Hyouka t6,5 - chapitre 1
Le Tigre et le Crabe, ou le meurtre d’Oreki Houtarou
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Traduction : Raitei
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Commettre de mauvaises actions n’en valait décidément pas la peine. Le passé finissait toujours par ressurgir. On pouvait bien protester qu’on était jeune à l’époque, que chacun fait des erreurs à cet âge-là, face à une preuve irréfutable, ces excuses ne constituaient aucun refuge.
Pris comme dans un piège patiemment préparé de longue date, une phrase d’un livre récemment lu me revint en mémoire : « Le destin trahit toujours nos prévisions. Nul ne sait où il dissimule ses pièges. » Ne serait-ce que parce que cette épreuve m’aura laissé la résolution de vivre le reste de ma vie avec le plus d’honnêteté possible, je peux affirmer qu’il y eut un sens à la torture mentale d’avoir vu mes fautes passées révélées, ici même, aujourd’hui.
Un mardi, chose rare, tous les membres du club de littérature classique se trouvaient réunis dans la salle de géologie. D’ordinaire, nous n’étions guère plus de deux ou trois. Pourquoi tout le monde avait-il décidé de venir ce jour-là ? Cette simple question m’irritait profondément. Dans un élan d’enthousiasme, la seconde, Ôhinata s’écria :
— Je l’ai apportée !
En posant sur une table la brochure dont elle parlait, et que dire, j’ai eu l’impression qu’on me prenait en embuscade avec quelque chose qu’on croyait enfoui et oublié.
— Tiens donc. Ça rappelle des souvenirs, remarqua Satoshi d’un ton nonchalant.
À côté de lui, Ibara s’exclama avec admiration :
— Tu as réussi à la retrouver. Tu conserves des choses intéressantes.
Bombant la poitrine de façon théâtrale, Ôhinata lança :
— N’est-ce pas ? Mon amie me dit toujours la même chose.
J’en conclus que c’était Ibara qui était responsable de l’apparition de cette brochure dans la salle de géologie après les cours. J’essayai de faire taire le malaise grandissant qui montait en moi et de me concentrer sur le livre que j’avais en main, mais ce n’était pas gagné. Assise au fond, Chitanda se leva et regarda la brochure qu’Ôhinata avait posée sur le bureau.
— « Exemples de fiches de lecture »… Qu’est-ce que c’est ?
— Eh bien, vois-tu… commença Ôhinata, avant de jeter un coup d’œil à Ibara, qui prit la suite :
— Au collège Kaburaya, on nous les distribuait avant le début des vacances d’été. Tout le monde devait faire des fiches de lecture pendant les vacances, mais la plupart ne savaient pas par où commencer. C’est pour ça qu’on nous donnait une sélection des fiches de lecture de l’année précédente, à titre de référence.
— C’était M. Hanashima qui s’en chargeait, non ? ajouta Satoshi, à quoi Ôhinata répondit quelque chose comme :
— Hana-cchi ! Rien que d’entendre ce nom, quelle nostalgie !
L’appelait-on vraiment comme ça…?
— Par M. Hanashima, tu veux dire le professeur de japonais du collège Kaburaya, n’est-ce pas ? Il me semble que c’est lui qui a envoyé la fiche de lecture d’Oreki au concours de la ville, dit Chitanda.
— C’est bien lui, confirma Satoshi avec une pointe de fierté. — Il se montrait d’une rigueur presque tatillonne dès qu’il était question du bon usage des mots ou de la grammaire, mais pour le reste, il ne cessait de nous répéter qu’il voulait que nous écrivions selon n’importe quelle perspective. Je me rappelle que cette brochure était remplie, euh… des exemples les plus extrêmes qu’il ait pu dénicher, comme s’il cherchait à nous montrer jusqu’où pouvait s’étendre la liberté dont nous disposions. Nous en recevions une chaque année, donc trois au total. Je croyais que tous les collèges faisaient la même chose, mais il semble que je me sois trompé.
— Oui, nous n’avions rien de tel au collège d’Inji.
Parmi les membres du club de Littérature classique, seule Chitanda avait été dans un autre collège.
— Vous vous en serviez aussi comme référence, Fukube-san ? poursuivit-elle.
— Je me rappelle que les exemples étaient plutôt amusants, mais en termes d’apprentissage… En fait, je suis presque sûr de ne pas avoir fait de fiches de lecture, tout court.
Ce n’est sans doute pas le genre de chose à dire avec autant d’aplomb.
Ibara secoua la tête, dépitée.
— Moi je les lisais. Franchement, j’aimais bien ça chaque année, dit Ôhinata, toujours aussi enthousiaste. — J’adore le cours de japonais, mais quand je lis ça, je me rends bien compte à quel point ma pensée est superficielle. Tout ce que je sais faire, c’est une analyse scolaire, bien formatée.
— Sur ce point, fit Chitanda avec un sourire malicieux, — je suis difficile à battre.
— Haha. Ah, les malheurs des gens normaux que nous sommes.
— En effet.
Une part de moi n’était pas tout à fait prête à laisser Ôhinata et Chitanda se qualifier de « gens normaux ». Enfin, on peut dire qu’elles l’étaient sur certains plans, au moins si on les comparait à Satoshi.
Sans raison particulière, je tournai les yeux vers les fenêtres et vis les différents clubs sportifs disséminés dans la cour. C’était le printemps, et les cerisiers portaient encore des fleurs. Les clubs qui avaient réussi à recruter de nouveaux membres en étaient sans doute encore qu’aux exercices élémentaires. Au club de Littérature classique, il n’y avait ni savoir vital ni consignes pour éviter de se blesser. Tout ce que nous pouvions faire, c’était bavarder de choses et d’autres.
Chitanda prit la brochure et tourna la page.
— « Mes impressions sur Rump-Titty-Titty-Tum-TAH-Tee » Oh ? On dirait que l’auteur de celui-ci n’a mis que ses initiales : K.B. Je ne vois que deux élèves qui correspondent.
— Celui-ci est avec nom complet. Aoki Kaoruko.
