I HAD – CHAPITRE 3

Chapitre 3

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Traduction : Gatotsu
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Minami-san cria en même temps que moi, tandis que Mademoiselle Bobtail bondissait joyeusement sur le toit.

Minami-san lâcha la lame qui heurta le sol en pierre. Une fois le choc passé, je regardai successivement Minami-san, la lame, puis son poignet et je me figeai de nouveau. Du sang rouge coulait de sa main.

— Qu’est-ce que vous faites ?! Il faut soigner ça !

— Q-qui es-tu ?

— J’ai un pansement… tenez, mettez-le et allons à l’hôpital !

— Attends, euh… ça va. Arrête de t’agiter comme ça, d’accord ?

J’étais complètement paniquée, mais Minami-san, elle, s’était déjà calmée. Je n’appris son âge que bien plus tard, mais c’était une lycéenne étonnamment mature.

En l’entendant parler ainsi, je me rappelai comment Hitomi-sensei m’avait appris à me calmer, et je commençai à respirer profondément.

Respirer ainsi ouvrit une petite brèche dans la tension qui serrait mon cœur, et mes nerfs se détendirent, comme ce jour où je m’étais retrouvée enveloppée dans un pyjama légèrement trop grand.

Inspirer profondément… puis expirer.

Je répétai plusieurs fois cet exercice de respiration avant de finir par me calmer. Je lui tendis un mouchoir et un pansement.

— J’en ai déjà un, dit Minami à contrecœur en pressant son propre mouchoir contre son poignet.

Mon pansement resta posé sur le toit.

Je regardai le poignet de Minami-san et les coins tombants de ses lèvres.

— Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans votre tête ? demandai-je.

— Probablement, dit-elle d’une voix morne.

— Je vois… Alors quand on a quelque chose qui ne tourne pas rond dans la tête, on se met à se couper le bras. Ça ne pourrait jamais m’arriver. Je déteste la douleur.

— Moi aussi.

— Pourtant, vous vous coupez quand même le bras. Vous êtes vraiment bizarre.

— Tais-toi. Va-t’en.

Sans l’écouter, je montai sur le toit. Je m’assis à côté de Minami-san et de Mademoiselle Bobtail, observant silencieusement son poignet. Je sentais bien que Minami-san faisait une grimace contrariée, mais je ne pouvais tout simplement pas abandonner une personne blessée. Pourtant, en regardant cette coupure douloureuse, je me mis à imaginer ce que cette douleur ferait sur mon propre bras, et cela me fit peur. Alors je détournai les yeux vers son visage à la place.

— Qu’est-ce que tu regardes ? demanda-t-elle.

— Votre bras. Ça a l’air vraiment douloureux.

— Tu es une enfant. Rentre chez toi.

— Qu’est-ce que vous faites ici, Minami-san ?

— Ça ne te regarde pas. Et d’où tu sors ce nom ?

— Eh bien il est écrit ici, non ? Même une écolière peut lire ça.

Je pointai du doigt les lettres brodées sur sa jupe bleu marine. Je ne pouvais que rêver de porter quelque chose d’aussi élégant et sérieux. Pourtant, Minami-san se contenta de baisser les yeux vers sa jupe avant de pousser un soupir.

— Qu’est-ce qui ne va pas ?

— Rien.

— Vous êtes toute seule ?

— C’est… agréable d’être seule, non ? Rien ne nous oblige à être avec quelqu’un.

— C’est vrai. Moi aussi je me dis la même chose.

— Tu sembles vraiment prétentieuse pour une gamine.

— Je ne suis pas prétentieuse. Enfin, peut-être un peu plus que les autres enfants. Moi, je sais à quel point les livres peuvent être merveilleux.

— Les gens te détestent, pas vrai ?

— Probablement, dis-je en l’imitant.

Elle fronça les sourcils avant de tourner la tête vers Mademoiselle Bobtail, qui la regardait elle aussi, la tête penchée. Elle devait surement trouver toute cette situation aussi étrange que moi. Comme elle ne pouvait pas parler, il fallait bien que je sois sa représentante.

— Dites, Minami-san.

— Quoi ?

— Pourquoi vous vous coupiez le bras ?

— Pourquoi est-ce que je devrais expliquer ce genre de choses à quelqu’un que je viens juste de rencontrer ?

— Eh bien, pourquoi pas. Je ne vais pas répandre des rumeurs à votre sujet.

Elle détourna le visage, toujours renfrognée, et je partis du principe que je n’obtiendrais pas de réponse. Pourtant, après un long moment, elle finit par répondre.

— Il n’y a aucune raison particulière. Ça m’aide à me calmer.

