Master swordman t1 - Surena lysandra

Surena Lysandra

Ma vie commença au fond du désespoir. Je naquis fille de marchands qui sillonnaient le monde. Chaque fois que nous atteignions une grande ville, je restais à fixer le dos de mes parents agités. Ce fut une enfance trépidante.

Nous ne restions jamais au même endroit, je n’eus donc jamais rien qui ressemble à un ami. Je n’étais pas douée pour parler aux autres, de toute façon. À chaque halte dans une auberge, je voyais les jours couler non sans apathie, et mon esprit ne faisait que dépérir.

— Tu es si gentille et obéissante ma petite Surena.

C’est ce que me disaient mes parents. Je sentais leur amour, mais ils étaient extrêmement pris par le travail pour mettre de quoi manger sur la table. Je passais sans doute bien moins de temps avec eux qu’un enfant normal ne le devrait. Confusément, je croyais même qu’il ne fallait pas que je gêne mes parents. J’aurais aimé qu’ils voient un jour dans ma docilité une forme d’amour.

Durant cette période de ma jeunesse, nous transportâmes maintes marchandises de ville en ville et de pays en pays, escortés du strict minimum de gardes. Cependant, ces jours prirent fin d’un coup.

— On nous attaque ! C’est immense !

Je ne me souviens plus très bien de ce qui suivit. Je me rappelle que la carriole se mit soudain à trembler violemment. Les gens autour de moi s’agitèrent. Un peu plus tard, des rugissements et des cris déchirèrent l’air.

— Surena ! Cours !

Les derniers mots que j’entendis de ma mère étaient empreints de chagrin et de douleur. Elle me poussa hors de la carriole à demi détruite, me projetant presque. Quelque chose d’énorme et de terrifiant se dressait derrière elle. Je n’eus pas le temps de bien le voir, mais sa silhouette se grava en moi. La peur instinctive prit le dessus, et je m’enfuis sans réelle destination.

 

— Hé ! Ça va ?!

J’ignore jusqu’où j’étais allée. Avec le recul, l’endurance contenue dans mon petit corps me surprend. D’une façon ou d’une autre, j’atteignis la lisière d’un village de campagne, loin de toute route commerciale. Là, un villageois me trouva.

Je m’évanouis ensuite, aussi j’ignore quelle sorte de discussion eut lieu au sujet de mon apparition soudaine. Quand je revins à moi, j’étais dans la maison de quelqu’un, les yeux sur un plafond inconnu. Mon corps meurtri avait été soigné.

— Hé, tu es réveillée, maintenant ?

Ne pas suivre les inconnus. C’est ce que ma mère m’avait dit autrefois. Je revoyais même sa moue contrariée en le disant. Je n’avais pas choisi mes circonstances, mais je contrevenais à cette règle et importunais un parfait inconnu. Même mon esprit immature en éprouvait de la culpabilité. Mais tout ce que je pouvais faire, enfant, c’était me taire.

— Comment t’appelles-tu ?

— Surena…

Celui qui m’avait recueillie se montra d’une grande patience. Je l’ignorai obstinément, et tout ce qu’il parvint à me soutirer fut mon nom. C’était assez impoli, vu qu’il m’avait sauvé la vie, mais je ne pouvais pas me résoudre à lui répondre quand il me demandait ce qui s’était passé ou ce que je faisais au village. Je ne voulais pas me souvenir.

Avec le recul, j’ai une honte sans fond de mon refus obstiné … mais je n’étais qu’une enfant.

Après cela, le temps s’écoula lentement entre les murs de cette maison. Mes parents ne vinrent jamais me chercher. Malgré mon jeune âge, je savais, d’une manière ou d’une autre, ce qui leur était arrivé. La chose qui avait attaqué mes parents… Elle était si terrifiante que même moi je savais à quel point elle était dangereuse.

— Qu’est-ce que c’est… ?

— Une épée de bois. Tu veux essayer, pour te changer les idées ?

Combien de temps passa ainsi ? Un jour, l’homme qui m’hébergeait vint m’inviter dehors. Il tenait une épée de bois à la main. Ce fut là que j’appris pour la première fois que cet endroit était une salle d’armes.

