sentenced t1 - CHAPITRE 2 PARTIE 4

Châtiment : Ouvrir la voie à la neutralisation des tunnels de la mine de Zewan Gan (4)

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Traduction : Calumi
Correction : Opale

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La cachette des mineurs était sur le point de céder.

Au plus profond de la mine, au bout du tunnel et le long des rails, se dressait une « forteresse » de fortune, semblable à une baraque.

Du matériel d’excavation avait été disposé pour former une sorte de barrière défensive, accompagné de grands wagonnets de mine initialement destinés au transport des ouvriers. Chaque wagon était aussi imposant qu’une petite cabane, et ils avaient été alignés côte à côte pour empêcher l’ennemi d’entrer.

Mais ce mur était déjà en ruine. Il était évident que la moindre grande féerie le ferait s’effondrer. Les sceaux sacrés qui contenaient le Fléau Démoniaque étaient ternes, presque totalement privés de leur lueur. Sans accès à la lumière du soleil qui les alimentait, les sceaux s’épuisaient rapidement.

C’était pour cette raison que les survivants étaient désormais attaqués.

Norgalle, Tatsuya et moi arrivâmes juste à temps, alors que des boggarts mille-pattes au corps boursouflé saccageaient tout et s’apprêtaient à détruire le mur. Leurs crocs perçaient les wagonnets lorsqu’un cri retentit soudain.

— Attaquez ! ordonna le roi Norgalle. — En avant, sauvez mon peuple !

Ses paroles sonnaient ridicules, mais elles n’étaient pas fausses. Alors Tatsuya et moi obéîmes. Que pouvions-nous faire d’autre ?

Le combat prit fin en un éclair.

— Bfffah ! cria Tatsuya en se ruant en avant.

Il fendit le crâne d’un boggart avant d’abattre de nouveau sa hache et de trancher un autre en deux. Puis il bondit et pulvérisa la mâchoire d’un troisième.

En moins de trente secondes, le silence retomba.

On aurait pu croire que Tatsuya avait tout fait à lui seul. Et, en vérité, c’était le cas. Mais j’avais une autre tâche à accomplir, et j’étais le seul à pouvoir m’en charger.

Une fois les mineurs mis en sécurité, je leur expliquai que les autres avec moi, ceux qui avaient l’air d’être sur le point de se transformer en féeries d’un instant à l’autre, étaient en réalité des alliés venus les sauver.

Il y avait vingt-quatre survivants, tous extrêmement épuisés.

Heureusement, aucun n’était trop faible pour marcher. Je n’osai pas demander ce qu’il était arrivé à ceux qui ne l’étaient pas. Étaient-ils déjà morts ? Ou avaient-ils été éliminés ?

— …Je ne m’attendais pas à recevoir de l’aide, admit un vieil homme qui semblait être le responsable. Peut-être l’ancien contremaître. Il avait l’air encore coincé dans un rêve, ou un cauchemar. — Vous êtes avec les chevaliers sacrés ? demanda-t-il.

— D’une certaine manière, répondis-je. — Ils m’ont donné l’ordre de venir vous chercher.

Je ne leur dis pas la vérité. S’ils apprenaient que nous étions des héros condamnés, ils sombreraient probablement à nouveau dans le désespoir.

— J’ai besoin que tout le monde s’équipe avant de partir.

Dans ma tête, je passai en revue ce que nous devions faire ensuite.

Pour nous échapper, il fallait donner aux non-combattants un moyen de se protéger. Il serait impossible de défendre autant de personnes si elles ne faisaient que nous ralentir.

J’examinai les ressources disponibles. Certains hommes tenaient déjà des pelles, et il y avait suffisamment de pioches et de bâtons pour tous. Cela suffirait. Même un caillou aurait fait l’affaire. N’importe lequel de ces objets pouvait être transformé en arme défensive, et nous avions la technologie pour cela.

— Le roi Norgalle ici présent est spécialiste de l’ajustement des sceaux sacrés. Il peut vous aider à vous équiper. Je veux que chacun d’entre vous tienne une arme.

— Roi… Norgalle… ?

— C’est comme ça qu’ils l’appellent, dis-je.

Les ouvriers avaient l’air perplexes, mais il n’y avait pas de temps pour les explications.

