sentenced t1 - chapitre 1 partie 5
Châtiment : couvrir la retraite dans la forêt de Couveunge (5)
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Traduction : Calumi
Correction : Opale
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Il semblait que la capitaine se nommait Kivia.
Elle ne me l’avait jamais dit elle-même, mais c’était ainsi que les autres l’appelaient. C’était probablement son nom de famille, bien que je ne l’aie jamais entendu auparavant. Il sonnait comme quelque chose issu de l’ancien royaume du Nord. Il était possible qu’elle ne soit pas née noble.
Quoi qu’il en soit, je devais me dépêcher d’améliorer notre situation. Lorsque j’avais observé la bataille de loin, il semblait y avoir environ deux mille Chevaliers Sacrés. À présent, j’en comptais à peine un millier.
— Repliez-vous. Tenir la ligne plus longtemps ne sert à rien.
C’était le point le plus important que je voulais faire passer.
— Le détachement que tu as envoyé a été presque entièrement anéanti. J’ai aidé les survivants à s’échapper, mais la prochaine vague d’ennemis arrivera bientôt. Votre seule chance est de fuir vers l’est.
Cela aurait dû être une information précieuse, mais Kivia me lança un regard noir. Le genre de regard que l’on réserve à une vermine répugnante. Je poursuivis, sans me laisser démonter.
— Les féeries de grande taille arrivent. Des trolls, des barghests — tu vois le genre.
C’étaient des appellations pratiques pour distinguer les créatures.
Les trolls étaient bipèdes, tandis que les barghests se déplaçaient à quatre pattes. Tous deux provenaient de mammifères, et tous deux étaient massifs, dotés d’une peau épaisse semblable à une armure. Les rivières d’ici n’étaient pas assez profondes pour les ralentir. La seule raison pour laquelle ils n’étaient pas encore arrivés était leur lenteur.
Il n’y avait aucun avantage à les affronter ici, au passage de la rivière. Les Chevaliers s’en sortiraient mieux en reculant leur ligne de défense et en concentrant leur feu sur ces créatures dès l’instant où elles émergeraient de l’eau. Les féeries seraient alors contraintes de traverser la rivière, se retrouvant séparées de leurs alliés et forcées de combattre dos à l’eau.
Quant à la raison pour laquelle cela les isolerait du groupe, cela relevait entièrement de moi.
— Je veux que tu attires l’ennemi par ici, puis que tu tiennes encore un peu, dis-je. Cela me donnera le temps d’attaquer la source du Fléau. Elle doit déjà se trouver en première ligne.
Je rendis volontairement ma voix plus assurée.
J’avais déduit tout cela de la vitesse des féeries qui avaient détruit le détachement des Chevaliers sacrés. La seule entité capable d’avoir ordonné à un groupe aussi important de féeries de contourner la ligne de défense était la source elle-même. Cela signifiait qu’elle devait être proche.
— Je m’occuperai du roi-démon.
Je traverserais les airs et j’abattrai le chef. C’était le seul moyen de stopper l’afflux de féeries, mais j’avais besoin que les Chevaliers Sacrés tiennent leurs positions jusqu’à ce que j’en aie fini. Ils devaient attirer et détruire autant de féeries que possible autour du roi-démon.
— Couvre-moi pendant que je vais porter le coup fatal.
Ma demande était sincère. Cependant…
— Qui pense-tu donc être, pour donner des ordres ici ?
…Kivia n’avait manifestement pas apprécié mes conseils. Je n’avais même pas besoin de voir son visage. Son ton suffisait amplement à exprimer son dégoût.
— Notre objectif demeure inchangé, déclara Kivia avec un sérieux exaspérant. — Nous empêcherons l’ennemi de franchir la rivière. Nous défendrons cette zone au prix de nos vies. La rive est de cette rivière appartient à l’Alliance nobiliaire du Nord. Elle reste un territoire humain et ne doit pas être souillée par l’ennemi.
— Tu es stupide ? Les mots m’échappèrent avant que je ne puisse les retenir. — N’as-tu pas reçu l’ordre de battre en retraite ? On nous a envoyés pour couvrir votre retraite.
— Le messager de Galtuile m’a informée qu’en tant que capitaine, j’avais le droit de prendre la décision finale.
Galtuile était à l’origine le nom de l’administration chargée de superviser les affaires militaires du Royaume Fédéré.
