sentenced t1 - chapitre 1 partie 4

Châtiment : couvrir la retraite dans la forêt de Couveunge (4)

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Traduction : Calumi
Correction : Opale

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Les combats avaient déjà commencé lorsque nous arrivâmes. Le vent froid de la nuit charriait d’innombrables cris, des clameurs de bataille et le grondement assourdissant des éclairs.

— Oh non… Ça y est, ils y sont. On arrive trop tard, gémit Dotta d’un ton morne. Il ne semblait éprouver aucune envie de secourir les chevaliers sacrés.

De la fumée s’élevait dans le ciel du soir depuis le feu de leur camp de base, le long de la rivière Purcell. Leurs armures blanches, éclairées par les flammes, éveillèrent en moi une pointe de nostalgie. C’étaient les chevaliers sacrés, et ils utilisaient leurs bâtons de foudre et leurs lances pour attaquer les féeries qui se ruaient à travers la rivière. Chaque fois que l’ordre de tirer était donné, un éclair jaillissait de leurs bâtons, pulvérisant les corps des féeries.

Par moments, nous entendions des détonations encore plus fortes et plus puissantes que celles des bâtons de foudre. Il s’agissait très probablement de grands bâtons installés autour de la base, un type de mortier renforcé par un sceau sacré composé mis au point par Verkle Développement.

Ces armes ressemblaient davantage à des béliers qu’à des bâtons et devaient être assemblées avant de pouvoir être utilisées. Gravées de sceaux sacrés, elles lançaient des projectiles physiques.

Elles ne disposaient pas d’une capacité de tir rapide, et le sceau lui-même possédait une réserve limitée de luminescence, ce qui signifiait qu’un nombre restreint d’obus pouvait être tiré avant épuisement. Mais leur puissance suffisait à faire exploser les féeries, et leur portée comme leur efficacité surpassaient celles de mon sceau de « gros bonbon », Zatte Finde.

Autrement dit, les chevaliers tenaient encore bon.

 

Les féeries ne parvenaient pas à franchir leurs lignes de défense, et le moral était élevé. Je distinguais au loin une silhouette qui donnait les ordres de tir, exécutés dans une synchronisation parfaite. Ils couvraient même les zones qui semblaient sur le point de céder.

Il n’y a… personne ici que je connaisse. Ce qui est logique, j’imagine.

J’aperçus un emblème inconnu cousu sur un drapeau bleu qui claquait au vent. C’était un blason familial représentant une balance parfaitement équilibrée. Chaque ordre de chevaliers sacrés possédait un blason différent, en hommage à son mécène noble. Il y en avait autrefois douze, et je connaissais chacun de leurs emblèmes ; ce groupe devait donc être de création récente, avec un nouveau soutien dont je n’avais jamais entendu parler. Teoritta aussi était la treizième déesse, nouvelle venue sur le champ de bataille.

J’ai vraiment tout gâché cette fois, pensai-je, même si c’était évidemment entièrement la faute de Dotta.

— Qu’en penses-tu, Xylo ? demanda-t-il avec désinvolture. — Les chevaliers sacrés s’en sortent très bien sans nous. Ça ne changerait probablement rien si on repartait.

— Qu’est-ce qui ne va pas chez toi ? Vous n’avez donc aucune fierté ? lança Teoritta sèchement. Il n’est pas d’honneur plus grand que de sauver ceux qui sont en difficulté, et en tant qu’écuyer, tu devrais être ravi de combattre à nos côtés ! Partageons ensemble les joies de la victoire !

— Je préférerais partager autre chose, comme de la bonne nourriture… ou de l’argent…

— Cieux… Je suis consternée ! Mon chevalier, qu’as-tu donc enseigné à ton écuyer ? Il manque manifestement d’éducation.

Dotta respirait péniblement après la marche jusqu’ici, mais Teoritta affichait toujours une expression calme et élégante, comme pour dire qu’il en faudrait bien davantage pour l’épuiser.

Je savais qu’elle bluffait. Elle était bien plus résistante que ne le laissait penser son apparence délicate, mais les déesses se fatiguaient malgré tout. Je n’étais pas assez stupide pour le lui faire remarquer.

— Je pense que tu devrais choisir tes écuyers avec plus de soin, mon chevalier. Celui-ci manque à la fois de motivation et d’ardeur.