— N’ayez crainte, mes loyaux sujets !

La voix du roi Norgalle avait effectivement quelque chose de celle d’un chef… Plus ou moins. Tant qu’on n’y prêtait pas trop attention.

— Une fois sortis d’ici, vous serez tous récompensés pour votre dur labeur. Maintenant, prenez une arme et suivez mes soldats d’élite !

Quel discours grandiose. Même si je savais que c’était inutile, non, précisément parce que je le savais, je tapotai l’épaule de Tatsuya. Il me regarda de ses yeux vides. Il ne faisait que réagir à une stimulation extérieure.

Je n’avais aucune idée de ce qui lui était arrivé, mais j’avais entendu dire qu’il était un humain invoqué depuis un autre monde par une déesse.

Certains disaient qu’il s’était attiré la colère de la déesse. D’autres qu’il était la personne la plus douée de son monde pour tuer. D’autres encore affirmaient qu’il prenait pour loisir de battre et de tuer des femmes, et que c’était à la fois la raison de son invocation et celle de sa chute et de sa condamnation. En tout cas, c’étaient les rumeurs.

La vérité n’avait plus aucune importance.

Tatsuya n’avait ni ego ni capacité de réflexion autonome. Il était simplement un héros. Il ne connaîtrait jamais le désespoir, même dans les pires situations. Il n’avait pas cette fonction. Il devait continuer à se battre, tout comme Norgalle et moi.

— Tatsuya, passe devant et ouvre la voie, ordonna le roi en gravant des sceaux simples sur une pioche.

Il créa un sceau de protection basique et un sceau capable de provoquer un niveau de destruction modéré, suffisant pour pulvériser un ou deux rochers. Mais la maîtrise de Norgalle les rendait encore plus puissants et durables.

Cela devrait suffire à donner confiance aux mineurs face à une féerie, même si ce n’était pas de quoi réellement les affronter.

— Couvrez-vous les uns les autres ! cria Norgalle. — Personne ne reste derrière ! Et toi, Xylo…

— Je sais, répondis-je en hochant la tête tout en comptant mes couteaux restants.

Vu la situation, il valait mieux que je ferme la marche, en arrière-garde. Tatsuya n’était pas apte à ce rôle, et il était hors de question de confier une tâche pareille à Norgalle. Je connaissais l’étendue de ses capacités au combat. C’était un homme plutôt imposant. C’est tout.

— Je ferme la marche. Si quelqu’un veut abandonner, dites-le-moi tout de suite.

Je parcourus les ouvriers du regard en prenant un ton volontairement léger.

— Je m’assurerai de vous abréger vos souffrances avant que les choses ne tournent vraiment mal.

 

Les ouvriers avaient l’air encore plus misérables.

— Xylo, j’ai foi en toi, m’assura le roi Norgalle en gravant un autre sceau sur un bâton fragile. — Une fois rentrés sains et saufs, je te nommerai commandant en chef. Le plus grand des honneurs.

— Merci, Votre Majesté.

Que pouvais-je répondre d’autre ? Mais il n’y aurait ni gloire ni honneur dans cette bataille.

Même si la mission se déroulait sans accroc, nous n’aurions sauvé que vingt-quatre hommes épuisés. Et les chances que tout tourne mal étaient bien plus élevées. Nous n’allions pas non plus tuer le Roi-Démon, puisque ce n’était pas notre mission, et les chevaliers sacrés feraient probablement sauter tout ce tunnel avec lui.

Cette mission n’était faite que de risques. Le risque que tout cela soit une énorme plaie, et le risque que tout déraille et que nous en payions le prix.

Là, ça commence vraiment à ressembler à un châtiment.

Je me moquai de moi-même et sortis un seul couteau. Norgalle n’avait pas encore terminé l’ajustement des sceaux sacrés, mais nous ne pouvions plus nous permettre d’attendre.

— Nous devrions commencer à avancer, Votre Majesté.

Je sentais des vibrations parcourir la terre autour de nous.

Quelque chose approchait, et ce « quelque chose » était presque à coup sûr une féerie. Je fus confirmé presque aussitôt lorsque le mur de boue derrière moi se fendit, révélant la mâchoire d’un boggart mille-pattes féroce. L’un des mineurs hurla et tomba à la renverse.