La brochure allait être lue par les élèves qui allaient venir après eux alors beaucoup de gens ne voulaient pas que leur fiche de lecture y figure. On n’y pouvait rien sa fiche était sélectionnée pour le concours de la ville, mais pour le reste, la plupart préféraient que leur nom ne soit pas exposé aux yeux des plus jeunes. Le but de cette brochure était d’aider les élèves à écrire leurs propres fiches de lecture. Il n’y avait donc pas vraiment besoin d’y faire figurer les noms des auteurs. Pour ceux qui ne voulaient pas que leur nom apparaisse, on utilisait des initiales.
— Laisse ça… dit Ôhinata en reprenant la brochure des mains de Chitanda.
Elle tourna quelques pages, puis proclama avec emphase ce contre quoi je priais intérieurement de toutes mes forces :
— Voilà la partie que je veux vous montrer. « Mes impressions sur « La Lune sur la Montagne[1] » — par H.O.
C’était uniquement pour cette page qu’elle avait exhumé cette brochure.
— Quelqu’un qui est allé au collège Kaburaya, et dont les initiales sont H.O… s’interrogea Chitanda.
— Quelqu’un qui a un an de plus qu’Ôhinata, donc de notre promo… marmonna Ibara.
— H.O. Ho… Ho… Et qui choisirait « La Lune sur la Montagne », une nouvelle aussi courte que célèbre… fit Satoshi, la tête penchée.
Ces gens n’en finissaient pas de me tourmenter. Je posai le livre de poche que je tenais sur mon bureau et déclarai, sans céder :
— Ce n’est pas moi.
Ôhinata frappa dans ses mains de joie.
— Bah oui senpai, c’est pour ça qu’on peut lire sans retenue.
Je restai sans voix.
— Je retire ce que j’ai dit. C’était moi.
Satoshi me répondit par un sourire compatissant, et Ibara posa les mains sur les hanches.
— Évidemment qu’on le savait, Houtarou.
— Pourquoi tenter un mensonge aussi évident ?
Avec un sourire plein de sollicitude, Chitanda inclina légèrement la tête.
— Tu devrais être embarrassé, Oreki-san.
Si c’était si évident, alors pourquoi en avoir parlé ?!
— Vous voulez lire ? demanda Ôhinata.
Les autres membres répondirent chacun à leur manière que oui. Il n’y avait plus pour moi aucune échappatoire. Enfin, tant qu’ils se contentaient de « La Lune sur la Montagne », au moins cela ne me porterait pas un coup fatal.
— Alors, tout le monde, dans un effort pour affermir encore nos compétences en cours de japonais, je vous présente… la fiche de lecture d’Oreki-senpai ! lança Ôhinata, tout en me jetant un coup d’œil, puis, avec une expression pleine de sérieux, ajouta : — À condition que cela te convienne, senpai.
J’avais comme une impression de déjà-vu… La même chose s’était produite la semaine dernière. Ma réponse ne changea pas.
— Ce n’est pas comme si cette brochure m’appartenait.
Certes, à strictement parler, j’avais autorisé sa publication pour les prochaines générations de collégiens à condition que ce soit anonymisé. Je ne pouvais pas révoquer cette permission maintenant que l’auteur était révélé. Cela dit, trois ans plus tôt, quand on m’avait demandé si j’acceptais que mon devoir figure dans une brochure à titre de référence, je n’aurais jamais imaginé que cela me reviendrait ainsi à la figure, faisant de moi la risée de mon club au lycée. Une fois que c’est rendu public, on ne revient pas en arrière, et ce n’est pas comme si je pouvais y accoler des conditions… C’est du moins ce que dirait ma sœur.
Rayonnante, Ôhinata regarda tous les membres du club.
— Au fait, est-ce que quelqu’un ici n’a pas lu « La Lune sur la Montagne » ?
La salle de géologie fut prise d’un étrange silence.
D’après ma perception, ce n’était pas un silence qui signifiait forcément que tout le monde avait lu la nouvelle. C’était plutôt du genre : je l’ai lue, certes, mais s’il y en a un ici qui ne l’a pas lue, il va sans doute se sentir gêné de nous obliger à prendre le temps de la lire maintenant. Quoi qu’il en soit, Satoshi fut le premier à parler.
— Je crois bien pour ma part. Tu peux nous en faire un petit résumé ?
— Roger[2] !
Bombant la poitrine, Ôhinata prit la parole d’une voix claire.
— « La Lune sur la Montagne » est une nouvelle très célèbre d’Atsushi Nakajima. Ça commence par un homme très doué qui réussit l’examen d’État et devient fonctionnaire, mais qui finit par démissionner pour écrire de la poésie et laisser son nom à la postérité. Comme ça ne marche pas très bien, il retrouve un poste, mais finit par disparaître, incapable de supporter le traitement.
— …
— Quelque temps après sa disparition, un autre fonctionnaire se fait soudainement attaquer par un tigre alors qu’il marche en montagne. Au moment où il va se faire tuer, le tigre s’enfuit tout à coup dans les fourrés en disant quelque chose du style : « C’était de justesse » Reconnaissant la voix du tigre, le fonctionnaire crie le nom de l’homme qui a disparu quelque temps plus tôt, et depuis le buisson, il entend le tigre dire que c’est lui. Je ne saurais pas trop expliquer pourquoi il est devenu un tigre, ni ce qui se passait dans sa tête après sa fuite, cela dit.
Satoshi répondit, avec une expression indéfinissable.
— Je vois. Merci.
Posant la main sur la brochure, Ôhinata sourit avec fierté, comme si c’était elle qui l’avait écrit.
— Quand j’ai lu cette analyse signée H.O., j’ai été soufflée pour ainsi dire. Ce n’est pas que l’idée ne m’ait jamais effleurée, mais je n’avais même pas envisagé d’en développer le concept, encore moins de le rendre en devoir. Je suis contente d’avoir rencontré l’auteur. J’adorerais te serrer la main.
Nos tables étaient éloignées. Nous tendîmes tous les deux la main dans le vide et nous échangeâmes une poignée de main imaginaire.
— Sur ce, euh, faisons comme ça.
La brochure ouverte sur le bureau, les quatre autres, à l’exception de moi, alignèrent leurs têtes côte à côte et se mirent à lire.
Je bougeai comme pour revenir à mon livre de poche, mais mon esprit était en déroute, et me concentrer sur quoi que ce soit serait sans doute ambitieux.
Je me souvenais pour l’essentiel de ce que j’avais écrit.
