LOVE UNSEEN T1 – CHAPITRE 9
Les Feux d’artifice des enfants
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Traduction : Raitei
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Le jour des Feux d’artifice des enfants, nous eûmes la chance de profiter d’un temps magnifique. Le personnel de l’entreprise pyrotechnique passa toute la journée à préparer le campus.
À quinze heures, je me rendis dans la chambre de Fuyutsuki et l’aidai à s’installer dans un fauteuil roulant.
Sa mère était également présente. Elle me sourit et m’expliqua à quel point elle attendait cet événement avec impatience.
— J’espère que tout se passera bien aujourd’hui, Sorano.
— Moi aussi.
— J’ai même réussi à emprunter un fauteuil roulant.
La mère de Fuyutsuki en avait obtenu un auprès de l’hôpital spécialement pour cette journée. Comme le nombre de fauteuils disponibles était limité, il semblait assez difficile d’en réserver un.
— Tu peux emmener Koharu jusqu’au jardin ?
— Maman !
— Pourquoi pas ? Il faut considérer cela comme un rencard.
— Ce n’est pas un rencard, insista Fuyutsuki depuis son fauteuil.
— Tu n’es pas obligée de rejeter l’idée aussi catégoriquement, répondis-je en riant.
— Ça ne te dérange pas de me pousser ? demanda-t-elle doucement, d’une voix embarrassée.
— Bien sûr que non.
Une fois mis en mouvement, le fauteuil glissa sans difficulté dans les couloirs.
Il était plus facile à pousser que je ne l’avais imaginé. Mais lorsque je remarquai à quel point il semblait léger, je ne pus m’empêcher d’être bouleversé.
Je sentais de mes propres mains à quel point le corps de Fuyutsuki avait dépéri. Une vive douleur me transperça, comme si quelqu’un venait de planter une lame dans mon cœur.
Et si Fuyutsuki percevait ma souffrance et que cela la rendait triste ? Après tous les efforts qu’elle avait fournis pour atteindre cette journée, cette idée m’inquiétait. Je pris donc sur moi, affichai un visage serein et conduisis Fuyutsuki jusqu’au jardin sur le toit.
Le ciel s’étendait au-dessus de nous. J’entendais le chant des cigales et le bruissement des feuilles. Je me sentais apaisé.
— Tu veux aller jusqu’au distributeur ?
— J’aimerais bien un thé au lait. Mais…
— Si tu n’arrives pas à le finir, je boirai le reste.
— Tu ne devrais pas autant me gâter.
— En quoi est-ce que je te gâte ?
— Laisse tomber, répondit Fuyutsuki en baissant la tête.
J’achetai un thé au lait glacé, généreusement sucré, puis le lui tendis. Comme autrefois, elle entoura le gobelet de ses deux mains et but lentement. On aurait presque pu croire que la boisson était brûlante.
— Tu sembles plutôt joyeuse aujourd’hui.
— C’est parce que j’ai fait de mon mieux. J’ai réussi à tenir jusqu’à aujourd’hui.
Elle parlait comme si son énergie vitale risquait de s’éteindre dès le lendemain.
Mes paumes devinrent moites.
— Aujourd’hui n’est pas la ligne d’arrivée, tu sais.
— Hein ? Je croyais qu’on avait décidé que mon objectif était d’assister au feu d’artifice.
— Ce n’était qu’une étape intermédiaire.
— Ce n’est pas juste.
— Tu vas guérir dans cet autre hôpital, pas vrai ?
— Ta main…
Fuyutsuki tendit la sienne dans ma direction.
— Tu peux la tenir ?
Sa main tendue tremblait.
Lorsque je la pris dans la mienne, elle était froide comme de la glace.
— Aaah… C’est tellement chaud.
— Tu ne devrais pas parler de la main de quelqu’un comme s’il s’agissait d’une boisson chaude, plaisantai-je.
— Ahahah… Une boisson chaude… Ne me fais pas rire. Ça fait mal.
