sentenced t1 - chapitre 1 partie 1

Châtiment : couvrir la retraite dans la forêt de Couveunge (1)

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Traduction : Calumi
Correction : Opale

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— Ça pue, dit Dotta Luzulas d’un ton grave. — C’est fini. Je suis foutu.

Encore ? pensai-je. Dotta avait l’habitude de se fourrer dans les ennuis au moins une fois tous les trois jours. Tout ça à cause de ses satanés doigts collants. Collants à quel point ? Disons qu’ils l’avaient mené à être reconnu coupable de trahison et à finir ici, condamné à servir comme héros. Apparemment, il avait été impliqué dans plus d’un millier de cambriolages avant d’être arrêté par les chevaliers sacrés et jeté en prison. On pouvait sans doute dire qu’il était un prodige de classe mondiale dans l’art du petit larcin.

Dotta Luzulas volait absolument tout. Je me souvenais encore avoir éclaté de rire le jour où j’avais entendu l’histoire de la fois où il avait dérobé l’un des dragons de la famille royale. Mon sourire avait disparu aussitôt que j’avais appris que la bête lui avait dévoré le bras gauche. C’était un type cinglé, mais la plupart des héros l’étaient aussi.

— Hé, Xylo, dit-il. — À ton avis, qu’est-ce que je devrais faire ? Je…

— À ce sujet. Je décidai de le faire taire en repoussant son visage alors qu’il s’approchait. — Tu crois qu’on pourrait en parler demain ? Tu n’as peut-être pas remarqué, mais on est un peu occupés, là. Ils nous font bosser jusqu’à en crever.

Ce n’était pas qu’une métaphore. C’était un champ de bataille. Nous étions dans une forêt à l’extrémité nord du Royaume fédéré, la dernière nation encore debout de l’humanité. La neige était profonde, et le vent était si froid qu’il semblait transpercer la peau. L’humanité était sur le point de perdre même cet endroit, connu sous le nom de forêt de Couveunge, pour toujours.

En raison de diverses circonstances, Dotta et moi nous cachions ici depuis le matin. La nuit commençait lentement à tomber, et il était déjà évident à quel point le froid allait être infernal.

Une mission mortelle nous attendait aussi : le Fléau Démoniaque. Il ne se manifesterait plus dans très longtemps. Et maintenant Dotta, de retour de reconnaissance, ne cessait de marmonner : « C’est mauvais. » L’entendre râler me donnait mal à la tête, je voulais juste qu’il la ferme.

— Dotta, tu sais quelle est notre mission ici ?

— Disons… j’en ai une assez bonne idée.

— Alors dis-moi.

— On va se battre contre un roi-démon, marmonna-t-il, le visage livide, en sortant de sa poche une petite bouteille. On aurait dit une sorte d’alcool des îles orientales, fabriqué à partir de haricots. Ce genre de gnôle n’était pas donné.

— Exactement… Au fait, dis-je en pointant la bouteille dans sa main, — Tu l’as volée, celle-là aussi, non ? Dans la cave à vin de Verkle Développement, j’imagine ?

— Hé. Sympa, hein ? Je l’ai piquée dans la tente d’un des hauts gradés de l’armée.

Dotta avala une gorgée de cet alcool de luxe avec entrain. Il avait l’air plutôt heureux pour quelqu’un qui venait de commettre un vol.

— J’ai pris celle qui avait l’air la plus chère. Enfin, c’est la faute du propriétaire s’il laisse traîner ça à la vue de tous.

— Je suis à peu près sûr que c’est quand même la faute du voleur. Et puis, je doute qu’un type comme toi soit capable d’apprécier ce genre de chose.

J’attrapai la bouteille de sa main et en bus une gorgée. L’alcool me brûla la gorge en descendant. J’essayais juste de détendre l’atmosphère. Le goût m’importait peu, et je n’avais aucune envie de me saouler.

— C’est costaud.

— Ouais. Y a pas moyen que je puisse survivre sans ça. On est sur le point d’affronter l’armée d’un roi-démon… Y en aura un paquet, pas vrai ?