— Oui, comme ça ! Ha ha ha, tu as ça dans le sang, Surena.

Je n’avais rien d’autre à faire, et je m’étais un peu apaisée. Alors, je fis comme il me le conseillait et je me mis à manier une épée de bois à la salle d’armes. Je n’aimais pas particulièrement cet exercice, je ne le détestais pas non plus. Bouger mon corps me détournait simplement d’une torpeur oisive. Ce n’est que maintenant, adulte, que je mesure combien il s’était inquiété pour moi. Ce n’est que maintenant que je comprends que manier l’épée fut ma manière d’enfant d’essayer de lui rendre sa sollicitude.

— Tu es vive, Surena. Un style à deux lames t’irait peut-être bien.

Durant mes trois années à la salle d’armes, je n’eus jamais l’occasion de manier deux épées, mais, étrangement, ses mots s’incrustèrent en moi. Ce dut être la première fois de ma vie que je me consacrais activement à quelque chose. Avec mes parents, je n’avais jamais eu le temps de faire quoi que ce soit, et je ne voulais pas les importuner avec mes envies égoïstes.

Mais d’une certaine façon, vraiment, sans raison claire, je me surpris à trouver le maniement de l’épée plutôt agréable. Peut-être ce sentiment venait-il de la vengeance, de la fuite, ou même du désir. Ce que je ressentais alors s’est estompé avec le temps, mais il ne faisait aucun doute que mon maître m’avait ouvert un chemin vers l’avenir.

— Surena, prends soin de toi.

Le temps passa, et je fus confié à mes parents adoptifs. Cet échange eut lieu un jour comme les autres, et le couple d’un certain âge me regardait avec bienveillance.

À partir d’aujourd’hui, je n’étais plus seulement Surena. J’allais être Surena Lysandra.

— Maître.

— Hm ?

Il m’avait appris à manier l’épée, alors j’avais fini par l’appeler Maître. Tout le monde l’appelait ainsi, donc cela n’était en rien exceptionnel. Pour une raison quelconque, il me lança un drôle de regard.

— Merci… beaucoup.

— Je t’en prie.

Très probablement, c’était la première fois que je le remerciais. Qu’il m’ait fallu trois ans… Peu importe : je comprimai tout ce que je ressentais dans ces quelques mots.

Mes nouveaux parents étaient de braves gens. Ils ne me gâtaient pas, sans être sévères. Ils me laissèrent simplement grandir. Quand je leur dis que je voulais devenir aventurière, ils furent surpris, mais ne s’y opposèrent pas. La manière dont ils priaient pour ma sécurité me réchauffait le cœur.

Je voulais devenir aventurière pour plusieurs raisons. Mes parents biologiques avaient voyagé à travers le monde, et je voulais à mon tour le voir de mes propres yeux. Même si je n’avais été formée que pendant trois courtes années par mon maître, je voulais faire usage de mon talent à l’épée. Au fond, je voulais devenir plus forte, et, si possible, sauver le plus de gens possible.

Personne ne devrait avoir à subir ce que j’avais subi.

On aurait pu tourner tout cela en rêves d’enfant, mais mes parents ne s’y opposèrent pas.

C’est ainsi que je devins aventurière, pour satisfaire mon propre ego.

Le temps passa. Je m’entraînai à devenir aventurière et j’accomplis des requêtes pour la Guilde.

Durant ces jours-là, je finis par mesurer à quel point mon maître était exceptionnel.

Savoir qu’un tel homme m’avait formée me donnait de l’assurance.

Cela me hissa plus haut encore.

 

 

— Hein ? Euh… Maître… Beryl ?

Ce fut un choc, un choc gigantesque. J’étais devenue aventurière. Je travaillais sans relâche, encaissais des revers et les affrontais d’une détermination inébranlable.  Sans même m’en rendre compte, j’avais gravi les échelons de la Guilde jusqu’au sommet et obtenu le rang le plus élevé, le plus fort : noir.

J’y suis arrivée.

Je devais remercier mes parents d’avoir mis au monde un enfant fort, et mes propres efforts, si modestes fussent-ils, ne furent pas vains. Cependant, je n’oubliai jamais l’homme qui m’avait placée sur la ligne de départ.