Désormais connue sous le nom de Forteresse de Galtuile, elle faisait office de quartier général militaire de facto.
— Nous risquerons nos vies pour l’honneur, déclara-t-elle. — Nous sommes déjà prêts à mourir.
— C’est la chose la plus stupide que j’aie jamais entendue.
C’était la seule pensée qui me traversait l’esprit.
Cela entrait en conflit direct avec nos ordres.
Tout se résumait à la politique. La forteresse de Galtuile, et l’armée qu’elle supervisait, était financée par divers nobles, comme ceux de l’Alliance Nobiliaire du Nord.
Les motivations de chaque faction différaient, et cela pouvait mener à des directives contradictoires comme celle-ci.
Ou peut-être qu’ils ont simplement sorti nos ordres de leur cul. Personne ne se souciait de ce qui nous arrivait, à nous les héros, de toute façon.
C’était tout aussi probable.
— Qui en a quelque chose à foutre de ton honneur ? Si quelqu’un vivait sur ces terres que vous cherchez désespérément à protéger, je ressentirais peut-être les choses autrement. Mais cette zone n’est même pas en cours de développement. Tu ne te soucies pas de la vie de tes soldats ? Ou de la nôtre, à nous les héros, forcés de te suivre ?
— …L’honneur est d’une importance capitale. Nous avons d’abord été contraints d’abandonner le Nord, et maintenant on nous ordonne de battre en retraite ? Je… je n’en peux plus. Même si cet endroit doit devenir notre dernière demeure, je me battrai jusqu’au bout… jusqu’à la toute fin… !
Quelque chose clochait.
Qu’est-ce qui expliquait l’attitude aussi inflexible de cette Kivia ? On aurait dit qu’elle se sentait coupable de quelque chose et qu’elle cherchait à expier en livrant ce combat perdu d’avance. Les autres soldats affichaient le même air pathétique et irritant. Mais pourquoi ?
— Tous mes soldats ont approuvé ma décision, et je me moque de ce qu’il advient de gens comme toi, les héros, cracha Kivia. — Vous, les criminels, n’êtes même pas dignes de mourir ! Maintenant, explique ce que tu fais avec la déesse.
Elle pointa la pointe de sa lance vers moi, puis vers Teoritta derrière moi.
— Pourquoi s’est-elle éveillée, et pourquoi a-t-elle formé un pacte avec toi ?! Rien de tout cela n’a le moindre sens. Je ne comprends pas. Je ne comprends vraiment pas ! Nous étions prêts à tout tant que la déesse restait indemne ! Nous comptions l’extraire de ce champ de bataille en toute sécurité, même si chacun d’entre nous devait y laisser la vie !
— Écoute, bordel. Je n’ai aucune excuse, d’accord ? Quelqu’un l’a volée.
— O-on l’a volée ?! Kivia cligna des yeux, stupéfaite. — Quelqu’un a volé la déesse ? Qu’est-il arrivé à nos gardes ? Attends. Plus important encore, pourquoi quelqu’un irait-il la voler ? Es-tu un ennemi de l’humanité ? Que manigances-tu ?
— Ça suffit, d’accord ? J’aimerais bien savoir pourquoi il l’a volée, moi aussi !
Je commençais à perdre réellement patience. Pourquoi devais-je répondre de quelque chose que je n’avais même pas fait ? Nous n’avions pas le temps pour ça.
— Je m’excuserai si c’est ce que tu veux ! Mais là, tout de suite…
Je ne pouvais pas nier que toute cette histoire avec la déesse était de notre faute, ou plutôt de celle de Dotta, mais nous avions des problèmes bien plus urgents à régler.
— On n’a pas le temps de discuter. Si tu as une meilleure stratégie que celle que je t’ai proposée, je t’écoute… à moins que tu ne tiennes vraiment à défendre cet endroit jusqu’à la mort !
— Comment oses-tu me parler ainsi ! s’exclama Kivia. — Penses-tu sincèrement que nous obéirions aux ordres d’un héros ?!
— Tiens ta langue, espèce de prétentieuse, intervint Teoritta, la voix froide comme l’acier.
— V-vous… ? Kivia était tellement déstabilisée que j’en eus presque pitié. — V-vous m’adressez la parole ?
— Oui. À qui d’autre ? Ne remets pas en question les ordres de mon chevalier.
Kivia parut accablée. Teoritta était petite, mais sa présence était écrasante. Peut-être à cause des étincelles jaillissant de ses cheveux d’or.
