sentenced t1 - CHAPITRE 2 PARTIE 3

Châtiment : Ouvrir la voie à la neutralisation des tunnels de la mine de Zewan Gan (3)

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Traduction : Calumi
Correction : Opale

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Le Fléau Démoniaque touchait parfois aussi les humains.
C’était inévitable. Les plantes comme les animaux étaient des cibles. Même les roches et le sol n’étaient pas épargnés. Les humains ne faisaient pas exception. Les seuls à y échapper étaient ceux protégés par un sceau sacré.

Les soldats de première ligne comme nous recevaient des sceaux pour repousser la transformation. Les villes et villages disposaient eux aussi de murs de protection gravés de sceaux, et les voyageurs portaient généralement des amulettes protectrices.

Les humains transformés en féeries changeaient bien plus radicalement que n’importe quelle autre créature vivante, et plus le temps passait, plus ils perdaient leurs traits humains. Le pire cas que j’aie jamais vu était un type qui ressemblait à une limace, avec d’innombrables visages et organes poussant hors de son corps. Certains de mes soldats avaient vomi en le voyant.

Les féeries que nous affrontions cette fois conservaient encore beaucoup de leurs traits humains. Trop, même.

Cela dit, elles avaient toutes atteint une taille démesurée, leur peau était recouverte d’une carapace argentée d’un éclat aveuglant, et des lambeaux de vêtements pendaient çà et là sur leurs corps.

Il y en avait une horde entière.

Par souci de commodité, ces féeries humanoïdes issues de minéraux contaminés avaient reçu une appellation spécifique afin de les différencier. On les appelait des knockers. Le nom avait été choisi par les érudits de l’Académie du Temple. Pour ceux d’entre nous qui combattaient en première ligne, il était au moins important de ne pas les confondre avec des humains.

J’estimai leur nombre à une centaine. Malgré leur apparence, les knockers étaient étonnamment agiles et en tiraient pleinement parti. Les Chevaliers Sacrés avaient donc adopté une posture défensive, formant une ligne de boucliers et de barricades au sol.

— Xylo ! Déesse Teoritta !

Kivia cria en enfonçant sa lance dans l’une des créatures humaines, enfin, humanoïdes. La pointe de l’arme émit un rugissement puissant, brisa la carapace recouvrant le corps du knocker et le projeta en arrière. La lance devait être dotée d’un sceau sacré produisant cet effet.

— On dirait que vous avez du mal, dis-je en énonçant l’évidence.

Je comptai une vingtaine de Chevaliers Sacrés engagés dans une bataille défensive. Face à ce type de féerie, une tactique consistait à diviser l’unité en groupes plus restreints et à utiliser un dispositif de communication, comme un sceau sacré, pour coordonner les attaques. Lancer cent ou mille hommes contre l’ennemi n’apportait rien dans un espace étroit et confiné. Au contraire, on risquait de perdre toute l’escouade dans un éboulement ou un autre accident.

— Mon chevalier.

Teoritta m’agrippait déjà le coude. Elle avait l’air prête à se jeter dans la mêlée à tout instant.

— Il est de mon devoir, en tant que déesse, de les sauver.

— Compris.

Le sceau sacré à la base de ma nuque se mit à me brûler. La mort de notre superviseure, Kivia, entraînerait aussi la nôtre. Mais pour la sauver…

— Si vous voulez notre aide, alors donnez-nous les ordres, capitaine Kivia. C’est la règle.

— Je sais. Aidez-nous à prendre l’ennemi en tenaille !

Mon ton sarcastique lui valut un regard noir, mais elle nous donna aussitôt des directives. Nous passâmes à l’action et rejoignîmes les Chevaliers Sacrés dans une attaque en tenaille.

— Très bien. En avant ! cria Norgalle. Il n’avait aucune intention de se joindre au combat, mais son ton restait solennel. — Soldats d’élite de mon royaume ! Libérez nos semblables humains de cette malédiction afin qu’ils puissent enfin reposer en paix !

L’entendre dire « mon royaume » me parut étrange, mais cela n’avait aucune importance.

Tatsuya et moi entrâmes presque simultanément en combat. Je bondis en avant, Teoritta dans les bras, tandis que Tatsuya chargeait au sol, le corps penché vers l’avant comme une bête sauvage.

