Hyouka t6,5 - chapitre 2

Trois secrets, ou la réunion pour comprendre ce qui retarde les préparatifs de la Coupe Hoshigaya

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Traduction : Raitei
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Dehors, le soleil de mai brillait comme en plein été. Le printemps, cette année, avait été étrange, oscillant entre chaud et froid. Personnellement, les moments de froid ne me dérangeaient pas vraiment, mais les journées anormalement chaudes, c’était une autre histoire. Plus il fait chaud, plus le risque d’insolation augmente, après tout. L’épreuve de marathon coutumière du lycée Kamiyama, la fameuse Coupe Hoshigaya, n’était plus qu’à une semaine.

Même si cela me coûtait de l’admettre, et bien que je fusse au courant des problèmes qui couvaient alors au club de littérature classique, il m’était impossible de m’y rendre. Bien sûr, Chitanda suffisait d’ordinaire à résoudre la plupart des situations qui se présentaient, et si jamais le problème sortait de l’ordinaire, s’il exigeait une vive intelligence tournée vers la résolution, eh bien, Houtarou s’en tirait toujours d’une manière ou d’une autre.

En matière de déduction et d’observation, je ne faisais pas le poids face à Houtarou. L’accepter n’avait pas été facile. Autrefois, j’avais fait de mon mieux pour laisser derrière moi cette personnalité déplorable que j’avais au collège — toujours avide de gagner à tout prix, et qui, lorsqu’elle perdait, déplaçait les poteaux de but ou imputait le résultat à la simple chance.

Pourtant, même en couvrant mes amis d’éloges, je découvrais au fond de moi de petites blessures. Mais ces jours-là étaient désormais derrière moi. Même si je n’étais pas à la hauteur de Houtarou, cela ne m’empêcherait pas de faire tout ce qui était en mon pouvoir. C’est ainsi que j’essayais de penser, désormais.

Telles étaient les pensées qui me traversaient l’esprit tandis que je contemplais le ciel par la fenêtre de la salle de réunion après les cours. C’est alors qu’une mise en garde du secrétaire me ramena à la réalité.

— Fukube-san, tout le monde est là.

Cette voix me ramena à moi. Nous étions six membres du Comité d’organisation des élèves, moi compris, réunis dans la salle de réunion. On m’avait chargé de présider la réunion qui allait commencer.

Je me raclai la gorge, balaya la salle du regard, puis dis :

— Bien, ouvrons la séance. À l’ordre du jour, comprendre ce qui bloque la préparation de la Coupe Hoshigaya. Merci d’être venus.

Je reçus des saluts épars de l’assemblée.

Le nom Hoshigaya était celui d’un ancien élève du lycée Kamiyama, athlète qui détenait un temps le record du Japon du 10 000 mètres. Le marathon scolaire qui se tenait chaque mois de mai portait son nom, mais pour les élèves, c’était tout simplement « le Marathon ».

Garçons ou filles, seconde, première ou terminale, tout le monde devait courir un parcours de 20 kilomètres. Les seuls dispensés étaient les organisateurs, c’est-à-dire le Comité d’organisation. Ce dernier préparait le matériel nécessaire, veillait à ce que les élèves suivent l’itinéraire prévu et prenait en charge ceux qui rencontraient des problèmes de santé pendant l’épreuve. L’établissement était l’organisateur officiel et assumait naturellement la responsabilité des incidents, mais il n’était pas réaliste que le corps enseignant seul surveille l’intégralité du parcours de 20 kilomètres.

En pratique, la sale besogne revenait au Comité d’organisation des élèves. La tradition était annuelle, mais les circonstances changeaient chaque année, et la majorité des organisateurs étaient des élèves de terminale qui emportaient avec eux, en partant, leur expérience du marathon.

L’an dernier, le Comité avait avancé à tâtons pour mettre l’événement sur pied, et cette année ne faisait pas exception.

Cela dit, j’avais pris soin, cette année, de rassembler un manuel d’organisation de la Coupe Hoshigaya afin que tout se passe plus fluidement que lors de nos tentatives précédentes. C’était, du moins, l’intention…

Participaient à la réunion la « direction », composée du président du Comité, son vice-président (votre humble serviteur) et du secrétaire de séance, ainsi que trois autres membres, chacun chef d’une équipe opérationnelle : l’équipe de guidage du parcours, l’équipe d’approvisionnement en matériel et l’équipe urgences/chronométrage. Le Comité comptait un élève par classe, sur les huit classes de chaque promo, pour un total de 24 élèves, ce qui donnait 7 membres par équipe.

Jusqu’ici, la préparation s’était déroulée sans accroc, du moins le croyais-je, jusqu’à ce que, qui l’eût prévu, le marathon arrive à grands pas sans qu’aucun plan d’action n’ait été remis par aucune équipe. Nous étions censés répéter nos rôles deux jours avant l’épreuve, mais à ce rythme, même lancer la répétition devenait une tannée. D’où cette réunion d’urgence.

Le président, Horagami-kun, commença par exposer la situation.

— Euh, donc si on s’est réunis aujourd’hui, comme l’a dit Fukube, c’est pour discuter du retard pris par la Coupe Hoshigaya. On comptait consolider les plans de répétition envoyés par chaque équipe, mais on n’a encore rien reçu. Donc, à l’ordre du jour, comprendre ce qui s’est passé.

Horagami-kun était en première, comme moi. Ce n’était pas un chef particulièrement charismatique, mais il avait une aura de bienveillance, le genre à ne jamais se faire d’ennemis. À y repenser, le précédent président, Tanabe-senpai, était fait du même bois. Allez savoir, c’est peut-être le meilleur profil pour gérer ce type de poste.

— Bien, je te laisse la suite, Fukube, poursuivit-il en me confiant le reste du travail.

J’admirais sa capacité à refiler la balle sans la moindre hésitation.

Le secrétaire de séance, Shimizu-san, écrivit « Réunion de pré-répétition » sur le tableau blanc. Shimizu-san était nouveau au Comité, bien qu’en première lui aussi. Il s’était retrouvé je ne sais trop comment à tenir le rôle de secrétaire. Ce n’était pas vraiment un bavard en tout cas.

Je regardai les personnes réunies dans la salle.

Les chefs des trois équipes étaient là. Tous étaient en première. Il restait bien des élèves de terminale au Comité, mais certains avaient démissionné pour préparer les concours d’entrée à l’université et, de manière générale, il était tacitement admis que les chefs seraient choisis en première pour leur donner une expérience dans la gestion. Je réfléchis à l’ordre dans lequel aborder le sujet, mais faute d’informations, je me dis que commencer par n’importe qui ferait l’affaire. Sur cette idée, je m’exprimai :

— Commençons donc par Hata-kun, chef d’équipe de guidage du parcours.