Mes impressions sur La Lune sur la Montagne
H.O. — Deuxième année
J’ai lu « La Lune sur la Montagne ». C’était très intéressant. Je suis content que Richou[3] et Ensan[4] aient pu se revoir. C’est bien que Richou se porte encore bien. J’espère qu’il parviendra à vivre longtemps.
Il y a des chats près de chez moi, et même si je les ai déjà entendus miauler, je ne les ai jamais entendus parler. Je ne leur prête pas grande attention, donc il est possible qu’ils parlent en mon absence, mais on peut sans doute dire sans trop s’avancer que non. La forme de leur bouche, de leur langue et de leur gorge est différente de celle des humains, après tout.
Ensan fut attaqué par un tigre dans la montagne. Le tigre s’arrêta avant de l’atteindre, puis se cacha dans les sous-bois en marmonnant à plusieurs reprises : « C’était de justesse »
À ces mots, Ensan demanda : « Est-ce toi mon ami, Richou ?! »
Le tigre a répondu : « En effet, je suis Richou de Longxi… ».
Ensan s’adressa aux sous-bois, et la réponse est venue de cette direction.
Comme les chats, les tigres ont une bouche, une langue et une gorge différentes de celles des humains. Même s’il possédait un esprit humain, il serait impossible pour un tigre de reproduire la parole humaine. Au mieux, sa voix serait brouillée et maladroite. Au minimum, ce serait brouillé et maladroit. Contrairement aux perroquets et à leur capacité d’imitation, la voix d’un tigre serait probablement étrange.
Pourtant, rien qu’à cette voix calme, Ensan comprit que c’était Richou. Cela signifie que la voix appartenait à Richou. Si les tigres ne parlent pas et qu’Ensan a entendu la voix de Richou, une seule conclusion est possible.
Dans les sous-bois se trouvaient à la fois un tigre et Richou, encore sous forme humaine.
Le fait que Richou ait pu parler tranquillement en présence du tigre signifie probablement qu’il l’avait, d’une manière ou d’une autre, apprivoisé. Alors, que faisait Richou dans la montagne ? Je vois deux possibilités.
La première est que, afin d’empêcher autant que possible les tigres d’attaquer les gens, il s’employait à les contenir. Sans que quiconque le sache, Richou surveillait les tigres et veillait à ce qu’ils n’attaquent personne. Un grand homme pour ainsi dire.
L’autre est qu’il lançait le tigre sur les voyageurs de passage, récupérant l’argent et les objets de valeur sur leurs cadavres. En somme, quelqu’un de mauvais. Un bandit pour ainsi dire.
Il est difficile de conclure si Richou était un protecteur ou un bandit à partir de l’histoire qu’il a racontée à Ensan. Richou avait profondément honte de ne pas être parvenu à devenir poète. Il est donc probable que, s’il n’avait réellement pas réussi, il ait préféré passer cet échec sous silence. Cela dit, il y a une possibilité qui m’a traversé l’esprit.
Après avoir raconté à Ensan ce qui lui était passé par la tête après son incapacité à devenir poète et lui avoir lu quelques-uns de ses poèmes, Richou lui demanda de veiller sur sa famille, puis se réprimanda aussitôt : « J’aurais dû commencer par demander cela… si j’étais vraiment humain ».
Je trouve cela un peu étrange pourtant. Ayant goûté à l’amertume d’avoir échoué à devenir un poète de renom, Richou abandonna à la fois sa place dans la société et sa famille. L’ayant retrouvé comme ça, il me semblerait au contraire « humain » qu’il commence par parler d’abord de ces difficultés. Et pourtant, il a honte et fait preuve d’une autodérision presque excessive.
La raison ne tiendrait-elle pas au fait que Richou savait dès le départ que sa famille était à l’abri ? Après avoir tardé à demander à Ensan de s’occuper des siens, il est possible que Richou ait pris peur d’avoir laissé entendre qu’il savait que sa famille avait assez d’argent et un toit pour vivre sans problèmes.
De là, il aurait paniqué et mentionné sa famille après coup, rejetant ce retard sur son manque d’humanité comme une pensée de dernière minute.
Richou savait bien sûr que sa famille avait assez d’argent, parce que c’était lui qui le lui envoyait.
On ne gagne pas sa vie en protégeant les humains des tigres. C’est sans doute pour ça qu’il a quitté la maison pour devenir bandit.
Après que le tigre a évité de justesse d’attaquer Ensan, Richou a continué de répéter : « C’était de justesse ».
Il est possible qu’il n’ait pas dit cela parce qu’il avait reconnu son ami, mais pour une tout autre raison. Il faisait encore nuit et les alentours étaient sombres. Il se peut qu’il n’ait pas vu le visage d’Ensan, mais qu’il ait remarqué ses vêtements et ses parures indiquant sa fonction.
Richou, bandit dresseur de tigre, comprit à la dernière seconde que sa proie du jour était un fonctionnaire, et arrêta aussitôt le tigre. S’il avait tué un fonctionnaire, on aurait probablement lancé une véritable campagne d’extermination des tigres de la région. Il est même possible que l’armée s’en serait mêlée. Voilà pourquoi Richou a continué de dire : « C’était de justesse ».
C’est que ça l’était vraiment.
C’est bien que Richou ait eu l’air de se porter bien, mais son métier est dangereux. Il ne vivra peut-être pas très longtemps. Telles sont mes impressions après avoir lu « La Lune sur la Montagne ».
J’entendis un soupir inarticulé, quelque part entre la stupeur et la déception. Je ne pus dire de qui il venait, mais il était assez clair que ce n’était pas de l’admiration. Comme dit le dicton, « Qui frappe le premier gagne ». Avant que quiconque n’ait le temps de me dire quoi que ce soit, je saisis l’initiative.
— Vous le savez bien. Au collège, on pond toujours des trucs nazes comme ça.
Avec une sorte de respect contenu, Satoshi s’exprima :
— Je ne sais pas quoi dire. Je ne te trouvais pas si bizarre, au collège, mais tu étais vraiment un phénomène, hein ?
Ôhinata débordait de joie.
— Je n’ai même pas envisagé qu’Ensan n’ait pas vu directement le tigre parler, alors que je l’ai lu tant de fois !
Ibara, en revanche, semblait peu convaincue.
— Certes, c’est intéressant… mais est-ce si grave d’accepter l’histoire telle quelle est ? Enfin, c’est une histoire avec un tigre qui parle, alors je l’ai juste prise au pied de la lettre et lue comme ça.