— Si vous avez besoin de vous calmer, vous devriez inspirer profondément, ouvrir votre cœur et vous imprégner de la douce chaleur du soleil dans une vieille maison en bois.

— Ma méthode me calme exactement de la même manière.

— Je trouve quand même ça bizarre.

— Tu veux… essayer ?

Elle sortit la lame du cutter, encore tachée de sang, avant de me le tendre. Je secouai vivement la tête.

Lorsqu’elle referma la lame, j’eus l’impression qu’elle souriait. Du moins, juste un peu. C’était difficile à dire, avec ses yeux presque entièrement cachés derrière ses cheveux.

— Et si j’étais quelqu’un de dangereux ? Ce serait facile de découper une gamine comme toi.

— Tout va bien. Vous ne dégagez aucune mauvaise odeur.

— En quoi est-ce censé être rassurant ?

— Vous n’avez pas l’odeur d’une adulte méchante.

— C’est parce que je ne suis pas une adulte.

Je commençais vraiment à m’inquiéter pour son poignet. Rassemblant mon courage, je tendis la main pour le toucher, mais elle retira brusquement sa main et entoura ses genoux de ses bras, laissant la mienne traverser le vide.

— Il y a encore énormément de choses que j’ignore sur le monde, dis-je. Comme le fait qu’il existe des gens qui arrivent à se calmer en se coupant le bras.

— Tu es vraiment arrogante pour une gamine.

— Vous savez, je ne savais même pas que cet endroit existait.

— Je vois.

— Vous venez souvent ici, Minami-san ?

Pendant ce temps, mon amie à la queue courte avait commencé à se promener sur le toit, sa queue se balançant doucement, alors je me levai pour la suivre.

Dès que je me mis à marcher, je réalisai à quel point le toit était plus vaste que je ne l’avais imaginé. Puis je revins près de Minami-san, suffisamment pour apercevoir le sang sur son poignet.

— Qu’est-ce que tu fais encore ici ? demanda-t-elle. Concernant ta question, je n’ai découvert cet endroit que récemment.

— Et vous, qu’est-ce que vous faites ici ?

Je pris la petite dans mes bras avant de tourner sur moi-même. Elle poussa un cri, et je la reposai aussitôt. Chancelant comme si le sol s’était dérobé sous ses petites pattes, elle finit par s’affaler aux pieds de Minami-san.

Je me mis à rire.

— Arrête de l’embêter.

— Je ne l’embête pas. On joue toutes les deux.

Minami caressa le dos de Mademoiselle Bobtail, comme si les rayures noires de son pelage lui plaisaient. En entendant le petit miaulement satisfait qu’elle poussa, je me dis une fois de plus que c’était vraiment une vilaine petite fille, à utiliser une méthode aussi flatteuse.

— Alors, je réitère ma question, qu’est-ce que vous faites ici, Minami-san ? Si je venais dans un grand espace ouvert comme celui-ci, je crois que je danserais. Et vous ?

— Je ne danse pas. Je me contente de m’assoir pour regarder le ciel.

— Et ensuite vous vous coupez le bras. Maintenant que je regarde bien, je vois que ce n’est pas la première fois… vous allez vraiment finir par mourir.

Minami-san regarda ses bras avant de soupirer.  Je n’avais aucune idée de ce que cela pouvait bien vouloir dire.

Devais-je continuer cette conversation ?

Son expression disait à la fois qu’elle voulait parler, et en même temps qu’elle ne le voulait pas. J’étais certaine de n’avoir jamais eu une expression aussi compliquée. Quand j’avais envie de parler, je parlais. Et quand je n’en avais pas envie, alors je ne parlais pas.

Je me promis de demander plus tard à Traînée-san ce que signifiait cette expression. Quand on voulait comprendre les adultes, le mieux était encore de demander à un autre adulte.

Mais il y avait autre chose dont je voulais parler, alors je reportai mon attention dessus.

— Dites, Minami-san.

— Quoi ? Tu veux pas te taire ?

— Je me demandais… vous aimez dessiner ?

— D’où tu sors cette idée ?

J’avais repéré le carnet et le stylo dissimulés dans son ombre. Peut-être avait-elle compris ce que je voulais dire, car elle fourra rapidement le carnet sous ses fesses avant de prendre un air qui semblait dire « Tu te fais des idées. Il n’y a aucun carnet ici. » Mais j’étais suffisamment perspicace pour voir à travers de tels mensonges.

Je pointai un doigt vers elle.