— Rassemble tes troupes et prépare-toi à affronter le roi-démon sur-le-champ, poursuivit Teoritta. — Je ne te permettrai pas de gaspiller davantage de temps.
— …Je vous en prie, Déesse. Il doit y avoir une erreur ! Cet homme est devenu votre chevalier par accident ! Vous deviez…
— Les déesses ne font pas d’erreurs. Ce n’était pas un accident, je l’ai choisi comme mon chevalier. C’est le destin.
Les paroles de Teoritta étaient sèches, tranchantes. Elle semblait avoir parfaitement assimilé l’attitude autoritaire propre aux déesses. Ou peut-être était-ce simplement sa véritable nature.
— Tu es bien trop aimable, chevalier Xylo. Elle se tourna vers moi avec fierté. — Peut-être souhaiteraient-ils goûter par eux-mêmes à la grandeur de mes pouvoirs. Alors, peut-être comprendront-ils que c’est mon chevalier qui donne les ordres !
Elle renifla avec arrogance, laissant clairement entendre qu’elle attendait quelque chose de moi. Je vis l’espace se distordre derrière elle. Elle semblait bien décidée à mettre ses paroles à exécution.
— Et tu me couvriras alors d’éloges, n’est-ce pas ? …N’est-ce pas ?
— A-attendez, intervint Kivia. — Ce nom étrange… « Xylo », avez-vous dit ?
La capitaine semblait reconnaître mon nom, et c’était un problème. J’étais bien connu dans le royaume, surtout parmi les Chevaliers Sacrés.
— Tu es… Tu es Xylo Forbartz ! Le plus méprisable de tous les héros. Que manigances-tu, espèce de déicide ? Tu…
Un rugissement d’une puissance écrasante couvrit la voix de Kivia avant qu’elle ne puisse terminer sa phrase. C’était un vacarme strident, semblable au déchirement simultané d’innombrables plaques de métal, et il provenait de l’obscurité, de l’autre côté de la rivière.
— Nous sommes arrivés trop tard.
Je claquai la langue. Nous avions perdu trop de temps à jouer aux questions-réponses, et maintenant, ça sortait des profondeurs de la forêt frémissante sur la rive opposée.
Les féeries de grande taille ouvraient la marche : des barghests (des loups de la taille d’éléphants avançant à quatre pattes) et des trolls (des bipèdes humanoïdes aux bras anormalement longs, semblables à ceux des singes). Ces bêtes couvertes de fourrure bondirent dans la rivière et chargèrent droit sur nous.
Derrière elles avançait une créature grande comme une maison, un cafard géant aux innombrables pattes, qui progressait lourdement sur le sol. À chacun de ses mouvements, il poussait un crissement semblable au frottement du métal contre le métal. La hauteur de ce cri montait et descendait subtilement, et une partie de la masse de féeries se scinda en deux groupes, à gauche et à droite. Apparemment, ces stridulations contenaient des ordres à destination de ses troupes.
C’était exactement comme le rapportait les rapports. Cet insecte absurdement gigantesque était la source du Fléau Démoniaque. Ces foyers de contamination étaient généralement appelés rois-démons.
C’était le numéro quarante-sept, Awd Goggie.
Chaque roi-démon agissait comme un catalyseur d’éruption du Fléau Démoniaque, contaminant son environnement à mesure qu’il avançait. Ils déformaient des écosystèmes entiers, parfois en y impliquant aussi des humains. Il était impossible de s’y opposer sans la protection d’un sceau sacré, et chacun possédait une capacité unique.
Dans le cas d’Awd Goggie…
— Cessez le feu ! N’attaquez pas le roi-démon !
Kivia agita son étendard, mais c’était trop tard.
Quelques bâtons et mortiers avaient déjà tiré, et pour la plupart, ils avaient fait mouche. C’était un problème. Awd Goggie souleva plusieurs de ses pattes et dévia chaque projectile sans exception, les renvoyant vers les soldats qui repoussaient les féeries au bord de la rivière. La palissade de la berge s’embrasa tandis que des corps étaient projetés dans les airs.
Awd Goggie ne subit pas la moindre égratignure.
Je ne connaissais pas le principe à l’œuvre, mais cette créature pouvait dévier les attaques issues des sceaux sacrés.