— Debout ! Maintenant ! criai-je.

Je lançai mon couteau, transperçant la tête de la créature, puis utilisai Zatte Finde pour la faire exploser net. J’avais déjà perdu un couteau.

— La prochaine personne qui tombe est laissée derrière.

Ma déclaration résonna dans le tunnel étroit.

— Vous devez être capables de vous protéger. C’est ce que le roi Norgalle vous disait.

D’un seul coup, les mineurs poussèrent des cris de guerre, sans doute pour couvrir leur propre peur. Leurs hurlements se mêlèrent au grognement de Tatsuya, produisant un vacarme infernal tandis qu’il fonçait en avant.

Je sentais les boggarts approcher de toutes parts. Il était temps de montrer ce que je savais faire. J’allais nous sortir de là sans difficulté et m’en vanter ensuite. Je jetai un regard au roi Norgalle.

— Tu seras le premier à mourir, Xylo.

Quelle parole encourageante de la part de mon roi.

— Je suivrai, poursuivit-il. — Et Tatsuya fermera la marche. Mais nos vies ne valent rien face à celles de mes loyaux sujets !

Quel roi. J’avais du mal à communiquer avec lui, mais je l’aimais bien.

***

Si les mineurs que nous étions venus sauver avaient été laissés derrière, c’était pour une raison simple. L’ordre d’évacuation était arrivé trop tard.

L’Administration alliée appliquait un ordre de priorité lors de l’évacuation des civils. D’abord les enfants, les malades, les femmes et les personnes âgées. Ensuite venaient les ingénieurs chargés de l’ajustement des sceaux sacrés, les marchands disposant d’équipements utiles, puis le personnel militaire. Les travailleurs comme les mineurs passaient tout à la fin.

Cette décision avait sans doute été prise après de longs allers-retours entre le Temple et l’armée. Le Temple insistait pour sauver les plus faibles en priorité, conformément à ses enseignements, tandis que l’armée mettait en avant l’utilité pratique.

Les tensions entre le Temple et l’armée constituaient un problème majeur depuis la fondation du Royaume Fédéré. Ce n’était pas une question de bien ou de mal. Les domaines qu’ils contrôlaient étaient tout simplement trop différents.

Mais lorsque les nobles commencèrent à investir dans l’un ou l’autre camp, la situation dégénéra.

Le chancelier avait appelé à des réformes et commencé à agir pour corriger cela, mais à sa mort soudaine, cinq ans plus tôt, le chaos avait de nouveau éclaté.

— Nous étions… cinquante à l’origine, dit le mineur responsable. Il courait, ou plutôt titubait, sur des jambes instables.

Les cinquante avaient peu à peu sombré dans la folie.

— …Un homme a commencé à dire qu’il entendait des voix la nuit, jusqu’au jour où… il a disparu pendant que nous dormions tous… Quand il est finalement revenu, il s’était transformé en monstre.

Des voix ?

Je m’arrêtai sur ce détail. Cela pouvait être un indice révélant la nature du Fléau Démoniaque qui affectait la mine. Certaines manifestations du Fléau étaient capables d’altérer l’esprit humain.

Dans ce cas…

— Xylo ! La vague suivante arrive ! cria le roi Norgalle. Les hurlements des mineurs couvrirent sa voix.

Alors qu’ils fuyaient en une longue file, un bruit sinistre monta du mur de boue sur leur flanc. C’était le son de boggarts mille-pattes se déplaçant sous terre, et il semblait que j’étais le seul capable d’y faire quoi que ce soit. Tatsuya était occupé à écraser ceux qui bloquaient notre voie de sortie, et le roi Norgalle n’avait ni la capacité de se battre ni l’expérience pour commander.

— Préparez vos pelles au combat.

Je donnai mes ordres aux mineurs en affichant un calme forcé et une autorité de façade.

Environ cinq personnes au milieu de la file tenaient des pelles correctes. Elles étaient plus légères que les pioches et leurs lames étaient renforcées de fer. Elles pouvaient infliger des dégâts convenables.

— Dès qu’il montre sa tête, frappez. Le voilà. Un demi-pas en arrière… Un peu plus. Parfait. Maintenant, allez-y !

Je lançai le dernier ordre d’une voix sèche, les poussant à agir.

