Master swordman t1 - ÉPILOGUE
Un vieux paysan savoure un repas
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Traduction : Raitei
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— Bienvenue !
La clochette fixée à la porte tinta gaiement, annonçant l’arrivée d’un nouveau client. Cette adresse, une taverne blottie dans une ruelle du quartier central, était l’une de mes préférées. Je l’avais découverte après m’être installé à Baltrain, et j’essayais d’y passer de temps à autre.
C’était la capitale, elle comptait donc naturellement quantité de restaurants. Plus de gens, plus d’affaires, on trouvait ici des échoppes de toutes formes et de toutes tailles. Parmi elles se mêlaient évidemment toutes sortes d’endroits chics prisés par les nobles et les personnalités, des lieux qui convenaient bien mal à un vieux bonhomme comme moi. Allucia m’y avait invité, mais j’avais décliné sans façon. J’étais de la campagne, je n’avais aucune affinité avec la haute société. Je n’arrivais pas à me détendre dans ces établissements huppés. Je trouvais la paix de l’esprit dans des lieux comme celui-ci : une taverne à l’atmosphère posée, appréciée des petites gens.
En ouvrant la porte, je vis plusieurs clients à l’intérieur, qui bavardaient aux tables en mangeant. Je m’assis tout au bout, à l’extrême gauche du comptoir, et passai commande auprès de la jeune serveuse enjouée qui m’avait accueilli.
— Une bière, s’il vous plaît.
— Oui ! Une bière qui arrive !
Comme j’étais venu ici quelques fois, ce siège me paraissait être le mien. Bien sûr, je m’asseyais ailleurs s’il était pris, mais, pour une raison ou une autre, il était d’ordinaire libre.
Une boisson a bien meilleur goût après une journée de travail. Je n’étais pas un ivrogne ni rien de tel, mais j’aimais le bon alcool. On dit que les goûts changent avec l’âge, et ma vie en était l’illustration parfaite. Dans ma jeunesse, l’alcool n’avait été pour moi qu’un liquide amer. En ce sens, je sentais bien que je prenais de l’âge.
Je ne savais plus quand exactement j’avais commencé à aimer le goût de l’alcool, mais c’était peut-être un palais hérité de mon père. Pris avec mesure, l’alcool rafraîchissait et mettait en joie. Et, après avoir bien transpiré, une bière étanchait ma soif d’une manière vraiment à part.
— Merci d’avoir attendu ! Voilà votre bière !
La serveuse revint de l’arrière-salle avec une chope de bois remplie à ras bord.
Ah, voilà la belle vie.
Cette réflexion me faisait sans doute passer pour un vieux croulant, mais tant pis. J’adorais ça. En plus, ici, la bière venait avec un accompagnement de noix. J’en raffolais. Des noix salées s’accordaient à merveille avec une bonne bière.
Bon, on attaque.
— Mgh… Mgh…
Je remerciai le dieu des moissons (enfin pas sûr qu’ils existent) en vidant ma chope d’une traite. La bière était bien fraîche.
— Pwah.
J’essuyai la mousse à mes lèvres et repris mon souffle. Les bulles qui éclataient dans ma gorge faisaient un bien fou. Cet éclat doré étanche ma soif comme rien d’autre au monde. J’enchaînai avec quelques noix, croquantes et fermes. Je les broyai sous la dent, et une saveur parfumée envahit ma bouche.
C’était une sensation tout autre que la boisson. Haa, j’en redemande.
La fraîcheur d’une bière jouait beaucoup sur son arôme et son goût, mais on ne pouvait guère attendre moins d’une taverne du quartier central de la capitale. Rien à redire sur la qualité. L’alliance bière et noix ravit vite mon palais. Je continuai de grignoter et descendis ma boisson sans tarder. À présent un peu installé, j’étais prêt à mettre quelque chose sous la dent.
J’étais venu ici juste après l’entraînement avec les chevaliers, aussi avais-je une belle faim. Une odeur de viande en train de cuire flottait depuis l’arrière-cuisine, et m’en faisait d’autant plus saliver. Ici, prendre de la viande allait presque de soi : épaisse, juteuse, bien assaisonnée. J’imaginais sans peine le bonheur de m’en bourrer les joues et de faire couler le tout avec la boisson.
Et pourtant… avais-je vraiment envie de trancher sans y réfléchir ? Une hésitation subite me prit. La viande ici était assurément délicieuse, nul doute là-dessus, et j’avais bien assez faim pour finir n’importe quoi. Je n’étais pas doté d’un estomac si chétif qu’il se serait contenté de quelques noix. Mais, en même temps, la viande, c’était un plat principal. Cela dépendait, bien sûr, de ce que je prendrais, mais j’avais l’impression que ce serait un peu lourd pour un premier service.
Je parcourus le menu posé sur le comptoir, en préparant mon prochain coup. L’atmosphère était si agréable que, tant qu’à faire, je comptais en profiter encore un peu.
— Pardon, fis-je en faisant signe une nouvelle fois à la jeune femme enjouée. — Des champignons grillés, s’il vous plaît. Ah, et une autre bière.
— Oui ! Ça arrive tout de suite !
