Master swordman t1 - CHAPITRE 1

Un vieux paysan part pour la capitale

Tôt le matin, dans une salle d’armes au fin fond de la campagne, mon père se mit à marmonner de ces inepties. C’était on ne peut plus incompréhensible.

— Beryl. C’est pour quand, les petits enfants, enfin ?

— Qu’est-ce que tu attends de moi, p’pa, dans ce coin perdu ?

Je m’appelle Beryl Gardenant, et je suis un homme vieillissant. Sans m’attarder sur les détails, je sers depuis longtemps comme instructeur dans une salle d’armes de campagne se transmettant de génération en génération. Vous penserez peut-être que j’élude l’essentiel, mais il n’y a rien d’autre à dire. Je suis simplement un vieux paysan apprenant à des élèves le maniement de l’épée. Rien de plus, rien de moins.

— C’est ton jour de repos, et tu te mets à méditer dès l’aube. À faire ça, tu ne rencontreras jamais personne.

— Ce n’est pas toi qui m’as élevé comme ça ?

Depuis que mon père avait pris sa retraite et m’avait cédé sa place d’instructeur au maniement de l’épée, ce genre de sornettes constituait la quasi-totalité de ses propos. Cela dit, il n’était pas le seul à penser ainsi.

Moi aussi, bon sang, j’aurais bien aimé rencontrer quelqu’un !

Vu la famille dont je venais, j’avais passé ma vie à m’entraîner avec une épée de bois, pratiquement depuis que je savais marcher. Mes parents avaient eu un fils robuste, qu’ils avaient élevé avec soin, mais il semblait que je n’avais pas hérité du talent exceptionnel de mon père pour la lame.

Bien sûr, je m’étais appliqué. Ce n’était pas comme si je détestais manier l’épée. Et puis, à la campagne, je n’avais guère trouvé d’autre passion dans laquelle me plonger. Enfant, quand je commençai l’entraînement, j’étais rempli de curiosité.

Cela se poursuivit jusqu’au cœur de l’adolescence, puis durant mes jeunes années, jusque dans ma vingtaine, lorsque la maturité finit par rattraper ma croissance physique et affiner tout à la fois mon esprit et mon corps.
Dans ma trentaine, je me consacrai plus sérieusement encore à mon perfectionnement. Et à force d’années accumulées, me voilà parvenu à la quarantaine, après avoir fourni des efforts au-delà du raisonnable.

Pourtant, tout ce que j’en avais tiré se résumait à des talents à l’épée à peine supérieurs à la moyenne, une carrure suffisante pour me qualifier de bretteur, et des réflexes que l’on pouvait juger honorables pour mon âge. Rien de plus.

Était-ce suffisant ? Non, sans doute pas. Mais je n’en éprouvais pas non plus d’amertume. C’était simplement la limite de mon parcours, du moins en étais-je étrangement convaincu. Peut-être parce que mon père m’avait laissé grandir à mon rythme, sans jamais peser sur mes épaules d’attentes démesurées.

— Tu n’as pas au moins une jolie fille parmi tes élèves ?

— Allons, ’pa. La salle d’armes n’est pas un endroit pour draguer.

J’écartai une fois de plus les inepties de mon père. Sans doute se permettait-il ça parce qu’il parlait à son propre fils, mais sa délicatesse restait, franchement, assez limitée. Au passage, peut-être par égard pour son âge, mon père m’avait cédé la propriété de la salle d’armes.

Depuis, j’avais réalisé une chose : si je n’étais qu’un épéiste quelconque, j’avais en revanche un vrai don pour enseigner.

Même si notre village bénéficiait de la protection du royaume, la campagne restait pleine de dangers. Un pas au-delà de l’enceinte de notre hameau, et l’on se retrouvait dans la nature, avec ses bêtes féroces et ses monstres dangereux. Bien sûr, il était rare que des monstres aillent jusqu’au village, mais le monde, ici, était loin d’être sûr.

La capitale et les autres villes étaient protégées par de splendides murailles et patrouillées par des chevaliers et des soldats. Dans notre village, les moyens de défense étaient plus limités. Il y avait des gens comme moi, un bretteur ordinaire qui gagnait sa vie avec sa petite salle d’armes, ainsi que des chasseurs qui s’aventuraient dans les terres sauvages.

À l’occasion, des soldats, des aventuriers et consorts séjournaient quelque temps, mais c’était à peu près tout. Sans doute pour cela, malgré notre éloignement de la ville, notre enseignement était assez demandé.

Les gens voulaient se donner les moyens de se protéger et acquérir des compétences pouvant mener à une vie décente. Malheureusement, la magie m’était étrangère. Je n’y connaissais strictement rien. Depuis ma naissance, je n’avais manié que le bois et l’acier. D’ailleurs, même à l’échelle du monde, les mages capables d’user de magie étaient rares. La capitale abritait paraît-il un corps de mages, mais leur nombre était infime.

Ah, oui, puisqu’on parlait d’élèves, j’avais autrefois formé une jolie fille aux cheveux d’argent étincelants. Elle m’avait un jour regardé, avec tout le sérieux du monde, et avait déclaré : « Quand je serai grande, je vous épouserai, Maître ». Malheureusement, elle était trop jeune pour que je prenne sa déclaration au sérieux, alors j’avais laissé passer.

Bon, je m’égare. Je parlais de l’enseignement de l’épée et du fait que j’avais un petit talent pour la pédagogie. Avec un bon équilibre entre offre et demande, ma salle d’armes comptait pas mal d’élèves, malgré notre trou paumé. On formait de tout, des garnements du coin, la fille du chef du village, et même des nobles de la capitale, avec leurs enfants. Parfois, je me disais qu’il devait bien y avoir des dizaines de salles d’armes comme la mienne ailleurs, mais en fin de compte, le nombre d’élèves était directement lié au niveau de vie de ma famille. Nous facturions une cotisation mensuelle, après tout. Nous ne faisions en aucun cas dans la charité.

— Eh bien, tu sais, il serait temps de me témoigner un peu de reconnaissance, grogna mon père.

— J’ai hérité de ta salle d’armes, recruté plus d’élèves et fait prospérer l’affaire. Si ce n’est pas une preuve de reconnaissance, je me demande bien ce que c’est.

— Ajoute les petits enfants à la liste.

— Oh, ça va…

Il débordait d’énergie dès le matin.

Quoi qu’il en soit, je remplissais la fonction d’instructeur ici depuis un bon moment. Parmi les diplômés ici, certains avaient bien réussi leur vie en devenant des aventuriers de haut rang ou des chevaliers du royaume.

Quelques anciens repassaient assez souvent à la salle d’armes pour donner des nouvelles, d’autres envoyaient des lettres. Même si j’avais un peu de talent pour enseigner, j’étais lucide sur mes propres limites. J’en étais reconnaissant, ça me réchauffait le cœur, quand mes anciens élèves prenaient de mes nouvelles, mais une part de moi se disait qu’ils n’avaient pas besoin de s’occuper d’un vieux paysan.

Enfin, pourquoi la commandeure des chevaliers royaux m’enverrait-elle des lettres ? Elle n’avait pas plus urgent à faire ? Recevoir des nouvelles d’une personnalité aussi haut placée, très au-delà de ma condition, m’avait fait comprendre que certains de mes élèves avaient vraiment gravi les échelons. Globalement, c’était mauvais pour mon pauvre cœur.

Si seulement j’avais eu un peu plus de talent pour l’épée, peut-être, alors peut-être aurais-je, moi aussi, quitté ce village.

— Tu peux au moins me donner un p’tit espoir, non ?

— Oui, oui. Déjà, si je rencontre quelqu’un.

De toute façon, partir d’ici n’était rien de plus qu’un rêve impossible. Je savais que mes capacités n’iraient pas plus loin, alors à mon âge, je n’y pensais même plus.

Quand mon père quitta la salle d’armes, une brise claire me caressa la peau. C’était une matinée parfaite pour méditer.

— Haaah…

Je recentrais peu à peu mon esprit, mais j’en fus tiré net en entendant ce qui ressemblait à une visite. Hm. Qui cela pouvait-il être ? Aujourd’hui, c’était jour de repos, donc peu probable que ce soit un élève. D’ailleurs, la plupart de mes élèves actuels étaient des enfants, du genre à débarquer sans saluer.

— Excusez-moi.

— Oui, oui, qui est-ce ?

Je me levai, malgré le poids des années, et allai ouvrir la porte de la salle d’armes. De l’autre côté se tenait une jeune femme d’une beauté saisissante, aux traits empreints de dignité. Sa longue chevelure d’argent flottait dans son sillage.

— Cela fait longtemps, Maître.

— Heu… c’est toi… Allucia ?

La dignité de ses traits se fondit en un sourire délicat.

— Oui, Maître. Je suis heureuse de vous revoir.

Bien. Mais qu’est-ce que la grande commandeure des chevaliers royaux pouvait bien venir faire dans un coin aussi reculé ? Sérieusement, pourquoi ?

Se présenter en personne ne pouvait qu’ébranler le simple instructeur bien entamé par les années que j’étais.

Réprimant tant bien que mal ces pensées, je déclarai :

— Ça fait vraiment un bail. Je t’ai à peine reconnue.

— Vous n’avez pas changé, Maître.

Me voilà soudainement dans une scène de rencontre, un garçon et une fille, dans une salle d’armes de campagne. Comme la vie serait simple si je pouvais me contenter de la résumer ainsi. Sauf que j’étais bien trop âgé pour qu’on me qualifie de « garçon », et Allucia n’était plus une « fille » depuis longtemps. Elle restait d’une beauté remarquable, certes, mais j’avais passé l’âge de nourrir ce genre de rêveries romantiques.

Au nord du continent de Galean s’étend notre royaume, celui de Liberis, dont la capitale est Baltrain. C’est là que se trouvent les quartiers de l’Ordre de Liberion, placé sous l’autorité directe de la monarchie.

Et la nouvelle commandeure de cet Ordre, Allucia Citrus, se tenait à présent devant moi.

Lorsqu’elle fréquentait ma salle d’armes, elle était appliquée et talentueuse, dotée d’un tempérament doux. Enfant, elle possédait déjà une capacité étonnante à reproduire mes techniques simplement en m’observant et en m’imitant.

Elle se souciait également sincèrement des autres, je me souvenais combien elle veillait sur ses condisciples. En somme, elle semblait presque trop bien façonnée pour une salle d’armes perdu au milieu de nulle part.

Allucia s’était entraînée chez moi pendant environ quatre ans, de ses douze à ses seize ans, et, durant cette période, elle avait assimilé presque tout ce que je pouvais lui transmettre. Désireuse de poursuivre son perfectionnement, elle avait quitté cette région reculée, le village de Beaden, pour rejoindre la capitale, Baltrain.

— Cela fait bien longtemps que je n’ai pas visité la salle d’armes, murmura-t-elle, la nostalgie claire dans la voix. — Beaden aussi me manquait…

Elle jeta un coup d’œil par-delà mon épaule, regardant l’intérieur depuis l’entrée.

— C’est vrai. Combien d’années, déjà ?

Allucia n’était pas née dans ce village. Après avoir entendu je ne sais où des rumeurs sur notre salle d’armes, elle était venue à Beaden avec ses parents. D’après ce que je savais, ils étaient marchands, et leurs beaux vêtements laissaient entrevoir une certaine aisance. Ils voulaient apparemment que leur fille chérie acquière le minimum nécessaire pour se protéger. De fil en aiguille, ils avaient prolongé leur séjour, ce qui lui avait permis de fréquenter notre salle d’armes quatre années durant.

Qu’une fille de marchands devienne commandeure des chevaliers royaux, bien sûr, c’était pour le moins singulier. Je n’avais aucune idée de la manière dont c’était arrivé. Au demeurant, je n’étais pas du genre à fouiller dans les origines de mes élèves. S’ils étaient mineurs, je vérifiais ce qu’il fallait, mais, fondamentalement, je ne refusais jamais quiconque frappait à notre porte. Tant qu’ils payaient la cotisation mensuelle, je n’avais rien à redire.

— Au fait, vous lisiez mes lettres ? demanda Allucia.

— Oui. On dirait que la vie te sourit.

Depuis son départ de la salle d’armes, elle m’envoyait des lettres tous les deux ou trois mois. En les lisant, je pouvais entrevoir son quotidien. Je n’avais toutefois pas eu la moindre idée qu’elle me rendrait soudain visite en personne. En vérité, si elle avait prévu de passer, j’aurais préféré qu’elle me le signale dans une de ses lettres. Voir une pareille célébrité débarquer sans prévenir sur le pas de ma porte fut un sacré choc pour le vieux que je suis.

Elle avait tant changé depuis le dernier souvenir que je gardais d’elle. À bien y réfléchir, Allucia devait être dans sa vingt-cinquième année, l’âge où l’esprit et le corps atteignent leur plein épanouissement. De la jeune fille impétueuse que j’avais connue, il ne restait qu’une impression de quiétude.

Ses traits s’étaient affinés, son port s’était affirmé. Elle avait manifestement grandi en bonne santé depuis son départ de la salle d’armes. Alors que j’observais mon ancienne élève, mon regard se fixa sur l’arme à sa hanche.

— Je vois que tu as toujours cette épée…

— Oui. C’est la lame précieuse dont vous m’avez honorée, Maître.

Allucia ne portait pas l’armure majestueuse d’une commandeure. Vêtue d’une veste de cuir, elle avait une tenue bien plus simple. Malgré tout, elle gardait l’épée à la taille, symbole de ses fonctions et c’était une lame que je reconnaissais. Je la lui avais offerte en cadeau d’adieu lorsqu’elle avait quitté la salle d’armes.

— Je suis à peu près sûr que la commandeure peut s’en procurer une bien plus belle, dis-je.

— La définition d’une bonne épée varie selon chacun. Celle-ci me convient. C’est mon épée.

— Je vois…

Oh, bon sang.

Ça me faisait plaisir, mais c’était un peu fort à entendre. Réaliser que mon ancienne élève éprouvait un attachement aussi profond pour son épée me mettait un chouïa mal à l’aise. Cela dit, ce n’était pas une mauvaise chose qu’elle tienne à mon cadeau d’adieu.

Presque tous les gamins qui sortaient diplômés de ma salle d’armes recevaient une épée. J’aurais préféré leur offrir de plus belles lames, mais nous n’avions pas, dans ce trou perdu, de réserve d’épées de haute qualité. Il y avait des limites, en quantité comme en qualité. Nous avions bien un forgeron au village, mais ses compétences et son outillage étaient ceux d’un simple artisan de campagne. Je ne pouvais pas m’attendre à des chefs d’œuvre.

Je ne me souvenais pas exactement combien de personnes j’avais ainsi équipées. À vrai dire, j’avais distribué ces épées un peu au hasard, comme des présents d’adieu. Si je voyais l’un de mes anciens élèves porter l’une d’elles, je pourrais peut-être la reconnaître, mais rien n’était moins sûr.

Si, comme pour Allucia, des années s’étaient écoulées depuis leur passage à la salle d’armes, il me faudrait sans doute un moment pour raviver mes souvenirs. Après tout, plus j’avais d’élèves, plus l’argent rentrait, et j’avais fini par en mettre assez de côté pour commander des épées et en offrir à chacun. Rien d’étonnant, dès lors, à ce que je ne puisse pas me rappeler immédiatement chacun d’entre eux dans le moindre détail.

