Hyouka t6 - chapitre 6
Même si l’on me dit que j’ai désormais des ailes
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Traduction : Raitei
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1
La longue saison des pluies s’acheva, et un seul nuage, pareil à un pétale, flottait dans le ciel nocturne, éclairé par le croissant de lune. L’air qui entrait dans la chambre était tiède, malgré l’heure, et semblait annoncer l’approche de l’été. Tout en prenant conscience, au loin, des lumières éparses des maisons, je continuais d’appuyer sur les touches de l’orgue, les yeux parcourant une partition.
J’en retins la trame essentielle des notes qui s’en écoulaient, puis me mis à fredonner lentement l’air. En imaginant jusqu’où pouvait porter, par une nuit si silencieuse, ce « la-la-la » à moi, je me sentis un peu gênée, et ma voix se fit plus douce.
Comme si je me noyais moi-même dans le son, je fredonnai la même chanson d’innombrables fois. À la fin, presque satisfaite de l’exactitude de ma justesse, je pris une grande inspiration, décidée à y joindre les paroles à la prochaine reprise.
À cet instant, une voix m’appela de l’autre côté de la porte coulissante.
— Eru.
C’était mon père.
Qu’il vienne exprès jusqu’à ma chambre pour m’appeler était d’une rareté extrême. Peut-être l’orgue, ou bien mon fredonnement, avait-il été trop fort. Je répondis timidement.
— Oui ?
— Viens dans la pièce de l’autel.
Comme à son habitude, sa voix était grave, mais il ne semblait pas en colère. Je fus soulagée, et n’en trouvai que plus mystérieux l’objet de sa venue. On utilisait souvent la pièce de l’autel lorsqu’il y avait quelque chose d’important à discuter, mais je ne voyais pas du tout ce que cela pouvait être.
— J’arrive tout de suite.
Le bruit des pas s’éloigna. Il semblait que la séance d’aujourd’hui était terminée. Je refermai le couvercle de l’orgue et fermai la fenêtre.
Soudain, en quittant ma chambre, une hésitation inexplicable me saisit. De quoi voulait-il parler, au juste ? Sans raison particulière, je ressentis une inquiétude terrible.
— Et si je continuais à fredonner, tout simplement ?
Même ce genre d’idée me traversa alors l’esprit.
Bien sûr que non.
À l’approche du moment de vérité, je parvins tant bien que mal à me raffermir un peu.
Je souris en repensant à mon affolement d’un instant plus tôt et éteignis la lumière de ma chambre.
Au-delà de la fenêtre, dont je n’avais pas tiré les rideaux, un petit nuage glissa devant la lune.
2
Ayant fini leurs examens finaux et n’attendant plus que le début des vacances d’été, tous les élèves du lycée Kamiyama baignaient dans une atmosphère de relâchement. La salle de cours de géologie ne faisait pas exception. Cela dit, on ne pouvait pas dire non plus que ce ne fût pas, en temps normal, son état habituel. J’avais l’impression que cela faisait longtemps que nous n’avions pas été tous les quatre réunis dans la salle du club au même moment.
Nous nous étions installés où bon nous semblait, dans une pièce où tiendrait toute une classe. Cela dit, aucun de nous n’était bien loin des autres. Nous avions tendance à nous asseoir plutôt vers le centre.
Chitanda et moi lisions en silence. Mon livre racontait l’histoire d’un ninja, d’une princesse et de leur enfant illégitime. Leur histoire n’était qu’une suite rapide de péripéties majeures, entièrement dépourvue de subtils ressorts littéraires ou d’arrière-plans élaborés, chaque chapitre se bornant à plonger quelqu’un dans quelque mauvais pas. Il n’avait rien de difficile, une lecture véritablement agréable. Pour un esprit comme le mien, ravagé par les examens, c’était indéniablement le choix idéal.
Je n’avais aucune idée de ce que lisait Chitanda. C’était un gros volume abondamment illustré. J’en déduisis que cela devait être un guide de voyage, mais de là où j’étais, je ne voyais pas très bien, et je n’en fis pas vraiment l’effort. Quoi qu’il en soit, ça n’avait pas l’air bien passionnant, puisque même Chitanda en contemplait les pages d’un regard vague.
Ibara et Satoshi griffonnaient à plusieurs reprises sur un cahier ouvert, en parlant de je ne sais quoi… Mais lorsque je fis une pause entre deux chapitres et que je les observai, il semblait qu’Ibara menait la discussion. Un stylo à la main, l’air perplexe, elle dit :
— C’est la main. Le problème doit venir de la main.
Satoshi acquiesça, comme s’il approuvait entièrement.
— Je vois, la main, hein ?
— Ce type ne peut pas se servir de sa main droite… En fait, si je pouvais le présenter comme un blocage psychologique, qu’il ne veut pas l’utiliser, ça ferait une bonne préfiguration.
— Je vois, une bonne préfiguration, hein ?
On aurait dit qu’ils échafaudaient l’intrigue d’un manga.
Depuis qu’Ibara avait quitté le club de manga, elle ne se gênait plus pour dessiner des mangas. Pour dire les choses simplement, peut-être parce que Chitanda et moi connaissions déjà ses créations, n’y avait-il plus lieu d’en rougir ou de chercher à les cacher. Ou bien le fait d’avoir quitté le club avait-il modifié quelque chose en elle.
Depuis le début, il était acquis que Chitanda reprendrait la maison familiale. Ibara étant, elle aussi, résolue dans ses passions, seules ressortaient en contraste l’indécision pitoyable de Satoshi et la mienne. Une situation fâcheuse.
— Ce serait bien si je faisais quelqu’un lui demander « Qu’est-il arrivé à votre main ? », mais là, il est seul. Regarder sa propre main puis se lancer dans une tirade auto-dépréciative, ça sonne forcé aussi… Qu’est-ce que je fais… ?
— Je vois, seul, hein ?
À l’écouter, le sourire jusqu’aux oreilles, Satoshi n’ajouta qu’une chose :
— Qu’est-ce que tu fais, toi, quand tu es seule ?
— Qu’est-ce que je fais… euh…
Sans même lui répondre, Ibara croisa les bras et leva vers le plafond un regard noir.
Finalement, ses yeux s’illuminèrent soudainement et elle s’exclama :
— Je vois ! Bien joué, Fuku-chan, c’est ça ! Je n’avais pas besoin de réfléchir si loin, au fond. Pourquoi ai-je voulu me compliquer la tâche ? Il suffit de lui faire boire un café. Il essaiera de tenir la tasse de la main droite, et, dans la case suivante, il le fera de la gauche. Oui, c’est naturel, je vais faire ça.
Je n’y comprenais rien, mais on aurait dit qu’elle avait eu une bonne idée. Ibara traça quelques grandes lignes dans le cahier, puis le referma finalement avec un vigoureux « Voilà ! ».
— Tu as fini la première étape ?
— Pour l’essentiel. Je ne peux pas encore commencer à dessiner, mais comme ça, je pense pouvoir visualiser grosso modo le résultat.
— Bonne nouvelle.
Satoshi ajouta :
— Cette fois, au moins, dis-moi de quel genre d’histoire il s’agit.
Ainsi, il ponctuait de remarques le monologue d’Ibara sans savoir de quel type d’histoire il s’agissait.
Devais-je en être dépité, ou simplement impressionné ? Peut-être soulagée d’avoir franchi cet obstacle, Ibara parla avec un peu moins d’entrain qu’auparavant.
— À propos de café, il m’est arrivé un truc étrange, il y a quelque temps.
— Vraiment ?
— Je suis allée dans une boutique d’arts plastiques à Kiryuu, mais…
— Kiryuu ? Pourquoi être allée si loin ?!
Même si c’était Satoshi qui interrompait son récit, je comprenais son étonnement. Kiryuu était la partie la plus au nord de la ville, et même en voiture, il fallait jusqu’à vingt minutes pour y aller depuis le lycée Kamiyama. Depuis la maison d’Ibara, cela pouvait prendre une heure, au pire.
Il devait bien y avoir une boutique de ce genre dans les environs. Avec un air un peu agacé, elle répondit :
— Oui, le truc, c’est… qu’il y a une vieille trame que je ne peux trouver que là-bas. Je ne m’en sers pas souvent, mais c’était au cas où.
— Ah, je vois.
Qu’est-ce qu’une trame, au juste ? Je pouvais au moins deviner que c’était un truc qu’on utilise pour dessiner un manga. Je n’étais pas très désireux d’en entendre davantage et je décidai de revenir à mon livre, quand je remarquai que ma montre approchait cinq heures. Si je commençais un nouveau chapitre maintenant, je n’aurais assurément pas le temps de le terminer avant la fermeture du portail. Je résolus de le garder pour mon retour à la maison et refermai le livre. Peut-être avait-elle remarqué mes mouvements, car Ibara se tourna vers moi.
— Oreki, écoute ça, toi aussi.
— J’écoute déjà.
— Ah bon ? Donc, après mes achats, j’ai eu très soif et je suis allée dans un café juste à côté, puisque les examens venaient de se finir et tout. Apparemment ils faisaient un très bon café, alors j’ai pris un café et, euh, ça avait un goût bizarre. Je me demande pourquoi.
— Je suis en train de t’imaginer prendre ce café dans un café. Tu fais comme Houtarou, dit Satoshi en étouffant un rire.
Ibara gonfla les joues en signe de protestation.
— C’était de la recherche, juste de la recherche ! Hé, j’ai pu trouver quelque chose de bien grâce à ça, non ?
— Je sais, je sais. Alors ? Qu’est-ce qui était bizarre dans le goût ?
Par obligation envers Satoshi, j’étais allé plusieurs fois dans des cafés. Pas au point d’apprécier les subtiles nuances entre les différents cafés, mais au moins capable de distinguer un bon d’un mauvais. Cela dit, impossible d’imaginer ce que pouvait être un café au goût « bizarre ».
Ibara fit mine d’écarter l’air d’un geste hautain.
— Oh, par « goût bizarre », je parlais du sucre.
Je devenais de plus en plus perplexe. Le sucre est sucré. Ça, ça ne change pas. Satoshi avait l’air tout aussi dubitatif, puis un sourire lui vint.
— Je vois. Il était acide, c’est ça ?
— … Fuku-chan, tu te moques de moi, hein.
— Je m’amuse juste un peu.