— Bwuuuh !

Il abattit sa hache avec un cri de guerre étrange, frappant les knockers par-derrière.

— Geeeryaaaa !

La peau des knockers était composée d’un minerai particulièrement dur, mais la force de Tatsuya rendait cela insignifiant. Sa hache de combat était gravée de l’un des sceaux sacrés de Norgalle. Un sceau de section. Tant qu’il fonctionnait, sa hache restait aussi tranchante qu’une lame forgée dans les îles orientales.

En avançant sans ralentir, Tatsuya abattait les féeries les unes après les autres, comme s’il fracassait des arbres pourris. De mon côté, porter Teoritta me permettait d’aller encore plus vite. Je bondis sans effort dans les airs et survolai les knockers.

— J’ai besoin que tu te retiennes, Teoritta. Une seule lame suffira.

— Tu es sûr ? J’aimerais en faire davantage.

Elle semblait mécontente, mais s’exécuta.

Elle frotta l’air de la main et généra une unique lame d’acier effilée. J’en saisis la garde, puis la lançai aussitôt vers les knockers.

Le geste pouvait sembler irréfléchi, mais j’avais un plan et une cible. Dans un espace confiné comme celui-ci, la puissance des attaques explosives devait être limitée, et j’en avais la maîtrise.

Tatsuya rabattait les knockers et les repoussait dans un angle sans issue. L’éclair blanc de mon épée fut aussitôt suivi d’une explosion, éliminant plus d’une douzaine de féeries d’un seul coup.

Quelques-unes survécurent, mais elles avaient perdu la majorité de leurs membres. Kivia et ses hommes pouvaient s’en charger.

— Attaquez !

Les Chevaliers Sacrés se ruèrent en avant au moment où mes pieds touchaient de nouveau le sol. Un groupe de chevaliers chargeant en formation comme celui-là constituait une force avec laquelle il fallait compter. Même leurs armures, couvertes de sceaux sacrés, étaient des armes.

Les équipements créés à partir de plusieurs sceaux sacrés étaient appelés des sceaux composés. Différents sceaux individuels, comme ceux dédiés à l’offensive, à la défense ou aux déplacements rapides, étaient fusionnés puis gravés dans l’équipement.

L’armure et la lance de Kivia, en particulier, disposaient d’un composé orienté vers le combat rapproché. Elle envoyait valser les knockers à coups de gantelets comme s’ils ne pesaient rien et faisait tournoyer sa lance comme une brindille, brisant sans effort la peau résistante des féeries.

Un rugissement tonitruant retentissait chaque fois que la pointe de sa lance touchait un ennemi. Elle devait probablement émettre une force balistique.

Son équipement avait très certainement été développé par l’armée, plutôt que vendu comme produit commercial. À mon avis, il s’agissait d’un composé d’attaque surprise, principalement défensif. L’armure d’un chevalier sacré, conçue pour foncer sur l’ennemi tout en protégeant la déesse.

Ainsi, la bataille prit rapidement fin.

Une fois le dernier adversaire éliminé, Kivia s’approcha de nous avec une expression imposante.

— …Merci d’être venus nous prêter main-forte. Vous êtes arrivés vite.

— Ouais, j’imagine, répondis-je.

Heureusement, nous étions à proximité. Il semblait que nous les avions sauvés avant qu’ils ne subissent des pertes. Pourtant, le regard de ses soldats restait froid et distant. Ils nous observaient avec une répulsion évidente.

Logique, pensai-je. À leurs yeux, j’étais un criminel ayant assassiné une déesse pour une raison inconnue, et Norgalle un terroriste notoire. Ils ne devaient pas trop savoir quoi penser de Tatsuya, mais il avait dû leur paraître particulièrement effrayant, à se battre comme une bête sauvage.

J’imaginais que Kivia pensait la même chose. Son visage ne se tordait pas de dégoût comme la dernière fois, mais elle se méfiait toujours de nous. Je le voyais dans ses yeux. Pour elle, nous n’étions rien de plus qu’une bande de mercenaires sans scrupules. Nous savions nous battre, mais nous n’étions pas dignes de confiance. Des criminels.

…Je comprenais leur aversion à notre égard, mais…

Qu’est-ce qu’ils reprochaient à Teoritta ?