— A…Alors ? Qu’est-ce qui t’amène aujourd’hui ? demandai-je. — Je ne me souviens pas que tu aies mentionné vouloir passer.

Je chassai mes pensées oisives et me reconcentrai sur Allucia. J’essayai de me rappeler le contenu de ses lettres, mais je ne me souvenais pas qu’elle y avait écrit qu’elle prévoyait une visite. Ou peut-être que si. En y repensant, elle avait noté quelque chose du genre : « Je côtoie désormais les grandes figures du royaume, nobles et dignitaires compris. La charge est plus lourde, certes, mais de bonnes nouvelles se profilent. Je vous laisse vous en réjouir d’avance. »

J’avais pensé qu’elle m’enverrait un compte rendu dans une autre lettre, et la voilà en chair et en os. C’était bien au-delà de mes attentes.

— Ah, oui, dit-elle. — En vérité, il y a quelque chose que je dois absolument vous annoncer.

— H Hmm. Quoi donc ?

Elle conserva son sourire. En fait, il me parut même plus vif qu’avant. Un sourire vraiment rafraîchissant, sans la moindre parcelle d’ombre. Cependant, après le flux et le reflux d’émotions lourdes autour de son épée donnée en adieu, une part de moi sentit poindre quelque chose d’inquiétant en dessous. Peut-être n’était-ce que mon imagination.

Quelle bonne nouvelle voulait-elle m’annoncer en face à face ? Hmm, je n’en avais pas la moindre idée. Si elle avait encore été promue, c’était exactement le genre de chose à m’écrire dans une lettre. Mais puisqu’elle était venue en personne, cela me concernait sans doute aussi, et quelle affaire pouvait bien requérir un quadragénaire vivant au fin fond de la cambrousse ?

— À vrai dire, en plus de mes fonctions de commandeure, on m’a fait l’honneur de me confier le rôle de maître d’armes de l’ordre royal de la chevalerie.

— Hmm, ça alors, c’est formidable.

Allucia était exceptionnelle. Elle l’avait toujours été. Depuis qu’elle avait quitté la salle d’armes, elle s’était sans doute vouée corps et âme à son entraînement, repoussant ses limites encore plus loin. Franchement, le titre de commandeure des chevaliers royaux parlait de lui-même. Ce titre n’avait pas fait d’elle ce qu’elle était, c’était l’inverse.

— Lors de ma nomination, je vous ai recommandé comme instructeur extraordinaire auprès de l’Ordre. Et ma demande a été acceptée.

— Hein…?

Qu’est-ce qu’elle venait de dire ?

Je viens d’entendre un truc bizarre à l’instant. Ha ha ha. La vieillesse sûrement.

— A…Attends une seconde. Tu peux répéter ça ?

— Oui. Je vous ai recommandé comme instructeur extraordinaire auprès de l’Ordre et ma demande a été approuvée. Je suis venue vous informer de la chose.

— Hmm ?

Pourquoi ? Pourquoi un poste pareil ? Je n’étais rien de plus qu’un instructeur au maniement de l’épée vieillissant dans une salle au fond de la cambrousse. Pourquoi m’enverrait-on à Baltrain comme instructeur extraordinaire pour des chevaliers qui portent le royaume sur leurs épaules ? C’était une responsabilité bien trop lourde pour moi. Sacrée plaisanterie. Je pensais Allucia plus sérieuse que ça. La voir lancer une blague pareille me surprit.

Je décidai de vérifier encore une fois.

— Attends… tu es sérieuse là ?

— Quel intérêt aurais-je à mentir là-dessus ? répliqua Allucia, non sans un brin d’agacement dans sa réponse. — Je ne crois pas que cela ait quoi que ce soit d’étrange au vu de votre force, Maître.

Malgré son assurance, j’avais toujours l’impression que cette offre ne pouvait pas être réelle.

— Soit, mais mes capacités ne valent pas grand-chose.

— Vous recommencez avec votre humilité.

Ce n’était pas de l’humilité, mais la stricte vérité. Ce n’est pas que je me jugeais faible. Si tel avait été le cas, je ne me serais jamais voué à l’art de l’épée, ni n’aurais pu servir comme instructeur. Malgré tout, enseigner aux fameux chevaliers de l’Ordre de Liberion me paraissait terriblement présomptueux.

Je n’avais aucune idée précise de ce que faisait exactement un instructeur extraordinaire, mais, à en juger par le titre, je pouvais au moins supposer qu’il s’agissait d’enseigner l’art de l’épée. Mais… enseigner à l’élite de l’élite ? Moi ? Elle se payait ma tête. Toute cette histoire ressemblait à une mauvaise farce.

— M’enfin… repris je. — Je suis surpris que l’Ordre ait approuvé une chose pareille.

Bon. Admettons qu’Allucia surestime énormément mes capacités. Sa seule recommandation ne pouvait pas suffire à faire pencher la balance pour un poste aussi important. J’ignorais comment se prenaient les décisions au sein d’un Ordre de chevalerie, mais une chose me paraissait certaine : l’organisation n’était pas assez rudimentaire pour qu’elle puisse, à elle seule, imposer un changement de cette ampleur.

Si ma candidature avait été acceptée, c’était donc que quelqu’un — peut-être même l’ordre tout entier — avait pris la recommandation d’Allucia au sérieux. Une grande part de moi aurait préféré qu’ils reviennent immédiatement sur cette décision. Mais s’ils avaient examiné mon parcours et validé malgré tout sa proposition, alors c’est qu’un parfait imbécile avait eu le dernier mot. Aller retrouver cet homme pour lui en coller une relevait du pur fantasme, mais je voulais au moins comprendre comment on en était arrivé là.

— Cela n’a pas été particulièrement difficile, répondit Allucia. — Bon nombre de vos anciens élèves ont rejoint les rangs de l’Ordre. Et puis, votre maîtrise de l’épée est déjà assez reconnue. Vous vous êtes forgé une solide réputation sous le nom de « Paysan Maître d’armes », l’homme qui a formé tant de chevaliers et d’aventuriers de renom.  Je n’ai pas pu vous éviter l’appellation de « Paysan », mais… hum, Beaden est objectivement un endroit très reculé…

— Très drôle, dis-je sans la moindre trace d’amusement.

Je n’arrivais même pas à rire. Qui appelaient-ils le « le Paysan Maître d’armes » ? La première moitié du titre était exacte, mais la deuxième était un malentendu. Je le répéterai encore et encore : je ne suis rien de plus qu’un humble instructeur dans une salle d’armes paumée. Même si j’étais un peu plus habile à l’épée que la moyenne, je n’étais ni une légende vivante ni un héros. J’étais juste un vieux paysan et je ne pouvais pas devenir un maître d’armes. Mais Allucia insistait, et elle semblait faire un peu la moue devant mon refus.

— Je vous répète que ce n’est ni un mensonge ni une plaisanterie…

— A…Aaah, désolé. C’est juste que ça me paraît tellement irréel.

Je ne cherchais pas spécialement à lui remonter le moral, mais elle ne semblait pas mentir. Au moins, il n’y avait aucune raison de la blâmer. Même si, en vérité, elle était bel et bien coupable de quelque chose : avoir recommandé un type comme moi, pour commencer.

— Mrgh. Maître, seriez-vous devenu peureux depuis mon départ de la salle d’armes ? demanda Allucia.

— Pas le moins du monde. Aujourd’hui comme hier, je ne suis rien de plus qu’un homme menant une vie modeste.

Elle avait de mes capacités une opinion bien trop haute, et cela me mettait mal à l’aise. Ce n’était pas pour me déplaire, bien sûr, mais l’idée qu’elle me surestime à ce point me travaillait.

— Admettons que tout ce qu’on vient de dire soit vrai. Qu’adviendra-t-il de la salle d’armes ? demandai-je. — J’ai encore beaucoup d’élèves. Je ne peux pas déménager du jour au lendemain.

Si tout avait déjà été approuvé, je n’y pouvais pas grand-chose. Il n’empêche que j’avais beaucoup de choses à considérer concrètement. Comme je l’ai dit, je dirigeais cette salle d’armes depuis de longues années, et, en tant qu’institution, l’école existait depuis des générations. Cela dit, comme je n’étais pas marié, il était possible que la tradition s’éteigne avec moi, de toute façon.

Quoi qu’il en soit, je ne pouvais pas abandonner la salle d’armes sur un coup de tête. Ce serait bien trop irresponsable, et mon père n’était plus en âge de brandir une épée.

— Je sais. C’est pour cela qu’il s’agit d’un poste d’instructeur extraordinaire, dit Allucia. — Nul besoin de rester affecté auprès de l’Ordre. Il vous suffira de venir à Baltrain quelques fois par mois.

— J…Je vois… Mais c’est vraiment acceptable pour un instructeur extraordinaire de faire ça ?

— Afin de fixer votre prochain calendrier, j’aimerais que vous veniez à la capitale avec moi. Une berline nous attend à l’extérieur du village.

— Maintenant ?!

— La salle d’armes est fermée aujourd’hui, n’est-ce pas ?

— Ah, euh, oui, mais…

Elle avait raison, bien sûr, mais malgré tout… Et, pour être honnête, le simple fait qu’elle se souvienne encore de l’emploi du temps de la salle d’armes me faisait froid dans le dos

Merde. Tout allait beaucoup trop vite.

Est-ce que j’avais vraiment le droit d’accepter un tel poste de cette manière ? N’avais-je pas laissé échapper quelque chose d’important ? Était-il vraiment raisonnable de suivre Allucia et de m’incruster dans cet inexplicable rôle d’instructeur extraordinaire ? Et au fond, avais-je seulement le droit de refuser une nomination émanant de l’Ordre ? Quelle valeur légale avait exactement cette recommandation ?

Toutes ces questions se mirent à tournoyer dans mon esprit.

Allucia était, au fond, une brave fille — là-dessus, je n’avais aucun doute. Même si elle n’avait été mon élève que pendant quatre courtes années, je pouvais répondre de sa droiture. Cela dit… avait-elle toujours été aussi envahissante ?

Parmi tous mes élèves, elle comptait parmi ceux qui s’étaient le plus attachés à moi. Elle était facile à instruire, et absorbait tout à une vitesse déconcertante. C’était précisément pour cette raison que je lui avais offert une épée en guise d’adieu. Je la regardai, tandis que ces pensées confuses me traversaient l’esprit. Soudain, comme si quelque chose venait de lui revenir en mémoire, l’expression d’Allucia changea, et elle tira plusieurs lettres de sa poche.

— Ah, oui, dit-elle en me les tendant. — Voici une lettre de nomination portant le sceau royal, et voici votre contrat d’engagement.

— Ah, ouais, d’accord.

Pas de doute. C’est bien le sceau du roi. Le genre de truc auquel je dois obéir, bordel. Pas moyen de refuser, bordel. Allucia, espèce de petite…

Me laissant bercer par les secousses de la berline, je regardais par la fenêtre. Le paysage changeait à peine au fil du trajet. De douces plaines s’étendaient le long de la route, avec, au loin, la silhouette des montagnes. Par moments, une rivière ou quelque chose du même genre venait rompre la monotonie, mais le voyage était bien trop long pour s’émerveiller longtemps d’un décor presque immuable.

Beaden, c’était la campagne dans ce qu’elle avait de plus brut. On y vivait sans manquer de rien, certes, mais l’endroit n’avait rien d’animé. Ainsi, de la lisière du village jusqu’aux premiers faubourgs de la capitale, ce n’était qu’une même étendue rurale, vide et monotone, à perte de vue.

— Ça fait un bail que je ne suis pas allé à la capitale, marmonnai-je, déjà lassé du spectacle.

Allucia capta aussitôt ma remarque à mi-voix.

— Vous en aurez bien d’autres occasions, désormais.

Elle était assise à côté de moi et, pour être honnête, son profil avait quelque chose d’irréel. Sa longue chevelure d’argent, ses yeux en amande et la noblesse de ses traits lui donnaient l’allure d’une statue à laquelle on aurait insufflé la vie.

Comparée au souvenir que j’avais d’elle, elle était devenue bien plus femme, bien plus posée… même si ces mots restaient en deçà de l’ampleur de sa métamorphose. Elle avait toujours été jolie, mais elle possédait à présent une beauté saisissante. Je n’allais pas, pour autant, entretenir des pensées déplacées envers une ancienne élève.

Mes pensées se tournèrent vers l’Ordre de Liberion. Sa réputation n’était plus à faire : on le disait redoutable, notamment pour la rigueur impitoyable de ses épreuves de sélection. Même perdu au fin fond de la campagne, j’en avais entendu parler. Cela suffisait à mesurer le prestige dont jouissaient ses chevaliers. Symbole même de Liberis, l’Ordre de Liberion portait derrière lui le poids de l’histoire et de l’autorité. Il constituait également la plus grande force militaire placée sous l’autorité directe du royaume et, au vu de la valeur exceptionnelle de ses membres, un atout dissuasif de premier ordre dans la diplomatie du pays.

En termes de pure puissance martiale, des mercenaires chevronnés ou certains aventuriers de haut rang pouvaient certes lui tenir tête. Mais aucun de ces groupes ne relevait de la juridiction royale. Quelques-uns étaient bien disposés envers Liberis et pouvaient prêter main-forte en cas de besoin, mais rien ne garantissait qu’on puisse compter sur eux lorsque la situation l’exigerait vraiment.

Les chevaliers de l’Ordre de Liberion assumaient un large éventail de fonctions officielles, allant du maintien de l’ordre dans les villes à la neutralisation de monstres puissants. Ils bénéficiaient d’une immense popularité auprès de la population. Nombre de ceux qui avaient franchi le seuil de notre salle d’armes nourrissaient d’ailleurs l’ambition d’entrer un jour dans l’Ordre. Combien y étaient réellement parvenus, en revanche, je l’ignorais.

Si un plouc comme moi en savait autant, c’était pour moitié parce que la renommée de l’Ordre de Liberion s’étendait jusque dans les régions les plus reculées. L’autre moitié de mes connaissances venait des lettres d’Allucia. Chaque fois que je recevais d’elle un épais paquet de feuillets, je me demandais où elle trouvait le temps d’écrire autant. Après tout, elle commandait l’Ordre tout entier.

Et parce qu’il s’agissait d’une institution cruciale pour le royaume, sa commandeure devait forcément être dotée de qualités hors du commun : le talent, le charisme et la stature nécessaires à une telle charge. Allucia était-elle réellement devenue une femme digne d’une réputation aussi héroïque ?

— Alors, hum, à propos de ce que Mordea a évoqué… dit Allucia, devinant peut-être l’intention derrière mes marmonnements.

— Aaah, il plaisantait. T’en fais pas.

Mordea, c’était le nom de mon père. Il avait la fin de la soixantaine, mais gardait une sacrée énergie, du corps comme de l’esprit. Il avait toutefois des lombaires qui le titillaient de temps à autre.

Le trajet jusqu’à la capitale était en réalité assez long, il fallait une demi-journée de carriole rien que pour y parvenir. Même si c’était un jour de repos pour la salle d’armes, je ne pouvais pas déserter la maison si longtemps d’un aussi soudainement, alors j’avais expliqué la situation à mon père. À quoi bon mentir ? Allucia m’avait accompagné pour passer les détails en revue, mais…

— Ha ha ha ha ! Eh bien, quel honneur, hein ?! Profites-en pour te trouver une femme en ville. Et pourquoi pas cette beauté juste à côté de toi ?