L’équipe de guidage du parcours était principalement chargée de fixer précisément le tracé du marathon. Le parcours était le même chaque année, mais il fallait vérifier si certaines portions n’étaient pas devenues impraticables à cause de travaux, par exemple. 20 kilomètres, ce n’était pas rien pour des lycéens, il fallait donc mobiliser un nombre conséquent de membres du Comité venant au lycée à vélo. Le jour J, ils se posteraient le long du parcours pour s’assurer que personne ne s’égare. Ils étaient aussi chargés d’arrêter les élèves pour laisser passer les voitures et, en cas de blessure ou de malaise, de prévenir l’équipe urgences/chronométrage.

Hata-kun, le chef de cette équipe, m’avait toujours donné l’impression d’un petit dictateur, et si, personnellement, je n’avais pas spécialement envie de coller « chef » devant son nom, c’était aussi le genre de personne à crier immédiatement à l’injustice si on ne le faisait pas, de sorte qu’il avait fini par obtenir le poste. Lui voulait être dans l’équipe urgences/chronométrage, mais vu son caractère, on l’avait mis au guidage du parcours. D’un air contrarié qui semblait signifier que rien de tout cela ne le regardait, Hata-kun s’exprima :

— Je n’ai reçu aucune info de l’approvisionnement sur les quantités et les éléments qui seront prêts le jour J, donc je ne peux pas rédiger de plan. C’est tout.

Je dois dire que j’appréciais la concision de son rapport. Je n’aurais pas été contre quelques détails de plus, mais puisqu’il avait conclu de lui-même par un « C’est tout », autant en rester là. Je me tournai vers la personne suivante.

— À l’équipe d’approvisionnement en matériel, maintenant. Ton rapport, Maruyama-san ?

L’équipe d’approvisionnement en matériel, comme son nom l’indique, s’occupait de rassembler tout le matériel utilisé pendant la Coupe Hoshigaya. Il fallait établir la liste de tout ce qui serait nécessaire, depuis la craie de traçage jusqu’à la poudre pour le pistolet de départ, puis obtenir par l’établissement ce qui manquait. Le jour J, ils servaient un peu de renforts polyvalents, allant là où l’on avait besoin d’eux, aidant à monter puis démonter les tentes.

Maruyama-san était le chef de cette équipe, et il connaissait bien l’itinéraire de la Coupe Hoshigaya pour avoir été au guidage du parcours l’année précédente. Il ne paraissait jamais très enthousiaste, mais bon, vu comme ce serait peu naturel de voir quelqu’un brûler d’une passion dévorante pour un Comité d’élèves de lycée, je ne le lui en tins pas rigueur. Accoudé à la table, l’air un peu somnolent, il déclara :

— Personne ne m’a dit de quoi on avait besoin, je ne peux rien faire.

Hata-kun rétorqua aussitôt :

— C’est à toi de faire la liste. N’essaie pas de refiler le problème.

Imperturbable, Maruyama-san répondit doucement :

— Je ne cherche pas à refiler le problème. Le fait est que c’en est un.

— Ah oui ? Si c’est à moi de faire la liste, ton travail à toi, c’est quoi, alors ?

Maruyama fit un geste de la main, comme pour balayer la remarque.

— Je ne parle pas de toi. Je parle des urgences. Je n’ai rien reçu de leur part.

Nous n’avions pas organisé cette réunion pour que tout le monde puisse se distribuer des baffes. Je décidai, pour l’instant, de laisser passer l’excuse et reportai mon attention sur le dernier intéressé, l’équipe urgences/chronométrage.

— Tu as bien entendu, Kinomata-san. Qu’a à dire l’équipe urgences/chronométrage là-dessus ?

L’équipe urgences/chronométrage était chargée de faire en sorte que les élèves rentrent tous entiers et de tenir les temps de parcours. Comme les routes seraient inondées d’élèves si tout le lycée se mettait à courir d’un coup, chaque classe partait à une heure différente. Cette équipe enregistrait l’heure de départ de chaque classe et le temps mis par chaque élève pour boucler le parcours. La tente médicale principale était dressée dans la cour du lycée, où l’infirmière scolaire attendait en veille.

Kinomata-san était un première plutôt timide, dont la nomination au poste de chef m’avait un peu surpris. Il avait l’habitude de baisser les yeux et parlait toujours d’une voix timide. Si l’on prenait la peine d’écouter ce qu’il disait, toutefois, on constatait qu’il disait bel et bien ce qu’il pensait, avec nervosité, mais franchement. Il était possible qu’il fût moins craintif que réservé. Comme toujours, il fixait le sol.

— Si je n’ai rien remis, c’est… c’est parce que je ne sais pas ce qu’il nous faut. Je n’ai pas les infos sur le parcours venant du guidage. Je ne sais pas quoi faire, moi non plus.

— Ah, donc c’est encore ma faute ? lâcha Hata-kun, sec.

Décidément, ce type n’a rien d’un chef. Comme pour détendre l’atmosphère, le président, Horagami-kun, marmonna :

— Qu’est-ce que c’est que ça, un truel ?

Chacune des trois équipes rejetait son inaction sur une autre. On aurait dit que la situation s’était figée, du moins à première vue. La vraie réunion commençait maintenant.

Je pris les choses en main en demandant à Hata-kun :

— Pourrais-tu expliquer aux autres équipes pourquoi tu ne peux pas rédiger ton plan d’action pour la répétition sans savoir quelle quantité de matériel sera disponible ?

À voir son expression, je savais d’un coup d’œil que l’inviter à s’expliquer ne récolterait que de l’entêtement, alors je l’avais formulé ainsi. Heureusement, Hata-kun s’exécuta.

— Bien sûr. Ce n’est pas difficile à comprendre. Comme le jour de l’épreuve, le guidage du parcours sera déployé tout du long pendant la répétition. Les élèves postés près du lycée peuvent y aller à pied, mais ceux qui sont loin doivent prendre leur vélo. Ensuite, comme pendant le vrai marathon, ils doivent baliser les zones interdites avec de la rubalise et attendre aux carrefours avec de petits drapeaux et des sifflets. Si on met de côté la rubalise, sans savoir combien de drapeaux et de sifflets on peut obtenir, impossible de savoir sur combien de points on peut positionner mon équipe.

Le chef de l’approvisionnement, Maruyama-san, secoua la tête comme s’il écoutait des balivernes, et répliqua :

— On n’a pas besoin d’un drapeau pour tenir une intersection.

— Les membres du guidage sont censés avoir un drapeau et un sifflet.

— D’accord, mais a-t-on vraiment besoin d’un drapeau pour la répét’ ? On dirait que tu fais du zèle.

Sentant poindre une nouvelle friction, je parlai à Horagami-kun :

— Tu te souviens du matériel de sécurité dont le guidage du parcours est censé être équipé, président ?