Les chevaliers sacrés la fixaient avec une étrange noirceur que je ne parvenais pas à comprendre. Cela dit, il y avait encore beaucoup de choses que j’ignorais à propos de Teoritta.

Pourquoi la transportaient-ils dans ce cercueil — cette énorme boîte ? Pourquoi ne l’avaient-ils pas réveillée ? J’essayai de lire leurs expressions pour y trouver des indices, mais avant que je n’en aie l’occasion, Kivia m’interrompit.

— Xylo, je m’excuse pour le désagrément, mais j’aimerais discuter du plan.

— Comme c’est poli, répondis-je d’un ton sarcastique. — Pourquoi ne pas simplement nous donner des ordres ?

— Parce que la situation est un peu plus compliquée maintenant. Ces féeries étaient autrefois humaines.

— Ah. D’accord.

La même chose me tracassait depuis un moment.

Les féeries issues d’humains devenaient de plus en plus monstrueuses avec le temps, et les ennemis que nous venions d’affronter avaient encore une apparence très humaine. Cela signifiait qu’ils s’étaient transformés récemment. Il y a cinq jours, tout au plus.

Mais ce tunnel avait été scellé il y a un mois, et cela ne pouvait vouloir dire qu’une chose.

— Tu penses qu’il y a encore des gens coincés quelque part en dessous ? demandai-je.

— Quand ces féeries nous ont attaqués, j’ai pensé que c’était très probable. Et nous en avons désormais la preuve.

Kivia fit un signe derrière elle, en direction d’un renfoncement du passage étroit. Une silhouette en vêtements en lambeaux s’y tenait, ni féerie ni chevalier. C’était un homme extrêmement maigre, et je voyais qu’il tremblait. Kivia hocha gravement la tête dans ma direction.

— Il est désormais établi qu’il reste encore quelques dizaines de survivants. Des civils qui travaillaient dans les mines et n’ont pas pu s’échapper à temps.

Je n’y croyais pas.

Qu’est-ce qu’elle racontait ? Plus encore que le fond, je n’arrivais pas à digérer à quel point il était maladroit d’admettre tout cela alors que l’homme se tenait encore là, avec nous.

— Alors nous devons les sauver, intervint le roi Norgalle d’une voix grave.

Évidemment. Son regard était d’un sérieux absolu. Celui d’un homme qui n’acceptait pas le refus.

— Mes loyaux sujets ont travaillé dans cette mine pour le bien de notre royaume.

Il poursuivit de sa voix tonitruante devant la capitaine déconcertée.

— Ce qui signifie qu’ils doivent être sauvés à tout prix !

Il n’y a aucune chance que ça arrive, pensai-je.

Je savais comment fonctionnaient les Chevaliers Sacrés, la Forteresse de Galtuile et le Temple. Ils n’autoriseraient jamais une telle décision. Ils voulaient des résultats, sans détours. Et je savais aussi comment ils géraient ce genre de situation. Ils avaient probablement l’intention de massacrer les survivants.

— …Attendez. Je ne peux pas permettre cela, répondit Kivia, comme prévu. Son expression était grave, d’une gravité écœurante. — Galtuile n’approuvera pas une mission de sauvetage.

— Galtuile ? ricana le roi Norgalle. — Absurde. Moi, ton roi, je te donne un ordre direct.

Les seules personnes que j’avais entendues parler ainsi étaient Norgalle et le véritable roi.

— Ignore ces imbéciles, poursuivit-il. — L’armée doit servir le gouvernement et respecter mes ordres !

Quoi qu’il dise, c’était le roi Norgalle qui serait ignoré dans cette situation.

— J’ai déjà contacté Galtuile, dit Kivia en poussant un léger soupir. — …Ils ont répondu que sauver des civils n’était pas notre objectif et que nous ne devions pas subir de pertes pour une telle mission. Les survivants peuvent attendre que nous ayons réglé le Fléau Démoniaque.

— Je m’en doutais.

J’acquiesçai. C’était leur réponse habituelle. Et je n’étais pas totalement en désaccord. J’aimais ce côté tranché quand j’étais dans l’armée.

— Qu’en penses-tu, Xylo Forbartz ?

— Moi ?

J’étais un peu surpris qu’elle me pose la question.