Voilà ce qu’il avait dit. Le sens des convenances, chez lui, zéro. Encore maintenant, je me demandais comment il avait pu conquérir ma mère avec un humour pareil. Je savais qu’il s’inquiétait de me voir célibataire à mon âge, mais vouloir me caser avec Allucia, c’était franchement douteux. En beauté, en statut, en compétences, elle me dépassait sur toute la ligne.

— Je vois… Il plaisantait ? Je ne… murmura Allucia.

— Hein ? Tu as dit quelque chose ?

— Non. Ne faites pas attention à moi.

— Vraiment ? Désolé pour mon vieux, sérieusement.

Après m’être excusé pour le comportement honteux de mon paternel, je reportai les yeux sur le paysage. Sans cautionner les propos de mon vieux, c’était tout de même une virée rare jusqu’à Baltrain.

Je pouvais bien me lâcher un peu.

Sans parler de rencontre fatidique ou de ce genre de fadaises, le mieux serait sans doute d’acheter un ou deux souvenirs pour mes parents. Tant qu’à faire, l’idée de m’offrir une belle épée ne me déplaisait pas non plus. Je n’avais plus guère l’occasion d’en manier une en dehors de l’entraînement, mais il valait toujours mieux posséder une arme de qualité. Je n’avais pas vraiment d’autre passe-temps et, bonhomme ennuyeux de la quarantaine que je suis, qui n’avait jamais vécu que pour l’épée, je n’avais personne, en dehors de ma famille, à qui offrir quoi que ce soit. Autrement dit, je n’avais aucune raison de dépenser mon argent ailleurs.

Pas la peine de garder plus que nécessaire sur moi.

— Au fait, qu’est-ce qu’on fait une fois arrivés à la capitale ? demandai-je.

— D’abord, je vous présenterai aux membres de l’Ordre. Ensuite, nous fixerons votre emploi du temps. Puis, si nous en avons le temps, j’aimerais que vous assistiez un peu à notre entraînement.

— Compris. Mon vieux va me casser les oreilles avec cette visite, alors si on a un moment, j’aimerais lui prend…

Elle m’interrompit.

— Nous réglerons ces détails dès notre arrivée. Je vous conduirai dans la rue commerçante.

— D’accord…

J’avais l’impression qu’elle répondait à mes questions avant même que je les formule.

C’était flippant.

J’étais quelque peu nerveux à l’idée de voir si tôt l’entraînement des chevaliers, mais je ne pourrais me faire une idée de leur niveau qu’une fois sur place, en le constatant de mes propres yeux. Après tout, on ne pouvait ni arrêter les aiguilles de l’horloge ni les faire revenir en arrière. Aussi décidai-je de laisser au moi de demain le soin de gérer les ennuis de demain, pour me concentrer sur les quelques aspects agréables de la situation.

Après tout, il était rare qu’un homme comme moi ait l’occasion d’être accompagné d’une femme d’une telle beauté. Honnêtement, toute cette histoire dégageait de forts relents d’embrouille, ou plutôt, d’énormes relents d’embrouille, puisque je restais loin d’être convaincu d’avoir l’étoffe d’un instructeur extraordinaire.

Mais quoi qu’il en soit, elle restait mon ancienne élève adorée.

— À propos de souvenirs, Mordea aime quelque chose en particulier ? demanda Allucia.

— Ouaip. Malgré son âge, mon vieux raffole des brioches vapeur, alors…

Ainsi, le temps que la berline nous mène à Baltrain, je me laissai aller à une conversation légère avec Allucia.

— Beryl Gardenant collaborera avec nous en tant qu’instructeur extraordinaire de l’Ordre. J’attends de chacun d’entre vous qu’il se consacre à son entraînement avec plus d’ardeur que jamais.

La voix calme qui s’éleva à mes côtés était celle d’Allucia Citrus. Elle n’avait plus rien du ton qu’elle employait avec moi quelques instants plus tôt. À présent, sa voix portait une autorité et une gravité indéniables. Était-ce donc ça, de parler avec l’autorité qui était la sienne ? J’aurais bien été incapable de l’imiter.

Devant moi se tenaient des dizaines, peut-être même plus d’une centaine, de membres de l’Ordre. Tous portaient la même armure de plates à l’éclat argenté, et leur seule présence dégageait une pression presque écrasante. Parmi eux se mêlaient hommes et femmes de tous âges, mais, à première vue, aucun ne paraissait aussi âgé que moi.

Rien d’étonnant, au fond. Passé la quarantaine, lorsque le corps commence à décliner pour de bon, il devient difficile de continuer à servir comme chevalier. À leur place, moi aussi, je préférerais traîner à la campagne plutôt que d’aller risquer ma peau sur le front.

— Maître Gardenant possède une telle force que je ne saurais même pas être considérée comme un adversaire digne de ce nom face à lui. Veillez donc à consacrer toute votre énergie à l’entraînement.

C’était franchement exagéré, mais je n’avais aucune envie d’attirer davantage l’attention en l’interrompant. J’étais déjà sous tous les regards alors inutile d’en rajouter.

Même parmi tous mes élèves, Allucia s’était distinguée par un talent exceptionnel et une capacité d’apprentissage hors du commun. C’était d’ailleurs pour cela que je l’avais reconnue si vite malgré les années écoulées depuis notre dernière rencontre. Elle m’avait marqué à ce point en tant qu’élève, même si, à l’heure qu’il était, elle m’avait certainement dépassé depuis longtemps.

— Maître, si vous le voulez bien, dites quelques mots aux chevaliers.

Alors que je m’étais laissé emporter un instant par mes souvenirs, la conversation revint brusquement sur moi.

Hein ? Sérieusement ?

Je n’avais rien préparé. Si Allucia attendait quelques paroles de ma part, elle aurait tout de même pu me prévenir un peu. Cela dit, je n’avais pas vraiment le loisir de m’en plaindre. Je fis donc comme elle le souhaitait. Tant bien que mal, j’évitai les regards braqués sur moi et improvisai une brève salutation.

— Euh… Comme vous l’avez entendu, je suis Beryl Gardenant. J’ignore dans quelle mesure mes techniques vous seront utiles, mais je ferai de mon mieux pour vous apporter l’aide que je peux. Je me réjouis de travailler avec vous.

Après mon salut, les regards des chevaliers se firent encore plus perçants. Hmm, on dirait : quatre vingts pour cent de douteux, vingt pour cent d’optimistes. Parmi les regards dubitatifs, certains dépassaient le scepticisme pour entrer carrément dans l’hostilité.

Peut-être était-ce réellement déraisonnable de me nommer, soi-disant, instructeur extraordinaire… Ce vieux bonhomme que j’étais commençais sérieusement à se faire du souci.

Cela dit, à bien y réfléchir, je trouvais presque plus étrange encore que certains regards puissent contenir ne serait-ce qu’un peu d’espoir.

Plusieurs de ces regards bienveillants venaient de visages qui m’étaient vaguement familiers. Je n’étais pas certain de pouvoir les identifier un à un et, vu l’ambiance du moment, je décidai de ne m’adresser à personne. C’étaient probablement d’anciens élèves, mais si je me trompais, ce serait franchement embarrassant.

Depuis mon arrivée à Baltrain, puis notre passage au quartier général de l’Ordre de Liberion, jusqu’à ma présentation devant l’ensemble des chevaliers, tout s’était jusque-là déroulé sans le moindre accroc.

Quatre ou cinq chevaliers montaient la garde devant le bâtiment, mais la seule présence d’Allucia avait suffi à leur faire ouvrir le passage. En tant que commandeure, elle n’avait eu qu’à être reconnue pour qu’on la laisse entrer. Allez savoir pourquoi, ce traitement s’était étendu à moi, et l’on m’avait laissé passer sans la moindre question. Cette fonction avait décidément son poids.

Nous n’avions pas pris le temps de visiter la capitale après notre arrivée. Nous nous étions rendus directement au quartier général de l’Ordre. Pourtant, le simple coup d’œil que j’avais pu jeter aux rues en chemin m’avait suffi pour mesurer la prospérité du lieu. Les larges chaussées soigneusement pavées étaient noires de monde, et l’animation qui y régnait disait assez combien la ville était florissante. Nous avions laissé la berline à ce que je supposais être un relais de poste, et, non loin de là, j’avais aperçu plusieurs boutiques qui semblaient vendre des souvenirs. Allucia avait prévu de m’y conduire plus tard.

Inutile de préciser que ce décor n’avait rien de commun avec Beaden. Comparer un trou perdu à la capitale relevait du ridicule, mais je n’y pouvais rien.

Allucia reprit alors la parole, et mon attention revint à la salle remplie de chevaliers.

— Nous allons maintenant établir le calendrier d’entraînement, annonça-t-elle. — Que chacun regagne son poste.

Sur ce, la réunion était apparemment terminée. Avec tous ces regards braqués sur moi, je me sentais nerveux, et je fus reconnaissant que cela s’achève vite.

— Maître, on y va ? dit Allucia d’un ton soudainement doux.

— Aaah, hm-hm.

Apparemment, elle ne jugeait plus nécessaire d’employer son ton autoritaire. Elle avait une prestance qui lui allait bien. Elle était vraiment devenue une femme remarquable.

— C-Commandeure ! Attendez une seconde !

Au moment où je pensais que nous allions quitter cet endroit, une sorte de place centrale, une femme chevalier se précipita vers nous, tout affolée.

— Curuni, du calme. Un chevalier doit toujours rester maître de soi.

La dénommée Curuni lança un énergique :

— Oui, Commandeure !

Puis elle se tourna vers moi. Sa chevelure châtain clair, coupée en un carré court, captait la lumière, et toute sa personne dégageait une vivacité pleine de gaieté. À première vue, elle paraissait avoir quelques années de moins qu’Allucia. Ses grands yeux bleus, à la fois doux et expressifs, lui donnaient un air encore plus jeune et débordant d’énergie. Elle était aussi nettement plus petite qu’Allucia, même assez frêle. Tout en elle évoquait un petit chiot amical. Et cette impression-là, je m’en souvenais parfaitement.

— Curuni ? Je suis content de te voir en forme.

— Oui ! Ça fait longtemps, Maître !

Cette fille, Curuni Crueciel, sortait aussi de notre salle d’armes. Elle n’y avait passé que deux ans, encore moins qu’Allucia, mais son énergie et son amabilité avaient laissé une telle empreinte dans ma mémoire que je ne pouvais pas l’oublier.

Je ne lui avais pas offert d’épée en cadeau d’adieu. Elle avait des dispositions pour l’art de l’épée, mais deux ans ne suffisaient pas pour que je lui enseigne tout. Cela dit, en tant qu’instructeur de l’Ordre, j’aurais sans doute l’occasion de la former à nouveau personnellement. Si possible, j’aimerais suivre ses progrès jusqu’au jour où je pourrais lui remettre l’épée que je ne lui avais pas donnée à l’époque.

— Te voilà devenue un chevalier accompli. Je suis fier de toi.

— N-Non, pas du tout ! J’ai encore un sacré long chemin à faire !

La volonté de Curuni d’intégrer l’Ordre avait été plus manifeste encore que celle d’Allucia.

Je me souvenais parfaitement de la façon dont elle lançait, pleine d’ardeur : « Vous allez voir, je vais carrément rejoindre l’Ordre de Liberion ! » tout en s’entraînant avec enthousiasme.

Son rêve s’était réalisé. Je n’aurais pas pu espérer meilleure issue.

Lorsque je la félicitai sans détour, elle se mit aussitôt à agiter les mains avec affolement.

Je crus presque voir une queue invisible s’agiter derrière elle.

Oui. Un vrai petit chiot.

Curuni était décidément un baume pour le cœur.

— Curuni, nous avons à faire. Retourne à ton poste.

Ah, Allucia avait repris sa voix de commandeure. Elle n’avait pas tort, mais… notre « nous avons à faire », c’était juste aller regarder des boutiques de souvenirs. Ce vieux bonhomme que j’étais voulait expédier toute cette histoire d’emploi du temps pour pouvoir se payer un peu de tourisme.

— Ah, désolée… Maître ! Vous avez un peu de temps plus tard, aujourd’hui ? demanda Curuni.

— Hm ? Voyons voir… S’il y a du temps, j’aimerais faire un tour en ville, répondis-je.

— A-Alors ! Je peux vous…

— C’est moi qui le guiderai, trancha Allucia en la coupant net. — Curuni, dépêche-toi de retourner à ton poste.

Pourquoi tu réponds toujours avant que les gens aient fini de parler ?!

Curuni a peur ! On dirait un chiot trempé sous la pluie !

Je décidai de garder ces pensées pour moi et tentai d’atténuer le coup.

— Aaah… Euh… Curuni, si tu… en fait oui, elle va me guider.

À vrai dire, je ne savais pas trop moi-même comment les choses étaient censées se passer… mais bon, il ne fallait pas chercher plus loin.

La pression d’Allucia était juste un peu trop forte. On n’allait visiblement pas avoir l’occasion de faire les boutiques à trois.

— Eurk, d’accord… fit Curuni en baissant la tête, déconfite, avant que sa gaieté ne reprenne aussitôt le dessus. — Maître ! Baltrain est un super endroit, alors profitez-en !

— Oui, merci.

Elle était toujours prompte à rebondir, comme à la salle d’armes.

— Alors, Maître, allons-y, dit Allucia.

— D…D’accord. À plus tard, Curuni.

Après m’être séparé de ma frêle ancienne élève, Allucia me guida hors du quartier général de l’Ordre. Le cœur de Baltrain, où se trouvait QG, abritait de nombreux bâtiments administratifs. Nous n’avions pas vraiment le temps de flâner aujourd’hui, mais j’aimerais un jour me promener tranquillement dans la capitale.

Peu après avoir quitté le bâtiment, Allucia me mena vers la rue commerçante qui se trouvait près de la halte des diligences.

— On vend des confiseries et autres douceurs ici, m’expliqua-t-elle. — C’est une boutique appréciée au sein de l’Ordre de Liberion.

— Hmm, des confiseries ? Pas mal.

Malgré tout, je gardais un léger sentiment de culpabilité vis-à-vis de Curuni. Si nous avions un peu de temps plus tard, il ne serait peut-être pas mauvais de l’emmener faire un tour en ville. Même si, au fond, l’image qui me venait était plutôt celle d’un chien qu’on sort en promenade…

— Avec toi, forcément… on attire les regards, fis-je remarquer.

— L’Ordre de Liberion jouit d’une grande reconnaissance auprès du peuple, répondit Allucia sans la moindre gêne.

Elle se comportait exactement comme à son habitude, et je le disais dans le bon sens du terme. Le trajet entre le QG de l’Ordre et les boutiques de souvenirs n’avait rien de bien long, mais à Baltrain, la beauté d’Allucia et sa notoriété sautaient aux yeux. Nombre de passants se retournaient sur notre passage. La plupart de leurs regards exprimaient le respect ou l’admiration, mais certains n’étaient mus que par une simple curiosité.

— Cela dit, ce n’est pas trop pénible de te promener avec quelqu’un comme moi ? demandai-je.

— Pas du tout. Vous vous faites des idées, Maître.