Pris de court par ma question, Horagami-kun bafouilla un peu, se disant à lui-même « Euh, qu’est-ce que c’était déjà », pour gagner du temps, avant de répondre :

— Chaque membre de l’équipe doit avoir un drapeau, un sifflet et une gourde.

Il semblait que Hata-kun partait du principe que si tous les membres du guidage étaient censés avoir des drapeaux, c’était simplement parce que ça avait toujours été comme ça. Ce n’était pas un tort de penser ainsi, mais ces décisions avaient leurs raisons.

Selon l’endroit, les membres de l’équipe de guidage du parcours doivent se signaler à la circulation qui arrive en face tout en veillant à la sécurité de tous les élèves qui courent dans la zone. Surtout au milieu du parcours, quand la route file tout droit à travers les terres agricoles, le nombre de voitures qui l’empruntent est faible, et ceux qui roulent en dessous de la limitation sont plus rares encore. Idéalement, j’aimerais qu’ils aient aussi des gilets réfléchissants et des casques, mais l’établissement n’était apparemment pas disposé à débloquer les fonds. Les vieux drapeaux rouges et les sifflets métalliques constituaient le strict minimum pour assurer la sécurité de l’équipe de guidage. Maruyama-san détourna obstinément le regard et dit :

— Nous avons tout le matériel pour le guidage du parcours. Je n’arrête pas de vous dire que le problème vient de l’équipe des urgences.

— Alors commence par nous parler de la situation de notre matériel.

— Hors de question. Pourquoi me donner la peine de scinder la liste en deux, quelle corvée.

Le but de cette réunion n’était pas de déterminer qui avait tort. Il s’agissait de faire avancer la répétition générale et de s’assurer que la Coupe Hoshigaya se déroulerait sans accrocs. Les réunions sont censées… enfin, il vaut sans doute mieux éviter les grandes phrases sur les réunions, mais au minimum, celle-ci devait permettre à tout le monde de se voir en face, de débattre un peu et d’aboutir à une conclusion satisfaisante. Plutôt que de prendre le parti de Hata-kun ou de Maruyama-san, il me semblait bien plus important de prendre du recul et d’essayer de voir le tableau d’ensemble de ce qui bloquait.

— Très bien ! intervins-je, pour dissiper l’hostilité ambiante. — Maintenant que nous avons saisi ce qui se passe entre l’approvisionnement en matériel et le guidage du parcours, avançons. Nous réglerons cela un peu plus tard. Vous êtes tous ok ?

Hata-kun était loin d’accepter, mais Horagami répondit aussitôt :

— D’accord. Et puis, on manque de temps.

Ce qui força Hata-kun à céder. On pouvait toujours compter sur le président.

— Ensuite, pourrais-tu nous expliquer votre situation un peu plus en détail ? Pourquoi l’approvisionnement n’a-t-il pas pu avancer ?

Maruyama-san se gratta un peu la tête et répondit :

— Je veux dire, il n’y a plus grand-chose à expliquer. Nous avons réuni tout le matériel pour l’équipe de guidage, mais comme l’équipe des urgences ne nous a pas dit ce qu’elle veut, je n’ai aucune idée de ce que je suis censé leur obtenir.

Cela dit, tout ce dont les équipes avaient eu besoin l’an dernier figurait dans le manuel. L’utiliser comme référence aurait théoriquement supprimé la nécessité d’une demande de l’équipe des urgences. Je le sais de source sûre, puisque c’est moi qui l’ai rédigé. Autant lui demander plus précisément.

— L’équipe des urgences a besoin de chronomètres, de désinfectant, de pansements, etc., n’est-ce pas ?

À ces mots, Maruyama-san fronça un peu les sourcils et répondit :

— Bien sûr que nous avons déjà ça. C’était dans le manuel, justement.

Il avait fait bon usage de mon manuel… J’étais à deux doigts de sourire en l’entendant. Mettre ce truc au point avait été un vrai cauchemar.

Je poursuivis alors avec la question qui s’imposait naturellement :

— Dans ce cas, quel type de matériel as-tu besoin ?

Il me jeta un coup d’œil comme si j’étais idiot et dit :

— Tentes, chaises, bureaux, gourdes, gobelets en papier, quoi d’autre… tu sais, des trucs comme ça.

C’était donc de cela qu’il parlait. Le problème de Maruyama tenait à la tente médicale. La Coupe Hoshigaya a toujours eu sa part de retardataires. Avec plus de mille élèves au total, il y avait naturellement ceux qui trébuchaient, se foulaient la cheville ou étaient victimes d’insolation. L’an dernier ce fut bien pénible : cinq élèves avaient dû être ramenés au lycée en voiture par des professeurs, et un autre avait même nécessité une ambulance. Comme poussé par la culpabilité, le lycée avait cette année clairement indiqué que nous devrions envisager d’installer une tente médicale le long du parcours.

— Nous avons bien décidé que nous en installerions une, n’est-ce pas ? demandai-je, et Maruyama-san répondit aussitôt.

— Pas du tout. Allons, je viens littéralement de dire que je n’ai pas pu obtenir le matériel parce que rien n’est décidé.

Je restai sans voix. Un coup d’œil me suffit pour comprendre qu’il en allait de même pour Horagami-kun et Shimizu-san. Il semblait que même le président et notre secrétaire n’étaient pas au courant du fait que la question de la tente médicale sur le parcours n’avait pas encore été tranchée. Étrange : pour une raison ou une autre, j’étais persuadé que si.

Maruyama sortit un mouchoir, essuya une fois la table de réunion, comme s’il y avait repéré une saleté, et poursuivit :

— Prenez cette grande table, par exemple. Où que nous installions la tente médicale, il sera impossible de la porter jusqu’à l’emplacement. Il nous faudra une voiture. Mais si on nous autorisait à nous installer quelque part comme la maison des assos, par exemple, on pourrait utiliser leurs tables, chaises et autres, peut-être même une tente, et on n’aurait pas besoin d’une voiture dans ce cas. Voilà de quoi je parle. Il y a bien trop d’incertitudes — où on l’installe la tente, si on ne fait que l’installer, et j’en passe. Alors blâmez-moi si vous voulez, mais je ne peux rien y faire.

Je ne pouvais qu’acquiescer.

La tente médicale relevait de l’équipe des urgences. Il me fallait d’abord écouter les excuses de chaque équipe.

— Revenons donc à Kinomata-san. Tu as dit que tu n’avais pas encore reçu d’informations sur les détails du parcours. Tu peux développer ?

Kinomata-san répondit en hochant la tête de petits mouvements et dit :

— Nous avons décidé qu’il reviendrait à l’équipe de guidage de nous donner une liste d’endroits le long du parcours qu’elle considère comme adéquats pour la tente. Je ne l’ai pas reçue, donc je ne suis même pas sûr que nous ayons un endroit où l’installer. Euh, je ne sais pas si je peux détailler plus que ça.

Hata-kun ne put plus retenir sa langue.