— Oui, toi. Je veux simplement ton avis. Si nous tentions une mission de sauvetage…

Kivia sembla se soucier des soldats derrière elle. Les autres chevaliers commencèrent à nous regarder. C’est là que je compris. Son expression était raide. Il y avait du doute dans ses yeux.

— …quelle serait, selon toi, l’ampleur de nos pertes ?

Elle n’était pas sûre de prendre la bonne décision, alors elle m’avait demandé mon avis. Il fallait que la situation soit sérieuse pour qu’elle consulte un étranger comme moi, au lieu de son officier d’état-major ou de son adjoint.

La capitaine, Kivia, pouvait-elle être isolée même au sein de sa propre unité ?

Je vois. Elle devait être dans une position particulièrement délicate.

On pouvait supposer que son unité était très récente, puisque je n’en avais jamais entendu le numéro lorsque j’étais chez les chevaliers. Cela signifiait que Kivia avait été nommée récemment elle aussi. En plus, elle était encore jeune et devait manquer d’expérience en tant que commandante. Elle était probablement encore en train de gagner la confiance de ses soldats. Ajoutez à cela son récent échec dans la forêt de Couveunge, et je comprenais pourquoi elle cherchait l’avis d’un tiers.

Mais c’était une très mauvaise initiative de sa part. Le simple fait de me demander mon opinion avait poussé ses soldats à la fusiller du regard.

Donc ça veut dire que…

Un lourd sentiment de morosité m’envahit.

…Kivia veut sauver autant de survivants que possible, mais ses soldats refusent de suivre une opération aussi risquée… Pour être honnête, j’ai plutôt tendance à être de leur côté.

Les Chevaliers Sacrés étaient composés de nobles héréditaires et de roturiers promus pour faits d’armes.

Ils ne voulaient pas perdre leur statut, surtout lorsqu’il avait été durement acquis. Et c’était exactement ce qui arriverait s’ils désobéissaient à des ordres militaires directs. Leur réaction n’avait donc rien de surprenant.

Il y avait clairement quelque chose qui clochait chez Kivia.

C’était ma conclusion.

— Xylo Forbartz, donne ton avis, ordonna-t-elle, ne me laissant pas d’autre choix que d’obéir.

— Attendez-vous à subir énormément de pertes si vous décidez de sauver les survivants, lui dis-je sans détour. Je ne pouvais pas faire autrement. — Vous devriez battre en retraite tout en protégeant les mineurs, encerclés par des féeries. Et dans un passage aussi étroit…

Il suffisait d’imaginer la situation quelques secondes pour comprendre à quel point ce serait catastrophique.

— Je ne peux pas estimer l’ampleur des pertes. Cela dépendrait du Fléau Démoniaque.

— Je vois. Kivia fronça les sourcils. Mais les chevaliers sacrés se battent pour le peuple. Nous…

— Capitaine Kivia, toutes mes excuses. Puis-je prendre la parole ?

Une voix réprobatrice s’éleva derrière elle. C’était l’un des hommes qui affichaient leur mécontentement depuis le début. Ce n’était pas un soldat. Il portait une simple robe blanche, une seule pièce de tissu percée d’un trou pour la tête. Un pendentif de fer en forme du Grand Sceau Sacré pendait à son cou, preuve de son appartenance au Temple. Il devait être le prêtre détaché auprès de l’unité de Kivia.

Parmi les chevaliers sacrés, ces prêtres faisaient office à la fois de conseillers et d’ingénieurs chargés de l’ajustement des sceaux sacrés.

— Je ne souhaite pas être impoli, poursuivit-il, — Mais il n’est pas nécessaire de demander l’avis de cet homme. Nous devrions poursuivre la mission actuelle comme prévu.

Son regard semblait supplier. Arrêtez de me forcer à énoncer l’évidence.

Ce prêtre était encore jeune et n’avait clairement aucune envie de mourir ici, alors je comprenais parfaitement qu’il ne souhaite pas écouter un héros condamné et risquer sa vie pour un plan ridicule.

— Galtuile a donné l’ordre d’installer des sceaux de terre calciné et de les utiliser pour sceller le tunnel, n’est-ce pas ? poursuivit-il.

— Oui. Kivia hocha la tête. — J’en suis consciente.

