I WISH – CHAPITRE 2 PARTIE 4

Milieu d’été (4)

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Traduction : Moonkissed
Correction : Raitei
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Comme des pétales dans le vent

Comme des pétales dans le vent

Le lendemain, Chiyo passa à la cantine.

— J’ai entendu dire qu’Ishimaru-san et les autres avaient reçu leurs ordres, dit-elle.

Elle souriait, mais je sentais que des sentiments plus complexes se cachaient derrière ce sourire.

— Ouais… répondis-je. Après-demain, à 13 h 30.

Chiyo acquiesça. Apparemment, elle en savait autant que moi.

Nous nous assîmes côte à côte à l’une des tables.

Après avoir bavardé un moment, elle commença à me raconter comment elle et Ishimaru s’étaient rencontrés.

— En fait, l’école de filles où je vais fait un peu de travail de service pour l’unité kamikaze, expliqua-t-elle. On va à la caserne pour faire leur lessive, raccommoder leurs chaussettes, leur préparer le déjeuner… Ce genre de choses.

— Ouah, ça a l’air d’être beaucoup de travail, dis-je.

— Ouais… mais c’est plutôt sympa aussi. On passe du temps avec eux après le repas et on parle de tout et de rien.

— Oh, c’est sympa.

— Mais tu vois, au début, on était toutes trop nerveuses pour discuter normalement avec eux. Imagine un peu un groupe de collégiennes timides dans cette situation, tu vois ? Mais ensuite, Ishimaru-san s’est levé d’un bond et a commencé à essayer de nous montrer cette danse locale, le bon odori, qu’ils font apparemment dans sa ville natale. Je suppose que c’était une tentative pour briser la glace. Mais c’était tellement bizarre et inattendu qu’on a toutes éclaté de rire.

Je n’étais pas surprise. Je ne pouvais m’empêcher de sourire rien qu’en l’imaginant.

— Après ça, poursuivit Chiyo, toute la tension dans la pièce s’est tout simplement dissipée, et on a pu parler aux soldats comme s’ils étaient n’importe qui d’autre. Et je me souviens juste avoir pensé : waouh, il est maladroit, mais son cœur est vraiment au bon endroit. C’est ce que j’aimais chez lui.

C’est sans doute à ce moment-là que son petit béguin pour Ishimaru commença à naître. Je ne pouvais pas lui en vouloir. C’était vraiment quelqu’un de sympa, le genre de gars qui avait toujours le sourire aux lèvres, peu importe à quel point les choses tournaient mal. Quand il était à la cantine, il faisait toujours rire tout le monde autour de lui, moi y compris. Et pourtant, après-demain, il allait nous quitter… Cette pensée me fit monter les larmes aux yeux. Alors que je baissais la tête pour essayer de les retenir, Chiyo se pencha vers moi et me regarda droit dans les yeux.

— Allons leur dire au revoir ensemble… D’accord ? dit-elle. J’ai entendu dire que leurs familles n’avaient pas le droit de savoir quel jour ils partiraient, parce que leurs supérieurs ne veulent pas qu’ils aient de distractions. Évidemment, je sais qu’on ne peut pas remplacer leurs proches… Mais j’ai l’impression qu’ils méritent quand même d’avoir quelqu’un là-bas pour les accompagner, non ?

Tout ce que je pus faire, ce fut secouer la tête.

— Désolée…, dis-je. Je ne peux pas faire ça. Je ne peux pas venir avec toi.

— Hein… ? Pourquoi pas ? dit Chiyo, les yeux écarquillés. Tu as d’autres projets ou quelque chose comme ça ?

— Non… C’est juste que je n’y arrive pas. Si je devais les regarder partir, je…

Je savais que je me mettrais à pleurer comme un bébé, et je ne voulais vraiment pas que le dernier souvenir qu’Akira garderait de moi soit quelque chose qui l’accablerait émotionnellement. Chiyo ne dit plus un mot à propos de leur départ après ça. Je supposai qu’elle ne comprenait pas vraiment mes sentiments.

— Dans ce cas… on se voit demain, alors, dit-elle en franchissant la porte.

Elle parlait si naturellement, comme s’il allait de soi que nous allions nous revoir le lendemain, puis le surlendemain, et pendant encore de nombreux jours à venir. Même à cette époque, les gens ne doutaient pas qu’il y aurait une prochaine fois. Ou peut-être agissaient-ils simplement ainsi parce qu’ils voulaient y croire. Parce qu’ils ne pouvaient pas vivre chaque jour, chaque instant, dans la crainte du contraire.

Mais pour Akira et les autres, il n’y aurait vraiment pas de lendemain.

Je me demandais ce que cela faisait de vivre sa vie en s’étant déjà résigné à mourir. Je ne pouvais même pas commencer à l’imaginer, et je n’étais pas sûre d’en avoir seulement envie.

Je levai les yeux vers le ciel d’été.

Une étendue d’un bleu clair et vif à perte de vue.

Quelques nuages blancs cotonneux parsemés ici et là.

Le soleil brillant de mille feux sur la végétation luxuriante.

Les cigales entonnant leur chant sans fin.

À mon époque, je détestais de toutes mes forces les chaudes journées d’été comme celle-ci. Mais maintenant, quand je levais les yeux et voyais le soleil au-dessus de ma tête, je le considérais comme une bénédiction.