Les pelles des mineurs s’abattirent sur le boggart, en plein visage. Les sceaux sacrés semblaient fonctionner comme prévu, ouvrant une fissure dans sa mâchoire dure.

Cette fois, c’était le boggart qui hurlait. Il tenta de ramener sa tête dans le trou, mais je ne le lui permis pas. Je lançai aussitôt un couteau dans son crâne, en limitant au strict minimum la puissance explosive de mon sceau. C’était suffisant. Sa tête éclata, projetant des fluides organiques dans l’air.

Cela mit fin à l’attaque ennemie.

— Parfait, criai-je. — Reprenez votre souffle et soignez les blessés. Vous pouvez boire un peu d’eau, mais juste une gorgée.

Je ramassai mon couteau dans ce qu’il restait de la tête du boggart. La lame de fer était si chaude que j’aurais pu la tordre d’un seul doigt. C’était l’un des inconvénients de Zatte Finde. L’objet utilisé comme catalyseur de l’explosion pouvait facilement devenir inutilisable à cause du souffle. Quand j’étais chevalier sacré, je recevais avec mon équipement des couteaux spécialement conçus pour ça. Maintenant, je devais me contenter de ce que je trouvais.

— C’est bien le bon chemin, Xylo ? demanda le roi Norgalle à voix basse. Il avait l’air contrarié. — Ce n’est pas par-là que nous sommes venus.

— On prend l’itinéraire le plus rapide pour sortir d’ici. Tatsuya ne se tromperait pas de direction. Il ne fait pas ce genre d’erreurs.

Notre destination avait déjà été fixée, et j’avais transmis l’information à Tatsuya.

Nous empruntions volontairement un itinéraire différent de celui que les chevaliers Sacrés utiliseraient pour se replier. Ce n’était pas le passage où nous avions creusé un raccourci ni installé les bases de première ligne. Les chevaliers allaient placer des sceaux de terre calciné dans les zones les plus profondes du tunnel, et le Roi-Démon remarquerait forcément leurs mouvements et la préparation des sceaux.

En conséquence, il concentrerait probablement ses attaques sur eux. Le plan avait été de laisser les chevaliers attirer la majorité des ennemis, et cela avait fonctionné. Les féeries affluaient, mais leur nombre restait gérable pour nous.

Il fallait néanmoins se hâter, et nous approchions de nos limites. Les mineurs étaient épuisés, et les boggarts semblaient déterminés à en finir avec nous. Nous en rencontrions lentement mais sûrement de plus en plus. J’estimais que ce n’était qu’une question de temps avant qu’ils ne nous submergent.

Mais si nous parvenions à passer ce cap, nous serions tirés d’affaire.

— Écoutez bien pendant que vous reprenez votre souffle, dis-je aux mineurs. Ils haletaient d’épuisement. — Nous allons former une ligne ici et neutraliser temporairement ceux qui nous poursuivent. J’ai besoin que tous ceux qui peuvent encore se battre lèvent la main… Très bien. Vous trois, avec Tatsuya. Les autres formeront un détachement… Tatsuya, suis le plan.

Je vis la tête de Tatsuya s’affaisser dans un hochement et reportai mon attention sur les autres.

— Désolé, les gars. Ce sera la dernière fois que vous aurez à vous battre. Vous pouvez le faire ?

Personne ne voulait mourir. Tandis que les mineurs échangeaient des regards, je vis qu’ils s’accrochaient encore à quelque chose… Attends. De l’espoir ?

— Si vous dites qu’on peut le faire, alors on peut le faire, répondit le contremaître. — Vous autres… vous n’êtes pas avec les chevaliers sacrés, n’est-ce pas ? J’ai déjà entendu parler de vous. Les sceaux sacrés… à l’arrière de vos cous…

— Oh, tu sais ce que c’est ? Mentir ne servirait plus à grand-chose maintenant. On dirait qu’on est célèbres. Je ne suis pas surpris. Je parie que tu as entendu dire qu’on était une bande des pires criminels qui soient.

— Peut-être. Mais vous êtes quand même revenus pour nous sauver.

Le contremaître esquissa un léger sourire à ma plaisanterie. Le simple fait qu’il ait encore assez d’assurance pour sourire me soulagea.

