Anciennes archives
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Traduction : Raitei
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Quand les étudiants de Kimberly passent en classe supérieure, plusieurs obstacles se dressent sur leur chemin. L’un des plus grands est d’atteindre la quatrième couche du labyrinthe.
— J’ai entendu dire que p-peu de deuxième-année étaient capables d’aller aussi loin. Même avec de l’aide… ils finissent juste par être un f-fardeau. Je n’ai mis les pieds ici que… je crois… à la fin de ma quatrième année. Et je me suis fait m-mutiler le bras, c-c’est traumatisant.
C’était la troisième couche, le « Marais Miasmatique ». Laissant des traces dans la boue collante, le jeune homme maigre à côté d’Oliver parlait avec un léger bégaiement. Robert Dufourcq était un sixième année et l’un des rares à connaître l’identité d’Oliver. Il arborait en permanence un sourire morose.
— Ouais, je m’en souviens ! Tu t’es lancé dans cette mission en insistant sur le fait que tu n’avais besoin que d’un soutien à l’arrière. Si je n’étais pas intervenue il y a deux ans, tu aurais perdu la moitié de ton corps. Peut-être même que ton nom aurait fini gravé dans la caveau funéraire.
La fille qui le taquinait était une autre camarade, une septième année nommée Karlie Buckle. Avec ses cheveux rouges courts et ses oreilles percées, son franc-parler la rendait sympathique, mais l’éclat dangereux dans son regard la rendait aussi légèrement intimidante.
— J-je peux pas dire le contraire. Mais… t-tu t’en es pas sortie bien mieux. T’es déjà assez effrayante sans ta brulure sur la moitié du visa…
— Si tu veux dire de la merde sur mon visage, t’assumeras les conséquences j’espère ?
Sa main s’était refermée comme un étau sur l’arrière du crâne de Robert. Ses os craquèrent. Le cousin d’Oliver, Gwyn, toussota bruyamment. Karlie le relâcha et adressa un sourire éclatant à Oliver.
— Désolé, Votre Majesté. Je suis une vraie pipelette. Je l’ai toujours été ! Je ne supporte pas le silence. Allez-y, réprimandez-moi si vous voulez, ça ne me dérange pas. Bien au contraire !

— …Nul besoin.
Oliver secoua la tête, incapable de trouver une réprimande digne de ce nom. Il n’était peut-être qu’un deuxième année, mais avec ce masque, il était leur seigneur. Si ses vassaux se laissaient distraire, même s’il s’agissait d’élèves plus âgés, il était prêt à les remettre à leur place. Mais ici ?
— C’est rassurant, je n’arrive pas à plaisanter au sein de cette couche.
Les piques de Karlie pouvaient bien contenir quelques remarques à son sujet, elle ne baissait pas sa garde pour autant. C’était ainsi qu’elle agissait toujours, preuve qu’elle savait parfaitement gérer la situation.
— Hmph, au moins vous en êtes conscient, répliqua-t-elle avec un reniflement. — Mais est-ce vraiment une qualité pour quelqu’un ayant votre statut ?
— Karlie ! siffla Gwyn.
Elle avait un an de plus que lui, mais il était le bras droit d’Oliver.
— Laisse Noll tranquille. Et Robert, arrête de rester planté là ! Stoppe-la.
Karlie haussa les épaules, et Robert hocha la tête, lançant un regard en coin à Oliver.
— D-désolé, Gwyn. M,-mais… j’aimerais aussi lui parler. Tant que j’en ai l’occasion.
Ils avaient tous de bonnes raisons de vouloir mieux connaître Oliver. Et il en était parfaitement conscient, raison pour laquelle il ne les repoussait pas.
— Ça ira, dit Oliver en faisant signe à son « frère » de se calmer. Ne t’inquiète pas pour moi, Gwyn.
Mais alors que tout semblait réglé, une fille arriva derrière eux et se glissa entre ses camarades. Oliver cligna des yeux en reconnaissant sa « sœur », Shannon Sherwood. Son habituel sourire doux avait disparu.
— Heh-heh-heh, on dirait que quelqu’un n’est pas d’accord, ricana Karlie, sans même essayer de cacher le regard moqueur qu’elle lui lançait — N’est-ce pas sympathique d’avoir votre cousine pour vous protéger, jeune maître ?
Oliver se retint de répondre, cherchant la meilleure façon de gérer la situation.
— …Sois… pas méchante… avec Noll !
— Je fais que le taquiner. Ça avait l’air méchant ?
— …Oui. Tu ne lui laisses aucune ouverture.
— Ah-ha-ha ! Ouais, c’est vrai que je ne laisse pas respirer.
Karlie éclata de rire, sans une once de culpabilité. Une tension palpable crépita entre les deux filles, mais soudain, des vibrations puissantes remontèrent du sol boueux sous leurs pieds.
Oliver s’apprêtait à donner un avertissement lorsque Karlie l’attrapa par le col et le tira sur le côté.
— !
Dès l’instant où il quitta sa position, le sol explosa. Projetant de la boue partout, un Wyrm émergea, long de plus de dix mètres. L’une des plus grandes menaces de la troisième couche, il détectait les vibrations des mages marchant au-dessus de lui et attaquait depuis en dessous. Son immense gueule annelée, garnie de dents acérées comme des scies, se tourna dans les airs, fonçant droit vers la tête d’Oliver, prêt à capturer la proie qu’on venait de lui arracher.
— TONITRUS !
Quatre sorts lancés à l’unisson frappèrent directement la gueule béante du monstre. Son long corps massif se contracta violemment, puis s’affaissa dans la boue, libérant des bulles. Avant qu’Oliver ne retrouve ses esprits, Shannon était déjà à ses côtés. Aucun de ses camarades ne prêta la moindre attention à l’ennemi abattu.
— On approche de la fin de la troisième couche, annonça Karlie. Ça va devenir sérieux. Prête, votre Majesté ?
— …Ouais.
Oliver hocha la tête, refusant de laisser un frisson le trahir. Pour les élèves plus âgés, cette attaque ne méritait même pas d’être qualifiée de sérieuse et ils venaient de le lui prouver de façon éclatante.
Il fallut encore vingt minutes pour qu’ils atteignent la fin du marais. Maintenant en territoire inconnu, au-delà de ce qu’il avait exploré lors de l’incident avec Ophelia, Oliver s’arrêta, le ventre noué. Le changement d’environnement était flagrant.
Le sol, les murs et le plafond étaient tous recouverts d’une pierre lisse et brillante. Lui et ses camarades se trouvaient dans une vaste clairière elliptique, de la taille de l’arène du campus, au fond de laquelle se dressaient d’imposantes portes doubles.
— …C’est…
— C’est l’entrée de la quatrième couche, répondit Karlie. — Qu’on surnomme communément la place de la Bibliothèque.
Alors même qu’elle parlait, des changements commencèrent à se produire sous les yeux d’Oliver. L’espace devant les portes se distordit, et une chose noire en émergea.
Tel un amas de haillons d’un noir absolu, elle prit rapidement forme, se stabilisant en une silhouette efflanquée de plus de deux mètres de haut, sa tête dissimulée sous un voile sombre. Elle ne prononça pas un mot, mais l’aura de mana, ou plutôt, l’aura de mort qu’elle dégageait fit immédiatement chercher son athamé à Oliver.
— …!
— Relax ! Pas que le véritable adversaire soit beaucoup mieux…
Karlie lui tapota les épaules avant de jeter un regard en arrière, vers le reste de ses camarades.
— Comme prévu, on va bosser en trinômes. Robert et moi, on s’occupe de la sécurité du roi. Ça vous va toujours, les Sherwood ?
— …N…
— On est d’accord.
Shannon s’apprêtait à protester, mais Gwyn l’interrompit, hochant la tête. Oliver ne dit rien, mais il appréciait grandement cette intervention.
Il respectait l’inquiétude de sa sœur, mais il ne serait pas un vrai seigneur s’il laissait uniquement sa famille le protéger.
— Je vais bien. Vous deux, occupez-vous de Teresa.
— …Noll…
— Compris.
Shannon paraissait toujours nerveuse, mais Gwyn acquiesça d’un air grave. Teresa, quant à elle, observait simplement la scène, impassible. Oliver leur tourna le dos et rejoignit ses deux camarades plus âgés, avançant jusqu’au centre de la place.