C’était la preuve que j’avais réussi à atteindre un jour de plus en toute sécurité, à une époque où le lendemain n’était jamais garanti, et ne devait donc jamais être pris pour acquis.

— Quelle belle journée…, dis-je en fixant le ciel d’un air absent.

Je ne travaillai pas vraiment, ce jour-là.

J’avais la tête tellement remplie de pensées pour Akira que je n’arrivais pas à me concentrer. Tsuru dut probablement travailler beaucoup plus dur que d’habitude pour compenser mon manque d’efficacité, mais cela ne sembla pas la déranger le moins du monde. Elle se contenta de me tapoter la tête et de me regarder, une tristesse dans les yeux tout aussi profonde que la mienne.

Une fois la boutique fermée, je m’assis seule avec mes pensées dans un coin d’une pièce sombre, les lumières éteintes, les genoux serrés contre ma poitrine.

N’y avait-il vraiment rien que je puisse faire pour faire changer d’avis Akira ?

Rien que je puisse faire pour ébranler ne serait-ce qu’un peu sa conviction ?

J’avais beau essayer, je ne trouvais rien. Bon sang, je ne pouvais même pas lui parler à moins qu’il ne décide de repasser à la cantine. Ma seule option était de languir dans ma propre angoisse impatiente, impuissante à faire quoi que ce soit alors que je restais éveillée. Je restai debout toute la nuit, incapable de fermer l’œil.

Le lendemain, la veille de leur sortie, Akira et les autres vinrent dîner à la cantine. Ils n’étaient pas seulement tous les cinq. Ils avaient amené tout l’équipage, soit une dizaine de soldats, donc l’endroit était plutôt bondé.

— Crois-le ou non, ils nous ont même donné du saké pour une fois, dit Ishimaru. On espérait un peu que tu pourrais nous concocter quelques délicieuses collations pour l’accompagner, Tsuru-san.

— Mais bien sûr, ce serait un honneur, répondit Tsuru en souriant largement avant de retourner en cuisine.

Je pris une poignée de coupes à saké dans le placard et les apportai à leur table. Ce faisant, je croisai par hasard le regard d’Akira, mais je détournai rapidement les yeux. Je ne savais toujours pas trop comment me comporter avec lui pour le moment.

— Merci, Yuri-chan, dit Ishimaru avec un sourire en prenant les coupes sur le plateau et en les distribuant à ses camarades d’escouade.

Je me demandais s’il était au courant du béguin secret de Chiyo. Probablement pas. Demain, il s’envolerait vers le soleil couchant sans jamais savoir ce qu’elle ressentait.

Dans la cuisine, Tsuru travaillait aussi vite et efficacement que possible, me tendant assiette après assiette à apporter aux tables. Je regardais les soldats manger et boire à leur guise, leurs visages rougissant tandis qu’ils riaient toute la soirée. Finalement, ils étaient tous si ivres et joyeux qu’ils se prirent par les épaules et se mirent à chanter.

— Bon sang, tu es complètement faux, Ishimaru, dit l’un des hommes. C’est toi qui nous fais tous chanter faux !

— Hé, toi non plus tu n’es pas un chanteur d’opéra, mon pote ! rétorqua Ishimaru.

Tout le monde éclata de rire. Les hommes passaient tous un merveilleux moment, profitant simplement de la compagnie des uns et des autres et buvant à leur soif. Ils étaient si joyeux qu’il était difficile de croire qu’ils auraient tous quitté ce monde pour toujours dès le lendemain. Incapable de supporter leur présence, je retournai dans la cuisine.

— …Comment peuvent-ils tous rire comme ça ? marmonnai-je pour moi-même.

— Une bonne question, ma chère, dit Tsuru en relevant la tête alors qu’elle était accroupie pour attiser le poêle à bois.

Pour un groupe d’hommes qui dormiront au fond de la mer avec les navires de guerre ennemis dès demain soir, ils sont plutôt joyeux, n’est-ce pas ?

Tsuru jeta un regard vers la cantine, puis ajouta :

— C’est parce qu’ils savent qu’ils sont en route vers le nirvana, ma chère.

— …Le nirvana ? dis-je.

Tsuru acquiesça.

— Ils sont déjà des dieux parmi les vivants, tu vois. En échange de leur vie donnée pour défendre leur pays, ils seront accueillis au nirvana dès l’instant où ils auront touché leurs cibles.

Je ne savais pas exactement ce que signifiait « nirvana », mais j’imaginais qu’elle parlait probablement de quelque chose comme le paradis.

Était-ce ainsi qu’ils convainquaient les gens de se porter volontaires pour devenir pilotes kamikazes ?

En leur promettant un aller simple vers la félicité éternelle dans l’au-delà ?

Je sentais un torrent de rage monter du plus profond de moi.

C’était la chose la plus stupide que j’avais jamais entendue. Ces pauvres hommes avaient-ils vraiment gobé toutes ces conneries ? Était-ce la raison pour laquelle ils avaient pu accepter leur mort imminente ? Certainement pas. Même si sacrifier leur vie leur avait effectivement ouvert les portes du paradis, qui serait prêt à mourir dans la fleur de l’âge ? Avant même d’avoir eu la chance de vivre ?

J’entendais les soldats chanter dans l’autre pièce.