— Je te l’ai bel et bien remise ! J’ai annoté la carte et je te l’ai mise entre les mains !

Je levai les deux mains pour tenter d’apaiser sa colère. Je ne pouvais pas cautionner cet emportement, mais s’il dit vrai, je comprendrai au moins d’où il vient. Je ne pouvais que demander à Kinomata-san :

— Est-ce bien ce qui s’est passé ?

Il inclina la tête sur le côté et dit :

— Eh bien, je l’ai reçue, mais les emplacements avaient été choisis seulement en regardant la carte. Je n’avais aucune idée de s’ils étaient vraiment exploitables en réalité.

— Tu veux dire que, même s’il y a de l’espace sur la carte, il peut en réalité y avoir quelque chose à cet endroit ?

— Ça aussi, je suppose…

Il semblait vraiment avoir du mal à s’exprimer.

J’attendis qu’il parle, me disant que ce n’était pas le sujet qui posait difficulté, mais sa personnalité ou sa façon de parler qui rendaient l’expression laborieuse. Son regard se baissa comme s’il capitulait, et il continua.

— Je ne savais pas si les lieux avaient ce qu’il leur fallait.

— Ce qu’il leur fallait ?

— Un point d’eau.

Je faillis laisser échapper un souffle. C’était donc cela qui l’inquiétait.

Si je devais imaginer les élèves susceptibles de se rendre à la tente médicale, ce seraient ceux avec des blessures et ceux touchés par une insolation. Qu’on lave des plaies ou qu’on rafraîchisse quelqu’un, il faut de l’eau. L’eau est lourde et encombrante, non seulement il serait difficile d’en transporter depuis le lycée, mais encore faudrait-il déterminer combien en emporter. Avoir une source d’eau à proximité était vital.

Je me sentis pâlir. Même s’il y avait une source d’eau quelque part le long du parcours, y installer une tente médicale exigerait probablement une autorisation du service des eaux. Cela nous échapperait et relèverait du lycée. Même si nous choisissions immédiatement un emplacement et entamions les négociations… serions-nous dans les temps ?

Je fis un geste de la main pour chasser mon malaise. Je devais me concentrer sur le récit de Kinomata-san.

— Oui. Il est crucial de trouver un point d’eau fonctionnel. Et ensuite ?

Sa réponse fut concise.

— Rien.

— Rien ?

— C’est à l’équipe de guidage de chercher des emplacements alors j’attendais qu’ils proposent d’autres endroits. Si on n’a pas encore trouvé celui adéquat pour la tente, ce n’est pas la faute de mon équipe.

Bon, je suppose qu’il n’avait pas tout à fait tort. Pour être sûr, je demandai :

— Tu as dit cela à l’équipe de guidage, n’est-ce pas ?

— Bien sûr.

— C’était quand ?

Kinomata-san inclina la tête, visiblement en train de compter mentalement les jours.

— C’était lundi… donc il y a trois jours.

Encore une fois pour confirmer, j’essayai de demander à Hata-kun :

— Et tu te souviens l’avoir entendu ?

Il hocha la tête à contrecœur et dit :

— Oui. Je suis en train de chercher maintenant.

 

Je regardai le tableau blanc et vis que Shimizu-san avait habilement résumé le récit de chaque chef d’équipe. Il semblait que la situation, qu’on pensait être une impasse à trois, provenait en fait d’un seul problème. En caractères bien plus grands que le reste, on pouvait lire :

« Tente médicale — oui ou non ? »

Parce que ce point n’avait pas été tranché, l’équipe d’approvisionnement en matériel ne savait pas quels objets préparer, et, par conséquent, l’équipe de guidage n’avait pas reçu ses outils nécessaires. Le problème se trouvait ainsi mis au jour. Il ne restait plus qu’à le résoudre.

Nous enverrons l’équipe de guidage inspecter rapidement le tracé. Ensuite, nous installerons une tente médicale dans un point d’eau, et si nous ne parvenons pas à en trouver un qui convienne, nous en informerons simplement le lycée et attendrons sa réponse. Il suffit de veiller à ce que tout soit fait à temps pour la répétition générale.

Mais était-ce vraiment tout ?

Je n’ai pas une haute opinion de mon intuition. Contrairement à Chitanda, je ne possède pas la finesse de perception nécessaire pour remarquer la moindre anomalie. Tout ce que j’ai, c’est une vaste et superficielle étendue de connaissances, mais pas la capacité de m’en servir pour atteindre des vérités inattendues. Pourtant, même moi, à cet instant, je commençai à sentir que quelque chose clochait.

Par exemple, pourquoi cette réunion devait-elle avoir lieu ?

Le problème qu’on venait d’évoquer n’était pas un de ces cas où la vérité disparaît dans les profondeurs d’un écheveau de relations compliquées, refusant de se laisser saisir. Le chef de l’équipe de guidage, Hata-kun, connaissait la demande de l’équipe des urgences concernant la gestion du temps. Le chef de l’approvisionnement, Maruyama-san, attendait de savoir si la tente médicale serait installée. Chacun des chefs connaissait le problème commun de la tente médicale, et pourtant aucun n’avait pris l’initiative d’agir. La situation s’était transformée en impasse, la planification prenait du retard, et malgré les encouragements des responsables, rien ne semblait avancer. C’était pour cette raison que la réunion avait été planifiée.

Alors pourquoi ? Pourquoi aucun d’eux ne s’était-il mis en mouvement pour régler la question de la tente médicale ?

Peut-être parce que le travail, réparti méthodiquement entre les membres, avait créé un sentiment de cloisonnement et poussé les chefs à penser que chaque problème particulier ne relevait pas de leur responsabilité. Peut-être n’était-ce que la convergence de trois paresses.

Pour ma part, je sentais que la réponse n’était ni l’un ni l’autre. Comment dire… j’avais l’impression que le problème autour de la tente médicale résultait d’un autre stratagème, et qu’il nous serait peut-être impossible de mener la Coupe Hoshigaya au succès tant que ce stratagème resterait dissimulé.

Si c’était Houtarou…

Si Houtarou Oreki était à ma place, il aurait très bien pu percer ce qui se dissimulait à partir d’un simple petit soupçon.  Mais ici, il n’y a que moi. Moi, Satoshi Fukube. Si c’était moi, que ferais-je ?

Autant dire qu’il n’aurait guère de sens de me demander ce que je ferais, puisque je présidais cette réunion. En tant que facilitateur, je ne pouvais pas étaler devant tout le monde toutes mes pensées et tous mes soupçons. Que faire, que faire ? Tout ce que je pouvais réellement faire, c’était parler individuellement avec chacun des responsables d’équipe après la réunion, mais qui sait si nous aurons encore le temps à ce moment-là.