— On dirait que vous avez retrouvé vos esprits, lança Karlie. — Mais sans rire, ne passez pas devant nous.
— Ou plutôt, nous ne v-vous laisserons pas faire. S-si quelqu’un doit m-mourir ici, ce sera nous en p-premier.
Robert accompagna ces paroles hésitantes d’un sourire sombre. Oliver ne doutait pas de leur sincérité, mais il eut une réponse digne d’un seigneur.
— Alors je n’ai qu’une seule chose à vous dire : je ne vous ai pas donné la permission de mourir ici.
Ces mots sonnèrent comme une tape dans le dos, et ses deux camarades esquissèrent un sourire.
— Ha-ha ! Ça marche.
— B-bien vu. F-Faisons en sorte q-que ça ne dure pas.
Karlie et Robert levèrent leurs athamés. Un instant plus tard, un livre apparut dans les mains de la silhouette en robe noire. Apercevant la couverture, Karlie s’exclama :
— On a de la chance ! J’ai déjà vu ça. Notre lecture imposée, c’est Les Mémoires de Baltro !
Des dizaines de pages s’envolèrent du livre, enveloppant le trio dans un tourbillon de papier qui remodela instantanément leur environnement. Oliver ne voyait plus ni ses cousins ni Teresa.
— C-chapitre huit, verset deux ! La C-cal—calamité de Glynntoad !
Le temps que Robert termine, ils étaient ailleurs.
Un paysage rural s’étendait autour d’eux. Des non-mages travaillaient les champs, houes en main, ou trayaient les vaches, une scène qui mettait Oliver étrangement mal à l’aise. Tout était bien trop ancien, des vêtements des paysans à leur façon de travailler. Cela devait dater d’il y a plus de deux cents ans, avant la révolution industrielle magique.
— S-surpris ? C-c’est exactement ce que ça semble être. U-une partie du c-contenu du livre a été recréée.
— On peut s’en échapper, donc c’est toujours mieux qu’une aria. Mais… cette bibliothèque est sacrément bien fournie.
Oliver commençait à comprendre. Ce qu’il voyait n’était pas réel, mais un décor issu du livre. Il ignorait où et quand ils se trouvaient, mais… c’était la scène de la calamité que Robert avait mentionnée. La preuve en était que personne ne semblait remarquer leur présence.
— Les Mémoires de Baltro, chapitre huit, verset deux, le récit d’une migration observée en l’an 984. Et des pertes humaines qu’elle a entraînées.
Tout en parlant, Karlie gardait les yeux rivés sur le ciel. Il n’était pas encore midi, et le temps était couvert, mais au centre des nuages s’ouvrait un sombre vortex tourbillonnant. Les non-mages l’aperçurent aussi, désignant le ciel en poussant des cris.
— Ça arrive. Regardez bien, voilà la calamité que les Tír apportent à notre monde.
Un instant plus tard, des centaines d’objets en jaillirent, tombant en piqué vers le sol. Ils ressemblaient à de courts cylindres, larges de deux mètres, comme des engrenages rouillés ou des roues. Mais à l’instant où ils touchèrent le sol, ils se mirent à tourner, à la manière de golems en boule, semant aussitôt la dévastation.
— Eeeeek…?!
— Aughhhhhh !
Champs, maisons, bétail, humains, ces choses en forme de roue ne faisaient aucune distinction, écrasant tout sur leur passage. La vue de leurs voisins anéantis fit hurler les survivants. Des vagues de terreur se propagèrent à travers le paysage. Les roues ne poursuivaient pas les humains en fuite, elles traçaient simplement des spirales géométriques élaborées, avançant de l’extérieur vers l’intérieur et aplatissant tout sur leur trajet.
Alors que ces cris résonnaient à ses oreilles, Oliver lutta contre l’envie d’intervenir. Les scènes sous ses yeux n’étaient qu’une reconstitution. Cette tragédie appartenait à un passé révolu. Il le savait… mais cela le rongeait malgré tout.
— Tu vois ? C’est ce qu’on appelle une alimentation indiscriminée. On observe souvent ce comportement chez des groupes après une migration non planifiée. Ces choses débarquent dans un monde totalement inconnu, sans repères, alors elles essaient de tout bouffer pour voir ce qui passe. Plantes ou animaux, vivants ou inertes, elles ne font aucune différence. Elles ingèrent et vomissent jusqu’à tomber sur quelque chose qui leur convient.
La leçon de Karlie aida Oliver à mieux comprendre ce qu’il voyait. Ces roues étaient vivantes. En y regardant de plus près, humains, bétail et bâtiments perdaient de la masse bien au-delà de ce que le simple écrasement aurait dû provoquer. C’était insensé, mais il semblait que ces créatures se nourrissaient en écrasant ce qui les entourait. C’était ainsi qu’elles mangeaient, ainsi qu’elles chassaient.
Elles étaient totalement différentes des créatures de ce monde. Même les bêtes magiques n’avaient pas évolué de cette manière. Ces entités devaient venir d’un écosystème fondamentalement étranger, sans quoi elles n’auraient jamais développé de telles caractéristiques. Des invités indésirables venus d’un monde étrange et terrible, l’essence même d’une migration.
— Uh-oh. Elles a-approchent.
Robert pointa le doigt. Une roue venait droit sur eux. Karlie leva son athamé dans sa direction.
— Autant en observer une de près. COLLIGATIONEM !
Son sort frappa la roue à quelques mètres de distance, l’immobilisant instantanément, comme si une main invisible l’avait saisie. Elle l’avait piégée de force avec un sort d’entrave.
— Ok, on peut l’examiner en toute sécurité. La forme est dingue, mais la structure physique est plutôt compréhensible. La chasse en meute, n’est pas si éloigné des créatures que l’on connaît et qu’on adore, non ?
Karlie enchaîna directement avec un exposé, maintenant l’entrave avec sa force pure de mana. Impressionné, Oliver concentra son regard sur la créature provenant du Tír en face à lui, l’examinant attentivement. Robert, lui, utilisait son athamé pour la disséquer. Là où il coupait, un fluide gris s’écoulait, révélant des tissus mous, probablement des organes. C’était bel et bien vivant.
— On perd pas mal de monde même à ce stade précoce de migration, mais une fois qu’elles verrouillent leur proie, cela devient pire. Faut en profiter tant qu’elles sont encore occupées.
Elle acheva la roue immobilisée, puis porta son attention sur ces mangeuses voraces. Faciles à gérer une par une, mais la mission consistait à éliminer toute la meute.
— Si on y va une par une, on y passera la nuit. Heureusement, y a une super méthode pour ce genre d’ennemis. Robert, fais-les tomber.
— T-tout seul ? Tu pourrais a-aussi aider, tu sais.
Il secoua la tête et s’avança. Il ouvrit le devant de sa robe, révélant des dizaines de tubes à essai accrochés dessous. Chacun contenait une créature magique scellée, irradiant une malveillance surnaturelle. Il en sélectionna une, un type de fée, et déboucha le récipient.
— SATUS SURSUM !
Le sort libéra la fée de sa torpeur. Elle s’agita, sautant hors du tube et s’envola en direction des monstres migrateurs. Son comportement était dicté par l’enchantement qui la liait. Bien entendu, une fée minuscule n’avait aucune chance contre une roue massive. Elle fut écrasée et dévorée, emportant avec elle la malédiction qu’elle portait.
Le comportement de la roue infectée changea immédiatement. Sa coordination précise disparut, et elle fonça droit sur sa propre meute. La roue qu’elle percuta changea à son tour, la malédiction se propageant par vagues. Les créatures migratrices se mirent alors à s’entre-dévorer.
Oliver frissonna, serrant les poings.
— Ça marche à merveille ! s’exclama Karlie. Les malédictions cannibales, c’est parfait pour des groupes soudés comme ça.
Il lui fallut peu de temps pour comprendre. Voilà comment fonctionnaient les malédictions : utiliser une créature porteuse d’un sort comme médium pour le transmettre à sa cible, la lui faire manger pour l’infecter. Et pas seulement elle, tout contact avec l’hôte maudit répandait l’effet à travers toute la population. Les roues s’entrechoquaient, se fissuraient, puis s’effondraient.
