Master swordman t1 - Chapitre 3

Un vieux paysan face à un donjon

— Ah, Maître Beryl. Bonjour.

— Salut, Ficelle.

Un jour, je me rendais à la salle d’entraînement de l’Ordre, prêt à me consacrer comme d’habitude à la pratique. Alors que j’approchais du QG de l’Ordre, je tombai sur une membre de la Brigade magique.

— Je vois que tu trimballes v’la les trucs, remarquai-je.

— Aah, ça ? C’est une livraison pour l’Ordre, expliqua Ficelle.

— Une livraison ?

Ficelle portait la même robe que d’ordinaire, mais elle avait de gros sacs à la main et d’autres croisés dans le dos. On voyait bien que tout cela pesait son poids.

— Des potions, précisa-t-elle. — La Brigade magique en vend à l’Ordre en gros.

— Hmm, des potions, hein ?

Ficelle souffla un coup et posa ce qu’elle tenait. En tendant l’oreille, j’entendis le tintement du verre, ce qui indiquait qu’il y avait des flacons dedans. Les potions étaient un type de remède largement utilisé pour soigner les blessures. Les boire accélérait momentanément la guérison naturelle, et on pouvait aussi les appliquer directement sur des plaies graves.

— Vu que c’est livré par la Brigade magique, j’imagine… que ce sont des potions magiques ? demandai-je.

— Oui. Mais il y en a aussi des ordinaires, à base de plantes.

Il existait plusieurs types de potions. Pour faire simple, certaines étaient fabriquées à partir de plantes médicinales, d’autres étaient d’origine végétale puis traitées par la magie.

Et enfin, une poignée était entièrement raffinée grâce à la magie. Plus la magie entrait en jeu, plus l’effet était drastique… et plus le prix grimpait.

À Beaden, on ne trouvait que des potions à base de plantes. Celles raffinées par magie étaient d’une telle valeur. J’avais entendu dire qu’il en existait, mais je n’en avais jamais vu de mes yeux. Même un herboriste de village pouvait fabriquer des potions végétales, mais pour celles qui impliquaient la magie, c’était autre chose. On ne pouvait évidemment pas les faire sans pouvoir user de magie, si bien que l’offre restait limitée. La rareté, naturellement, faisait monter les prix.

Dans mon métier d’instructeur à l’épée, je devais beaucoup aux potions. Égratignures et éraflures faisaient partie du quotidien, et pour la guérison des blessures, avec ou sans potion, c’était le jour et la nuit.

— Au fait, dis-je en me souvenant soudain de quelque chose. — J’ai rencontré une personne appelée Lucy l’autre jour.

Puisqu’on parlait la Brigade magique, il y avait cette Lucy qui m’avait provoqué sans prévenir. Au final, je n’avais jamais su si elle était réellement l’Archimage ou non. C’était assurément une magicienne, cela dit. Quoi qu’il en soit, Ficelle en savait probablement quelque chose.

— L’Archimage Lucy ? demanda-t-elle.

— Aah, donc c’est bien ton Archimage.

— Mmm-hmm.

Il s’avéra que Lucy n’avait pas menti à propos de son poste d’Archimage de la Brigade magique. Dans ce cas, ce qui me tracassait ensuite, c’était son apparence et son comportement. Elle avait vraiment l’air d’une gamine de dix ans, mais à en juger par son aura et la magie qu’elle utilisait, il était difficile de croire qu’elle fût aussi jeune qu’elle en avait l’air. Si elle était plus âgée que moi, comme elle le prétendait, cela la mettait dans la quarantaine… au minimum. Quoi que j’en pense, l’intérieur ne collait pas avec l’extérieur, chez celle-là.

— Elle a dit qu’elle était plus âgée que moi, ajoutai-je. — C’est vrai ?

— Aah, à ce propos…

— Lucy use de magie pour maintenir son apparence, coupa une autre voix, interrompant Ficelle.

— Oh, tiens, Allucia, dis-je.

— Bonjour. Et Ficelle, merci pour tes efforts.

— C’est… mon travail, répondit Ficelle.

Allucia, apparemment, avait entendu une partie de notre échange et était sortie pour se joindre à nous. Étrangement, Ficelle se recroquevillait un peu sur elle-même.

Comme ça, ça faisait ressortir son côté mignon.

— Maintenir son apparence par magie ? demandai-je. — C’est assez dingue.

— Ça l’est, admit Allucia. — Avant ma venue à la capitale et l’obtention de mon statut de Commandeure, elle était l’Archimage de la Brigade magique. Elle n’a pas changé depuis, du moins physiquement. C’est un vrai mystère.

Il s’avéra donc que Lucy avait bien mon âge, voire plus.

Hmm. Avec la magie, tout passe, j’imagine.

Je n’avais aucun talent pour ça, et j’avais depuis longtemps renoncé à m’y frotter, mais je devais admettre que j’étais un peu jaloux. L’épéomancie de Ficelle, et la… régénération ? conservation ? de Lucy, bref, cela donnait un aperçu de l’ampleur du champ de la magie. Ça donnait envie.

— Au fait, comment avez-vous rencontré Lucy, Maître ? demanda Allucia. Vous êtes allé à l’institut de magie ?

— Aah, à ce propos…

Je n’avais pas spécialement envie d’ébruiter l’histoire, mais je pouvais bien la raconter à Allucia et à Ficelle. Je résumai brièvement ma rencontre avec Lucy et son épreuve improvisée, non sans une certaine lassitude dans la voix.

Les yeux d’Allucia s’écarquillèrent au fil de mon récit, tandis que Ficelle baissait la tête, gênée.

— Ça ressemble… beaucoup à Lucy, dit Allucia.

— Tu veux dire qu’elle est toujours comme ça ? demandai-je.

Allucia acquiesça.

— Oui. Elle adore éprouver sa magie…

Mes épaules s’affaissèrent. J’étais surpris que Lucy parvînt à fonctionner correctement comme Archimage de la Brigade magique en se comportant ainsi. Peut-être réprimait-elle d’ordinaire ce travers. Cependant, quand elle s’était battue contre moi, on aurait dit qu’elle ne pouvait plus se retenir.

— Désolée, Maître Beryl, dit Ficelle. — C’est parce que je lui ai parlé de vous.

— Ne t’en fais pas, répondis-je. — Tu n’as pas à t’excuser. S’il y a une fautive, c’est clairement Lucy. Qu’est-ce que tu lui as dit, au juste ?

Lucy avait dit tenir ses informations de Ficelle, donc c’était bien elle qui lui avait parlé de moi. Quoi qu’il en soit, je ne pouvais pas la blâmer. Lucy m’avait cherché des noises à cause de la haute opinion qu’elle se faisait de ma force. N’empêche, j’étais un peu curieux… Comment, exactement, Ficelle m’avait-elle décrit ?

— C’est un secret…, marmonna-t-elle.

— J…je vois…

Si elle se fermait comme une huître, je ne pouvais pas insister davantage. Je ne possédais aucune technique pour lui arracher la vérité. Le secret d’une jeune fille devait rester caché par-dessus tout.

Pas que je comprenne vraiment ce concept, cela dit…

— Au fait, qu’est-ce que tu fais dehors, Allucia ? demandai-je.

On était devant les quartiers de l’Ordre, et la commandeure n’avait franchement aucune raison de sortir pendant les heures de travail.

— J’ai quelque chose à discuter avec Lysandra, répondit-elle.

— Avec Surena ?

Pour je ne sais quelle raison, cela concernait mon autre ancienne élève. Même une aventurière de rang noir ne pouvait pas entrer au QG de l’Ordre comme dans un moulin, j’imaginai donc qu’elles avaient convenu de se voir dehors.

Et tandis que nous bavardions, une femme rousse bien connue remonta la rue dans notre direction.

— Citrus, désolée pour l’attente. Oh, vous êtes là aussi, Maître ?

— Lysandra, que veux-tu ? demanda Allucia, avec froideur. — Je n’ai pas ton temps.

— Ne me bouscule pas, répliqua Surena. — D’ailleurs, la présence du Maître Beryl tombe à pic.

Par habitude, peut-être, Surena rejeta sa chevelure rousse en arrière et reprit Allucia.

Minute, elle avait affaire à moi aussi ?

Qu’est-ce que ça pouvait bien être ?

— Dans ce cas, je vais porter ces potions à l’intérieur, dit Ficelle.

— Aah, fais attention, lui dis-je.

— Mmm.

Comme elle était en pleine livraison, Ficelle reprit son travail. Sa pause involontaire était pour ainsi dire de ma faute, c’est moi qui l’avais arrêtée pour papoter.

— Alors ? Qu’est-ce que tu veux ? répéta Allucia.

Il ne restait plus que nous trois, Allucia, Surena et moi. Comme d’habitude, l’équilibre laissait à désirer, mais être juste devant le QG de l’Ordre signifiait que je n’avais pas à craindre les regards. L’attention que ces deux-là attiraient était pénible à supporter.

— En fait, la Guilde des Aventuriers voudrait emprunter Maître Beryl, expliqua Surena. — Je suis venue obtenir l’autorisation. J’ai aussi une lettre du maître de guilde.

— Ah oui, pourquoi ?

En effet pourquoi ?

Ma plainte se fit emporter par le vent.

Allucia ricana, les yeux fixés sur la lettre.

— Tch. On dirait que c’est authentique.

— Évidemment. La falsification est un crime grave, rétorqua Surena.

Je n’avais aucune idée de l’authenticité de la lettre, mais d’après Allucia, elle était vraie. Et puis… j’avais bien entendu un claquement de langue, parfaitement inapproprié de la part de la Commandeure des chevaliers royaux, non ?

Hmm… J’ai dû rêver. Allucia ne ferait pas ça. Non, bien sûr que non.

— Alors ? Qu’est-ce qu’elle dit ? demandai-je, intrigué.

J’aurais pu la lire moi-même, mais je n’avais pas envie de jeter un œil sans demander. D’après Allucia et Surena, c’était une lettre adressée à l’Ordre de Liberion par la Guilde des Aventuriers.

Probablement pas destinée à mes yeux.

Je m’étais fait à mon rôle d’instructeur extraordinaire de l’Ordre, mais ma position, en elle-même, était assez compliquée. Je n’avais ni commandement ni autorité. Au mieux, j’étais là pour aider à l’entraînement des chevaliers, donc je n’avais pas à me mêler des affaires internes ni des déploiements de force.

De toute évidence, j’étais désormais affilié à l’Ordre de Liberion, et c’était à la Commandeure de décider de mon utilisation. Leur vice-commandeur, Henblitz, avait probablement cette autorité aussi. C’était un mystère quant à ce qu’on me voulait, mais si c’était le cas, Allucia aurait le dernier mot. La Guilde des Aventuriers ne pouvait pas décider à sa place.

— Ils veulent emprunter votre force pour aider à former de jeunes aventuriers, débutants expliqua Allucia. — L’Ordre n’a pas vraiment de raison de refuser, mais nous n’avons pas non plus de raison d’accepter.

— Former des débutants, hein ?

Ça piqua ma curiosité, mais comme l’avait dit Allucia, l’Ordre n’avait aucune raison d’aller jusqu’à prêter son instructeur. D’ailleurs, pour des novices, les techniques de survie et tout le reste n’étaient-elles pas plus importantes que le maniement de l’épée ? J’avais un peu l’impression que ce que j’enseignerais entrerait en conflit avec ce dont ils avaient réellement besoin. Et, par-dessus le marché, c’était étrange que le maître de guilde, que je n’avais jamais rencontré, demande mes services comme s’il me connaissait. Je n’avais aucun lien avec la Guilde.

— Ne me dis pas…, marmonnai-je. — Surena ?

— Bien sûr, répondit-elle. — C’est moi qui ai fait la recommandation.

— « Bien sûr », hein…

Arrête avec cet air triomphant. J’ai déjà ma dose avec Allucia. Qu’est-ce que je suis censé enseigner à une bande d’aventuriers ? C’est complètement ridicule.

— Citrus, tu ne crois pas que c’est une bonne occasion d’approfondir les relations entre la Guilde des Aventuriers et le Ordre de Liberion ? dit Surena. — Je ne pense pas que ce soit une mauvaise idée.

— Je vois. C’est une manière de voir les choses, fit Allucia, dont l’expression passa de celle de mon ancienne élève à celle d’une digne commandeure des chevaliers royaux.

Elle pesait sans doute ce que l’Ordre, en tant qu’organisation, pourrait gagner en me dépêchant.

— Reste que je ne vois pas très bien en quoi vous avez besoin d’aide, dis-je à Surena.

— Évidemment, si vous n’avez pas envie, je refuse de suite, dit Allucia.

Je lui lançai un regard en coin.

— Pas la peine d’être si empressée.

J’étais un peu intéressé, car j’avais fait un long chemin pour venir vivre à Baltrain, alors une part de moi avait envie de m’impliquer. Cela dit, former de jeunes aventuriers n’avait rien à voir avec enseigner l’art de l’épée dans une salle d’armes. Je n’avais pas la moindre idée de ce qu’on attendait de moi.

Et comme j’étais prêté pour un temps à la Guilde des Aventuriers, ce n’était pas comme si j’allais les former en continu. Je ne faisais pas vraiment de stages éclairs ni d’entraînements sur le tas. Une fois que je commençais à enseigner à quelqu’un, je voulais prendre le temps d’offrir un enseignement durable. Or, à en juger par la teneur de la demande, cela ne semblait pas possible.

— Concrètement, qu’est-ce que je suis censé faire ? demandai-je.

— Vous accompagnerez surtout un groupe pour conquérir un donjon, répondit Surena. — Vous vérifierez qu’ils ont bien acquis les compétences de combat nécessaires pour survivre et, au pire, vous apporterez votre aide en première ligne.

— Conquérir un donjon, hein ?

Mon visage s’assombrit malgré moi. J’en gardais un sale souvenir. Il y a longtemps, ma fougue de jeunesse m’avait poussé à quitter Beaden pour une expédition en solitaire. J’étais vraiment jeune à l’époque et, au final, les monstres du coin m’avaient mis en charpie et m’avaient forcé à rentrer chez moi. Je m’étonne encore que l’expérience ne m’ait pas laissé pour mort.

Une conquête de donjon était exactement ce que le terme laissait entendre. Il s’agissait de se frayer un passage à travers une ruine, un labyrinthe, une caverne ou tout autre lieu du même genre. Le continent de Galean comptait des donjons de toutes sortes. Certaines étaient les ruines de civilisations perdues, d’autres des zones sous l’emprise de pouvoirs magiques, et d’autres encore de simples cavernes où nichaient des monstres. Ils existaient sous toutes les formes et toutes les tailles, mais tous étaient classés comme donjons.