Ibara foudroya d’un regard son sourire imperturbable un moment, puis poussa finalement un léger soupir.
— Ce n’est pas ça. C’était sucré.
— Alors en quoi c’est bizarre ? répondîmes Satoshi et moi, malgré nous, en même temps.
Ibara abattit son poing sur la table dans un bruit sourd.
— Si on en parle, c’est bien parce que je dis que ça ne l’était pas !
À vos ordres. Nous ayant l’un et l’autre regardés, comme pour s’assurer que nos bouches restaient bien closes, Ibara poursuivit :
— Ce n’était pas juste sucré, c’était très sucré. Je n’ai jamais rien bu de tel en dehors de ces cafés en boîte, alors ça m’a vraiment surprise.
— Tu n’en as pas trop mis ? dis-je, puis, comme pour s’excuser d’un manque d’informations, elle hocha vivement la tête.
— Bon. Depuis le début : j’ai commandé une formule café-gâteau. C’était un gâteau au citron et, honnêtement, je ne l’ai pas trouvé très sucré. On m’a demandé si je voulais du lait et du sucre et j’ai dit oui. Le café que le serveur a apporté avait déjà le lait dedans, et il y avait deux morceaux de sucre posés sur la soucoupe. J’en ai pris une gorgée et je l’ai trouvé assez normal, alors j’ai ajouté un morceau et goûté à nouveau et… eh bien… c’était pour ainsi dire de l’eau sucrée, à ce stade.
Satoshi acquiesça doucement.
— Donc, c’était un morceau de sucre, hein… S’ils t’avaient donné un sucrier et une cuillère, je comprendrais que ce soit trop sucré : tu aurais pu en mettre trop, dans ce cas.
— Qu’un seul morceau rende ça si sucré m’a franchement sidérée, alors j’ai trouvé ça étrange. J’y pense beaucoup, mais rien d’autre ne clochait.
Satoshi croisa les bras et inclina la tête, pensif.
— Hmm, du sucre très sucré, hein ?
— N’est-ce pas ? C’est étrange, non ?
— Ça l’est, mais ça ne veut pas dire que je ne puisse pas en trouver la raison.
Ibara se pencha en avant.
— Vraiment ?
Satoshi acquiesça gravement.
— Il existe des édulcorants des centaines, non, des milliers de fois plus sucrés que le sucre. Si tu en mettais autant que de sucre normal, évidemment que ce serait extrêmement sucré.
— Hmph !
Ibara laissa échapper un grognement mécontent, puis reprit avec méfiance :
— D’accord, c’était vraiment sucré, mais, comme je l’ai dit tout à l’heure, ce n’était pas imbuvable comme le café en boîte. Et puis, tu as déjà vu un café qui te donne de l’édulcorant en forme de morceau de sucre ?
— Non, jamais. Je n’arrive même pas à imaginer que ça existe.
Alors pourquoi l’avoir évoqué ?
— C’était peut-être une sorte de sucre au goût plus marqué. Par exemple, un procédé de fabrication différent, ou bien une origine différente.
Satoshi décroisa les bras et tourna la tête vers Chitanda.
— Dis, Chitanda-san. Tu as une idée ?
— Hein ?
Chitanda, qui lisait un livre d’un air distrait, releva la tête comme tirée d’un coup à la réalité par la question de Satoshi.
— Euh, à propos de quoi ?
Nous avions parlé assez fort, mais il semblait que pas une once de notre conversation ne lui était parvenue. Satoshi répondit avec un large sourire.
— Mayaka racontait qu’elle est allée dans un café, qu’il s’est passé ci et ça, et qu’on lui a apporté des morceaux de sucre. On se demandait s’il n’y avait pas quelque chose de particulier qui rendait du sucre plus sucré que la normale. Tu t’y connais en produits alimentaires, non ?
— Ah, c’était donc ça.
Chitanda ferma le livre qu’elle tenait et sourit, mais je ressentis soudain un malaise diffus devant son expression. Depuis le début, c’était quelqu’un de réservé. Elle n’affichait pas un grand sourire d’ordinaire, ne se fâchait pas, ne disait rien crûment. Et pourtant, même en tenant compte de cela, son sourire du moment paraissait raide, presque factice.
Chitanda répondit d’une voix douce :
— Malheureusement, je ne sais pas. Nous ne cultivons ni la canne à sucre ni la betterave sucrière.
— Je vois. Je me disais que vous en aviez peut-être produit, à un moment.
Elle baissa aussitôt les yeux, à peine.
— Je ne sais pas. Je suis désolée.
— D’accord. C’est ma faute. Désolée d’avoir posé une question bizarre. Je me demande ce que c’est que ce sucre si intense, alors. C’est étonnamment difficile à résoudre. Ça m’intrigue un peu.
— Oui, moi aussi je me le demande.
À sa façon de répondre, puisqu’elle ne parvenait pas à entrer dans la conversation, il semblait bien qu’elle pensait à autre chose.
Ibara me fixa comme pour me dire quelque chose. Si je devais deviner, c’était probablement du genre : « Chi-chan n’a pas l’air comme d’habitude. Tu sais quelque chose ? » Je secouai la tête pour ajouter un « Je n’en ai aucune idée. »
Notre conversation muette fit naître un silence de gêne dans la pause des échanges. Comme pour rattraper le fil, Satoshi pivota vers moi et posa une question.
— Et toi, Houtarou ? Tu penses que c’était un sucre spécial ?
À écouter la discussion, une idée m’avait effectivement traversé l’esprit à un moment. Je ne voyais aucune raison particulière de la soulever si on ne me la demandait pas, mais maintenant qu’on me la demandait, je ne voyais pas non plus de raison de me taire.
— Je ne pense pas que ce soit aussi compliqué que vous le dites, répondis-je.
— Attends, vraiment ? s’étonna Satoshi.
Les yeux d’Ibara, en revanche, s’animèrent.
— Qu’est-ce que tu veux dire ? Tu n’écoutais pas ? Je n’ai rien vu d’autre qu’un morceau de sucre normal.
— Alors c’était probablement juste un morceau de sucre normal.
— Alors c’est mon palais qui serait déréglé, en fin de compte ?
— Je croyais que tu soutenais le contraire.
Je me grattai la tête.
— Avant de recevoir le café, y’avait quoi comme détail ?
Satoshi répondit aussitôt.
— Elle a dit que la soucoupe avait deux morceaux de sucre dessus.
— C’est vrai, mais je ne parle pas des morceaux de sucre.
Ibara et Satoshi se turent tous deux, l’air perplexe. Je jetai un coup d’œil à Chitanda : elle semblait écouter un peu, mais fixait le vide, comme si elle n’avait pas conscience que je venais de poser une question.
— Ibara. Quand tu as commandé le café, qu’est-ce qu’on t’a demandé ?
— Je te l’ai déjà dit. On m’a demandé si je voulais du lait et du sucre.
— C’est exactement ce qu’on t’a dit, mot pour mot ?
Ibara baissa les yeux comme pour remonter le fil de sa mémoire, puis secoua finalement la tête.
— Je ne m’en souviens pas très bien.
— J’ai peut-être sonné un peu sec en demandant ça, désolé. C’est tout naturel d’oublier ce genre de détail. Je me disais juste qu’on t’avait peut-être demandé : « Voulez-vous que nous mettions le lait et le sucre ? »
Elle acquiesça.
— Mais j’ai goûté une gorgée puis ajouté le morceau de sucre parce que je l’ai trouvé trop amer. Ça ne devrait pas être le cas si le sucre était dedans depuis le début.
— On le penserait. Au fait, qu’est-ce que tu as fait après avoir mis le morceau de sucre ?
— Je l’ai bu.
— Non, je veux dire avant ça.
— J’ai pris le gâteau au citron, mais…
— Ce n’est pas de ça que je parle.
Chitanda, qui s’était contentée d’écouter jusque-là, prit timidement la parole.
— Euh… Peut-être que ce qu’Oreki-san veut savoir c’est si tu as remué.
À ces mots, Satoshi s’exclama aussitôt :
— Ah, voilà !
Il se tourna vers Ibara et poursuivit avec enthousiasme :
— C’est ça. Le café que Mayaka a bu avait du sucre dedans depuis le début, mais le problème, c’est qu’il avait coulé au fond, donc tu n’as pas senti qu’il était particulièrement sucré. Après, en plus de ça, tu as ajouté un autre morceau de sucr…
Ibara s’exclama à son tour en comprenant :
— Je vois. Ça faisait la puissance de deux morceaux de sucre mélangés d’un coup.
— Oui, ça paraît très plausible. Ça doit être ça.
Après avoir dit cela, Satoshi hocha la tête, pleinement satisfait, puis se tourna vers moi avec un sourire.
— Je dois dire que tu es un sacré détective en fauteuil[1], hein ?
Ce n’est pas comme si j’avais eu une idée géniale… On pouvait sans doute mettre ça au compte d’un trou de mémoire de la principale intéressée, Ibara.
Mais Ibara, de son côté, répondit avec hésitation :
— Oui… Je suppose que ça se tient, mais… J’ai la mémoire floue. J’ai l’impression de ne pas pouvoir affirmer à cent pour cent que c’est la bonne réponse. J’ai l’impression que je devrais y retourner une fois pour confirmer.
Étant donné que le café se trouvait à côté de la boutique d’arts plastiques qu’elle fréquentait, elle aurait probablement l’occasion d’y retourner à l’avenir. Quoi qu’il en soit, nous ne pouvions pas faire davantage avec les informations dont nous disposions. Me disant qu’il était temps de rentrer, je commençai à ranger mon livre de poche.
À ce moment-là, Satoshi lança soudainement :
— Allons vérifier, alors.
Alors que je m’apprêtais à leur souhaiter bon courage pour leur virée…
— Il faut bien qu’on commence à travailler sur l’anthologie, après tout, ajouta-t-il.
— C’est vrai. Tu n’as pas tort.
— N’est-ce pas ?
Pour préparer le prochain Festival Culturel, nous n’avions certainement pas besoin d’aller jusqu’en dehors de la ville. Rester au lycée suffisait. En même temps, un détour par un café pour lever le mystère de ce sucre bien sucré n’aurait pas nécessairement été une mauvaise idée. Je m’abstins de réagir.
Je me contentai de dire :
— Si on part maintenant, il fera trop tard.