 

 

 

Je reconnus leur stratégie. Elle était couramment utilisée contre ce type de féeries. L’objectif unique était de tuer le Roi-Démon. En pratique, ils placeraient plusieurs sceaux de terre calciné à des points prédéfinis et les feraient exploser simultanément, détruisant l’intégralité de la structure du Roi-Démon. C’était un moyen infaillible d’éradiquer une accroissance du Fléau Démoniaque ainsi que les féeries qui l’accompagnaient.

Le problème, c’était…

— Cela reviendrait à abandonner mon peuple ! s’écria le roi Norgalle. Comme la plupart des membres de mon unité, il était obstiné et plein de fougue. — Je le répète une fois encore. Vous devez changer de cap et sauver les civils ! C’est l’ordre de votre roi ! M’ignorer est un acte de t-t-trahison !

— …Quelle tragédie. Le prêtre regarda Norgalle et posa une main sur sa tête. — Je ne supporte pas de le voir ainsi… Norgalle Senridge… Dire que le dernier disciple du sage Hordeaux et un génie estimé de l’Académie en est arrivé là…

Il parlait comme s’il connaissait Norgalle.

En y repensant, les recherches sur l’ajustement des sceaux sacrés étaient principalement menées à l’Académie du Temple. Les techniques d’ajustement ne pouvaient être étudiées que dans l’armée ou au Temple. Cela signifiait-il que le roi Norgalle venait à l’origine du Temple ?

Je ne pus m’empêcher de me demander comment il avait fini ici. Mais ma curiosité restait limitée. À cet instant, je devais trouver un moyen de le calmer, ce que je savais impossible. Quelqu’un pouvait-il vraiment convaincre le roi Norgalle de céder ? Peut-être si Venetim était là.

Après y avoir réfléchi, j’arrivai à une seule conclusion.

— C’est inacceptable ! hurla Norgalle, le visage écarlate. — V-vous… vous êtes des traîtres ! Des infâmes comploteurs qui cherchent à renverser le gouvernement ! Je vous ferai tous exécuter, je le jure ! C’est impardonnable !

— Calmez-vous, Votre Majesté.

— Silence, Xylo. Ou comptes-tu me trahir toi aussi ? Parce que si c’est le cas, je sais exactement ce que je ferai…

— Moi aussi, il y a quelque chose que j’aimerais faire… Kivia, permets-moi de soumettre une proposition aux chevaliers sacrés.

Je savais parfaitement que ce que j’allais dire était stupide.

Et pourtant, je le disais quand même. Je n’en connaissais pas la raison. Je n’en avais aucune valable.

Quels que soient les idéaux que j’avais autrefois nourris, ils s’étaient évanouis le jour où j’avais été reconnu coupable d’avoir tué une déesse et exclu des chevaliers sacrés. Quand j’étais chevalier, je pensais qu’en combattant, je pouvais protéger quelqu’un. Je croyais qu’en abattant les rois-démons, je contribuerais à bâtir un avenir où l’on n’aurait plus à vivre dans la peur.

Mais dès l’instant où j’appris leur existence, je compris à quel point tout cela était absurde. Eux. Ceux qui m’avaient piégé pour me faire tuer une déesse pendant que je menais une guerre pour la survie de l’humanité. J’étais résolu à leur faire payer ce qu’ils m’avaient fait, mais toute idée embellie de la raison pour laquelle je me battais avait disparu depuis longtemps.

Il y avait quelque chose de profondément défaillant chez celui que j’étais à l’époque, quand je risquais ma vie pour des inconnus sans nom ni visage.

Et pourtant…

Depuis un moment, je sentais un regard que je ne pouvais ignorer.

Il ne venait pas des chevaliers sacrés. Ce regard appartenait à une déesse.

Teoritta m’observait en silence. Elle avait l’air effrayée. Ou peut-être pleine d’attente. J’aimerais qu’elle arrête, pensai-je. Se taisait-elle parce qu’elle savait que cela aurait plus d’effet sur moi ?

J’en doutais. Teoritta devait être sincèrement effrayée.

Après tout, c’était logique.

Je savais comment fonctionnaient les déesses. D’un côté, elles vivaient pour être louées par les humains. Mais de l’autre, elles craignaient tout autant d’être rejetées et critiquées.