À tout le moins, les projectiles des chevaliers sacrés ne fonctionnaient pas. Le fait qu’elle puisse en plus les renvoyer stratégiquement contre nous ne faisait qu’aggraver la situation.
Ces contre-attaques étaient si violentes et si précises que certains pensaient qu’elle utilisait une sorte de champ de force pour se protéger et réfléchir la puissance des sceaux sacrés.
Cela signifiait qu’il faudrait la frapper physiquement avec quelque chose de massif, mais rares étaient les armes capables d’endommager une créature d’une telle taille, sans parler de la nécessité de s’en approcher suffisamment pour l’attaquer. Il faudrait un engin du genre bélier ou catapulte. D’ailleurs, j’avais entendu dire qu’au même instant, on préparait ce genre de reliques pour le combat à la Première Capitale.
Autrement dit, le roi-démon connu sous le nom d’Awd Goggie était une forteresse mobile aux remparts solides, avançant droit sur nous. Il était parfaitement logique que les chevaliers sacrés aient subi de lourdes pertes et aient été contraints de battre en retraite jusqu’ici.
— Ça ne sert à rien… ! Le visage de Kivia se tordit de désespoir. — Soldats, préparez les sceaux de terre calcinée pendant qu’ils sont encore sur l’autre rive !
— Stop. Ce n’est pas le genre de chose avec laquelle on joue, l’interrompis-je. — Si ça ne marche pas, on est tous morts.
Les sceaux de terre calcinée étaient des sceaux sacrés conçus pour faire exploser tout ce qui se trouvait dans leur zone d’effet. Les utiliser impliquait d’accepter de sacrifier ceux qui les portaient ainsi que toutes les terres alentour. On ne pouvait pas se le permettre sans savoir exactement ce qui allait se produire, et face à un roi-démon capable de dévier les sceaux sacrés, c’était totalement imprévisible. Il fallait au minimum neutraliser d’abord sa carapace réfléchissante.
Je comprenais bien ce que Kivia essayait de faire. Son objectif était d’empêcher l’ennemi de poser le pied de ce côté de la rivière. C’était une question d’honneur, et ils étaient prêts à employer n’importe quel moyen pour y parvenir.
Mais je m’en foutais royalement, et je n’avais aucune intention de mourir avec eux. J’avais l’impression qu’il y avait bien trop de gens dans ce monde prêts à jeter leur vie pour une cause quelconque.
— Kivia, utilise tes troupes pour me couvrir. J’ai besoin que tu détournes l’attention du roi-démon en éliminant les petites créatures, et j’en ai besoin maintenant.
— P-pardon ? Sa voix se brisa, et ses yeux s’écarquillèrent. Quoi qu’elle ressente, cela dépassait largement la simple colère. — Pourquoi me donnes-tu des ordres ? Toi, un héros condamné, t…
— Pour survivre. Voilà pourquoi, déclarai-je en posant une main sur l’épaule de Teoritta. — Je n’ai pas l’intention de mourir aujourd’hui, et je ne tiens pas non plus à vous voir tous vous faire massacrer. Ne jette pas ta vie pour une cause stupide.
Je ne m’adressais pas seulement à Kivia et à ses troupes, mais aussi à Teoritta.
— Je vais abattre le roi-démon. Et une fois que tout sera terminé et que nous serons tous rentrés vivants, alors…
Je pris une décision. Je fis une promesse.
— Alors j’accepterai n’importe quel châtiment que tu voudras m’infliger, capitaine. Et toi, Teoritta, je te couvrirais d’éloges autant que tu le voudras.
Kivia avait l’air de vouloir me tuer. Teoritta, en revanche, semblait surprise, comme si elle assistait à quelque chose de tout à fait inhabituel. J’aimerais qu’elle arrête de faire cette tête, pensai-je.
— Allez. On s’y met.
De l’autre côté de la rivière, l’obscurité ondulait. Je bondis et plongeai droit en son cœur. Même moi, je savais que ce que je faisais était irrationnel, mais j’étais furieux. Peut-être que ma colère était égoïste, mais je ne supportais plus cette merde que tout le monde déversait à propos de mourir pour l’honneur.
Des idiots.
Je les maudis intérieurement.
J’allais leur montrer à quel point tout cela était vain. Ils en resteraient pétrifiés de stupeur. Et ce qui les surprendrait le plus, c’était que moi, un type quelconque, serais celui qui terrasserait le roi-démon.
Attendez un peu.