C’était une chanson intitulée Les Fleurs de cerisier du même printemps, une chanson que j’avais entendue maintes fois depuis mon arrivée à cette époque, et dont les paroles m’énervaient au plus haut point. Elle comparait essentiellement la vie de ces soldats à des fleurs de cerisier, qui ne s’épanouissaient de toute leur beauté qu’avant de se disperser dans le vent et de mourir pour leur pays.

À mes yeux, c’était une chanson de propagande flagrante utilisée par le gouvernement pour leur laver le cerveau.

Elle mentionnait même à un moment donné le sanctuaire de Yasukuni, que je connaissais pour l’avoir fréquenté, un lieu très controversé où étaient vénérés les soldats morts à la guerre. On l’accusait souvent d’être un lieu qui glorifiait les criminels de guerre, en passant sous silence les horreurs que beaucoup avaient commises au nom de leur pays. Chaque fois que le Premier ministre ou des responsables gouvernementaux s’y rendaient, on pouvait être sûr que cela ferait la une des journaux télévisés nationaux comme s’il s’agissait d’un scandale de grande ampleur, avec des diplomates étrangers qui s’exprimaient pour les condamner.

Et voilà qu’en 1945, une chanson racontait l’histoire de deux soldats qui croyaient qu’après être morts en tant que pilotes kamikazes, ils se retrouveraient, réincarnés en fleurs de cerisier, dans ce même sanctuaire.

C’était la chose la plus stupide que j’avais jamais entendue.

Une fois morts, c’était fini. Il n’y aurait pas de retrouvailles pour ces hommes.

Ensuite, ils chantèrent une chanson intitulée Torpilles venues du ciel. Celle-ci racontait comment ils piloteraient leurs avions si parfaitement, si bien, qu’ils couleraient les navires ennemis en un instant. Les paroles laissaient même entendre que seuls ceux qui réussiraient à couler un porte-avions entier pourraient être salués comme de vrais hommes japonais. N’était-ce pas complètement ridicule ? Ces gens pensaient-ils vraiment que leurs noms seraient oubliés par l’histoire s’ils ne se faisaient pas exploser ? Qu’ils seraient traités de lâches s’ils ne se pliaient pas à ce plan insensé que les hauts gradés de l’armée avaient concocté en dernier recours pour sauver la face ?

C’était absolument exaspérant de penser à tous les mensonges que la propagande du pays leur avait fait avaler. Plus encore, je me sentais pathétique et inutile, car j’étais complètement incapable de dire quoi que ce soit à ces pauvres hommes qui aurait pu les sauver de leur destin atroce.

Je ne voulais plus entendre une seconde de ces chansons horribles et déprimantes. Je voulais me boucher les oreilles et bloquer chaque mot.

Malheureusement, à ce moment-là, Tsuru me tendit une grande assiette de patates douces bouillies à apporter aux hommes. À contrecœur, je leur portai la nourriture.

Akira riait, un peu plus fort que d’habitude, même si c’était probablement dû à l’alcool. Pourtant, je ne pouvais m’empêcher de me demander comment il pouvait être d’une telle bonne humeur, sachant pertinemment qu’il allait mourir le lendemain. Ce n’était pas un imbécile. Je refusais de croire qu’il avait gobé la propagande militaire sans s’en rendre compte. Alors, qu’est-ce qui le préoccupait, au juste ?

En essayant d’éviter son regard, je posai l’assiette au centre de leur table.

— Merci, Yuri-chan, dit l’un des autres hommes.

— Bon sang, la cuisine de Tsuru-san est encore meilleure quand c’est Yuri-chan qui la sert ! plaisanta un autre.

J’esquissai un sourire, mais je n’étais pas d’humeur à plaisanter.

À ce moment-là, un autre soldat du nom de Noguchi se leva de sa chaise.

— Je vais prendre l’air, dit-il à l’homme à côté de lui, avant de tituber hors de la cantine, les jambes chancelantes.

Comme il ne revenait pas, je m’inquiétai que l’alcool ne lui soit pas très bien tombé. Je sortis pour lui apporter un verre d’eau. Je le trouvai assis par terre un peu plus loin, les genoux serrés contre la poitrine. Quand je m’approchai, j’eus le souffle coupé.

L’homme pleurait.

— …Ça va, Noguchi-san ? lui demandai-je. Tu ne te sens pas bien…?

Je m’assis à ses côtés, et il releva lentement la tête, les joues baignées de larmes.

Ma première pensée fut qu’il avait pris peur et ne voulait pas partir en mission. Peut-être avait-il peur de mourir, ce qui était tout à fait compréhensible. C’était tout à fait humain. À vrai dire, j’étais soulagée de voir que tout le monde ici n’était pas prêt et disposé à mourir.

Mais sa réponse me laissa bouche bée.

— Non… Je suis heureux…, dit-il d’une voix tremblante. Je suis ravi, Yuri-chan… Tellement heureux que je n’en peux plus… C’est tellement exaltant de penser que je vais enfin pouvoir partir en mission avec tout le monde… Quand on chantait ensemble tout à l’heure, j’étais tellement ému… Je ne pouvais même pas chanter, j’avais la gorge trop serrée…

Je l’écoutais, bouche bée.