— Pourquoi ceux qui dessinent cachent toujours leurs dessins ? Il y a un garçon comme ça dans ma classe aussi. Il fait de merveilleux dessins, mais il déteste que les autres le sachent. Pourquoi vous détestez autant montrer ce que vous faites ?

Pendant quelques instants, Minami resta silencieuse, les yeux levés vers le ciel.

Tandis que mon amie bondissait à la poursuite d’un petit papillon blanc, elle poussa un nouveau soupir.

— Ce n’était pas un dessin.

Elle marqua une pause, comme si elle rassemblait son courage avant de continuer.

— J’écrivais.

— Vous écriviez ? Dans un journal intime ?

— Non… j’écrivais… une histoire.

— Waouuw ! C’est incroyable !

Minami détourna les yeux, comme si elle craignait d’être réduite en morceaux.

Pourtant, quand ces mots jaillirent du fond de mon cœur, elle eut l’air surprise. J’avais peut-être encore parlé un peu trop fort. Mais je compris rapidement que ce n’était pas mon enthousiasme qui l’avait surprise.

C’était autre chose. Quelque chose d’étrange.

— Tu ne vas pas… te moquer de moi ?

Je ne compris pas tout de suite ce qu’elle voulait dire.

— Me moquer ? Moi ? Mais de quoi ? Pourquoi est-ce que je rirais alors qu’il n’y a rien de drôle ? Si écrire des histoires était vraiment si drôle, je passerais mon temps à me tordre de rire chaque fois que j’ouvre un livre. Je finirais sûrement par en mourir. Qu’est-ce qu’il y a de si drôle à voir quelqu’un écrire une histoire ?

Elle secoua la tête. Pour la première fois, j’aperçus ses yeux derrière sa frange qui ondulait. Ils étaient vraiment beaux, exactement comme ceux de Traînée-san et ceux de Mamie.

— C’est pas ça ! hurla-t-elle.

Je ne fus pas surprise. Si je me laissais surprendre par ce genre de choses, je finirais probablement par réellement mourir de peur. Je décidai alors de lui faire une demande.

— Dites… laissez-moi lire.

— Hein ? répondit-elle, de nouveau surprise.

Évidemment, s’il existait une histoire alors je voulais la lire. Mais je savais bien que ce n’était pas normal pour une enfant de mon âge, alors je pouvais comprendre sa réaction.

— Je vous l’ai déjà dit, mais je suis intelligente. Je sais à quel point les histoires peuvent être merveilleuses.

— Mais qu’est-ce que tu racontes… non !

— Et pourquoi pas ? Oh… vous avez autre chose de prévu ?

— Non…

— Alors s’il vous plaît, laissez-moi lire. Je sais à quel point les histoires peuvent être merveilleuses, et honnêtement, j’ai toujours pensé qu’un jour, moi aussi, j’aimerais en écrire une.

Le visage de Minami ne bougea pas le moins du monde, mais le secret que je venais de révéler sembla lui donner un peu de force. Elle posa une main contre sa bouche avant de marmonner d’un air complètement résigné.

— Pourquoi je devrais montrer ça à une petite morveuse que je viens tout juste de rencontrer ?

Puis elle me tendit le carnet.

J’étais certaine que Minami-san savait qu’un secret entre filles avait de la valeur. Je n’avais encore jamais dit à qui que ce soit que je voulais écrire une histoire. Même si j’avais déjà imaginé de grands projets où j’émouvrais tout le monde avec quelque chose que j’aurais écrit, c’était la toute première fois que je le confiais à quelqu’un.

En échange, j’obtins le droit de lire une histoire toute fraiche. Je crois que c’est ce qu’on appelle une négociation.

— Ah, attendez.

— Quoi ?

— J’ai complètement oublié. En ce moment, je suis en train de lire Huck le vagabond.

— Ah, moi aussi je l’ai lu quand j’étais plus jeune.

— Je ne lis jamais une autre histoire quand j’en ai déjà commencé une. C’est ma règle. Je veux pouvoir m’immerger complètement dans un seul monde.

— Alors rends-le-moi.

Minami pinça les lèvres avant de récupérer son carnet.

— Mais je comprends ce que tu veux dire, marmonna-t-elle en replaçant le carnet sous ses fesses.

On aurait dit un coffre au trésor qu’elle cachait pour que personne ne le découvre. Ça me donnait encore plus envie de lire son histoire.

— Je finirai Huck bientôt ! Laissez-moi lire votre histoire une fois que j’aurai terminé !

— Je préférerais que tu oublies ça.

— Non, je n’oublierai pas. La vie, c’est comme le contenu d’un réfrigérateur !

— Qu’est-ce que ça veut encore dire ?