En réalité, la plupart des regards curieux se posaient sur moi. La raison en était évidente : la célèbre commandeure de l’Ordre de Liberion se promenait aux côtés d’un vieux bonhomme banal. Rien d’étonnant à ce que cela attire l’attention.

— C’est presque un ren…

— Hm ? Tu as dit quelque chose ? demandai-je.

— Non, rien. Ah, et ceux-là ? fit Allucia en désignant des pâtisseries.

J’avais dû rêver. Elle avait sans doute marmonné quelque chose à côté de moi.

— Voyons… Hm, ils ont l’air bons, et ils devraient se conserver un moment.

C’étaient de jolis petits gâteaux que mes parents apprécieraient. En plus, le prix restait raisonnable. Avec l’avis d’Allucia, je risquais difficilement de me tromper. Pas que cela m’importe tant, d’ailleurs.

J’appelai donc le boutiquier.

— Excusez-moi ! Je vais en prendre deux.

— Tout de suite ! Merci beaucoup ! répondit-il d’un ton vif, glissant prestement les douceurs dans un sac tout en nous adressant, à Allucia et à moi, plusieurs coups d’œil en coin.

Comme je m’y attendais, une beauté de son calibre jurait terriblement avec un vieux bonhomme comme moi.

Après avoir payé, je me demandai ce que nous ferions ensuite. Puis je me dis qu’aller chercher une épée ou quoi que ce soit dans le genre ne serait pas une mauvaise idée. Après tout, nous avions encore du temps.

C’est alors que, derrière nous, une voix s’éleva :

— Dire que madame la commandeure de l’Ordre royal de la chevalerie se pavane en ville avec un homme au bras… Quelle déchéance.

L’hostilité dans ce ton était manifeste. Allucia l’entendit elle aussi, et nous nous retournâmes presque en même temps.

— Lysandra… murmura Allucia. — Que veux-tu ?

— Oh, rien vraiment. Je me disais juste que tu devais avoir pas mal de temps à perdre.

La femme appelée Lysandra conserva son attitude hautaine. Tout en décochant à Allucia un regard assassin, elle gardait le même ton dominateur et la même expression ouvertement hostile.

Je la détaillai du regard. Elle dépassait même Allucia d’une tête, et sa taille se rapprochait davantage de la mienne. Pour une femme, elle était indéniablement grande. Ses cheveux écarlates, pareils à des flammes, retombaient sur ses épaules. Ses yeux rouges, assortis à cette chevelure, lançaient des éclats semblables à ceux d’un brasier en furie. Sa beauté avait quelque chose de farouche, d’indomptable. Pour le dire sans détour, elle avait l’allure d’un beau garçon auquel on aurait donné une poitrine.

Deux larges fourreaux pendaient à sa taille, abritant sans doute des lames massives. Pratiquait-elle un style à deux épées ? C’était assez rare. Sa cuirasse était clairement pensée pour l’efficacité avant tout et, même si elle n’avait pas l’éclat des armures des chevaliers de l’Ordre de Liberion, elle lui donnait incontestablement l’allure d’une guerrière. Sur sa poitrine était également fixé un insigne noir indiquant son rang.

Sur le continent de Galean existait une profession appelée aventurier. Ceux qui l’exerçaient appartenaient à une organisation connue sous le nom de Guilde des Aventuriers, une institution qui dépassait les frontières et couvrait un éventail d’activités encore plus vaste que celui des Ordres chevalerie. Des requêtes du petit peuple à l’escorte de marchands, de l’extermination de monstres à l’exploration de ruines et de donjons, jusqu’aux expéditions en terres inconnues, les aventuriers parcouraient le monde sans se laisser enfermer dans les frontières d’un seul pays. Devenir aventurier comptait d’ailleurs parmi les métiers de rêve les plus enviés au monde.

Cela dit, tout le monde n’était pas capable de suivre cette voie. La Guilde attribuait à ses membres des rangs fondés sur leurs capacités, et, en principe, nul n’était autorisé à accepter une quête au-dessus du sien. La mesure visait à éviter que des gens ne se retrouvent grièvement blessés, ou morts, pour avoir visé trop haut. Le seul moyen d’élever son rang était d’avancer pas à pas : remplir des contrats et réussir l’examen de promotion fixé par la Guilde.

Du plus bas au plus élevé, les rangs étaient blanc, bronze, argent, or, platine, océan et noir.

Je baissai de nouveau les yeux vers la plaque que portait cette femme, et mes yeux s’écarquillèrent.

Noir ! Sérieusement ?! Un insigne noir !

C’était la première fois que je voyais en personne quelqu’un de ce rang. Lysandra était monstrueusement forte.

Des aventuriers étaient déjà passés par Beaden, bien sûr, mais le plus haut rang que nous y ayons jamais vu était or. Les aventuriers de rang océan, et plus encore ceux de rang noir, étaient si rares qu’on disait qu’en croiser un par hasard relevait presque de l’impossible. Ils passaient leur temps à parcourir le monde pour les missions les plus ardues.

— Peux-tu cesser de me chercher des défauts ? dit Allucia. — J’accomplis correctement mes obligations professionnelles.

— Hmph. Permets-moi d’en douter. Quand on reste enfermée dans la capitale, on finit par ne plus rien voir du monde.

Leur échange montait peu à peu en intensité, tout en m’ignorant royalement. Il semblait que cette Lysandra ne portât ni Allucia ni peut-être même l’Ordre tout entier dans son cœur. J’en ignorais la raison, mais j’aurais tout de même apprécié un peu de compassion pour ma situation : je me retrouvais coincé entre ce qui devait être deux des plus redoutables épéistes du monde. La pression qu’elles dégageaient n’avait absolument rien de risible.

— Nous n’avons pas le temps de traîner ici. Maître, allons-y, dit Allucia.

Elle ne semblait pas disposée à supporter cela plus longtemps et voulait manifestement couper court à la conversation.

— D-D’accord, répondis-je.

Je n’aimais de toute façon pas me faire fusiller du regard par une aventurière de rang noir, alors je suivis docilement Allucia.

— Pff. On dirait que tu as ramassé ce type dans la rue. Pourquoi est-ce que tu l’appelles ton maî… tre ?

Pour la première fois depuis son arrivée, les yeux de Lysandra se posèrent véritablement sur moi. Le regard acéré qu’elle nous lançait jusque-là se mua brusquement en perplexité, puis en confusion.

Hein ? Quoi ? J’avais fait quelque chose ?

J’étais presque certain que non. J’étais juste venu acheter des pâtisseries. Il n’y avait aucune raison de me dévisager ainsi.

— Hein ? Euh… Maître… Beryl ?

— Quoi ?

Un instant. Je ne connaissais aucun beau garçon qui, par hasard, aurait eu une poitrine.

Pris de court, je bredouillai quelques mots, avant de comprendre aussitôt que ce n’était pas vraiment la meilleure réaction. Après tout, répondre à quelqu’un qui vous appelle par votre nom comme s’il se trompait de personne, c’était un peu impoli.

— N-Non ! Il n’y a aucune chance que je vous confonde avec quelqu’un d’autre ! s’écria Lysandra en se ruant vers moi.

Ouh là. Merde.

Je n’avais vraiment aucun souvenir d’elle. Puisqu’elle m’appelait Maître, elle avait forcément dû apprendre l’épée auprès de quelqu’un, mais je ne me rappelais pas avoir formé une femme aussi vive d’allure. Elle faisait erreur, forcément. Ou plutôt, elle ne pouvait que faire erreur. Beryl était un nom assez courant. Elle devait penser à quelqu’un d’autre.

Plus important encore, la pression d’être si près d’une aventurière du plus haut rang était proprement écrasante. Son visage se rapprocha encore. J’eus l’impression que mes genoux allaient céder.

— Désolé, je ne me souviens pas de vous, dis-je.

— V-vraiment ? Vous ne vous souvenez pas de moi ? demanda Lysandra, tandis qu’une lueur de désarroi, presque de désespoir, traversait ses yeux.

Je n’y pouvais pourtant rien. Même à la voir me regarder ainsi, le fait demeurait le même : je n’avais absolument aucun souvenir d’elle.

— Cela fait déjà vingt ans… Mais tout de même ! marmonna Lysandra en laissant retomber ses épaules.

Vingt ans… C’était loin. Cela correspondait à peu près à l’époque où j’avais commencé à officier comme instructeur à la salle d’armes. Quelqu’un d’autre avait dû la former, voilà tout. À cette époque, j’étais encore si désireux de bien faire dans ma nouvelle fonction…

Tandis que je remuais ces souvenirs, Lysandra m’agrippa soudain fermement les épaules.

— Maître, c’est moi, dit-elle d’une voix basse, mais avec un visage affolé. — C’est Surena Lysandra. Vous ne vous souvenez pas avoir recueilli, il y a longtemps, une enfant en haillons et lui avoir appris à manier l’épée ?

— Hmm ?

Une gamine en haillons ? Surena ?

— Ah.

Était-ce… vraiment… possible que ce soit…

Oui. C’était bien il y avait une vingtaine d’années. Un jour, alors que je patrouillais aux abords du village, j’étais tombé sur une petite fille couverte de blessures, qui traînait la jambe en peinant vers Beaden. Aucun adulte à l’horizon. J’avais jugé d’emblée qu’il ne s’agissait pas d’une affaire ordinaire et l’avais recueillie, mais, faute de tuteurs à prévenir, je m’étais retrouvé à m’occuper d’elle pendant un temps.

À l’époque de mon père, notre salle d’armes formait déjà pas mal d’élèves, si bien que nous avions une certaine marge dans nos dépenses. Élever un enfant n’avait donc pas posé de problème. Et puis, il était impensable de l’abandonner là. Comme je n’avais pas moi-même d’enfant, mes parents s’étaient d’ailleurs beaucoup attachés à elle.

Je m’étais dit qu’elle devait être la fille d’un marchand ou d’un voyageur.

Ses blessures n’évoquaient pas une querelle : elles venaient manifestement de monstres ou de bêtes sauvages. À notre époque, ce genre de drame n’avait rien de commun, mais n’était pas rare non plus, surtout à la campagne.

La fillette était au plus bas, alors, pour lui changer les idées, je l’avais laissée rejoindre les enfants de la salle d’armes pendant les cours. Elle était si docile. Quand je lui avais demandé son nom, elle s’était contentée de répondre : « Surena ».

Pourtant, elle s’était peu à peu prise d’intérêt pour l’épée et s’était appliquée avec une fidélité remarquable à mes enseignements. Je n’avais pas eu l’intention de la former sérieusement au départ, mais, ayant perdu ses parents, elle n’avait plus rien à quoi se raccrocher. La voir s’acharner avec une telle ténacité, comme si elle cherchait à secouer le poids de son passé, m’avait serré le cœur.

Elle était restée environ trois ans sous notre toit. Puis, lors d’un voyage à la capitale, mon père s’était adressé à une organisation chargée de ce genre de cas. Pendant quelque temps après son départ, j’avais simplement prié pour qu’elle soit adoptée et puisse mener une vie heureuse.

Tout cela s’était produit bien avant qu’Allucia ne commence à fréquenter notre salle d’armes.

— Serais-tu… cette Surena-là ? demandai-je.

— Oui ! La même Surena que vous avez recueillie et à qui vous avez appris à manier l’épée ! répondit-elle, le visage soudain illuminé.

Sérieusement ? On ne savait jamais comment les choses pouvaient tourner dans ce monde.

— Bon sang, je ne t’avais pas reconnue du tout, avouai-je. — Depuis mon arrivée ici, j’ai déjà revu quelques anciens élèves, Allucia, entre autres, mais toi, tu es méconnaissable.

Je m’étais imaginé qu’elle mènerait une vie modeste à la capitale. Jamais je n’aurais pensé qu’elle deviendrait une aventurière parcourant le monde entier. Pour un vieux bonhomme comme moi, c’était un choc.

Qui plus est, enfant, elle était si douce. Je l’aurais plus volontiers imaginée en train d’admirer des fleurs dans un jardin qu’à devenir une lionne féroce.

— Je voulais passer à Beaden pour vous donner de mes nouvelles, dit Surena. — Mais une fois lancée dans la vie d’aventurière, l’occasion ne s’est jamais présentée… Je n’aurais jamais cru que nous nous retrouverions ainsi.

— N’en fais pas cas, répondis-je. — Je suis simplement heureux de voir que tu vas bien.

La pression qu’émanait Surena restait toujours aussi forte, mais le simple fait de savoir qui elle était me donnait au moins assez de sang-froid pour la supporter. Et, accessoirement, j’espérais qu’elle finirait par lâcher mes épaules.

— Quoi qu’il en soit, que faites-vous à Baltrain, Maître ? demanda Surena.

— Ah, à ce suj…

— Lysandra, coupa Allucia. — À compter d’aujourd’hui, Maître Beryl a été nommé instructeur extraordinaire de l’Ordre de Liberion. Il participera désormais à notre entraînement. Par conséquent, lâche-le immédiatement.

Allucia ! Pourquoi fallait-il toujours qu’elle coupe les gens pour répondre à ma place ?

Bon, ce qu’elle disait était exact, d’accord, mais tout de même…

— Maître Beryl… entraînera l’Ordre de Liberion ?

— C’est exact. J’ai même une lettre de nomination portant le sceau royal, dit Allucia.

— Aïe ! Aïe ! Aïe !

Surena resserra sa prise sur mes épaules. Sa force était anormale, digne de sa réputation d’aventurière de rang noir. J’aurais vraiment aimé qu’elle me lâche.

Par sa seule présence, Surena avait transformé la petite boutique de souvenirs en un lieu soudain saturé de tension. J’en avais presque de la peine pour le commerçant. Ce n’était pas vraiment ma faute, mais j’avais malgré tout l’impression de devoir m’excuser.

Surena jeta un œil à la lettre.

— Tch. Le sceau royal ? On dirait que ce n’est pas forgé, en effet.

— Quel intérêt aurais-je à mentir sur un sujet pareil ?

— S…Surena, tu peux me lâcher ? demandai-je.

À ce rythme, les choses allaient mal tourner… de bien des façons. Cela faisait un moment qu’elle se tenait bien trop près de moi. Elle avait des traits d’une beauté androgyne, certes, mais de mon point de vue, j’étais surtout un petit animal fixé par un fauve.

— A…Ah. Pardonnez-moi, Maître. Je n’y pensais pas, dit enfin Surena en me relâchant.

Bon, il fallait bien reconnaître qu’après vingt ans sans nouvelles, se voir dire qu’on n’est pas reconnu avait de quoi être rude. Cela dit, elle avait tant changé qu’il aurait presque été plus étrange que je l’identifie au premier regard.

— Maître, maintenant que vous êtes à la capitale, venez donc aussi à la Guilde des Aventuriers, dit Surena. — Je pourrai vous faciliter beaucoup de choses. Si vous le souhaitez, je peux même vous y conduire.

Allucia secoua aussitôt la tête.

— Non. Ensuite, je lui ferai visiter la ville, alors il n’y a aucune place pour que tu t’en mêles, Lysandra.

— Quoi ? Tu viens déjà de le nommer à ce poste d’instructeur extraordinaire ou je ne sais quoi. Tu pourras le voir autant que tu veux à partir d’aujourd’hui. Moi, en revanche, je viens seulement de le retrouver après tant d’années, alors c’est à moi que revient le droit de l’escorter.