— Tu vois… j’ai eu un petit faux départ, poursuivit-il. On m’avait en fait ordonné de partir en mission vers le sud il y a environ un mois avec tous mes camarades les plus proches… Mais ensuite, pour une raison quelconque, mon avion a eu un problème de moteur inattendu. J’ai dû rentrer au Japon en larmes. Quand je suis revenu à la caserne tout seul, j’étais tellement bouleversé et furieux contre moi-même que je n’ai pas pu dormir pendant des jours…

…Bouleversé ? Furieux contre toi-même ? Pour quoi ? Parce que ton avion t’a sauvé la vie ?

J’avais envie de le saisir par les épaules. De lui dire à quel point c’était ridicule.

De toute évidence, les avions de chasse de l’époque n’étaient pas aussi stables que ceux de mon époque, donc il n’était apparemment pas du tout inhabituel qu’ils subissent des problèmes de moteur immédiatement après le décollage ou qu’ils se mettent à faire des culbutes incontrôlées ou quelque chose du genre. J’avais entendu dire que parfois, les avions kamikazes pouvaient même larguer accidentellement leurs charges explosives en cours de route et être contraints de retourner à la base.

— Je me souviens avoir prévenu mes coéquipiers par radio quand j’ai compris que je devrais faire demi-tour, et notre chef d’escadrille m’a simplement répondu, d’une voix des plus enjouées qu’on puisse imaginer, que lui et les autres continueraient sans moi, et qu’ils m’attendraient pour que je les rejoigne dans l’au-delà. C’est la dernière fois que j’ai eu de leurs nouvelles. Je ne pouvais que regarder leurs avions disparaître à l’horizon sans moi… Quand j’y repense aujourd’hui, je ne peux vous dire à quel point cela me bouleverse encore profondément. C’est tellement honteux d’être le seul à avoir pu faire demi-tour et rentrer chez moi vivant… J’ai supplié mon officier à maintes reprises de me laisser repartir en mission, j’ai même écrit à la main des lettres de plaidoyer adressées aux hauts gradés de l’armée. Et maintenant enfin, après un mois d’attente, ils m’ont donné de nouveaux ordres. Je suis tellement heureux, Yuri-chan…

Il essuya ses larmes avec ses poings serrés. Je dus m’excuser, me relevant tant bien que mal, encore étourdie, tandis que je le laissais là, en larmes, et retournais dans la cantine. J’y trouvai Kato debout, imposant, au centre de la salle, prononçant un discours enflammé devant ses camarades.

— Notre heure est enfin presque venue, mes amis, dit-il. Demain à cette heure-ci, nous serons tous devenus des dieux de feu et de fureur, faisant pleuvoir la colère du Japon sur ces maudits navires ennemis tandis que nous les entraînerons au fond de la mer, réduits en miettes avec nous… La situation est désespérée, nous le savons tous. Sans notre noble sacrifice, le Japon perdrait sûrement cette guerre. Nous devons maintenant prouver notre dévouement à l’Empire en donnant notre vie pour protéger notre patrie en cette période de crise sans précédent. Comment décrire la joie d’avoir droit à une mort aussi honorable, d’avoir été choisis parmi les soldats les plus d’élite de l’Armée impériale, tels que le monde n’en verra plus jamais ?! Mes frères, dispersons-nous maintenant comme des pétales de cerisier dans le vent, d’autant plus beaux dans leur éphémère beauté ! Et retrouvons-nous à Yasukuni, car nous ne mourrons pas aujourd’hui !

Nous vivrons dans une gloire éternelle pour notre contribution à la cause éternelle de Sa Majesté ! Longue vie à l’Empereur !

Les autres hommes applaudirent Kato avec enthousiasme.

— Ouais ! dit l’un d’eux. Allons-y, mes frères !

— Pour la gloire éternelle ! cria un autre.

J’avais appris que cette expression-là, en particulier, était très prisée par ces militaires. C’était leur façon de dire qu’ils pourraient vivre éternellement en mourant sur le champ de bataille pour une noble cause. Personnellement, je ne voyais toujours pas ce qu’il y avait de si glorieux à mourir.

Pour moi, tout ça était complètement dingue. Ces gens étaient tous fous, tant les soldats, si impatients de mourir au combat, que le public, qui goberait le discours selon lequel ils trouveraient de l’honneur à le faire. Comment aucun d’entre eux ne se rendait-il compte qu’ils étaient les victimes de la propagande ?

Je ne supportais même plus de regarder ces hommes en face. Je me précipitai donc dans la cuisine. Tsuru me serra très fort dans ses bras et me dit que je pouvais rester là si je le souhaitais, avant d’aller elle-même apporter le plateau de nourriture suivant.

Les hommes poussèrent un cri de joie lorsqu’elle sortit de la cuisine.

— Tu es la meilleure, Tsuru-san !

— On va remettre ces sauvages d’Américains à leur place, tu verras !

— On va les anéantir, quoi qu’il en coûte !

— Si vous entendez aux infos qu’un porte-avions ennemi a été détruit, sachez que c’est nous qui l’avons fait !

— On ne vous décevra pas ! On coulera ces salauds à tout prix !

Tsuru se contenta de sourire, puis s’inclina profondément devant les hommes.

— Je sais que vous le ferez, dit-elle. Que les vents de la fortune soient dans votre dos.