D’un calme assuré, Horagami-kun prit la parole :

— Très bien, j’ai saisi l’essentiel. Que l’équipe de guidage aille chercher un emplacement adéquat pour la tente médicale. Pour l’instant, l’équipe d’approvisionnement en matériel lance les préparatifs en tablant sur le fait qu’on trouvera un bon endroit. Certes, ces préparatifs seront perdus si nous ne trouvons pas d’emplacement convenable, mais désolé, nous n’avons tout simplement pas le temps de nous en soucier. Je crois que c’est tout.

Les trois chefs d’équipe acquiescèrent.

Aïe, à ce rythme la réunion va se terminer sous peu.

Au moment même où cette inquiétude me traversa l’esprit, Horagami-kun ajouta :

— Quelqu’un a-t-il autre chose à ajouter ? Shimizu-san ? Fukube ?

Les yeux de Horagami-kun se plantèrent droit dans les miens. Je me touchai le visage sans y penser. Peut-être avait-il remarqué quelque chose à mon expression. Shimizu-san, qui s’était tu pendant toute la réunion, conserva le silence et secoua la tête. Puis ce fut mon tour. Je ne pus m’empêcher de soupirer alors autant poser la question.  Je mentirais si je disais qu’aucun point des différents récits ne m’avait fait tiquer. En les tâtonnant un peu, avec un peu de chance quelque chose finirait par apparaître.

Je décidai d’abord d’interroger Maruyama-san, pour l’équipe d’appro.

— Maruyama-san, je peux te demander quelque chose ?

Ses yeux s’écarquillèrent, comme s’il était absolument convaincu que la réunion touchait à sa fin.

— Q…Quoi ?

— J’aimerais juste vérifier un point. J’ai bien compris que tu n’avais pas encore commencé les préparatifs pour la tente médicale. Je le comprends très bien. Mais pour être sûr : le reste des préparatifs est achevé, n’est-ce pas ?

Il fronça les sourcils et acquiesça :

— Il me semble avoir déjà dit que oui.

— Tu as tout ce dont l’équipe de guidage a besoin, n’est-ce pas ?

— Ouais…?

Malgré ses confirmations répétées, Maruyama-san commença à légèrement éviter mon regard.

Je commençai enfin à comprendre d’où venaient mes soupçons. Il s’avérait que mon intuition naissait de l’absence de lien clair entre le fait que la tente médicale n’était pas encore décidée et le fait qu’il n’avait pas informé l’équipe de guidage de l’état actuel de leur matériel. Maruyama-san avait soutenu que s’il n’avait pas notifié l’équipe de guidage au sujet de leur matériel, c’était parce qu’il ne voulait pas scinder la liste en deux. Était-ce vraiment logique ?

Il allait sans dire que scinder la liste en deux prendrait plus de temps, et qu’il était possible que cela augmente le risque d’erreur. Cependant, et je parle ici à titre personnel, il me semblait que la charge de travail supplémentaire n’était pas suffisante pour justifier d’ignorer nos demandes répétées.

Toujours dans l’ignorance de ce que l’autre partie cachait, je continuai d’avancer à moitié dans l’ombre.

— Alors que dis-tu de ceci. Je sais que Hata-kun s’inquiète lui aussi pas mal du matériel en ce moment, alors allons jeter un coup d’œil à ce que vous avez rassemblé.

— Maintenant ?

— Ça ne prendra pas longtemps. Ça ne te dérange pas non plus, n’est-ce pas, Hata-kun ?

La balle renvoyée dans le camp de Hata-kun, il parut surpris par ce tournant soudain, mais acquiesça.

— Oui, c’est une bonne idée. Ça accélérera les choses, et on n’aura pas besoin que vous scindiez la liste.

Maruyama-san resta silencieux. Puis il me lança un regard comme pour me jeter une malédiction muette et soupira :

— Ça me va, mais j’ai oublié de mentionner quelque chose.

Prenant soin de ne rien laisser paraître de ma satisfaction, je demandai d’un ton aussi détaché que possible :

— Ah oui ? Quoi donc ?

— C’est à propos des sifflets. On en a assez, mais ils sont un peu différents de ce qui est indiqué dans le manuel. Ne soyez pas surpris.

Les sifflets en métal utilisés par l’équipe de guidage se transmettent depuis des années au lycée Kamiyama. « Comptez le nombre de sifflets puis placez-les dans un endroit facile d’accès », c’est ce qui était écrit dans le manuel. Ou plutôt, ce que j’avais moi-même écrit dans le manuel. Il ne me semble pas qu’il y ait là grande marge d’interprétation.

— En quoi sont-ils différents ?

— Le matériau.

A-t-il utilisé la pierre philosophale pour les transformer en or ?

Maruyama-san se passa vivement la main dans les cheveux et répondit :

— Oui, le matériau. Le compte est bon, mais ils sont en plastiques.

Je ne savais que dire. Ceux de l’école étaient tous en métal. J’étais quasi certain qu’aucun n’était en plastique. Et pourtant, d’après lui, le compte était bon. Qu’est-ce que ça voulait dire ?

C’est alors que Shimizu-san, jusque-là silencieux, demanda soudainement :

— De ta poche ?

Maruyama-san opina, un peu mal à l’aise. Il les avait achetés lui-même.

Si l’on ne regardait pas la qualité, on pouvait trouver des sifflets en plastique pour à peine 100 yens pièce, mais cela restait très inhabituel. À part les effets personnels, les sacs, les uniformes, les manuels, et ainsi de suite, je n’avais jamais entendu parler d’une école qui fasse payer de sa poche à un élève des fournitures nécessaires à des activités scolaires.

Pourquoi s’était-il donné la peine d’acheter des sifflets en plastique ? Sonnaient-ils mieux ? Étaient-ils plus légers ? Alors que je m’enlisais dans ces hypothèses, Shimizu-san murmura doucement :

— Je comprends. Moi aussi, je détesterais ça.

Ce fut l’illumination. Parfois, je ne me comprenais pas moi-même. Comment pouvait-on être si lent ?

Maruyama-san n’avait pas acheté des sifflets en plastique avec son propre argent parce qu’il les préférait. Il l’avait fait parce qu’il détestait les sifflets métalliques.

— C’est vrai. Ils servent depuis tant d’années déjà…

La remarque m’échappa, et l’expression de Maruyama-san s’adoucit aussitôt.

Un sifflet en métal ne se casse pas au bout d’un an ou deux. Il ne se casse sans doute pas non plus après une ou deux décennies.

Un peu plus tôt, je m’étais dit, toujours à titre personnel, que scinder une seule liste en deux ne me semblait pas une tâche si pénible. Mais la tolérance à ce genre de choses varie d’une personne à l’autre.

Et il existe évidemment des gens qui ne supporteraient pas l’idée de poser leurs lèvres sur un sifflet passé par d’innombrables bouches au fil des années. Comme s’il finissait par se résoudre à parler, Maruyama-san soupira.