— Elles tombent vite, mais il ne faut pas baisser sa garde pour autant. L’intensité de la malédiction ne faiblit pas du tout. Cette saloperie se renforce à chaque absorption. C’est la loi de conservation des malédictions dans toute sa splendeur.
Le combat devenait de plus en plus intense à mesure que les effectifs diminuaient. Chaque roue détruite amplifiait l’effet de la malédiction, la concentrant dans celles qui restaient. Cent roues devinrent cinquante, cinquante devinrent vingt, et vingt se réduisirent à dix. Les affrontements ne cessaient pas. Finalement, il n’en resta que deux, qui se percutèrent de plein fouet avant qu’une seule ne subsiste, irradiant d’une aura noir de jais.
— Quand il n’en reste plus qu’une, elle est saturée. Et si tu la tues, la malédiction se répand. Normalement, on la capture pour briser la malédiction, mais ici, c’est juste un vieux récit, alors pas besoin de s’en soucier. Les effets des malédictions sont directement gérés par la bibliothèque dans les missions.
Karlie lança un sort explosif pour attirer l’attention de la dernière roue. Elle roula immédiatement vers le bruit, sa nature intrinsèque complètement écrasée par la malédiction, ses fonctions cognitives réduites à l’instinct de tout écraser et tout dévorer sur son passage.
Oliver leva son athamé. La dernière survivante était deux fois plus grande que les autres, et les malédictions qu’elle avait absorbées l’avaient rendue bien plus puissante. Mais…
— Doucement, doucement, pas si vite, Votre Majesté.
Karlie lui fit signe de se calmer avant d’avancer. Robert recula, se postant aux côtés d’Oliver, lui cédant la scène.
— …Haaaaah…
Elle prit une longue inspiration. Plus cette chose se rapprochait, plus elle devenait dangereuse, mais Karlie ne bougea pas. La roue fonçait sur elle, chargée d’une hostilité écrasante. Incapable de supporter la scène, Oliver s’écria :
— Karlie !
— EXTRUDITOR !
Au moment où il cria, elle abattit enfin son athamé. Mais pas pour frapper de face. Juste avant l’impact, elle porta un coup de côté semblable à un crochet frontal. La roue avançait à pleine vitesse, incapable de résister à une poussée sous cet angle. Elle roula droit devant Karlie avant de s’affaisser sur le côté. Elle se mit à tourner dans le vide, soulevant poussière, cailloux et le sang de ses congénères.
— Ah-ha-ha-ha-ha-ha ! Continue de tourner comme ça !
Karlie bondit dessus. Elle atterrit au centre de son axe, peu importe à quelle vitesse elle tournait, ici, elle ne pouvait rien lui faire. La roue projeta une série de pointes pour protéger son point faible, mais Karlie s’y attendait. Elle esquiva sans difficulté et enfonça sa lame dans la créature. Elle n’eut même pas besoin de bouger son athamé. La roue, mue par son propre instinct, continua de tourner, aggravant elle-même sa blessure fatale, comme un ouvre-boîte en action.
— Bye-bye. IMPETUS !
Une fois la faille ouverte, Karlie n’hésita pas.
Elle lança un sort de plein fouet à l’intérieur. Un véritable marteau de vent s’écrasa à l’intérieur de la roue, enfonçant le disque sectionné et broyant les tissus mous en dessous. Un instant plus tard, des fluides corporels giclèrent dans toutes les directions.
— OK, mission accomplie, déclara-t-elle. — Mm ? Votre Majesté, vous avez crié mon nom à l’instant ?
Recouverte de fluide gris, Karlie se tourna vers Oliver avec un large sourire. Un spectacle bien macabre.
- D-Dégueulasse, hein ? C-c’est pour ça qu’on l’appelle « Bloody Karlie[1] ». Elle fait l-la même chose aux gens aussi.
— ……
Oliver resta muet, mais le soulagement l’emportait. Ils s’en étaient sortis sans la moindre blessure.
— On a eu un tirage facile, commenta Karlie. — Ça aurait pu être bien pire.
Le décor commençait déjà à s’effacer, laissant place aux grandes portes par lesquelles ils étaient arrivés. Elle jeta un regard vers le groupe de Gwyn et leur fit un signe de la main.
— On y va ! On lui fait visiter.
— On sera juste derrière. N’allez pas trop loin, répondit Gwyn.
Le groupe d’Oliver franchit les portes ouvertes. Une fois que tous trois furent passés, elles se refermèrent dans un bruit sourd. Les règles interdisaient quiconque d’entrer sans avoir terminé une mission, et le reste des camarades d’Oliver allait devoir surmonter leur propre épreuve. Il n’avait plus qu’à faire confiance à ses cousins et attendre.
— Soyez le bienvenu votre majesté déclara Karlie en se retournant, bras grands ouverts, dans un geste dramatique. — Bienvenue dans un lieu où aucun deuxième année ne met les pieds. La quatrième couche du labyrinthe, ou la « Bibliothèque des Abîmes ».
Oliver pivota lentement la tête ; le spectacle qui s’offrit à lui le laissa sans voix. Une tour de bibliothèques s’élevait dans les cieux à perte de vue. Des escaliers innombrables serpentaient en tous sens à travers le vide, tandis que des créatures ailées volaient entre les rayonnages.
— …Des harpies…
— Ce sont les gardiennes des livres. Elles ne sont pas employées par Kimberly et vivaient ici bien avant même la découverte du labyrinthe. Elles sont parfois un peu lunatiques, mais elles peuvent servir de guides. Quand tu viendras rendre un livre, c’est à elles qu’il faudra le remettre.
Karlie passa en revue les règles. Plusieurs harpies observaient le trio, mais elles ne semblaient pas hostiles. Cet endroit n’était pas une bibliothèque que de nom. Alors qu’ils avançaient prudemment, examinant les lieux, une silhouette en robe noire s’approcha, le même genre d’être qui les avait transportés dans leur lecture. Voyant Oliver se tendre, Karlie se pencha vers lui.
— Ceux en noir, ce sont les surveillants. Vous avez deviné leur identité ?
Il sentit le sourire narquois dans sa voix. Une silhouette passa près d’eux, et il aperçut un instant l’intérieur de la robe. Ses cheveux se dressèrent sur sa nuque. Une faux dans une main, un crâne aux yeux d’un noir abyssal sous la capuche. Un être dont il n’avait lu l’existence que dans les livres.
— Des Faucheurs…
— H-hilarant, n’est-ce pas ? Presque plus personne ne voit des Séraphins de la Mort de nos jours. Mais ici, ils p-patrouillent i-ici.
Robert réprima un rire jaune. Durant l’ère divine, les Séraphins avaient été envoyés à travers le monde, jouant leur rôle afin d’accomplir le décret divin. Les Faucheurs en étaient une catégorie, chargée de maintenir l’ordre entre la vie et la mort. On disait qu’ils apparaissaient encore lorsque des mages tentaient d’échapper à leur mortalité, mais rares étaient ceux qui les avaient vus. Certains affirmaient même que voir un Faucheur était synonyme de mort certaine.
— Même nous, on serait foutus si on essayait de les combattre. Alors soyez sage.
— …Et comment ? Quelles sont les règles ?
— Ne pas abîmer les livres, ne pas les retirer sans permission, ne pas les rendre en retard, ne pas foutre le bordel dans la bibliothèque, etcétéra. Celui qu’on nomme le Survivanta essayé de faire la cuisine ici une fois, il a failli se faire tuer. Un vrai débile, ce mec.
Karlie éclata de rire. Ça ressemblait bien à quelque chose que Kevin Walker aurait tenté.
— Tous les bouquins ici sont des grimoires interdits. La plupart datent d’avant le début de notre ère. Pour les mages, c’est un vrai trésor… mais une seule erreur, et ces livres nous bouffent. Alors il ne faut pas traiter cet endroit comme une simple extension de la bibliothèque de Kimberly.
Oliver hocha la tête. Il était évidemment très intéressé, mais tenter d’attraper un livre maintenant serait de la folie. Quand Karlie fut certaine qu’il avait bien compris la menace, elle décrocha son balai de son dos et monta dessus.