— Un sacré paquet. Environ cinq mille féeries ont été dépêchées. Ça donne envie de pleurer, hein ?

C’était en tout cas le chiffre qu’on nous avait donné. Il y en avait peut-être un peu moins, grâce aux saints et nobles chevaliers sacrés de notre nation. Je ne voulais pas trop me faire d’illusions, cependant. Même s’ils en avaient éliminé un ou deux milliers, ça ne changerait pas grand-chose. Parce que…

 

— C’est notre rôle de contenir ces féeries, lui rappelai-je. — Sans aucun renfort.

Je lui rendis la bouteille.

— Ouais… Il hocha la tête, le teint blême. — Je sais. On est des héros. On n’a pas le choix.

Exactement. Nous étions des criminels, contraints de purger notre peine en tant que héros. Nous ne pouvions pas désobéir aux ordres, les tatouages appelés sceaux sacrés, à l’arrière de nos cous, s’en chargeaient.

Les héros comme nous se voyaient refuser jusqu’à la délivrance de la mort.

Si ton cœur s’arrêtait ou si ta tête explosait, tu étais ressuscité pour retourner te battre sur la ligne de front. Être ramené à la vie pouvait sembler une bonne chose, mais, naturellement, cela avait quelques inconvénients. À chaque résurrection, tu perdais un autre fragment de tes souvenirs ou de ton humanité. Certains avaient entièrement perdu leur sens de l’identité et n’étaient plus que des cadavres ambulants.

Nous n’avions pas le privilège du choix. Il n’y avait rien d’autre à faire que remplir notre mission. Cette fois, elle était au moins très simple, une fois couchée sur le papier :

Soutenir les troupes et couvrir leur retraite.

Nous devions couvrir la retraite des chevaliers sacrés jusqu’à ce qu’ils aient quitté la forêt. Cette nouvelle vague du Fléau Démoniaque avait engendré environ cinq mille féeries et se rapprochait inexorablement. Aucune autre force ne nous couvrait ni ne nous soutenait. La mission devait être menée seule par l’Unité de Héros Condamnés 9004, et les seuls membres de cette unité disponibles pour combattre étions moi Xylo, Dotta, et un commandant totalement inutile. Tous les autres étaient soit hors service pour réparations après s’être fait exploser les bras, la tête ou autre chose, soit occupés sur une autre mission. Ils ne nous seraient d’aucune aide ici.

Notre mission ne serait considérée comme réussie que si nous parvenions à mettre la majorité des chevaliers sacrés en sécurité. Si nous échouions ou tentions de fuir, les sceaux sacrés dans nos cous nous tortureraient à mort. Tout ça était une foutue aberration, pour rester poli. J’avais envie de tabasser à mort celui qui avait pondu cette idée. Cela aurait pu être pire, cependant. Au départ, des missions encore plus délirantes avaient été envisagées, comme vaincre le Roi-Démon au cœur du Fléau.

Nous devions notre arrangement actuel à notre commandant. S’il était certes un lâche sans la moindre aptitude au commandement ou au combat, son passé d’escroc et de criminel politique faisait de lui un expert hors pair en matière de tromperie.

— On s’en sortira bien d’une façon ou d’une autre… pas vrai ? Dotta me jeta un regard avant de reprendre une gorgée. — Après tout, on t’a toi, Xylo, notre plus gros cogneur. Et puis, on est des héros. Dans le pire des cas, on finit en charpie et on est ressuscités plus tard, alors…

— Tu ne comprends pas, dis-je. Dotta devait regarder la vérité en face. — La qualité de notre résurrection dépend de l’état de notre corps. Si on est réduits en bouillie ou s’ils ne peuvent pas récupérer nos cadavres, on en paiera le prix quand on nous ramènera à la vie.

En plus, on ne pouvait pas compter sur les chevaliers sacrés pour revenir retrouver nos corps sous toute cette neige. Pas alors que la forêt était sur le point d’être contaminée par le Fléau Démoniaque.