Je m’élevai au-dessus de la rivière. L’air était glacé, le vent fouettait mon corps. Juste en dessous de moi se trouvait une horde de féeries mêlée à quelques chevaliers sacrés. Le sol était couvert d’ennemis. Quant aux alliés, je n’en avais qu’un : la déesse Teoritta, portée dans mes bras. Hmph. Qu’ils viennent.
— Accroche-toi bien. Je ne veux pas que tu tombes.
— Quel toupet. Tu n’as aucune raison de t’inquiéter. C’est plutôt à moi de m’inquiéter pour les humains.
Elle s’agrippa à mon cou avec l’assurance propre à une déesse.
— Maintenant, Xylo, il est temps pour moi d’accomplir mon devoir.
— Pas encore, répondis-je aussitôt.
Je ne pouvais pas trop compter sur elle. Les capacités d’une déesse ne pouvaient être utilisées qu’un nombre limité de fois, et il existait une limite à ce qu’elles pouvaient invoquer. Une fois cette limite dépassée, elles s’effondraient comme une marionnette dont on aurait coupé les fils, cessant tout simplement de fonctionner.
Dans le pire des cas, elles mouraient, sans jamais revenir.
— Tu ne dois pas me sous-estimer, Xylo. Je peux encore…
Teoritta affirmait qu’elle allait bien, mais je ne pouvais pas lui faire confiance.
Les déesses avaient cette manie de faire bonne figure. Comme si elles avaient besoin que les humains comptent sur elles pour continuer d’exister. Pour cette raison, elles détestaient montrer la moindre faiblesse.
Ça me mettait toujours hors de moi.
Je connaissais un moyen de savoir à quel point une déesse était épuisée.
Il suffisait d’observer la lumière dans ses yeux et les étincelles jaillissant de ses cheveux. Plus une déesse se poussait au-delà de ses limites, plus elles devenaient vives, et les étincelles qui crépitaient autour de la chevelure de Teoritta ne s’étaient pas calmées, même tandis que je la portais. Était-ce parce qu’elle venait tout juste de s’éveiller ? Ou était-ce sa limite naturelle ? Impossible à dire.
— Une déesse laisse toujours la stratégie à son chevalier, non ? dis-je d’une voix ferme. Le ton me vint instinctivement. — Je veux que tu gardes tes forces pour le moment opportun. Laisse-moi m’occuper des petites créatures, ajoutai-je d’un ton volontairement désinvolte.
Ouais. Ce n’était rien.
Des féeries pullulaient partout où je regardais. Plusieurs d’entre elles, en vol, me remarquèrent, trop nombreuses. Un homme ordinaire n’aurait eu aucune chance. Pas moi.
Ce serait du gâteau. Du moins, c’est ce que je me disais.
L’un des points clés du combat mobile consistait à sécuriser un point d’atterrissage.
Je dégainai un couteau de ma ceinture et fixai intensément l’endroit où je comptais me poser.
Quelques féeries, des barghests, hurlèrent vers le ciel pour avertir les autres de mon arrivée. Elles étaient énormes, sans rien à voir avec les loups que l’on trouvait dans la nature. Leur pelage était épais et kératinisé par endroits, formant des piquants.
Parfait. Exactement les féeries avec lesquelles je voulais commencer.
Des féeries de grande taille comme celles-là figuraient parmi les ennemis principaux envisagés par les concepteurs du Sceau Composé Bellecour de Frappe Fulgurante. Ce sceau permettait à son utilisateur d’anéantir l’ennemi de manière unilatérale, sans lui laisser la moindre possibilité de riposte.
Mais pour que cela fonctionne, il fallait à la fois de la puissance et de la précision. Je serrai fermement mon couteau, l’imprégnai du pouvoir du sceau sacré, puis le lançai comme un projectile.
Un bref instant s’écoula avant l’explosion.
Il était hors de question que je me trompe sur le timing. L’impact fut parfait. La lame transperça un unique barghest, puis libéra une lumière aveuglante et s’embrasa dans un grondement sourd. Des lambeaux de chair furent projetés dans les airs tandis que l’explosion engloutissait les monstres alentour.
— Impressionnant, Xylo. Maintenant, laisse-moi…
— Pas encore.
Un autre point essentiel était…
Je repensai aux enseignements que mon entraînement avait gravés en moi.
…ne t’arrête pas. Place-toi dans l’angle mort de l’ennemi.