— Désolé, répondis-je en riant.
— Tu sais, Sorano… Je te suis vraiment reconnaissante. Maintenant, j’ai l’impression que je ne peux plus laisser cette maladie me vaincre.
En l’entendant dire cela, je souhaitai de toutes mes forces que sa maladie disparaisse. Qu’elle quitte simplement son corps, comme si elle n’avait jamais existé.
Je désirais un avenir dans lequel tous les efforts de Fuyutsuki seraient enfin récompensés.
Nous restâmes silencieux pendant un moment.
Puis Fuyutsuki reprit soudain la parole.
— Si…
— Hmm ?
— Non, laisse tomber.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Vraiment, ce n’est rien.
Peu après, je raccompagnai Fuyutsuki dans sa chambre.
— Je reviendrai te chercher ce soir, lui annonçai-je avant de retourner sur le campus.
En chemin, je me mis à penser au dessin de Fuyutsuki. Je me demandais quelle forme de feu d’artifice elle avait imaginée. Lorsque j’arrivai sur le campus, j’aperçus le président de l’université discuter avec Hayase et lui demander comment avançaient les préparatifs.
L’événement des Feux d’artifice des enfants était devenu une occasion très attendue, notamment grâce aux prospectus distribués dans les rues commerçantes voisines.
Sa popularité avait également attiré l’attention de l’université. Le président affirmait que, si l’événement rencontrait du succès, il souhaiterait en faire une tradition annuelle.
Narumi dévissa le bouchon d’une bouteille d’eau. Il surveillait les préparatifs du feu d’artifice.
— Comment va Fuyutsuki ? demanda-t-il avant d’avaler bruyamment sa boisson.
— Elle semblait aller bien.
— Elle a obtenu l’autorisation de sortir aujourd’hui ?
— Sa mère en discute avec son médecin. Tant que son état ne s’aggrave pas, cela devrait être possible.
— C’est une bonne nouvelle, répondit Narumi en reprenant une gorgée.
Le vent sec de la fin du mois de septembre s’engouffrait dans les manches de mon tee-shirt.
Il était frais contre ma peau, même si le soleil restait puissant.
J’achetai une bouteille d’eau gazeuse au distributeur. Lorsque je tournai le bouchon, un sifflement pétillant s’en échappa.
— Combien d’enfants vont venir ? demandai-je.
— Environ la moitié d’entre eux ont obtenu l’autorisation de quitter l’hôpital.
Narumi était chargé d’expliquer les détails aux parents et de guider les familles jusqu’au lieu de l’événement. Le feu d’artifice devait commencer à dix-huit heures, juste après le coucher du soleil.
— Je suis triste pour tous les enfants qui ne pourront pas venir.
— On a également prévu quelqu’chose pour eux.
— J’espère vraiment que tout se passera bien.
— J’espère que les feux d’artifice réveilleront les souvenirs d’Fuyutsuki.
— Eh bien… Ça m’est égal, maintenant.
Narumi me regarda avec surprise.
— Il est presque temps d’aller la chercher, annonçai-je.
Nous nous dirigeâmes donc vers l’hôpital.
Une fois sur place, j’expliquai le déroulement de la soirée aux parents et aux enfants qui se rendraient sur le campus. Je leur distribuai une carte dessinée à la main, leur indiquai où descendre du taxi afin de marcher le moins possible, et précisai les endroits où ils pourraient s’asseoir.
Après avoir terminé mes explications, je saluai Narumi et me dirigeai vers la chambre de Fuyutsuki. Je traversai l’hôpital à toute vitesse, incapable de contenir mon enthousiasme.
Le souhait de Fuyutsuki allait enfin se réaliser.
Cette seule pensée occupait mon esprit tandis que je parcourais le couloir du septième étage, dans l’aile ouest de l’hôpital.
La porte de sa chambre était ouverte.
Un sentiment d’effroi me submergea.