L’horloge au mur indiquait 5 h 40.
— Tu as raison. Alors demain.
Il marqua une pause.
— En fait, je suis pris. J’ai des affaires du conseil des élèves.
Demain, c’était la cérémonie de fin de trimestre. En tant que membre du Comit d’organisation, Satoshi devait sans doute avoir des choses à faire.
— Après-demain, ça irait ?
Sans que cela m’importe, faire des préparatifs le premier jour des vacances d’été aurait été plutôt zélé de notre part. Ibara n’avait pas l’air d’y voir d’objection non plus. Alors que je pensais l’affaire réglée, Chitanda parla d’une petite voix, presque un chuchotement.
— Je suis désolée. Je serai prise ce jour-là.
Le visage d’Ibara changea brusquement.
— Ah, c’est vrai. J’avais oublié.
Ni Satoshi ni moi n’avions rien dit, et pourtant une atmosphère non sans raideur, imperméable, envahit soudain la pièce.
Ibara se tourna vers nous et poursuivit :
— Chi-chan se produit au festival de chorales, dit-elle.
— C’était donc ça. Ce jour-là, ça ne marchera pas, alors.
Satoshi hocha la tête, visiblement convaincu, mais moi, je restai perplexe. Ce lycée avait été certes enrichi d’événements en tout genre, à commencer par le Festival Culturel, et pourtant je n’avais jamais entendu parler du festival de chorales.
— Ils organisent quelque chose comme ça pendant les vacances d’été ? Ça se passe au gymnase ?
Je reçus en réponse deux regards froids.
— Bien sûr que non.
— C’est un événement organisé par la ville.
Donc ce n’était pas une activité du lycée. En un sens, c’était logique. J’avais beau détourner le regard de l’énergie qui régnait sur ce campus, il n’y avait pas de raison que j’ignore jusqu’à l’existence d’un événement. Me voilà rassuré.
— Ça s’appelle le Festival de chorales Ejima, du nom de Sandô Ejima, un célèbre compositeur de la ville de Kamiyama. Ça a lieu tous les ans à cette période. Des chorales viennent non seulement de la ville de Kamiyama, mais aussi des bourgs voisins. On y chante toutes sortes de morceaux, pas seulement celles que Sandô a écrites.
— Je ne le connaissais pas.
Ce genre de sujet était le domaine de Satoshi, et du sien seul. Il en était conscient, et son ego s’en gonfla d’autant.
— C’était un auteur de comptines dans le magazine pour enfants de l’ère Taishô, « Red Candle ». Il a écrit aux côtés de Hakushû Kitahara, Yaso Saijô et Ujô Noguchi. Ensemble, on les a surnommés « les Quatre Rois célestes des comptines ».
Ce « rois » final était sans conteste une invention de Satoshi.
— Chi-chan m’avait invitée à y participer, alors je suis allée une fois à une répétition. Mais maintenant, j’aimerais travailler sur mon manga… dit Ibara, un peu comme en s’excusant.
Elle me disait cela à moi, mais c’était sans doute en partie destiné à Chitanda aussi, bien qu’elle n’ait rien répondu. Il se pouvait qu’elle n’ait pas compris qu’Ibara parlait d’elle.
Le Cclub de Littérature classique n’était bien sûr qu’une activité parmi d’autres au lycée Kamiyama, et en dehors de ce que les camarades de classe et les élèves de la même promo faisaient naturellement ensemble, rien d’autre ne nous reliait. Je n’étais pas au courant de tout ce qui se passait en dehors du lycée, et je ne pensais pas que ce fût important de le savoir, d’ailleurs. C’est à cause de cette manière de voir les choses que l’idée de Chitanda et d’Ibara chantant ensemble dans une chorale ne me surprit qu’à peine.
Satoshi posa les mains derrière la tête.
— Bon, décidons un autre jour. On en parlera au téléphone.
Il avait dit cela d’un ton nonchalant, mais, au fond, il venait de dire qu’il s’en chargerait lui-même. C’était vraiment le genre de personne qui prenait plus de tâches que quiconque et les accomplissait sans tambour ni trompette. Je le respectais sincèrement pour ça.
— Oui, très bien.
Avec la réponse de Chitanda, il semblait qu’au moins pour aujourd’hui, c’en était fini.
Les journées étaient longues à ce moment de l’été. Même si on approchait de 18h, il n’y avait aucune trace du ciel nocturne.
Je mis mon livre de poche dans mon sac et me levai.
— Bon, j’y vais.
— D’accord, à plus tard.
Je n’avais pas l’intention de jeter un coup d’œil, mais en quittant la salle de cours, j’aperçus le livre que lisait Chitanda.
Ce n’était peut-être que mon imagination, mais cela ressemblait à un guide d’orientation.
3
Le premier jour des vacances d’été, je me préparai des nouilles froides.
Peut-être à cause des nuages menaçants qui traînaient au-dessus du ciel toute l’après-midi, prêts à lâcher la pluie à tout moment, il faisait plutôt frais à l’approche de midi, en dépit d’un été qui commençait à peine. On ne pouvait pas dire que c’était un jour idéal pour des nouilles froides, mais je ne pouvais pas vraiment changer le menu : elles périmaient aujourd’hui.
Je mélangeai à la louche vinaigre, sauce soja, sucre, huile de sésame et mirin pour improviser une sauce, puis cuisis et rinçai les nouilles. Pour la garniture, je choisis des tomates, du jambon et une omelette fine que j’avais, par mégarde, oubliée sur le feu et laissée un peu brûler. Je coupai la tomate en plusieurs morceaux et le jambon et l’omelette en fines lamelles. Je me fichais pas mal de la présentation, alors j’égouttai les nouilles, les entassai dans une assiette, avant de simplement laisser tomber de la garniture par-dessus. Pour finir, je versai la sauce à la va-vite et ajouta la touche finale : une pointe de moutarde sur le bord de l’assiette.
J’apportai l’assiette de la cuisine au salon et préparai des baguettes et du thé d’orge. Avec ça, les préparatifs se terminèrent. Au moment où je me disposais à apprécier le repas, baguettes en main, le téléphone se mit à sonner.
Je l’ignorai obstinément tandis qu’il continuait d’insister, puis je levai les yeux vers l’horloge accrochée au mur. J’étais prêt à m’indigner qu’on appelle en plein déjeuner, mais il était déjà 14h30. Le soleil s’étant enfin montré dans l’après-midi, j’avais sorti le linge à sécher, ce qui m’avait pris plus de temps que prévu. Je ne pouvais donc pas vraiment reprocher à l’appelant son manque de tact.
Je contemplai fixement les nouilles froides devant moi. Peut-être devais-je me féliciter d’avoir opté pour un plat qui pouvait attendre d’être dégusté.
Je me levai, un peu vacillant, et décrochai le combiné.
— Oui, répondis-je d’une voix dont l’agacement n’avait rien d’injustifié.
— Bonjour, je m’appelle Ibara. Oreki-san est-il chez lui ?
Autant j’avais envie de lui dire qu’il ne l’était pas, autant sa voix me parut tendue. Je ne pus me résoudre à plaisanter.
— Ibara ?
— Oh, Oreki. Dieu merci. C’était quoi, cette voix grave, à l’instant ?
— Je m’apprêtais justement à déjeuner.
— Je vois, désolée. Dans ce cas, ne t’occupe p…
Le fait qu’elle m’appelle signifiait forcément qu’il s’était passé quelque chose. Je n’avais plus qu’à laisser les nouilles froides attendre un peu plus longtemps.
— Ça ne me dérange pas. Qu’y a-t-il ?
— Voilà…
J’eus l’impression d’entendre de l’hésitation à l’autre bout. Elle finit par demander :
— Tu connais des endroits où Chi-chan pourrait aller ?
Je passai le combiné dans l’autre main.
— …Pourquoi me demandes-tu ça ?
Sa réponse fut sèche.
— J’ai appelé tous ceux qui me venaient à l’esprit. Tu es le dernier.
— Je vois.
J’avais envie de lui demander ce qui s’était passé, mais je sentais qu’elle était dos au mur. Les explications attendraient.
— Ma première hypothèse serait l’école.
— Oui.
— Ensuite, la bibliothèque municipale. Il y a l’endroit à côté du collège Kaburaya, comment ça s’appelle déjà ? Tu sais le café où nous sommes allés avec Ôhinata. Il y a aussi le Pineapple Sand, mais il a changé d’adresse.
Je continuai de lui donner des noms au fur et à mesure qu’ils me venaient à l’esprit parmi les lieux où Chitanda pourrait aller. Au bout du compte, pourtant, mon meilleur pari restait la bibliothèque. Même moi, je voyais mal qu’elle aille au café toute seule.
— D’accord, merci. Je n’avais pas pensé à la bibliothèque. Fuku-chan fait des trucs avec le Comité d’organisation au lycée, alors je lui ai demandé de regarder, mais il a dit que ses chaussures n’y sont pas.
— Je vois… Il s’est passé quelque chose ? demandai-je, me rappelant notre conversation précédente. — Ce n’était pas aujourd’hui, le festival des chorales ? Chitanda n’est pas venue ?
— Non, elle n’est pas venue.
Voilà pourquoi elle était si pressée.
— Elle monte sur scène à 18h, donc on a encore du temps, mais on ne la trouve nulle part.
À l’instant où elle dit « 18h », je sentis mes forces me quitter.
— Elle ne se serait pas simplement rendormie ?
— Elle n’est pas comme toi.
— Certes, il m’est arrivé d’être en retard, mais je n’ai jamais raté mon réveil. Enfin, ce n’est pas la question. Ça ne signifie pas simplement qu’il faut retarder un peu les préparatifs ?
Elle répondit avec une irritation nette dans la voix :
— Ce n’est pas ça. Il y a une vieille dame qui dit qu’elle a pris le bus avec Chi-chan depuis Jinde, où elle habite, jusqu’au centre culturel.
Le festival devait donc avoir lieu au centre culturel de la ville. Je pouvais y être en dix minutes à vélo depuis chez moi.
— Donc, elle a disparu après être arrivée au centre culturel. Puisque tu vas jusqu’à m’appeler, moi, j’imagine que vous avez déjà fouillé le bâtiment.
— Plusieurs fois. Elle est introuvable.
Je changeai encore le combiné de main.
— Je dois m’inquiéter ?