— Même si on oublie les horribles poivrons à l’intérieur, on n’oubliera jamais le délicieux gâteau !

Minami-san laissa échapper un rire, comme si l’air s’était simplement échappé de ses lèvres.

 — T’es vraiment un spécimen, morveuse.

Je n’avais pas l’impression qu’elle disait du mal de moi. Même si elle continuait à m’appeler « morveuse », alors que je savais bien que certaines personnes utilisaient ce terme méchamment, je percevais la même sensation agréable que le « petite demoiselle » de Traînée-san ou le « Nacchan » de Mamie.

Je pense que Minami-san me considérait comme une amie. C’était probablement parce qu’elle aimait les histoires autant que moi.

Si seulement tout le monde aimait les livres, pensai-je, alors le monde serait peut-être plus agréable.

Personne ne pourrait vouloir faire du mal aux autres s’il connaissait quelque chose d’aussi merveilleux que les histoires.

Et pourtant, même en sachant cela, je ne comprenais toujours pas pourquoi Minami-san continuait à se couper le bras. Elle refusait d’en parler davantage. Mais je réussissais à la faire parler d’autres sujets, comme les livres. Elle connaissait bien plus d’histoires que moi.

Cependant, même elle ne comprenait pas complètement Le Petit Prince, et cela me fit réaliser à quel point Mamie était impressionnante, puisqu’elle était capable de répondre à des questions qu’une lycéenne ne parvenait même pas à saisir.

Minami-san disait qu’elle préférait la partie avec le renard dans le désert.

— Eh bien, je reviendrai ici.

— Te sens pas obligée. Enfin, fais ce que tu veux. Cet endroit ne m’appartient pas.

— J’ai hâte de lire votre histoire !

— Comme tu veux.

— Et ne vous taillez plus le bras.

Minami-san ne dit rien, mais agita doucement sa main droite pour nous chasser, mon amie et moi.

Tandis que nous descendions prudemment les escaliers, Minami-san était encore là-haut, à contempler le ciel qui rougissait peu à peu.

Aujourd’hui, je venais de trouver une nouvelle destination pour mes promenades quotidiennes.

— Le bonheur ne vieeent pas tout seul à moiii, c’est pourquoiii je pars à sa recherche aujourd’huiii !

— Miaou miaou !

Lorsque nous redescendîmes de la colline, il n’y avait déjà plus aucun enfant dans le petit parc. À la place, un adulte solitaire était assis sur une balançoire immobile, avec un visage terriblement triste. Je me sentis soudain très inquiète pour lui. J’avais l’impression de l’avoir déjà vu quelque part, mais impossible de me souvenir où.

Pourtant, alors que j’allais m’approcher de lui, je remarquai que mon amie à la queue courte continuait déjà d’avancer. Je finis donc simplement par rentrer chez moi pour aujourd’hui.

Une fois arrivée, je fus surprise de constater que, pour une fois, ma mère était rentrée avant moi. Elle regardait le document que j’avais laissé sur la table et son agenda avant de m’annoncer une merveilleuse nouvelle concernant la journée de visite en classe. Je pris alors une nouvelle résolution : je devais réfléchir encore plus sérieusement au bonheur.

Je me glissai dans mon lit douillet avec la promesse de ma mère précieusement gardée au fond de mon cœur.

Le lendemain, je fus confrontée à un choix extrêmement difficile.

— La vie, c’est comme une glace pilée. Il y a tellement de saveurs délicieuses, mais on ne peut pas toutes les manger. Sinon, on finit avec un mal de ventre.

Je devais choisir entre Traînée-san, Mamie et Minami-san. Si j’allais voir les trois, je dépasserais l’heure limite fixée par ma mère. Je ne pouvais rendre visite qu’à deux personnes au maximum. C’était aussi difficile que de choisir entre une glace à la fraise, au citron ou au cola.

— Alors, pourquoi t’es venue ici ? demanda Minami-san, toujours aigrie, une bouteille de thé d’orge à la main.

— Oh ? Eh bien, hier, tu as dit que je pouvais faire ce que je voulais.

— Va plutôt jouer avec tes amis de l’école.

— Je n’ai pas d’amis à l’école.

— Sérieusement ? T’es vraiment une solitaire, hein ?

— C’est faux. J’ai des amis. J’ai cette petite… et toi.

— Tu ne peux pas décider toute seule que je suis ton amie.

Elle leva les yeux vers le ciel avant de laisser échapper un petit souffle par le nez. Je l’imitai en regardant un oiseau voler au-dessus de nous. Je me demandai à quel point il devait être difficile de dormir dans un lit quand on avait des ailes.