— Ça me va aussi.
Même moi, pour être honnête, je ne croyais pas vraiment que Richou fût un bandit. Impossible de manquer que le tigre n’était qu’une métaphore pour son orgueil dévorant. Au lieu d’user de bon sens pour trancher définitivement, je m’étais contenté de me demander si une telle lecture pouvait se soutenir à partir du texte seul, une simple distraction, peut-être teintée d’une légère malice.
Surtout, la vérité, c’est que j’avais intentionnellement lu l’histoire à travers une focale arbitraire afin d’y dénicher une hypothèse qui pourrait être intéressante. À cause de ça, même M. Hanashima, professeur de lettres japonaises, n’avait pu qu’esquisser un sourire hésitant et dire : « C’est amusant, mais certains passages en font un peu trop », en le voyant.
Accepter le texte en se disant : « C’est simplement ce genre d’histoire » revient presque à lui prêter main-forte. C’est comme si lecteur et récit s’étaient tacitement entendus, comme s’ils étaient devenus complices. Une telle posture n’a d’ailleurs rien d’exceptionnel, j’irais même jusqu’à dire qu’elle est la plus courante. On peut bien s’étonner qu’un acteur de comédie musicale se mette à chanter en pleine rue, ou que les magistrats d’autrefois ont l’air figés dans une austérité presque théâtrale.
Mais souligner cette étrangeté ne mène nulle part.
En relisant ma fiche de lecture, où je m’obstinais à refuser toute coopération avec le texte, comme si je voulais en balayer d’un revers de main le terrain d’entente, je ne pouvais m’empêcher de reconnaître qu’il s’agissait là d’un travail d’élève de collège.
Je n’avais aucune envie de m’enliser à expliquer tout ça à Ibara. Je ne ferais que m’enfoncer davantage.
Les yeux déjà immenses de Chitanda s’étaient encore agrandis, mais elle ne disait rien, comme un chevreuil pris dans les phares. Juste au moment où je m’attendais à ce qu’elle lâche quelque chose du genre : « Quoi ? Tu n’as jamais vu un chat qui parle, Oreki-san ? », ses yeux se tournèrent vers moi sans changer de taille. Impossible de dire à son expression si c’était de la surprise ou de l’incrédulité, mais j’eus la sensation d’être réprimandé pour une raison ou pour une autre, et détournai le regard.
La suite sembla lui rester en travers de la gorge.
— …tu es vraiment incroyable.
Je peux prendre ça pour un compliment, non ?
Bon, en tout cas, le plus difficile était derrière nous. On pouvait enfin cesser de faire des choses improductives, comme remuer le passé malheureux de quelqu’un, et concentrer toute notre énergie sur un avenir constructif. Je veux dire, et l’anthologie du club, alors ? En vue du prochain Festival Culturel, œuvrons tous ensemble à une brillante anthologie et répandons le nom du club de littérature classique dans les couloirs du lycée Kamiyama !
…Ou pas. Si je disais ça maintenant, Satoshi répliquerait probablement quelque chose comme : « Bonne idée. Et si on demandait à Houtarou de faire une analyse du Dit des Heike[5] pour l’anthologie ? »
Bon, en voilà un problème. Comment vais-je changer de sujet, maintenant ?
Ôhinata ne laissa pas passer cet instant d’hésitation.
Bien sûr, ce n’était pas pour dire qu’elle visait une ouverture dans ma défense dès le début. Elle suivait sans doute simplement son plan initial, mais j’eus bel et bien l’impression qu’on profitait de ma vulnérabilité. Ôhinata plongea soudainement la main dans son sac fourni par l’école et en sortit une autre brochure intitulée « Exemples de fiches de lecture ».
— En fait, c’est celle-ci que je préfère.
Où as-tu donc creusé ton piège, infâme démon nommé Destin ?!
La raison pour laquelle Ôhinata avait pris la peine de fouiller sa chambre pour cette brochure tenait presque assurément au fait qu’à un moment inconnu de ma personne, Ibara lui avait parlé de mes fiches de lecture. Par un hasard malencontreux, la première que j’avais écrite sur « Cours, Mélos ! » en première année de collège avait été le premier jalon d’une série d’événements qui avaient fini par mener à la conversation qui se déroulait sous mes yeux, dans cette salle de géologie. En entendant cela, Ôhinata avait sans doute repensé d’un coup aux « Exemples de fiches de lecture ».
En première année à Kaburaya, j’avais écrit sur « Cours, Mélos ! ». En deuxième, sur « La Lune sur la Montagne ». Penser à l’une ou l’autre de ces fiches de lecture me fait encore virer au rouge de honte. Au fond de moi, cela me donnait envie d’hurler à pleins poumons tout en purifiant de l’existence le moindre souvenir qui s’y rapportait, mais… mais après le prochain, il n’y aura plus de retour possible pour moi.
— J’en ai eu un autre en troisième année aussi, et il avait également une analyse signée H.O. J’ai l’impression que certaines phrases sonnent faux, mais je l’aimais bien malgré tout.
Était-ce… Était-ce déjà trop tard pour que je fasse quoi que ce soit ? Si je choisissais d’envoyer valser ma chaise, de me jeter sur Ôhinata de toutes mes forces, d’arracher la brochure de ses mains puis de la mettre en pièces, avant d’en enfourner tous les morceaux dans ma bouche…
Aurais-je le temps ?
Même si, dans ce monde hypothétique, il m’était impossible d’éradiquer tous les exemplaires de ces « Exemples de fiches de lecture », ne pourrais-je pas, au moins ici et maintenant, empêcher ma fiche de lecture de troisième année de voir la lumière du jour ?
— Et en plus, c’est sur « La Bataille du Singe et du Crabe », continua Ôhinata.
Ah, il a fallu qu’elle le dise.
— Attends, tu es sérieuse ?
— Vraiment ?
Satoshi et Ibara parlèrent d’une seule voix et, ce faisant, la brochure se retrouva sur le bureau. Je ne pouvais plus rien y faire. J’aurais peut-être pu tenter quelque chose si j’avais réagi immédiatement, mais à ce stade, mon bon sens et ma dignité d’être humain m’empêchaient de faire disparaître une si petite brochure sans importance.