Et si ceux qui étaient chargés de la résurrection ne disposaient pas de nos corps, même s’ils nous ramenaient à la vie, il y aurait de graves effets secondaires sur nos souvenirs et notre conscience.

Je n’en avais entendu que des rumeurs, mais apparemment, leur méthode consistait à tirer nos esprits hors de l’enfer pour les forcer à réintégrer notre chair. Plus l’état du cadavre était bon, plus la résurrection était précise. Ceux qui s’en chargeaient n’hésitaient toutefois pas à utiliser le corps de quelqu’un d’autre, du moment qu’ils avaient toutes les pièces nécessaires. En revanche, ressusciter quelqu’un à partir de fragments prélevés sur d’autres personnes augmentait les risques d’échec… du moins, c’est ce que j’avais entendu dire. C’est ainsi que certains héros avaient fini réduits à l’état de cadavres ambulants, dénués d’esprit.

— Attends ! Tu es sérieux ? Dotta avait l’air sincèrement abasourdi.

— Pourquoi est-ce que je mentirais ?

— Je n’en avais aucune idée. Tu en sais des choses, Xylo.

Je ne répondis pas. Peut-être que ces informations n’avaient jamais été rendues publiques. Ou peut-être que Dotta était mort tant de fois que ses souvenirs s’étaient émoussés.

— C’est pour ça qu’on doit faire du bon boulot, dis-je. — Je n’ai pas de temps à perdre à écouter tes conneries.

— Mais…

— Et même si j’en avais, je n’en aurais pas envie.

— Écoute ! J’ai peut-être vraiment merdé. Qu’est-ce que tu penses de ça ?

Il désigna le sol à côté de lui. À ses pieds se trouvait un objet volumineux que je m’étais jusque-là appliqué à ne pas regarder.

— …C’est quoi ?

Un cercueil. Ce fut la première pensée qui me vint à l’esprit. C’était une boîte rectangulaire, incrustée de motifs complexes sur toute sa surface, assez grande pour accueillir quelqu’un de petite corpulence. Si c’était bien un cercueil, il devait appartenir à une personne importante.

Une fois de plus, je me surpris à douter de l’état mental de Dotta.

— Dotta… pourquoi diable as-tu volé un cercueil ?

— J’en sais rien… À un moment, je me dis que cette boîte est magnifique et que je pourrais la voler, et l’instant d’après…

Je ne fis aucun commentaire supplémentaire, et je n’allais certainement pas me plaindre de sa cleptomanie à ce stade. Il n’y avait aucun remède à ses pulsions. Il volait tout, et plus c’était inutile, plus il en avait envie.

Quelque chose d’autre me préoccupait bien davantage.

— Hé, Dotta. À propos de ce cercueil… posai-je une main sur le couvercle. — Il n’y aurait pas… quelqu’un là-dedans ?

— Ouais. Sa réponse confirma mes soupçons. Il y avait vraiment quelque chose qui n’allait pas chez ce type. — Je me demandais pourquoi c’était aussi lourd quand je le traînais, alors j’ai vérifié, et…

— Ça t’aurait tué de vérifier avant de le piquer ?! Et qu’est-ce que tu fiches à voler des cadavres, de toute façon ? Ça n’a aucun putain de sens.

— C’est bien ce que je me demande ! Quand j’ai repris mes esprits, j’étais déjà en train de le voler !

— Et pourquoi tu t’énerves contre moi ? Tu veux que je te tue avant que les féeries n’en aient l’occasion ?

Je compris alors pourquoi Dotta n’avait cessé de répéter : « C’est mauvais. »

À en juger par l’apparence luxueuse du cercueil, on pouvait supposer sans trop de risques que la personne à l’intérieur était de sang royal, ou, à tout du moins, un noble. Quelqu’un de vraiment, vraiment important avait dû partir au combat avec les chevaliers sacrés et y laisser la vie.