— Allez, on y va. L’usage du balai est autorisé, mais si on va trop vite, on n’obtiendra pas des regards très amicaux.
— T-tu gères les b-basses vitesses ? O-on pourrait voler en tandem.
L’offre était généreuse, mais Oliver secoua la tête, montant sur son propre balai avant de s’élever. Il était loin d’avoir le talent de Nanao, mais il avait maîtrisé les bases du maniement. Il n’avait certainement pas besoin d’aide pour voler lentement. Alors qu’il prenait de la hauteur, un bruit derrière lui attira son attention. Il se retourna vers les portes.
— …Quelqu’un vient de partir ?
— Un élève de classe supérieure qui était là avant nous. Pas d’inquiétude, tout le monde cache son visage ici. Et si quelqu’un nous voit, personne ne trouverait ça étrange.
Karlie semblait indifférente. Oliver, lui, était moins convaincu, mais il suivit Karlie et Robert. Pendant ce temps, deux couches plus hautes, un autre trio affrontait l’immense arbre du labyrinthe.
— …! Hng… !
Faisant de son mieux pour ne pas regarder en bas, Pete grimpait l’Irminsul après Guy. Son balai était attaché à une ligne de sécurité, et ils avaient pratiqué les sorts de décélération en cas de chute, mais ça n’atténuait en rien la peur viscérale d’être perché à plus de quarante mètres de hauteur. Avec son absence de formation magique initiale, Pete était particulièrement terrifié.
— Une fois en haut, on pourra se reposer ! cria Guy. — Tu crois que tu peux y arriver, Pete ?
— B-bien sûr que oui ! répondit le garçon à lunettes, rassemblant tout son courage. — C’est… rien du tout… !
Il sentit une main dans le dos. Katie fermait la marche.
— Ne force pas, Pete. Tes jambes commencent à trembler. Pause.
Elle était gentille, mais ferme. Guy et elle avaient passé plus de temps ici que Pete et jouaient respectivement les rôles de soutien et de leader. Voyant que Pete refusait toujours de s’arrêter, elle sortit rapidement une corde et l’attacha à une saillie de l’arbre.
— Voilà, tu es sain et sauf maintenant. Assieds-toi.
— …Urgh…
Elle avait tout fait à sa place, et il fut contraint de s’asseoir à côté d’elle. Tandis qu’ils reprenaient leur souffle, Guy redescendit. Il observa Pete et fit une grimace.
— À bout de forces à mi-chemin, hein ? Je t’avais dit que le troisième repère était suffisant pour aujourd’hui.
— Pas question, insista Pete. — Je ne peux pas vous laisser prendre trop d’avance.
Guy haussa les épaules.
— Tu passes tes journées à te noyer dans les bouquins, et tu veux quand même nous suivre dans le labyrinthe ? J’admire ta détermination, mais là, c’est trop.
— C’est loin d’être assez. Je peux pas rester un boulet, cracha Pete en serrant les dents.
Katie lui donna une tape dans le dos.
— Tu veux pas qu’Oliver s’inquiète pour toi, hein ? Je connais ça.
— J-je n’ai jamais d…
— Bien sûr, bien sûr, t’as rien dit, plaisanta Guy. — Et maintenant, ferme-la un peu, sinon tu vas encore t’essouffler.
Pete se tut. Surveillant attentivement les environs, le groupe se reposa cinq minutes de plus avant de reprendre l’ascension. Luttant contre la montée raide, Pete grogna :
— Argh… Si seulement on pouvait utiliser nos balais, on serait déjà là-haut…
— J’adorerais, mais regarde un peu là-haut justement.
Guy pointa le doigt et Pete leva les yeux. Juste au-dessus d’eux, une bonne trentaine d’oiseaux-wyvernes[2] tournaient en rond, une coïncidence plus qu’improbable.
— Ils attaquent dès qu’on quitte le sol. J’ai déjà tenté la voie facile une fois, et ça s’est très mal fini. Accepte juste que les balais ne servent ici qu’en cas de chute.
— Si tu trouves le bon équilibre, tu peux réduire la fatigue au minimum, ajouta Katie derrière lui. — C’est pas évident au début, mais tu t’y feras.
Les voix de Katie et Guy, l’une derrière, l’autre devant, lui procuraient une certaine assurance… mais elles lui rappelaient aussi à quel point il avait encore du chemin à parcourir. Il refusait de rester à la traîne.
— La dernière portion est super raide. Attends, je vais descendre une corde.
Guy escalada la section difficile et fixa solidement une corde. Pete, qui s’accrochait encore au tronc avec ses deux mains, l’attrapa immédiatement. Mieux valait garder une main libre en cas d’attaque de bêtes magiques.
— Dépêche-toi. Si tu traînes ici, ils vont te prendre pour une proie facile.
Prenant le conseil de Guy au sérieux, les deux autres poursuivirent leur montée. Mais Katie aperçut alors une ombre se glisser derrière le garçon.
— …?! Guy, derrière toi ! Fais gaffe !
— Hein ?
Guy se retourna juste à temps pour voir un bras de singe démoniaque s’abattre sur lui. Il tenta d’attraper son athamé, mais le coup le frappa avant qu’il ne puisse se défendre. Il fut projeté hors de l’arbre, en plein dans le vide.
— Guy ! hurla Pete.
Mais la chute s’arrêta. Sentant son maître en danger, son balai avait pris son envol, et la corde de sécurité laissa Guy suspendu dans l’air. Mais il restait totalement exposé et le choc l’avait suffisamment sonné pour qu’il ne réagisse pas immédiatement.
— …Uh… Ah… ?
— Guy, bouge ! Les oiseaux-wyvernes ! cria Katie.
Le cri le réveilla. Sa main gauche se referma sur le manche de son balai, juste au moment où ils plongèrent sur lui.
— Ah—ahhhhh !
Ils attaquèrent avant qu’il ne puisse regagner l’arbre. Il parvint tout de même à libérer son athamé et à se défendre tant bien que mal. Katie et Pete lui apportèrent un soutien magique depuis leur position, mais ils ne purent bloquer tous les assauts. L’un des oiseaux-wyvernes parvint à glisser entre les sorts et attaqua son athamé, l’envoyant valser. Le suivant mordit la corde reliant Guy à son balai.
— Ah…
La corde céda. Guy chuta, sans la moindre protection restante. Il tenta de saisir sa baguette blanche, mais ses doigts ne répondaient pas. La perte de son athamé lui avait laissé un tendon entaillé. Katie et Pete n’avaient aucun moyen d’arriver à temps tandis qu’il se retrouvait en chute libre.
— ELLETARDUS !
Une force puissante le saisit, assez brutalement pour lui faire mal. Sa descente ralentit jusqu’à ce qu’il se retrouve en suspension juste au-dessus du sol. Un bras s’enroula autour de sa poitrine. Ce n’était pas la prise douce et maîtrisée d’Oliver, mais cette rudesse lui rappela qu’il était vivant.
— Gah-ha ! Ça faisait longtemps que je n’avais pas joué à l’attrapeur ! J’étais juste en dessous. T’as une sacrée chance, gamin.
Un rire tonitruant résonna aux oreilles de Guy. Pete et Katie arrivèrent sur leurs balais, atterrissant près de leur ami et de son sauveur avant de se précipiter vers eux.
— Guy, ça va… ?
— Rien de cassé ?!
— Mm, un trio de deuxième année ? Vous poussez un peu, là. Vous devriez toujours emmener un élève de classe supérieure avec vous.
Le grand garçon baraqué posa Guy au sol et jeta un regard à chacun d’eux. Mais Katie et Pete n’étaient pas en train d’écouter. Ils tenaient leurs athamés levés vers le ciel. Leur ami avait survécu à sa chute, mais les oiseaux-wyvernes ne lâchaient pas le morceau.
— Saletés de piafs ! Va falloir leur donner une leçon. Gah-ha !
Repérant les créatures, l’élève de sixième année dégaina son athamé, le levant bien haut. La lame ressemblait à de l’acier brûlé, et elle se mit rapidement à luire sous l’effet de la magie.
— TURBO FLAMMA !