Baltrain se trouvait au centre du pays, aussi bénéficiait-elle naturellement d’un vaste réseau d’échanges. Même des denrées régionales venues des montagnes abondaient ici. Les champignons, c’était parfait. Moins nourrissant que la viande, mais d’une texture différente de celle des légumes. Une bouchée emplissait la bouche d’une saveur singulière, difficile à décrire. Et, bien sûr, je ne comptais pas lésiner sur la boisson.
— Merci d’avoir attendu ! Champignons grillés !
Alors que j’avalais des gorgées de ma deuxième chope, le regard fixé sans y penser sur l’écuelle vide de noix, on posa devant moi une assiette de champignons grillés aux formes généreuses. Ils étaient par endroits noircis, et une brochette les traversait tous.
— Croc…
Je croquai d’abord nature.
Mmm, encore chauds… Et parfaitement cuits.
Après avoir franchi la fine pellicule croustillante, une saveur jaillit aussitôt et dansa sur ma langue.
Un délice.
Je n’étais pas un fin gourmet ni rien, mais mieux valait bien manger que mal manger. Tout le monde serait d’accord avec ça. J’enduisis la seconde bouchée d’une bonne rasade de sauce.
Mmm, c’est tout aussi bon avec la sauce.
Je trouvais assez chic de changer de saveur à chaque bouchée. La suivante, je la pris bien salée. Là encore, c’était délicieux.
Pfiou. Bon, il est temps de mettre la main sur un peu de viande.
Je terminai les champignons grillés et passai la commande suivante à la jeune femme.
— Pardon. Un ragoût de saucisses, s’il vous plaît.
— Ça arrive tout de suite !
De la viande rôtie m’aurait bien tenté aussi, mais je me décidai pour un ragoût. L’échoppe de brochettes de Regen où j’étais allé avec Curuni et Ficelle avait été excellente, mais là, j’avais envie de me faire plaisir avec quelque chose de plus adapté à un repas assis. Il y a dix ou vingt ans, j’aurais convoité un bon gros morceau de viande, mais mes goûts avaient changé. Je décidai de contraster la bière froide dans mon ventre avec un bon ragoût brûlant.
— Voilà ! Merci d’avoir attendu !
Mon ragoût de saucisses arriva. Les gros morceaux de légumes dans le bouillon faisaient plaisir à voir.
Vraiment un excellent établissement. Il faudrait que je l’ajoute à mon circuit habituel.
Je portai une cuillerée à ma bouche. Viande et légumes s’étaient fondus à la perfection, et cette alliance savoureuse emplissait ma bouche de joie.
Quelle douceur de goût… Mon cœur et mon estomac sont comblés.
La farce de la saucisse était fine et tassée dans le boyau, et dès que je croquai, des jus éclatèrent sur ma langue.
J’avalai le tout, poussé par le bouillon du ragoût.
— Pfiou…
Noix, champignons, ragoût et deux chopes de bière. En reprendre… ou m’arrêter là ?
Quel dilemme.
J’avais l’impression de ne pas en avoir assez eu, et, en même temps, d’avoir mangé juste ce qu’il fallait.
— Pardon, puis-je avoir du pain ?
— Certainement !
Finalement, je fis d’autres commandes. J’étais peut-être plus jeune que je ne le pensais. Je ne parvins pas à ignorer la petite voix qui réclamait encore une bouchée. Du pain tout juste cuit était déjà bon en soi, mais trempé dans le ragoût, c’était simplement exquis. De la bière au pain, ce repas me faisait rendre grâce au blé.
Quel ingrédient formidable pour rassasier la faim des hommes.
Alors que je mâchais du pain gorgé de ragoût, un homme qui semblait être le patron de l’établissement s’approcha de moi. Il paraissait un peu plus âgé que moi, bien que ses cheveux et sa barbe fraichement taillés lui donnent un air soigné. Le bord extérieur de ses yeux tombait légèrement, ce qui lui conférait l’impression d’un vieil homme bienveillant.
— Vous venez souvent, ces derniers temps, dit-il en engageant la conversation. — Vous venez d’emménager dans le quartier ?
— Oui, eh bien, on peut dire ça.
Je n’avais rien contre ces petites conversations. Elles me donnaient l’impression d’être un habitué. Je ne pouvais guère lui dire que mon père m’avait fichu dehors, alors je me contentai d’une réponse évasive. Sans parler du fait qu’il était délicat de mentionner que j’étais l’instructeur extraordinaire de l’Ordre de Liberion.
— Notre Aida était curieuse de vous aussi. Elle n’arrête pas de dire qu’il y a un client qui vient souvent et qui se délecte de nos plats.
Le patron échangea un regard avec la jeune femme qui servait une autre table. J’eus un peu honte qu’on m’ait épié ainsi. J’ai dû exhiber mon côté plouc de la campagne…
— Votre fille ? demandai-je. — Elle est très enjouée.
— Ha ha ha ! C’est bien tout ce qu’elle a pour elle, cela dit.