Ah, ceux qui tardent à décider perdent tout. Je viens de l’apprendre à mes dépens…
En vérité, si je disais quelque chose comme : « Oh, je ne savais pas que tu avais celle-là aussi. Je préférerais que tu ne la lises pas », je sais que ces types n’insisteront pas. Personne n’aimait qu’on lui retire sous le nez quelque chose qui mettait l’eau à la bouche, et je suis sûr que la curieuse Chitanda en mourrait un peu à l’intérieur si je le faisais. Mais extérieurement au moins, elle serait sans doute compréhensive.
Si je ne pouvais pas le dire, c’était à cause de ma déclaration précédente : « Ce n’est pas comme si cette brochure m’appartenait. ». Même si le fait qu’elle puisse tomber sur une autre de mes fiches de lecture sautait aux yeux si j’y avais réfléchi deux secondes, j’avais quand même dégainé ma réponse.
Voir ma manière de penser ordinaire tordue ainsi, ici, me rongeait de l’intérieur. J’avais l’impression de perdre un peu plus de ma dignité à chaque instant.
À cause de tout ça, je n’avais eu d’autre choix que de supporter la lecture publique de ma fiche de lecture sur « La Bataille du Singe et du Crabe ».
Pourquoi est-ce que je m’énervais comme ça ? J’étais toujours tranquille. À première vue, ce n’était qu’une fiche de lecture banale, après tout. Ils ne remarqueraient rien d’anormal, n’est-ce pas ?
J’avais décidé de ne pas les regarder, ou plutôt, je n’arrivais pas à continuer de regarder de ce côté-là pour commencer. Mais j’entendais encore ce qu’ils disaient.
— Je suis vraiment désolée de refaire le coup, mais est-ce qu’il y a quelqu’un ici qui n’a pas lu « Le Combat entre le singe et le crabe » ?
Satoshi répondit :
— Les contes populaires existent en beaucoup de variantes. Dis, au cas où ma version est différente.
— Eh bien, en fait, c’est que…
— C’est l’histoire d’un singe qui échange son kaki contre la boulette de riz d’un crabe, mais le kaki ne mûrit pas, alors le crabe plante le noyau à la place. Ce noyau finit par devenir un kakiier, et le singe décide d’en cueillir les fruits. Le singe se goinfre de kakis, et après quelques péripéties, il attrape un des kakis pas mûrs et le lance sur le crabe, le tuant. Le crabe avait un fils, et ce fils décide de se venger. Alliés à une châtaigne, une abeille, de la merde de cheval, pardon pour le langage, et un mortier, ils envahissent la maison du singe. Le singe essaie de faire griller la châtaigne au-dessus du foyer, mais elle explose et le brûle de partout. Quand il va chercher de l’eau pour apaiser la douleur, l’abeille le pique, et il se précipite dehors pour fuir. Là, il marche dans la merde de cheval et trébuche, moment où le mortier lui tombe dessus, l’écrase et le tue sur-le-champ. Ainsi, la vengeance du crabe réussit. C’est à peu près ça, non ?
Ôhinata laissa échapper une exclamation admirative.
— Incroyable. Les gens oublient toujours au moins un passage quand ils essaient de se rappeler un conte. Tu t’y connais vraiment, Fukube-senpai !
— Oh, tu sais, je ne suis pas si…
— Mais je suis désolée de te dire que ce n’est pas ça. On parle ici de « Le Combat entre le singe et le crabe », la nouvelle de Ryûnosuke Akutagawa[6], pas du conte populaire.
Hé oui. Désolé, Satoshi.
Bien sûr, il n’avait pas l’air particulièrement accablé.
— Ah bon ? J’ignorais qu’il existait une histoire comme ça.
Ibara prit la parole à son tour.
— Moi non plus, même si je me dis depuis un moment qu’il faudrait que je lise davantage du Akutagawa…
Chitanda, en revanche, resta silencieuse. Elle lisait peut-être.
— Ce « Le Combat entre le singe et le crabe »-là, c’est vraiment minuscule. On pourrait parler de micro-nouvelle. Ça raconte ce qui se passe après la vengeance du crabe. Au lieu de revenir à une vie paisible après les événements du conte, le crabe et ses amis sont arrêtés pour meurtre — la victime, c’est le singe, mais je m’égare, ils sont jugés, puis le meneur, le crabe, est condamné à mort, tandis que le mortier et les autres écopent de la prison à vie. Personne dans la société n’a défendu le crabe pendant le procès. Le président de la Chambre de commerce et d’industrie, ou quelque chose comme ça, l’a accusé d’être communiste, les socialistes l’ont accusé d’idées dangereuses, et ainsi de suite. En gros, le crabe était seul. Ayant perdu leur pilier, la famille du crabe sombre dans le malheur, et, eh bien, c’est à peu près l’histoire.
— J’ai envie de la lire, dit Ibara, d’un ton un peu insatisfait, — mais il n’y a vraiment que ça ?
— Enfin, disons qu’il y a plus que ça, mais j’ai peur d’écharper l’histoire si j’essaie d’en dire davantage. Quoi qu’il en soit, voici le texte de H.O.-senpai.
Alors, serai-je jugé pour mes fautes passées, ou pourrai-je revenir à une vie paisible ? Tout allait se jouer maintenant.
Mes impressions sur « Le Combat entre le singe et le crabe »
H.O. — Troisième année
J’ai lu « Le Combat entre le singe et le crabe ». J’ai eu pitié du crabe et de ses amis. Ma vie est paisible aujourd’hui, mais je ne saurai jamais si je ne finirai pas un jour dans une situation difficile comme la leur. Ça me fait réfléchir à ce que je ferais si j’étais à leur place.
Comme l’auteur le dit lui-même, quand le singe tue le crabe en lui lançant un kaki pas mûr, il commet un homicide involontaire. Le fils du crabe, en revanche, n’a pas tué le singe par accident, c’était un meurtre de sang-froid. Il a été exécuté après une planification minutieuse. Qu’il ait été inculpé pour la peine capitale est en un sens inévitable, et la justification des peines à perpétuité infligées à ses amis se tient assez bien aussi.