À ce moment-là, je vis Akira se lever de son siège. Je retins mon souffle.

— Relevez la tête, Tsuru-san, dit-il en souriant tandis qu’il passait son bras autour de ses épaules. Vous avez été si bonne avec nous ces derniers mois. Grâce à votre délicieuse cuisine, nous avons pu endurer notre entraînement rigoureux et affiner nos corps. Nous vous en serons éternellement reconnaissants. Prenez soin de vous, s’il vous plaît. Vous méritez une longue vie en bonne santé.

Elle acquiesça à plusieurs reprises, les épaules tremblantes. Craignant qu’elle ne pleure, je me précipitai malgré moi dans la salle et l’enlaçai.

— Oh, mon… Yuri-chan, qu’y a-t-il ? dit-elle en riant.

Elle ne pleurait pas encore, mais ses yeux étaient remplis de larmes.

Je ne pouvais pas dire un mot. Je m’enfouis simplement dans sa poitrine. Je ne voulais pas que les hommes me voient dans cet état. Je ne voulais pas leur saper le moral, alors que je savais que ce serait leur dernière nuit sur Terre. Mais il était trop tard. L’ambiance dans la cantine avait déjà changé. À présent, même quelques soldats avaient la tête baissée, essayant de retenir leurs propres larmes.

Puis, comme si c’était un signal, Ishimaru se leva de son siège et prit la parole.

— Maintenant que ma facture est arrivée à échéance, j’imagine qu’il me reste probablement une bonne quarantaine d’années de vie que je ne pourrai pas encaisser, dit-il avec un sourire enjoué. Quand je rencontrerai le seigneur Enma dans l’au-delà, je ne manquerai pas de lui demander de vous créditer le solde restant, Tsuru-san. Ainsi, vous n’aurez pas à vous inquiéter de mourir avant d’avoir au moins une centaine d’années.

En entendant cela, Akira éclata de rire.

— Attends, tu ne comptes pas nous rejoindre au paradis, Ishimaru ? demanda-t-il. Tu sais bien que le seigneur Enma est le roi de l’enfer, n’est-ce pas ?

— Attends, vraiment ?! s’exclama Ishimaru. Oh, mince !

Alors qu’Ishimaru se grattait la joue, embarrassé, les autres hommes éclatèrent tous de rire. Et juste comme ça, la tension dans la pièce disparut une fois de plus. Je voyais bien qu’Ishimaru et Akira plaisantaient entre eux pour détendre l’atmosphère. Ils étaient bons et attentionnés comme ça. Et cela me faisait profondément mal que de si honnêtes et droits jeunes hommes soient envoyés dans la tombe sans raison.

— …Bon, on devrait probablement y aller, dit Teraoka, le plus âgé.

À sa suggestion, tous les autres hommes se levèrent de leurs sièges.

— Merci pour le repas, Tsuru-san. C’était délicieux.

— Ouais. Je suis content que ce soit vous qui ayez préparé notre dernier souper.

— Sans blague. Maintenant, je peux vraiment mourir sans aucun regret.

— Tu te rends compte que ça te fait passer pour un vrai glouton, hein ?

— T’inquiète pas. Je suis sûr que tu pourras te gaver autant que tu veux dans ta prochaine vie aussi.

Et ainsi, les soldats se levèrent tous pour partir, échangeant des plaisanteries légères entre eux tandis qu’ils s’en allaient. Les entendre plaisanter sur « la prochaine vie » alors que leur mort était bien trop réelle et imminente me transperça la poitrine d’une douleur indescriptible.

Ces hommes étaient tous pleinement préparés à mourir. Ils s’étaient déjà résignés à cette idée. Très probablement, leur détermination face à cette tournure des événements s’était durcie bien avant qu’ils ne reçoivent leurs ordres de sortie. Peut-être même avant qu’ils ne se portent volontaires pour devenir pilotes kamikazes.

À quel point était-ce tragique ? Devoir vivre ses derniers mois sur Terre en sachant que la mort pouvait survenir d’un jour à l’autre ? Même si je refusais toujours de considérer les attaques kamikazes comme une tactique de guerre valable, je ne pouvais m’empêcher d’admirer le courage et la détermination de ces hommes.

— …Merci à tous, dis-je en baissant la tête aux côtés de Tsuru. Ce fut un plaisir de vous servir… Vous avez tous été si accueillants et gentils. Je vous en suis vraiment reconnaissante…

Je baissai la tête encore plus bas en signe de gratitude et la gardai ainsi pendant un bon moment. Quand je relevai enfin les yeux, je me retrouvai complètement entourée de sourires bienveillants.

— C’est plutôt nous qui devrions te remercier, Yuri-chan.

— Ouais… ton visage souriant a vraiment illuminé nos journées.

— Tu sais, je n’ai jamais eu de petite sœur… Mais si j’en avais une, je voudrais qu’elle soit aussi douce et adorable que toi.

— Hé, doucement, le gourmand ! Yuri-chan est la petite sœur de nous tous, tu te souviens !

L’un après l’autre, les hommes me tapotèrent la tête en sortant du bâtiment. Certains se contentèrent d’une petite tape, tandis que d’autres me caressèrent comme un petit chiot, et d’autres encore ébouriffèrent mes cheveux comme s’ils essayaient délibérément de les mettre en désordre. À la fin, les hommes se tournèrent tous vers moi pour rire alors que je me tenais là, les cheveux complètement ébouriffés.