La conversation dériva sur la fille du patron, Aida. Ses cheveux, attachés en queue de cheval, tombaient jusqu’aux épaules et s’agitaient derrière elle avec énergie. Elle paraissait avoir une vingtaine d’années, et le mot « vive » la décrivait à la perfection. Elle allait gaiement de table en table pour prendre les commandes. D’une certaine manière, elle me rappelait Curuni… alors qu’elles ne se ressemblaient pas du tout.
— Ah, au fait, dit le patron. — Prenez ceci, si vous voulez. C’est ma femme qui l’a fait.
— Oh, comme c’est généreux. J’accepte avec plaisir.
Le patron me remit un sac rempli de pain. J’étais vraiment reconnaissant. Je n’étais pas à court d’argent ni rien, mais qu’on m’offre de bonnes choses à manger me mettait le cœur en fête. Ce genre de relations, c’était si agréable. C’était assez courant avec mes voisins, au fin fond des champs, mais créer un lien de ce type en pleine grande ville avait une autre portée.
Cet homme n’était pas un voisin, mais notre rencontre n’était pas de celles qu’on ne fait qu’une fois dans sa vie. Ici, à Baltrain, j’avais renoué avec toutes sortes de gens, comme Allucia et Surena, mais faire de nouvelles rencontres, c’était tout aussi précieux. On ne savait jamais quelle relation pouvait s’avérer utile dans le monde. Et celle-ci, en fait, m’avait déjà rapporté sous la forme d’une excellente nourriture.
Bref, les filles comme Aida, douées pour veiller sur les autres, étaient charmantes. Ce n’est pas que je la reluquais, hein ! Les paroles de mon vieux me revinrent juste en tête à ce moment-là.
Me trouver une femme, hein ?
Je n’y avais pas réfléchi jusqu’ici… mais on ne me laisserait pas rentrer tant que je n’aurais rien fait dans ce sens.
Je ne pouvais pas faire grand-chose chaque fois qu’il me rebattait les oreilles avec ses histoires de petits-enfants. Tant que je n’aurais pas trouvé d’épouse, mon père continuerait sans aucun doute à me rabâcher ça.
Foutu Vieux.
— C’est tout pour moi, dis-je au patron. — L’addition, s’il vous plaît.
— Bien sûr. Revenez nous voir.
Je réglai l’addition et me levai. À une table voisine s’étaient installés, à en juger par leur allure, des aventuriers. Tous étaient solidement bâtis, et ils vidaient leurs chopes en se gavant de viande. Aida les servait avec courtoisie. Elle n’avait rien de spectaculaire, mais une vivacité toute simple se dégageait d’elle, comme si elle insufflait son énergie à ceux qui l’entouraient.
— Ah ! Merci beaucoup !
Quand Aida remarqua que je partais, elle m’offrit un splendide sourire.
— La cuisine était excellente. Merci.
— Je vous en prie ! Revenez nous voir !
Après ces adieux plaisants, je quittai l’échoppe. Comme à mon entrée, la clochette au-dessus de la porte tinta doucement.
— Quoi, quoi ? Aida, ce type un peu vieux, c’est ton genre ?
— M…Mais non ! Pas du tout !
Juste avant que la porte ne se referme complètement, je saisis une bribe de la conversation entre Aida et l’un des aventuriers (enfin, probablement des aventuriers).
Bande de morveux. Trouvez mieux à raconter ! Comme si une jeune femme allait faire les yeux doux à un vieux comme moi. Vous importunez Aida pour rien. Vous savez que les femmes vous regardent d’un moins bon œil quand vous sortez ce genre d’inepties, hein ?
— Pff, je suis repu.
Je déambulai seul dans les rues de la capitale.
Le quartier n’était pas tout à fait désert, mais à cette heure, on croisait peu de monde. Le vent de la nuit me caressa la joue. Réchauffé par la bière, je trouvai la brise délicieuse.
Au demeurant, cet endroit est une adresse modeste et formidable. Le patron et sa fille sont de braves gens, et la cuisine est délicieuse. Désormais, j’aimerais y manger souvent.
— Me trouver une femme, hein ?
Mes mots marmonnés se fondirent dans l’obscurité. Je ne soupirais pas à cause de ça, loin de là. Au mieux, je me disais que ce serait bien de rencontrer une femme avec qui je me sentirais réellement en accord.
Mais je n’allais pas pour autant en chercher une à tout prix.
Je n’étais pas si dégourdi, et je doutais que quiconque me trouve intéressant en tant que partenaire de vie. À ce rythme, est-ce que je pourrai seulement rentrer chez moi ? Honnêtement, il me semblait qu’il irait plus vite d’essayer de convaincre mes parents de me laisser revenir.
— Bah, ça s’arrangera d’une façon ou d’une autre.
Les choses s’étaient arrangées, tout au long de mes quarante-cinq années. Je me disais que ça continuerait… en mettant de côté la question de savoir si je trouverais un jour ma bien-aimée.
Merde, je raisonne vraiment comme un vieux.
— Allez, retour à l’auberge.
Dans ces moments-là, boire un coup à l’auberge ne me paraissait pas une mauvaise idée. Je pris ce parti et accélérai le pas.
Ma voix et mes pas se perdirent dans l’ambiance nocturne de la capitale.