J’entendais plusieurs paires de chaussures claquer précipitamment contre le sol. J’eus aussitôt le pressentiment que quelque chose s’était produit.
— Mademoiselle Fuyutsuki ! Vous m’entendez ? Vous êtes consciente ? Je vais commencer l’aspiration !
La voix du médecin était pressante.
Avant même de m’en rendre compte, je courais vers la chambre.
— Fuyutsuki ! criai-je depuis l’entrée.
Sa mère se tenait les mains devant la bouche et fixait sa fille.
— Hé, vous ! Écartez-vous ! N’entrez pas ! me cria une infirmière.
Elle répéta son ordre sur le même ton sévère. Comme je restais figé, elle me poussa par l’épaule et me fit chanceler jusqu’à l’autre côté du couloir.
Au fond de moi, j’avais toujours espéré que, s’il arrivait quelque chose à Fuyutsuki, l’une des infirmières qui m’avaient vu lui rendre visite si souvent me demanderait de lui parler afin de l’aider à tenir bon.
Mais dans cette situation, je ne faisais que les gêner. Tous s’agitaient pour accomplir leur travail, le visage envahi par la panique.
La peur semblait avoir cloué mes pieds au sol.
Je ne pouvais plus bouger.
Mes genoux tremblaient, mon esprit devint vide et je m’effondrai en arrière.
— Ce n’est pas possible… murmurai-je, incapable de distinguer le réel de l’irréel.
La scène qui se déroulait devant moi était trop difficile à assimiler. Lorsque je sortis mon téléphone de ma poche, je vis que mes mains tremblaient. Je devais prévenir Narumi aussi vite que possible que Fuyutsuki était en danger, puis contacter Hayase.
Plus j’y pensais, plus ma panique grandissait.
Sans m’en rendre compte, j’avais composé le numéro des urgences.
Je raccrochai avant même la première sonnerie.
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Il devait être environ dix-sept heures lorsque la mère de Fuyutsuki sortit enfin de la chambre. Elle salua profondément les médecins et les infirmières lorsqu’ils s’éloignèrent.
— Est-ce que Fuyutsuki va bien ? lui demandai-je.
— Désolée de t’avoir inquiété, Sorano. Elle a simplement craché du sang, et celui-ci a obstrué ses voies respiratoires. Elle avait du mal à respirer, mais tout va bien maintenant.
Pouvait-on vraiment dire que tout allait bien après avoir craché du sang ?
— Peux-tu me rendre un service ? demanda-t-elle.
— Bien sûr.
— Je suis simplement…
Les mots semblèrent rester coincés dans sa gorge.
— …fatiguée.
Des larmes emplissaient ses yeux, et son visage était blanc comme un drap. Elle avait probablement déjà traversé ce genre d’épreuve un nombre incalculable de fois. Avait-elle cette apparence à chaque fois ?
Mon cœur me faisait mal pour elle. Je serrai le tissu de mon tee-shirt contre ma poitrine afin de supporter la douleur.
— Peux-tu rester auprès d’elle à ma place ?
— Bien sûr. Reposez-vous correctement.
J’entrai dans la chambre comme si je prenais la relève de sa mère. Je m’assis sur la chaise près de la fenêtre et observai Fuyutsuki dormir paisiblement.
En regardant son visage endormi, la peur qu’elle ait cessé de respirer me rongeait.
Je ne parvenais à me détendre qu’en voyant sa poitrine se soulever et s’abaisser.
Elle était vivante. Cela suffisait à me soulager. Je devais reconnaître qu’aimer Fuyutsuki n’avait rien de facile. J’avais été sur le point d’abandonner un nombre incalculable de fois, mais je m’étais malgré tout accroché.
Son sourire m’avait attiré vers elle. Je voulais désespérément le revoir.
Lorsque j’informai Narumi de la situation sur LINE, il répondit :
— [Ushio : C’est rassurant.]