Il semblait que Teoritta croyait que Dotta était mon écuyer. C’était fréquent chez les déesses, et à ce stade, il n’y avait rien que je puisse dire.

Ma seule tâche, à présent, était de me concentrer sur le combat au passage de la rivière.

Les chevaliers sacrés s’en sortaient mieux que prévu, exactement comme Dotta l’avait dit. Mais cela ne durerait pas éternellement. Même à cet instant, je vis une féerie charger, happer plusieurs soldats dans sa gueule et les avaler tandis qu’ils hurlaient. La lutte était féroce, et le sang répandu avait teint la surface de la rivière d’un rouge noirâtre.

— Il est temps d’agir. Ce combat dure déjà depuis un moment, dis-je.

J’étais déjà en mouvement, veillant à étouffer le bruit de mes pas.

— Les féeries vont bientôt frapper depuis une autre direction.

C’était une stratégie évidente. Les féeries étaient obtuses et n’agissaient que par instinct, mais le roi-démon qui les gouvernait était différent : il réfléchissait. Et si j’avais été à la place du roi-démon…

Être bloqué au passage de la rivière et tenter de percer la ligne de front aurait entraîné de lourdes pertes. Dans ce cas, j’aurais envoyé un détachement prendre le passage suivant, en amont ou en aval, afin de contourner l’ennemi. C’était la suite logique des choses.

Les chevaliers sacrés avaient déjà perdu leur propre détachement et manquaient de moyens pour se défendre. Les féeries que nous avions croisées plus tôt se dirigeaient probablement vers ici, mais leur plan avait échoué lorsque nous étions intervenus et les avions détruites. Étant donné que leurs forces restaient supérieures aux nôtres, je supposai toutefois que le roi-démon en enverrait un autre.

En conclusion, nous devions nous hâter de rejoindre les chevaliers et d’élaborer un plan pour nous tirer de ce mauvais pas.

— Très bien, Dotta. C’est le moment de…

Ce ne fut qu’après avoir prononcé son nom que je m’en rendis enfin compte.

Sérieusement ? Maintenant ? pensai-je. Il fait vraiment ça maintenant ? Il a perdu la tête ?

— Teoritta, où est Dotta ?

— Hein ? Oh… ?

Elle regarda autour d’elle, aussi surprise que moi.

Il avait disparu. Incroyable. Comment pouvait-il prendre la fuite à un moment pareil ? …À bien y réfléchir, je n’aurais pas dû être surpris. En fait, je devais même reconnaître qu’il était sacrément rapide.

Je remarquai un morceau de tissu au sol, sur lequel quelques mots étaient écrits à l’encre noire : « On se sépare. Toi, fais ce que tu as à faire pendant que je vais voler tout ce qui a de la valeur chez les chevaliers sacrés. » J’étais au-delà de l’exaspération. J’allais le retrouver plus tard et le tuer. Nous n’avions même pas encore commencé ici qu’il avait déjà prouvé que des héros condamnés comme nous n’étaient que de la racaille indigne de confiance.

— Où est passé ton écuyer ?

— …Il a dû se souvenir d’une affaire urgente. Peu importe. Il était inutile dès le départ. Nous avons tes pouvoirs, de toute façon, Teoritta.

— Oui. Ses yeux ardents scintillèrent d’amusement. — Il semble que je sois véritablement ta camarade la plus fiable. Tu as besoin d’un miracle, n’est-ce pas ? Tu peux commencer à me remercier dès maintenant.

— …Je le ferai, mais peux-tu vraiment y arriver ?

Il y avait une raison pour laquelle je m’assurais de poser la question.

 

 

Comme je l’ai dit, les déesses se fatiguaient aussi. Leur endurance n’était pas illimitée, et utiliser le miracle de l’invocation les épuisait. Elles ne pouvaient pas continuer indéfiniment, et Teoritta devait déjà être bien entamée après avoir invoqué toutes ces épées plus tôt.

— Je suis offensée, chevalier Xylo. Elle bouda, prenant une expression enfantine. — Je suis Teoritta, la déesse des épées, une gardienne qui crée des miracles pour l’humanité. Je t’accorderai ce que tu souhaites. C’est mon rôle, ma raison d’être, mon tout.