— L’an dernier, j’ai vraiment, vraiment détesté utiliser ce sifflet. Dieu sait qui l’avait utilisé avant moi. À l’époque, je me suis juré que si je devais recommencer cette année, je n’utiliserais plus rien d’autre que du jetable.

Si je repense à l’échange entre Maruyama-san et Hata-kun, lorsque Hata-kun avait dit : « Sans savoir combien de drapeaux et de sifflets on peut obtenir, impossible de déterminer à combien d’endroits mon équipe pourra se poster. Les équipes de guidage étaient censées avoir un drapeau et un sifflet », Maruyama-san avait répliqué : « On n’a pas besoin d’un drapeau pour tenir une intersection. », et : « D’accord, mais a-t-on vraiment besoin d’un drapeau pour la répét’ ?  » Il n’avait pas mentionné une seule fois les sifflets.

C’est qu’il protégeait jalousement ce fait. Houtarou l’aurait sans doute compris. Horagami-kun demanda :

— Et les sifflets, ils t’ont coûté combien ?

Maruyama-san répondit aussitôt :

— Dix sifflets à 100 yens pièce, donc 1 000 yens, hors taxe.

— Tu as le reçu ?

— À la maison, je crois.

— Alors donne-le-moi. J’essaierai d’en parler à l’école pour toi.

Il semblait que Horagami-kun comptait faire reconnaître les sifflets en plastique comme du matériel nécessaire à la Coupe Hoshigaya en obtenant leur remboursement par l’établissement.

Maruyama-san en resta bouche bée, comme s’il n’arrivait pas à comprendre ce qui se passait. J’étais pour ma part d’avis que le plan de Horagami fonctionnerait.

S’il avait, au contraire, discuté avec les professeurs de l’achat de sifflets en plastique pour des raisons sanitaires avant d’effectuer l’achat, la demande aurait sans aucun doute été rejetée.

Mais puisque l’achat était déjà fait, on ne pouvait plus revenir en arrière, un fait accompli, en somme. « Remplacer les sifflets à la demande d’un élève » sonne bien mieux que « contraindre un élève à acheter du matériel scolaire », après tout.

Bien qu’il parût pris de court sur le moment, je me demande si Maruyama-san n’avait pas eu au départ la même idée de transformer l’affaire en fait accompli. J’imagine qu’il comptait attendre le tout dernier moment, juste avant le marathon, pour dévoiler les sifflets en plastique à tout le monde. À l’approche immédiate de l’événement, chacun n’aurait eu d’autre choix que d’accepter le changement, quel que fût le contenu du manuel. Et peut-être, pour y parvenir, avait-il pris prétexte de la tente médicale pour ne pas soumettre la liste du matériel, gagnant ainsi du temps jusqu’à l’événement. C’est du moins l’impression que j’en eus.

J’ignore si mon hypothèse était correcte. Mon rôle se limitait à assurer la bonne tenue de nos réunions et de nos événements, pas à fouiller les pensées et les sentiments de Maruyama-san. Ses manœuvres cachées étaient pour l’essentiel sorties au grand jour. Grâce à cela, allions-nous enfin pouvoir accueillir cette Coupe Hoshigaya l’esprit tranquille ?

Ou pas. Il restait encore deux ou trois choses à éclaircir du côté de Hata-kun pour le guidage du parcours, et de Kinomata-san pour les urgences et le chronométrage.

Une fois le secret de Maruyama révélé, et surtout après le feu vert de Horagami-kun, l’atmosphère autour de la table changea sensiblement.

Aucun de nous, moi y compris, n’était habitué à afficher ses véritables intentions. Dire « Je veux faire ceci » ou « J’ai fait cela » n’attirait qu’une déferlante d’interrogations, telle est la vie d’un élève à l’école.

Même si les professeurs n’avaient sans doute pas l’intention de produire cet effet, le simple fait de devoir se tenir au garde-à-vous devant eux, tandis qu’ils restaient assis, et d’expliquer laborieusement chacune de leurs décisions finissait par enseigner aux élèves une méthode triste, mais efficace pour s’en sortir. La manière la plus sûre de traverser sa scolarité consistait à ne jamais nourrir ce genre d’intentions, ou du moins à ne jamais les laisser transparaître.

Dans cette réunion, pourtant, les intentions de Maruyama furent acceptées. Peut-être que Hata-kun et Kinomata-kun se sentiraient désormais plus libres d’exprimer ce qu’ils avaient en tête. Comptant sur cette possibilité, je pris part à la conversation. D’abord, Hata-kun.

— Au fait, Hata-kun, juste une petite question.

— Hein ? Quoi ?

— C’était il y a trois jours, n’est-ce pas, quand Kinomata-san t’a demandé de trouver un endroit avec un point d’eau exploitable ?

Une grimace lui vint aussitôt. Il semble que j’aie touché un point sensible. Feignant de ne pas voir la délicatesse des cœurs humains, si tant est qu’on puisse appeler cela feindre, je poursuivis mes questions.

— Ça a l’air de traîner. Tout se passe bien ?

L’équipe de guidage était censée parcourir à vélo, ou sur un autre moyen, l’ensemble des vingt kilomètres du tracé et y chercher un endroit doté d’un point d’eau public où l’on puisse dresser une tente. La tâche était loin d’être simple. À vélo seul, il pouvait facilement falloir une heure et demie à deux heures rien que pour les sections raides et montagneuses. Et comme ils ne pouvaient y aller qu’après la fin des cours, ils n’avaient qu’un temps limité avant la tombée de la nuit.

Même ainsi, leur rythme me semblait un peu lent. S’ils n’avaient rien trouvé de valable malgré leurs recherches, Hata-kun l’aurait certainement dit. Or, lorsqu’on l’avait confronté au fait qu’il n’avait soumis aucune proposition d’emplacement, Hata-kun était resté silencieux.

Comment dire… ce n’est qu’une intuition, mais… cela donnait un peu l’impression qu’il n’avait pas cherché du tout.

L’air contrarié, Hata-kun soupira :

— Je n’avais pas trop envie d’en parler, mais soit. Les premiere et terminale sont pris par d’autres choses en ce moment, alors j’ai confié ça aux seconde, mais y’a rien de fait.

— Les seconde de ton équipe ont ignoré les instructions ?

— On peut dire ça comme ça, je suppose. Je leur ai dit d’y aller après les cours puisque c’est un travail pour le Comité d’organisation. Elles ont dit qu’elles iraient, mais ça n’a fait que parler. Franchement, moi aussi, je suis un peu à court d’idées.

J’essayai de me rappeler qui étaient les seconde dans l’équipe de guidage. Si je me souviens bien, c’était Kurata-san et Matsuyama-san, deux filles.

Évidemment qu’elles ne font rien ! Tu t’attends vraiment à ce que deux filles de seconde fassent vingt kilomètres à vélo sur une route déserte après les cours, alors que le soleil se couche à vue d’œil ?