Bref, conquérir un donjon était peu ou prou le rêve de tout apprenti aventurier. Les parties de monstres se revendaient à bon prix, et l’on pouvait espérer d’immenses trésors dans des ruines inexplorées. Au cours d’une attaque réussie, on pouvait acquérir richesses et renommée, du genre à changer une vie d’un seul coup.

Cependant, les conquêtes de donjon étaient évidemment très dangereuses. Il n’était pas rare d’être tué par des monstres ou pris dans un ancien piège sans rien d’autre à faire qu’attendre la fin.

Si l’on se trompait sur ses propres capacités ou sur la dangerosité du donjon, ces erreurs pouvaient mener à une mort certaine.

— Vous en êtes sûre ? demandai-je. — Les jeunes aventuriers et la bleusaille en général seront de rang blanc ou bronze voire argent, non ?

— Cela ne posera pas problème, dit Surena. — Le donjon est sous la juridiction de la Guilde des Aventuriers et a déjà été inspecté. Les monstres qui s’y trouvent ont été identifiés aussi. Tant qu’un leader adéquat les accompagne, il ne devrait pas y avoir de souci.

— Je suis à peu près certain de ne pas entrer dans la catégorie «  leader adéquat », ceci dit…

Pourquoi Allucia et Surena ont-elles une aussi haute opinion de moi ?

— Vu votre force, il n’y aura strictement aucun problème… Hmph.

— Si, il pourrait y en avoir des tas.

Je n’étais qu’un vieux bonhomme banal. J’aurais déjà fort à faire à me défendre moi-même. Protéger des novices pendant une conquête de donjon, c’était placer la barre très haut.

Hmm. Le plus sûr, ce serait peut-être de refuser.

Si la tâche se limitait à « enseigner » à des aventuriers, je serais partant, mais je ne pouvais pas prendre la responsabilité de la vie des autres.

Si j’étais plus fort, en revanche, j’aurais tout de suite accepté.

— Surena, désolé, mais là, ça me paraît un peu tr…

— Oh, tu es là.

Alors que j’étais sur le point de refuser, quelqu’un me coupa.

— Bonjour, Lucy, dit Allucia. — C’est rare de vous voir ici.

Lucy, l’Archimage de la Brigade magique en personne, se tenait devant nous.

— Hm, acquiesça-t-elle. — En fait, j’ai quelque chose à discuter avec le maître de la Guilde des Aventuriers.

— Un entretien avec le maître de guilde ? Est-ce que cela a un rapport avec ceci ? demanda Surena en exhibant la lettre.

— Hm… ? Lucy fixa le papier un instant, puis hocha vigoureusement la tête. — Oh, oui, tout à fait. Exactement.

Indépendamment du sujet, ces trois figures puissantes s’étaient mises à bavarder comme si c’était tout naturel.

J’imagine que la commandeure des chevaliers, l’Archimage de la Brigade magique et l’aventurière la mieux classée avaient déjà eu l’occasion de faire connaissance.

 

— Ta recommandation concernait un nom familier, alors j’en ai ajouté une de ma part, expliqua Lucy.

— Quoi ?

— Ainsi, Maître Beryl a été recommandé par le maître de guilde, une aventurière de rang noir, et même l’Archimage de la Brigade magique… murmura Allucia. — Dans ce cas, l’Ordre ne peut guère refuser de prêter notre instructeur.

— Hein ? Une minute… protestai-je.

Attends. Tiens bon, Allucia. Ne lâche rien ! Ma vie et celles des bleus de la Guilde sont en jeu, là !

— Alors c’est décidé, déclara Surena. — Nous emprunterons Maître Beryl pour un temps.

— Fort bien, acquiesça Allucia. — J’expliquerai tout aux chevaliers.

Allons bon, il n’y a rien de « fort bien » là-dedans.

Bien que directement concerné, je n’avais pas voix au chapitre.

La décision venait d’être prise sans moi.

Très bien ! Faites comme vous voulez…

 

 

Je me rendis au QG de l’Ordre à la Guilde des Aventuriers.

Nous étions trois à marcher ensemble : moi, Surena et, pour une raison quelconque, Lucy.

Tu as donc des tonnes de temps libre, Lucy ? Tu n’es pas l’Archimage de la Brigade magique ?

— Je suis vraiment reconnaissante de pouvoir compter sur votre coopération, Maître, chuchota Surena, la joie clairement peinte sur le visage.

Surena dégageait une impression de masculinité (ce qui ne nuisait en rien à sa beauté), si bien que je ne la pensais pas capable d’une expression pareille. Si Curuni était un chiot, alors Surena était un chien de chasse dressé. Même si, en réalité, Surena était loin d’être aussi docile.

J’émis un petit rire.

 — Ha… Ha ha ha… tu dis ça, mais je ne suis pas sûr que quelqu’un comme moi puisse réellement aider.

— Dites, n’avez-vous pas envisagé que vous faisiez preuve d’un peu trop d’humilité ? me demanda franchement Lucy.

— Pas du tout, répondis-je. — J’ai une bonne lecture de mes propres capacités.

Je ne savais qu’en penser. Mon maniement de l’épée était correct, mais ma constitution n’avait rien d’exceptionnel, j’étais juste un peu plus fort que la moyenne. Je n’avais battu le vice-commandeur de l’Ordre de Liberion que parce que mon affinité contrait la sienne. Face à Lucy, en revanche, le combat s’était soldé par un match nul qui tenait beaucoup plus de la défaite. Au vu de tout ça, j’étais très réticent à me dire « fort ».

— Eh bien, c’est l’une des vertus de Maître Beryl, dit Surena.

— Mouais…, marmonnai-je. — Restons-en là.

Lucy jeta un coup d’œil à Surena et gloussa.

— Hihi. Lysandra, on dirait que tu l’aimes bien.

Comme d’habitude, Surena me vouait une dévotion aveugle. Mais je n’arrivais pas à m’habituer à ce qu’une aventurière de rang noir qui avait fait le tour du monde me couvre ainsi d’éloges. Surena me dépassait de très loin, tant par le statut social que par les capacités.

Pitié, arrête. Ce vieux bonhomme que je suis veut juste mener une vie tranquille.

De plus, avec Surena et Lucy à mes côtés, je me faisais de nouveau dévisager par tout le monde. C’était pénible. J’aurais peut-être dû m’y être fait, mais je me sentais encore vraiment pas à ma place.

Heureusement, la Guilde des Aventuriers n’était qu’à deux pas du QG de l’Ordre. À force de bavarder, nous y arrivâmes vite.

Surena traversa les lieux avec une grande aisance, tandis que Lucy et moi la suivions. Sérieusement, pourquoi Lucy était-elle toujours là ? La Brigade magique n’avait-elle rien de mieux à faire ?

Surena se dirigea droit vers le comptoir.

— C’est moi. Le maître de guilde est là ?

— Oui, veuillez patienter un instant.

La réceptionniste partit aussitôt à l’arrière. Cela semblait être l’usage.

Peu après, un vieil homme aux cheveux blancs sortit, accompagné d’un grand homme à lunettes qui semblait être son adjoint.

— Hm-hm, vous ai-je fait attendre ? demanda le vieil homme.

— Maître de guilde, j’ai amené ici sieur Beryl Gardenant, dit Surena.

Autant commencer par les présentations.

— Euh, oui, je suis Beryl Gardenant. Enchanté.

— Moi aussi, je suis là ! ajouta Lucy.

Franchement, je ne me serais pas plaint si elle nous avait laissés.

— Le plaisir est pour moi, dit le vieil homme. — Je suis responsable de la branche de Liberis de la Guilde des Aventuriers. Mon nom est Nidus. L’homme à côté de moi est mon adjoint, Meigen.

— Bonjour, je me nomme Meigen.

Je répondis à leurs salutations d’une brève poignée de main. Nidus semblait avoir à peu près l’âge de mon père. Sa chevelure et sa barbe étaient d’un blanc pur, et son visage, profondément marqué de rides. Ses manières paraissaient douces, mais sa prestance restait ferme, signe qu’il entretenait encore son entraînement, ou l’avait fait jadis. Il était maître de guilde alors il n’aurait rien eu d’étonnant à ce qu’il eût été aventurier auparavant.

À l’inverse de l’aménité du maître de guilde, à peine les présentations faites, Meigen posa sur moi un regard clairement soupçonneux. Il paraissait un peu plus jeune que moi. Ses cheveux indigo étaient soigneusement rejetés en arrière et, même à travers ses lunettes, je voyais briller l’acuité de ses yeux. Son regard me rappela ma première rencontre avec Henblitz.

Enfin, même avec la recommandation de Surena, il était naturel qu’on se méfie d’un vieux plouc comme moi débarqué de nulle part. Qui plus est, on m’amenait pour aider à former de nouveaux aventuriers. Il était logique qu’un membre de la Guilde se montre extrêmement circonspect vis-à-vis d’un étranger. Pour lui, c’était sans doute capital que je fusse digne qu’on me confie la vie des gens placés sous sa responsabilité.  Meigen m’évaluait pour voir si j’étais à la hauteur. Personnellement, je trouvais sa position parfaitement respectable.

— Avec la recommandation de la Double Lame Dragon Lysandra, ainsi que celle de l’Archimage de la Brigade magique, il ne m’appartient pas d’objecter, dit Nidus. — Nos jeunes seront sous vos soins.

— D…D’accord…

Non, c’est justement là qu’il faut objecter. Dites-leur d’attendre une seconde ! Ça me rend encore plus nerveux.

— Veuillez patienter un instant, coupa Meigen d’un ton froid.

— Y a-t-il un problème ? demanda Nidus.

Meigen soupira.

— Recevoir une recommandation de ces deux personnalités est en effet splendide… mais nous, à la Guilde des Aventuriers, ne savons rien de la force de sieur Gardenant. Confier la vie de jeunes aventuriers précieux à quelqu’un dont la réputation n’est que rumeur a de quoi inquiéter.

Il venait d’énoncer crûment la vérité.

Voilà l’esprit, Meigen ! Continue !

— Enfoiré, cracha Surena. — Mon maître serait indigne de confiance ?

Lucy plissa les yeux.

— Hmm ? Ma parole ne te suffit pas, Meigen ?

L’attitude de Surena changea du tout au tout. Meigen avait aussitôt attiré sa colère. Lucy, elle aussi, commençait à dégager une atmosphère menaçante.

Arrêtez ça ! Je n’ai rien demandé !

— Ce n’est pas ce que je veux dire, dit Meigen, qui conserva son sang-froid malgré la pression de ces femmes écrasantes. — Je voudrais simplement que vous démontriez, de manière facile à interpréter, que sieur Gardenant possède les qualifications nécessaires.

Ses yeux acérés me transpercèrent. Ce n’était pas suffisant pour me faire flancher, cependant. Ce que je lisais dans son regard n’était pas de l’hostilité, mais l’esquisse d’une inquiétude sincère pour les aventuriers.

— Hm. Alors, Meigen, que proposes-tu ? demanda Nidus d’un ton désinvolte, nullement troublé par tout cela.

À première vue, ces deux hommes paraissaient l’un et l’autre des opposés, mais ils devaient très bien s’entendre dès qu’il s’agissait de gérer la Guilde. Chacun pouvait apporter sa perspective et trouver un terrain d’entente.

— D’après ce qu’on dit, poursuivit Meigen, — sieur Gardenant est le maître de la Double Lame Dragon Lysandra. S’ils s’affrontent, nous pourrons juger l’étendue de ses capacités.

— Hein ?!

Un son bizarre m’échappa de la gorge. Sérieusement ? Honnêtement, je doutais d’avoir la moindre chance face à une aventurière de rang noir. Enfin, c’était une bonne manière de jauger mes aptitudes… mais après m’avoir placé si haut sur un piédestal, j’avais presque honte de la gamelle qui s’ensuivrait.

— Oooh, excellente idée, dit Lucy. — J’aimerais beaucoup voir ça, moi aussi.

Ne viens pas en rajouter !

— Si c’est ce qu’il faut, ça ne me dérange pas non plus, approuva Surena. — Je ne pourrais rien demander de mieux qu’un assaut contre Maître Beryl. Je donnerai tout ce que j’ai.

Arrête. Retiens-toi un peu. Tu vas tuer ce vieux que je suis.

— Je vois. Cela vous convient-il aussi, M. Gardenant ? demanda Nidus.

— Oui… répondis-je faiblement. Entendu.

À ce stade, je ne pouvais plus refuser. Surena, elle, était bouillante d’envie.

Bordel… Comment on en est arrivés là ?

 

Nidus, Meigen, Surena, Lucy et moi. Nous nous rendîmes tous les cinq au terrain d’entraînement attenant à la Guilde des aventuriers.

— Hé, tout le monde ! Lysandra va apparemment se battre !

— Sérieux ? Elle affronte ce vieux ? C’est qui ?

— Sais pas… On dirait pas un aventurier…

Tout l’endroit s’agita. Rien d’étonnant. Dire qu’un rang noir faisait l’envie de tous les aventuriers n’était pas une exagération, alors si l’un d’eux allait livrer un combat, tout le monde se bousculerait pour en être témoin. Cela aurait été nettement plus palpitant si elle n’avait pas pour adversaire un vieux bonhomme comme moi, ceci dit.

Après Henblitz, puis Lucy, maintenant Meigen… Bon, Meigen n’avait pas l’air d’un combattant à proprement parler, mais tout de même.

J’avais l’impression que, depuis mon arrivée à Baltrain, on ne cessait de mettre mes capacités à l’épreuve. Malgré son allure, Lucy était en réalité une sacrée pointure, elle aussi. Franchement, je m’attendais à un peu plus de rationalité dans la capitale. Même si, à la différence de Beaden, je ne pouvais pas me reposer sur mon nom pour attester de mes compétences, ça, au moins, je l’avais compris.

— Voici le terrain d’entraînement de la Guilde, dit Nidus. — Je crois qu’il offrira un espace suffisant.

J’acquiesçai. — Ouais. Ça ira…

— Hihihi ! Trop excitant ! Trop excitant !

Nom de dieu, Lucy ! Fais pas comme si ce n’était pas ta faute ! Je ne serai pas foudroyé pour lui coller une petite droite, si ?

La suite se déroula sans accroc, tout était prêt pour un affrontement contre Surena. À la différence de la salle d’entraînement de l’Ordre, la Guilde des aventuriers utilisait un espace extérieur. Et plutôt vaste. En jetant un regard autour, on voyait, çà et là, des mannequins de bois et, un peu partout, des aventuriers qui traînaient.