Son message suivant commençait par les mots :
— [Ushio : Si Fuyutsuki se réveille…]
Nous étions à la fin du mois de septembre. Le soleil se coucha aux alentours de dix-sept heures trente. Je n’allumai pas les lumières de sa chambre plongée dans l’obscurité. À la place, j’ouvris les rideaux et entrouvris légèrement la fenêtre.
Les lumières de Tokyo pénétrèrent dans la pièce, perçant les ténèbres.
— Sorano ?
Ce fut la première chose que Fuyutsuki prononça en ouvrant les yeux.
— Oui ?
— J’ai senti que c’était toi.
— Maintenant, tu arrives même à me sentir quand je disparais ?
— Oui. Après tout, nous avons passé beaucoup de temps ensemble.
Fuyutsuki rit d’une voix rauque.
— Quelle heure est-il ?
— Dix-sept heures quinze.
— Nous allons rater le feu d’artifice.
— Tu n’as pas l’autorisation de sortir aujourd’hui.
Fuyutsuki afficha un regard malicieux, comme si elle voulait dire Oups.
Mais des larmes commencèrent à remplir ses yeux.
— Pourtant, j’ai fait tellement d’efforts.
Des larmes coulèrent sur son visage et mouillèrent son oreiller. Fuyutsuki couvrit ses yeux de ses bras, tentant d’arrêter ses pleurs. Je m’approchai du lit et lui caressai doucement la tête.
— Tout va bien.
— Qu’est-ce que tu racontes ? demanda-t-elle en repoussant ma main. C’est déjà trop tard.
Un murmure s’échappa de ses lèvres.
— J’ai fait tellement d’efforts… Je voulais tellement survivre.
Elle s’était accrochée à la vie alors qu’elle avait été si souvent sur le point d’abandonner. Je voulais lui offrir une lueur d’espoir, aussi faible fût-elle. Sa voix semblait noyée de larmes, et je recommençai à lui caresser la tête.
— Tout va bien. Nous serons à l’heure.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
Je sortis mon téléphone et lui demandai de patienter un instant.
— Ce ne sera peut-être pas très impressionnant, mais…
J’appuyai sur le bouton d’appel.
Après quelques sonneries, j’entendis la voix de Hayase.
— Ça va, Koharu ?
— Qu’est-ce qui se passe ? demanda Fuyutsuki, déconcertée.
Entendre soudainement la voix de Hayase avait dû la surprendre.
— C’est un appel vidéo. Aujourd’hui, nous regarderons le feu d’artifice depuis ta chambre.
— J‘suis là aussi ! lança Narumi.
Il ne se trouvait toutefois pas dehors. Derrière lui, je distinguais du papier peint aux couleurs pastel.
— Je diffuse le feu d’artifice sur un grand écran dans la salle des enfants. Comme ça, tous ceux qui ne peuvent pas sortir pourront quand même le regarder.
— Courage, la dame du piano ! cria l’un des enfants.
— Waouh… C’est vraiment moderne.
Fuyutsuki tâtonna dans l’air pour trouver la main avec laquelle je tenais mon téléphone. Je saisis la sienne et la posai par-dessus la mienne. Ce n’était peut-être qu’à travers l’écran d’un téléphone, mais, pour la première fois depuis longtemps, nous étions de nouveau réunis tous les quatre :
Fuyutsuki et moi. Hayase et Narumi.
En voyant nos quatre visages, je fus envahi par la joie.
— Ça va commencer ! annonça Hayase.
Elle passa de la caméra frontale à celle située au dos de son téléphone.
— Trois, deux, un…
J’entendis le décompte.
Puis un sifflement retentit, et une traînée de lumière s’élança dans le ciel.
L’instant suivant…
Boum.
Un feu d’artifice jaune éclata.
Ses étincelles brillaient sur l’écran de mon téléphone, au milieu de la chambre faiblement éclairée de Fuyutsuki.
Boum, boum, boum.
Le son des explosions nous parvenait par les haut-parleurs.
Environ cinq secondes plus tard, j’entendis les détonations résonner à l’extérieur de la fenêtre.