— Je ne sais pas. J’ai l’impression qu’elle finira par arriver, mais le chef de la chorale a fini par s’alarmer et m’a demandé d’appeler des gens qui la connaissent.
— Il est peut-être un peu tard pour poser la question, mais qu’est-ce que tu fais là, toi ?
— Je t’ai dit que j’avais participé à une des répétitions ? Je me suis dit que je viendrais prêter main-forte, ne serait-ce qu’une journée.
C’était donc ça.
— Je comprends. Quoi qu’il en soit, elle n’est pas venue ici.
J’avais dit ça pour plaisanter, en espérant détendre un peu Ibara, qui paraissait tendue, mais elle répondit froidement :
— Je ne pensais pas qu’elle était chez toi.
— Je vois.
— …Bon, merci quand même. Je raccroche.
— D’accord.
La ligne se coupa. Je reposai le combiné et me tournai vers mes nouilles froides. Elles avaient un énorme avantage sur des soba normales : je ne risquais pas de me brûler.
Je pouvais les avaler en un rien de temps, si je voulais.
Le Centre culturel de la ville de Kamiyama était un bâtiment de quatre étages, revêtu de carreaux rouges qui évoquaient la brique. Il se divisait en deux espaces, une grande salle et une petite, toutes deux d’allure imposante. J’ignorais d’abord combien de personnes chacune pouvait accueillir, mais d’après le panneau d’information, la grande comptait environ 1 200 places et la petite 400. Au-delà de l’entrée, dans l’atrium en marbre noir, où circulait pas mal de monde, se dressait un panneau portant l’inscription « Festival de chorales d’Ejima ».
Le festival avait apparemment commencé à 14h. Le fait qu’il reste encore quatre heures avant que Chitanda ne monte sur scène témoignait du nombre de chorales participantes. À moins qu’il n’y eût une séance l’après-midi et une autre le soir. Quoi qu’il en soit, rien sur le panneau ne me l’indiquait. Je me rendis au comptoir d’information et m’adressai à l’hôtesse en uniforme bleu clair.
— Euh…
C’était une femme qui, tout en constatant que j’étais un lycéen, conservait une amabilité souriante et polie.
— Oui. Je peux vous aider ?
À cet instant, j’eus une désagréable prise de conscience. J’ignorais le nom de la chorale à laquelle appartenait Chitanda. Je pensais qu’en allant à la salle d’attente du groupe, je pourrais rejoindre Ibara, mais dans ces conditions je n’avais aucun moyen de demander.
— Euh…
L’hôtesse passa de la gaieté à l’embarras.
— Oh, pardon.
Je réfléchis un instant à la façon de formuler ma question.
Ah ! Inutile de m’en faire.
— Pourriez-vous m’indiquer la salle d’attente du groupe qui passe à 18h ?
L’hôtesse me fit un franc sourire, puis fouilla dans des documents qu’elle avait en main.
— À 18h, c’est la Chorale mixte de Kamiyama. Leur salle est la A7, au deuxième étage.
Comme je m’y attendais, un nom très direct. Je la remerciai et me dirigeai vers le deuxième étage.
Je trouvai rapidement ma destination : la salle d’attente A7. À en juger par l’écartement entre ses portes et celles des pièces voisines, l’espace intérieur devait faire une vingtaine de mètres carrés. La porte, d’un blanc cassé presque gris, était en métal. Collée dessus avec un morceau de ruban adhésif, une feuille de papier simple portait l’inscription « Chorale mixte de Kamiyama ». Le métal donnait l’impression que, si l’on frappait, il résonnerait comme un gong. J’évitai donc de toquer et me contentai d’ouvrir.
La personne à l’intérieur me regarda comme si on l’avait arrachée à sa torpeur. C’était Ibara. Quand elle réalisa que c’était moi qui entrais, ses yeux s’écarquillèrent de surprise.
— Salut, dis-je en levant la main en entrant.
Ce faisant, mon pied s’accrocha à un porte-parapluie posé à côté de la porte. Il paraissait instable et, même si je n’avais pas l’impression d’y avoir mis beaucoup de force, il bascula. Le parapluie qu’il contenait roula sur la moquette.
— Oups.
— Mais qu’est-ce que tu fais, enfin ?!
C’était censé faire un effet du style « les valeureux renforts sont arrivés », mais je venais de rater mon entrée. Une vieille dame assise sur une chaise pliante à proximité dit : « Oh là là », et se leva. Ce devait être son parapluie.
— Désolé, dis-je en redressant le support et en remettant le parapluie dedans.
Mes mains s’étaient mouillées. Je sortis un mouchoir de ma poche et les essuyai.
— Non, c’est plutôt à moi de m’excuser.
Elle se contenta de cela en se rasseyant. Elle portait une veste noire et une jupe noire, qui évoquaient une tenue de deuil, et sa manière de se tenir très droite marquait.
La salle d’attente A7 était exactement aussi grande que je l’avais imaginée depuis le couloir, mais sa vacuité surprenante lui donnait un air désert. À part une dizaine de chaises pliantes déployées, il n’y avait, contre la cloison donnant sur le couloir, qu’une seule table, rien de plus. La table servait de dépôt d’effets personnels. Des sacs y étaient alignés. Le long des autres murs, d’autres chaises pliantes, fermées, étaient empilées. Sans doute parce que l’heure de leur prestation était encore lointaine, seules Ibara et la vieille dame se trouvaient dans la pièce. Ibara se leva d’un bond et vint vers moi. Comme si elle me pardonnait le coup du parapluie, la première chose qu’elle dit fut :
— Tu es venu. Merci.
Nous en avions parlé au téléphone, mais je ne pouvais m’empêcher de me sentir de trop. Qui étais-je pour fourrer imprudemment mon nez dans des problèmes sans rapport avec le lycée ? Et pourtant, bon, continuer à démêler des brins de nouilles froides en sachant qu’il se passait tout près quelque chose d’aussi embêtant m’aurait semblé un peu inhumain. Je m’étais donc décidé à venir. Être remercié me laissait cependant un léger malaise. Sans trop savoir pourquoi, j’évitai le regard d’Ibara et promenai les yeux dans la salle.
— On dirait que Chitanda manque toujours à l’appel.
— Oui. Elle n’a pas de portable, non plus…
— Elle devait être ici à quelle heure ? dis-je en jetant un œil à ma montre.
Il était presque 15h30
— 13h
— C’est assez tôt, non ?
— Les représentants des chorales devaient monter sur scène au lancement du concert à 14h. C’est Chi-chan qui devait y aller.
— Il y avait une cérémonie d’ouverture, hein ? Et sa vraie prestation est à 18h. Les autres membres sont arrivés ?
— Tous ceux qui devaient venir l’après-midi sont arrivés à temps. Ils écoutent les autres groupes. Ceux qui nous rejoignent le soir doivent arriver vers 17h.
Si c’était le cas, même si Chitanda ne se pointait pas à dix-sept heures, ça ne devrait pas avoir de conséquence majeure pour l’ensemble. Petit soulagement. Reste que le fait qu’elle ait soudain disparu après être venue au centre, sans prévenir personne, n’était pas une mince affaire.
J’hésitai un peu à lui dire ce que j’avais en tête, mais puisqu’Ibara semblait presque désespérée à cause de l’inquiétude, il fallait poser la question.
— Vous avez vraiment besoin de Chitanda ?
— Hein ?
— Dans une chorale, beaucoup de gens chantent, non ? Bien sûr, ce n’est pas l’idéal, mais l’absence d’une seule personne ne devrait pas poser de vrais problèmes, si ?
Ibara secoua la tête.
— Ça ne marche pas.
— Dans une chorale, beaucoup de gens chantent, non ? Ce n’est certes pas l’idéal, mais l’absence d’une seule personne ne devrait pas poser de vrai problème, si ?
Ibara secoua la tête.
— Ça ne marchera pas.
— Pourquoi pas ? Ses parents viennent ou quelque chose du genre ?
— Ils viendront peut‑être, mais ce n’est pas le problème… Chi-chan a un solo.
Bon sang.
Je levai les yeux au plafond.
Je n’avais aucune idée du genre de morceau qu’ils chantaient, mais celui qui tient le solo est la vedette. Son absence n’était effectivement pas rien. Ibara se faisait sans doute un vrai souci pour la santé de Chitanda, mais le reste de la chorale devait s’angoisser à l’idée de ne même pas pouvoir monter sur scène.
Pour dissiper l’atmosphère plombée, je tentai une question.
— Quelles autres informations as-tu sur l’endroit où elle pourrait être ?
Ibara sortit un petit carnet qui tenait dans la paume de la main. Elle en feuilleta les pages en répondant.
— Juumonji-san m’a dit qu’elle n’était pas passée chez elle. En dehors du lycée, elle m’a parlé du parc du Château et de la librairie Kobundo. Irisu-senpai a mentionné une boutique de vêtements appelée Houki-ya et le sanctuaire Arekusu.
Je me grattai la tête.
— Je ne sais pas pour Houki-ya, mais le reste est vraiment loin. Si elle est venue ici en bus, elle a dû marcher. Tous ces endroits sont beaucoup trop loin à pied.
— Elle pourrait le faire si elle le voulait vraiment, mais je ne vois pas pourquoi elle le ferait.
— La gare est assez proche à pied. Tu veux dire qu’elle a pu prendre un autre bus à la gare routière non loin de la gare ?
— Mais est-ce qu’elle ferait ça ?
Je ne la voyais pas faire ça… en temps normal, du moins. Une question de fond restait en suspens.
— Dis, tu crois que Chitanda est partie quelque part de son plein gré ? Ou bien, et je déteste l’envisager, tu penses qu’elle s’est retrouvée mêlée à un incident ?
— Ne dis pas des choses pareilles…
Sa voix devint fébrile.
— Je ne peux pas répondre à ça. Je n’ai aucun moyen de le savoir.
Rien d’étonnant.
Je continuai de me gratter la tête. La poignée tourna avec un cliquetis métallique, et la porte s’ouvrit juste après. Ibara et moi nous tournâmes vers l’entrée, mais ce n’était pas Chitanda qui se tenait là. Une femme d’une quarantaine d’années entra à la place. Elle portait une veste beige et, dans ses cheveux, un ornement étincelant, en gemme, ou peut‑être en verre finement travaillé. Elle devait faire partie de la chorale.