Les chevaliers paniqueraient à coup sûr dès qu’ils se rendraient compte que le cercueil avait disparu. Je n’avais qu’une chose à dire à Dotta.

— Ramène-le là où tu l’as pris, espèce de crétin, dis-je en retirant le couvercle pour vérifier le corps.

Même moi, je ne savais pas vraiment pourquoi je l’avais ouvert.

Peut-être était-ce une curiosité morbide. Si la personne à l’intérieur était un membre de la royauté ou de la noblesse, il se pouvait que je la connaisse. J’avais toute une liste de gens de ce genre que j’aurais voulu tuer. Une vague d’attente sombre et illogique me traversa.

Je n’avais pourtant aucune raison précise, solide, d’agir ainsi. C’était simplement dans ma nature d’être imprudent.

— Merde.

Je regrettai aussitôt d’avoir retiré le couvercle.

 

Il y avait quelqu’un à l’intérieur : une jeune fille, et elle était d’une beauté terrifiante. Elle portait l’uniforme militaire blanc des chevaliers sacrés. Ses cheveux d’or soyeux et sa peau d’un blanc de neige me firent penser qu’elle venait du Nord. Son visage avait la perfection d’une œuvre d’art, mais ce qui me captivait le plus, c’était le sceau sur sa joue gauche, qui s’étirait jusqu’à son cou. La marque devait probablement se prolonger jusqu’à son cœur. Je savais ce que cela signifiait.

Cela ressemblait aux sceaux sacrés tatoués à l’arrière de nos cous, mais c’était quelque chose de très, très différent.

— Dotta, c’est mauvais.

— Je m’en doutais. C’est une personne de sang royal, pas vrai ?

— Non. Elle n’est même pas humaine. Je sentis une douleur aiguë me traverser la tête. — Cette gamine est une déesse.

— Hein ? Une quoi ?

— Une déesse. Faut que je te l’épèle ?

Elle faisait partie des derniers espoirs de l’humanité : une forme de vie créée pour la guerre à partir de la sagesse des Anciens. C’était une description exagérée, du moins en apparence. Mais je connaissais la vérité, et la vérité, c’était que cette description était exacte.

Les Déesses étaient l’arme la plus puissante dont nous disposions contre les rois-démons.

Les chevaliers sacrés étaient une organisation destinée à protéger ces déesses et à les utiliser comme des armes. Il n’en existait que douze, enfin, onze désormais. Le fait que Dotta ait réussi à en voler une relevait franchement de l’exploit. En toute autre circonstance, il serait sans doute entré dans l’histoire comme le plus grand voleur ayant jamais vécu.

— Ramène-la là où tu l’as trouvée. Tout de suite. Cette fois, tu as vraiment dépassé les bornes. Même toi, tu sais ce que sont les déesses, non ?

— Hein ? Enfin… j’en ai déjà vu une de loin, mais… cette fille, c’est vraiment l’une d’entre elles ?

À voir son expression, il n’y comprenait rien. D’accord. J’imagine que le grand public n’a aucune idée de l’apparence réelle des déesses.

— Ce n’est qu’une petite fille. Je veux dire, les déesses que j’ai vues, c’était plutôt une baleine gigantesque ou un énorme bloc de fer, ou…

— C’est difficile à expliquer, mais il existe aussi des déesses comme ça.

Les déesses étaient des super-armes créées dans les temps anciens, désormais au-delà de notre compréhension. Certaines prenaient des formes aberrantes, incompréhensibles pour l’esprit humain, tandis que d’autres non. De plus, si on les appelait déesses par commodité, elles n’avaient pas toutes un corps féminin, du moins d’après ce que j’en savais. Ce qui, en vérité, n’était pas grand-chose.

— Dotta, écoute-moi bien.

Ça allait être pénible, mais je décidai de lui donner une explication rapide. Du moins, jusqu’à ce qu’un grondement ne retentisse dans la pénombre du crépuscule.

C’était le son de cors et de tambours.

L’armée humaine, nos alliés. L’armée du Fléau démoniaque n’utilisait pas ce genre d’instruments.