Comme c’était un lieu d’entraînement, la plupart des aventuriers présents semblaient être de jeunes recrues. Plus précisément, ils arboraient pour la plupart des insignes blancs ou de bronze. Cela se tenait, ceux qui étaient devenus des aventuriers accomplis n’avaient pas besoin de venir exprès faire tournoyer une épée sur un terrain d’entraînement. Eux devaient tremper leur lame sur le terrain, en s’acquittant de vraies requêtes.

— Hmm.

Surena était égale à elle-même. Elle avait sans doute l’habitude d’être dévisagée ainsi. Quant à moi, j’avais passé pas mal de temps à être observé dans une salle d’armes, mais je ne m’étais jamais habitué à tant de regards sur mes techniques. Enseigner à l’Ordre de Liberion avait été pour moi une expérience diablement neuve, et c’était évidemment la première fois que j’étais cerné par des aventuriers. Je commençais à être un peu nerveux.

— Eh bien, Maître. Offrons-nous un beau combat.

— Ouais. Vas-y mollo.

Nous nous plaçâmes, Surena et moi, en plein centre du terrain.

 Sérieusement, vas-y mollo. Je ne plaisante pas.

Surena m’adressa une révérence nette. C’étaient les usages que je lui avais inculqués à la salle d’armes quand elle était enfant. Cela me réchauffa le cœur de la voir s’en souvenir.

Je tenais une épée de bois à peu près de la taille d’une épée longue, tandis que Surena en maniait deux, un peu plus courtes et plus fines. Elle pratiquait un style à deux lames, après tout. La différence d’armes influait énormément sur la manière de combattre.

Alors, comment étais-je censé me battre contre une bretteuse à deux épées ? Bon, ce n’était qu’une passe d’armes, je n’étais pas là pour chercher la victoire à tout prix. Et puis, ce serait manquer de respect à Surena que de laisser mon esprit divaguer ainsi.

Allez ! Concentre-toi ! Concentre-toi !

— J’arriiiive !

— Guh !

Surena donna le signal du combat. Elle poussa un bref cri et disparut complètement de mon champ de vision.

Elle s’est accroupie ? Charge, très rapide, par la droite. Garde haute, deux lames ? Non, l’une est une feinte. Coup au tronc, parade, taille verticale, esquive, coup de pied freiné, bond en arrière, puis poursuite. Double estoc, esquive, enchaîne sur une taille ouverte, parade, nouvel estoc, vrille, taille tournoyante, parade !

— Haaaah !

— Hngh ! Guh !

Oooh ! Beaucoup trop rapide ! Elle bouge à la vitesse de l’éclair ! Mon cerveau ne suit pas !

Son assaut féroce ne me laissait pas une seconde pour souffler, et je n’avais même pas le temps d’envisager une contre-attaque. Ce n’était de toute façon pas le moment de penser à la suite, car je mobilisais tout ce que j’avais pour esquiver quasi par réflexe.

Purée ! Surena est sacrément forte ! Enfin, c’est un rang noir, hein, elle ne pouvait pas être faible dans tous les cas !

Pour faire simple, deux épées, c’était deux fois plus de possibilités de mouvements. Bien sûr, si un amateur saisissait deux lames, la synchronisation propre à un style duel lui échapperait, et il ne représenterait pas grande menace. Surena, elle, était différente. Ses mouvements exploitaient au mieux ses deux armes. Tantôt précise, tantôt audacieuse, elle tournoyait, livrant une danse folle avec ses lames.

À ce train-là, je n’allais rien accomplir. J’allais simplement me faire happer par son flot ininterrompu de coups. Je ne m’attendais pas à une victoire facile, mais j’étais tout de même un maître épéiste. Perdre aussi sèchement sans opposer la moindre résistance serait un peu lamentable.

Attends ! Non ! Ce n’est pas le moment de se soucier d’être lamentable ! Whoa ?! Celle-là est passée tout près ! Ça m’a éraflé !

— Ha ha ha ha ha ! Voilà bien du Beryl !

— Tout ça sans toucher une seule fois… ? Incroyable…

— Il a esquivé tout ça ?! C’est qui, ce vieux ?!

Merde, j’entends les spectateurs.

Preuve que je ne me concentrais pas assez.

Concentre-toi ! Concentre-toi, bordel ! Si je perds le fil une seconde, je suis mort !

Taillade ascendante, taille verticale, coup au tronc, balayage de jambe, taille en diagonale, balayage, coup de pied, taille en sautant, nouveau balayage de jambe, taille tournoyante, double estoc !

Les vagues furieuses de son assaut se succédèrent sans fin. Combien de secondes s’étaient écoulées ? Tout me paraissait si accéléré que j’en avais perdu la notion du temps.

— Ha ha ha ha ! s’écria Surena. — C’est tellement amusant, Maître !

— Tant mieux pour toi ! Whoa ?!

Je sentis le bois de l’épée de Surena effleurer imperceptiblement ma joue. C’était passé très près. Quelques centimètres de plus et ma tête partait en arrière. L’expression de Surena était l’image même du plaisir, on aurait dit une transe euphorique. La flamme dans ses yeux brûlait plus fort que d’ordinaire, et le coin de sa bouche se relevait très nettement.

Bon, si Surena s’amusait, alors ce combat n’était pas vain. Moi, je n’étais pas du tout dans ce registre, trop occupé à esquiver comme si ma vie en dépendait. Elle était vraiment devenue forte à un degré absurde. J’entrevoyais l’ampleur de ce qu’elle avait consacré à son art.

— Heh… Heh heh heh… Je n’arrive pas à vous toucher ! Pas du tout, Maître ! Vous êtes incroyable !

— Merci pour le… Gah ! Compliment !

Deux épées de bois balayèrent l’air de part et d’autre. J’en repoussai une et me jetai de son côté pour éviter l’autre. C’était quasiment un miracle que je parvinsse à esquiver sans cesse ses attaques sans encaisser de coup décisif. Elle m’avait éraflé à plusieurs reprises. La sueur me ruisselait du front, piquait au bord de mon champ de vision. Je n’avais même pas le temps de cligner pour la chasser. Chaque seconde semblait tendue à l’extrême. Mes bras commençaient tout juste à faire mal. Malgré mon habitude de manier les épées en bois, elle me paraissait étrangement lourde, maintenant. À l’évidence, je ne pourrais pas tenir longtemps cet équilibre improbable, et j’allais finir submergé. J’en étais presque certain.

Pourtant, il y avait une chose que j’avais apprise de ce court croisement de lames : à ce que je voyais, Surena se servait bien de ses deux mains, mais elle exécutait curieusement peu de gestes de la gauche. À vue de nez, elle n’était pas pleinement ambidextre. Quand je lui avais appris les techniques durant son enfance, elle était droitière. Bien sûr, sa dextérité était plus que suffisante, et elle pouvait se battre sans peine. On pouvait même dire qu’elle avait déjà porté sa technique à son achèvement. Ce que j’avais repéré ne méritait guère le nom d’ouverture, c’était un fil tiré, large comme le chas d’une aiguille. Mais si je devais tenter quelque chose, c’était là ma seule option.

Après avoir épuisé mes nerfs à parer toutes les attaques, j’attendis maintenant le coup porté de sa main gauche.

— Haaah !

— Shah !

Nos clameurs se mêlèrent. Une taille en diagonale venue de sa main gauche fondit sur moi. C’était le moment. Je n’avais d’autre choix que de porter un coup contre elle. Je pris mon épée de bois et interceptai la taille, puis la fis pivoter sur la pointe. C’était la petite astuce dans laquelle le Vice-commandeur Henblitz était tombé il y a quelque temps. En détournant de force l’élan de l’attaque sur le côté, je forçai mon adversaire à perdre son équilibre.

Surena était bien trop rapide, je dus donc concentrer tous mes nerfs pour accorder ce seul coup. Naturellement, une astuce pareille ne suffisait pas à prendre le dessus sur une guerrière de son niveau. Elle n’aurait eu qu’à déplacer son centre de gravité en guise de réponse. Cependant, la fraction de seconde que cela me donnait était tout ce dont j’avais besoin.

— Guh !

Les yeux de Surena s’écarquillèrent une fraction d’instant en me voyant agir, mais elle déplaça aussitôt ses appuis et retrouva son équilibre. Impressionnant, mais cela m’achetait un instant. Et dans cet unique instant, j’étais plus rapide qu’elle.

— Ah !

— Voilà, un point, je suppose.

Les deux lames de Surena s’immobilisèrent net en l’air. Mon épée de bois vibrait, posée à sa gorge.

— Merci… beaucoup, dit-elle en concédant.

— Hm. Merci pour le combat.

Même si j’avais arrêté mon geste tôt, ce coup décidait du match, et nous y mîmes donc fin. Nous nous inclinâmes l’un devant l’autre, puis nous marchâmes vers Nidus et les autres.

— Ooooh ! Incroyable !

— Quoi ?! Quoi ?! C’était quoi, ça ?!

— C’était dingue ! Je viens de voir un truc de fou !

D’un coup, le terrain d’entraînement, déjà bruyant, fut englouti par un vacarme explosif. Leur stupeur se comprenait. La chaîne d’attaques fulgurantes de Surena avait été terrible à voir. Le plus haut rang des aventuriers évoluait vraiment sur un tout autre plan. J’étais certain que le spectacle avait été bon, et peut-être même instructif pour ces jeunes aventuriers.

Moi, tout ce que j’avais fait, c’était me débattre pour placer un seul coup. Tout du long, j’avais encaissé. J’avais probablement eu l’air assez minable.

Ce court échange m’avait laissé trempé de sueur. J’étais vidé. Surena suait aussi, mais elle n’avait pas l’air fatiguée comme moi. Si cela avait continué, j’aurais été dépassé, sans aucun doute. Il était probablement impossible pour une personne normale d’encaisser pareil barrage indéfiniment.

— Pfiou… Je n’en attendais pas moins de toi, Surena, lui dis-je.

— Non, vous avez été remarquable, Maître, répondit-elle. — Je ne pensais pas que vous repousseriez tout…

Nous rejoignîmes les autres en échangeant nos impressions à la volée.

— Au fait, tu n’as pas encore totalement maîtrisé l’usage de ta main gauche, pas vrai ? demandai-je.

— Vous l’avez remarqué… Il me faut encore beaucoup d’entraînement pour la hisser au niveau de ma main dominante.

Je n’étais plus en position de lui enseigner quoi que ce soit, mais l’aider à grimper plus haut ne me dérangeait pas.

— Hé hé hé, tu te mets à donner des conseils à une aventurière de rang noir, maintenant ? me lança Lucy avec un large sourire. — On se découvre des airs de grand ponte.

Nidus avait l’air surpris, mais il nous souriait aussi. Quant à Meigen, il restait planté là, la bouche encore béante.

— Alors, plus de plaintes ? demanda Surena en croisant les bras et en fusillant Meigen du regard.

— Eh bien ? Alors ? renchérit Lucy, triomphante.

Rentre chez toi, Lucy.

— Non… concéda Meigen en reprenant enfin ses esprits. — C’était une splendide démonstration d’adresse. Sieur Gardenant, veuillez me pardonner d’avoir douté de vous.

Il s’inclina profondément devant moi.

— Inutile, dis-je, un peu gêné. — Vos doutes étaient fondés. Relevez la tête.

Il n’avait pas à s’excuser, il ne me vouait aucune hostilité. Il m’avait tout simplement considéré avec la prudence la plus naturelle pour un administrateur de guilde envers ses protégés. Qu’un vieux bonhomme surgisse de nulle part en proclamant : « Je vais former vos recrues ! », c’était de quoi susciter la méfiance. Sur ce point, sa position était la bonne. Je ne savais pas trop comment j’avais obtenu son approbation, cela dit. Tout ce que j’avais fait, c’était encaisser la tempête de Surena.

— Ho ho ho, dans ce cas, c’est décidé, dit Nidus. — Nos jeunes seront sous votre responsabilité.

— Laissez-les-moi…

Bon, impossible de me défiler, hein ? J’en ai pourtant bien envie.

— Le moment est tout désigné, ajouta Nidus. — Allons vous présenter ceux que vous allez encadrer. Meigen, fais-les venir.

— Oui, tout de suite.

On allait donc régler tout de suite la rencontre avec les nouveaux aventuriers. Après tout, nous étions sur leur terrain d’entraînement. Qu’ils traînent dans le coin n’avait rien d’étrange. Puisque j’allais les accompagner, autant connaître au moins leurs noms et leurs visages. Il y avait bien plus d’aventuriers que de chevaliers. Les chercher sans savoir qui ils étaient aurait été une belle corvée.

Une fois Meigen hors de portée d’oreille, Nidus se tourna vers moi et parla à voix basse.

— Pardonnez-lui. Il est très doué, mais aussi têtu.

— Aah, ça va. Ne vous en faites pas.

Je me répète, mais sa méfiance me semblait logique, donc je n’avais rien à redire. J’aurais franchement préféré que les autres aussi s’inquiètent un peu davantage du fardeau que j’allais porter. Ce n’était pas leur genre.

Je décidai de tuer le temps en lançant la conversation.

— Surena. Tous les aventuriers travaillent-ils en solo comme toi ?

À y réfléchir, j’en savais aussi peu sur les aventuriers que sur les chevaliers. Je voulais au moins apprendre les bases.

— Non. La majorité travaille en équipes de trois à six personnes, répondit-elle. — Quand l’équipe devient trop grande, les désaccords sur la coordination et le partage des récompenses s’accumulent, donc elles ne grossissent guère au-delà. Moi, je travaille surtout en solo, mais il m’arrive aussi de former une équipe.

Surena parlait avec l’aisance d’un professeur.

Donc, en somme, les aventuriers fonctionnent en groupes.

Il y avait, en vérité, une limite à ce qu’un individu pouvait accomplir, et il valait mieux avoir plus d’alliés que moins. Le métier était dangereux, après tout.

— Beryl, appelle-moi si un jour tu pars en expédition dans un donjon, dit Lucy. — J’aiderai aussi.

— Ça n’arrivera sûrement jamais, répliquai-je net.

— Et pourquoi ça ?!

Elle croyait vraiment que moi, de toutes personnes, j’allais m’exciter à l’idée d’aller conquérir un donjon ? Je ne voulais ni m’enrichir rapidement ni devenir célèbre. Je voulais mener une vie tranquille à enseigner l’art de l’épée.

Et sérieusement, Lucy, qu’est-ce que tu fiches encore là ? Rentre chez toi.