— Danbayashi-san, appela Ibara.
La femme nommée Danbayashi, le visage fermé, s’avança vers nous et posa sa question.
— Alors ? Elle est là ?
— Non.
— Je vois. Ce n’est pas bon signe.
Le front plissé, elle marmonna cela, puis, comme si elle ne me remarquait que maintenant, elle poursuivit en s’adressant à Ibara.
— Et lui, c’est… ?
— Ah, c’est Oreki-kun. On est dans le même club. Il est venu aider à chercher.
Qu’elle m’appelle « Oreki-kun » ne me rendait pas le moins du monde plus à l’aise. Tandis que je pensais cela, Ibara tourna la tête vers moi.
— Je peux supposer que c’est bien pour ça que tu es venu, hein ?
Même si c’était le début des vacances d’été, je n’étais évidemment pas venu pour m’amuser. J’acquiesçai, et Danbayashi-san me posa une question, sans prévenir.
— Est-ce que tu saurais quelque chose, par hasard ?
Pris de court, je répondis :
— Non, pas pour l’instant.
Elle poussa un profond soupir, presque comme pour l’effet.
— Je vois…
Son expression comme sa voix se remirent à suinter l’irritation, tandis qu’elle poursuivait.
— Je voyais bien que la pression la travaillait, mais de là à ne même pas se présenter aujourd’hui… Franchement, c’est incroyable.
— Et si elle était simplement en train de remettre ses idées en place ?
— Dans ce cas, elle aurait dû prévenir quelqu’un. Quelle que soit sa nervosité, disparaître sans rien dire, c’est tout bonnement irresponsable.
Étant donné que leur prestation était prévue à 18h, je me disais qu’elle en faisait peut‑être un peu trop. En même temps, que la soliste soit introuvable avait de quoi la mettre sens dessus dessous.
Je ne pouvais toutefois pas adhérer franchement à sa thèse d’une disparition due à la pression. Ce n’est pas que je la croyais imperméable au trac. Chaque fois qu’elle se retrouvait à parler à la radio du lycée, elle finissait tétanisée. Même ainsi, elle accomplissait toujours ce qu’il fallait. Surtout dans une situation pareille, j’avais du mal à imaginer qu’elle ne sache pas gérer le stress. Si, en réalité, son absence n’était pas de son fait, la raison devait être sans rapport avec la pression de ce solo.
— Je suppose qu’il faudrait appeler chez elle, tout compte fait.
Murmura Danbayashi-san, la main sur les lèvres. À cet instant, la dame âgée assise non loin sur une chaise pliante prit la parole.
— Ne vous inquiétez pas. Je pense qu’elle viendra en temps voulu.
— Je comprends bien, Yokote-san, mais je ne peux pas m’empêcher d’être anxieuse.
Même si Danbayashi-san perdait visiblement patience, la dénommée Yokote ne perdit rien de sa douceur.
— Il arrive bien des choses à la jeunesse, des choses heureuses, souvent. Accordez-lui encore une heure sans lui en vouloir.
— Encore ça… Vous n’avez pas déjà dit la même chose tout à l’heure ?
— Eh bien, j’imagine que oui.
Yokote-san demeura parfaitement calme, si bien que, peut‑être gênée de se voir elle‑même si agitée, Danbayashi-san détourna le regard.
— …C’est vrai, il nous reste du temps. Très bien. On va attendre encore un peu.
Elle quitta aussitôt la salle d’attente après avoir dit cela, sans même nous regarder, Ibara ni moi. En entendant la porte se refermer d’un coup sec, je posai une question, encore un peu interloqué.
— Alors, c’était qui ?
— Ici, Danbayashi-san. C’est la… comment dire ? La responsable de la chorale ?
— La manager quoi ?
— Pas exactement. Elle ne chante pas ou ne préside pas le groupe. Disons qu’elle est en charge de la coordination.
Je crois saisir le genre. On croise parfois des gens comme ça.
— Elle parlait de « tout à l’heure ». Elle est toujours comme ça ?
Ibara fit la moue et répondit :
— Oui, toujours.
Je jetai un coup d’œil à Yokote-san. Si tous les autres membres étaient partis vers la salle, elle devait avoir une raison de rester ici, seule sur sa chaise pliante. Une autre idée me traversa, et je décidai de demander.
— Dis, Ibara, tu as dit qu’il y avait une dame qui avait pris le bus de Jinde avec Chitanda, non ? C’était elle ?
— Oui : Yokote-san.
Exactement ce que je pensais. Même si rien ne le garantissait, Jinde étant un grand quartier, il y avait de fortes chances que Yokote-san habite près de chez Chitanda. Elles se connaissaient peut‑être même d’avant le festival. Qu’elle ait pris sa défense devant Danbayashi-san renforçait encore cette hypothèse.
Peut‑être incapable de rester en place, Ibara se retourna.
— Je vais refaire le tour du bâtiment.
— Je le ferai aussi dans un petit moment.
— Merci.
Elle s’éloigna en hâte, et nous laissa tous les deux, Yokote-san et moi, seuls dans la pièce.
Comme Chitanda avait disparu juste après être arrivée au centre culturel, la femme à côté de moi était probablement la dernière à l’avoir vue. Chercher Chitanda à pied, c’était bien beau, mais en l’état, on ne pouvait même pas deviner où elle avait pu aller. Autant apprendre de Yokote-san tout ce que je pouvais.
— Hum, excusez-moi, dis-je.
Elle posa les mains sur ses genoux et inclina légèrement la tête, intriguée.
— Oui ?
— On m’a dit que vous êtes venue jusqu’ici en bus avec Chitanda… -san. J’essaie de trouver des pistes pour la retrouver. Accepteriez-vous de me dire ce que vous auriez remarqué ?
— Oh, mais tu es…
Sans répondre à ma question, elle fixa mon visage puis sourit soudain.
— Je me disais bien que je t’avais déjà vu quelque part ! Tu étais le jeune homme qui tenait le parapluie de demoiselle Chitanda lors de la procession des Poupées vivantes de cette année. Tu as été admirable !
Oui, c’était bien arrivé. Puisqu’elle habitait Jinde, il était normal qu’elle ait vu la fête. Qu’elle reconnaisse mon visage ne pouvait que me servir.
— Merci beaucoup. Alors ? Comment se comportait Chitanda-san ?
Alors que je répondais un peu précipitamment, Yokote-san laissa échapper un « Voyons voir… ». Puis elle se mit à parler, petit à petit.
— J’étais seule à l’arrêt de bus de Jinde. Chitanda-san a déposé la jeune demoiselle en voiture, puis a baissé la vitre pour nous adresser ses encouragements.
« Chitanda-san » devait désigner le père ou la mère de Chitanda. Pour l’instant, cela n’importait pas.
— La jeune demoiselle et moi avons échangé des salutations. Ensuite, nous sommes restées toutes les deux sous nos parapluies en attendant le bus.
Ce qui retint mon attention, c’est que Chitanda avait été amenée en voiture jusqu’à l’arrêt. Elle n’aurait pas pu aller jusqu’au centre culturel comme ça ? Eh bien, sans doute que l’arrêt était plus proche que le centre, et le « Chitanda-san » en question avait autre chose à faire.
Si je comptais la chercher, il restait une chose essentielle que je n’avais pas encore demandée.
— Vous souvenez-vous de ce que portait Chitanda…-san ?
Encore une fois, Yokote-san marmonna :
— Voyons voir…
— Elle portait sa tenue de scène : une chemise blanche avec une jupe noire. Ses chaussures étaient noires aussi, et ses chaussettes blanches. Elle avait aussi son sac couleur crème — oh, et son parapluie était d’un carmin éclatant.
Un choix inhabituel, pensai-je.
Si c’était la tenue de scène, je ne voyais pas ce que venait faire la veste beige que portait tout à l’heure Danbayashi-san. Elle se changerait sans doute avant de monter sur scène.
Quoi qu’il en soit, à part ce qu’elle portait à la main, Chitanda était entièrement en noir et blanc. La chercher à l’intérieur du centre culturel serait difficile, mais dehors, son accoutrement se faisait remarquer.
— Vous avez donc pris le bus toutes les deux ?
— C’est exact, rien que nous deux.
— C’était quel bus ?
— Celui de 13h, pile.
— Il est arrivé ici à quelle heure ?
— Vers 13h30
Chitanda était censée arriver ici à 13h30, elle avait donc pris le bus juste à temps pour ne pas être en retard. Plus tôt, cela lui aurait probablement mangé son déjeuner, et elle n’avait aucune raison d’arriver avant. J’applaudis son sens de l’efficacité.
— Chitanda est descendue à l’arrêt du centre culturel aussi, c’est ça ?
— Oui.
Yokote-san acquiesça, puis ajouta :
— Nous sommes entrées toutes les deux dans cette salle d’attente, mais avant que je m’en rende compte, elle n’était plus là.
Bien que la personne accompagnant Yokote-san se fût volatilisée sous ses yeux, elle donnait l’impression d’attendre paisiblement le retour de Chitanda.
D’où lui venait une telle force d’âme, pour ne laisser paraître aucune agitation dans une situation aussi étrange ?
— Auriez-vous la moindre idée de l’endroit où Chitanda aurait pu aller ?
À cette dernière question, Yokote-san me rendit un sourire empreint de sérénité.
— Je suis sûre qu’elle prend simplement l’air pour calmer ses nerfs. Il n’y a aucune raison de s’inquiéter.
4
En quittant la salle d’attente, j’entendis une certaine agitation venir du hall d’entrée, au loin. C’était l’espace juste avant le couloir, là où Ibara était repartie vérifier. J’étais venu fouiller le bâtiment de fond en comble pour la retrouver, mais il ne restait plus beaucoup de temps. Ibara me vit planté devant la salle d’attente et fronça légèrement les sourcils.
— Tu es encore là ?
Sans me laisser le temps de répondre, elle enchaîna :
— Enfin, c’est parfait. Fuku-chan vient d’appeler pour dire qu’il quittait le lycée et demandait s’il pouvait faire quelque chose. Je lui ai dit que j’allais te demander, puis le rappeler.
La proposition tombait à pic. Satoshi avait la tête sur les épaules. Je pouvais lui confier une collecte d’informations.