Très vite, mes yeux se remplirent de larmes.

Akira, bien sûr, fut le dernier à partir.

— …Akira, dis-je d’une voix tremblante et rauque.

Il se contenta de glousser un peu, puis me donna deux petites tapes sur la tête.

— Tu es vraiment une pleurnicheuse, Yuri, dit-il. Tu le sais, ça ?

— …Je ne pleure pas, répondis-je.

— Pas encore, peut-être. Mais appelle ça une intuition : je pense que tu es sur le point de le faire.

Même quand il me taquinait, sa voix était si douce et si gentille.

Je sentis les larmes déborder et commencer à couler.

— Bon, je suppose que c’est le moment, dit Akira. Essaie de ne pas trop te mettre dans le pétrin après mon départ, d’accord ?

Je sanglotais si fort que je ne pouvais même plus parler.

C’est un adieu, me dis-je. Je ne le reverrai plus jamais.

— Prends soin de toi, Yuri…, dit-il, puis il se retourna et s’éloigna.

Tsuru me prit la main et m’entraîna dehors avec elle pour leur dire au revoir.

Nous regardâmes leurs silhouettes devenir de plus en plus petites sous le pâle clair de lune alors qu’ils retournaient à la base pour la toute dernière fois. On ne l’aurait pas deviné en les regardant, cependant, vu la façon dont ils bavardaient joyeusement et échangeaient des petites plaisanteries en marchant, les bras autour des épaules les uns des autres. Akira était le seul à rester silencieux, fermant la marche et marchant quelques pas derrière les autres.

Était-ce donc ça ? Était-ce vraiment là que nous nous disions adieu ?

Allais-je vraiment ne plus jamais le revoir après cet instant ?

Non. Je ne pouvais pas laisser les choses se terminer ainsi. Je refusais tout simplement, catégoriquement.

Avant même de m’en rendre compte, j’avais lâché la main de Tsuru et m’étais mise à courir à toute vitesse.

— Akira… Akira ! criai-je.

Certains des hommes marchant à l’arrière du groupe se retournèrent pour regarder. Mais lorsqu’ils me virent courir droit vers Akira, ils continuèrent d’avancer, faisant semblant de ne pas avoir remarqué. Incapable de ralentir après l’avoir rattrapé, je me jetai pratiquement sur lui, mais il me rattrapa dans ses bras.

— Ne pars pas… dis-je, enfouissant mon visage dans sa poitrine. Ne pars pas… Ne pars pas… Ne pars pas… S’il te plaît, ne me laisse pas… Tu ne peux pas mourir… Je ne supporterais pas de ne plus jamais te revoir… Je ne supporterais pas que ce soit la dernière fois que nous nous parlions…

Je passai mes bras autour de son dos et m’accrochai à lui aussi fort que possible.

— Tu ne peux pas me faire ça… Ne me laisse pas derrière toi…

Je sentais ses bras m’envelopper doucement, tandis qu’il m’entourait de sa chaleur corporelle, cette chaleur que je connaissais et que j’aimais. Il me caressa le dos.

— S’il te plaît, Akira…, dis-je. Ne pars pas…

Mais mes mots restèrent suspendus dans l’air avant d’être emportés par la brise de la nuit d’été. En pleurant, je levai la tête pour voir le visage d’Akira baigné par le clair de lune. Il souriait, comme toujours, mais son front était plissé par le malaise.

Je ne voulais pas lui faire ça.

Je ne voulais pas lui causer de peine.

Je ne pus prononcer un mot de plus.

Je m’éloignai doucement de lui.

— … Désolée, Akira, dis-je. Je n’aurais pas dû dire ça… c’était égoïste…

— Yuri…, répondit-il.

Essuyant mes larmes à deux mains, je levai les yeux vers lui.

Un peu plus loin sur la route, je pouvais voir Ishimaru à l’arrière du groupe, jetant un coup d’œil par-dessus son épaule pour voir comment les choses se passaient. Je ne pouvais plus retenir Akira. Je ne voulais pas déranger les autres.

Je lui serrai fort les mains et le regardai dans les yeux.

— …Merci de toujours venir à mon secours, dis-je. Sans toi, je ne serais pas là aujourd’hui. Alors merci, sincèrement.

Il plissa les yeux, comme si mes paroles lui faisaient un peu mal.

Alors, pour une fois, ce fut moi qui lui souris. Cela ne me venait pas aussi naturellement qu’à lui, mais je lui offris le sourire le plus radieux et le plus large dont j’étais capable.

— Tu devrais y aller, Akira, dis-je. Ils t’attendent tous.

— …Yuri, dit-il.

— Merci pour tout. Maintenant, vas-y.

Il m’attrapa par les poignets et me tira vers lui, puis m’enlaça à nouveau. Cette fois, il me serra plus fort qu’il ne l’avait jamais fait auparavant. J’avais presque du mal à respirer. Je sentais son souffle chaud contre ma nuque tandis qu’il me murmurait à l’oreille.

— Yuri… Yuri, dit-il. Je suis tellement désolé… Merci…

Il me serra encore une fois très fort, puis me lâcha doucement avant de me tourner le dos et de partir en courant rejoindre ses camarades. Je restai là, au milieu de la rue, à le regarder jusqu’à ce que sa silhouette disparaisse dans l’obscurité.