— Tu prends l’avant pendant que je couvre l’arrière, non ? marmonna Lucy. — On ferait une bonne équipe, je pense…

— Je ne le nie pas, mais mon corps ne suivrait pas.

Effectivement, les épéistes étaient d’une affinité déplorable contre les mages. En équipe, en revanche, ils se complétaient très bien. N’empêche, nous mettre en binôme n’arriverait jamais…

Un peu plus tard, Meigen revint flanqué de trois jeunes.

— Désolé de vous avoir fait attendre, dit-il.

Un simple coup d’œil suffisait à voir qu’ils étaient nerveux. C’était sans doute rare pour une recrue d’avoir l’occasion de parler si tôt à une aventurière de rang noir. Forcément, ça tendait.

— Présentez-vous, s’il vous plaît, leur dit Meigen.

— O-Oui ! répondirent les trois en sursaut.

— J-Je suis Porta ! Épéiste !

— N-Needry… Moi aussi… j’utilise une épée…

— J-Je suis… Sarlikatz…

Ils tremblaient pour de bon. Serait-ce seulement tenable, une fois dans le donjon ? Je commençais déjà à m’inquiéter. C’était une équipe de deux hommes et une femme. À en juger par leurs insignes, Porta et Needry étaient bronze, Sarlikatz était argent. À ce niveau, cela ne changeait pas grand-chose.

— Je suis Beryl Gardenant. Enchanté.

— Surena Lysandra. Cette fois, Maî… sieur Beryl Gardenant et moi superviserons votre équipe. Au fait, avez-vous un pisteur attitré ? Ou bien êtes-vous au complet ainsi ?

Un pisteur ? Jamais entendu ce mot.

— Ah… C’est moi… dit Sarlikatz en levant timidement la main.

— Cette équipe était au départ un duo, Porta et Needry, précisa Meigen. Ils ont ensuite recruté Sarlikatz.

Je commençais à voir le tableau. Porta et Needry avaient l’air d’amis d’enfance. À les voir, ils étaient à l’âge où l’on hésite entre adolescents et adultes. Sarlikatz paraissait légèrement plus âgée, toutefois. Difficile d’estimer l’âge des jeunes d’un coup d’œil, mais j’en avais vu passer des ribambelles à la salle d’armes. J’avais fini par m’y connaître.

— Désolé, Surena. C’est quoi, un pisteur ? demandai-je, décidé à lever tout de suite la question.

Si je devais superviser, rester ignorant des usages des aventuriers serait malvenu.

— Les pisteurs s’occupent de pister les monstres, de repérer les pièges, et parfois de les désamorcer, expliqua Surena. — Certaines équipes s’en passent, mais beaucoup en ont un attitré.

— Je vois. Autrement dit, Sarlikatz détient les clefs de cette équipe ?

À ces mots, Sarlikatz sursauta et se remit à trembler.

Désolé, je ne te menace pas ! Pardonne-moi.

— Alors, Meigen, où se déroulera l’expédition en donjon ? demanda Surena.

— Voyons… Un donjon, dans la partie méridionale de la forêt d’Azlaymia.

— Ah, là-bas. Idéal pour des débutants.

Surena et Meigen mirent la machine en marche, maintenant que les présentations étaient faites. Quant à moi, je n’avais pas vraiment besoin de dire quoi que ce soit. Je me contentai d’écouter leur échange en bayant aux corneilles. Est-ce que j’étais vraiment nécessaire, là-dedans ? J’étais presque sûr qu’on aurait pu se passer de moi.

La forêt d’Azlaymia était une région boisée un peu au sud-est de Baltrain. Elle abritait nombre de bêtes sauvages et de monstres, mais on n’y avait jamais découvert quoi que ce soit de particulièrement imposant. Je n’y étais jamais allé, donc je n’étais pas très renseigné. À l’échelle du monde, ce n’était apparemment pas un lieu particulièrement dangereux.

— Alors vous vous retrouverez demain matin à la halte des diligences du quartier central, poursuivit Meigen.

— Mm, très bien, dit Surena. — Cela vous convient, Maître ?

— Oui, ça me va, répondis-je, pris de court par le fait qu’on me sollicitait tout à coup.

Oups. Je me suis un peu oublié, là…

— N…Nous avons hâte de travailler avec vous ! s’exclama Porta avec énergie.

— Ouais, pareil pour moi, lui dis-je.

Ils manquaient sans doute d’expérience, mais ces gosses avaient l’air d’avoir bon fond. Mes pensées dérivèrent soudain vers les élèves que j’avais laissés à la salle d’armes. Je me demandai comment allait Randrid. J’aurais voulu aller vérifier quand j’en aurais le temps, mais mon père me remettrait sans doute à la porte…

Oups, ça suffit. Je m’égare encore.

Puisque la région où nous allions n’était pas si dangereuse, ça irait probablement, même avec moi dans le lot.

En tant qu’aîné, je n’avais plus qu’à m’assurer que les plus jeunes ne tombent pas dans quelque piège imprévu.

 

 

— B…Bonjour à tous. Désolé du retard.

Au matin, je pris mon petit-déjeuner habituel à l’auberge, puis me rendis à la halte des diligences du quartier central. Tous ceux que je devais y retrouver — Surena, Porta, Needry et Sarlikatz — étaient déjà arrivés. Ça mettait l’ambiance d’emblée. Avais-je eu tort de suivre ma routine et de prendre mon petit-déjeuner ?

— B-Bonjour, Monsieur Gardenant !

— B…Bon… b…bonjour…

Porta me salua avec entrain, Needry d’une nervosité palpable. Sarlikatz paraissait tendu également et se contenta d’une légère inclinaison. Je pris mentalement note de leurs caractères. Ce vieux bonhomme que j’étais avait l’habitude des gamins, après tout.

— Allons-y, dit Surena. — Nous prendrons tous une carriole.

— Entendu.

Nous montâmes tous dans la carriole qu’on nous avait préparée à l’avance. Lors de mes allers-retours à Beaden, l’Ordre de Liberion en couvrait le coût. Cette fois, c’était la Guilde des Aventuriers qui s’en chargeait. La plupart des donjons étaient assez éloignés. On ne s’y rendait pas à pied en flânant depuis la ville. Et, pour les sorties d’entraînement comme pour les requêtes, les frais de voyage étaient en grande partie couverts par la Guilde. L’Ordre comme la Guilde avaient décidément des coffres bien garnis.

À Beaden, un tel luxe était impensable.

Une fois tout le monde à bord, Sarlikatz fit démarrer les chevaux. Le paysage se mit à glisser lentement tandis que la carriole roulait sur la route pavée.

— Hmm. Alors un aventurier conduit lui-même, hein ? remarquai-je.

— Les aventuriers voyagent souvent sur de longues distances, expliqua Surena. — Savoir mener un cheval est une compétence de base.

— On reste dans le véhicule jusqu’à l’entrée de la forêt d’Azlaymia ?

— Oui. On ne peut pas l’emmener dans la forêt elle-même, donc on mettra pied à terre dans les environs et on continuera à pied.

Comme prévu, Surena répondait à toutes les questions. Elle avait vraiment l’habitude. Ce n’était sans doute pas sa première sortie d’entraînement avec des débutants. Du coup, une question évidente me vint.

Pourquoi s’étaient-ils donné la peine de faire venir moi ?

Bon, ce n’était pas que la question venait de me traverser l’esprit, je me la posais depuis le départ, mais tout de même. J’avais franchement l’impression que Surena pouvait surveiller ces trois-là sans peine. Le fait d’avoir été recommandé à la Guilde avait déjà été un mystère en soi, mais même sans cette recommandation, avait-on vraiment besoin d’assigner deux superviseurs ici ? J’étais resté perplexe tout du long.

Je décidai donc de demander franchement.

— Au fait, il y a un règlement, ou quelque chose du genre, qui impose plusieurs superviseurs pour ce type d’entraînement ?

Contrairement à toutes mes autres questions, Surena hésita quelques secondes, puis répondit à mi-voix, juste assez bas pour que personne d’autre ne l’entende.

— Normalement, le règlement stipule que deux aventuriers de rang platine, ou un de rang océan ou plus, supervise un groupe.

Hmm.

Donc je suis vraiment de trop ?

— Je ne vois pas pourquoi on a besoin de moi, alors…, grommelai-je.

— Vous n’avez pas entendu les rumeurs, Maître ? poursuivit Surena à voix basse, tandis que la carriole cahotait sur les pavés. — Ces derniers temps, les monstres ont un comportement étrange.

— C’est la première nouvelle… En quoi leur comportement est-il étrange ?

Comment voudrais-tu que je le sache ? S’il y avait un problème de ce genre, ce serait à la Guilde des Aventuriers ou à l’Ordre d’y faire face, non ? Ce n’était pas le moment d’embarquer un vieux bonhomme banal là-dedans.

— On a signalé la présence de grands monstres dans des régions où ils ne devraient normalement pas se trouver, poursuivit Surena. — La Guilde a déjà dépêché des enquêteurs, mais… ils n’ont pas encore identifié la cause.

— Hmm… Eh bien, c’est parfait, ça.

Euh, Surena ? Ce n’est pas vraiment grave, ça ?

Je n’avais pas de grandes connaissances sur le mode de vie des monstres ou des bêtes sauvages, mais j’avais passé une bonne partie de ma vie en villageois. J’en savais les bases. Comme les humains, les monstres avaient des sphères de vie bien définies, on pouvait appeler ces aires leur territoire. Ce n’était pas aussi précisément délimité que des frontières nationales, mais malgré tout, à moins d’un événement significatif, ils restaient dans leur zone.

Si les monstres d’un territoire, un seul individu ou toute une meute se déplaçaient ailleurs, cela signifiait qu’il se passait quelque chose sur leurs terres. C’était, du moins, ce qu’on supposerait normalement. Et pourtant, la Guilde des Aventuriers n’en connaissait pas encore la raison. C’était pour le moins inquiétant. J’espérais qu’il n’allait rien se produire d’anormal pendant ce voyage.

— Dans ces conditions, expliqua Surena, on dépêche davantage de monde pour encadrer ce genre d’expédition d’entraînement, afin de pouvoir faire face au moindre imprévu, ajouta Surena. — Cela crée naturellement un manque d’aventuriers de haut rang pour accompagner le groupe, et j’ai donc pensé vous demander votre aide.

— Je vois… Je comprends, maintenant. Merci.

La situation avait du sens, mais je ne voyais toujours pas pourquoi ils m’avaient choisi, moi. N’était-ce pas le genre d’affaire à coordonner avec l’Ordre de Liberion et la Brigade magique ? Tout cela ne faisait que soulever d’autres questions.

— Allucia… L’Ordre est-il au courant de ce problème ? demandai-je.

Si les monstres se comportaient étrangement, le royaume ne pouvait pas non plus fermer les yeux. En ce sens, l’Ordre et la Brigade magique auraient déjà dû être informés.

— Je crois que l’information leur a été transmise. Citrus devrait être au courant…

— Hmm…

Bon, si Allucia savait, alors il n’y avait pas de problème. Si je n’avais pas été mis au courant, c’était sans doute parce que je ne faisais pas partie des forces qu’elle pouvait déployer. Au mieux, j’étais un maître épéiste, pas un combattant de première ligne. Je n’avais pas spécialement envie de me battre, d’ailleurs. Je voulais éviter d’être un poids et de ralentir tout le monde.

Tandis que j’écoutais le martèlement régulier des roues, la carriole quitta la ville. Baltrain tenait de la forteresse, avec de hauts murs tout autour. Exterminer complètement les monstres, jusqu’à extinction, était pratiquement impossible, aussi était-il courant de fortifier ainsi les établissements contre leurs attaques. Les remparts de la capitale jouaient cependant dans une autre catégorie. À la campagne, Beaden n’était guère plus qu’une enceinte palissadée.

Une fois au-delà des murs, le paysage ne différait pas tant que ça de la route à l’extérieur de Beaden. La sphère d’influence humaine était plus large près de Baltrain, mais une fois qu’on en sortait, partout se ressemblait.

La carriole passa des pavés de la capitale aux chemins de terre battus de la campagne.

Même si des frontières nationales avaient été établies, il restait étonnamment peu de terres où l’homme pouvait vivre en sécurité.

Naturellement, l’humanité faisait de son mieux, mais ce n’était pas comme si chaque citoyen savait se battre. Un territoire sous juridiction n’était pas la même chose qu’un territoire sous contrôle. En ce sens, la Guilde des Aventuriers avait juridiction sur la forêt d’Azlaymia, mais elle n’en était certainement pas la souveraine.

Les terres sous domination humaine devenaient des villages, puis des villes, puis formaient des pays. Et parce que les terres habitées se développaient encore partout dans le monde, je pouvais gagner ma vie en faisant ce que je faisais.

C’était assez ironique.

— Le mieux, c’est encore que le monde soit en paix, marmonnai-je.

— Voyager dans un monde sans danger. Voilà un véritable rêve, approuva Surena.

Sur la route du donjon de la forêt d’Azlaymia, nous passâmes notre temps dans une quiétude parfaite.

 

 

Après avoir roulé en carriole et passé une nuit à camper dehors, puis voyagé encore quelques heures le lendemain matin, nous arrivâmes enfin à la lisière extérieure de la forêt d’Azlaymia. Face à l’immense étendue boisée qui se déployait devant nous, nous descendîmes du véhicule et marchâmes encore une trentaine de minutes.

— Nous y voilà…

— Hmm. Ça me paraît adéquat.

Une petite colline se dressait devant nous, et sur son flanc s’ouvrait l’entrée d’une grotte. C’était un peu misérable, si bien qu’appeler ça un donjon relevait de la générosité. Mais c’était à peu près ce qu’il fallait pour entraîner de jeunes et nouveaux aventuriers. D’autres donjons et ruines abritaient quantité de monstres féroces et des pièges qui tuaient net.

L’idée de m’y aventurer ne me disait rien du tout… mais songer à ce danger m’aidait à comprendre qu’aventurier était vraiment un métier où l’on risquait sa peau pour gagner en renommée.

— Hier était vraiment agréable, remarquai-je d’un ton détaché. — Vous avez tous l’habitude de voyager comme ça.

— C-ce n’était rien ! N’en parlons pas ! répondit Porta en se ratatinant.

Les aventuriers devaient camper dehors en permanence.

Honnêtement, ça a l’air rude.