— Voyons voir…
Nous avions déjà évoqué la bibliothèque et les jardins du Château. Je pouvais lui demander d’aller vérifier ces deux endroits. Honnêtement, toutefois, ça me paraissait un pari aux chances bien maigres. Je consultai ma montre : un peu avant 16 h. La pression n’allait pas tarder à se faire sentir. Je ne pouvais pas me permettre de gaspiller une mobilité aussi précieuse pour un coup pareil.
Quelque chose me trottait dans un coin de la tête. Je n’arrivais pas encore à mettre cette idée en phrases, mais plutôt que de lui faire arpenter la ville de Kamiyama pour parier sur un coup aux chances fines comme du papier, pousser ce fil-là pouvait, peut-être, payer.
— Qu’il aille à la gare.
La voix d’Ibara avait quelque chose d’hystérique.
— Et tu veux qu’il y fasse quoi ?
Rien de particulier : je ne comptais pas l’envoyer en voyage.
— Plus que la gare, je veux qu’il aille à la gare routière attenante. Qu’il prenne un plan des lignes et les horaires, et qu’il me les apporte ici.
Ibara entrouvrit la bouche comme pour dire quelque chose. Elle voulait savoir pourquoi, sans aucun doute, mais son expression se figea comme si elle s’était ravisée, et elle ravala ses mots.
— Un plan et des horaires. D’accord, fit-elle en hochant la tête. — Comment il te les remettra ?
— Je l’attendrai à l’entrée. C’est bondé, mais ça ira.
— Très bien.
Tout en parlant, elle sortit son téléphone portable. Satoshi décrocha au bout de quelques secondes, et Ibara transmit ma demande.
L’appel terminé, Ibara me parla à nouveau, le téléphone encore en main.
— Il a dit qu’il sera là dans quinze minutes.
Même en venant directement du lycée Kamiyama, il lui faudrait sans doute plus de quinze minutes. Et il ne venait pas directement : il devait s’arrêter à la gare pour moi. Il n’y avait aucune chance qu’il arrive à l’heure. C’était sans doute sa façon de dire à quel point il allait se hâter, mais je me serais senti mal s’il lui arrivait un accident par ma faute.
— Tu peux lui envoyer un message pour lui dire de rester prudent ?
— Oui, bonne idée.
— Et toi, tu fais quoi maintenant ?
— Je n’en étais qu’à la moitié de ma ronde quand je suis revenue, alors je vais finir d’examiner le bâtiment. Si je ne la trouve pas, j’irai aussi voir dans le parc voisin. Ne t’occupe pas de moi, fais ce que tu as à faire.
Je n’avais pas d’autre choix. Après tout, je n’avais pas de portable. Impossible de coordonner nos efforts.
— D’accord. À plus tard, alors.
Je descendis au premier étage, laissant Ibara rédiger son message.
Le festival de chorales d’Ejima avait beau avoir commencé à 14h, le hall d’entrée était encore bondé. Comme une foule de chorales participaient, c’étaient sans doute des spectateurs arrivant juste à temps pour voir leurs amis chanter. Ce qui voulait dire que de nouveaux arrivants ne cessaient d’affluer, n’est-ce pas ?
Debout au milieu du sol en marbre noir du hall d’entrée, je balayai les alentours du regard pour vérifier que Chitanda ne s’y trouvait pas.
Elle était censée porter une chemise blanche et une jupe noire. Il y avait bien des gens habillés ainsi, mais aucun ne ressemblait même de loin à Chitanda. Si elle avait été là, elle serait sans doute retournée d’elle-même à la salle d’attente, sans que j’aie à m’en faire.
Je ne l’avais pas remarqué auparavant, mais des brochures sur l’évènement étaient empilées sur le comptoir d’accueil. J’en pris une pour tuer le temps en attendant Satoshi. Je me postai dans l’entrée, à l’endroit le plus visible, devant le grand panneau « Festival de chorales d’Ejima », puis j’ouvris la brochure.
La brochure, couleur crème, était imprimée sur papier couché. L’heure de début était indiquée clairement à 14h, mais nulle mention de l’heure de fin. C’était peut-être pour pouvoir rallonger ou écourter en cas d’imprévu. Ou bien il y avait une autre raison. Je me dis que ce ne serait pas pratique pour les invités pour planifier leur dîner.
Le texte présentant les chorales participantes était minuscule. La majeure partie des pages était consacrée aux paroles des pièces de Sandô Ejima. Je n’avais entendu parler de Sandô Ejima que lorsque Satoshi l’avait mentionné pour la première fois, mais il semblait avoir vécu il y a longtemps. Le vocabulaire paraissait archaïque. La brochure indiquait quel groupe chantait quel morceau. Je cherchai celui du groupe de Chitanda, le Chorale mixte de Kamiyama.
— C’est donc celui-là.
C’était un morceau intitulé « Clair de lune sur la Liberté ».
Je me demandai si personne ne lui avait fait remarquer que ça sonnait comme la célèbre composition de Rentarô Taki.[2]
N’ayant rien de mieux à faire, je me mis à lire les paroles.
Clair de lune sur la Liberté
Quelle voix exquise, celle de l’oiseau en cage !
Bien que je médite la vertu de la liberté,
Nulle forme de ce monde éphémère ne saurait atteindre l’éternité.
Ah… une fois encore, je prie.
Moi aussi, j’aspire
À vivre sous les cieux sans entraves.
Je te rends à la liberté, ô oiseau captif.
Qu’il est gracieux, le poisson dans son bassin !
Bien que je médite la vertu de la liberté,
Nulle forme de ce monde éphémère ne saurait atteindre l’éternité.
Ah… une fois encore, je prie.
Moi aussi, j’aspire
À mourir dans les mers sans limites.
Je te rends à la liberté, ô poisson captif.
— …Je ne suis pas certain de comprendre.
Je n’avais, hélas, pas le moindre grain de sens poétique. Quoi que je pense de l’œuvre, je devais au moins garder en tête le genre de chanson qu’ils allaient chanter. Ils semblaient interpréter un autre morceau encore, mais à part le titre je n’en trouvai rien, peu importait : c’était une chanson pop, tellement célèbre que même moi je la connaissais. Ça parlait de vivre tous en harmonie, quelque chose dans ce goût-là.
Je roulai la brochure en tube dans ma main droite et me mis à en marteler la paume gauche. Tout en produisant un rythme creux et régulier, mon regard se perdit sans y penser vers le petit espace devant l’entrée.
À travers les portes vitrées, on voyait que les nuages avaient pratiquement disparu. Un soleil violent tapait d’en haut. Une vieille dame, une ombrelle à la main, entra en s’essuyant la sueur, puis sourit tout à coup.
Je me demandai ce qui pouvait bien provoquer ça, puis compris qu’elle devait simplement se réjouir d’une bouffée d’air climatisé. D’après ce que je voyais, la climatisation de l’entrée n’était pas très efficace : l’air devait descendre depuis le troisième étage jusqu’au seuil. Même d’ici, la plupart de l’espace semblait à peine rafraîchi. C’était toujours mieux qu’être dehors, cela dit.
— Hm ?
Je remarquai soudain quelque chose d’intéressant chez cette vieille dame.
Elle portait une jupe noire et une chemise blanche, avec un petit sac en bandoulière par-dessus une veste bleu foncé. Sa tenue correspondant à celle de Chitanda, j’en conclus que cette femme n’était pas une invitée, mais une choriste. Je n’avais aucune certitude, mais la chose m’intrigua étrangement.
Une jupe, une chemise, une veste, un sac en bandoulière, une ombrelle. La climatisation, et un sourire.
— Oh.
— C’est vrai.
— Une ombrelle.
Dans le sas d’entrée du centre culturel, plusieurs porte-parapluies étaient alignés. Il y en avait aussi le long du mur du hall, l’entrée seule ne pouvant sans doute pas suffire à accueillir les parapluies et ombrelles de 1 600 personnes. La vieille dame, pourtant, avait gardé son ombrelle en main en gravissant l’escalier.
Une idée me traversa brusquement et je me dirigeai vers le comptoir d’accueil. Derrière, se tenait la même employée aimable que tout à l’heure.
— Vous cherchez quelque chose ? me demanda-t-elle.
— Ma question va vous paraître étrange.
— Je vous écoute. Je vais vous aider du mieux que je peux.
À me voir, on voyait bien que je n’étais qu’un lycéen. Elle n’avait pas besoin d’être si polie. Quel métier difficile, pensai-je.
— Les choristes n’ont pas le droit d’utiliser les porte-parapluies à l’entrée ?
La question était indéniablement bizarre, mais la préposée répondit sans la moindre hésitation :
— C’est exact. Afin de laisser autant de place que possible aux invités, nous leur demandons d’utiliser les porte-parapluies prévus dans les salles d’attente.
— D’accord. Merci beaucoup.
— Avec plaisir. Si vous avez d’autres questions, n’hésitez pas.
Après une réponse aussi impeccable de politesse, je me sentis vaguement coupable et quittai le comptoir. Avec ça, je comprenais pourquoi la vieille dame n’avait pas laissé son ombrelle à l’entrée.
— …
Ainsi, je me rapprochais un peu de l’endroit où Chitanda avait pu aller. Au moins, ce n’était pas là…
Je regagnai le panneau « Festival de chorales d’Ejima », décidé à y réfléchir encore un peu. Mais, en chemin, une voix m’interpella, coupant court à mon retour.
— Je ne te demanderai pas de regarder en l’air, mais tu pourrais au moins regarder devant toi, Houtarou !
À l’endroit où je me tenais à l’instant se trouvait Satoshi, ruisselant littéralement de sueur.
— Salut.
Tout en disant ça, je baissai les yeux sur ma montre. Il était 16 h 14. Cela faisait bel et bien quinze minutes depuis qu’il avait parlé à Ibara. Et on lui avait pourtant dit de ne pas jouer les casse-cou en restant prudent sur le chemin.
— Tu as fait vite.
— Tu crois ? Enfin, voilà ta commande.
Les horaires de bus et le plan des lignes, imprimés sur papier glacé, étaient pliés dans ses mains.
— Désolé de t’avoir fait faire ça.
— Pas de souci, ce n’était qu’une formalité.
Puis son expression devint sérieuse.
— Mayaka m’a mis au courant. Elle a dit que Chitanda avait disparu ?
— On dirait bien.
— Elle n’était pas au lycée. En tout cas, ses chaussures n’étaient pas dans le vestibule. N’empêche, c’est embêtant.