Une tornade de flammes jaillit de sa lame, s’étendant rapidement et engloutissant huit oiseaux-wyvernes en une seule attaque. La force des vents les piégea à l’intérieur même du brasier, les brûlant vifs. Ils restèrent suspendus ainsi un peu plus de dix secondes, avant que leurs corps ne s’écrasent au sol, pas un seul ne respirant encore.
— Gah-ha ! C’est le moment du barbecue ! J’avais justement faim !
Le jeune homme s’approcha du cadavre le plus proche, plaça son athamé à la base de la patte et commença à découper la viande. Puis il remarqua les regards fixes du trio.
— Vous en voulez ? demanda-t-il. Les cuisses sont plutôt bonnes !
— …Euh, hum…
Katie et Pete échangèrent un regard perplexe, ce qui n’empêcha pas leur aîné de croquer un morceau. Guy, lui, fouilla dans sa robe et en sortit un petit récipient.
— …J’ai des épices, annonça-t-il.
— Oh ! T’es bien équipé, toi ! Gah-ha-ha ! Allez, asseyez-vous !
— Hein ?!
Ils retrouvèrent l’athamé de Guy et s’installèrent, discutant avec leur mystérieux sauveur. Après avoir écouté leurs noms et ce qui s’était passé, il se présenta enfin.
— Clifton Morgan, sixième année. Alors, vous vous entraînez pour rattraper votre pote ? Je comprends ça !
Il croisa les bras et les observa attentivement.
— J’admire votre motivation, mais c’est franchement risqué, dit-il d’un ton grave. — Si j’étais pas passé par là, cette chute aurait pu te tuer.
— …J’ai aucune excuse, admit Guy, pleinement conscient de ses erreurs.
Pete, lui, baissa encore plus les yeux. Si Guy s’était mis en danger, c’était précisément parce qu’il avait voulu l’aider.
— Gah-ha-ha ! J’suis passé par là aussi, plein de fois. Y a aucun moyen de survivre à Kimberly si tu vérifies chaque pont avant de le traverser.
Morgan éclata de rire.
— Rien de mal à prendre des risques. Ce que vous devez apprendre, c’est comment traverser sans mourir. Faut pas brûler les étapes. Appuyez-vous sur vos aînés encore quelques mois. Observez-les, imitez-les. Ça viendra naturellement.
Il termina sa petite leçon en saupoudrant le mélange d’herbes et de sel de Guy sur la viande d’oiseau-wyverne. Malgré la cuisson improvisée, il semblait apprécier le repas. Après avoir mâché quelques bouchées, il leur adressa un autre sourire.
— J’me rappelle même plus la dernière fois que j’ai causé avec des deuxième année ! Les élèves plus jeunes vont rarement plus bas que la troisième couche. Moi, j’aime bien ce niveau ! Ça grouille de vie…
Il balaya les environs du regard. Il parlait comme s’il vivait ici en permanence. Mais avant que le trio ne puisse poser la question, Morgan porta une main à sa poitrine.
— *Kof*, *kof* !
Une quinte de toux le secoua, et des flammes jaillirent de sa bouche. Ils reculèrent d’un bond.
— Whoa… !
— T-tu vas bien ?! Tu craches du feu !
Même les mages restaient des humains, ce n’était pas un phénomène normal. Bien conscient de leurs regards choqués, Morgan toussa encore quelques flammes avant que la crise ne passe.
— …Tout va bien. Désolé, c’est surprenant, hein ?
Il leur adressa un sourire désolé. Un silence pesant s’installa tandis que les trois élèves continuaient de le fixer.
— Non, en fait… c’est normal pour un pionnier supposa-t-il.
Il reprit, plus calme.
— Pour être honnête… je vais pas m’en remettre. J’ai plus beaucoup de temps.
Les trois jeunes déglutirent difficilement.
— C’est ce qui arrive quand on traverse l’un de ces ponts dangereux, dit Morgan, sa main posée sur sa poitrine. Cet enfer est un vrai fléau. Gah-ha ! J’étais pourtant sûr de pouvoir le contrôler, mais pas de bol.
Riant doucement, il sortit sa baguette blanche, et une flamme apparut au bout. Principalement orange, elle était teintée de vert et de brun, une couleur hautement distinctive. Leurs yeux se figèrent sur elle, fascinés, tandis qu’elle se ramifiait et ondulait étrangement.
— Ne la touchez sous aucun prétexte. Elle fera bien plus que vous brûler. Ce que je manipule n’est pas un feu de ce monde.
Il leur jeta un coup d’œil.
— Vous êtes en deuxième année, vous avez commencé l’astronomie, pas vrai ?
Ils hésitèrent presque à répondre. Morgan poursuivit, bâtissant sur leurs connaissances de base.
— L’un des Tírs qui se connectent régulièrement au nôtre s’appelle Luftmarz. La Fournaise du Brasier Ravageur. C’est un monde où le feu coule à la place de l’eau. Je pourrais vous bassiner toute la journée avec les bizarreries de cet environnement, mais la plus notable, c’est que le feu y évolue. Ils ont plusieurs types d’élémentaires de feu rien que pour ça.
Il marqua une pause avant de reprendre.
— Ça suggère que ce monde n’a jamais eu beaucoup d’autres éléments. Là où notre monde est dominé par diverses forces, le leur a comblé ces lacunes avec une infinité de feux différents. Et tout leur écosystème repose là-dessus. Lorsqu’une migration se produit… Eh bien, vous avez entendu l’histoire du phénix qui vit dans les flammes qui le consument ?
Il porta une nouvelle fois la main à sa poitrine.
— J’ai voulu comprendre la nature de ces flammes. Je peux pas vous dire exactement ce que j’ai fait, mais… Voilà le résultat. J’ai perdu le contrôle, et maintenant, elles me ravagent de l’intérieur.
— …Tu… peux pas t’en débarrasser ? demanda Guy.
— Y a aucun traitement. Elles se sont fusionnées avec mon corps éthérique. Aucune technique de magie moderne ne peut y faire quoi que ce soit. Ce qui veut dire que je vivrai pas jusqu’à la fin de l’année.
Guy ne trouva rien à répondre, tandis que Morgan achevait les derniers morceaux de viande sur son os.
— Voilà. La quête du savoir en sorcellerie mène parfois à des échecs irréversibles. Mais si tu laisses la peur te paralyser, tu n’obtiendras jamais de vrais résultats… *kof*, *kof* !
Une nouvelle quinte de toux le secoua, et des flammes jaillirent à nouveau de sa bouche. Voyant qu’ils restaient silencieux, figés, il leur adressa un grand sourire.
- Faites pas ces têtes d’enterrement ! Vous êtes des mages, non ?
Il reprit, d’un ton vibrant d’une conviction sincère.
— Les échecs ont aussi leurs avantages. Les données que je vais laisser derrière moi guideront les recherches à venir. Grâce à moi, d’autres éviteront de tomber dans le même piège.
Son sourire s’élargit.
— J’ai peut-être rendez-vous avec la mort, mais c’est l’une des plus belles morts qu’un mage puisse avoir ! Et puis, je peux avoir une chouette conversation avec quelques élèves chanceux ! Gah-ha-ha !
Il éclata de rire face à sa propre plaisanterie. Ce n’était ni une bravade, ni une simple phrase creuse. Et étrangement, cela les réconforta un peu. Mais c’était aussi un rappel brutal. La recherche pouvait mener à l’échec, et cet échec à la mort. Kimberly n’était même pas une exception. Voyant chacun d’eux digérer la réalité à sa manière, Morgan perdit un peu de son sourire.
— Vu mon état, je peux pas vraiment retourner à l’école. Mais y a un truc qui me travaille. J’aimerais bien savoir…
Il les fixa sérieusement.
— Comment va l’as des Hirondelles bleues ?
***
— Ce virage était nul !
Cette exclamation claqua comme un coup de tonnerre. Nanao était en train de tourner sur son balai, à la lisière de l’arène d’entraînement. Ashbury repéra une ouverture et s’y engouffra aussitôt, balançant son club en un coup latéral violent. L’Aziane parvint de justesse à bloquer et encaisser l’attaque.
— Vous valez mieux que ça, Miss Hibiya ! rugit l’as des Hirondelles bleues. — Ton balai et toi !
— Évidemment !