Le lendemain matin, je fis signe à Tsuru alors qu’elle partait pour l’aérodrome.

— Bon, alors… À plus tard, Yuri-chan, dit Tsuru.

— Ouais, à tout à l’heure, répondis-je. Prends soin de toi.

Finalement, je n’avais pas réussi à trouver le courage d’aller les accompagner.

Je savais que même si j’arrivais à m’y résoudre, j’essaierais probablement de me jeter devant son avion ou quelque chose comme ça pour le supplier de ne pas partir. Je savais que je me laisserais à nouveau submerger par l’émotion. Je m’étais donc contentée de la note sur laquelle nous avions terminé la veille. C’était un adieu simple, mais élégant. Je ne voulais pas gâcher ça. Plus que tout, je ne voulais simplement pas lui causer davantage d’ennuis ou de désagréments.

Je m’assis dans un coin de ma chambre, serrant mes genoux contre ma poitrine tandis que je fixais sombrement les tatamis. C’était une belle journée, mais une véritable canicule. Avec les fenêtres grandes ouvertes, les cigales chantaient encore plus fort et de manière encore plus agaçante que d’habitude. C’était une chose à propos de l’été dont j’étais presque certaine de ne jamais apprendre à l’aimer, quelle que soit l’époque.

Soudain, une rafale de vent s’engouffra par la fenêtre, et les vieux carillons suspendus à l’avant-toit dansèrent et chantèrent dans la brise tandis qu’une pile d’enveloppes laissée sur la table basse de la salle à manger était projetée au sol.

Oh, mince, me dis-je. Je ferais mieux d’aller les ramasser.

Je m’approchai et ramassai les enveloppes, mais pour une raison que j’ignore, je décidai de les parcourir rapidement avant de les reposer. Au sommet de la pile se trouvait un mot écrit de la main de Tsuru qui disait : « Veuillez poster celles-ci dès que possible. »

Je feuilletai les enveloppes et compris rapidement qu’il s’agissait toutes de lettres adressées aux familles des pilotes kamikazes. Leurs derniers testaments, très probablement. Toutes étaient soigneusement scellées, avec les noms des destinataires écrits à l’encre noire.

Je supposai que les hommes les avaient confiées à Tsuru pour qu’elle les remette la nuit dernière.

Elle m’avait raconté qu’ils faisaient parfois appel à elle pour envoyer des lettres à leurs familles, car passer par les voies militaires officielles signifiait que leur contenu serait inspecté, voire censuré.

Incapable de m’en empêcher, je parcourus les enveloppes. Je reconnus rapidement celle dont l’écriture méticuleuse était celle de Teraoka.

Je ne connaissais pas les noms des destinataires, mais je supposai qu’il s’agissait de sa femme et de sa fille.

Ensuite, je reconnus celles dont l’écriture épaisse et emphatique était celle de Kato. Il semblait y en avoir une adressée à son père, ainsi qu’une autre à ses élèves du collège. Il était un enseignant dévoué jusqu’au bout.

L’écriture d’Ishimaru était étonnamment belle. Il semblait avoir écrit une seule lettre à toute sa famille, et l’avait signée : « De la part de Satoshi, au paradis. » Il avait même trouvé le moyen de faire une petite blague ici : « S’il vous plaît, n’essayez pas de la renvoyer à l’expéditeur !! » Mais celle-ci me sembla un peu trop douce-amère.

Enfin… j’en arrivai à Akira. Son écriture était délicate et raffinée. Il semblait avoir écrit des lettres distinctes à chaque membre de sa famille. Je trouvai que cela lui ressemblait tellement en les feuilletant toutes : une à son père, une à sa mère, une à son petit frère et une à sa petite sœur.

Mais je m’arrêtai, perplexe, en remarquant une lettre supplémentaire au bas de la pile. Curieuse, je la sortis pour voir à qui elle était adressée, et…

— …Pas possible.

L’enveloppe portait simplement l’inscription : « À Yuri. »

Je sentis mon cœur s’arrêter un instant.

C’était pour moi. Une lettre d’Akira, qui m’était adressée.

J’entendais mon pouls battre bruyamment dans mes oreilles.

Comme mues par une volonté propre, mes lèvres articulèrent trois syllabes : Akira.

Akira. Akira. Akira.

Sans un son, je répétai son nom encore et encore.

C’était vraiment un homme cruel. Il avait conquis mon cœur par sa gentillesse et refusait de le lâcher, jusqu’au tout dernier instant.

Avant même de m’en rendre compte, je m’étais mise à courir.

Je me précipitai hors de la maison, coupant à travers les ruelles pour rejoindre la rue principale, où je me mis à sprinter aussi vite que possible, sans même prêter attention aux gens que je bousculais. Je courus à travers des pâtés de maisons entiers de bâtiments incendiés, encore en ruines après le récent bombardement, tandis que je filais tout droit vers la base.

Je n’avais jamais couru aussi vite de toute ma vie. Pas même la nuit du raid aérien.

Je sentais le soleil brûlant frapper ma peau, et la sueur couler dans mon dos comme une cascade. J’avais mal aux côtes, et la gorge complètement sèche. Mes jambes ressemblaient à de fragiles brindilles, et je trébuchais sur mes propres pieds, tombant encore et encore et encore.