— Non. Cela fait longtemps qu’il n’est pas venu à la capitale, il n’en connaît plus rien. Il est donc logique que l’Ordre, qui opère ici même, se charge de le guider.

Pour une raison ou pour une autre, Allucia et Surena étaient désormais lancées dans une dispute à un rythme effréné, sans même reprendre leur souffle.

Quelqu’un, à l’aide.

— Enfin, je suis surpris que tu sois devenue aventurière, dis-je.

— Hé hé, ça m’a surprise moi aussi, répondit Surena. — Mes parents actuels me traitent bien, mais j’ai compris il y a quelque temps qu’il fallait mettre à profit l’art de l’épée que vous m’avez appris.

— Lysandra, tu es trop près, coupa Allucia.

— Parle pour toi, répliqua Surena. — Tu lui tournes autour.

J’avais Allucia à droite et Surena à gauche. La plupart appelleraient ça avoir une belle à chaque bras, mais je me sentais plutôt comme un petit animal cerné par des bêtes sauvages. La pression qui m’écrasait des deux côtés était intense.

Nous marchions désormais tous les trois. En sortant de la boutique de souvenirs, j’avais dit vouloir chercher une épée, ce qui avait lancé Allucia et Surena dans une dispute pour savoir laquelle me présenterait son forgeron favori.

J’étais, en vérité, heureux de revoir Surena après si longtemps. Je n’arrivais donc pas vraiment à me résoudre à me séparer d’elle tout de suite.

Contrairement aux chevaliers en poste à la capitale, on avait rarement l’occasion de rencontrer une aventurière qui parcourait, au sens propre, le monde entier. A fortiori une aventurière de rang noir. Ayant apparemment achevé une requête dans des contrées lointaines, Surena était revenue à Baltrain, et il se trouvait justement qu’elle était libre aujourd’hui. J’avais fini par lui proposer de nous accompagner. Se chamailler pour savoir qui me servirait de guide aurait fait perdre du temps. Je voulais aussi rentrer à Beaden dès que possible, donc chaque heure comptait. Cependant, à force d’avoir voulu calmer le jeu au départ, j’avais omis un facteur.

— Les gens nous dévisagent pour de bon…, marmonna Surena en rejetant ses cheveux rouges en arrière.

— Eh bien, cela se comprend, j’imagine.

Oui, c’était bien ça. C’était moi qui avais proposé qu’on y aille tous ensemble, alors je ne pouvais m’en prendre qu’à moi-même pour avoir été si peu réfléchi.

— Je n’arrive pas à m’habituer à tous ces regards… murmurai-je.

— Maître, un jour, ces regards seront tournés sur vous seul, dit Allucia.

Surena acquiesça.

— Même si ça me coûte de le dire, je suis d’accord avec Citrus. Quand la renommée de votre enseignement se répandra, vous serez noyé sous ce genre d’attention partout où vous irez.

— Ha ha ha…

La façon dont elles me mettaient sur un piédestal était délirante. Grand enseignement ? Bonne blague. Je n’avais rien d’aussi formidable, juste un vieux paysan, ennuyeux à mourir. Et encore, même si je leur disais, ces deux-là ne m’écouteraient probablement pas.

Je balayai les alentours du regard. Je ne vis que des yeux, des yeux, encore des yeux braqués sur nous. La commandeure des chevaliers de l’Ordre de Liberion et une aventurière de rang noir, au sommet tant par leurs capacités que par leur allure, en train de s’occuper d’un vieux bonhomme.

Forcément, ça attire l’attention de tout le monde.

J’entendais des chuchotements :

— C’est Allucia, la commandeure des chevaliers royaux.

— Hé, y’a aussi Surena, la Double Lame Dragon.

— Mais c’est qui, le vieux avec elles ?

Au secours…

Surena avait un surnom qui en jetait, elle aussi. La Double Lame Dragon ? Quelle classe. Comme on pouvait s’y attendre, elle se battait bien avec deux lames. Je ne lui avais rien enseigné de tel, alors sa force actuelle n’avait rien à voir avec mon enseignement, je présume.

— Le forgeron que je vais vous présenter est le pourvoyeur de l’ordre, dit Allucia. — Toutes ses pièces sont de grande qualité, nous nous fournissons en gros pour tout notre équipement chez lui.

— H…Hmm. J’ai hâte de voir ça.

Tandis que j’endurais les regards inquisiteurs des passants, nous étions apparemment arrivés chez le forgeron recommandé par Allucia. Mon esprit était si occupé que je ne me souvenais même plus du chemin emprunté pour venir. Était-ce bien raisonnable ?

— Oh, mais c’est Dame Citrus.

— Bonjour. J’aimerais jeter un œil à quelques épées.

— Bien sûr, bien sûr.

Un forgeron massif et avenant passa la tête depuis l’atelier à l’arrière, accompagné de quelqu’un qui semblait être son apprenti.

— Justement, nous avons mis la main récemment sur un minerai de grande qualité, dit le forgeron.

— Je vois. Alors, comme vous nous l’aviez proposé, l’Ordre souhaiterait que ce minerai soit utilisé pour la forge de notre équipement.

Ce n’était pas un vain titre que d’être le pourvoyeur des chevaliers. Allucia et le forgeron se mirent à discuter vivement de je ne sais quoi. Je remarquai aussi qu’il ne semblait pas intrigué de nous voir tous les trois ensemble.

Peut-être qu’il avait l’habitude de recevoir la visite de gros bonnets.

Quoi qu’il en soit, je lui en étais reconnaissant. Les regards fouineurs, c’était pénible à supporter pour un vieux comme moi.

— Hmm… Voilà une belle lame.

Je ramassai l’une des épées décorant la boutique. Elle pesait lourd dans ma main, mais l’équilibre était si bon que ce poids en devenait agréable à manier. Et elle était diablement tranchante, en plus. Le travail d’orfèvre était à la hauteur des louanges d’Allucia pour le travail de ce forgeron.

— Maître, je vois que vous restez fidèle à l’épée longue, remarqua Surena, qui me regardait ferrailler des yeux avec la lame en main.

— Oui, dis-je en levant l’épée. — Elle convient à l’enseignement et, surtout, elle est facile à prendre en main.

Au fond, j’étais un rustre. Il fut un temps où j’admirais les grandes lames à deux mains, les bâtardes notamment, ou encore le combat à deux armes, comme celui de Surena. Pourtant, après avoir essayé chaque style, j’avais fini par me fixer sur l’épée longue. L’équilibre et la longueur de la lame me convenaient parfaitement. Et les compétences nécessaires pour la manier étaient polyvalentes. Autrement dit, qui sait se servir d’une épée longue peut transposer ces techniques à presque toutes les autres épées.

Le forgeron termina sa conversation avec Allucia, puis se tourna vers moi.

— Je vous invite à l’essayer.

Hm, un test de coupe, hein ?

Tenir une belle lame donnait effectivement envie de la mettre à l’épreuve. Ce forgeron comprenait les envies d’un bretteur. Et le moment était bien choisi. Le maître forgeron ici était un sacré bon commerçant.

— Je peux vraiment ? demandai-je. — Si oui, avec plaisir.

— Oui, il y a un espace pour ça à l’arrière. Par ici.

Puisqu’on m’en donnait l’occasion, l’envie d’essayer me démangeait déjà. Je me laissai donc conduire par le forgeron, et nous gagnâmes le fond du bâtiment.

— La technique de Maître Beryl… murmura Allucia. — Cela fait un moment que je ne l’ai pas vue.

— Idem, dit Surena.

Toutes deux nous suivirent comme si c’était la chose la plus naturelle du monde.

S’il vous plaît, non. Je n’ai vraiment pas envie que ma technique soit jaugée par la commandeure des chevaliers de l’Ordre de Liberion et une aventurière de rang noir…

Pas que je puisse le dire à voix haute. J’avais trop peur.

Le forgeron me mena à un vaste espace à l’arrière où se dressaient plusieurs bottes de paille alignées. Cela servait sans doute aussi à éprouver ses propres épées une fois achevées.

— Là-bas, dit-il en montrant du doigt. — Allez-y, je vous en prie.

— Merci. Voyons voir…

Concentre-toi.

Je tins l’épée droit devant moi, face aux rouleaux de paille. Le tranchant d’une lame était à l’image de la volonté de celui qui la maniait.

Plus fin… Encore plus fin.

Affûter mon esprit jusqu’à sa pointe la plus extrême. J’attendis que les dernières rides de ma pensée s’effacent, jusqu’au silence parfait.

— Shah !

Mon esprit affûté à vif chevaucha la lame, et l’épée traversa le poteau comme un couteau de cuisine dans du tofu. La moitié supérieure du poteau tomba au sol sans opposer la moindre résistance.

Mouais, passable !

Avoir une épée bien faite, c’était vraiment agréable. Le retour d’information était d’un autre niveau, et son poids me convenait parfaitement. D’un seul mouvement, déjà, j’étais satisfait. J’envisageai de l’acheter sur-le-champ.

— Comme je m’y attendais du Maître.

— Quelle merveille. Penser que vous êtes doué à ce point…

Ah, j’avais oublié que ces deux-là étaient avec moi. Enfin, toute l’idée de se concentrer, c’était justement d’évacuer le reste du monde pour se consacrer à la technique de l’épée. Je n’avais même pas noté qu’elles me regardaient, mais maintenant, il n’y avait plus grand-chose à faire.

— Mais n’importe qui s’intéressant un tant soit peu à l’art de l’épée est capable d’au moins ça, non ? demandai-je.

Elles me couvraient vraiment trop d’éloges. Tout ce que j’avais fait, c’était couper de simples rouleaux de paille. Je n’irais pas jusqu’à dire que n’importe qui ayant déjà agité une épée en serait capable… mais pour quelqu’un avec un peu de talent, c’était chose facile. Heureusement, j’avais ce petit brin de talent, et je le devais à mon père.

— Effectuer une taille sur des rouleaux de paille, oui, dit Allucia. — Cependant, le faire avec une telle netteté…

Surena hocha la tête.

— Comme le dit Citrus. Je ne me souviens pas avoir jamais vu une coupe transversale aussi propre.

— Allons, vous en faites trop toutes les deux.

Leur louange excessive me rendait un peu rouge. J’avais réussi à bien me concentrer aujourd’hui, donc, même selon mes propres critères, la coupe n’était pas mauvaise. Malgré tout, j’avoue ne pas voir en quoi c’était aussi merveilleux qu’elles le disaient.

— Haaah…

Allucia jugea qu’à m’objecter ne servait à rien et se tourna vers le forgeron.

— Comment évalueriez-vous sa technique ?

Maintenant que j’y pense, lui aussi regardait.  Je me tournai. Le forgeron en question fixait la scène, les yeux dans le vague et la bouche à demi ouverte.

Ça va ? Je commençais à m’inquiéter un peu.

— Aaah…

Après plusieurs secondes de silence, il réussit à arracher une question.

— Seriez-vous un maître d’armes renommé venu de loin

Mais bon sang ! Je n’arrête pas de dire que je ne suis qu’un vieux paysan de la cambrousse !

— Bien, Maître. À un de ces jours.

— Mm. Merci pour aujourd’hui, Allucia.

Nous étions de retour à la halte des diligences de Baltrain. Après avoir remercié la commandeure de m’avoir consacré toute la journée, je montai dans une diligence.

Après la visite chez le forgeron qu’Allucia m’avait recommandé, Surena avait voulu me conduire chez un certain artisan lié à la Guilde des Aventuriers. Malheureusement, on avait manqué de temps. Si j’étais resté plus tard, je n’aurais pas pu trouver de moyen de locomotion pour rentrer.

Même si l’ordre public était relativement bon aux abords de la capitale, passer plusieurs heures sur une route rurale de nuit comportait un risque notable. Normalement, une diligence se faisait escorter après la tombée du jour. Mais si on faisait l’économie des frais d’escorte, on pouvait tomber sur des bandits, des bêtes errantes, ou pire, des monstres. La nuit, au fin fond du pays, était tout simplement dangereuse.

Ma course pour Beaden avait été payée grâce au statut d’Allucia, mais c’était encore un peu trop cher pour financer une escorte pour un trajet nocturne. Je ne pouvais pas abuser d’elle à ce point, et payer un garde de ma poche aurait jeté une belle part de mes économies par les fenêtres, alors je m’étais abstenu.

Surena était réticente à me laisser partir, mais elle avait apparemment reçu une convocation de la Guilde des Aventuriers. Ainsi, nous nous étions dit au revoir presque juste après mon test de l’épée longue.

Je repensai à nos adieux.

— Sérieusement, l’administration de la Guilde peut être de sacrés tyrans… Maître, je dois filer. Quand vous reviendrez à la capitale, je vous oblige à passer à la Guilde. Je compte rester ici un moment.

— Oui, bien sûr. Fais attention à toi, Surena.

La Guilde des Aventuriers, hein ?

Tout cela m’était complètement étranger. Beaden était trop paumé pour qu’il s’y passe quoi que ce soit nécessitant une requête d’aventurier. Quand quelques bêtes ou monstres se montraient, mes élèves et moi savions gérer. Et on avait même mon père si besoin.

Aller voir Surena ne me dérangeait pas, cela dit. Et puis, il était possible que certains de mes élèves soient devenus aventuriers, eux aussi. J’envisageai donc de passer à la Guilde la prochaine fois que je viendrais à la capitale.

— Bien, je compte sur vous, dis-je au cocher.

— De même, répondit-il. — La route est un peu longue. Reposez-vous.

Je m’adossai. Personne ne prenait la diligence pour la cambrousse à cette heure, c’était donc en somme une course pour moi seul. Contrairement à l’aller, je n’avais pas de compagnon de voyage, c’était un peu monotone. Et comme il faisait nuit, je ne pouvais même pas promener les yeux sur le paysage qui défilait, comme je l’avais fait de jour.

Dans ces conditions, autant piquer un somme. Il n’y avait pas mieux pour tuer le temps dans ce genre de cas alors je fermai les yeux. En partie à cause de la fatigue d’avoir arpenté la ville toute la journée, je m’assoupis instantanément.

— Monsieur. Monsieur. Nous sommes à Beaden.

— Mmm…

 Secoué par l’épaule, je me réveillai hébété. Je regardai dehors : le soleil s’était complètement couché, ce qui me donna une idée de la durée de mon sommeil.

— Aaah, nous sommes arrivés ?

Mm-hmm, j’avais dormi comme un loir. Mais bon, qu’importe.

Je me tournai vers le cocher.

— Désolé pour ça, et merci.

— Ne vous en faites pas. Vous deviez être fatigué. Prenez soin de vous.

Je descendis de la diligence et, bien que je ne sois parti que depuis moins d’une journée, je me sentis envahi par une forte nostalgie. Rien que rendre visite à la capitale était un événement pour moi, et j’avais même enchaîné les retrouvailles émouvantes avec Allucia, Curuni et Surena…

De quoi se réjouir, certes, mais être dans une ville inconnue et revoir des gens que je n’avais pas vus depuis si longtemps était aussi une épreuve épuisante pour les nerfs.

— Bon, il est temps de rentrer et… Hm ?

Beaden était au fin fond de la cambrousse. À une heure pareille, les maisons qui gardaient encore une lampe allumée étaient minoritaires. Tous les commerces avaient fermé, au mieux on voyait de la lumière venir des auberges. Pourtant, après avoir marché un moment et atteint chez moi, j’aperçus une lueur venant de la salle d’armes.