La section à découvert des terres agricoles passe encore, mais pour être franc, rien que l’idée de traverser seul la zone boisée et sombre me filait des frissons. J’avais déjà emprunté cette route en VTT une fois, et en voyant une voiture arriver en face, je m’étais crispé d’un coup en me demandant ce que je ferais si le conducteur se révélait être un psychopathe.

Même si je suis moi-même un adepte du vélo, du genre à sortir mon VTT de temps à autre, je comprends plus ou moins ce qu’elles ressentent. Après avoir demandé à deux filles de seconde de faire un truc pareil, évidemment qu’il n’y aurait aucune avancée.

Cela dit, je ne pouvais pas vraiment le regarder en face maintenant pour l’étriller sur la manière déplorable dont il avait géré ça. Hata-kun a quelque chose qui s’appelle la fierté, lui aussi. Je le prendrai à part après la réunion pour en parler en tête-à-tête.

Enfin, même si je ne le fais pas, je suis sûr que Horagami-kun s’en chargera. À vrai dire, je voyais déjà son expression excédée rien qu’en y pensant.

Il me restait pourtant un point à vérifier.

— J’ai un trou de mémoire, Hata-kun, tu habites tout près, non ?

Hata-kun sembla déconcerté par la question tombée de nulle part, mais répondit :

— Ouais, à moins de cinq minutes.

Parfait. Voilà qui éclaire les choses.

Horagami-kun prit la parole :

— C’est tout pour les questions, n’est-ce pas ? Je suppose qu’il est temps de con…

Pas encore, en fait…

— Désolé, mais j’ai encore une chose à demander.

Un certain agacement commença à gagner la salle. J’avais autant envie que tout le monde d’en finir avec ce genre de réunion.

Pardonnez-moi, mais j’ai absolument besoin de poser cette question.

— Kinomata-san ?

Il se désigna du doigt et répondit :

— Moi ?

— Oui, toi. J’aurais voulu que tu m’éclaires sur un point. Je m’excuse d’avance si je me trompe, mais, et dis-moi vraiment si je me trompe, y a-t-il, en dehors du problème du point d’eau, autre chose dans la tente qui te préoccupe ?

Kinomata-san se renfonça un peu sur sa chaise, pris de court par une question pareille.

— Qu’est-ce que tu entends par… « préoccupé » ?

Moi non plus, je n’en avais aucune idée. Si cette histoire m’a appris quelque chose, c’est bien que je me fais de Kinomata-san une image assez défaitiste.

Que l’équipe de guidage soit chargée de proposer des emplacements pour la tente médicale, cela se défendait, et puisque Hata-kun lui-même n’avait rien contre, c’était acceptable de procéder ainsi. Mais qu’il rejette les lieux initialement pressentis pour manque d’eau, demande un nouveau repérage, puis se contente de rester les bras croisés alors que le guidage du parcours n’avance pas me paraissait tout de même un peu curieux.

— Tu sais, tout ce qu’il faut pour faire tourner la tente, comme, je ne sais pas, ce qu’on fait pour le déjeuner, s’il y a des toilettes à proximité, ce genre de choses ? Je me disais que si tu avais d’autres inquiétudes concernant les besoins de la tente, c’est maintenant qu’il faut en parler.

Kinomata-san garda le silence. Cela ne me dérangeait pas de poursuivre.

— Sans compter que c’est la première année qu’on met en place la tente médicale, tu sais ? Je me suis dit qu’il y aurait peut-être quelque chose qui t’inquiétait. Tu te dis peut-être qu’il est déjà trop tard pour soulever le problème, et si c’est le cas, je m’en excuse encore, mais on ne sait jamais. Puisqu’on est tous réunis ici, c’est la meilleure occasion. On peut peut-être aider, non ?

À ces mots, Kinomata-san releva la tête et plongea son regard droit dans le mien. L’intensité de ses yeux me surprit un instant. Il dit :

— Vous allez vraiment m’aider ?

J’avais très envie d’ajouter quelque chose comme « selon la demande » ou « du moins autant que je le peux ». Quoi qu’il en soit, il ne me revenait pas de répondre. Sans hésiter, Horagami-kun le rassura :

— Bien sûr. Essayons de résoudre ça ensemble.

Dès qu’il entendit ces mots, Kinomata-san leva les yeux vers le plafond et laissa échapper un long soupir. Il regarda devant lui et dit à Horagami-kun :

— J’aimerais dire qu’il est déjà trop tard pour en parler… mais en réalité, on a peut-être tout juste le temps.

Je le savais ! Je savais bien qu’il y avait quelque chose !

Kinomata-san retrouva son air abattu et poursuivit :

— Plusieurs des points que tu as mentionnés posent effectivement problème, mais… vice-président, essaie d’imaginer ce que ce serait d’être responsable de la tente médicale.

Qui est le vice-président, déjà ? me demandai-je, avant de me rappeler que c’était moi. Puisqu’il me l’a demandé, autant jouer le jeu.

Quelque part le long du parcours de vingt kilomètres, j’installe une tente médicale avancée. Je monte la tente, puis j’y dispose les tables et les chaises. Je pars du principe que l’école a réussi à s’entendre avec le propriétaire des lieux et m’a obtenu l’autorisation de m’installer ici. J’ai accès à une pompe à eau, et tout mon matériel de premiers secours est prêt à l’emploi. Il ne reste plus qu’à attendre l’arrivée des coureurs. Tiens, qu’est-ce que je vois ? Ce coureur-là n’a pas l’air en très bon état. Il est temps pour la tente médicale d’entrer en action !

— Ah, je comprends mieux.

Tout s’éclairait. Tandis que la situation dans la mente médicale virtuelle basculait rapidement dans la peur et la panique, je m’exclamai :

— Si quelqu’un arrivait avec une blessure grave, je ne pourrais pas en prendre la responsabilité.

Un frémissement parcourut la salle de réunion, et Kinomata-san acquiesça.

— Au-delà même de la question de la responsabilité, c’est tout bonnement effrayant. Même si on avait l’infirmière de l’école en renfort, l’équipe d’urgences ne pourrait pas, elle, pratiquer les premiers secours. L’on pouvait toujours leur coller un pansement, certes, mais aucun moyen de savoir si ça suffisait.

Si un élève arrivait avec un problème sérieux, insolation, luxation, voire fracture, et que les membres de l’équipe dans la tente étaient obligés de s’en charger eux-mêmes, « effrayant » ne suffirait pas à décrire la situation.   J’avais même l’impression que faire ça, serait peut-être contraire à la loi.

Kinomata-san continua :

— L’infirmière scolaire sera de garde dans la tente principale de la cour de l’école. Ça veut dire qu’elle ne sera pas dans la tente médicale éloignée. Je ne peux pas m’empêcher de trouver qu’on en demande beaucoup à l’équipe d’urgences, mais je suis le seul à le penser ?