Ouais, bien sûr. Comme tu veux.

C’était exactement ce que je détestais chez les déesses. Elles étaient prêtes à jeter leur vie pour nous, les humains, juste pour obtenir nos louanges. C’était douloureux à voir.

— Par conséquent, tu n’as pas à te retenir, déclara-t-elle avec fierté. — Tu peux compter sur moi autant de fois que nécessaire, mon chevalier.

Je voyais bien qu’elle voulait aussi que je loue son attitude. Plutôt crever, pensai-je. Jamais.

— Je sais que même les déesses ont des limites. Ne songe même pas à te battre jusqu’à en mourir, crachai-je. — Je ne t’en féliciterai pas.

— Pardon ? fit Teoritta, surprise.

Puis, soudain, les féeries franchirent les défenses des chevaliers sacrés au niveau de la rivière. Elles se ruèrent sans la moindre hésitation à travers les éclairs et chargèrent droit sur la palissade de garde, qu’elles détruisirent. Quoi que nous ayons prévu de faire ensuite, il fallait d’abord arrêter les féeries.

— Teoritta, j’ai besoin de tes épées. Suis-moi, on va répliquer.

— Oui, mon chevalier. J’ai beaucoup à dire sur tes remarques précédentes, mais…

Elle repoussa élégamment ses cheveux en arrière tandis que je me lançais en avant.

— Je suppose que cela peut attendre après notre victoire.

Des étincelles jaillirent et l’espace vide se distordit tandis qu’innombrables épées surgissaient d’un abîme lointain.

Cette fois-ci, cependant, elles ne venaient pas seulement du ciel, mais aussi du sol, jaillissant comme des plantes. J’appuyai la plante de mon pied sur la garde de l’une des épées et m’en servis pour prendre appui, bondissant et m’élançant dans les airs.

Je pouvais aisément sauter à plus de trois fois ma propre taille, une capacité que me conférait l’autre sceau sacré que l’on m’avait autorisé à conserver, un produit nommé Sakara. Ce sceau de vol devait son nom, paraît-il, à une espèce de libellule dans la langue de l’ancien royaume. Il renforçait les capacités physiques de base d’une personne, en l’occurrence, la puissance de saut. En atténuant les lois de la physique, il permettait pratiquement de voler, du moins pendant de courtes durées.

Les combats aériens, c’était la fonction principale du Sceau Composé Bellecour de Frappe Fulgurante installé dans mon corps. Il me permettait de tirer des projectiles explosifs depuis les airs afin d’affronter des féeries capables de voler. Plus encore, il rendait possibles des attaques mobiles contre le Fléau Démoniaque.

Le seul inconvénient était qu’un entraînement conséquent était nécessaire pour maîtriser ce genre de combat rapproché irrégulier. Il fallait se déplacer dans les airs tout en frappant sa cible avec vitesse et précision. J’étais un spécialiste, l’un des rares dans tout le Royaume Fédéré.

C’était pour cela que je pus saisir l’une des épées de Teoritta en plein saut. Je la fis tournoyer au-dessus de ma tête, l’imprégnai du pouvoir explosif de Zatte Finde, puis la lançai.

Je visais le fuathan qui se faufilait dans la partie peu profonde de la berge, et il était hors de question que je rate.

L’explosion pulvérisa le centre de la horde, déchirant la chair des féeries tandis que le feu et la lumière inondaient la zone. L’eau jaillit violemment dans les airs, semant la confusion chez l’ennemi. J’atterris au milieu d’eux, saisis une autre épée et la fis tournoyer. Je ne brandissais jamais une lame pour trancher mon adversaire. Mon objectif était toujours d’utiliser Zatte Finde pour les faire exploser.

Il y en a trop. Je dois commencer à réduire leur nombre.

Je frappai en diagonale, faisant exploser tout ce que le métal touchait.

D’innombrables épées continuaient de pleuvoir sans pitié depuis le ciel. Les fuathan qui me chargeaient de face furent tous cloués au sol. Ceux qui tentaient d’esquiver entraient en collision avec leurs alliés et perdaient l’équilibre. Il leur arrivait même de s’effondrer.

Je traversai l’eau peu profonde, fonçant dans la masse tout en balayant de mon épée, faisant exploser tous les ennemis à proximité.