Mais je refusais de ralentir.

Je devais arriver à temps. Il le fallait.

Je priais de toutes mes forces, quel que fût le dieu qui m’écoutait.

Quelle que fût la divinité qui avait créé ce monde cruel et détraqué.

Cet être céleste cruel qui avait jugé bon de laisser Akira mourir sans raison valable.

Si tu es là, qui que tu sois, exauce au moins ce dernier vœu.

Finalement, la piste de l’aérodrome apparut.

J’avais du mal à respirer.

Mes poumons étaient en feu.

Tout mon corps me faisait mal.

Ça faisait mal. Mon Dieu, ça faisait mal. Mais je devais tenir bon.

Je devais y arriver, juste une minute, juste une seconde plus vite.

Les avions étaient déjà alignés sur la piste, roulant pour se mettre en position.

Attends, non… Ne pars pas… Tu ne peux pas partir encore…

Attends juste une minute de plus… S’il te plaît…

Une foule immense s’était rassemblée le long de la piste. Il y avait des vieillards saluant les pilotes kamikazes, et des petits garçons essayant de suivre leur exemple. Il y avait des vieilles dames essuyant leurs larmes avec des mouchoirs d’un blanc immaculé, et des écolières tenant des bouquets de fleurs bien haut au-dessus de leur tête.

Au-delà de la foule des spectateurs, je pouvais voir les pilotes leur sourire et leur faire signe depuis leur cockpit. Certains brandissaient des cadeaux offerts par leurs proches ou les habitants de la ville, des fleurs, des peluches ou autres, et tentaient de crier quelques mots, mais le bruit des moteurs couvrait leurs voix. Je pouvais tout juste distinguer les mots « merci » au mouvement de leurs lèvres. Les hommes étaient tous vêtus d’uniformes militaires flambant neufs, avec des écharpes blanches autour du cou qui brillaient de mille feux au soleil, aussi éclatantes et rayonnantes que leurs sourires inébranlables et sans nuage.

Je me frayai un chemin jusqu’au premier rang de la foule et cherchai Akira, scrutant les avions un par un alors qu’ils passaient juste devant mes yeux pour décoller, les hommes adressant un dernier sourire à la foule avant de s’envoler.

— Oh, quel courage… Si radieux, si divin…, dit une femme âgée debout à côté de moi, avant de joindre les mains en prière. Partez maintenant, ô dieux parmi les vivants…

Je regardai l’avion de Kato passer devant moi. Il portait un bandeau orné du point rouge vif du drapeau japonais, sur lequel on pouvait lire « COULEZ-LES D’UN SEUL COUP ». Vint ensuite l’avion d’Ishimaru. Alors même qu’il accélérait pour décoller, il se retourna pour saluer la foule avec son sourire effervescent habituel. Et juste après lui…

— Akira… AKIRAAA !

Je criai de toutes mes forces.

Je n’avais aucune idée de s’il pouvait m’entendre.

Mais je devais essayer.

— Akira ! Akira ! Akira !

Ma voix fut noyée par la foule en liesse et le rugissement des moteurs. Malgré tout, je l’appelai à grands cris, agitant la main aussi fort et aussi haut que je le pouvais.

Je ne savais pas si ma voix l’avait réellement atteint, mais finalement, son regard se posa sur moi. Ses yeux s’écarquillèrent de surprise, avant de s’adoucir en ce doux sourire que j’aimais tant. Puis il retira une main du manche de l’avion et attrapa quelque chose, quelque chose qui dépassait d’un coin de la poche poitrine de sa veste, niché juste contre son cœur, et me le lança.

Surprise, je tendis les mains pour l’attraper.

C’était un lys, unique, parfait et en pleine floraison.

Son doux parfum me monta au nez.

Je ne pus plus retenir mes larmes.

Je levai la tête et essayai de l’appeler une dernière fois, mais la voix ne voulait pas sortir. Tout ce que je pouvais faire, c’était le regarder, stupéfaite et incrédule, tandis qu’il me faisait signe et passait devant moi, arborant le plus beau sourire que j’aie jamais vu de ma vie.

Il était le dernier de la file. Devant moi, je voyais le premier avion décoller lentement de la piste et commencer à s’élever dans les airs. Puis le suivant, et le suivant encore, jusqu’à ce que, finalement, l’avion d’Akira commence lui aussi à s’élever vers le ciel.

Ils s’élevaient toujours plus haut, comme pour transpercer l’éther lui-même, avant que les avions ne se mettent en formation. Puis, comme pour offrir un dernier signe de gratitude à la foule rassemblée, ils décrivirent un cercle et effectuèrent un dernier survol juste au-dessus de nos têtes, avant de faire demi-tour et de mettre le cap plein sud.

Je restai là, les yeux rivés sur eux, serrant le lys contre ma poitrine, et je les regardai s’éloigner. Leurs avions devinrent de plus en plus petits jusqu’à n’être plus que de minuscules points lumineux s’enfonçant dans l’immensité bleue, pour ne jamais revenir.

À ce moment-là, une force semblable à un vent violent m’envahit comme une vague.

Mon corps fut projeté en avant, et je tombai sur le sol dur.

C’est alors que je perdis connaissance.

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