— Je suis venue ici parce que je ne sais encore rien de toi, dis-je. J’ai envie d’apprendre à te connaitre.

— T’as pas besoin de savoir quoi que ce soit à mon sujet.

— Ce n’est pas vrai. La vie, c’est comme un petit-déjeuner japonais.

— Qu’est-ce que ça veut encore dire ?

— Il n’y a rien qu’il soit inutile de savoir[1].

— Mais de quoi tu parles ? dit-elle. T’es vraiment la folle du bus.

— Je ne suis pas folle, dis-je. Et je ne veux pas être « spéciale », je veux juste être plus intelligente.

— C’est quand même drôle d’entendre quelqu’un d’aussi exceptionnel dire qu’il ne veut pas l’être.

— Ceux qui sont exceptionnels n’arrivent même pas à se libérer pour sortir avec leur famille le lundi, pas vrai ? Alors, à quoi bon être exceptionnel.

Ce fut tout ce que je dis, mais…

— Tu parles de tes parents ?

Je fus surprise qu’elle comprenne ça. Elle avait vraiment l’intelligence d’une lycéenne. Cependant, je n’avais pas envie d’acquiescer, alors je gardai le silence. Minami-san se recroquevilla de nouveau sur elle-même, entourant ses jambes de ses bras.

— Finalement, c’est peut-être pas une si bonne chose d’être aussi intelligente.

— Ce n’est pas vrai. Moi, je veux devenir super intelligente ! On ne peut pas écrire des histoires sans être intelligent, pas vrai ? Avant de lire Le Petit Prince, je ne savais même pas qu’il existait des arbres appelés « baobabs ». Je ne savais pas non plus qu’il existait des roses qui parlent.

— Il n’existe aucune rose de ce genre.

— Quoi ? Tu veux dire que les baobabs n’existent pas non plus ?

Je commençai soudain à m’inquiéter. De toute ma vie, je n’avais encore jamais vu de baobab. Mais Minami-san était une lycéenne.

— Les baobabs existent bel et bien. Ce sont d’immenses arbres qui mettent plus de cent ans à pousser. On raconte que ce sont les plus grands arbres de la planète, et même certains des tout premiers arbres. J’ai aussi entendu dire qu’un jour, Dieu s’était mis en colère contre la jalousie du baobab et l’avait retourné à l’envers, ce qui expliquerait pourquoi ses branches ressemblent à des racines.

— De qui le baobab était-il jaloux ?

— Du palmier, qui était plus élancé. Et aussi du figuier, qui portait des fruits.

J’en fus profondément impressionnée.

— C’est une histoire vraiment unique et merveilleuse. Ça te ressemble bien, Minami-san.

— Ce sont juste des mythes. Ce n’est pas comme si j’avais inventé ces histoires.

— Mais quand même, tu es beaucoup plus intelligente que moi si tu connais autant d’histoires intéressantes. J’espère devenir encore plus intelligente un jour pour pouvoir les connaître moi aussi.

— Hmm, répondit Minami-san comme si ni moi, ni le baobab ne l’intéressions particulièrement.

Pourtant, je voyais bien qu’elle n’était pas mécontente.

Quand je la suppliai de me raconter encore d’autres histoires intéressantes, je découvris qu’elle en connaissait énormément. La plus fascinante était celle qui disait que l’expression « under the rose » signifiait « secret » en anglais.

Je ne parlais pas encore l’anglais, mais j’étais certaine que lorsque je serais adulte et que je saurais le parler, je trouverais forcément une occasion d’utiliser cette expression.

Ce jour-là, je me laissai complètement absorber par ma conversation avec Minami-san. Quand je repris mes esprits, il était déjà l’heure de rentrer. J’avais totalement oublié de passer voir Traînée-san ou encore Mamie.

Le lendemain, je n’avais envie que d’une seule chose, retourner parler avec Minami-san. Mais même si c’était d’un ennui mortel, je devais quand même aller à l’école.

Les idiots étaient toujours aussi idiots, et mon voisin Kiriyuu-kun continuait à griffonner secrètement dans son cahier, alors l’école restait aussi ennuyeuse que d’habitude.

Malgré tout, il y avait au moins une bonne chose.

Pendant la pause, alors que j’étais seule à la bibliothèque, Ogiwara-kun apparut. Je décidai aussitôt d’aller lui parler. J’avais vraiment envie de raconter à quelqu’un tout ce que Minami-san m’avait dit, mais je n’avais personne d’autre à qui me confier.

Au moment même où Ogiwara-kun s’apprêtait à partir sans même remarquer ma présence au fond de la bibliothèque, je me dépêchai de le rattraper en faisant comme si je quittais moi aussi la bibliothèque.