Cependant, avec un avocat de la défense plus compétent, je ne peux m’empêcher de penser que la procédure aurait pu tourner davantage en faveur du crabe. Après examen des pièces du dossier (cf livre illustré du conte), j’ai été choqué de constater que si le crabe nourrissait bel et bien une intention malveillante, cette intention n’est pas entrée en ligne de compte dans le meurtre. Celui qui s’est introduit dans la maison du singe, c’est l’œuf (plutôt qu’une châtaigne. L’abeille et le mortier, eux, demeurent inchangés. Je n’avais pas réalisé qu’il existait des versions où l’œuf faisait partie des amis), l’abeille est celle qui l’a piqué, et même si c’est le crabe qui tenait les rênes, au final, ce n’est pas le crabe qui a tué le singe, mais le mortier.
Si le dossier fait mention de la bouse de cheval qui a empêché la fuite du singe, ce point, lui, est omis dans les pièces, sans doute pour préserver la décence de l’histoire.
Le crabe aurait sans doute pu s’en servir pour contester l’accusation de meurtre : « Il est vrai que j’ai fait part de mes déboires au mortier et aux autres, mais je ne leur ai jamais demandé de tuer le singe pour moi. Je pose la question au tribunal : avez-vous la preuve que je leur ai demandé d’assassiner le singe ? » Si je me souviens bien, les amis du crabe étaient des camarades partageant sa façon de voir, qui lui ont offert leur aide pour tirer vengeance par indignation morale. Ils n’étaient vraisemblablement pas des tueurs à gages, et il n’y avait aucune trace d’une récompense mise sur la tête du singe.
Concernant l’œuf dans le foyer, l’œuf a explosé et a effectivement atteint le singe, comme vous n’êtes pas sans le savoir, mais qualifier un simple malheureux concours de circonstances de meurtre est assurément une exagération grossière. L’abeille, elle aussi, aurait pu simplement dire qu’on l’avait agressée alors qu’elle se tenait tranquillement près de la jarre où l’on gardait l’eau, situation dans laquelle n’importe qui se défendrait. Le seul qui ne pouvait pas se défendre, c’était l’auteur du meurtre lui-même, le mortier. Celui qui s’est sali les mains est celui qui a tiré le mauvais numéro.
C’est dommage que le crabe ait fini exécuté, mais il avait une chance de s’en tirer. Quand on s’embarque dans un plan, mieux vaut en faire un brouillon d’abord. Voilà l’impression que m’a laissée la lecture de « Le Combat entre le singe et le crabe ».
— Qu’est-ce que je viens de lire ? dit Satoshi d’une voix un brin égarée.
— C’est incroyable, n’est-ce pas ? répondit Ôhinata avec une joie mal contenue, ce à quoi Mayaka enchaîna, visiblement peu satisfaite :
— Ce n’est pas inintéressant, mais c’est un peu, comment dire,comme si ça ne se prenait pas au sérieux ?
Oui, c’est exactement ça. Cette analyse ne se prend pas du tout au sérieux. Allez, passons à autre chose et parlons de paix dans le monde, tant qu’on y est.
— C’est plus court que tes impressions de « Cours, Melos » et de « La Lune sur la montagne », marmonna Chitanda, anéantissant ma prière muette. — Pourquoi donc, Oreki-san ?
Je ne pouvais pas vraiment me taire si elle me mettait ainsi dans la conversation. Je tournai seulement la tête vers Chitanda.
— Je te l’ai déjà dit, mais je pensais qu’une fiche de lecture devait faire au moins cinq pages. J’ai réalisé ensuite que c’était en fait cinq pages au maximum, donc, en troisième année, j’ai fait plus court, c’est tout.
Chitanda baissa les yeux sur la brochure et hocha la tête sans enthousiasme.
— Je vois…
Une part d’elle avait l’air insatisfaite de quelque chose. Une sueur froide me coula le long du dos.
— Désolé, Ôhinata, commença Satoshi avant de se tourner vers moi, — et désolé, Houtarou, mais je ne suis pas très convaincu là. Je me suis surpris à être d’accord avec ce que tu disais dans « La Lune sur la Montagne », mais cette fiche de lecture est différente. Je sais que je dis ça sans avoir lu la nouvelle d’Akutagawa, mais l’analyse, là, ça donne l’impression que tu chipotes sur les détails.
— Hein ? intervint Ôhinata. — Alors, quelle est la différence entre chipoter et analyser vraiment ?
— Si je dois le formuler…
Il semblait peiner à trouver ses mots.
— … je n’arrive pas à trouver une bonne réponse.
— Bah oui, ici c’est plus libre sur la forme. Je comprends que ça ne plaise pas à tous, mais c’est pour ça que j’ai aimé. En vrai, je n’ai pas trouvé de réelles différences avec celui de « La Lune sur la Montagne ».
Entendre Ôhinata s’extasier ainsi sur mon analyse bancale me rendit vraiment heureux, mais Satoshi avait raison. C’était du chipotage. Je me tus, sans envie d’en dire plus, et Ibara se tourna vers Ôhinata, les bras croisés.
— Moi non plus, je n’ai pas lu le texte original, donc je ne suis pas sûre de pouvoir bien expliquer. Que ce soit en manga ou en roman, il y a toujours des parties laissées non écrites et d’autres écrites de manière ambiguë. Tout écrire dans l’histoire est encombrant, et probablement impossible, d’ailleurs, dit-elle comme en faisant un cours.
Sans chercher à la contredire, Ôhinata demanda :
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Dans les mangas d’explorations de labyrinthes, on ne voit jamais les persos aller aux toilettes, non ? Selon qu’on considère cette omission comme un oubli de l’auteur ou comme une coupe d’informations superflues, notre manière de réagir à l’œuvre change. C’est un peu ça.
— Je crois que je vois.
— Pour moi, chipoter, c’est quand on prend ces zones floues de l’histoire et qu’on décide exprès de les grossir et de les déformer.
— Euh…
— J’imagine que, dans son texte, Akutagawa n’a rien écrit sur une confession du crabe et de ses amis disant qu’ils avaient agi ensemble. Mais si l’on juge au fait que le crabe a été condamné à mort et ses amis à la perpétuité, on peut raisonnablement supposer qu’il y avait une forme de preuve, ou de confession. Ça aurait sans doute été plus clair c’était écrit noir sur blanc, mais, tout comme pour aller aux toilettes dans un labyrinthe, tout écrire ne rend pas forcément une histoire meilleure. Surtout quand elle met l’accent sur autre chose.
Ôhinata hocha la tête en silence, et Ibara continua.