Mais cela faisait partie du quotidien. Les missions étaient souvent loin alors impossible en général de faire l’aller-retour dans la journée jusqu’à un donjon. À noter que les préparatifs de voyage étaient en principe laissés aux apprentis pour qu’ils prennent de l’expérience, donc Surena n’y avait pas participé. Personne ne m’ayant rien demandé, je n’avais pas aidé non plus.

Maintenant que j’y pense, même si ce donjon est relativement proche de la ville, partir en expédition sans connaissances de terrain est plutôt dangereux. Toutes mes excuses pour mon ignorance.

Par ailleurs, si les nouveaux n’avaient pas été capables de préparer un campement, nous aurions fait demi-tour sur-le-champ pour rentrer à Baltrain. Apparemment, ceux qui ne savaient pas estimer avec justesse le temps de trajet ni planifier leurs vivres et leurs haltes en conséquence n’avaient pas l’étoffe d’aventuriers. Sur ce point, cette équipe avait obtenu une note suffisante. Surena n’avait pas vraiment commenté leur performance, et nous avions passé une nuit de campement sans incident.

— Alors… je me prépare…

Nous nous regroupâmes devant la grotte. Celui qui venait d’élever la voix était le pisteur de l’équipe, Sarlikatz. Après avoir jeté un bref coup d’œil à l’intérieur, il posa la main sur le bracelet de son poignet gauche. Une faible lueur s’en échappa, et quelque chose me traversa soudainement l’esprit.

— Ce serait un artefact magique, par hasard ? demandai-je.

— Ah… Oui…, répondit-il timidement.

À première vue, il paraissait du genre peu communicatif, mais je savais comment m’y prendre avec ces gamins-là, il suffisait de ne pas trop les brusquer ni trop se rétracter. Agir naturellement suffisait à installer un échange. Sagesse de vieux, en somme.

Pas que j’aie matière à m’en vanter…

— Tu veux bien m’expliquer ce que ça fait ? demandai-je.

— Ah, oui… fit Sarlikatz en hochant la tête, puis il se plaça au milieu du groupe et leva un peu le bras gauche. — Euh… Ça brille quand des êtres vivants sont à proximité. Nous sommes cinq, moi compris, en ce moment… mais si autre chose s’approche, ça brillera plus fort…

— Je vois… Pratique pour un pisteur, hein ?

Sarlikatz avait fait de son mieux pour expliquer, même s’il avait été un peu maladroit. En bref, son bracelet était un détecteur. Si des êtres vivants, humains ou monstres notamment, se trouvaient à proximité, il brillait de plus en plus en fonction de la distance. Tant qu’il connaissait la luminosité de base pour nous cinq, il pouvait déterminer si autre chose approchait et se préparer… dans une certaine mesure, du moins.

La lueur du bracelet était aussi très faible, donc il y avait peu de risque qu’on nous repère, nos torches dans l’obscurité seraient bien plus voyantes.

Les artefacts magiques, c’est décidément pratique.

Je n’aurais sans doute jamais l’occasion d’en utiliser, mais j’avais un peu envie d’en avoir un. Je commençais à comprendre pourquoi Ficelle était si accro au point d’en collectionner.

— D…d’accord ! On y va ! cria Porta dans un élan d’énergie. — Sarlikatz ! On compte sur toi !

— D-d’accord… J-j’y vais…

Sur ce signal, l’équipe entra dans la grotte. Sarlikatz ouvrait la marche, suivi de Porta et de Needry. Surena et moi venions un peu en retrait.

En y repensant, Surena n’avait pas pris la parole depuis notre entrée dans la forêt d’Azlaymia.

Très probablement, elle n’était là que pour superviser, donc elle n’allait pas leur donner de conseils. Les trois débutants semblaient le savoir, car ils n’avaient pas cherché à lui parler. On leur avait sans doute dit de ne pas dépendre de leurs superviseurs.

Hmm, dans ce cas, ce n’était pas correct que je lance la conversation avec Sarlikatz. Désolé. Le vieux que je suis y réfléchira à deux fois.

Ainsi, sans échange particulier, notre groupe de cinq poursuivit sa progression. L’air de la grotte était frais et humide. Une légère puanteur traînait, mêlée à l’odeur caractéristique des lieux confinés.

— Les voilà…, murmurai-je.

— On dirait bien, chuchota Surena en retour. — Bon, s’ils n’étaient pas là, ça n’aurait aucun sens.

Elle n’avait pas tort. Nous étions là pour évaluer les capacités de combat de cette équipe novice, après tout.

— À quels types de monstres doit-on s’attendre ? demandai-je.

J’étais sûr que les nouveaux avaient été informés de leurs cibles avant tout cet exercice. Sinon, ils n’auraient pas pu monter un plan. Je me dis donc que je pouvais aborder le sujet.

— Principalement des gobelins, répondit Surena. — Aussi des chauves-souris géantes et des vers des cavernes. Suffisant pour voir ce qu’ils valent.

— Je vois.

Tout cela m’était familier. Les gobelins, c’était l’archétype du petit monstre de forêt ou de grotte. Pris isolément, un gobelin n’était pas bien dangereux, mais ils avaient tendance à pulluler. Sans une façon adaptée de gérer le nombre, l’équipe serait acculée à une lutte pénible.

Un adversaire parfait pour l’entraînement.

Les chauves-souris géantes et les vers des cavernes étaient exactement ce que leurs noms suggéraient, des chauves-souris et des vers anormalement gros.

Ils n’avaient pas de capacités particulières, et les affronter n’était pas plus compliqué que d’abattre une proie en chasse ordinaire. Il n’y avait pas si longtemps, j’en avais souvent chassé à Beaden. Cela me donnait presque un goût de nostalgie.

Super, je suis bien content de savoir m’y prendre avec ceux-là.

Je ne devais pas me relâcher pour autant. L’important, ici, n’était pas que je gagne, mais de sauver les jeunes si je les voyais perdre.

— Je les ai trouvés… prévint Sarlikatz depuis l’avant de l’équipe. — Plus loin dedans… Probablement en nombre !

— D…D’accord ! Needry !

— O…Oui !

Porta et Needry paraissaient tendus. Tous deux étaient armés d’épées courtes standard, qu’ils dégainèrent en se préparant au combat. Sarlikatz tira aussi la dague à sa ceinture.

Des voix criardes se répercutèrent depuis le fond de la grotte.

Ces sons ne pouvaient pas venir d’êtres humains…

Au bout du couloir obscur, la source du vacarme prit peu à peu forme. La chose était chétive, haute à peine à la moitié d’un enfant. Elle n’était pas bien musclée non plus. À force brute, n’importe quel adulte l’emporterait. Mais, contrairement à un humain, elle avait une peau d’un vert monstrueux, des canines qui lui saillaient des lèvres et des yeux reptiliens. De quoi empêcher quiconque de la prendre pour un enfant humain. Cette créature, l’archétype de tous les petits monstres, était un gobelin.

— Maître, je crois que vous le savez déjà, mais… chuchota Surena.

J’acquiesçai.

— Hm. Voyons de quoi sont faits les jeunes.

Je comprenais très bien. Aucune raison pour moi de tailler les gobelins en pièces.

— Ils sont… six !

— Trois contre six ! On y va, vous deux !

— O…Oui !

Les trois jeunes se galvanisèrent et firent face aux monstres. Dans cette grotte reculée, le rideau se levait, sans bruit, sur l’exercice pratique de ces apprentis aventuriers.

— Hyaaah !

— Gah !

La caverne jusque-là silencieuse trembla de grondements. Veillant à ce que sa lame n’accroche pas les parois, Porta abattit son épée avec soin et trancha net un gobelin en deux.

— Hmm, une belle taille.

L’observation m’échappa sans que j’y pense. Une bataille désespérée se livrait devant moi, et je devais rester en retrait, à regarder sans bouger. De quoi me rendre nerveux. Mais surveiller la nouvelle équipe était mon travail. Je ne pouvais pas me battre à leur place. Je choisis donc de me concentrer sur leur maniement d’armes.

— Il est bien conscient qu’il se bat dans une grotte, n’est-ce pas ? dit Surena.

Elle pensait visiblement comme moi. Je ne savais pas ce qu’on attendait en moyenne d’un aventurier de rang bronze, mais j’avais le sentiment que ce gamin, Porta, avait de bons instincts. L’épée courte était une arme très commune, comme l’épée longue. La qualité du tranchant faisait la qualité de la lame, mais, pour le reste, elles n’avaient rien de distinctif. Leur longueur et leur poids typiques convenaient à bien des styles, et elles pouvaient s’adapter avec souplesse à divers contextes de combat, raison pour laquelle tout le monde les utilisait, du débutant au vétéran. Cela dit, toute arme avait ses forces et ses faiblesses. Avec les épées longues et courtes, et, plus largement, avec tout ce qui avait une longue lame, il fallait se méfier en espace confiné.

Plafonds et parois gênaient.

— Ah !

— Gah… Ghk…

Un autre gobelin se glissa sur le côté de Porta, mais la dague de Sarlikatz y mit fin. Dans des couloirs étroits comme celui-ci, les armes d’estoc, dagues ou rapières, se maniaient bien plus facilement que les grandes armes de taille comme l’épée courte, l’épée longue ou l’épée large. Naturellement, une dague manquait de poids, et il était difficile de parer avec. De ce point de vue, Sarlikatz connaissait bien les propriétés de son arme. Il évitait l’affrontement frontal et se contentait d’exploiter les ouvertures de flanc.

— H…Hyaah ?!

— Gah ! Gyah !

Tiens, quand on parle du loup.

Sans doute paniquée, Needry avait balayé son épée courte dans un large arc et l’avait fait ricocher sur la paroi. Un gobelin, y voyant une belle occasion, arma sa massue pour frapper. Je doutais qu’un seul coup de son arme soit mortel, mais…

Est-ce à moi d’intervenir ?

— Needry ! cria Porta. — Sarlikatz, s’il te plaît !

— Mm !

Ah, je n’ai peut-être rien à faire, finalement…?

Après avoir achevé son deuxième gobelin, Porta avait vite repéré la mauvaise passe de Needry et avait appelé Sarlikatz à l’aide. Pour décrire la situation en gros, Porta et Needry retenaient les gobelins en tête, tandis que Sarlikatz bondissait entre eux pour soutenir où il fallait. Il restait trois gobelins. Porta en affrontait un, Needry un autre. Le dernier observa la situation un instant, puis se joignit à l’assaut contre Needry. C’était là que Sarlikatz devait s’employer, puisqu’il était le plus vif.

J’avais un peu l’impression d’un père regardant ses gamins grandir.

— Prends ça !

— Gyah ?!

L’un des gobelins leva son arme pour abattre sa massue sur Needry. Jugeant sans doute que sa dague ne suffirait pas à stopper l’élan du gobelin, Sarlikatz le chargea de l’épaule. Le coup soudain, venu de derrière, envoya la créature rouler au sol, sa massue encore brandie.

— N…Needry !

— O…Oui !

Profitant de l’ouverture, Needry abattit aussitôt un coup de grâce sur le gobelin à terre. Il n’en restait plus que deux. En force pure, les gobelins étaient inférieurs aux humains. Ayant perdu l’avantage du nombre, la victoire des jeunes ne faisait plus de doute.

À condition, bien sûr, qu’ils ne s’enflamment pas et ne se relâchent pas. Honnêtement, ils ne me semblaient pas du genre à commettre ce genre d’erreur.

— On dirait que c’est fini. Comment les as-tu trouvés, Surena ? demandai-je.

— Une bonne prestation pour des bronzes. Porta, en particulier, est prometteur.

— Oui. Je trouve qu’il bouge bien, moi aussi.

Nous échangions nos impressions tandis que nous regardions le trio finir les deux derniers gobelins. Après sa bourde, Needry était désormais bien concentrée et découpait son gobelin avec énergie.

Oui, l’enthousiasme, c’est bien.

— F…Fini… On continue.

Même si le combat n’avait pas été facile pour eux, tous trois avaient abattu six gobelins sans réelle blessure. Fidèle à son rôle de pisteur, Sarlikatz s’assura que tous les gobelins étaient morts, puis annonça la fin de l’affrontement. Pourtant, ce n’était que la première rencontre de leur programme d’entraînement. La mission consistait à neutraliser toutes les menaces du donjon.

À vrai dire, c’était moins un donjon qu’une simple grotte, mais l’idée était là.

Nous nous remîmes en marche. Une question me trottait en tête depuis un moment. Je me décidai à la poser.

— Dis, Surena, on utilise souvent cet endroit ?

Que ce donjon soit une ruine historique aux effets magiques, passe encore, mais, quoi que j’en dise, ce n’était qu’une grotte ordinaire. Et s’il avait déjà servi à entraîner des aventuriers, les monstres auraient dû être éradiqués. Ce n’était pas le cas. Avaient-ils envoyé des débutants dans une grotte encore inexplorée ?

— À cause de l’environnement, de petits monstres reviennent habiter la grotte même après une extermination, expliqua Surena. — Il y a d’autres endroits comme celui-ci dans les environs. Nous les utilisons tour à tour, à intervalles fixes, pour entraîner les nouveaux.

— Je vois…

Cela se tenait. Pour le dire gentiment, la forêt d’Azlaymia et d’autres petits donjons servaient de terrains d’entraînement. Même en connaissant le nombre et les types de monstres sur place, la Guilde devait garder son autorité si elle voulait les réutiliser encore et encore. C’était le genre de chose que je n’aurais jamais envisagé en vivant au fin fond de Beaden. Agiter une épée dans une salle d’armes ne donnait à personne l’expérience du terrain. Mais on ne pouvait pas non plus lâcher au front des « bleus-becs » qui ignoraient le béaba du métier. Cela ne ferait qu’augmenter pour rien le nombre de morts. Leur réponse était donc la suivante : envoyer des débutants encadrés dans des zones où de petits monstres pouvaient facilement nicher.

Ce degré d’ingéniosité allait bien à la Guilde des Aventuriers.

Après l’escarmouche initiale, l’équipe progressa dans la grotte en nettoyant tous les monstres. Au total, ils éliminèrent douze gobelins, quatre chauves-souris géantes et deux vers des cavernes. Ils atteignirent finalement le fond de la grotte, ce qui marqua la fin sans heurts de leur conquête d’entraînement.

— Bon, je suppose qu’il ne nous reste plus qu’à rentrer, dis-je. — Heureusement que nous n’avons pas eu à intervenir.

— En effet… approuva Surena. — C’est à fêter.

Même si je ne m’attendais pas à perdre face à un simple gobelin, se battre en protégeant quelqu’un, ça nous ronge les nerfs. C’était une sensation qu’aucun entraînement ne pouvait simuler, et que je ne tenais pas à revivre… si possible.