— Alors quoi qu’il nous arrive, je me dis qu’au moins notre mort ne sera pas aussi atroce qu’elle aurait pu l’être.

— Ne parle pas comme ça. Je ne te laisserai pas mourir.

Je balayai ses mots d’un geste de la main.

— Exactement, ajouta Norgalle en hochant gravement la tête. — J’ai besoin que vous surviviez tous et que vous continuiez à être utiles à la société.

Je ne dirais pas que ça me réjouissait que nous soyons d’accord pour une fois, mais peu importait. Il n’y avait pas de temps à perdre. Nos prochains invités étaient presque là.

Je les entendais creuser, non seulement devant nous, mais aussi au-dessus et en dessous.

— Tatsuya, prends ces trois-là et fonce ! criai-je. — Emprunte le passage sur ta droite !

Je donnai un coup sec dans le sol.

On dirait qu’il y en a encore plus cette fois.

Je pouvais le dire à l’écho. J’avais autrefois quelque chose d’encore plus efficace pour localiser les ennemis par le son. Un sceau de sondage appelé Loradd. Ce sceau sacré avait été supprimé, m’empêchant de l’utiliser, mais je me souvenais de la sensation. Les choses que l’on apprend quand sa vie est en jeu restent gravées, et même maintenant, je pouvais en faire une estimation grossière.

— Ils sont là.

La terre s’effrita autour de nous tandis que les ennemis jaillissaient des deux parois, du sol et du plafond. Nous étions complètement encerclés, sans aucune issue.

Exactement comme je l’avais prévu.

La plupart des boggarts qui apparurent se ruèrent sur moi. C’était une attaque en règle. Ils commençaient visiblement à comprendre qui représentait la plus grande menace.

Ils étaient un peu malins. Rien de plus.

— Repliez-vous de quinze pas ! Ne paniquez pas. Je m’occupe de ceux derrière nous.

C’était crucial. Il fallait éviter l’encerclement, donc éliminer les ennemis à l’arrière et se regrouper. Mais se replier en maintenant l’ordre n’avait rien de simple. Je le savais trop bien. La moindre confusion pouvait déclencher une fuite paniquée. La meilleure façon d’éviter ça, c’était d’installer une arrière-garde solide.

Et la seule personne ici capable d’assumer ce rôle, c’était moi.

— Prenez ça !

 

Je lançai un couteau sur les ennemis derrière nous, juste assez puissant pour ouvrir un passage. L’explosion brutale illumina brièvement le tunnel tandis que les mineurs se mettaient à courir comme des possédés, pioches et pelles à la main.

Je restai seul à l’arrière de la formation, arme prête. Ce n’était qu’un bâton, mais Norgalle y avait gravé un sceau sacré simplifié, et j’y avais fixé un couteau à l’extrémité. Une lance de fortune.

— Ne prenez pas la grosse tête.

Je reculai d’un pas tandis que les boggarts continuaient de charger, observant attentivement leurs mouvements. Je plantai ma lance, transperçant la tête de l’une des créatures, puis reculai encore pour éviter la suivante. Encore un pas en arrière.

Les crocs d’une féerie effleurèrent mon mollet tandis qu’une autre tentait de s’enrouler autour de moi, jusqu’à ce que je la repousse d’un coup de pied. Je commençais à manquer d’air. À ce rythme, je ne pourrais porter qu’un ou deux coups de plus.

Mais c’était suffisant. Tout allait bien se passer.

— Attaquez ! Il est temps de contre-attaquer !

— Chargez, mes soldats d’élite !

— Haaaaaah !

Au moment même où je donnai le signal et où Norgalle lança son ordre pompeux, les mineurs chargèrent en poussant un cri de guerre puissant. Le contremaître ne plaisantait pas plus tôt. Après ce repli de quinze pas, ils avaient évité l’encerclement et disposaient de l’espace nécessaire pour lancer une contre-offensive.

Ils abattirent pelles et pioches à l’unisson, pulvérisant les têtes des boggarts. Les cris se mêlaient aux chocs métalliques. Mais lorsque les boggarts commencèrent à opposer une véritable résistance, les mineurs inexpérimentés se retrouvèrent engagés dans des affrontements directs, ce qui les plaçait en position défavorable. L’écart de niveau était trop important.