— Oreki, lui, a pris cette partie non écrite pour une incohérence et a dit que le crabe et les autres auraient dû nier avoir agi ensemble. Si Oreki croyait sincèrement que la complicité n’était pas déjà tranchée dans le texte, alors soit il n’a pas lu assez en profondeur, soit il critiquait la qualité de l’œuvre originale. Dans les deux cas, ça reste une critique, sans juger de sa valeur. Et…
Ibara me jeta un coup d’œil, sans dureté particulière.
— si, au contraire, il savait que c’était simplement implicite et non oublié, mais qu’il a quand même écrit son papier comme si c’était un oubli de l’auteur, alors là, c’est du chipotage. Son analyse de « La Lune sur la Montagne » était bizarre, mais on n’avait pas l’impression qu’il voulait chercher la petite bête à l’œuvre. Je crois que c’est ce que Fuku-chan essayait de dire.
Je n’en attendais pas moins de quelqu’un qui dessine son propre manga. Franchement, je n’avais pas réfléchi jusque-là. Ôhinata se tourna vers Satoshi et demanda :
— Elle a raison ?
Il répondit seulement par un demi-sourire.
— Probablement. Désolé, je me suis un peu perdu.
Comme si la réponse de Satoshi l’avait contrariée, ou peut-être gênée par son propre discours, elle leva un peu les bras et déclara :
— Enfin, voilà !
Ôhinata fixa les deux brochures et marmonna :
— Donc vous dites que ces deux comptes rendus sont fondamentalement différents ? Mais si on ne sait pas ce que pensait Oreki-senpai — ce que pensait H.O. — on ne peut pas vraiment dire si c’est du chipotage ou pas. Ça ne laisse pas beaucoup de choses en suspens ?
Les épaules de Satoshi s’affaissèrent.
— C’est vrai. Eh bien, on n’y peut pas grand-chose. On ne peut pas comprendre parfaitement ce que pense quelqu’un d’autre, alors comment pourrait-on comprendre parfaitement son écriture ?
Comme une impression qu’il abdiquait un peu trop facilement, même si ça ne me dérangeait pas. Ce travail mal fichu fut jugé mal fichu et, sur ce, le procès vint enfin à son terme. Je n’étais pas encore convaincu de m’en tirer indemne, même en me levant pour partir. Je n’avais plus qu’à glisser un trait d’esprit pour clore et mettre un terme une bonne fois pour toutes à cette conversation improductive d’après les cours.
C’est alors que cela se produisit. Chitanda, qui avait fixé en silence la fiche de lecture jusqu’à présent, posa un doigt sur ses lèvres et se mit à murmurer presque imperceptiblement.
— So, tsu, gi, yo, u ?
— Hein ? Quoi ? demanda Ibara d’une voix perplexe, mais les yeux de Chitanda restèrent rivés sur la brochure.
— Mayaka-san, que veut dire « sotsugiyou » ?
Les yeux de Chitanda s’animèrent soudainement.
— « Sotsugyou » ! « La remise des diplômes » ! Ça ne peut être que ça !
Je sentis, dans tout mon corps, la sensation du monde qui s’effondre sous mes pieds.
Ohhh, mon Dieu…
— Quoi, la remise des diplômes ?
À la question de Satoshi, Chitanda retira son doigt de ses lèvres et pointa ma fiche de lecture.
Je t’en prie, arrête…
Et il fallait que ce soit Chitanda, de toutes les personnes !
— Oreki-san a dû rédiger sa copie sur du papier à carreaux pour manuscrit[7], alors j’ai essayé d’imaginer la chose.
— Tu crois que la version sur la brochure n’est pas la même ?
— Non, mais si on écrit sur du papier à carreaux, que se passe-t-il ? S’il a utilisé celui à 400 cases, on a vingt colonnes de vingt cases chacune.
— Oh ! fit Satoshi en hochant vigoureusement la tête. — Tu veux dire que la position des caractères a changé. Oui, Une fois que tu as écrit vingt caractères, tu dois passer à la ligne suivante. Mais quel rapport ?
— Quand on passe à la ligne suivante, les caractères en bas de colonne finissent par former « remise des diplômes ».
Un moment d’hébétude s’installa.
— Euh, comment ça une remise de diplôme ?
Le visage de Chitanda devint écarlate.
— Je suis désolée ! Laissez-moi reprendre depuis le début.
S’il te plaît, arrête…
Ses yeux allaient dans tous les sens, comme à la recherche d’un moyen de mettre de l’ordre dans la situation, puis elle finit par se lancer, se préparant une bonne fois pour toutes.
— J’ai senti qu’il y avait quelque chose de très étrange dans l’écriture d’Oreki ici. Le crabe, le mortier et l’abeille…
Elle montra plusieurs endroits du compte rendu du doigt.
— Parfois, il écrit ces mots en kanji, et d’autres fois, il utilise des katakana[8]. Dans « La Lune sur la Montagne », il restait cohérent.
Ibara et Ôhinata ouvrirent toutes deux la bouche de surprise.
— Oh, c’est vrai.
— Maintenant que tu le dis…
— Ce n’est pas le seul point étrange. J’ai eu le plaisir de lire les impressions d’Oreki-san sur « Run, Melos » également, et pourtant, il y avait, dans sa fiche de lecture sur « Le Combat entre le singe et le crabe », quelque chose qui manquait à ses deux travaux précédents.
Chitanda marqua une légère pause, son visage montrant une certaine gravité.
— Il s’implique lui-même.
C’est exact. Dans cette fiche de lecture seulement, j’ai osé la chose.
— Lorsqu’il évoque la consultation du livre pour enfants, il écrit : « Après examen des pièces du dossier (cf livre illustré du conte). C’est la seule fois qu’il se permet d’écrire ainsi, alors pourquoi ne l’a-t-il fait que là ? Pourquoi alternait-il entre kanji et katakana ? En outre, pourquoi était-ce si court ? J’étais si curieuse !
Chitanda jeta un coup d’œil dans ma direction et poursuivit.
— J’ai pensé demander à Oreki-san, mais… il avait l’air plutôt gêné à l’idée que d’autres lisent ses fiches de lecture, alors je me suis retenue et j’ai essayé de comprendre sans aide. Pour y parvenir, j’ai d’abord essayé d’imaginer à quoi la copie de départ ressemblait.