— Sorano.
— Oui ?
— Raconte-moi ce que tu vois.
— D’accord.
Fuyutsuki serra ma main.
— Un feu d’artifice jaune vient de s’élever dans le ciel. Il a éclaté en formant un cercle parfait, puis toutes ses traces se sont dissipées.
— Je vois.
— Attends, comment est-ce que je peux décrire celui-là ? Une partie de sa lumière est restée suspendue après l’explosion… On dirait un cerisier pleureur.
— C’est beau ?
— Magnifique.
Je décrivis chaque feu d’artifice à Fuyutsuki, l’un après l’autre.
Je lui expliquai lesquels étaient tirés, comment ils éclataient et de quelle manière ils disparaissaient.
— Je suis tellement heureuse.
Fuyutsuki appuya doucement sa tête contre la mienne.
Lorsque je tournai les yeux vers elle, je vis des larmes couler sur son visage.
— Je suis tellement heureuse d’avoir pu regarder ces feux d’artifice avec tout le monde.
L’écran de mon téléphone s’illumina en jaune tandis qu’une nouvelle détonation résonnait dans les haut-parleurs.
Une série assourdissante d’explosions brèves et sèches retentit à l’extérieur.
Puis j’entendis la voix de Hayase.
— Nous allons maintenant passer aux Feux d’artifice des enfants, conçus à partir de leurs dessins. Il s’agit de feux figuratifs : la poudre est disposée selon la forme d’un dessin afin que celui-ci apparaisse dans le ciel nocturne. Nous espérons que vous apprécierez ces feux d’artifice, qui représentent les rêves des enfants.
Les créations des enfants allaient enfin être lancées.
— Nous commençons avec Hiroto, qui dit adorer voir sa mère sourire.
Un visage souriant illumina le ciel.
Le feu suivant représentait une fleur épanouie. D’après l’annonce de Hayase, il avait été imaginé par un enfant qui souhaitait devenir fleuriste après sa guérison. Hayase présenta ainsi chacun des enfants pendant que leurs feux d’artifice étaient tirés. J’entendais leurs cris de joie à travers mon téléphone.
— Ils ont l’air de tellement s’amuser, murmura Fuyutsuki avec bonheur.
En la voyant ainsi, je lui posai une question.
— Pourquoi est-ce que tu aimes autant les feux d’artifice ?
Sa première réponse fut :
— Je crois que je les admire.
Mais elle poursuivit rapidement :
— Je pense que les feux d’artifice laissent une trace dans notre cœur. Quand j’étais enfant, mes parents m’en ont montré un jour où j’étais déprimée et malade. Un immense feu a éclaté. Lorsque je me suis retournée, j’ai vu tout le monde lever les yeux vers le ciel. Je ne sais pas pourquoi, mais cela m’a donné la force de continuer. Encore aujourd’hui, quand je vais mal, le souvenir de ce ciel me pousse à tenir bon.
Fuyutsuki regardait les feux d’artifice.
Elle regardait ceux qui avaient survécu dans sa mémoire.
Elle revoyait les lumières qu’elle avait autrefois contemplées dans le ciel.
Elle rejouait ces souvenirs dans son esprit.
Ses yeux ne fonctionnaient plus. Pourtant, cela ne faisait aucun doute. Elle pouvait les voir. En regardant le visage de Fuyutsuki s’illuminer de joie, une multitude d’émotions envahit mon cœur.
Ma poitrine se serra. J’étais heureux. Mes yeux commencèrent à me brûler. Je ne savais pas quel nom donner au sentiment qui me traversait. Je voulais simplement que Fuyutsuki, qui luttait contre tant d’angoisses dissimulées, puisse de nouveau lever les yeux vers le ciel.
En écoutant les explosions des feux d’artifice des enfants, elle déclara :
— Moi aussi, j’aimerais vivre d’une manière qui laisse une trace dans le cœur de quelqu’un.