— Ogiwara-kun !

— Oh, Koyanagi-san. Je ne savais pas que tu étais ici.

— Ouaais ! Qu’est-ce que tu as emprunté ? demandai-je en pointant le livre qu’il tenait dans ses mains.

Avec un sourire, il me montra la couverture. Je savais parfaitement ce que signifiait cette expression. Moi aussi, je connaissais la sensation de bonheur que procurait un livre tout neuf entre ses mains.

Les Mémoires d’un éléphant blanc, hein ? Moi aussi je l’ai lu.

— Ouais, j’avais envie de le lire quand j’ai découvert que ça venait de France, comme Le Petit Prince.

Bien sûr, c’était tout à fait le genre d’Ogiwara-kun. Il choisissait ses livres exactement comme il tissait nos conversations. Profitant du sujet qu’il venait de m’offrir, je me mis à lui parler du baobab et de la rose comme si j’avais toujours connu leur histoire. Ogiwara-kun réagit avec un émerveillement sincère à chacune de mes explications. Nous étions sûrement les seuls de toute la classe à trouver ce genre de choses passionnantes, parce que nous étions tous les deux intelligents.

Nous continuâmes à parler encore et encore, mais malgré ça, je n’étais toujours pas satisfaite. Pourtant, notre conversation prit fin brusquement lorsqu’un garçon de notre classe appela Ogiwara depuis l’autre bout du couloir. Ogiwara se retourna aussitôt et partit comme s’il avait déjà oublié que nous étions en pleine discussion.

Bien évidemment que ça finirait ainsi. Ogiwara-kun n’était pas seulement intelligent. Il avait aussi énormément d’amis.

Après les cours, il me faudrait trouver quelqu’un d’autre à qui raconter toutes ces choses qui semblaient vouloir déborder de l’intérieur de moi.

Assise sur le toit en béton, sous un grand ciel bleu, je racontai à Minami-san tout ce qui s’était passé aujourd’hui.

— Il te fait battre le cœur plus vite, hein ?

— Pourtant, on était juste debout tous les deux.

— C’est pas ce que je voulais dire.

Aujourd’hui encore, les coins de sa bouche étaient légèrement tournés vers le bas. Mais cela ne voulait pas dire qu’elle était en colère. Petit à petit, je commençais à mieux la connaître.

— Oh au fait, dis-je. Je vais bientôt finir Les Aventures de Huckleberry Finn.

— Ah ouais ? Et alors ?

— Alors je pourrai lire l’histoire que tu as écrite. J’ai vraiment hâte.

— Je vois pas de quoi tu parles, dit-elle d’un air grincheux.

Comme toujours, elle était assise sur son carnet. Elle était probablement en train d’écrire avant mon arrivée.

— À la prochaine, alors.

— Fais ce que tu veux.

Son ton brusque cachait le même sens que le « À plus, petite demoiselle » de Traînée-san.

Je saluai Minami-san d’un signe de la main.

Après ça, je passai chez Mamie, et lui racontai les mêmes choses que j’avais racontées à Minami-san. C’était une merveilleuse journée.

Dernièrement, j’allais en cours de japonais avec des sentiments assez mitigés. J’attendais ce cours avec impatience, mais j’avais aussi l’impression de me tenir au pied d’un long escalier. C’était le même sentiment que ressentirait le héros d’un conte fantastique face à un immense dragon. J’étais du genre à me dresser fièrement devant les collines escarpées, comme devant les dragons. Mais il existait aussi des enfants qui se repliaient dans leur propre coquille. Mon voisin avait lui aussi autrefois été un enfant de ce genre.

— Hé, qu’est-ce que tu dessines ? demandai-je à Kiriyuu-kun.

— Je… euh… rien… répondit-il, hésitant comme toujours.

Même s’il faisait un bon partenaire pour les travaux de groupe, je me demandais comment il s’en sortirait comme compagnon d’aventure.

Comme il était assis à côté de moi, nous déjeunions aussi ensemble.

Après cela, je me rendis seule à la bibliothèque, puis une fois les cours terminés, je décidai de retourner à l’immeuble de Minami-san. J’avais une raison bien précise en tête.

— C’est mieux d’avoir de nombreux alliés dans une aventure.

— Miaou.

Mademoiselle Bobtail semblait elle aussi apprécier la compagnie de Minami-san. Même si nous étions complètement différentes, nous avions souvent les mêmes goûts en ce qui concernait les gens.

— T’es encore là ? lança brusquement Minami lorsque nous arrivâmes sur le toit.

Ses mots avaient exactement le même sens que le « Contente de te voir » de Mamie.