La réponse de Nanao fut tout aussi forte, et elle fonça sur son adversaire, les deux s’affrontant de nouveau en plein vol. Aucun autre joueur sur le terrain, quelle que soit l’équipe, n’osait s’interposer entre ces deux-là.
— …Waa, c’est encore censé être un entraînement, ça ?
— Elle a jeté son dévolu sur Nanao… Pauvre fille. Mais bon, on dirait que Nanao s’amuse, non ?
Les deux commentateurs appartenaient aux Oies sauvages. L’un d’eux détourna les yeux des clubs qui s’entrechoquaient et aperçut quelque chose de bien plus inquiétant. Son corps se figea instantanément, et il parvint à peine à souffler un avertissement à son coéquipier.
— …H-hey, regarde…
— ? Q-quoi ? Whoa !
Son coéquipier réagit exactement de la même manière, et cette réaction se propagea parmi les autres joueurs autour d’eux.
— Alors, Emmy ? La compétence de vol de Nanao c’est quelque chose, n’est-ce pas ?
— …
Deux silhouettes se tenaient dans l’espace d’observation, en dehors de l’arène d’entraînement. L’une d’elles était un gentleman élégant aux riches boucles dorées, Theodore McFarlane.
L’autre, une sorcière aux cheveux d’argent, l’incarnation même de l’acier glacé, la directrice de Kimberly, Esmeralda.
— Oh, ne faites pas attention à nous ! lança Theodore, réalisant que tous les regards s’étaient tournés vers eux. — On est juste là pour observer, alors continuez comme d’habitude.
Cela permit à l’entraînement de reprendre, mais pas avec la même intensité. Theodore secoua ses boucles.
— J’imagine que c’est un peu trop demander, hein ? Comme d’habitude, avec toi en spectatrice !
La présence de la directrice à une séance d’entraînement était pratiquement inédite. Il ne pouvait pas vraiment blâmer les athlètes pour leur nervosité.
— Mais je suppose qu’il y a des exceptions…
Deux, pour être exact. Le combat entre Nanao et Ashbury faisait rage, les deux totalement inconscientes de la présence de leurs professeurs, et le regard de la sorcière de Kimberly ne les quittait pas un seul instant.
L’entraînement dura encore une demi-heure. Lorsque le coup de sifflet annonça la pause, Theodore saisit aussitôt l’occasion, sa voix résonnant dans les airs.
— Joli travail, Nanao ! Je n’aime pas t’arracher à ton repos, mais pourrais-tu nous rejoindre ?
— Mm ? Oh, Lord McFarlane !
Nanao, réalisant seulement maintenant sa présence, descendit au sol. Voyant la sorcière à ses côtés, la jeune Aziane esquissa un sourire.
— Compagnie inhabituelle que vous avez là aujourd’hui.
— Emmy ne vient pas souvent aux entraînements. Mais elle a toujours aimé le sport de balais. Elle y mettait une vraie passion à l’époque où elle était étudiante.
— Oh ? J’ignorais cela !
Nanao sauta de son balai et s’approcha des deux enseignants.
Ashbury atterrit derrière elle, lançant un regard intrigué à la directrice.
— Tiens donc, c’est rare de vous voir ici. Vous êtes venue évaluer notre nouvelle recrue chère directrice ? Ou bien son balai ?
Elle ne prit pas la peine de masquer sa curiosité. Mais sa question lui valut un simple regard indifférent… et une réponse qui la coupa net.
— Tu es plus lente qu’avant, Ashbury.
L’air se figea autour d’eux. Un long silence s’installa avant qu’Ashbury ne parvienne à répondre, la voix tremblante :
— …Répétez ça pour voir ?
— Tu allais plus vite l’an passé. Tu es meilleure… mais c’est tout.
La voix d’Esmeralda fut tel un grondement glacial.
— C’est parce que tu n’as plus ton attrapeur habituel ?
Les mots tranchants laissèrent l’arène aussi hostile qu’un crissement de métal sur du métal. Les coéquipiers d’Ashbury, suspendus dans les airs, déglutirent. Mais peu importait la façon dont l’as des Hirondelles bleues plissait les yeux de colère, la plus grande sorcière de Kimberly continuait d’attaquer son orgueil sans la moindre pitié.
— Tu n’as pas battu de record personnel depuis un moment. Si tu as atteint ta limite et que tu es satisfait d’entraîner tes successeurs, soit, redeviens une simple cavalière de balais.
— « Simple » ?!
Le hurlement d’Ashbury rejetait le concept même. Si ce n’était pas une enseignante, non… si ce n’était pas la directrice, elle aurait déjà dégainé sa lame. Voyant la rage dans ses yeux, Theodore applaudit doucement.
— Allons, allons Miss Ashbury, il faut se calmer, dit-il d’un ton léger. — Ses mots sont peut-être durs, mais c’est sa façon de t’encourager.
Il sourit.
— Tu sais bien que tu peux voler plus vite. C’est ce qu’elle te dit.

Cette tentative de conciliation pouvait ressembler à une volonté d’en finir, mais cela n’allégea pas l’atmosphère. Baignant dans la lumière de la colère d’Ashbury, la directrice reprit la parole.
— On dirait que tu n’as pas complètement perdu ton mordant. Je réserverai donc ma déception pour une autre fois.
— …!
Sans résultats, aucun argument ne pouvait avoir de poids. Consciente de cela, Ashbury tourna brusquement son balai et s’élança vers les cieux. Quelques coéquipiers l’appelèrent, mais elle les ignora, quittant l’arène sans un regard en arrière. Nanao la suivit du regard, bras croisés.
— Hmm. Une forme d’encouragement bien brutale.
— On ne te mettrait pas dans une telle situation, Nanao, dit Theodore en lui tapotant la tête. — Miss Ashbury est dans une position assez particulière. C’est une cavalière de balais née.
Il lui adressa un sourire.
— Plus important encore, as-tu un moment pour discuter ? On te laissera repartir une fois ta pause terminée.
Nanao observa chacun des professeurs, puis sourit en hochant la tête.
— Ce serait un honneur, dit-elle.
Un peu plus loin, sur l’herbe à proximité de l’arène, se trouvait un endroit parfait pour un thé. Theodore installait un service à thé sur une table façonnée à partir de plantoutils.
— Voici du thé vert, une boisson couramment consommée à Yamatsu. On m’a dit de l’infuser avec une eau bien en dessous du point d’ébullition. Est-ce correct ?
Son sort chauffa l’eau en un instant, et il la versa dans une théière en céramique de Yamatsu. Après une minute d’infusion, il remplit leurs tasses. Nanao prit une gorgée du liquide vert fumant, et ses yeux s’illuminèrent.
— Ah ! Cela faisait bien trop longtemps.
Le goût de son pays natal l’apaisa, et elle tourna son regard vers la sorcière silencieuse à ses côtés.
— Nous n’avons pas encore échangé de mots depuis la cérémonie d’entrée, madame la directrice.
— …
Esmeralda resta impassible, mais Nanao l’observa un instant de plus.
— Vos migraines ne se sont donc pas atténuées ?
Elle inclina légèrement la tête.
— Il semblerait que l’astuce que je vous ai donnée ne suffise pas.
Theodore, en train de disposer des sucreries sur la table, releva la tête, surpris.
— Tu peux le dire rien qu’en la regardant ?
— Theodore.
La voix d’Esmeralda claqua comme un marteau sur un clou. Mais il haussa simplement les épaules.
— Elle sait déjà, répondit-il.
Puis, s’adressant à Nanao :
— Les migraines d’Emmy ont une cause plutôt inhabituelle. Les remèdes classiques ne serviront à rien. Mais je suis sûr qu’elle apprécie l’attention.
Il laissa le sujet en suspens, et Nanao n’insista pas. Elle prit une autre gorgée de thé, manifestement sans autre intention que de s’inquiéter pour la sorcière. Ravi de cette sincérité, Theodore sourit.
— Emmy, tu devrais dire quelque chose, insista-t-il. — Tu as bien des choses à lui demander.
Il fallut quelques instants à Esmeralda avant qu’elle ne rompe enfin son silence.
— …Comment va ton balai ?
— En parfaite condition, répondit Nanao en jetant un regard au balais posé à ses côtés. — Amatsukaze vous intrigue ?