Elle savait que la vie était courte. C’était peut-être pour cette raison qu’elle admirait tant la lumière éphémère des feux d’artifice.
— Tu en as laissé une dans le mien, répondis-je, la voix chargée d’émotion.
— Vraaaiment ? demanda Fuyutsuki avec un sourire malicieux.
Elle avait sûrement remarqué le ton de ma voix. À cet instant, celle de Narumi retentit dans le haut-parleur.
— T’as également laissé ta marque dans le mien.
— Attends, Narumi… Tu nous écoutais ?
— Moi aussi ! intervint Hayase. Tu t’amuses, Koharu ?
— Je m’amuse énormément !
— Bien. Le prochain feu d’artifice a été imaginé par Koharu, annonça Hayase avant de reprendre sa présentation. Koharu a souffert de la maladie à plusieurs reprises. Afin d’exprimer sa reconnaissance envers toutes les personnes qui l’ont soutenue…
— Oh non, c’est embarrassant ! Détourne les yeux, Sorano, exigea Fuyutsuki.
Mais cela ne servait évidemment à rien. Dans une douce détonation, son feu d’artifice s’étendit dans le ciel nocturne. Il formait un immense cœur.
— C’est un cœur amoureux.
— Je sais ! C’est moi qui l’ai dessiné ! Ne le dis pas à voix haute !
— Pourquoi est-ce que ton propre dessin t’embarrasse ?
— Tais-toi, répondit-elle en me frappant doucement de la main.
— Et enfin, ce dernier feu d’artifice a été imaginé par Kakeru Sorano, annonça Hayase.
Ah, c’est vrai…
Je me rappelai que Hayase m’avait demandé d’en dessiner un, moi aussi.
— Tu en as également fait un ? demanda Fuyutsuki.
Une traînée blanche s’éleva dans le ciel nocturne. Pendant un instant, elle sembla disparaître. Puis elle éclata dans une puissante détonation, illuminant la nuit.
— Quelle forme as-tu dessinée ?
Fuyutsuki se tourna vers moi avec un sourire malicieux.
Son visage se trouvait tout près du mien. Elle avait beaucoup maigri. Pourtant, son sourire faisait toujours manquer un battement à mon cœur.
Le feu d’artifice qui brillait dans le ciel avait sa forme à elle.
— Fuyutsuki…
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Je ne te l’ai jamais dit directement, mais…
Ma bouche se mit à bouger toute seule.
Les mots que j’avais dissimulés et réprimés jaillirent de mes lèvres comme des feux d’artifice.
— Je t’aime. Est-ce que je peux rester pour toujours à tes côtés ?
♪
Le jour où j’avais embrassé Kakeru, je m’étais évanouie chez moi à cause d’une anémie.
J’avais plaisanté en me disant que j’étais peut-être malade d’amour. Mais ma mère, qui s’inquiétait naturellement pour tout, m’avait emmenée passer un examen médical tard dans la soirée.
Une ombre sombre était apparue sur ma radiographie. Le lendemain, le médecin effectua des examens plus approfondis. On me diagnostiqua un cancer métastatique de stade IV. Il m’annonça immédiatement que je devais être hospitalisée.
Je rentrai chez moi afin de préparer mes affaires. C’est à ce moment-là que mes inquiétudes m’envahirent. Ce n’était pas vraiment ce qui allait arriver à mon corps qui me préoccupait. C’était ce qui allait se passer avec Kakeru.
Que se passerait-il si je lui avouais mes sentiments ?
Et si, par miracle, il les partageait ?
Je ne ferais probablement que lui faire perdre son temps. Et si je mourais, cela pourrait le traumatiser. À ce stade, j’avais encore la possibilité de reculer. Il pourrait rencontrer quelqu’un d’autre. Je pleurai encore et encore tandis que toutes ces pensées traversaient mon esprit.