Je m’assis à côté d’elle sur le sol, imitant sa position recroquevillée.

— Bien le bonjour, dis-je. J’ose espérer que tu passes une journée merveilleuse ?

— C’est quoi, ça ?

Elle répondit à mon salut raffiné d’un ton rugueux, mais j’avais déjà compris son petit jeu.

Elle faisait beaucoup d’efforts pour paraître ainsi.

— Il n’y a rien de merveilleux. On dirait qu’il va pleuvoir.

— Pourtant, la météo n’annonçait pas vraiment de pluie. Ils ont dit qu’il n’y avait que dix pour cent de chances qu’il pleuve. Ça veut dire que neuf personnes pensent qu’il ne pleuvra pas, et qu’une seule pense le contraire.

En imaginant cette personne toute seule face aux neuf autres, j’eus soudain envie de l’encourager. Mais je ne pouvais pas. S’il pleuvait, je ne pourrais plus retrouver Minami-san ici.

— C’est pas du tout ce que ce pourcentage veut dire.

— Hein ? Vraiment ?

— Ça se base sur le nombre de jours où il a plu, dans le passé, lors de journées semblables. Dix pour cent de chances de pluie, ça veut dire que si tu prenais dix journées semblables dans le passé, il n’aurait plu qu’une seule fois. Ça ne veut pas dire qu’une personne s’est retrouvée seule face aux neuf autres.

Une fois encore, j’en fus profondément impressionnée. C’était du Minami tout craché. J’étais heureuse d’avoir trouvé l’alliée parfaite pour mon aventure.

— Je suppose que si je suis l’héroïne, alors elle est la fée, et toi tu es le sage Flugel qui vit dans la forêt.

— Mais de quoi tu parles ?

— Il y avait quelque chose que je voulais te demander, dis-je.

J’attaquai le sujet sans attendre. J’ai toujours été du genre à manger ce qu’il y a de meilleur en premier.

— À propos de mon histoire ? demanda-t-elle.

— Eh bien, il y a ça aussi, mais c’est autre chose. En ce moment, on a une question vraiment difficile en classe.

— Un truc de maths ? Débrouille-toi toute seule avec ça, morveuse.

— C’est pas ça. Les maths, je peux les résoudre toute seule. Celle-là est vraiment difficile. C’est en cours de japonais. La question était : « Qu’est-ce que le bonheur ? »

— Le bonheur…

— Oui. Je voulais te demander ce que ça voulait dire pour toi. Ça pourrait peut-être me donner une idée.

Elle ne me répondit pas tout de suite. Elle leva les yeux vers le ciel couvert tout en caressant la tête de Mademoiselle Bobtail. Lorsqu’elle finit par parler, sa voix semblait aussi sombre que le ciel.

— Je n’ai jamais connu le bonheur.

— Même quand tu écris ? Tu n’es pas heureuse à ce moment-là ?

— Écrire, c’est agréable, mais je ne sais pas si ça me rend heureuse. Je crois que le bonheur, c’est quelque chose de plus profond que ça. Comme si ton cœur débordait de bonnes choses.

Elle venait de me donner une idée très facile à comprendre. Seule une lycéenne pouvait répondre de cette manière aussi naturellement. J’aurais aimé grandir plus vite.

— Je vois… donc c’est pour ça que je suis heureuse quand je mange un biscuit avec une boule de glace à la vanille dessus.

Cela voulait également dire que par le simple fait de rendre visite à Traînée-san et Mamie, je remplissais leur cœur de bonnes choses. J’en étais si heureuse que j’eus l’impression que le ciel pourrait s’éclaircir à cet instant même.

— Minami-san, qu’est-ce qui remplit ton cœur ?

Je regardai son bras. Il n’y avait pas de sang aujourd’hui, mais elle cacha rapidement les croûtes avec sa main.

— Rien.

— Ça veut dire que tu n’es pas heureuse ?

— Probablement, répondit-elle en m’imitant.

— Et quand tu lis des livres ? Ou quand tu manges des sucreries ?

— C’est agréable, et c’est bon, mais je ne crois pas que ce soit du bonheur, dit-elle en reprenant son ton rugueux.

— Et quand tu manges avec ta maman ?

— Ma mère et mon père ne sont plus là.

— Plus là ? Ils vivent ailleurs ?

Comme c’était typique d’une lycéenne, pensai-je.

— Ils sont morts.

Ma petite mâchoire s’ouvrit sous le choc.

Minami-san me referma doucement la bouche du bout des doigts avant de pousser un nouveau soupir. Elle ne croisa pas mon regard.