— C’est rare. On a de la visite ?

Qu’il y ait de la lumière chez moi, passe encore, mais en voir dans la salle d’armes à cette heure était peu commun. Je doutais que mon vieux soit resté aussi tard à tirer des coups dans le vide.

Intrigué, je m’approchai vivement de la salle d’armes.

— Je suis rentré, annonçai-je en faisant coulisser la porte. — Il y a quelqu’un ?

C’était ma salle d’armes alors pas besoin de faire des manières.

— Tiens, fit mon père d’un signe de tête. — Te voilà enfin.

À côté de lui se trouvaient des gens que je ne m’attendais pas à voir : un jeune homme et une femme au regard paisible, tenant un petit bébé dans ses bras.

— Maître ! s’écria le jeune homme. — Ça fait longtemps !

— Bonsoir. Merci de votre hospitalité, dit la femme.

— Tiens, si ce n’est pas Randrid, répondis-je. — Ça fait un bail.

— Oui ! Heureux de voir que vous êtes toujours le même, Maître !

Je mis de côté la femme inconnue pour l’instant et saluai le jeune homme, qui me répondit avec entrain. Son visage arborait des traits vifs et intelligents, surmontés d’une courte chevelure blonde. Sa silhouette, sans être imposante, révélait une musculature taillée pour le maniement de l’épée. Il s’agissait de Randrid Pattlerock, un ancien élève de notre salle d’armes.

Si je me souvenais bien, il approchait de la trentaine. Son caractère allait avec son expression avenante, et il se débrouillait plutôt bien la lame à la main. La plupart de nos élèves allaient des enfants aux jeunes adultes. Il s’était retrouvé parmi mes plus anciens.

C’était aussi un autre diplômé à qui j’avais offert une épée d’adieu. Après avoir affûté ses talents chez nous pendant six ans, il était parti à Baltrain en disant qu’il deviendrait aventurier. Il n’avait aucune raison de se donner la peine de passer par Beaden.

— Et qui est-ce, à côté de toi ? demandai-je.

— Permettez-moi de vous les présenter, dit Randrid en se tournant vers la femme et le bébé. — Voici ma femme, Fanery, et mon fils, Jayne.

— Je suis Fanery Pattlerock, dit-elle. —  J’ai appris que mon mari vous est grandement redevable.

— Enchanté. Je suis Beryl.

Fanery s’inclina.

Sérieusement ? Randrid s’était marié ?

Il était bel et bien adulte, mais il restait bien plus jeune que moi. Le voir marié, et avec un gosse, en plus, me fichait un sacré coup.

— Alors, qu’est-ce qui t’amène aujourd’hui ? demandai-je.

Je doutais fortement qu’il soit venu pour me présenter sa famille. Si ç’avait été le cas, il nous aurait rendu visite (ou prévenus autrement) lors du mariage.

Je ne voyais pas pourquoi il avait débarqué dans notre village à cet instant précis.

— Eh bien, à vrai dire, depuis la naissance de Jayne, j’ai commencé à songer à prendre ma retraite de la vie d’aventurier, dit Randrid.

— Hmm… acquiesçai-je. — Je vois l’idée.

Randrid était un aventurier de rang platine. À l’échelle de l’ensemble des aventuriers, ça le plaçait au-dessus de la moyenne. D’ordinaire, on considérait les rangs « or » comme des aventuriers accomplis, et au-delà, on disait qu’ils étaient doués ou chanceux. Naturellement, la chance seule ne vous portait pas jusqu’au platine. Atteindre ce rang était la preuve d’efforts considérables.

Je trouvais honnêtement dommage qu’il raccroche. Mais être aventurier était un métier dangereux. Un métier de rêve, certes, mais le rêve venait toujours avec un risque bien réel. En somme, Randrid avait choisi sa famille plutôt que ses aspirations.

— Je dirais que c’est ton choix. Ce n’est pas à moi de juger. Assure-toi juste de ne pas le regretter, le conseillai-je.

Randrid échangea un bref regard avec sa femme, puis répondit gaiement :

— Bien sûr !

On voyait qu’il n’éprouvait aucun regret. Tant mieux.

— Et maintenant, tu comptes faire quoi ? demandai-je.

— À ce propos — je pense m’installer ici, à Beaden, répondit Randrid. — C’est grâce à vous que j’ai pu aller aussi loin, après tout. Je suis venu aujourd’hui vous présenter mes salutations.

— Vraiment ?

Ce village était paumé au milieu de nulle part, mais c’était un bon endroit pour élever une famille en paix. Il y avait assez de travail pour tout le monde, et la pénurie de nourriture ne nous concernait pas.

— Au fait, j’ai entendu quelque chose de la part du grand maître, dit Randrid. — Vous êtes devenu instructeur extraordinaire pour l’Ordre de Liberion, n’est-ce pas ? Félicitations !

— O…Oui. Merci.

J’étais un peu gêné. La position d’instructeur extraordinaire ne me paraissait pas encore réelle. Au passage, par grand maître, il parlait de mon vieux. De temps en temps, quand je devais absolument m’absenter pour d’autres affaires, mon père donnait encore des leçons à la salle d’armes. Il m’avait bel et bien passé la main, mais je ne voyais pas là un empiètement. Au contraire, ça m’aidait beaucoup. Autant je détestais son manque de tact quand il parlait de ma vie, autant, pour la salle d’armes, il avait la tête bien faite.

— Beryl, j’ai bavardé avec Randrid en t’attendant, dit mon père.

— Hm ? De quoi ?

Il avait l’air de s’amuser. De ce point de vue, il gardait un côté juvénile. Mais chaque fois que mon vieux faisait cette tête-là, je savais qu’il mijotait un sale coup. Qu’est-ce qu’ils avaient bien pu se raconter ?

— De la salle d’armes, commença-t-il. — C’est Randrid qui va s’en occuper.

— Hein ?

Quoi ?

— Va t’installer à Baltrain et accomplis ton devoir.

— Haah ?

Quoi ?

— Et tant que tu y es, ne reviens pas tant que tu n’as pas trouvé une femme. Donne-moi un petit-enfant.

— Ah ?

Quoiiiiii ?!

— Quoi ?! Euh ?! m’écriai-je, abasourdi. — Ça veut dire quoi, ça, p‘pa ?

Mais la réponse de mon père fut indifférente :

— Tu demandes vraiment ? Je viens de l’expliquer.

Oups. J’avais oublié que le bébé de Randrid était là. Éviter de crier trop fort s’imposait. Mais comment ne pas tomber des nues ? Qu’est-ce qu’il racontait, mon vieux, bon sang ?

— Veuillez me laisser la salle d’armes, intervint Randrid. — Bien que je n’en sois pas digne, j’accomplirai ma tâche du mieux possible !

— Ah, euh, ben, mmm…

Randrid était irrécupérable. Mon père l’avait très probablement déjà embobiné. Même s’il était mon ancien élève, le jeune homme s’entendait bien avec mon vieux.

— Voilà l’idée, dit mon père. — Tu peux rester ici cette nuit, mais dès demain, tu vas à la capitale et tu fais ton boulot.

— Ah, j’ai la permission de rester ? Ce n’est pas ma maison aussi par hasard ? bredouillai-je, écrasé par la désinvolture de mon père.

Je le connaissais trop bien. Dans cet état-là, il ne bougerait pas d’un iota. Son opinion était inflexible. J’avais toujours vu le vieux comme un esprit libre, mais je n’aurais jamais cru qu’il mettrait son propre fils à la porte.

Je n’avais pas envie de laisser la décision se prendre sans moi, mais les choses avaient pris cette tournure, et je n’y pouvais rien. Il m’était impossible de le faire changer d’avis.

J’ai vraiment, vraiment du mal à l’accepter, pourtant.

À mesure que ça me rentrait dans le crâne, je compris qu’il me fallait commencer à faire mes bagages. Heureusement, je n’avais pas grand-chose à emporter. À la rigueur, avec une épée et de quoi voyager, je me débrouillerais toujours. J’avais été nommé instructeur extraordinaire de l’Ordre, donc je n’avais sans doute pas à m’en faire pour ma subsistance dans un avenir proche.

Mon père me fixa intensément.

— J’attends ça avec impatience, Beryl.

— Je vais m’abstenir de demander ce que tu attends avec impatience, exactement…

Je lui tournai le dos et quittai la salle d’armes, le moral en berne, sans autre choix que de regagner ma chambre.

— Et voilà. Franchement, je suis sidéré.

— C’est formid… enfin, terrible, n’est-ce pas ?

Le lendemain, après avoir été poliment mis à la porte de chez moi et de la salle d’armes par mon père, je me retrouvai de nouveau face à Allucia. Nous étions dans une pièce des bureaux de l’Ordre. Des murs blancs, un simple bureau et des chaises. L’endroit n’était pas sinistre, mais on était loin de l’opulence. Que l’Ordre n’ait pas cédé à la démesure témoignait d’une gestion saine. Et je n’avais jamais imaginé Allucia détourner des fonds pour se vautrer dans le luxe.

J’étais revenu à Baltrain avec mon épée, toutes mes affaires et de coquettes dépenses de voyage. Heureusement que j’avais économisé une somme décente. Finalement, j’avais bien fait de ne pas acheter cette épée hier. Je pouvais me la permettre, mais cette lame-là coûtait une jolie somme, ce qui aurait rendu mes économies un peu fragiles pour la suite. Je n’aurais jamais pu prévoir que ça finirait ainsi, cela dit.

— Il faut d’abord que je me trouve un logement, dis-je. — Désolé, mais je vais devoir compter sur ton aide pour ça.

— Cela ne me dérange en aucun cas…

Avec le caractère de mon père, une fois qu’il avait décidé, c’était gravé dans la pierre. Ma mère avait été mon dernier espoir, mais apparemment, elle était de son côté. Difficile d’argumenter quand ils me rebattaient les oreilles à l’unisson de leur donner des petits-enfants. Qu’est-ce que j’avais fait pour mériter ça ?

Mon vieux avait aussi totalement embobiné Randrid. Il m’avait lancé un grand sourire : « Maître ! Donnez tout ce que vous avez ! ».

Difficile de rétorquer face à un tel optimisme. Le regard doux de Fanery avait été tout aussi difficile à encaisser.

— A…Allucia ? Quelque chose ne va pas ?

Je n’avais pas de soutiens particuliers à Baltrain. J’étais vraiment navré de m’en remettre à elle, mais Allucia était à peu près la seule sur qui je pouvais compter pour l’instant. J’étais venu lui demander conseil, mais elle semblait maintenant plongée dans ses réflexions. Sans doute n’était-ce pas du meilleur effet de voir l’instructeur extraordinaire de l’Ordre réduit à pareille situation.

— Je suppose… que loger chez moi serait hors de question ? dit-elle après un long silence.

— Évidemment !

Je me demandais ce qui l’avait fait réfléchir aussi longtemps, mais cette option était naturellement à proscrire. Qu’une jeune commandeure des chevaliers vive avec un vieux bonhomme, ça ferait mauvais genre à tous points de vue. Je n’avais aucune envie de ternir la réputation de l’Ordre (ou celle d’Allucia).

— Malheureusement, l’Ordre n’est guère versé en ce genre de choses, dit Allucia. — Une aventurière comme Lysandra s’y connaîtrait sans doute mieux.

— Je vois. Maintenant que tu le dis…

Elle n’avait pas tort. Les aventuriers prenaient des contrats aux quatre coins du monde, ils avaient donc sans doute plus d’expérience pour dénicher un endroit où loger. Je n’avais encore jamais mis les pieds à la Guilde des Aventuriers, mais Surena avait insisté pour que je passe, alors si je lui demandais, elle me donnerait au moins le nom d’un endroit où je pourrais séjourner.

— J’aimerais trouver une auberge dans la journée, alors j’y vais tout de suite, dis-je.

— Dans ce cas, je vous montre le chemin. Ce n’est pas très loin de notre quartier général.

— Merci, ça m’arrange.

Nous nous levâmes. Je hissai mon bagage sur le dos tandis qu’Allucia ne prit que son épée, et nous quittâmes le QG.

— C’est par là, dit-elle en désignant la direction.

— C’était vraiment à deux pas.

Nous arrivâmes bien vite à la branche de la Guilde des Aventuriers du Royaume de Liberis. C’était bel et bien tout près des quartiers de l’Ordre de Liberion. Nous n’avions parcouru qu’une rue. Cela n’avait même pas pris cinq minutes.

La Guilde n’était pas aussi grande que le QG de l’Ordre, mais restait l’un des bâtiments imposants de Baltrain. Même quand le bâtiment n’était encore qu’une tache au loin, j’avais distingué ce qui ressemblait à des aventuriers allants et venants.

On dirait que les affaires marchent.

— On y va ? dit Allucia.

— Ouaip.

Entrer pour la première fois dans un bâtiment inconnu a toujours de quoi crisper un peu. Sans se douter le moins du monde de mon état d’esprit, Allucia ouvrit la porte d’un geste net et entra d’un pas assuré. Je la suivis, un peu pris de court.

L’intérieur était un vaste hall avec un comptoir au milieu. De part et d’autre du comptoir se trouvaient des panneaux d’affichage, et derrière celui de droite, un escalier montait à l’étage. À gauche, un espace social où des aventuriers traînaient autour de plusieurs tables rondes, à tuer le temps.

Comme on pouvait s’y attendre des aventuriers, ils ne me dévisagèrent pas comme les gens en ville.

Ah, si, celui-là vient de se retourner une seconde fois.

Il devait être stupéfait de voir Allucia. Elle, en revanche, ignora tous ces regards et alla droit au comptoir vers la réceptionniste.

— Excusez-moi, pourriez-vous faire venir la Double Lame Dragon, Surena Lysandra ?

La réceptionniste cligna des yeux, la tension et la perplexité clairement inscrites sur son visage.

— O…Oui. Veuillez patienter un instant.

La commandeure des chevaliers de l’Ordre de Liberion ne venait pas d’ordinaire à la Guilde des Aventuriers, et la voilà qui demandait une aventurière de rang noir. Il était naturel de supposer qu’une affaire de grande ampleur était en marche si ces deux-là s’en mêlaient.

En réalité, elles cherchent juste un toit pour un vieux bonhomme.

Bon sang, la vie est rude.

— Citrus, si c’est pour des absurdités, je…

Surena avait descendu les escaliers, l’air passablement agacé, mais en m’apercevant, ses yeux s’écarquillèrent.

— Maître ?!

— S…Salut, Surena. Ça fait à peine un jour.

Je ne pensais pas la revoir aussitôt. C’est un peu gênant de poireauter comme ça en pleine guilde.

— Il n’y a rien « d’absurde » à ma visite, répliqua Allucia. — À certains égards, c’est d’une importance capitale.

Les yeux de Surena restèrent fixés sur moi.

— Je ne pensais pas que vous passeriez si vite.

— Désolé de te prendre de court, répondis-je. — Un imprévu.

— Hmm. Inutile de rester plantés là, montez. Tu viens aussi, Citrus ?

— Évidemment.

Je ne voyais pas ce qu’il y avait de si foutrement évident au fait qu’Allucia nous accompagne. Je voulais juste un coup de main pour trouver où loger. Pas besoin d’un tel équipage.

Quoi qu’il en soit, puisque nous montions, je préférais filer sans tarder. Les regards autour de nous étaient braqués comme des lances.