Pendant ce temps, Theodore faisait léviter des assiettes pleines de sucreries devant chacun d’eux.
— Plus qu’un peu, admit-il. — C’est le seul balai de l’école, peut-être même du monde, qui ait refusé d’obéir à Emmy. Et pourtant, toi, Nanao, tu as réussi à le dompter.
— Vraiment ? J’essaie simplement d’exploiter au mieux la puissance de ce balai, mais je reste encore loin derrière Ashbury.
Un pli soucieux barra son front. Tout Kimberly reconnaissait le talent singulier de Nanao, mais le défi qu’elle s’était imposé était immense.
— Elle disait que son balai faisait partie d’elle, comme un membre en plus. Chez moi, certains disaient la même chose de leurs chevaux.
Son regard se perdit un instant sur son balai.
— Pourtant, je n’arrive pas à le concevoir de cette façon. Ce balai est mon partenaire. Je n’ai aucune intention de le soumettre à ma volonté.
Elle caressa doucement le manche d’Amatsukaze.
— …Peut-être est-ce pour cela, murmura Esmeralda.
— Mm ?
Nanao cligna des yeux en la regardant. Saisissant l’intention de la directrice, Theodore expliqua :
— La raison pour laquelle ton balai, Amatsukaze, t’a acceptée comme cavalière. En y repensant, sa précédente propriétaire disait à peu près la même chose. « Il s’amuse plus à voler avec moi qu’avec quiconque. C’est pour ça qu’il me laisse le monter et qu’il m’emmènera où je veux. »
C’était clairement un souvenir cher à son cœur. Et lorsqu’il reporta son regard sur Nanao, on y lisait un mélange d’admiration et d’envie. Comme s’il contemplait l’éclat d’une étoile qu’il savait hors d’atteinte.
— La plupart des mages considèrent les balais comme de simples familiers. Miss Ashbury et Emmy aussi, d’ailleurs. Mais toi, tu es différente. Et peut-être est-ce pour cela qu’Amatsukaze t’a choisie. Non pas comme sa maîtresse… mais comme sa partenaire.
— …
Esmeralda ne formula aucune objection à cette interprétation. Nanao prit cela comme une preuve que l’ancienne cavalière d’Amatsukaze avait beaucoup compté pour eux deux.
— Très bien. Dans ce cas, je m’efforcerai d’être une partenaire digne de lui, déclara-t-elle avec un sourire retrouvé.
Avec ses compétences actuelles en vol, c’était la seule promesse qu’elle pouvait tenir. Lorsque Theodore acquiesça, Nanao tendit sa tasse vide.
— Lord McFarlane, puis-je vous demander une autre tasse ?
— Mm ? Oh, mais bien sûr.
Il pointa sa baguette vers la tasse, mais au même instant, Nanao ajouta quelque chose d’inattendu.
— D’abord pour la directrice, je vous prie. Elle semble en vouloir une autre.
Theodore jeta un regard à Esmeralda et en effet, sa tasse était vide, sans qu’il n’ait remarqué quand elle l’avait terminée. Il sembla sincèrement surpris. D’expérience, il savait qu’elle ne touchait pas au thé si elle n’avait pas l’intention de poursuivre la conversation.
— …Tu as raison. Mes excuses, Emmy. J’aurais dû y prêter attention.
— …
Il n’eut droit qu’au silence en réponse. L’expression d’Esmeralda n’avait pas changé d’un pouce depuis le début. Mais Theodore était certain d’une chose, elle appréciait ce moment. Il adressa un regard reconnaissant à Nanao, puis une idée lui vint à l’esprit.
— Une question, Nanao. Tu n’as pas peur d’elle ?
Nanao cligna des yeux, intriguée.
— Hum ? L’idée ne m’a jamais traversé l’esprit. Même si elle est indéniablement intimidante.
La plupart des gens auraient vu la peur et l’intimidation comme deux facettes d’une même pièce, mais il était évident que Nanao les distinguait parfaitement. Theodore éclata de rire, frappant son genou.
— Ha-ha-ha-ha-ha ! Excellent. C’est exactement ainsi que tu devrais être, Nanao !
Il remplit joyeusement leurs tasses, priant pour que ce moment précieux dure encore un peu.
***
Le groupe d’Oliver survola la Bibliothèque des abîmes pendant une trentaine de minutes avant que la porte ne s’ouvre pour laisser entrer le groupe de Gwyn. Ils descendirent à leur rencontre.
— Vous en avez mis du temps. C’était corsé ? demanda Karlie.
— La mission ne nous convenait pas trop, répondit Gwyn. Aucun blessé.
Lui, Shannon et Teresa semblaient en parfait état. Oliver garda son soulagement pour lui.
— Cool. On a déjà fait le tour des bases de la bibliothèque. On sort ?
Karlie reprit la tête du groupe, les guidant vers les portes du fond. Ils quittèrent la bibliothèque et furent aussitôt baignés de lumière. Comme dans la deuxième couche, un soleil artificiel illuminait les lieux, et le sol était recouvert de parterres de fleurs soigneusement entretenus. Ce n’était absolument pas ce à quoi Oliver s’attendait.
— …Un parc ?
— Plutôt un jardin, en fait. Comme les harpies à l’intérieur, ce sont les gnomes qui s’en occupent.
Karlie s’avança de quelques pas, puis se retourna vers eux, bras écartés.
— Cet endroit, c’est un privilège pour tous les mages qui parviennent jusqu’ici. Ils ont tout ce qu’il faut pour la préparation de potions. Des herbes aux champignons en passant par des ingrédients plus rares.
Elle fit un geste circulaire.
— Et avec des gnomes aux petits soins, la qualité est garantie. Par contre, si on en récolte trop… lesFaucheurs viennent nous chercher.
Oliver hocha la tête. Cela expliquait pas mal de choses. Lorsqu’ils cherchaient Pete dans la troisième couche, Miligan avait suggéré qu’Ophelia pouvait être en train de collecter des matériaux dans un niveau inférieur, et elle faisait sûrement référence à ce jardin.
Quiconque souhaitait exploiter régulièrement cet endroit devait être assez fort pour réussir les missions nécessaires. Voilà pourquoi Miligan avait estimé que c’était encore trop dangereux pour un quatrième année. Oliver balaya le jardin du regard, le front plissé.
— Je ne vois aucun gnome, fit-il remarquer.
— Ils sont plutôt timides. Ils se cachent dès qu’on arrive. On va pas vous manger !
Karlie éclata de rire et Oliver repéra plusieurs outils de jardinage abandonnés çà et là. Quelques minutes plus tôt, les gnomes travaillaient dans le jardin, mais leur arrivée les avait poussés à se réfugier derrière la végétation. Il ressentit une pointe de culpabilité.
— Tu auras droit à une vraie visite plus tard, mais ça attendra le retour. On est en mission, alors direction notre destination d’abord.
Karlie semblait bien connaître les lieux et avançait rapidement. Le jardin entourait toute la tour de la bibliothèque et s’étendait sur une vaste superficie, si bien qu’ils mirent vingt bonnes minutes à traverser la verdure avant qu’elle ne laisse place à un immense tunnel d’une cinquantaine de mètres de diamètre.
La section transversale formait un cercle parfait. Ce n’était clairement pas une grotte naturelle. Les parois étaient recouvertes d’une matière extrêmement lisse.
— Voici l’un des passages vers la cinquième couche, qu’on appelle généralement « tunnels hélicoïdaux ».
Karlie se tourna vers eux.
— Il y en a vingt au total. Chacun mène à un point différent de la cinquième couche.
Suivant ses pas, ils pénétrèrent prudemment à l’intérieur. Une forte rafale de vent ébouriffa les cheveux d’Oliver. Devant eux, le tunnel s’incurvait en spirale, son extrémité invisible.
— Si on c-cible… Enrico—c-ce sera ici.
— Et pourquoi ? demanda Oliver.
Karlie haussa un doigt.
— D’abord, il y a beaucoup moins de passage que dans la deuxième couche. On veut éviter les mauvaises surprises, donc les niveaux supérieurs sont exclus.
Elle comptait sur ses doigts.