— Ouais.
Je répondis sans enthousiasme, plongé dans la lecture des horaires.
— Chitanda-san est partie quelque part en ville sans portable sur elle. Je vois bien deux ou trois endroits où elle pourrait aller, mais on n’a pas le temps de les vérifier un par un. Houtarou, cette fois l’échelle est un peu trop grande, j’ai l’impression d’avoir les mains liées.
Je n’avais pas assez d’éléments pour exploiter complètement les horaires qu’il m’avait apportés. Comme prévu, le nombre de bus passant par Jinde était faible, et il n’y en avait apparemment qu’un vers 13 h. Je hochai la tête une fois, puis repliai encore une fois le tableau des horaires. Satoshi s’essuya d’un revers de main la sueur qui lui coulait du visage, puis reprit :
— Je suis vraiment désolé, mais j’ai quelque chose à régler, il va falloir que je parte bientôt. Mais allons, c’est de Chitanda qu’on parle. Je ne pense pas qu’il y ait de quoi s’inquiéter… N’est-ce pas, Houtarou ? Attends, tu viens de comprendre quelque chose sur l’endroit où elle pourrait être ?
— Quelque chose comme ça.
À ces mots, les yeux de Satoshi s’arrondirent. Il ne s’attendait sans doute pas à m’entendre dire ça.
— Qu… attends, quoi ?! Tu sais vraiment où elle est en ce moment ?
— Je ne dirais pas la vérité si je prétendais avoir la réponse exacte… mais j’ai une idée. Au moins une piste.
Si j’ai raison, cela dit, le vrai problème sera ce qui se passera après l’avoir trouvée.
Je regardai ma montre. Il restait une heure quarante avant son solo. Ce que disait Satoshi n’était pas dénué de fondement.
Trouver la Chitanda disparue en fouillant chaque recoin de la ville de Kamiyama prendrait plus d’une semaine. Puisqu’une recherche exhaustive ne servirait à rien, il fallait adopter une méthode efficace, qui minimise le temps et l’énergie dépensés. Une méthode probablement plus simple que ce que Satoshi imaginait. Et pourtant…
— Alors, qu’est-ce que tu vas faire ?
Il me posa la question en face, ce qui rendait la réponse difficile. Je n’étais pas du genre à me soucier outre mesure du regard des autres, mais si je lâchais avec assurance un « Voilà ce qu’on doit faire » avant d’en être certain, même moi j’aurais un peu honte si le plan ne marchait pas.
— Eh bien, je n’en suis pas encore sûr…
Je répondis en tentant piteusement d’esquiver sa question, puis essayai de changer de sujet de force avec une question à point nommé que je voulais de toute façon poser.
— Au fait, Sandô Ejima était-il vraiment si célèbre, au point d’être appelé l’un des Quatre je-ne-sais-quoi Rois Célestes ?
Satoshi devait très bien se douter que j’essayais d’éloigner la conversation de Chitanda, mais il répondit comme si cela ne le dérangeait pas.
— J’ai peut-être un peu exagéré, mais même en tenant compte de mon amour des cultures locales dans la façon dont je les ai décrits, le fait que Hakushû, Ujô et consorts étaient inégalés n’en restait pas moins vrai, à mon avis.
— Donc dire que c’est une exagération… est une exagération en soi ?
Satoshi haussa silencieusement les épaules. J’ouvris le livret que j’avais pris tout à l’heure à l’accueil.
— On dirait que Chitanda va chanter « Clair de lune sur la Liberté ».
— Ah oui ?
Satoshi jeta un rapide coup d’œil aux paroles et hocha la tête avec une expression curieusement satisfaite.
— C’est ça. Je n’y connais pas grand-chose, mais ça, c’est du Sandô Ejima classique.
— Ah bon ? Qu’est-ce qui en fait du « Ejima classique » ?
— Si je devais le dire, c’est que c’est excessivement moralisateur.
Je vois, moralisateur. Sans m’en rendre compte, j’acquiesçai avec vigueur. C’était réellement cathartique d’avoir trouvé le mot parfait pour décrire ce que j’avais pensé en le lisant au départ.
— La piété filiale, les efforts, l’honnêteté, ses œuvres étaient toujours consacrées à louer pieusement ce genre de valeurs. Lui-même était à l’origine moine, et j’ai lu dans un livre un jour que sa vie monastique pouvait être à l’origine de ce ton moralisateur. C’est peut-être pour ça qu’il était si important, du moins pour ceux qui le connaissaient.
— Et maintenant, on a même un festival qui porte son nom.
Il me sourit en retour, avec dans l’expression une pointe de cynisme.
— Les chorales ont généralement des prestations régulières. C’est ce genre de groupe. Tant qu’à organiser un événement, autant y accoler un nom qui sonne bien. Je peux comprendre l’idée.
Je ne pouvais pas m’y reconnaître personnellement, mais si j’imaginais que c’était Satoshi à la place, je comprenais parfaitement.
Satoshi baissa les yeux sur sa montre. Il fronça légèrement les sourcils.
— Il faut que j’y aille. J’te jure… Je me suis embarqué dans un truc vraiment agaçant.
Il voulait vraiment m’aider malgré ses affaires. C’était évident à entendre.
— Ne t’en fais pas. Alors, qu’est-ce que tu dois faire ?
— Voilà, c’est que…
Il n’avait visiblement pas beaucoup de temps, mais il se pencha quand même pour se plaindre. Il devait avoir vraiment envie de se délester et de vider son sac.
— Mon cousin et sa femme passent. Le neveu est une vraie plaie.
— Le gamin de ton cousin, c’est aussi ton neveu ?
— On dit petit-cousin je crois, mais je le considère comme un neveu. Il adore le shôgi, alors il va me harceler pour que je joue avec lui.
Je n’aurais jamais pensé que Satoshi ne savait pas jouer au shôgi, surtout lui qui essayait toujours tout. Ah, non, ce n’est pas vrai du tout. En fait, il était très bon au shôgi, si je me souvenais bien. Une nuit, lors d’un voyage d’études au collège, il joua contre un camarade qui se vantait d’avoir fini troisième à un tournoi municipal et il avait gagné.
— Qu’est-ce qui te dérange, alors, à jouer avec lui ?
— Il pleure dès que je gagne, et il ne veut pas arrêter tant que ce n’est pas lui qui gagne. Il peut même sauter le dîner pour ça.
— C’est quand même agaçant.
Satoshi secoua la tête.
— Ce n’est pas tellement ça qui me gêne. Il me suffit de le laisser gagner.
Je l’avais connu au collège. Je connaissais le côté de lui qui irait jusqu’au bout pour la victoire. Il exploiterait les failles du règlement ou laisserait une partie devenir lente et ennuyeuse du moment que cela le conduisait à la victoire. Cela dit, je connaissais aussi le côté de lui capable d’aller contre ses propres principes, de renier une part de lui-même en un battement de cœur.
— Alors où est le problème ?
— Si je ne dis pas « j’abandonne », il me traite de lâche et pousse des hurlements à réveiller les morts.
Au shôgi, la défaite est actée lorsqu’il devient impossible de sauver le roi. Cependant, il est d’usage d’abandonner avant que cette issue ne soit formellement atteinte. À ma connaissance, on annonce généralement sa reddition en disant simplement : « J’abandonne. »
— Comme je joue juste pour lui faire plaisir, je me laisse mettre échec et mat. Mais il ne se contente pas de gagner. Il attend que je dise quelque chose. Pourtant, un échec et mat, ça se passe de commentaires.
— Tu détestes à ce point dire « j’abandonne » ?
Le visage de Satoshi se teinta d’une légère douleur.
— Je me surprends toujours à penser : « Si tu veux m’entendre le dire, bats-moi vraiment. » Je suis incapable de prononcer des mots auxquels je ne crois pas. Au fond, ce n’est pas la situation qui me dérange, c’est le fait de devoir l’admettre à voix haute. Et il n’a pas complètement tort… je pourrais simplement le dire pour lui faire plaisir. Mais… je ne sais pas. J’imagine que ça veut juste dire que je manque encore de maturité.
Ce n’était pas le genre de conversation à avoir alors que notre temps restant s’épuisait à chaque instant, mais je ne pus m’empêcher de sourire avec amertume.
— Je comprends très bien. Il y a quelque temps, au mariage d’un parent, je…
C’était un mariage de style chrétien. J’étais entré dans l’église en uniforme à col raide et j’avais écouté le sermon du past…
Hmm…
Je commençai soudainement à sentir quelque chose sur le bout de la langue. Je n’arrivais pas vraiment à le formuler, mais au moment même où j’allais mettre le doigt dessus, l’idée vint avant de s’effacer aussitôt, comme si une vague la ramenait au large.
Qu’est-ce que c’était, au juste ? Quel était le lien, entre une partie de shôgi et une cérémonie de mariage, pour me revenir à l’esprit avec autant de netteté ?
— C’est pour ça que je dois y aller, Houtarou.
Sa voix me ramena à moi.
— Hm ? Oui, d’accord.
— Je te demande de retrouver Chitanda. Je suis vraiment désolé de ne pas pouvoir t’aider dans un moment pareil.
— Ce n’est rien.
Comme je rassemblais encore mes idées, j’ajoutai sur un coup de tête :
— Laisse-moi gérer.
Les yeux de Satoshi s’agrandirent et un petit sourire se dessina sur ses lèvres.
— D’accord. Je te laisse faire. De toute façon, le seul capable de retrouver Chitanda quand elle disparaît comme ça, c’est probablement toi.
5
Je revins dans la salle A7 au deuxième étage, mais Ibara n’était nulle part. Elle devait fouiller les alentours comme elle avait dit qu’elle le ferait tout à l’heure.
Une chaise pliante était installée au centre de la pièce d’une vingtaine de mètres carrés, et Yokote-san était la seule assise. Danbayashi-san était là aussi, près de la fenêtre et, à coup sûr, elle me lança un regard noir quand j’entrai. Mais dès que je tournai les yeux vers elle, ses épaules se détendirent comme déçues.
— Je croyais que c’était la jeune fille.
Je baissai un peu la tête, à moitié en guise de salut, à moitié pour m’excuser de ne pas être Chitanda, mais Danbayashi-san ne m’accorda pas un regard de plus. Elle se tourna aussitôt pour recommencer à se disputer avec Yokote-san.