Malgré tout, la stratégie avait fonctionné. Nous avions déjoué l’attaque surprise de l’ennemi et gagné suffisamment de temps.

— Guuuuhhhhhhh !

Un rugissement retentit depuis les profondeurs du tunnel.

Tatsuya et les trois mineurs l’accompagnant chargeaient les boggarts par-derrière. Nous avions feint la retraite pour les attirer dans un piège.

Pendant ce temps, l’autre groupe avait contourné la zone pour lancer une embuscade. C’était un stratagème ancien, utilisé depuis toujours, mais il restait d’une efficacité redoutable.

Les boggarts furent pris de confusion. Certains commencèrent même à s’attaquer entre eux, jusqu’à ce que Tatsuya bondisse en avant, brandisse sa hache et réduise leurs têtes en poussière.

— Aaauuuuuuh !

Son cri de guerre interminable résonna dans le tunnel. C’était l’instant décisif. Réussir ou crever. Je dégainai l’un des couteaux que je gardais en réserve.

— On.

Je le levai en l’air…

— Se verra.

…y insufflai la puissance de mon sceau sacré…

— En enfer !

…et le lançai.

Les boggarts qui reculaient sous les assauts du détachement furent engloutis par les flammes de l’explosion et réduits en cendres.

Combien encore ?

 

 

 

C’était là que ma stratégie s’arrêtait. À partir de maintenant, ce serait une mêlée. Je me ruai droit dans le combat, frappant le sol de mes pieds et bondissant dans les airs. Après avoir de justesse esquivé les attaques des féeries, j’abattis mon couteau. Puis je continuai à me battre, abattant les ennemis les uns après les autres, comme pour leur prouver que j’étais la plus grande menace.

Pas encore. Il faut qu’ils soient tous concentrés sur moi.

Tatsuya et moi soulevions une pluie de sang, comme si nous étions en compétition. Il hurlait, et je hurlais avec lui.

— Par ici ! criai-je. — Vous m’ennuyez à mourir !

De cette façon, nous détournions l’attention des monstres des mineurs. Je bougeais dans une frénésie telle que j’avais l’impression que mon cœur allait exploser. Il fallait que l’ennemi ne regarde que nous.

Mais nous n’avons pas été assez rapides. Tout se produisit en une fraction de seconde.

Quelques boggarts passèrent à travers nos attaques. Ils ouvrirent leurs mâchoires, dévoilant leurs crocs acérés et leurs organes difformes. Les efforts des mineurs ne suffirent pas à les arrêter complètement, et un seul homme, en retard d’un instant, fut mordu. La mâchoire du boggart se referma sur sa jambe, et son cri fit affluer tous les autres boggarts dans sa direction. C’était mauvais.

Merde.

Je me forçai à me retourner.

Je savais que c’était une décision stupide, même pour moi. Je tournais maintenant le dos à l’ennemi, prêt à me faire transpercer, lorsque des lames d’acier jaillirent soudain de leurs crânes.

Au début, j’ai cru qu’il s’agissait d’un nouveau type de boggart que je n’avais encore jamais vu.

Mais bien sûr, je me trompais. Les épées tombèrent du néant, transperçant les corps des féeries. Elles hurlèrent de douleur, projetant leurs fluides dans l’air. Je plissai les yeux, cherchant à comprendre ce qui se passait, et j’aperçus des étincelles dans l’obscurité.

Au-delà de Tatsuya, à l’extrémité du tunnel, je distinguai des yeux flamboyants.

— Je m’excuse de vous avoir fait attendre, déclara Teoritta d’une voix vibrante d’excitation.

Ses joues étaient rouges et elle respirait légèrement plus vite. Même sa fierté de déesse ne parvenait pas à masquer sa fatigue. Preuve de la vitesse à laquelle elle avait dû se précipiter pour arriver jusqu’ici. Ou peut-être avait-elle dû échapper aux chevaliers, et cela ne s’était pas fait sans mal.

— La déesse des épées, Teoritta, est arrivée. Vous pouvez tous me couvrir d’éloges sans retenue ! Mon chevalier Xylo, tu peux maintenant pousser des cris de joie. Je suis là.

Quelle déclaration ridicule… Elle savait vraiment quoi dire.

 

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