— La troisième couche pourrait passer… mais le terrain est merdique, et la faune trop agressive. Si on veut éviter la malchance, le marais est loin d’être un bon choix.
Elle esquissa un sourire.
— Donc on utilise la barrière de la quatrième couche à notre avantage.
Elle croisa les bras.
— Seuls les mages capables de réussir les missions nécessaires peuvent accéder à cet étage. Moins de risque de voir quelqu’un passer par ici. Et la plupart de ceux qui viennent s’intéressent aux bouquins.
Elle fit un geste vers la bibliothèque.
— À moins d’avoir une vraie bonne raison d’aller plus loin, on ne touche pas aux tunnels.
Oliver acquiesça. Tout cela était logique. Le combat à venir serait déjà assez périlleux, mieux valait minimiser les risques d’intervention extérieure.
— Évidemment, certains étudiants descendent jusqu’à la cinquième couche et plus loin encore, ajouta Gwyn.
Il désigna le tunnel.
— Mais pas en passant par le tunnel 11. Il mène à une zone particulièrement dangereuse.
Il laissa planer un silence.
— Seuls quelques professeurs assez cinglés l’empruntent…
— …Et l’un d’eux, est Enrico Forghieri ? devina Oliver.
Tout cela semblait particulièrement en sa faveur.
— Exactement. Mais ça, c’est seulement la moitié des raisons, précisa Karlie.
Voyant l’expression surprise d’Oliver, Robert prit le relais.
— E-essayez un sort de barrière. Dirigez-le v-vers le sol. Sans v-vous retenir.
— …?
Intrigué, Oliver sortit son athamé et visa le sol.
— CLYPEUS !
Le sort illumina brièvement le sol…Mais les secondes passèrent, et aucune barrière ne se forma. Le froncement de sourcils d’Oliver s’accentua.
— …On ne peut pas modifier l’environnement ?
— Exactement, confirma Karlie.
Elle tapota du pied la surface lisse.
— La quatrième couche est extrêmement neutre, ce qui signifie que le terrain ici est hautement résistant aux interférences magiques.
Elle lui lança un regard en coin.
— Même dans les autres couches, quand on détruit un mur, il finit toujours par se réparer, non ? Ici, c’est juste une version encore plus poussée. On peut parler d’homéostasie[3] du labyrinthe.
Oliver essaya quelques autres sorts, mais les résultats furent identiques. Peu importait l’élément utilisé, la magie disparaissait dans le sol, sans laisser de trace.
— Et puis, il y a les Faucheurs.
Karlie fit un signe vers la bibliothèque.
— Ils patrouillent lourdement la bibliothèque pour protéger les livres. Mais ils ne mettent pas les pieds dans ces tunnels hélicoïdaux.
Un sourire malicieux se dessina sur son visage.
— L’environnement se maintient tout seul, mais ici, on peut y aller à fond, et les Faucheurs ne viendront pas nous emmerder.
Elle désigna l’intérieur du tunnel.
— Le meilleur des deux mondes.
Oliver hocha la tête tandis qu’elle avançait.
— Mais surtout, modifier le terrain magiquement est quasiment impossible.
Karlie le regarda du coin de l’œil.
— Vu notre objectif, Vous voyez pourquoi ça nous arrange ?
— …L’interférence des golems, répondit Oliver.
Ce n’était pas difficile à deviner.
— Bingo ! lança Karlie avec un sourire éclatant.
Elle tapa du poing contre sa paume.
— Vous l’avez déjà poursuivi, donc vous savez à quel point c’est infernal.
Elle pointa du doigt le tunnel en spirale.
— Si on l’affronte ailleurs, impossible de savoir quels golems ou pièges magiques il nous enverra.
Elle haussa les épaules.
— Si ça arrive, le combat deviendra un pur chaos. Soit on s’épuise et on se fait annihiler, soit on est ralentis assez longtemps pour qu’il se barre, dans tous les cas, c’est perdu d’avance.
— …Je me pose la question depuis un moment. Comment Enrico peut-il avoir autant de golems et de pièges prêts à l’emploi ?
— J’ai bien peur que… p-personne ne sache.
Robert soupira, frustré.
— On a essayé de le s-surveiller et de le traquer, mais impossible de trouver quoi que ce soit. Et ce n’est pas s-seulement dans la première c-couche. Il envoie aussi ses golems sur la deuxième et la troisième.
Ils avaient passé un an à tenter de comprendre, et tout ce qu’ils avaient appris, c’était qu’Enrico Forghieri était un adversaire à ne pas sous-estimer.
— M,-mais on a des hypothèses. On p-pense qu’il possède un g-golem capable de planter d’autres golems. On a plusieurs th-théories sur son f-fonctionnement, mais… il ne peut pas l’utiliser ici. L’homéostasie de la quatrième couche est t-trop puissante.
Il semblait au moins certain de cela, et Oliver lui accorda sa confiance d’un simple hochement de tête. Ils ne savaient peut-être pas tout, mais ils en savaient assez pour priver leur cible d’un de ses plus grands avantages. C’était précisément pour cela qu’ils avaient choisi les ces tunnels hélicoïdaux.
— On devra quand même affronter Enrico Forghieri lui-même et tous les petits ou moyens golems qu’il a sur lui, expliqua Karlie. Mais ici, il ne pourra compter que sur ça.
Elle sourit.
— De notre côté, on est trente-deux à s’être engagés dans cette tentative. Si on y va à fond, on a une vraie chance.
Enrico Forghieri était un bâtisseur.
Sa menace résidait avant tout dans les golems qu’il avait lui-même conçus et fabriqués. C’était une des raisons pour lesquelles il était leur première cible parmi les six professeurs à abattre. S’ils parvenaient à l’isoler de ses créations et à ne combattre que l’homme, en théorie, il serait l’un des adversaires les plus simples.
Mais Oliver savait parfaitement que la théorie n’offrait qu’un maigre réconfort. Il n’aurait aucune chance d’engager le combat dans la portée de sa spellblade, comme il l’avait fait contre Darius. Avec un professeur de Kimberly déjà éliminé, les autres seraient forcément en alerte contre toute attaque d’une spellblade. Et Enrico n’était de toute façon pas un combattant de mêlée.
De plus, la nature même de la spellblade d’Oliver l’empêchait de cacher ses intentions jusqu’à la dernière seconde. L’activer nécessitait une concentration extrême. Pour l’utiliser, il devait être en mode combat, autant mentalement que physiquement. Sa soif de combat était évidente. C’était une des raisons pour lesquelles il avait choisi de provoquer Darius en duel, pour le forcer à l’affronter en terrain connu. Mais cette fois, comme Karlie l’avait dit, une victoire ne serait possible qu’avec le soutien total de ses camarades. Faisant face à cette réalité, il demanda :
— Quelle est la longueur de ce tunnel ?
— Un peu plus de 11 km, répondit Karlie. Même à vitesse maximale sur un balai, impossible de le traverser rapidement.
Elle tapota du pied contre le sol lisse.
— Ces tunnels servent aussi de barrières de sécurité, pour empêcher les vrais monstres du bas de remonter à la surface.
Elle leva un doigt.
— Si on doit l’attaquer, ce sera quelque part au milieu.
— Il n’y a jamais de bifurcation ?
— Pas une seule.
Elle eut un sourire narquois.
— Même s’il pouvait en créer une, l’homéostasie l’empêcherait de tenir. Et franchement, il irait plus vite en nous massacrant tous.
Oliver ne trouva plus rien à demander. Il prit quelques profondes inspirations. L’heure était venue à la décision. Avec tous les avantages que leur offrait cet endroit, hésiter davantage n’était que pure lâcheté.
— Très bien. On frappera le vieux fou ici.
Il le déclara d’une voix ferme. Mais alors qu’il prononçait ces mots, un frisson parcourut son échine. La peur, la tension… Et une obscure jubilation qui écrasait toutes ses appréhensions.
[1] Karlie la Sanglante. Ce n’est pas sans rappeler « Bloody Mary » le surnom de la reine Marie 1er d’Angleterre.
[2] Une wyverne est un vouivre, dragon doté de deux pattes et de deux ailes. Ici ce sont des oiseaux-wyvernes, probablement des plus petits specimens.
[3] Processus de régulation pour qu’un système reste en équilibre.