À l’instant où j’atterris, je bondis de nouveau, cette fois un peu plus bas. J’étais si près du sol que la pointe de mes orteils manquait de le frôler, ce qui me permettait de couvrir davantage de distance.
En rasant ainsi le sol, je pouvais me faufiler entre les pattes des trolls et des barghests tout en lançant des couteaux dans leurs corps au passage. Les créatures explosaient avant même d’avoir eu le temps de tourner la tête.
— Xylo, il est sûrement temps que j’agisse, maintenant ?
— Pas encore.
Je bondis de nouveau dans les airs, lançai un autre couteau et anéantis un groupe de féeries plus petites avant de prendre appui sur un arbre et de passer au-dessus de leurs têtes.
Ce n’est pas fini. Ne t’arrête pas… Dès que tu t’arrêtes, tu es encerclé. Donne tout ce que tu as.
Explosions, éclairs de lumière, nouveaux bonds.
Bientôt, j’aurai rejoint le Roi-Démon. Le chemin derrière moi était jonché de terre éventrée, de boue et d’amas de cadavres de féeries. Mais plus je m’approchais d’Awd Goggie, plus sa taille me paraissait colossale. Une force mystérieuse devait lui permettre de maintenir cette forme absurdement massive.
Il me fixa de ses grands yeux grotesques.
— C’est… le Roi-Démon, dit Teoritta.
Je sentais sa nervosité, je percevais la tension de son corps.
— Je n’ai pas peur ! lança-t-elle aussitôt, visiblement contrariée que je l’aie remarqué. — Détruire les rois-démons est notre désir le plus cher à nous déesse. Par conséquent, il est temps pour moi d’accomplir mon…
— Pas encore. Bientôt.
— Toujours pas ? Ne m’as-tu pas déjà fait attendre assez longtemps ?
— Juste un peu plus. Fais-moi confiance.
Awd Goggie, ayant remarqué notre approche, déploya quelques-unes de ses pattes apparemment infinies et tenta de nous balayer comme on l’aurait fait d’une mouche.
C’était exactement ce que j’avais prévu, et j’étais déjà en train d’esquiver.
Je peux au moins le toucher une fois… du moins, je l’espère.
Je pris appui sur un arbre et m’élançai dans les airs.
J’évitai sa patte avant, semblable à une faux, puis, alors que je passais au-dessus de la tête du Roi-Démon, je lançai l’un de mes rares couteaux restants.
Je visais la base de l’une de ses pattes, l’articulation reliant la patte à la carapace. C’était un lancer aérien exigeant une précision extrême. Un véritable numéro d’équilibriste, comme enfiler un fil dans le chas d’une aiguille. Mais c’était précisément ce genre de capacité qui m’avait valu d’être nommé capitaine chez les chevaliers sacrés.
— Alors, ça te plaît ?! criai-je instinctivement lorsque mon couteau se glissa dans l’ouverture de la carapace du Roi-Démon, transperçant son corps.
Un éclair de lumière fut suivi d’une explosion. Ça avait marché. L’articulation reliée à la carapace explosa, infligeant des dégâts décisifs.
La patte tourna sur elle-même avant de se détacher, tandis que des fluides corporels jaillissaient de la plaie, bientôt accompagnés des hurlements d’Awd Goggie, semblables au métal que l’on déchire.
— N’en fais pas tout un drame. Ce n’est qu’une patte.
J’avais prouvé qu’il pouvait être détruit en visant les ouvertures de sa carapace.
Mais cette information avait un prix. Les autres féeries commencèrent à réagir aux cris d’Awd Goggie, et il était évident qu’elles tenteraient de nous intercepter dès que nous atterririons. Les fuathan sautaient déjà sur leurs pattes de grenouille. Quelle plaie. Il ne me restait que quelques couteaux, et le Roi-émon savait désormais ce que je cherchais à faire ; porter un autre coup ne serait pas simple.
En temps normal, c’aurait été le moment de battre en retraite.
Mais je savais que je ne gagnerais pas en jouant selon les règles. Et surtout, j’avais une déesse avec moi. Il était temps de tenter quelque chose de peu orthodoxe.
— Xylo, ils nous encerclent. Est-ce enfin mon tour de combattre ? J’ai l’impression que je devrais commencer à agir.
— D’accord.
En atterrissant, je lançai un couteau sur l’un des fuathan qui tentait de nous engloutir. La lame s’enfonça dans sa chair et le fit exploser.