— Teoritta !

Je demandai une autre lame. La vague suivante serait sur moi d’une seconde à l’autre.

Ils se ruèrent en avant sans réfléchir, visant Teoritta derrière moi. J’attrapai l’épée invoquée en plein vol et la lançai aussitôt, réduisant encore des ennemis en morceaux. Leurs cris emplirent l’air tandis que la vapeur s’élevait de l’eau.

Ennemi suivant.

En pivotant, j’en repérai un autre. Je bondis et l’attaquai. Les gerbes d’eau se mêlèrent à sa chair et à son sang lorsqu’ils jaillirent dans les airs.

Au suivant.

L’astuce, c’était de ne jamais s’arrêter.

— Hé ! C’est tout ce que vous avez ?! criai-je aux fuathan, affichant ma confiance. Je pris un instant pour reprendre mon souffle. — Vous me facilitez vraiment la tâche !

Alors que j’en abattais un autre par-derrière, je réalisai que tous les fuathan avaient disparu.

Les féeries survivantes avaient commencé à battre en retraite dès que leur tentative de percer la ligne de défense des chevaliers sacrés avait échoué. J’ai sans doute été un peu trop démonstratif, pensai-je.

Une fois l’ennemi repoussé, les chevaliers sacrés commencèrent à me remarquer.

Teoritta et moi, donc.

Ils étaient évidemment déconcertés. Mon état n’aidait pas : j’étais couvert d’eau, de sang et de viscères.

Je suppose que je devrais dire quelque chose.

J’aperçus parmi les chevaliers une personne dont l’armure fraîchement polie scintillait plus que les autres. Elle était assise sur un cheval à l’allure intelligente et tenait un étendard à la main. Ce devait être la capitaine.

— Qui êtes-vous ? demanda une voix d’une prudence extrême, une voix de femme.

La femme chevalier releva la visière de son casque, révélant des cheveux noirs et un regard acéré.

Cela aurait peut-être fait sensation autrefois, mais les femmes soldats étaient désormais courantes, surtout depuis que les sceaux sacrés permettaient de compenser les désavantages physiques. En matière militaire, l’écart entre hommes et femmes s’effaçait peu à peu grâce au développement de ce genre de technologies.

— Identifiez-vous ! ordonna la capitaine. — À quel ordre appartenez-vous ?! Quel est votre nom ?!

Son regard perçant se fixa sur moi. Puis, ses yeux glissèrent vers Teoritta derrière moi. Une confusion plus profonde encore s’insinua sur son visage.

— C-c’est… C’est bien notre déesse que je vois là ?! Pourquoi est-elle éveillée ?!

Je comprenais pourquoi elle criait. À sa place, j’aurais été tout aussi perdu. Malheureusement, je n’avais ni le temps d’expliquer, ni l’illusion que cela changerait quoi que ce soit.

À cet instant, la vie de tout le monde était en jeu.

— Ne t’en préoccupe pas, répondis-je en tentant de clore la discussion tout en arrachant une autre épée du sol. — Je comprends que tu sois confuse, mais tout ça est de la faute de Dotta. C’est un voleur immonde qui passera à l’histoire, et…

— Attends. Hem. Une seconde, coupa la capitaine. — Qu’est-ce que c’est que ça ? Dotta ? Je— je n’ai aucune idée de ce dont tu parles. Explique-toi ! Qui es-tu et que fais-tu là ? Pourquoi la déesse… ?

— On n’a pas le temps de bavarder.

Je pointai la pointe de mon épée vers l’autre rive. L’obscurité y paraissait plus dense encore, comme lovée, prête à frapper.

— Le roi-démon est presque là.

— Je le sais ! Mais…

— Je suis un héros, et je vais tuer le roi-démon.

Cela réduisit la capitaine au silence. Peut-être que sa confusion venait enfin d’atteindre son seuil maximal.

— C’est mon travail, poursuivis-je. — Et il est temps que je m’y mette, alors tu ferais mieux de m’aider si tu ne veux pas mourir.

La formulation comptait en société. C’est ce qu’on disait, en tout cas. J’avais récemment commencé à y travailler, mais je n’avais jamais l’impression de m’améliorer.

C’était sans doute pour ça que je finissais toujours par tirer le mauvais numéro.

 

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