— Quoi ? s’écria Dotta. — Ils sont déjà là ?

Je serrai les poings par réflexe, puis les rouvris. Sur mes paumes et mes poignets, de mes coudes jusqu’à mes épaules, ma peau était entièrement recouverte de sceaux sacrés conçus pour le combat. Ils portaient un nom interminable, le Sceau Composé Sacré Polyvalent Bellecour de Frappe Fulgurante, et c’étaient les seuls biens qu’on ne m’avait pas retirés lorsque j’avais été condamné.

— On dirait qu’il y a une foule de féeries par là-bas. Tu les vois, Dotta ?

— Attends une seconde.

Dotta ouvrit grand les yeux et scruta les profondeurs du crépuscule. Grâce à des années passées à les entraîner comme voleur, sa vue était exceptionnellement perçante, et il voyait très bien dans l’obscurité.

— …Ouais, elles sont déjà en mouvement.

— Très bien. On y va.

— A-attends. J’ai besoin de me préparer mentalement.

— Tu crois vraiment qu’on a le temps pour ça ? Essaie donc de demander à ton sceau sacré jugulaire. D’abord, il faut qu’on rejoigne les autres.

Je parlais des types aux cors et aux tambours. Ils ne semblaient pas loin, et, à en juger par le volume, ce n’était sans doute pas l’unité principale des chevaliers, forte de plus de deux mille hommes. Il devait plutôt s’agir d’éclaireurs ou d’un autre détachement.

— H-hé ! Attends-moi ! cria Dotta.

— Dépêche-toi. Et n’oublie pas la déesse non plus. Tu l’as volée, alors c’est toi qui la portes !

— Hein ?! Euh… Sérieusement ? C’est vraiment lourd. Et puis, je ne pense pas que l’emmener avec nous maintenant soit la meilleure idée, vu que…

Il commença à protester, mais je le fusillai du regard pour le faire taire. Il hissa le cercueil sur son dos et me suivit.

Nous avançâmes en silence, à vive allure. Je sentais les innombrables ennemis tapis dans la forêt. Des cris et des bruits de métal raclant emplissaient l’air tandis que les cors et les tambours s’éteignaient peu à peu. J’avais un mauvais pressentiment. Il fallait se dépêcher. Ils ne devaient plus être très loin. J’en étais sûr.

Nous atteignîmes bientôt une pente dégagée. Puis, alors que j’allais glisser en contrebas…

— Attends ! Xylo, c’est un peu t-très mauvais !

…Dotta m’agrippa soudain le bras, manquant de me faire perdre l’équilibre. Je le toisai, prêt à lui hurler dessus… mais je m’arrêtai en voyant son expression grave. Il me tendait une longue-vue.

— On arrive trop tard. Regarde.

— Tch.

Je m’accroupis, la longue-vue en main, et scrutai à travers les arbres plongés dans l’ombre. Je n’y voyais pas aussi bien que Dotta, mais je distinguais quand même quelque chose grâce aux torches allumées çà et là au sol. C’est là que je compris ce qu’il voulait dire.

Les féeries nous avaient devancés, hein ?

Les chevaliers devaient former un détachement. Il n’y avait qu’environ deux cents soldats, tous déjà morts ou à l’agonie. Il y avait des traces de résistance, mais les épées serrées dans les mains des cadavres étaient brisées, et d’énormes monstres semblables à des grenouilles, des féeries, les dévoraient sous nos yeux. J’arrivai juste à temps pour en voir une engloutir une épée, bras compris, arrachant le membre net du corps. Ces féeries-là étaient appelées fuathan ; il s’agissait de grenouilles transformées en monstres par le Fléau Démoniaque. Elles atteignaient la taille d’un humain adulte et possédaient une mobilité exceptionnelle.

Ribbit. Croak. Crrroak.