— C’est le moment, Teoritta.
Je bondis dans un arbre et pointai, avec une animosité à peine voilée, le Roi-Démon et les féeries qui fonçaient sur nous.
— Je veux que tu ouvres un passage jusqu’au Roi-Démon. Et qu’il soit large.
— …Très bien ! Hmph. Elle renifla, les yeux en feu. — Contemple la puissance d’une déesse !
D’innombrables épées surgirent du néant, et cette fois, leurs lames étaient plus grandes. D’énormes claymores à l’apparence peu pratique, probablement destinées à des rituels.
Les lames étaient si épaisses qu’elles pouvaient empaler un troll ou un barghest d’un seul coup. Ces grandes épées étincelantes s’abattirent sur la terre comme une pluie de météores, clouant chaque féerie au sol tout en traçant un chemin vers le roi-démon.
— Encore une fois, dis-je.
Je bondis aussitôt dans les airs, serrant fermement Teoritta contre moi tout en lui transmettant ce que je voulais.
— …J’ai besoin d’une épée spéciale. Tu peux faire ça, pas vrai ?
— Ne te moque pas de moi.
Des étincelles jaillissaient de chaque parcelle de son corps. La tenir commençait à me faire mal.
— Je suis une déesse, mon chevalier. Tout ce dont j’ai besoin, ce sont de tes prières dévouées.
Il ne fallut pas longtemps avant que nous ne nous rapprochions du roi-démon.
Il agitait frénétiquement ses pattes, ses innombrables yeux fixés sur moi. Plusieurs de ses membres fendirent l’air, tentant de nous happer en plein vol.
Ça devrait marcher au moins une fois, ça aussi.
Il m’avait déjà vu attaquer avec un couteau et savait désormais à quoi s’attendre. Même si j’avais porté un coup puissant, la blessure infligée était loin d’être fatale. La créature devait penser qu’elle pourrait me bloquer lors de la seconde tentative.
Et elle aurait eu raison… si j’avais été seul.
— C’est fait.
À l’instant même où Teoritta prononça ces mots, je vis une autre arme émerger du néant. Elle était plus longue que toutes les précédentes, presque une lance. Peut-être que ce n’en était même pas une épée. Je l’attrapai, et la force faillit m’arracher l’épaule de son articulation. J’imprégnai l’arme du pouvoir de mon sceau sacré, puis la propulsai d’un coup de pied de toutes mes forces.
Sakara, mon sceau de vol, me conférait des capacités athlétiques extraordinaires, me permettant d’envoyer cette épée gigantesque fendre les airs avec la masse et la vitesse d’un trait tiré par une arbalète de siège.
Après tout, ils préparaient des béliers et des catapultes à la capitale.
L’armée avait clairement compris que ce genre d’armes primitives était efficace contre Awd Goggie. Les ordures de la Forteresse de Galtuile aimaient jouer à des jeux politiques, mais elles n’étaient pas incompétentes. Surtout quand leur vie était en jeu.
C’était pour cela que j’étais certain que cette attaque fonctionnerait. Si ce n’était pas le cas, nous n’aurions plus aucune option.
Les résultats furent immédiats.
L’épée semblable à une lance arracha plusieurs pattes à Awd Goggie. Sa lame s’enfonça, les fracassant et les sectionnant, puis sa pointe traversa le torse de la créature, le transperçant d’une énergie explosive. Je vis sa carapace se fissurer.
Au même instant, un éclair jaillit.
L’onde de choc déchira l’air lorsque Zatte Finde s’activa à l’intérieur du corps du monstre. L’explosion vint de l’intérieur de sa carapace, déchiquetant sa chair tandis que ses fluides visqueux étaient projetés dans les airs.
Le résultat de mon, de notre attaque dépassait largement mes attentes.
Parfait.
L’impact avait laissé une blessure béante dans le corps du Roi-Démon, semblable à un cratère. Les fluides vitaux continuaient de jaillir de la plaie.
— Très bien, Teoritta. Ça…
Splotch.
C’est alors que je l’entendis — un bruit humide provenant d’Awd Goggie.
Son corps ravagé se mit à frémir et à se tordre. Quelque chose en surgissait à une vitesse absurde.
De nouveaux bras ? Ou plutôt des sortes de tentacules, comme ceux d’une méduse ? Il y en avait deux, peut-être trois. À cet instant précis, une seule pensée me traversa l’esprit.