Un vieux bonhomme qui débarquait avec la commandeure des chevaliers royaux pour demander une aventurière de rang noir, le tout sans rendez-vous, puis ladite aventurière, de la classe la plus élevée, qui me parlait avec un respect peu habituel. Il n’y avait pas plus louche.

Allucia et Surena n’avaient pas l’air de s’en formaliser, mais moi, ça me travaillait profondément. Je voulais me débarrasser de cette atmosphère au plus vite. Je ne savais pas si Surena lisait ce que je ressentais, mais en tout cas, elle remonta. Profitant de la brèche, je la suivis.

Le deuxième étage n’était pas un hall, juste un long couloir droit, des pièces alignées à gauche et à droite.

— Par ici. Il y a une salle de réunion, dit Surena.

— On peut vraiment s’en servir comme ça ? demandai-je.

— C’est bon. On m’a grosso modo donné carte blanche pendant mon séjour.

— Ça, c’est le privilège d’être rang noir. Tu as droit au tapis rouge.

— C’est grâce à vos enseignements, Maître.

Comment ça ? Je n’y comprenais rien.

Arrivés dans la salle de réunion, Surena se tourna vers moi.

— Alors ? De quoi avez-vous besoin ?

— Aah, à ce propos…

Nous nous assîmes et je lui donnai la même explication qu’à Allucia. C’était assez embarrassant à raconter, d’ailleurs. Merci mon Vieux.

— Je vois. Dans ce cas, je connais plusieurs auberges bon marché, mais de qualité, dit Surena. — Si possible, il vaudrait mieux être près de la Guilde, le quartier y est plus sûr.

— Minute, Lysandra, coupa Allucia. — Maître Beryl fera des allers-retours à nos quartiers et, de ce point de vue là, qu’il loge près de chez moi serait bien plus agréa… plus commode.

— Quoi ? fit Surena, interloquée. — Tu dis ça juste pour me contrarier ? La Guilde des Aventuriers et les quartiers de l’Ordre sont côte à côte, donc sur le terrain de la commodité, ce quartier a plus de sens.

Elles reprirent leur joute verbale à toute allure, sans reprendre souffle. Franchement, peu m’importait où j’atterrissais. Je voulais juste qu’on me présente un logement.

Au final, malgré la courte querelle, j’établis mon point de chute à Baltrain, non loin de la guilde et des quartiers de l’Ordre.

— Voilà la salle d’entraînement.

— Hmm. Pas mal. Spacieux en plus.

Le lendemain de l’auberge trouvée, Allucia me guida jusqu’à la salle d’entraînement dans les quartiers de l’Ordre. Puisqu’on parle d’auberges, je logeais dans un endroit bon marché à deux pas du QG et de la Guilde, juste à l’écart de l’artère principale. À proximité : des étals d’épicerie, des boui-bouis et quelques forges, que demander de plus. Je décidai de ne pas trop réfléchir au fait qu’Allucia boudait étrangement à ce sujet.

Par ailleurs, une « auberge bon marché et de qualité » selon Surena était une « auberge plutôt chère et pas mal » selon moi. Le revenu d’une aventurière de rang noir devait être bien plus élevé que le mien. Ce n’était pas trop cher pour que j’y reste, mais si je devais demeurer quelque temps à Baltrain, mieux valait tenir mes dépenses. La Guilde et le QG de l’Ordre étant à peu près au centre de la ville, les auberges du coin étaient plus coûteuses.

Surena avait insisté pour que je prenne bien mieux, mais j’avais résisté, disant que c’était parfaitement à mon niveau. Le luxe, je m’en fichais. Tant que mon environnement me fournissait le strict nécessaire, je n’avais rien à redire. Après tout, je venais de la cambrousse, ce genre de choses ne me gênait pas.

— D’ordinaire, chacun s’y entraîne à sa convenance, expliqua Allucia.

— Mh-hm, on dirait.

En reportant mon attention sur la salle, je vis déjà un bon nombre de chevaliers absorbés dans leur pratique. Certains frappaient des mannequins de bois, d’autres croisaient le fer, d’autres faisaient de la musculation, d’autres encore se reposaient. On utilisait vraiment l’endroit à son propre rythme.

— Écoutez bien, tous ! cria Allucia, sa voix puissante résonnant dans la pièce.

Tous ceux présents dans la salle cessèrent ce qu’ils faisaient.

— Notre calendrier a été avancé. Sieur Beryl commencera à nous dispenser ses conseils dès aujourd’hui. J’attends plus de vous, désormais.

— Pardonnez l’interruption. Je compte sur vous tous, ajoutai-je.

Ouh là, leurs regards me transperçaient.

On m’avait déjà présenté, mais beaucoup de leurs expressions semblaient se demander qui diable était ce type. Après tout, c’était problématique de voir un vieux bonhomme surgir de nulle part. Le silence tomba sur la salle.

Puis, après un moment, un jeune homme rompit ce silence et s’avança vers nous.

— Un instant, ma commandeure.

— Henblitz ? Qu’y a-t-il ? demanda Allucia.

Cet homme s’était appliqué en silence sur un mannequin de bois tout à l’heure. Peau hâlée, nez prononcé, yeux en amande. À en juger par la musculature qui moulait sa chemise, il avait un corps bien trempé.

— L’orgueil définit notre Ordre, déclara-t-il. — Notre instructeur doit posséder une grande maîtrise. Je ne mets pas en doute les capacités de sieur Beryl, mais… veuillez nous fournir une démonstration de sa force.

Le nommé Henblitz me lança des poignards du regard.

Bon, les choses sont claires.

C’était lui qui m’avait regardé avec une hostilité marquée lors de ma présentation, hier. Il ne me rabaissait pas tout à fait, mais je sentais son tempérament me demander sans un mot : « Ce vieux, il se prend pour qui ? »

— Allucia, c’est… ? demandai-je.

— Henblitz Drout, répondit-elle. — Vice-commandeur de l’Ordre de Liberion.

— Ah, le vice-commandeur, donc ? marmonnai-je.

Un gros poisson. Flippant.

— Quoi qu’il en soit, voilà une belle occasion de montrer votre vraie force, Maître.

— Hein ?

Sérieusement ?

— Sieur Beryl, je sais que c’est impoli, mais accordez-moi l’honneur d’un duel.

Henblitz me tendit un sabre de bois. À ce stade, impossible de refuser, je n’avais pas le choix que d’accepter sa demande.

— Tant mieux, dit Allucia. — Et si on faisait venir tous les autres chevaliers ?

— Hein ?

Pour de vrai ?

Si ça tournait mal, tout le monde risquait de mesurer ma vraie force et d’être déçu. Pas que je tienne à sauver les apparences, mais se faire pratiquement humilier devant tous les chevaliers était tout de même rude. Difficile d’argumenter, cela dit. J’étais déjà leur instructeur extraordinaire.

Bon sang, la vie est rude.

— Êtes-vous prêts, tous les deux ?

— Je le suis.

— Prêt aussi…

Usant de son autorité de commandeure, Allucia avait rameuté tous les chevaliers de repos. Il semblait que le combat simulé entre Henblitz et moi aurait lieu devant une belle assemblée. Allucia servait d’arbitre, même si elle voulait sans doute surtout être aux premières loges. Alors que je me préparais pour l’assaut, mes oreilles cueillirent quelques bribes autour de moi.

— Hé, qu’est-ce qui se passe, là ?

— Tu n’es pas au courant ? Le nouvel instructeur, Beryl, affronte le vice-commandeur Henblitz dans un duel d’entraînement.

— Sérieux ? Ça fait un bail que je n’ai pas le vice-commandeur à l’œuvre.

Hmm. On dirait qu’ils ont tous une sacrée confiance en ce Henblitz.

Malgré sa jeunesse apparente et sa fougue, il était clair qu’Henblitz s’était voué tout entier à l’art de l’épée. Qu’un inconnu débarque pour devenir leur instructeur extraordinaire l’inquiétait aussi visiblement. De ce point de vue, je le comprenais. Plus tôt, il avait parlé de cet orgueil qui définissait l’Ordre. Il allait de soi qu’il lui serait difficile d’accepter qu’un vieux bonhomme comme moi débarque à l’improviste pour s’incruster dans leurs rangs. À sa place, j’aurais sans doute pensé la même chose.

— Sieur Beryl, livrons-nous un beau duel, déclara Henblitz.

— Oui, pareil. J’ai hâte.

Nous nous plaçâmes au centre de la salle d’entraînement et nous nous inclinâmes l’un devant l’autre.

Hmm, il tient bien sa garde.

Je comprenais que son opinion de moi ne soit pas des plus favorables, et je voyais bien qu’il n’était pas une mauvaise personne. Tout autour, je sentais les regards excités et pleins d’attente des autres chevaliers. Bon, la plupart des yeux étaient tournés vers Henblitz. Il était facile de voir à quel point il était populaire, tant pour son habileté que pour son caractère et tout le reste.

Ici et maintenant, le vice-commandeur de l’Ordre de Liberion allait croiser le fer avec moi. Cela électrisait tout le monde, même si ce n’était qu’un duel d’entraînement.

Sérieusement, comment on en est arrivé là ? Je ne suis qu’un vieux plouc banal venant du fin fond de la cambrousse.

Mais à ce stade, je ne pouvais rien faire pour empêcher le défi. Je devais au minimum faire le nécessaire pour éviter de me couvrir de ridicule en cas de défaite.

Concentre-toi.

Je mis mon épée de bois en garde devant moi. Henblitz me fixa d’un regard hostile. J’y vis même un soupçon de soif de sang.

Merde, là il va vraiment falloir que je me donne à fond.

— Commencez !

La voix d’Allucia résonna dans la salle d’entraînement. Henblitz se précipita sur moi à l’instant, non sans vigueur. Mes yeux suivirent ses mouvements, et le brouhaha alentour s’évanouit aussitôt. Ce n’est pas que la foule s’était tue, je l’avais simplement exclue. Je n’étais concentré que sur mon adversaire, et les seuls stimuli que mes sens recevaient concernaient ses attaques à venir.

Les vagues de mon esprit s’apaisèrent, aussi calmes que la surface d’un lac tranquille. Je l’observai. Oui, son ardeur combattive était remarquable. Mais il était juste un peu trop échauffé.

Soudain, Henblitz avança d’un pas avec un cri puissant.

— Haaah !

Hmm. Une estocade haute, mais c’est une feinte qui mène à une taille au flanc gauche, je suppose. Ce n’était pas un mauvais enchaînement, mais il laissait la jambe d’appui trop avancée. S’il on l’anticipait ou que l’on esquivait, il lui serait difficile d’éviter la réplique.

— Shah !

Son épée de bois arriva exactement comme prévu, et j’interceptai sa frappe par le dessus. J’aurais pu reculer pour l’esquiver, mais si je l’avais fait, on serait revenus à la case départ. Et puis, ma lecture s’était révélée juste, c’était donc une bonne occasion de faire bonne figure.

Cette petite gourmandise me poussa à contre-attaquer. Le bois s’entrechoqua avec un bruit sourd. À la différence d’une estocade, une taille au torse perdait beaucoup de force si sa trajectoire était déviée dès l’amorce, si bien que je n’eus pas à forcer pour placer ma riposte. Après avoir frappé l’épée d’Henblitz par le dessus, je fis pivoter la pointe, déviant son arme et l’orientant de manière à l’empêcher d’enchaîner à pleine force. Mon idée était de le laisser complètement à découvert et de le déséquilibrer.

— Quoi ?!

Ooh, tu fais une drôle de tête, Henblitz. Mais dommage pour toi, mon épée ne va pas te laisser le temps de comprendre.

Je gardai l’élan de mon arme, la cisaillant dans l’air en ligne droite vers le cou d’Henblitz. J’aurais aimé aller au bout, mais je retins ma lame juste avant l’impact. Inutile de conclure, après tout. Et puis, vu l’angle et la vitesse de mon attaque, frapper son cou exposé aurait été passablement dangereux. Ma lecture de son jeu avait été trop bonne.

— Ouah, l’instructeur a réussi à contre-attaquer ? Incroyable…

Ah mince.

J’entendis de nouveau les chuchotis autour de moi. Ma réplique avait si bien fonctionné que j’avais relâché un peu mon attention, un manquement de ma part en tant qu’instructeur.

Concentre-toi.

Je ne peux pas me ridiculiser après être allé si loin.

Au moment où j’abaissai mon épée de son cou, Henblitz repartit à l’assaut.

— Pas encore !

Une garde haute pour une taille à l’épaule droite, je pense.

Cette approche misait sur le passage en force. Mais il avait fait un autre choix malheureux : une attaque puissante focalisée dans une seule direction est extraordinairement faible contre une pression latérale.

Je tins donc mon épée de bois à la verticale contre la sienne et détournai la frappe venue d’en haut.

Je n’avais pas de garde, il me fallait donc faire attention à ne pas me coincer la main. Henblitz avait une force notable, mal écarter sa frappe pouvait me mettre en danger.

— Hup ! Et… voilà.

Je déviai sa taille en diagonale, tordis les épaules, puis portai un coup de ma main directrice.

— Hrk ?!

Zut…

Je comptais m’arrêter court, mais j’avais fini par heurter le bout de sa mâchoire. La tête d’Henblitz bascula en arrière.

— D-Désolé ! Ça va ? lançai-je, affolé, mais ses yeux brûlaient toujours d’ardeur.

Le feu de son regard ne laissait aucun doute : ce duel n’était pas terminé.

— J…Je vais bien ! cria Henblitz.

— Hmm, tant mieux.

Parfait, il ne saigne pas.

N’empêche, j’avais heurté sa mâchoire avec ma garde à une belle vitesse. Il ne s’en tirerait pas sans dégâts. Mais il m’avait donné le feu vert, donc apparemment ce n’était pas un problème. En tout cas, il n’avait rien de visible.

Je fis un pas en arrière pour ménager une courte pause. Le simulacre n’était pas fini, mais si nous rengagions tout de suite, Henblitz risquait de prendre un peu trop.

— Quelle vitesse terrifiante, grommela-t-il. Et dire que j’avais confiance en ma rapidité…

— Je le prends comme un compliment, répondis-je. — Mais dans mon cas, c’est surtout de la lecture par l’expérience. Rien de très impressionnant.

Il n’y avait pas à se tromper, la technique d’Henblitz était remarquablement rapide. Sa confiance était bel et bien fondée.

Cependant, sans être si fort, j’avais accumulé une solide expérience le fer à la main. Henblitz était encore jeune. Être capable d’un tel maniement à son âge était impressionnant, mais dans le domaine de la lecture de l’adversaire, j’avais encore l’avantage. Mon point fort, autrement dit, ma faculté de prévoir ses mouvements et de contre-attaquer, venait d’années passées à pratiquer l’épée.

— Me voilà ! rugit-il.

Oups, la pause est finie.

Henblitz fit craquer légèrement sa nuque, puis se rua sur moi avec encore plus d’entrain, comme s’il insistait pour que nous repartions de zéro. Cette fois, il était encore plus rapide qu’avant.

Il a le sens de l’épée.

J’y devinai l’ampleur de son dévouement, et je pris la mesure de l’entraînement qu’il devait s’imposer.

Une garde basse suivie d’un tranchant ascendant. Je l’esquivai d’un demi-pas sur le côté. Un pas en avant, et un coup au torse en revers. Je parai avec mon épée.