En me tournant de nouveau vers Surena, je remarquai qu’elle semblait plongée dans ses pensées.

En y repensant, elle était comme ça depuis un moment.

Elle n’était pas distraite à proprement parler, mais je sentais son attention partagée.

— Surena ? Quelque chose ne va pas ? demandai-je.

— C’est juste que… il y en avait clairement trop peu.

— Que veux-tu dire ?

— Cet endroit n’a pas été utilisé depuis un moment, murmura-t-elle en pesant ses mots. — Il y avait peu de gobelins dans la grotte, et nous n’avons pas été attaqués une seule fois après être entrés dans la fôret d’Azlaymia… Normalement, il devrait y avoir plus de monstres, de bêtes sauvages et autres.

— Hmm…

Elle n’avait pas tort. Dans une forêt de cette taille, et une grotte qui s’y enfonçait si bien, il aurait dû y avoir un peu plus de monstres que ça. Je n’en connaissais pas la raison, inutile d’y cogiter. Je ne pouvais qu’en conclure qu’il y en avait moins, cette fois.

— Demoiselle Lysandra ! Sieur Gardenant ! La sortie !

— Oui, oui, j’ai compris. On arrive.

Sans doute excité d’avoir terminé l’exercice sans encombre, Porta nous montra la sortie de la grotte avec entrain. À l’approche du dehors, une brise fraîche me frôla la joue. C’était agréable après tout ce temps passé dans cette grotte humide. Porta se précipita pour sortir le premier, puis s’étira nonchalamment.

Il était encore en plein milieu de la journée, alors je me dis que nous pourrions rentrer tranquillem…

Une minute… Pourquoi fait-il si sombre dehors ?

Mon horloge interne me disait qu’il était trop tôt pour le coucher du soleil. Et le ciel était dégagé.  Même avec tous les arbres de la forêt, il faisait bien trop sombre. Le vent aussi avait quelque chose d’irrégulier. Mes cinq sens me soufflaient qu’un rien clochait.

Là ! Quelque chose est au-dessus de nous !

— Porta ! À terre ! — hurlai-je en me ruant vers lui.

Surprise par ma voix, Surena se tourna vers moi. Je ne savais pas pourquoi, mais une large ombre s’était abattue sur l’entrée sombre de la grotte. Soudain, quelque chose, dehors, envoya Porta valser. Il disparut de mon champ de vision en un instant.

— Porta ! — criai-je de nouveau.

La créature dont j’avais entrevu la silhouette ne pouvait décemment pas être qualifiée de « petit monstre ». Sa vitesse non plus n’avait rien d’une plaisanterie. Je priai pour que Porta ne soit pas mort.

— Vous, vous restez dans la grotte ! — ordonna Surena à Needry et Sarlikatz.

Ayant vu la même chose que moi, elle s’élança à mes côtés.

L’entrée était là, à portée. Nous serions dehors dans une seconde. Les deux jeunes restants n’avaient visiblement aucune idée de ce qui se passait, l’un était sous le choc, l’autre simplement hébété.

Je ne m’y attendais pas non plus, pour que ce soit clair !

Enfin, demander à de nouveaux aventuriers de réagir correctement à une anomalie pareille aurait été excessif.

Normalement, Sarlikatz aurait dû rester attentif à toute lecture anormale de son bracelet, même une fois la mission terminée. Mais, après avoir atteint le fond de la grotte, il avait sans doute baissé sa garde. C’était compréhensible. Il avait beau être plus âgé que Porta et Needry, il n’était qu’un rang argent. Qu’il ait prévu et préparé une situation pareille eût été plus étrange.

— Gh !

Bondissant hors de l’abri dans la verdure luxuriante, je me trouvai face à un unique grand monstre qui m’attendait. Il avait des membres puissants et des ailes magnifiques. En comptant la queue, il mesurait cinq ou six mètres. Avec de tels attributs, un seul monstre me venait à l’esprit.

— Griffon !

Le nom m’échappa sans réfléchir. Un griffon était classé parmi les grands monstres volants. Il ne possédait pas de capacité spéciale, mais alliait puissance et agilité, des membres redoutables et un bec solide. Cela suffisait amplement à menacer des humains.

Apparemment, ils peuplaient surtout les régions montagneuses. Je n’avais jamais entendu parler d’un spécimen apparaissant au cœur d’une forêt comme celle-ci. En outre, les griffons étaient censés avoir une fourrure blanche, et celui-ci arborait un rouge profond. Peut-être était-ce un peu malpoli à mentionner, mais il me rappelait la chevelure flamboyante de Surena. Je n’avais jamais entendu parler, encore moins vu, un griffon comme celui-là.

— Graaaaaah !

Le griffon rouge ouvrit grand la gueule et hurla. Il avait perçu une nouvelle menace… ou peut-être une nouvelle proie. À l’instant suivant, le vent enveloppa son corps et se mit à tournoyer autour de lui.

— Ouh ?!

Je parai la charge soudaine par réflexe, opposant ma lame au bec qui fondait sur moi, et me dérobai au choc d’un coup de poignet.

Merde, c’était moins une ! Il est sacrément rapide pour sa taille !

Je n’aurais pas pu bloquer si mon épée avait été au fourreau. Me prendre ce coup m’aurait envoyé voler. Je n’avais donc eu d’autre choix que d’écarter l’assaut avec la pointe de ma lame.

Mes mains n’étaient déjà plus que douleur après un tel coup. Même si je continuais d’encaisser, rien ne disait combien de temps mon corps et mon arme tiendraient.

— Ah oui, Porta !

Après avoir esquivé l’attaque du griffon, je jetai un coup d’œil. Porta, projeté à une dizaine de mètres, gisait contre un arbre. Je le vis remuer très légèrement.

Bien. Il n’est pas mort. Mais si on le laisse là, rien ne dit qu’il survivra.

— Maître ! Ce n’est pas un griffon ordinaire ! C’est un monstre nommé ! Zeno Grable ! — cria Surena.

— Un monstre nommé ?! hurlai-je, sans quitter le griffon des yeux.

Sérieusement ? Je suis à peu près sûr que ça dépasse très largement mes compétences.

J’avais déjà entendu des rumeurs sur ce genre de monstres. Normalement, on les appelait par le nom de leur espèce. Des gobelins restaient des gobelins, et des griffons restaient des griffons. Cependant, peut-être à cause d’une mutation ou autre, il arrivait parfois qu’un spécimen apparaisse très au-dessus de la norme de son espèce. En général, ils étaient tous plus forts et plus grands que les autres et on les traitait donc à part en leur donnant un nom. Des organisations comme les Ordres de chevalerie ou la Guilde des Aventuriers décidaient de ces noms, attirant l’attention sur le danger et approuvant l’élimination de la bête.

En somme, le monstre sous mes yeux, c’était du très gros gibier. Putain, j’ai vraiment envie de rentrer chez moi, là…

— Grrr !

Le griffon rouge, Zeno Grable, gronda d’un ton menaçant. Ne pas m’avoir achevé sur sa ruée l’avait apparemment mis en rage.

Ne t’énerve pas. Des petits humains comme moi s’entraînent toute leur vie pour pouvoir tenir tête aux gros comme toi.

Cela dit, un truc de cette taille-là dépassait un peu mes prévisions.

— Voilà pourquoi il y a si peu de petits monstres dans le coin ! lâcha Surena en armant ses lames jumelles.

S’enfuir allait être sérieusement difficile, à présent. Il était évident que Zeno Grable avait plus de mobilité que nous.

En plus il nous faudrait désormais transporter Porta, grièvement blessé, ce qui nous ralentirait encore.

Dans ces conditions, je doute que nous puissions nous échapper.

Cela dit, ce n’était pas non plus un adversaire que nous pourrions abattre vite. À en juger par sa taille, il n’allait pas s’effondrer après quelques entailles. Il allait falloir le taillader durant un bon moment. Même à vue d’œil, sa fourrure et ses membres paraissaient solides. Une lame ordinaire ferait-elle seulement couler le sang ?

Nous n’avions pas de temps à perdre. À ce rythme, Porta allait mourir. Impossible de compter sur Needry et Sarlikatz ici, car ce sont des débutant. Il reviendrait donc à Surena et à moi d’abattre cette chose.

Un silence étrange enveloppa les lieux. L’épée en garde, j’appelai Surena :

— Tu as des potions ?

Il fallait que quelqu’un retienne Zeno Grable et nous achète le temps de récupérer Porta et de le soigner. Ce rôle reviendrait naturellement à Surena ou à moi. Une fois Porta en sécurité, nous pourrions décider de combattre ou de fuir. C’était sans doute notre meilleur plan.

— Oui, répondit Surena. — Deux, raffinées par la magie.

Super. C’est digne d’un rang noir ça.

Elle avait apporté les potions les plus efficaces qui soient. À moins que la situation ne tourne vraiment mal, elles suffiraient à garder Porta en vie.

Je ne quittai pas Zeno Grable des yeux, car j’étais certain qu’il attaquerait au moindre faux mouvement. Vu nos capacités respectives, le plus logique était qu’elle fasse gagner du temps pendant que j’allais chercher Porta.

Je tendis la paume vers Surena.

— D’accord. Alors, va…

— Ah ! Compris ! Je vous laisse gérer !

Je savais qu’elle saisirait.  Je n’avais même pas besoin de demander la potion.

Quelque chose frappa aussitôt ma main gauche, et un beau claquement résonna dans la forêt.

Hm ? Quoi ? Un « tope-là » ?! Et la potion ?!

— Je sauve Porta ! Maître, gardez l’attention de Zeno Grable !

Pas du tout ! Pas ça que je te disais ! C’est l’inverse ! Tu as tout mélangé ! En quoi j’ai signé pour ça, bon sang ?! Quelle communication foireuse !!

— Graaaaah !

Pour une raison quelconque, Zeno Grable n’accorda pas à Surena le moindre regard alors qu’elle partait en courant vers Porta. Il se focalisa uniquement sur moi, décida que j’étais sa cible principale, et se prépara à charger de nouveau.

— Bordel !

Juste sous mes yeux, le corps énorme de Zeno Grable se rua sur moi.

Charge frontale. Griffe droite levée. Rapide. Et sans doute lourde. Si je m’approche, elle m’écrase. Parade sur le côté. Riposte en taille montante. Bonne touche, mais… Je sens la dureté de la peau à travers mon épée longue.

— Grah !

— Bordel ! C’est vraiment dur !

Malgré une belle frappe, mon coup s’avéra parfaitement vain. Il n’avait pas rebondi, mais il n’avait fait que des dégâts superficiels. À ce stade, trois options : utiliser une épée plus affûtée et plus lourde pour entamer la chair, prendre de l’élan, puis donner tout dans une charge, ou viser ce que je ne pouvais que supposer être ses points vitaux. Ce serait rude, quelle que soit la voie.

— C’est un peu trop pour un vieux, tout ça !

Une minute, c’était mon estimation basse du temps qu’il faudrait à Surena pour secourir Porta et lui prodiguer les premiers soins. Si ç’avait été quelqu’un d’autre, j’aurais tablé sur deux ou trois minutes. Donc, pendant cette minute, je devais affronter Zeno Grable seul.

— Graaaaah !

Ayant échoué à abattre sa proie en une frappe, et même en deux, Zeno Grable rugit d’irritation et de colère, prêt à attaquer encore. Impossible même d’imaginer combien de coups il me faudrait pour le faire tomber.

Malheureusement, un seul de ses coups suffirait à m’achever. Un vrai numéro d’équilibriste.

— Hmph !  

Je fis un bond en arrière pour esquiver les griffes qui balayaient sur le côté, tout en tailladant sa patte avant au passage. Mais même cela n’égratigna presque pas le griffon. On aurait dit que ses membres étaient encore plus robustes que son corps.

Bon, lui trancher une patte pour réduire ses capacités de combat n’était visiblement pas une option.

— Bon, le point faible classique, c’est la gueule !

En me repliant un peu, j’analysai la situation. Je n’étais encore qu’à quelques mètres de Zeno Grable, et la bête pouvait combler cette distance d’un éclair. La gueule restait clairement ma meilleure option, surtout la bouche ou les yeux. À en juger par mes entailles précédentes, le reste du corps était trop dur. Les ailes paraissaient tentantes aussi, mais l’adversaire était franchement trop grand, et ses ailes se trouvaient bien souvent hors de ma portée.

— Porta ! Tiens bon !

Je jetai un œil. Surena avait rejoint Porta. Elle sortit une potion de sa poche et l’aspergea généreusement. La situation s’annonçait mal. Même si Surena pouvait revenir au combat, fuir tout en portant Porta et en guidant les deux autres bleus était sans doute exclu. Dans ce cas, notre seule chance de survie était d’en finir avec Zeno Grable ici… ou, tout du moins, de le mettre hors d’état de nuire.

Bon sang ! Pourquoi en est-on arrivé là ?

J’aurais bien aimé détaler jusqu’à la capitale en pleurant tout le long, mais je n’en avais pas le droit. La vie des trois jeunes aventuriers derrière moi était en jeu. Je couvrirais de honte tous les bretteurs si je les abandonnais pour me sauver.

Je n’étais qu’un vieux bonhomme banal, mais pas au point de piétiner ma fierté d’épéiste par peur pour ma peau. Je ne pouvais pas me permettre de perdre la face devant mon ancienne disciple non plus.

— Alors, pas le choix : il faut le faire !

Je me galvanisai et me ruai vers Zeno Grable.

— Graaaah !

— Hmph !

Il tenta de m’intercepter d’un coup de griffe, que j’esquivai puis parai de mon épée. Je ne gagnerais pas à la loyale. L’écart de masse musculaire entre un humain et un tel monstre était bien trop grand. Il me fallait donc user de ma lame pour dévier sa force, briser l’angle de ses attaques, puis contre-attaquer en me retirant aussitôt. Même se défendre, ici, sortait complètement des clous.

— Si seulement c’était un simple assaut ! Je pourrais m’arrêter après une touche !

Après avoir évité l’attaque de Zeno Grable, je tranchai son flanc. Il fallait bouger sans cesse les jambes, donc je ne pouvais pas y mettre tout mon poids. Je ne devais pas m’attendre à infliger de gros dégâts, mais l’entaille suffisait à attirer son attention. Pour le griffon, j’étais une mouche agaçante qui lui bourdonnait autour.

Si je tenais le rythme, Surena finirait par me rejoindre pour l’abattre. Cependant, tant qu’elle n’aurait pas terminé de soigner Porta, ma priorité restait d’attirer Zeno Grable sur moi. Je devais encaisser et tenir.