Leurs cris sinistres résonnaient depuis l’obscurité tandis que leurs yeux farouchement luisants bondissaient dans les airs. Le détachement des chevaliers se faisait piétiner. Un soldat hurla de panique quand un monstre lui mordit la jambe et le fit tournoyer. Un autre leva son bouclier, avant qu’une féerie ne saute dessus, l’écrasant tout en lui arrachant la tête à coups de mâchoires. Les soldats n’avaient aucune chance. Le sang, les entrailles et la terre volaient dans l’air.

— Il n’y a r-rien qu’on puisse faire, Xylo, cria Dotta, livide. — Partons d’ici et cachons-nous quelque part jusqu’à ce que ça se termine ! Les féeries sont déjà arrivées jusque-là. Elles vont nous tomber dessus d’une seconde à l’autre.

— Tu as raison. Elles se déplacent vite.

Le détachement semblait avoir été anéanti quelques instants à peine après avoir repéré l’ennemi, alors même qu’il s’attendait à une embuscade. C’était la preuve de la mobilité écrasante des faeries.

— Mais il y a encore des survivants. Il est temps de les secourir, Dotta.

— Quoi ?! Ses yeux s’écarquillèrent tandis qu’il me fixait, comme s’il me prenait pour un parfait abruti. — C’est impossible.

— Certains tiennent encore.

Peut-être un peu moins d’une vingtaine. Ils formaient un cercle en tentant de repousser les fuathan qui les attaquaient.

— On serait en bien meilleure position si on les aidait et qu’ils se joignaient à nous.

— Ouais, si par « meilleure » tu veux dire « morts » !

— Écoute, tête de mule. Notre mission, c’est d’aider au moins la moitié des chevaliers sacrés à s’échapper, et chaque personne sauvée augmente nos chances de réussite. Et puis…

— Et puis… ?

— J’ai déjà envie de me battre, bon sang. Je souris en coin. J’avais largement de quoi me justifier. — Allons-y. On les sauve.

— S-se battre…

Je sursautai en entendant cette voix. Ce n’était pas celle de Dotta. Elle était hésitante, métallique.

C’est alors que je remarquai que le couvercle du cercueil avait été retiré et que la déesse se redressait, sortant de la boîte. Ses yeux, couleur de flammes, vacillèrent tandis qu’elle me transperçait de son regard.

— Se battre… s-sauver… Oui, murmura la déesse en se levant avec calme. — Quels… mots merveilleux. Il semblerait que… tu sois… mon chevalier.

 

Elle marquait des pauses en parlant, hachant ses phrases. Ses cheveux d’or dansaient dans le vent en projetant des étincelles, et ses yeux ardents me parcoururent de la tête aux pieds. Finalement, elle arqua légèrement les sourcils, s’arrêta quelques secondes, puis hocha la tête.

— Très bien. Sa voix gagna peu à peu en fluidité. — Tu feras l’affaire.

— Quoi ?

— La bataille va commencer, n’est-ce pas ? Et pas n’importe laquelle, une bataille pour sauver des vies. En tant que déesse, je t’accorderai la victoire. Par conséquent…

La déesse rejeta en arrière sa chevelure dorée, projetant de puissantes étincelles dans l’air.

— Lorsque chaque ennemi aura été vaincu, tu me couvriras d’éloges et tu me caresseras la tête.

Il existait divers types de déesses, chacune dotée d’une personnalité propre, mais elles partageaient toutes un trait commun : c’étaient des guerrières fières, animées d’un fort désir de reconnaissance. Je le savais pertinemment, car j’avais autrefois été chargé d’en faire fonctionner une.

— …Dotta. Je passai un bras autour du cou du petit homme à mes côtés et commençai à serrer. — Pour une fois, tu avais raison. Tu es foutu.

— Gaaah… Tu crois ? Vraiment ?

— Ouais. Vraiment.

Tout était de la faute de Dotta. Je resserrai encore mon bras autour de son cou.

— C’est une déesse, aucun doute là-dessus. Et… elle est probablement la treizième déesse. Celle qui n’a jamais été activée… jusqu’à maintenant.

 

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