Oh, il laisse encore son visage ouvert. Je vise le cou une seconde fois ? Non, faire deux fois la même chose serait un peu prétentieux.

Mince, une frappe tournoyante. Pas un mauvais enchaînement. Sa vitesse est remarquable aussi. Je crois que je vais m’inspirer de lui et faire un petit tour moi-même.

— Qu…?!

De là où j’étais, je ne voyais plus le visage d’Henblitz. Au moment où il tourna, je pivotai pour passer dans son dos. Je savais qu’il était surpris. Après tout, son épée s’était arrêtée en plein vol.

— Et de deux.

J’abattis mon épée de bois sur l’arrière de sa tête sans défense. Un claquement sec résonna sur son crâne.

— Aïe ?!

— Tu peux continuer ? demandai-je.

C’était mon premier bon match depuis un moment. Peut-être pour ça, je commençais à m’échauffer un peu. Normalement, je ne pousserais jamais un adversaire à en redemander.

— Bien sûr ! hurla Henblitz, repartant pour la quatrième fois.

Ainsi, Henblitz et moi croisâmes le fer pendant dix bonnes minutes. À la fin, il tomba à genoux, haletant, et accepta sa défaite, le dépit se ressentant dans sa voix.

Eh bien, ça a pris un moment. En temps normal, les assauts ne durent pas si longtemps. Tu as une endurance de fou, Henblitz.

Cela dit, c’était mon premier vrai décrassage depuis un moment.

Et j’avais tant bien que mal sauvé la face.

Au vu de la situation, je m’en sortais bien.

— O-Ouah !

— Le vice commandeur, de toutes les personnes, n’a même pas réussi à placer une touche ?!

— Quelle vitesse de réaction absurde…

Au moment où je relâchai ma concentration, j’entendis des voix tout autour. Allez, ce n’était pas si surprenant, si ? En vérité, la vitesse et la puissance d’Henblitz étaient très impressionnantes. Mais ses mouvements étaient un peu trop directs, alors j’avais simplement exploité les ouvertures pour placer les miennes. Je n’avais rien fait de spécial.

— C’était splendide, Maître, dit Allucia en souriant avec une admiration sans bornes.

— Aaah, merci, Allucia.

Je saisis la serviette qu’elle me tendit soudain et commençai à essuyer ma sueur.

— Hm-hmm, fit-elle, se tournant vers Henblitz avec défi. — Alors ? Qu’en penses-tu ?

— Je suis complètement vaincu, répondit-il. — Penser qu’il est à ce point fort… Veuillez excuser mon impolitesse inouïe, sieur Beryl.

— Ça va, ça ne me dérange pas. Franchement, c’est logique de s’interroger sur les qualifications d’un type comme moi qui débarque de nulle part.

L’hostilité d’Henblitz avait totalement disparu, et sa façon de me regarder n’avait plus rien à voir avec celle d’il y a dix minutes. L’expression triomphante d’Allucia, toutefois, ressortait bien davantage.

C’est un peu… gênant.

J’aurais bien aimé qu’elle s’arrête.

— Quoi qu’il en soit, on dirait qu’il y a des choses que je peux enseigner aux chevaliers, marmonnai-je, espérant changer de sujet. — C’est rassurant.

— Encore cette humilité, coupa aussitôt Allucia. — Tout le monde a énormément de choses à apprendre de vous, Maître.

Je n’étais pas en train de jouer les modestes, j’étais simplement un vieux bonhomme avec un petit talent pour l’épée et des réflexes un peu meilleurs que la moyenne. Cette fois, le style d’Henblitz s’était révélé facile à lire

L’écart d’âge entre Henblitz et moi correspondait à l’écart d’expérience. Ma manière de manœuvrer en un contre un ne s’acquiert pas en peu de temps. Très probablement, si nous avions eu le même âge, l’issue de notre affrontement aurait été différente. En d’autres termes, je ne l’avais emporté que parce que j’avais davantage d’années au compteur.

— Puisque tout le monde est présent, que diriez-vous de débuter ? proposa Allucia.

— Bien sûr, approuvai-je.

Je sentis que tous les autres chevaliers me regardaient, eux aussi, autrement à présent. Au minimum, c’était bien plus simple sans tous ces regards douteux sur moi. Au fond, je n’étais rien de plus qu’un vieux bonhomme banal, mais être bien traité était déjà quelque chose dont il fallait se montrer reconnaissant. Et puis, enseigner ailleurs qu’à la salle d’armes avait un parfum de nouveauté bien appréciable.

— D’abord, je vais faire un tour d’horizon et essayer d’évaluer le niveau actuel de chacun, dis-je.

— Hi hi, allez-y doucement avec eux, Maître.

Je jetai un regard autour de la salle et ne rencontrai que respect, admiration et nervosité.

Hmm, même si tous les sceptiques avaient retourné leur veste, c’était un peu…

— Est-ce que cela convient à tout le monde ? demandai-je à l’assemblée.

— O…Oui ! répondirent timidement les chevaliers.

— Euh… vous n’avez pas besoin de faire de manières, d’accord ?

En effet, pas besoin d’être si guindés.

Même si j’étais désormais leur instructeur extraordinaire, je restais un simple vieux bonhomme.

Eh, peu importe.

Du moment qu’on s’entendait, ils finiraient bien par se détendre avec le temps.

— À la nomination de sieur Beryl comme instructeur extraordinaire, santé !

— Santé ! Hourra !

Après notre première journée d’entraînement, je suivis le vice-commandant jusqu’à une taverne proche du siège de l’Ordre. Notre petit groupe se composait d’Allucia, Henblitz, Curuni et moi. Il n’y avait aucun sens à forcer des gens à venir faire la fête pour un vieux bonhomme, et le peu que nous étions m’allait très bien. Honnêtement, me poser et boire en petit comité collait mieux à mon tempérament.

— Désolé de vous avoir fait organiser ça pour moi, dis-je en avalant une gorgée de bière.

Nous étions tous assis autour d’une table ronde. Sans doute parce que la journée de travail touchait à sa fin, hommes et femmes de tous âges occupaient le comptoir et les autres tables.

— N’y pensez plus, répondit sincèrement Henblitz. — Je dois aussi m’excuser pour mon comportement de tout à l’heure, alors ne vous en faites pas.

Henblitz était un gars vraiment sérieux. Cela dit, son attitude d’avant ne m’avait pas dérangé. Je comprenais très bien ce qu’il avait ressenti, et personne n’était vraiment en tort dans cette histoire. S’il fallait blâmer quelqu’un, je dirais que ce vieux bonhomme était en faute pour s’être pointé sans crier gare. Pour être exact, c’était la faute d’Allucia pour avoir trop vanté les mérites de ce vieux bonhomme que j’étais.

Mais ce serait de mauvais goût de préciser la chose.

Tandis que ces pensées me traversaient l’esprit, je me tournai sans façon vers Allucia. J’ouvris la bouche pour parler, mais…

— Excusez-moi, encore de la bière, dit-elle.

— Déjà ?!

Déjà à ton deuxième verre ? Attends, on vient tout juste de porter un toast, non ? Ta chope n’était-elle pas pleine à ras bord il y a une seconde ? Tout a déjà disparu dans ton estomac ? Impossible.

— J’adore l’alcool, répondit Allucia. — C’est délicieux.

— A…Ah oui ? balbutiai-je, sans trop savoir quoi répondre. — C’est bien d’avoir quelque chose que l’on aime.

La commandeure, si posée et imposante, faisait l’envie de tous. Et voilà qu’elle avait aussi une grosse descente. Un choc, pour ce vieux bonhomme.

— La commandeure tient l’alcool comme jamais ! s’écria Curuni. — Je ne l’ai jamais vue perdre un concours de boisson.

— Ça, c’est plutôt fou.

Ne te lance pas dans des concours de boisson alors que tu fais partie de l’Ordre de Liberion, bon sang !

Je gardai pour moi la chose, car il serait un brin malvenu de le dire ici. Bon, tant que les chevaliers ne faisaient pas d’histoires, s’ils s’amusaient, ça allait. Au moins, on avait du mal à les imaginer importuner qui que ce soit ici. Du moment que tout le monde y allait avec modération, cela ne servait à rien de jouer les vieux ronchons moralisateurs. Ça ne rendrait heureux personne.

— Vous buvez tous beaucoup ? demandai-je, pour relancer la conversation.

Je picorai dans les chips de panais, bien salées, et qui s’accordait à merveille avec la bière.

Ce genre de trucs, c’est excellent…

— Nous ne nous réunissons pas souvent pour boire, répondit Henblitz, — mais tout le monde fréquente la taverne à ses heures libres. Cela fait partie du maintien de l’ordre public.

À en juger par la bonne lampée qu’il prit à sa chope, lui aussi aimait boire.

— Je vois. Si des chevaliers passent régulièrement, il est difficile à quiconque de faire des bêtises.

Au début, je les avais pris pour des alcooliques, mais il y avait une autre facette. Beaden avait une auberge qui faisait aussi office de lieu pour manger et boire, mais pas de taverne dédiée. La capitale, en revanche, voyait aller et venir toutes sortes de gens — ajoutez à cela l’alcool qui coulait librement ici, et les ennuis ne manquaient pas de pointer le nez. En ce sens, la présence périodique des chevaliers était une bonne mesure de prévention du crime.

— Le soutien des citoyens est vital pour notre travail, ajouta Allucia, en vidant sa bière à toute vitesse. — C’est la raison pour laquelle nous pouvons exercer notre mission si ouvertement.

Tu ne viens pas de commander un deuxième verre ? Et ta chope est déjà vide… À quelle vitesse peux-tu enfiler ça ? Je suis surpris que ton corps tienne. Moi aussi, j’aime apprécier un bon verre, mais je ne peux pas imiter ça.

— Moi, je sirote un peu de temps en temps, dit Curuni. — Eux boivent comme des trous, mais moi, je ne peux pas suivre.

Comme elle l’avait dit, elle tenait sa chope à deux mains et prenait de toutes petites gorgées, savourées. Oui. Comme un petit chien. Curuni devait incarner à elle seule une bonne partie de la bonne humeur de l’Ordre de Liberion. Sans doute était-elle aussi une femme chevalier splendide, mais j’avais du mal à me défaire de l’image que j’avais d’elle autrefois.

— Bon, ce n’est pas à moi d’en parler à ce stade, dis-je, — mais gardez la mesure.

Je n’avais aucune envie d’assister à la mort par alcool de la commandeure et et de son adjoint du grand Ordre de Liberion.

— Sieur Beryl, votre technique est véritablement stupéfiante ! lança Henblitz, l’enthousiasme sans doute attisé par l’alcool.

La chope à la main était vide, et il la reposa sur la table dans un bruit sourd.

— Ne vous l’avais-je pas dit à tous dès le tout début ? répliqua aussitôt Allucia. — Maître Beryl est très fort.

Son teint était exactement le même qu’avant, impossible de deviner qu’elle avait bu. Néanmoins, il y avait dans ses mots une vigueur indéfinissable, et elle arborait une expression triomphante. J’aurais bien aimé qu’elle s’en abstienne.

— Je l’admets, je doutais de vos paroles, ma Commandeure, dit Henblitz. Je le regrette amèrement.

— L’important est que tu aies compris la chose.

On se retrouvait je ne savais comment à un festival de vantardises centré sur moi.

Quelqu’un, à l’aide, sauvez-moi.

Pour forcer un changement de sujet avant qu’ils ne me tuent à coups d’éloges, je repris la parole.

— Enfin bref… Cela faisait un bon moment que je n’avais pas apprécié un verre en bonne compagnie comme ça.

Sur ce, je décidai de boire à mon propre rythme. Si j’essayais de les suivre, je me noierais dans un océan d’alcool.

— Vraiment ? demanda Henblitz. — Vous avez pourtant l’air d’un fameux buveur…

Je jetai un coup d’œil nonchalant autour de la table. Ni Allucia ni Curuni ne dirent quoi que ce soit, mais leurs expressions montraient à quel point cette révélation les avait surprises. En effet, j’aimais l’alcool, mais boire, ce n’était pas la même chose que partager des verres en compagnie.

— J’ai grandi dans la cambrousse, expliquai-je. — Chez nous, il n’y a pas de taverne, et à peu près tous les élèves de notre salle d’armes sont des gamins.

À Beaden, je buvais surtout seul. Et quand j’avais de la compagnie, c’était, au mieux, mon père.

Nous avions partagé pas mal de verres à table, mais les occasions de nous réunir en groupe exprès pour boire avaient été quasi inexistantes.

— Hi hi, gloussa Allucia en vidant sa troisième chope. — Dans ce cas, je vous enjoins de m’accompagner la prochaine fois, Maître.

— Ha ha ha, vas-y mollo avec moi.

Et je suis sérieux. Je m’écroulerai en deux secondes si je bois à ton rythme.

— Je viendrai aussi ! lança Curuni avec un grand sourire.

Comme je venais de le dire, à peu près tous les élèves actuels de notre salle d’armes étaient des petits, et tous ceux qui en étaient sortis y avaient été pendant leur enfance. Instructeurs et élèves partageaient des liens étroits, mais j’avais eu étonnamment peu d’occasions de parler d’autre chose que d’art de l’épée.

— Ouais… murmurai-je. Ça m’plaît bien, se rassembler autour d’une table avec tout le monde comme ça.

Boire jusqu’au bout de la nuit avec mes anciens élèves… C’était une autre manière d’être avec eux. Il était difficile de veiller sur les enfants de ma salle d’armes jusqu’à ce qu’ils soient des adultes accomplis. Ils avaient tous leurs objectifs et leurs vies, et je n’avais aucune intention de les attacher à ce trou perdu pour toujours. Cependant, maintenant que j’en avais retrouvé quelques-uns, je me disais que rien n’irait me foudroyer pour espérer de telles retrouvailles. Il y a de quoi me réjouir, ici, dans la capitale. Quand mon père m’avait chassé de la maison, j’étais au bout du rouleau, mais ce n’était pas si mauvais que ça.

— Allons, sieur Beryl. Mangeons et buvons jusqu’au bout de la nuit ! s’exclama Henblitz en croquant dans le poulet rôti qui venait d’arriver.

— D’accord. L’occasion est rare pour moi, j’en profiterai.

Il aurait été absurde de s’interroger sur les manières ou la dignité des chevaliers habituellement si nobles de l’Ordre de Liberion à un moment pareil. Ils le savaient bien et se lâchaient comme il faut. Je décidai de simplement profiter de la soirée. Comme je l’ai dit, c’était une occasion rare.

— Henblitz, railla Allucia, — essaie de ne pas faire trop le goinfre.

— Je n’ai pas envie d’entendre ça de votre bouche, ma Commandeure. — Vous en êtes à combien de chopes, là ?

— Il est malavisé de chipoter sur de menus détails…

J’éclatai d’un grand rire.

— Ha ha ha ha ! Allucia, qu’est-ce que tu changes vite de ton !

— Aaah ! C’était ma viande ! cria Curuni.

— Commande-en d’autre, dit Allucia.

— C’est vous qui me l’avez chipée ! Je voulais ! La ! Manger ! Tout de suite ! Bon sang !

— Ha ha ha ha !

Mon hilarité déborda, et ainsi, cette soirée animée et joyeuse passa en un éclair.

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