— Ils sont morts. Il y a longtemps… dans un accident.

Ses doigts agrippaient sa jupe.

— Ça remonte à quelque temps, alors je ne pleure plus pour ça. Je pense que même une morveuse comme toi peut comprendre pourquoi je ne suis pas heureuse.

Elle ne croisait toujours pas mon regard, alors elle ne l’avait pas remarqué.

Mais la petite installée sur ses genoux, elle, me regardait droit dans les yeux.

Je posai rapidement une main sur ses petits yeux.

— Désolée. Mais je ne peux pas t’aider pour ton de…

Minami-san finit enfin par lever les yeux vers moi, et elle s’interrompit.

Elle vit mon visage puis, d’un geste rapide, glissa une main dans sa poche et en sortit un mouchoir.

Aujourd’hui, il n’était pas taché de sang.

Elle me le tendit, et je m’en servis immédiatement.

— Tu peux le garder.

Finalement, je fus incapable de dire quoi que ce soit ce jour-là.

Plus tard, en le regardant de plus près, je remarquai que le mouchoir qu’elle m’avait donné portait le même motif que celui que mon père m’avait acheté autrefois. Je commençai à me demander si le père de Minami-san le lui avait offert lui aussi.

Je laissai Minami-san derrière moi et me rendis chez Mamie. Aujourd’hui encore, elle avait préparé des douceurs pour moi. Mais avant même de m’en proposer, elle demanda :

— Tout va bien, Nacchan ?

Tout en sirotant le jus d’orange qu’elle m’avait servi, je lui parlai de Minami-san. Cependant, j’évitai les passages susceptibles de révéler le carnet de Minami-san et sa précieuse histoire. Je craignais que Mamie ne se mette en colère contre moi. J’étais une enfant affreuse sur ce point-là. Et malgré ça, Mamie me tendit le gâteau qu’elle avait préparé.

— Je crois que cette fille, Minami-san, est heureuse, dit-elle d’un ton mystérieux.

Je secouai la tête avec tant de force que je suis surprise qu’elle ne se soit pas détachée.

— Je ne crois pas.

— Si, elle l’est. J’en suis certaine. Après tout, elle t’a rencontrée, toi, la première personne à avoir pleuré pour elle. C’est pour ça qu’elle t’a donné son précieux mouchoir.

Je regardai le mouchoir humide et froissé.

— Alors il n’y a aucune raison de t’inquiéter autant pour ça. Et tu n’as pas besoin de t’excuser auprès d’elle. Mais j’aimerais que tu me promettes une chose, Nacchan.

Je la regardai droit dans les yeux et hochai la tête.

— La prochaine fois que tu verras Minami-san, accueille-la avec un sourire. Enfin, si tu l’aimes bien.

— Bien sûr que je l’aime bien !

— Alors, fais en sorte que son cœur se remplisse de souvenirs de ton sourire, plutôt que de toutes ces choses douloureuses.

— Je me demande si j’en suis capable.

Je me sentis inhabituellement faible, mais Mamie posa ses douces mains sur mes petites épaules.

— On ne peut pas effacer les souvenirs douloureux. Mais si on parvient à créer de beaux souvenirs en parallèle, alors on peut malgré tout vivre heureux. Ton sourire a ce merveilleux pouvoir. Pour Minami-san, et pour moi aussi.

— Tu le penses vraiment … ?

Je repensai au visage de Minami-san lorsqu’elle m’avait tendu son mouchoir.

Je fermai les yeux de toutes mes forces et me mis à réfléchir aussi fort que possible, avec mon cerveau plus vif que celui des autres enfants, même s’il n’avait pas encore l’impressionnant niveau de celui d’un adulte.

Puis je pris ma décision.

Je croisai le regard de la petite aux yeux brillants, puis me levai, la faisant glisser de mes genoux.

— Mamie, je dois rentrer. Je dois vite finir de lire Les Aventures de Huckleberry Finn !

— Ah, eh bien si c’est ce que tu as décidé, alors file ! Et ton goûter ?

— Je l’emporterai !

Le financier, tendre et sucré, avait exactement le goût que j’imaginais au soleil si l’on pouvait en faire un dessert.

Je remarquai alors que le soleil était revenu, chassant les nuages qui couvraient jusque-là le ciel.

Sur le chemin du retour, je revis cet adulte que j’avais aperçu l’autre jour dans le parc au bas de la colline.

Cependant, je n’arrivais toujours pas à me rappeler qui il était.

[1] En japonais, « savoir » (shiru) se prononce comme soupe (shiru), élément traditionnel du petit-déjeuner japonais, d’où le jeu de mots.

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