— Grrrr !

Zeno Grable ne paraissait pas avoir subi le moindre dégât. Je l’avais tailladé à de multiples reprises, et pas une goutte de sang n’était visible. Pas fameux, pour un épéiste…

— Grrr !

— Shah !

Charge imminente. J’esquive. Coup de griffe. J’esquive. Assaut, j’esquive, assaut, j’esquive, assaut, j’esquive, entaille, mais coup vain, assaut, j’esquive.

Hmm. Même si on lui avait donné un nom, cela restait au fond un griffon. Ses attaques principales : charge, coups de griffes et de bec. La vitesse et la force de ses frappes n’étaient pas à prendre à la légère, mais rien d’extraordinaire non plus. À ce rythme, je pouvais peut-être tenir jusqu’à l’arrivée de Surena.

N’empêche, à force de parades et de contre-attaques, j’avais les mains engourdies de douleur, les bras en plomb, et le dos me lançait.

Vieillir, quelle plaie !

Quoi qu’il en soit, je ne pouvais pas me permettre la moindre négligence face à cet adversaire. Oui, il était grand, rapide, avec une fourrure de couleur étrange… mais ce n’était pas suffisant pour être une créature nommée.

Il y avait autre chose là-dessous.

Et encaisser une seule attaque me signerait l’arrêt de mort, donc interdiction de me relâcher. Sa peau était dure, de surcroît. Je n’avais pas l’impression d’avoir la moindre chance.

— Graoooooh !

— Oh ?

Ayant bien identifié la mouche importune, Zeno Grable rugit d’agacement. Mon oreille s’étant accordée à son cri, quelque chose capta soudain mon regard : la queue de Zeno Grable venait d’entrer au bord de mon champ de vision, fouettant l’air avec nervosité.

Si je m’y prends bien, je peux peut-être lui trancher ça ?

Une mince lueur d’espoir germa en moi. Peut-être que je pourrais venir à bout de ce monstre anormalement grand, finalement.

— Graaaah !

— Ouh !

Oups, pas le temps de rêvasser.

Ayant changé d’attitude, Zeno Grable repartit à la charge.

— Shah !

Il fonça tête la première, ce qui me donna l’occasion de lui entailler la gueule. J’avais cru pouvoir le découper, mais raté. Même en synchronisant ma taille avec sa charge, il était trop rapide et je ne parvenais pas à aligner correctement la pointe de mon épée. Bon, ce n’était pas impossible, mais si je tentais le coup, on se rentrait dedans de plein fouet. Autrement dit, je me ferais éjecter.

Difficile d’infliger un coup décisif sans le stopper un instant. Pas que j’aie des arrière-pensées… mais il fallait bien que je fasse un peu étalage de mon savoir-faire.

— Prends ça !

Évitant une nouvelle embardée, j’abattis mon épée longue. Je me glissai derrière Zeno Grable et pivotai, utilisant la force centrifuge pour porter une taille. C’était au jugé, mais vu la distance et le timing, j’étais presque sûr de mon affaire.

Ressens un truc, ordure !

— Graaaah ?!

— Un bon coup !

Je sentis ma lame s’enfoncer dans la longue queue de Zeno Grable. Hélas, pas de section nette, mais la blessure n’était pas superficielle non plus. Du sang goutta au sol depuis la plaie.

— Graaaaah !

Zeno Grable rugit plus fort que jamais.

On dirait qu’il a craqué.

La plupart des bêtes sauvages et des monstres avaient tendance à devenir fous quand on les blessait, donc s’il y avait une ouverture, le mieux restait de les faucher d’un seul coup. Et si on ne pouvait pas… détaler à toutes jambes. À vouloir tuer un monstre fort à coups de petites entailles successives, on s’exposait très souvent à une contre-attaque brutale.

— Gaaaah !

— Ouh !

Sitôt son rugissement de colère poussé, Zeno Gable cracha une boule de feu de sa gueule immense.

Je m’en doutais ! Je me disais bien qu’il gardait un truc en réserve !

Après tout, c’était bel et bien un monstre nommé, donc logique qu’il ait un atout caché. Mon instinct avait visé juste. Et précisément parce que j’avais gardé cette éventualité dans un coin de ma tête, je parvins à esquiver cette attaque soudaine, à longue portée. De plus, après m’être mesuré à la magie de Lucy, l’idée d’une attaque de ce genre m’était venue. L’expérience, c’est vital. Même si je n’avais aucune envie de remercier Lucy pour ça…

— Graaaaah !

Tandis que j’évitais la boule de feu, Zeno Grable rugit encore. Il ne semblait pas prêt à charger, ce qui piqua ma curiosité.

— Hm ?!

Soudain, une fissure s’ouvrit à la surface du sol de la forêt d’Azlaymia. La terre se mit à fondre, et la source d’incandescence monta peu à peu depuis les profondeurs.

— Attends ! Quoi ?!

C’est quoi ce bordel ?! Qu’est-ce que c’est que ça ?! Encore un atout secret ?! Personne ne m’a parlé de ça !

Même en paniquant, je vis le sol autour de Zeno Grable s’effriter peu à peu. J’ignorais jusqu’où portait cette attaque, mais au moins, tout ce qui se trouvait à proximité de l’entrée de la grotte était sans doute cuit. C’était moins une.

Je fais quoi ?

Zeno Grable ne bougeait pas. Apparemment, lancer une attaque de cette ampleur entravait ses mouvements, et c’était toujours ça de pris. N’empêche, la situation était bien pourrie. Si je restais planté là, le sol finirait par m’engloutir et me tuer. Si je fuyais, Needry et Sarlikatz s’en sortiraient peut-être, mais Porta, lui, n’y survivrait certainement pas. Ou… peut-être même pas eux ? Le sol autour de la grotte montrait déjà des signes de changement . La situation devenait risquée pour tout le monde. Plus le temps d’hésiter.

D’un coup d’œil de côté, je ne vis Surena nulle part. Je ne voyais pas Porta non plus. J’espérai qu’elle avait fini de le tirer de là.

— Graaaaaaaah !

— Tu pourrais pas arrêter, non ? … Non, hein. Merde !

Zeno Grable rugit à nouveau. Je n’avais vraiment plus de temps. Il fallait que je m’y prépare. Fuir était hors de question, et si ça avait été possible, je l’aurais fait depuis le début. À quoi bon continuer à me torturer à choisir entre le vaincre ou me sauver. Il fallait agir, d’une manière ou d’une autre. Le sol vibrait sous mes pieds, et il ne tarderait pas à se dérober.

— Gh !

L’ennemi se tenait juste devant moi, la gueule grande ouverte. Et il ne bougeait plus. Si je devais m’approcher, c’était maintenant.

— Shaaah !

Parfois, penser gênait la vitesse. Alors je balayai toute considération d’esquive et fonçai droit sur Zeno Grable. Je tendis mon épée longue devant moi et la plantai dans la gueule béante de ce monstre infernal.

— Crève, saloperie !

— Gaaaaaah !

Je sentis ma lame percer quelque chose de mou… mais ce n’était toujours pas suffisant. Je n’avais pas réussi à porter le coup de grâce. À ce train-là, il me fallait enchaîner, rassembler jusqu’à la dernière once de force pour déverser une rafale de…

— H-Hein ?

Mes bras refusèrent d’obéir, pas un centimètre.

J’arrive pas à retirer mon épée ?! Merde ! Merde ! Je fais quoi ?!

Le sol ne s’effondrait plus, mais c’était vraiment mauvais !

— Grrr… Gaaaah !

— Oh merde !

Profitant de ma confusion, Zeno Grable passa à l’action avant moi. L’une de ses pattes avant, épaisse comme mon torse, se dressa haut, très haut dans les airs. Heureusement, la bête bougeait bien plus lentement qu’auparavant. Je n’étais pas parvenu à la tuer, mais je lui avais infligé de lourds dégâts. Pourtant, même ralentie, sa masse suffisait à m’écraser sur-le-champ.

— Bordel ! J’arrive pas à la sortir !

Mon épée longue resta plantée, inflexible, tandis que je m’échinais à la tirer. J’essayai de forcer vers le haut ou le bas plutôt que droit en arrière, mais je ne la sentis pas bouger d’un millimètre. Zeno Grable devait contracter ses muscles pour la bloquer.

— Ah…

Zeno Grable leva sa patte avant droite aussi haut que possible avant de l’abattre. Je ne pus que la regarder, hébété, comme si le griffon cherchait simplement à écraser un insecte gênant.

Bien joué… Fin de partie pour moi.

— Tu as bien foutu le bazar, mon salaud.

L’instant d’après, une voix basse, mais limpide résonna dans l’air. Auréolée d’une soif de sang glaciale, le regard en feu, la Double Lame Dragon entra en scène !

 

— Graaaaaaah !

Cloué sur place, je la vis entrer dans mon champ de vision, une rang noir, la plus forte des Aventuriers, ma collègue pour cette sortie d’entraînement.

— Surena !

Surena Lysandra bondit au-dessus de Zeno Grable et enfonça ses deux épées dans ses yeux.

J’ignorais comment elle avait pris position au-dessus de lui, mais, tandis qu’elle dégringolait, ses lames trouvèrent leurs cibles, s’enfonçant profond dans les orbites. Aussitôt, la sensation changea dans mes mains, et je sentis que je pouvais dégager mon épée longue.

— G-Grrr… Gah !

— Quelle ténacité !

Même avec une épée dans la gueule et deux dans les yeux, Zeno Grable vivait encore. Autant arracher ma lame et porter le coup final.

— Hyaaaah !

Cependant, avant que je n’agisse, Surena vrilla son corps, ses larges lames toujours fichées dans les yeux de Zeno Grable, et utilisa la force centrifuge pour trancher sa tête à l’horizontale. Des vibrations coururent jusqu’à la garde de mon épée. Je sentis qu’elle avait déchiré chair, os, et tout ce qu’il y avait à traverser. Sa force et sa technique impressionnaient.

Les rangs noir, c’est un autre monde…

Même avec un placement de lame identique au sien, je doutais de pouvoir si bien engager poids et puissance dans une frappe de suivi. Une fois encore, je pris de plein fouet la force de Surena.

Honnêtement, est-ce que j’avais seulement été utile, dans ce combat ?

— Pfiou…

L’impact de l’estoc de Surena permit à mon épée longue d’être arrachée. La poignée encore en main, je m’assis malgré moi et laissai échapper un énorme soupir. Je transpirais à grosses gouttes.

Si l’attaque de Surena était arrivée une seconde plus tard, je serais probablement mort à l’heure qu’il est.

C’était la première fois depuis bien longtemps que je frôlais vraiment la mort.

Je jetai un nouveau regard à Zeno Grable. Des épées avaient été enfoncées profondément dans ses deux orbites, puis ces mêmes lames avaient fendu son crâne. Même un monstre nommé n’échappait pas à la mort après ça. Accessoirement, le sol autour de nous était dans un piteux état.

Comme nous avions interrompu l’effondrement en cours de route par la force, la terre s’était affaissée çà et là en taches aléatoires autour de nous.

Surena rengaina ses deux épées.

— J’ai pu grimper aisément au-dessus de lui parce que vous nous avez gagné du temps, Maître. Merci beaucoup.

— Non, non, pas la peine de me remercier. Je n’ai pas pu le vaincre.

Honnêtement, c’était plutôt à moi de la remercier. Tout s’était bien passé jusqu’au moment où j’avais enfoncé mon épée dans sa gueule… mais j’avais réellement frôlé la mort.

— Hm ?

Au moment où je voulus rengainer mon épée, je me rendis compte que le poids dans ma main me semblait étrangement léger. L’équilibre n’y était plus.

— Aaah…

Elle avait cassé, nette. Ma longue épée avait perdu toute la moitié de la lame jusqu’à la pointe. C’était logique. Elle s’était rompue à l’intérieur de Zeno Grable, d’où le changement de sensation et le fait que j’aie pu la retirer.

— P-Pardonnez-moi, Maître ! s’écria Surena. — Elle a dû se prendre dans mon attaque !

Je secouai la tête.

— Ça va. Pas besoin de t’excuser. Tu as fait ce qu’il fallait sur le moment.

Mon épée avait sans doute cédé sous la force des lames jumelles larges de Surena. Ma lame n’était pas de mauvaise qualité, mais ce n’était pas une lame d’exception. Juste une épée longue tout ce qu’il y a de plus ordinaire. En revanche, les armes de Surena étaient manifestement très affûtées. Avec la puissance qu’elle y avait mise, rien d’étonnant à ce que la mienne ait cassé.

— Ne t’en fais pas pour mon épée. Plus important, comment va Porta ?

Je détournai le regard de la bouillie dégoulinante qui tenait lieu de visage à Zeno Grable pour le tourner vers la grotte. Needry et Sarlikatz nous fixaient, sidérés. Plus loin à l’intérieur, j’aperçus Porta allongé au sol.

— Il n’est pas en danger de mort, répondit Surena. — Il ne reste qu’à le ramener et le stabiliser. Il devrait s’en remettre.

— Parfait. Je ne peux pas en demander plus.

Être aventurier allait toujours de pair avec des risques, et l’idéal était de rentrer vivant. C’était, du moins, ce que je pensais, même si je n’étais pas un aventurier. Personne ne troquerait sa vie contre du prestige. Affronter des dangers inédits, fouler des terres inconnues, puis revenir vivant, voilà l’essentiel. En ce sens, cette expédition avait été désastreuse pour nos trois novices, mais aussi un coup de chance.

— Quoi qu’il en soit, on est tirés d’affaire. Merci, Surena.

Sérieusement, j’étais heureux que Surena soit avec nous. Seul, je n’aurais pas gagné. Pour dire les choses crûment, je serais mort. Et si j’avais perdu, les trois autres auraient été tués eux aussi. Ces gamins avaient encore de l’avenir devant eux, et le simple fait d’avoir réussi à les protéger me paraissait déjà une récompense en soi.

— Il n’y a pas de quoi, dit Surena.

Sa détermination brûlait dans son regard quand elle força les mots suivants.

— Plus important, votre épée…

— Oublie ça. C’est ici que mon épée reposera. Contentons-nous de ça.

Allez savoir pourquoi, mais cela lui pesait beaucoup. Elle n’avait pas à s’en faire autant. Je mentirais en disant que je n’avais aucun attachement à cette chose… mais elle n’avait rien de spécial.

— S…Sieur Gardenant ! Demoiselle Lysandra !

Jugeant le danger passé, Needry sortit de la grotte en courant vers nous. Sarlikatz hissa Porta et se mit lui aussi en marche.