Navré. Je ne pouvais pas parler pour les autres, mais je n’avais jamais envisagé à quel point cela devait être terrifiant pour l’équipe d’urgences.

— Parlons-en avec l’infirmière scolaire, dit Horagami-kun. — Je vais travailler à établir une règle selon laquelle, si des coureurs arrivent avec des blessures graves, on les enverra chez elle.

C’est sensé, mais j’ai le sentiment que la mise en pratique posera des soucis.

— Mais on n’aura aucun moyen de savoir si l’infirmière n’est pas déjà en train de gérer un cas sérieux, répliquai-je. — Si on en arrive là, la seule chose à faire, c’est d’appeler une ambulance, mais forcer l’équipe d’urgences à prendre seule cette décision, c’est assez cruel.

Dans le monde qu’est l’école, c’est l’établissement lui-même qui décide d’appeler ou non une ambulance, indépendamment de l’état de l’élève, du moins, ils n’apprécieraient pas qu’un élève en prenne l’initiative. Je tentai une autre proposition.

— Et si on postait aussi un professeur dans la tente médicale éloignée, pour qu’il prenne l’ultime décision ? Si personne de dispo, on renonce.

Horagami-kun hocha la tête.

— Excellente suggestion.

Ainsi, une conclusion fut trouvée. Avec une expression presque épuisée, Kinomata-san s’exprima :

— Donc vous allez vraiment tenir compte de ma remarque ?

Plus que de « tenir compte », le Comité d’organisation avait la responsabilité de veiller à ce que la Coupe de Hoshigaya se déroule sans incident. Et pourtant, le simple fait que Kinomata-san se soit senti si impuissant, en supposant que ses inquiétudes seraient ignorées, mettait en lumière un grave problème dans notre capacité, en tant que direction, à inspirer confiance. Impossible de dire si c’est nous qui avons nourri cet état d’impuissance ou si cela venait d’ailleurs, de sa famille, de sa classe, de ses amis. Dans tous les cas, cela ne change rien au fait que tout cela provenait de notre défaillance en tant que leaders. Pourtant…

Au moment où nous prenions tous conscience de l’aversion de Kinomata pour la gestion de la tente, autre chose me tiraillait au coin de l’esprit.

Le plan de Kinomata-san était probablement très proche de celui de Maruyama. Ils voulaient gagner du temps tant que la tente médicale restait une incertitude, faire traîner la situation jusqu’à ce qu’il ne reste plus assez de temps pour l’installer du tout. Cela mis à part, pourquoi est-ce que Horagami-kun, Shimizu-san et moi, la direction, considérions déjà la tente médicale éloignée comme acquise ? À vrai dire, je n’en avais plus aucun souvenir, mais une part de moi doute que Kinomata-san ait dit quoi que ce soit qui ait pu nous donner cette impression. Même si quelqu’un d’autre avait déclaré sans détour que la question était complètement réglée, je suis sûr qu’aucun de nous ne l’aurait accepté sans poser de questions. Était-il possible que Kinomata-san ait intentionnellement détourné notre attention de la tente médicale pendant la préparation de la Coupe de Hoshigaya ?

Non, je dois trop me monter la tête. Il n’aurait jamais pu faire ça.

Je crois… Probablement…

La réunion prit fin. Les trois chefs quittèrent peu à peu la salle, et le président, Horagami-kun, partit lui aussi, non sans nous rappeler de fermer à clé en partant.

Il y avait désormais beaucoup de choses qu’il allait devoir négocier avec l’école. Je priais pour sa réussite, tout en sachant, au fond, qu’il y parviendrait sans aucun doute.

Shimizu-san était en train d’essuyer le tableau blanc. Bien que le tableau fût difficile à voir depuis ma place, il avait très bien mis en évidence tous les points importants évoqués pendant la réunion, et je suis sûr que cela avait été utile à tous. J’étais affalé sur ma chaise, attendant qu’il finisse puis sorte de la salle pour que je puisse fermer derrière lui, quand il me dit soudain :

— Beau travail, tout à l’heure.

Ses mots me laissèrent un instant perplexe. Il poursuivit :

— Je croyais que ça allait rester une impasse à trois, mais tu as réussi à démêler tout ça simplement en écoutant leurs versions.

Oh, eh bien… On pouvait voir les choses comme ça. Je n’avais rien découvert par moi-même. J’avais juste posé deux ou trois questions. Je n’étais pas d’humeur à lui expliquer tout ça et me contentai de répondre :

— J’ai juste eu de la chance.

Après avoir effacé proprement toutes les inscriptions du tableau blanc, Shimizu-san s’apprêta à quitter la salle de réunion. Arrivé à la porte, il s’arrêta net et se retourna.

— Un truc m’intrigue. Tu as demandé si Hata-kun habitait près d’ici.

Ah, oui.

— C’était pour quoi ?

Je lui adressai un sourire un peu gêné. Il avait vraiment suivi la réunion de près. Je ne pensais pas que quelqu’un relèverait ça.

— Je l’ai demandé sur un coup de tête, tu sais. Ça n’avait aucun rapport avec la Coupe de Hoshigaya, répondis-je.

— Alors pourquoi l’avoir demandé ?

Il va falloir répondre…

— Hata-kun a chargé à deux filles de seconde de son équipe la vérification du parcours, non ? Mais elles ne l’ont pas fait.

Shimizu-san fronça les sourcils et dit :

— Ça fait flipper. Même moi, je n’y serais pas allé.

— Moi aussi, j’aurais pris peur. Ce qui amène la question : pourquoi Hata-kun n’y est-il pas allé lui-même ?

S’il y était allé lui-même, il aurait pu contrôler la situation avec elles. Même s’il continuait à ignorer leurs sentiments, il aurait au moins pu s’assurer que la reconnaissance avançait dans les temps. Il ne l’a pourtant pas fait.

— Hata-kun a dit qu’il habite près du lycée. Ce qui veut dire qu’il ne vient pas à vélo.

Cette explication sembla suffire à Shimizu-san.

— Je vois. Tu te disais donc qu’il n’avait pas de vélo ?

— Ça, ou bien je me suis dit qu’il était possible qu’il ne sache tout simplement pas en faire.

Shimizu-san se mit à sourire. En ouvrant la porte, il lâcha un dernier mot :

— On dirait un vrai détective, Fukube.

Je restai le seul dans la pièce. La clé à la main, je fis le tour pour m’assurer que toutes les fenêtres étaient bien closes. En regardant le tableau blanc désormais impeccable, je marmonnai ma réponse à l’adresse de Shimizu-san, déjà parti.

— Allons, ce n’est pas vrai du tout.

Le soleil se couchait derrière la fenêtre. La Coupe Hoshigaya approchait.

J’imagine que les trois plans d’action pour la répétition arriveront demain.

Il ne me restera plus qu’à tout coordonner.

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