Je pleurais parce que je l’aimais. Et parce que je devais abandonner cet amour. Puis quelque chose d’inattendu se produisit. Je reçus un message LINE de Yuuko. Elle m’avait envoyé une vidéo. Je touchai deux fois l’écran pour la lancer.
— Votre attention, s’il vous plaît !
C’était la voix de Kakeru.
— J’ai une annonce importante à faire !
Il prépare quelque chose de drôle ?
Le moment ne pouvait vraiment pas être plus mal choisi.
— Moi, Kakeryu Sorano…
Ah, il vient d’écorcher son propre prénom.
Je laissai échapper un petit rire.
D’accord. Je vais conserver cette vidéo pour toujours.
Elle resterait un souvenir. Une célébration de mon premier amour et de mon premier chagrin d’amour. Cette pensée me fit recommencer à pleurer.
C’est douloureux. Tellement douloureux.
Puis, alors que ces pensées tourbillonnaient dans ma tête, je l’entendis :
— Moi, Kakeru Sorano, j’aime Koharu Fuyutsukiiii ! Je veux sortir avec ellllle !
Le moment ne pouvait vraiment pas être plus mal choisi. Kakeru venait de dire qu’il m’aimait. J’étais heureuse. Je l’étais réellement. Comment aurais-je pu ne pas l’être ?
Pourtant, au même moment, je me répétai que je n’avais pas le droit de ressentir cela. Je ne pouvais pas laisser cette relation aller plus loin. Sinon, je finirais par faire souffrir Kakeru.
Je pris donc une décision. Je disparaîtrais silencieusement de la vie de tout le monde. Si je revoyais Kakeru, je ferais semblant de ne pas le connaître. Je continuerais jusqu’à ce qu’il renonce à moi. Jusqu’à ce qu’il m’oublie.
— Ce sera sûrement difficile pour lui… murmurai-je.
C’est alors que je remarquai que des larmes coulaient sur mon visage. Pour la première fois de ma vie, je haïssais véritablement mon destin. Il ne se contentait pas de me voler ma vie. Il m’arrachait aussi ces sentiments qui comptaient tant pour moi.
C’était misérable. Frustrant. Insoutenable.
Plus je pensais au fait que je devais oublier Kakeru, plus je perdais pied.
Je pleurai à chaudes larmes. Je ne savais pas quoi faire. Naturellement, mon état de santé m’inquiétait également. Plus j’y pensais, plus la douleur empirait.
Je souffrais tellement que je ne savais plus vers quoi me tourner.
Finalement, tout devint trop difficile à supporter.
Je hurlai et projetai mon téléphone à travers la pièce.
❅
— Pourquoi est-ce que tu refuses simplement de m’abandonner ?!
Fuyutsuki pressait ses bras contre ses yeux, tandis que les larmes ruisselaient sur son visage.
— Il…
Ses sanglots découpaient ses paroles.
— …ne me reste…
Elle pleurait de manière incontrôlable.
— …presque plus de temps.
Puis elle ajouta :
— Je vais mourir de toute façon.
Ces mots étaient d’une cruauté terrible.
Fuyutsuki avait peur. Son état physique était si grave qu’elle ne pouvait même pas imaginer survivre jusqu’au lendemain. C’était précisément pour cette raison qu’avancer lui semblait si effrayant. C’était comme si elle courait au milieu de la nuit, les yeux fermés.
Elle ne pouvait se résoudre à entraîner quelqu’un d’autre dans sa souffrance. Elle avait donc choisi de l’affronter seule. Que pouvais-je faire pour l’aider ?
Je l’aimais tellement.
— Fuyutsuki, est-ce que tu peux me voir ?
Je pris sa main et la posai contre ma joue. J’approchai suffisamment mon visage du sien pour pouvoir l’embrasser, et nous nous regardâmes dans les yeux. Bien sûr, elle ne pouvait pas voir mon visage.
Mais elle pouvait le toucher et deviner mon expression. Mon geste inattendu la laissa tout d’abord décontenancée. Puis son étonnement céda progressivement la place à l’agacement.