Mais comment est-elle arrivée à cette conclusion ? Ça n’a aucun sens !
Satoshi esquissa un sourire, comme pour approuver, et s’exprima :
— Je trouve un peu bizarre que ta première réaction ait été d’imaginer comment ça s’agençait sur du papier à carreaux pour manuscrit…
Chitanda inclina légèrement la tête.
— Vraiment ?
— Vraiment.
— Je me suis simplement dit qu’il fallait revenir à l’original… Et puis, je suis assez douée pour réorganiser les choses dans ma tête comme ça.
Avec un sourire rayonnant, elle leva les deux poings comme une championne, visiblement fière de cette aptitude.
L’air un peu hésitante, Ibara sortit sa trousse.
— Le retour à la ligne se fait après vingt caractères, c’est ça ? Je peux écrire sur la brochure, Hina-chan ?
— Oui, vas-y.
Un certain temps s’écoula en silence.
S’ils avaient correctement découpé les lignes, j’imagine que cela devait ressembler à ceci :
J’ai lu « Le Combat entre le singe et le crabe ». J’ai eu pitié / du crabe et de ses amis. Ma vie est paisible aujourd’hui, mais je ne saurai jamais si je ne finirai pas / un jour dans une situation difficile comme la leur. Ça me fait / réfléchir à ce que je ferais si j’étais à leur place.
Comme le dit l’auteur lui-même, quand / le singe tue le crabe en lui lançant un kaki pas mûr, il commet un homicide involontaire. / Le fils du crabe, en revanche, n’a pas tué le singe par accident, c’ / était un meurtre de sang-froid. Il a été exécuté après une planification minutieuse. Qu’il ait été / inculpé pour la peine capitale est en un sens inévitable et la justification des / peines à perpétuité infligées à ses amis se tient assez bien aussi.
— Et, ensuite ?
Manifeste signe d’impatience, Chitanda se mit à agiter les mains dans le vide.
— Une fois que j’ai imaginé le texte comme s’il était écrit sur du papier à carreaux pour manuscrit, certains caractères ont commencé à ressortir. Enfin… le dernier caractère de chaque colonne se relie aux autres.
C’est fini… C’est la fin !
— Donc, en l’ordonnant ainsi dans ma tête et en lisant les caractères en bas de page, ils formaient le mot « sotsugyou », ou « remise des diplômes ». Il devrait y en avoir d’autres après.
— Vraiment ? Ce n’est pas juste une coïncidence ?
D’un air dubitatif, Ibara commença à promener son crayon sur la page…

— Sotsugyou wa… are… nonotabi… noichi… ridukau… reshi…
Alors qu’Ibara butait sur les mots, Ôhinata bondit tout à coup en criant.
— J’ai trouvé ! C’est un poème !
Sotsugyou wa
Areno no tabi no
Ichiri dzuka
Ureshiku mo nashi
Kanashiku mo nashi
La remise des diplômes
n’est qu’un jalon
sur un voyage aride.
Ni joyeuse,
ni tristre
— Oh mon Dieu !
Chitanda parla avec une profonde satisfaction.
— Il semble que ce soit basé sur un poème satirique du moine zen Ikkyu[9].
Les pins du Nouvel An
ne sont qu’un jalon
sur la route vers l’autre monde.
Parfois heureux,
parfois non.
— Oreki-san est parti du poème original et a composé le sien pour exprimer ses sentiments profonds à l’égard de la fin de sa troisième année de collège. Puis il l’a intégré à sa fiche de lecture.
Satoshi enchaîna :
— Wow… qui l’aurait cru ? Cet Oreki Houtarou… Je suis sous le choc. « Un voyage aride », hein ? Pourquoi l’adepte de l’économie d’énergie Houtarou se serait-il donné la peine de faire un truc pareil ?
Ôhinata sautillait presque de joie, à ce stade.
— N’est-ce pas évident ?! Oreki-senpai a vraiment aimé ça ! Il adorait écrire des fiches de lecture, et il devait adorer les cours de M. Hanashima aussi ! N’est-ce pas, senpai ? Hein ? Qu’est-ce qui t’arrive, là-bas ?
Aucun d’eux n’a jamais eu à subir la lecture de leurs poèmes de collège à voix haute ?
Comment peuvent-ils faire quelque chose d’aussi cruel avec un visage aussi impassible ?
Les bras ballants, je m’affalai sur mon bureau.
Le visage caché, je poussai un soupir de complète reddition et, en une seule phrase, je mis à nu mes sentiments le plus précisément possible :
— Tuez-moi tout de suite.
[1] Nouvelle d’Atsushi Nakajima (1909-1942)
[2] Ndt : De l’anglais militaire signifiant « Message reçu ». On préfère spécifier.
[3] Richou/Li chô en japonais. En chinois, Li Zheng.
[4] Ensan en japonais. En chinois, Yuan Can.
[5] Le Dit des Heike est une longue épopée guerrière fondée sur le conflit entre les clans Taira et Minamoto à la fin du XIIe siècle. L’épopée elle-même a été compilée environ un siècle après ces événements.
[6] Ryûnosuke Akutagawa (1892-1927) est un écrivain japonais très célèbre au Japon et en dehors, principalement auteur de nouvelles.
[7] Genkô yôshi/papier manuscrit japonais comporte des cases alignées verticalement au lieu de lignes (comme du papier quadrillé où chaque caractère occupe une case). Surtout utilisé pour les brouillons/soumissions manuscrites.
[8] Le katakana et le hiragana sont des syllabaires correspondant à des sons (par exemple : か = « ka »). Les kanjis (d’origine chinoise) correspondent à des significations (par exemple 蟹 = « crabe »). Les deux systèmes sont utilisés dans l’écriture japonaise, et l’on peut choisir d’employer l’un ou l’autre dans certains cas. En général, on reste cohérent dans ce choix, mais ici Chitanda souligne qu’Oreki ne l’a pas été.
[9] Ikkyu (1394–1481) est un moine zen japonais, extrêmement célèbre pour sa contribution au bouddhisme ainsi que pour sa personnalité profondément excentrique. Le poème mentionné ici fait référence aux « pins du Nouvel An » (décoration traditionnelle du Nouvel An), qui symbolisent le passage du temps : si beaucoup célèbrent la nouvelle année, celle-ci marque aussi un pas supplémentaire vers la mort.