Vingt ans avaient passé. Il avait beaucoup vieilli. Mais ses qualités demeuraient intactes, et je le reconnus au premier coup d’œil.

— Je voulais passer à Beaden pour vous donner de mes nouvelles. Mais une fois lancée dans la vie d’aventurière, l’occasion ne s’est jamais présentée… Je n’aurais jamais cru que nous nous retrouverions ainsi.

Quand Maître Beryl parvint enfin à se souvenir de moi, je lui énonçai une demi-vérité.

Si j’avais voulu aller le voir, j’aurais pu. J’étais prise par les missions, mais vers le rang platine, j’avais commencé à gagner largement de quoi faire. Prendre une carriole pour Beaden n’aurait été qu’une formalité.

J’avais juste trop honte. C’était sans doute ça.

Le voir avec Citrus, de toutes les personnes possibles, dépassait l’entendement. Mon maître, en train d’instruire ce prodige des chevaliers ? C’était trop injuste. Moi aussi, j’aurais voulu qu’il m’enseigne. Seulement, j’étais déjà de rang noir. Je n’étais plus en position de réclamer l’enseignement de qui que ce soit. Désormais, c’était à moi de former un nombre écrasant de personnes. Et dernièrement, entre les mouvements inhabituels des monstres nommés et les nouvelles recrues dont il fallait s’occuper…Voilà.

Former les nouvelles recrues. Cela exigeait naturellement des instructeurs d’une extrême compétence.

— En fait, la Guilde des Aventuriers voudrait emprunter Maître Beryl. Je suis venue obtenir l’autorisation. J’ai aussi une lettre du maître de guilde.

J’avais forcé la main de Nidus et chaudement recommandé Maître Beryl. Avec cette requête, je pourrais partir à l’aventure avec lui et voir de mes propres yeux sa force.

Dans ta face, Citrus.

Je ne la détestais pas vraiment. C’était quelqu’un de bien. Cependant, mon enfance m’avait appris à me méfier des chevaliers dans leur ensemble. Le monstre qui avait attaqué mes parents sévissait sur une route commerciale à l’intérieur des frontières du pays, ce qui relevait de la juridiction de l’Ordre. Les chevaliers avaient la responsabilité d’assurer la sécurité publique, en ville comme sur les routes, et ils avaient failli à leur tâche.

— Crève, saloperie !

— Gaaaaaah !

L’épée de Maître Beryl transperça la gueule de Zeno Grable.

Ses techniques étaient à la hauteur de l’image que j’avais de lui. Combien d’aventuriers seraient réellement capables de le suivre ? Zeno Grable se mouvait à une vitesse incroyable pour son énorme carcasse, mais Maître Beryl lisait en lui à la perfection. Je n’aurais jamais pensé croiser un monstre nommé par ici, mais Zeno Grable avait eu une sacrée malchance. Il avait choisi d’apparaître devant moi, et surtout devant Maître Beryl.

— Tu as bien foutu le bazar, mon salaud.

Mais tu as ma gratitude, Zeno Grable. Tu m’as permis de me battre aux côtés de Maître Beryl. En remerciement, je te tuerai en un instant. Repose en paix.

 

— Seriez-vous intéressé par le métier d’aventurier ?

— Non merci.

Une fois tout terminé, nous retournâmes à la Guilde des Aventuriers. Il me fallut tout mon sérieux pour ne pas éclater de rire en entendant la conversation entre Nidus et Maître Beryl. Il était impossible qu’un homme du calibre de Maître Beryl se contente d’être un simple aventurier.

Je trouvais ridicule que l’Ordre le cantonne à un dérisoire « instructeur extraordinaire » ou quelque intitulé approchant.

Tu ne pouvais pas lui préparer un meilleur poste, Citrus ?

Tandis que Maître Beryl opposait un refus net au maître de guilde, je le regardai en coin. Comme toujours, mon maître avait un visage affable et doux.

S’il continuait d’être ainsi sur le devant de la scène, alors un jour, tous ceux du pays, non, du monde entier, qui aspiraient à maîtriser l’épée connaîtraient son visage… et son glorieux titre de Maître d’armes.

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