— Là, c’est de la triche.
Je réagis presque par réflexe, attrapai Teoritta et tournai aussitôt le dos au Roi-Démon. C’était absurde.
Je faisais exactement ce que je venais de lui interdire. J’étais sur le point de jeter ma vie.
Après ça… eh bien, je sentis un choc violent. La créature m’avait sans doute repoussé comme on l’aurait fait d’une mouche. Le monde autour de moi s’éteignit, et tout devint noir. Je sentis que j’avais heurté quelque chose. Par chance, c’était un grand arbre, et non un troll ou un barghest.
Mais avec la douleur vint le désespoir. Peut-être que c’était peine perdue.
Mon attaque n’avait pas achevé le Roi-Démon, et je ne pourrais pas utiliser la même manœuvre une seconde fois. Des fluides s’échappaient encore de sa blessure, mais il se régénérait peu à peu.
— Xylo ! cria Teoritta.
J’avais atrocement mal en levant les yeux vers le ciel nocturne.
Le Roi-Démon hurlait de douleur. Alors, ça te fait quoi ? pensai-je. Tandis que leur chef cessait temporairement de donner des ordres, les féeries furent prises de panique, comme des poussins perdus. Agitées, certaines se mirent même à s’attaquer et à s’entretuer.
— …Regarde-moi, mon chevalier !
Les yeux de Teoritta brillaient intensément, presque au point d’éblouir, tandis qu’elle m’appelait. Était-ce vraiment la couleur des flammes ?
Je vis autre chose aussi.
…C’est quoi, ça ?
J’espérais que ce soit une illusion. C’était trop absurde, trop ridicule pour être réel, et c’était bien la dernière chose que j’avais envie de voir.
— …Euh… Xylo… ?
Et maintenant, cette chose me regardait de haut avec une expression embarrassée.
C’était le petit voleur le plus tristement célèbre de l’histoire : Dotta Luzulas. Je ne m’attendais vraiment pas à voir sa sale gueule ici, de tous les endroits possibles.
— Qu’est-ce que tu fiches là ?
C’était la dernière personne dont je voulais entendre cette question.
Comme si ça ne suffisait pas, il portait un tonneau assez grand pour contenir un enfant. Quand je vis ce qui était inscrit dessus, mes yeux s’écarquillèrent.
VERKLE DÉVELOPPEMENT — MANIPULER AVEC PRÉCAUTION — ARME LENURITZ N° 7… SCEAU DE TERRE CALCINÉE.
— Dotta, dis-je.
Puis je me mis à rire. Je me redressai en riant toujours. Mon corps entier me faisait souffrir, mais ce n’était pas le moment de m’en soucier. J’attrapai Dotta par les revers de sa veste et le plaquai pour l’empêcher de s’enfuir.
— Tu as volé ça, pas vrai ?
— Pas cette fois. Je suis juste tombé dessus pendant que je fouinais, alors…
— Beau travail. Je vais repousser le moment de te tuer.
La suite n’avait rien de mémorable. Les sceaux de terre calcinée n’étaient, au fond, rien de plus qu’un assemblage de morceaux de bois gravés de sceaux sacrés. Le tonneau lui-même était l’arme, construit à partir de ce bois spécial.
Dotta devait être la personne la plus stupide au monde pour transporter ça à découvert. Le bois du tonneau renfermait plusieurs pièces servant de mécanisme de sécurité. Une fois retirées, l’arme s’activait. Le nombre de pièces enlevées déterminait la puissance et le rayon de l’explosion. Heureusement, c’était un modèle que je connaissais bien.
La carapace du Roi-Démon était déjà brisée ; le niveau de puissance minimal suffirait. Il n’y avait aucune raison de raser toute la forêt.
Je donnai un coup de pied au tonneau de toutes mes forces et bondis dans les airs. J’attrapai Dotta au passage, après tout, il avait été un minimum utile. Mais il ne s’était pas contenté d’aider. Dès que nous atterrîmes, je lui collai un coup de poing si violent qu’il s’écrasa par terre sur le cul.
Nous entendîmes l’explosion tout près, tandis que l’arme creusait un cratère dans une partie de la forêt, dans un éclat aveuglant de lumière.
Et c’est ainsi que nous parvînmes à vaincre le Roi-Démon Awd Goggie et à couvrir la retraite des chevaliers sacrés.
Bien entendu, les véritables problèmes commencèrent après tout ça.