— Pourquoi est-ce que tu souris ?! cria-t-elle.
Je lui adressais le plus grand sourire dont j’étais capable.
— Parce que…
— Parce que quoi ?! Tout cela n’a rien d’une plaisanterie pour moi !
— Parce que…
Je poursuivis :
— On dit bien que les sourires font fuir le cancer, pas vrai ?
— Hein ?
Les yeux de Fuyutsuki s’écarquillèrent.
— C’est difficile de sourire lorsque personne d’autre ne sourit autour de soi, non ?
Fuyutsuki semblait toujours abasourdie.
— Alors plaisante avec moi. Tu as peut-être simplement besoin de quelqu’un avec qui tu peux rire.
Les larmes continuaient de couler de ses yeux, mais je ne savais plus si elle riait ou pleurait.
— N’importe quoi ! s’écria-t-elle. Kakeru… Espèce d’idiot.
Cela faisait si longtemps qu’elle ne m’avait plus appelé Kakeru. Je considérai cela comme le signe qu’elle avait enfin cessé de résister. Je ne savais pas pourquoi, mais mon cœur se remplit d’émotion et ma vision commença à se brouiller. Mes larmes tombèrent une à une.
— Je le savais…
— Quoi ?
— Parfois, Fuyutsuki, je t’ai vue sourire en coin… Et l’autre jour, tu as reconnu que ce marque-page t’appartenait. Il y a longtemps, tu m’avais expliqué l’avoir fabriqué après ton entrée à l’université.
— Ah bon ?
— Oui. Je me souviens de tout ce que tu m’as raconté.
Elle me donna un petit coup de poing sur l’épaule. Enfin, techniquement, elle abattit son poing au hasard, et mon épaule se trouvait simplement sur sa trajectoire.
— Aïe, réagis-je.
Fuyutsuki commença alors à me frapper comme une enfant en pleine crise.
— Idiot, idiot, idiot !
C’était adorable.
— Est-ce que tu sais à quel point c’était difficile…
Elle continua à me marteler de petits coups.
— …de tout garder en moi ?
De grosses larmes coulèrent de ses yeux jusqu’au sol.
Ma réponse fut simple :
— Merci.
— Espèce d’idiot ! Pourquoi est-ce que tu me remercies ?
Cette fois, elle me frappa assez fort.
— Tu as fait tout ça pour moi, non ?
Fuyutsuki garda le silence. Elle ne répondit rien pendant un court instant. Puis elle recommença rapidement à me frapper en me traitant d’idiot.
— Kakeru ?
— Oui ?
— Merci de m’avoir avoué tes sentiments deux fois.
— De rien, répondis-je en hochant la tête.
— Désolée, ajouta Fuyutsuki.
— D’avoir menti ?
— Pour cela aussi.
— Alors, de quoi d’autre es-tu désolée ?
— D’être aussi malade.
— Ce n’est pas grave. Tu vas guérir, pas vrai ? répondis-je en lui caressant les cheveux.
— Mes chances de survie sont extrêmement faibles.
Pourtant, je ne renoncerais pas à elle.
— Tout ira bien. Tu vas surmonter tout ça.
Des larmes recommencèrent à couler de ses yeux.
— Je vais faire de mon mieux, répondit-elle en hochant la tête.
— Je crois en toi.
— Je vais vraiment tout donner. Alors, ne cesse jamais de croire en moi.
Son visage était déformé par les pleurs et couvert de larmes.
Pourtant, elle continua à hocher la tête et à répéter :
— Je vais faire de mon mieux.
— Je viendrai peut-être avec toi à Hokkaidô.
— Hors de question. Reste à l’université.
— Je viendrai te voir pendant les longues vacances.
— Cela coûtera cher.
— Je trouverai un travail à temps partiel.
Après cette petite dispute légère, nous nous tînmes la main.
Nous partageâmes enfin les sentiments que nous avions gardés en nous depuis si longtemps, tout en parlant et en riant.