C’était une peur profondément enracinée, surtout lorsque la critique venait de leur chevalier élu. Être rejetée par celui qu’elles avaient choisi avait de quoi briser une âme.

C’était pour cela que Teoritta ne pouvait pas dire un mot. Elle sentait que personne ici, à part Norgalle, ne serait d’accord avec elle.

Ah oui. Cet idiot.

Norgalle continuait de faire tout un scandale. Et ce qu’il disait n’était pas faux. Si ce royaume avait réellement été le sien, alors je l’aurais probablement soutenu. Il aurait été un souverain populaire, ça, j’en étais certain.

Mais s’il continuait à hurler comme ça, il allait mourir. Le sceau sacré sur sa nuque ne tolérerait pas qu’il tienne tête aux chevaliers sacrés, surtout s’il désobéissait aux ordres.

Pourquoi suis-je toujours entouré de crétins ?

Je sentis mon sang bouillir. Pourquoi étais-je toujours comme ça ? Pourquoi est-ce que je finissais toujours par céder et tout gâcher ?

Teoritta et Norgalle étaient des imbéciles de risquer leur vie de cette manière. Voulaient-ils vraiment mourir à ce point ? Ils ne pouvaient pas fermer leur putain de gueule ?

Avant même de m’en rendre compte, j’avais poussé le roi Norgalle sur le côté et me tenais devant Kivia.

— Voici ma proposition. …Laissons-nous sauver les ouvriers survivants.

Je l’avais dit. Pour être honnête, je m’en fichais complètement. Je n’étais pas quelqu’un de bien, comme la déesse ou Norgalle. J’étais juste agacé.

— L’unité de Héros Condamnés s’occupera seule des survivants. Nous avons déjà terminé l’installation de votre camp au niveau le plus profond du donjon. Vous n’avez plus besoin de nous pour le reste, pas vrai ? Alors vous pouvez vous en tenir à votre mission initiale.

Le roi Norgalle hocha la tête avec satisfaction, et les flammes dans les yeux de Teoritta s’embrasèrent. Je commençais à me sentir un peu trop chaud sous son regard.

— C’est notre décision, et ça ne vous concerne en rien. Alors n’hésitez pas à nous enterrer vivants si on n’arrive pas à temps. Ça vous va ?

Les sourcils de Kivia se froncèrent davantage, mais le prêtre esquissa un sourire amer, comme pour dire : Faites-vous plaisir. C’était logique. Moi aussi, j’aurais ri si quelqu’un avait dit ce que je venais de dire. En réalité, j’aurais pensé : Amusez-vous bien à mourir.

— Même si nous échouons, seuls nous, les héros, mourrons.

— …Xylo ! Mon chevalier !

Teoritta m’agrippa le bras. En réalité, elle s’y accrocha et se retrouva pendue à mon bras. Elle ne pesait guère plus qu’un petit chien.

— Voilà mon chevalier, poursuivit-elle. — Ton courage est digne d’éloges. Mon jugement était donc juste.

Elle semblait prête à bondir de joie. En fait, elle sautillait déjà sur place.

— Tu vas l’autoriser, n’est-ce pas ? Kivia ! Prêtre ! Vous devrez nous couvrir d’éloges pour notre acte honorable si notre sauvetage réussit !

— Et évidemment, je te laisse la déesse, dis-je à Kivia.

— Quoi ?!

Teoritta resta bouche bée.

C’était la décision la plus évidente. Il était hors de question qu’ils me laissent emmener la déesse dans une entreprise aussi stupide, surtout si elle devait probablement se terminer avec nous enterrés vivants.

Je levai le bras auquel Teoritta était accrochée et le tendis vers Kivia. La déesse était si légère.

— Arrête ça tout de suite, mon chevalier ! Tu m’as trompée ! Mmph… ! C’est impardonnable !

Elle se débattit, mais qu’y pouvais-je ? Je ne l’avais pas trompée non plus.

— Je veux que vous nous accueilliez à bras ouverts une fois que nous aurons réussi.

Kivia se détourna sans un mot, et le prêtre fit de même, esquissant un sourire las en secouant la tête. C’était leur réponse. Et ainsi, je venais encore de creuser ma propre tombe, cette fois, encore plus profondément.

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