Il ne peut pas marcher par lui-même, on ne peut pas le laisser là.

— Needry. Content de vous voir entiers, dis-je.

— O…Oui ! Euh, merci… beaucoup ! répondit-elle, incapable d’arrêter de trembler.

— Ha ha ha, dis-je en riant. — De rien.

Je ne les asvais pas protégés pour obtenir des remerciements, mais l’appréciation faisait plaisir. Cela dit, c’était Surena qui s’était donnée à fond, pas moi. Quoi qu’il en soit, il valait mieux qu’ils cessent de se crisper. Impossible de savoir quand le sol finirait d’achever son effondrement, et ils étaient sûrement à bout nerveusement. Il fallait rentrer à Baltrain au plus vite.

— Bon, on y va ? Surena ?

Alors que j’allais proposer de quitter la forêt d’Azlaymia, Surena se mit à fouiller le cadavre de Zeno Grable.

— C’est un monstre nommé, il nous faut donc rapporter une preuve qui l’identifie, expliqua-t-elle. — De la fourrure… et une griffe devraient suffire.

— Je vois.

Maintenant qu’elle le disait, c’était logique. La Guilde des Aventuriers avait pris la peine de désigner Zeno Grable comme une cible spéciale. Ils ne pouvaient pas se contenter d’un témoignage oral affirmant que le monstre avait été occis.

— Hmpf !

D’une brève expiration, Surena abattit sa lame à la base d’une des griffes de Zeno Grable. Après un craquement sec, la griffe tomba au sol, tranchée à la racine de ce qui devait être un doigt.

— C’est assez dur…, commenta Surena. — Ça fera un bon matériau.

— Hmm, vraiment ?

Je n’en avais entendu que des rumeurs, mais certains aventuriers utilisaient, paraît-il des matériaux prélevés sur les monstres abattus pour se forger leurs armes. Je n’avais à peu près rien à voir avec cette façon de vivre, et mon épée était faite de minerais ordinaires. La voilà pourtant qui venait de périr.

Hmm, ne pas avoir d’épée à la ceinture me rend nerveux. Il faudra que j’en achète une nouvelle une fois de retour à Baltrain. Peut-être que je passerai chez ce forgeron où Allucia m’a emmené, ou quelque chose du genre.

— Ce serait peut-être une bonne idée d’utiliser la griffe de Zeno Grable pour vous forger une nouvelle épée, Maître, suggéra Surena.

— Non, non, c’est pour toi, répondis-je en déclinant poliment. — Je passe.

Je ne l’avais pas vaincu moi-même. En plus, j’avais l’impression qu’on obtiendrait une arme absurde de cette façon, alors je refusai. Une épée toute simple me suffisait. Comment forger une épée à partir d’une griffe, d’ailleurs ? En faire une lance aurait bien plus de sens.

— Vraiment… ? marmonna Surena. — Alors, on rentre ? Maître, une fois de retour à Baltrain, nous devrons déclarer que le monstre nommé a été abattu. Pourriez-vous m’accompagner pour ça ?

— Bien sûr, ça ne me dérange pas.

De toute façon, il fallait aussi déclarer que les bleus avaient achevé leur entraînement. Cela ne semblait pas devoir prendre beaucoup de temps.

— Héhé, c’est votre retour triomphal ! dit Surena. — J’en suis fière aussi.

— Ça suffit. C’est toi qui l’as achevé.

La gueule béante du griffon, mon coup d’estoc inconsidéré… Si j’avais réussi à lui infliger des dégâts aussi importants, c’était uniquement grâce à la chance. En revanche, il ne faisait aucun doute que c’était Surena qui avait porté le coup décisif.

Les choses se seraient probablement passées plus simplement si j’étais allé secourir Porta pendant qu’elle affrontait Zeno Grable.

Cela dit, nous avions fini par le vaincre, alors ça n’avait sans doute plus grande importance. Personne n’était mort, et je n’en demandais pas davantage.

Nous étions passés tout près de la catastrophe…

Un seul faux pas, et j’y restais.

— Bon, on rentre à Baltrain ?

— Oui !

Et ainsi, après un trajet chahuté et éprouvant, le rideau tomba sur l’entraînement pratique des nouveaux aventuriers.

 

 

Nous reprîmes le sentier par lequel nous étions venus au donjon et sortîmes de la forêt d’Azlaymia. Par chance, notre carriole se trouvait là où nous l’avions laissée. Nous roulâmes un moment, montâmes le camp pour la nuit, et, après encore quelques heures de carriole le lendemain, les remparts de Baltrain apparurent.

— Demoiselle Lysandra, sieur Gardenant, merci infiniment !

— Mais non, mais non. On n’a fait que notre travail.

Porta me remerciait pour la énième fois. Il s’était réveillé quand nous avions monté le camp la veille au soir et, après avoir entendu les détails par Needry et Sarlikatz, il n’avait cessé de s’incliner devant moi et Surena. Un jour avait passé depuis l’incident avec Zeno Grable, et il s’était un peu remis. Il pouvait au moins marcher. J’étais extrêmement soulagé qu’il n’ait pas de séquelles. Peut-être que ses blessures avaient en réalité été graves, mais Surena les avait minimisées grâce à la potion.

Porta, bien sûr, était encore en train de construire son style à l’épée, un style qui semblait canaliser toute sa droiture dans sa lame. En cela, il me paraissait promis à devenir un excellent bretteur. Reste à voir jusqu’où son potentiel le mènerait.

— D’abord, prends le temps de récupérer et de te soigner, lui recommandai-je.

— D’accord ! s’exclama Porta. — À trop foncer, il n’en sort jamais rien de bon.

— Voilà qui est bien dit. Maintenant, repose-toi.

Porta marquait aussi des points pour sa franchise. En règle générale, comme il venait de le dire, on ne gagnait rien à être téméraire.

Mieux valait être en pleine possession de ses moyens — corps et tête — avant de foncer vers ses objectifs. Beaucoup d’aventuriers étaient des têtes brûlées qui rêvaient de s’enrichir vite. Ce genre de gens oubliait facilement toute mesure et se jetait au-devant du danger. Je trouvais ce travers un brin sot, mais, d’un autre point de vue, on pouvait dire que ceux qui n’avaient pas ce coup de folie n’étaient pas faits pour vivre de ce métier. Avidité, assurance, danger, ceux qui savaient équilibrer ces trois éléments survivaient et grandissaient. Mourir, c’était tout perdre.

— Nous sommes arrivés à Baltrain, annonça Surena depuis le siège du cocher.

Elle avait insisté pour prendre la place de Needry et Sarlikatz au retour.

— Nous devons faire notre rapport à la Guilde, nous irons donc directement là-bas. Cela vous convient, Maître ?

— Oui, ça me va.

À vrai dire, nos jeunes n’avaient rien à faire avec un rang noir pour cocher personnel, mais Surena était une aventurière capable de ce genre d’attention. J’avais eu bien des occasions de constater sa détermination ces derniers temps, mais, au fond, c’était une âme vraiment bienveillante, incapable de ne pas jouer les gardiennes.

Bon, elle était déjà comme ça autrefois.

— Qu’y a-t-il, Maître ?

— Aaah, rien.

Oups, je m’étais mis à fixer Surena sans m’en rendre compte. Elle avait vraiment grandi, et de la meilleure des façons. Je ne m’étais occupé d’elle qu’un bref moment pendant son enfance, mais voir tout ce chemin parcouru me réchauffait quand même le cœur.

Nous descendîmes à notre arrêt habituel et gagnâmes la Guilde des Aventuriers à pied. Sarlikatz prêta son épaule à Porta. J’aurais aimé que Porta aille déjà se reposer, mais il devait d’abord faire son rapport à la Guilde. Il lui fallait tenir encore un peu.

Nous passâmes la porte et allâmes droit au comptoir. Surena parla en notre nom et lança les démarches.

— Le maître de guilde, s’il vous plaît.

— O…Oui. Tout de suite.

En regardant Porta, la réceptionniste sembla comprendre que ce n’était pas une affaire anodine.

C’est impressionnant qu’elle ne perde pas plus ses moyens. Peut-être que c’est courant à la Guilde.

Peu après, le maître de guilde aux cheveux blancs, Nidus, descendit, accompagné de Meigen. Ils jetèrent tous deux un simple coup d’œil à Porta et, à peu près, saisirent la situation. Comme lors de notre première rencontre, j’eus l’impression que Nidus avait des nerfs d’acier.

On gagne en sagesse avec l’âge, mais son calme était sans doute aussi trempé par son passé d’aventurier.

— Merci d’avoir patienté…, dit Nidus. — Je suppose qu’il s’est passé quelque chose ?

— L’entraînement en lui-même s’est déroulé sans heurts, expliqua Surena. — Mais par la suite, nous avons croisé le monstre nommé Zeno Grable dans la forêt d’Azlaymia. Nous sommes ici pour signaler son élimination.

— Incroyable !

Le hall entier de la Guilde des Aventuriers explosa de stupeur. Jusqu’ici, je n’avais jamais vraiment mesuré à quel point les monstres représentaient une menace.

Je savais qu’il existait des monstres nommés, mais ils n’avaient rien eu à voir avec moi jusqu’à récemment, alors je n’avais jamais eu l’occasion d’entendre les détails glauques.

— Nous avons rapporté des preuves, pour information, ajouta Surena, en posant sur le comptoir la fourrure et la griffe de Zeno Grable dans un bruit sourd.

— Hmm… On dirait bien que c’est vrai.

Avant que je m’en rende compte, nous étions cernés par les regards des aventuriers présents qui nous dévisageaient depuis l’autre bout de la salle.

— As-tu fait cela seule, Lysandra ? demanda Meigen.

— Non. J’ai combattu aux côtés de Maî… sieur Gardenant. Je n’ai fait que porter le coup final.

Merci de ne pas enjoliver ce qui s’est passé.

— Je vois…, fit Nidus, qui se tourna vers moi et s’inclina profondément. — Sieur Gardenant, je vous remercie infiniment.

— C-Ce n’est rien. Il n’y a pas de quoi.

J’aurais bien aimé qu’ils arrêtent. Certes, nous l’avions vaincu, mais Surena avait fait tout le gros du travail. Courir dans tous les sens pour faire diversion et harceler Zeno Grable m’avait vidé, je ne lui avais même pas infligé de vrais dégâts. Tous ces éloges me mettaient mal à l’aise.

— Ça a dû être rude pour vous trois aussi, dit Nidus aux aventuriers débutants derrière moi. — Je suis heureux que vous soyez tous revenus vivants.

En tant que maître de guilde, il était sans doute l’homme le plus haut placé ici. Normalement, il serait impensable qu’un personnage de ce rang montre pareille attention à de simples rangs bronze.

Nidus est quelqu’un de bien, au cœur compatissant, la preuve.

Nidus se tourna de nouveau vers Surena.

— Nous allons réunir sur-le-champ une équipe de récupération et l’envoyer chercher la dépouille de Zeno Grable.

Surena acquiesça.

— Faites donc. Normalement, je serais restée sur place… mais comme les nouveaux et sieur Gardenant étaient avec moi, j’ai privilégié le retour.

— Décision avisée. Indique-moi l’emplacement du monstre et laisse le reste à la Guilde.

Nidus et Surena mirent d’eux-mêmes les choses en branle.

On dirait qu’ils vont récupérer la dépouille de Zeno Grable. Bon, Surena a parlé de matériaux ou quelque chose du genre. Ils vont sans doute exploiter tout ce qu’ils peuvent du cadavre.

— Un monstre nommé a été abattu. Il faut en faire grande annonce, dit Surena.

— En effet. Hâtons aussi ces préparatifs, marmonna Nidus d’un ton curieusement enjoué.

Ils allaient l’annoncer au public ? Un monstre nommé, c’était donc à ce point-là  si important ? Je décidai d’intervenir.

— Euh, cela peut paraître abrupt, mais…

— Qu’y a-t-il, sieur Gardenant ? demanda Nidus.

Je me dis que je ferais bien de poser quelques questions sur les monstres nommés tant qu’on y était. Après tout, j’en avais affronté et vaincu un sans même en connaître les bases.

— J’ai déjà entendu parler des monstres nommés… mais je suis assez ignorant sur le sujet. Je n’en sais pas grand-chose.

Nidus eut un petit rire.

— Ha ha ha ha, vraiment ?

Mon ignorance était un peu embarrassante, mais je n’aurais rien à redire s’ils s’en moquaient. Il y a ce vieux dicton : « Mieux vaut rougir un instant en posant la question que rester ignorant toute sa vie. » Je ne savais pas trop si cela s’appliquait ici, toutefois.

— Meigen, explique.

— Oui, Maître.

Tiens, le maître de guilde passe la main ? Enfin, est-ce bien normal que quelqu’un comme moi accapare ainsi les deux dirigeants de la Guilde ? Je suppose qu’il est un peu tard pour poser la question.

— Nous, à la Guilde des Aventuriers, jouons un rôle de premier plan dans l’identification des spécimens singuliers et l’attribution de leurs noms, expliqua Meigen. — À l’heure actuelle, quarante monstres nommés ont été recensés dans le royaume de Liberis. Zeno Grable en faisait partie.

Quarante, hein ? Ça ne me paraît pas tant que ça. Donc on en a fait tomber un ? Eh bien, c’est quelque chose.

— Naturellement, ce nombre fluctue au gré des exterminations réussies ou de la découverte de nouvelles variantes… mais, dans les faits, aucune requête impliquant un monstre nommé ne peut être confiée à des aventuriers de rang inférieur au platine. Cela vous donne une idée de la menace considérable qu’ils représentent.

— Je vois… Merci.

Après les explications de Meigen, un moment de silence s’abattit sur l’assemblée. Ainsi, les monstres nommés étaient réservés aux rangs platine et au-dessus… Maintenant que j’y pensais, Randrid, qui se trouvait actuellement à Beaden, était lui aussi de rang platine. Enfin, un ex rang platine. Il avait porté son maniement de l’épée à un niveau remarquable, et il était rare de croiser quelqu’un capable de le surpasser.

Et Surena, elle, avait éliminé sans bavure un monstre nommé d’une dangerosité extrême… Elle évoluait vraiment dans une tout autre sphère.

— Au fait, sieur Gardenant, dit Nidus en me fixant droit dans les yeux.

Je lus dans son regard confiance et ardeur.

— Oui, qu’y a-t-il ? demandai-je.

— Seriez-vous intéressé par le métier d’aventurier ?

— Non merci.

C’est non ! Je ne suis qu’un humble vieil homme ! 

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