— Eh bien alors, Yokote-san. Une heure s’est écoulée. Nous appelons chez elle, maintenant. Elle n’arrivera peut-être plus à temps, mais si nous n’envisageons même pas de faire chanter le solo par quelqu’un d’autre, nous n’avons pas d’autre option.
Depuis un moment déjà, le ton de Danbayashi-san trahissait une certaine amertume envers la « jeunesse d’aujourd’hui ». En laissant de côté cette irritation, ses yeux exorbités la faisaient presque ressembler à un poisson. Mais on ne pouvait guère lui en vouloir : elle luttait contre la montre.
Comme à son habitude, Yokote-san resta calme et répondit, imperturbable :
— Je vois, mais je suis sûr qu’elle va arriver d’une seconde à l’autre. Et si on lui donnait encore une heure ?
— Encore ça ? Écoutez, ce n’est pas le moment de prendre les choses à la légère. Yokote-san, je vais appeler chez elle maintenant, alors je vous prie de bien vouloir me donner le numéro de chez elle.
Je vois. Je ne comprenais pas pourquoi elle cherchait l’aval de Yokote-san pour contacter Chitanda, mais on dirait qu’elle ne connaissait pas le numéro. Le patronyme Chitanda n’était pas exactement courant, donc ça ne paraissait pas si difficile à trouver dans l’annuaire, cependant…
Une minute.
Si Danbayashi-san visait son numéro, ça voulait dire que j’allais moi aussi entrer dans sa ligne de mire, non ? Au moment où je pensais ça et m’apprêtais à me retourner, il était déjà bien trop tard. Danbayashi-san pivota vers moi et se mit à marcher d’un pas vif, de plus en plus près, son visage effrayant plissé au front.
— Toi ! Tu es le camarade de classe de cette fille, pas vrai ?
Pour l’instant, j’allais juste la corriger.
— Je ne suis pas dans la même classe.
— Et alors ?!
— Eh bien, euh…
Je supposai que personne, en effet, n’en avait rien à faire.
— Alors tu dois connaître son numéro de téléphone, non ?!
Là, j’étais coincé. Bien sûr, j’avais récupéré leurs numéros à chacun au cas où nous aurions besoin de nous contacter pour le club, mais, sans surprise, je ne les avais pas appris par cœur. Je n’avais rien à cacher, donc je lui dis la vérité.
— J’ai les numéros, mais il faudrait que je rentre chez moi pour les prendre.
— Tu n’as pas de portable ?
— Non.
Danbayashi-san répondit d’une voix aiguë.
— C’est une blague ?!
Mais je ne plaisantais pas. Il valait mieux que je dise quelque chose avant qu’elle ne s’énerve trop. Je n’avais pas le temps de débattre avec elle, je pris donc mon air le plus sérieux. J’arrivais à en faire un très convaincant si je m’en donnais la peine.
— En fait, je sais où est Chitanda : elle a mal au ventre parce qu’elle est très nerveuse, alors elle se repose.
La mâchoire de Danbayashi-san se décrocha. Je m’attendais à ce qu’elle soit surprise d’entendre des nouvelles de Chitanda, d’autant plus que ça sortait de nulle part.
— Elle viendra même si vous cessez de la chercher, mais je comprends : vous avez peur qu’elle n’arrive pas à temps. Ne vous inquiétez pas, je vais aller la chercher tout de suite.
À bien y réfléchir, prétendre que j’avais été en contact avec elle, alors que je n’avais même pas de téléphone portable, tenait au mieux de la fable, mais Danbayashi-san ne sembla pas douter. Au contraire, elle parut soulagée. Sn expression sévère se défit presque aussitôt. Elle répondit d’un ton curieusement sec :
— Je vois. Eh bien, je te laisse gérer.
Puis elle se tourna pour quitter la salle d’attente. Peut-être avait-elle un peu honte d’avoir perdu son sang-froid quelques minutes plus tôt.
Qu’elle parte sans discuter m’arrangeait, mais il y avait encore quelque chose que je voulais lui demander avant de sortir. Je l’interpellai au moment où sa main touchait la poignée de la porte.
— Euh…
— Pardon ? fit-elle en se retournant, surprise. Tu me parlais ? Il y a autre chose ?
— Ce n’est pas très important, mais…
En parlant, je sortis le programme récupéré à l’accueil et pointai les paroles de la chanson que Chitanda devait interpréter, « Clair de lune sur la Liberté ».
— Quelle partie Chitanda va-t-elle chanter ?
Le front de Danbayashi-san se durcit de nouveau.
— Hein ? Pourquoi veux-tu savoir ça ?
Je pensais qu’en demandant l’air de rien elle me répondrait tout simplement, mais au lieu de cela, elle se mit sur la défensive et me renvoya la question.
— Voyez-vous… dis-je lentement, pour avoir le temps de trouver un prétexte. — Je voudrais la prendre en photo pendant son solo pour les archives du club. Il faudrait que je cale bien le moment. J’allais demander directement à Chitanda, mais on dirait que je n’en aurai peut-être pas l’occasion.
Est-ce que ça sonnait trop forcé ?
— Ah, c’est pour ça ? Euh, d’accord.
Elle avait mordu à l’hameçon, semble-t-il. Le doigt de Danbayashi-san se mit à courir sur les paroles.
— Hmm… ici.
Moi aussi, j’aspire
À vivre sous les cieux sans entraves.
— Cette partie est chantée en voix de poitrine, avec un timbre ample et chargé d’émotion. Cela dit, il vaudrait sans doute mieux filmer.
En disant cela, elle se mit à me détailler avec attention. Évidemment, je n’avais ni reflex numérique ni caméscope. Son expression se durcit. Elle devait commencer à se méfier, alors je pris les devants.
— Merci beaucoup. Je vais prévenir Ibara.
Ibara n’avait pas d’appareil non plus, bien sûr, mais ça, Danbayashi-san ne pouvait pas le savoir.
— Hmm… bonne idée. Bon, je retourne dans la salle pour dire à tout le monde qu’on l’a retrouvée. Je te confie la suite.
Quand Danbayashi-san eut quitté la pièce et que la porte se referma derrière elle dans un bruit sourd, il ne resta plus que Yokote-san et moi. À deux seulement dans une salle prévue pour une dizaine de personnes, le vide autour de moi prenait un air étrangement inconfortable.
Yokote-san était assise, comme enracinée, sur sa chaise pliante, les mains posées sur les genoux. Elle n’avait pas bougé d’un pouce pendant l’heure où j’étais avec Satoshi. Elle était si immobile que je me demandai si elle n’avait pas réellement pris racine dans sa chaise métallique sans bouger d’un iota depuis mon départ.
En cet instant pourtant, ses yeux calmes et empreint de douceur étaient fixés sur moi avec insistance, comme pour exiger en silence des explications.
Je m’approchai et me plaçai face à ce regard. Puis j’inclinai la tête avec respect.
— Je ne me suis pas encore présenté. Je m’appelle Oreki Houtarou. Je suis dans la même promo que Chitanda-san, et dans le même club.
Yokote-san évita mon regard une fraction de seconde, puis dessina un sourire presque imperceptible en inclinant la tête à son tour.
— Enchantée. Je m’appelle Atsuko Yokote. Pardonne-moi de ne pas me lever pour te saluer. Mes genoux ne sont plus ce qu’ils étaient.
— Bien sûr, je ne vous en tiens pas rigueur.
— Je te remercie.
Échange poli, certes, mais au fond, ces paroles chaleureuses n’étaient que des politesses de circonstance. Les yeux de Yokote-san se plissèrent et sa voix se raffermit légèrement, presque en un ton accusateur.
— Oreki-san. Tu as dit que tu savais où était la fille des Chitanda, n’est-ce pas ? Est-ce vraiment le cas ?
Je répondis sans la moindre hésitation :
— Non, c’était un mensonge.
Elle ouvrit la bouche puis la referma, à court de mots. Elle me fixa, puis finit par murmurer :
— Un mensonge…
— J’avais besoin que Danbayashi-san sorte, alors je lui ai menti.
— Ah ? Pourquoi faire une chose pareille ?
Quoique manifestement déconcertée par le fait que j’avais menti, elle ne semblait pas m’en faire grief. Sans doute parce qu’elle ne pouvait pas se résoudre à me reprocher le mensonge.
— Parce que j’ai quelque chose à vous demander, Yokote-san.
— À moi ? Qu’est-ce donc ?
Je jetai un coup d’œil à ma montre. Il était presque 16h20, il ne restait plus beaucoup de temps. Ce n’était pas le moment de tourner autour du pot. D’ailleurs, « si je dois le faire, je le fais vite ». Ma devise impliquait d’aller droit au but.
— Vous avez dit que vous aviez pris le bus avec Chitanda jusqu’au centre culturel et que vous l’aviez accompagnée jusque dans cette salle, n’est-ce pas ?
— Oui, c’est exact.
Accuser quelqu’un demande toujours une bonne dose de courage. Je n’en avais pas tant que ça, aussi poursuivis-je en fuyant son regard.
— Vous mentez.
L’expression de Yokote se figea.
Ce que Satoshi avait dit n’était pas faux : chercher Chitanda à la force brute ne servirait à rien. Il me fallait une autre méthode et, bien sûr, la plus simple était de demander directement à la personne qui savait.
Sans aucun doute, Yokote-san avait menti au sujet de l’arrivée de Chitanda.
Elle savait quelque chose, et l’obtenir d’elle serait bien plus rapide que de fouiller chaque café et chaque librairie de la ville de Kamiyama.
Ses mains se crispèrent sur ses genoux, comme saisies d’une tension nerveuse. Nous pourrions abréger si elle disait d’emblée la vérité, mais c’était sans doute trop espérer. Après tout, je n’avais rien fait pour gagner sa confiance.
Comme je m’y attendais, elle se mit à feindre l’ignorance.
— De quoi parles-tu ?
Renonçant au mince espoir d’en finir vite, j’essayai encore de la pousser à l’admettre.
— Je voudrais régler ça aussi rapidement que possible, alors pourriez-vous revenir sur votre déclaration selon laquelle vous avez pris le bus avec Chitanda ?
— Mais c’est la vérité. Comment peux-tu dire une chose pareille. Ne trouves-tu pas cela un peu impoli ?
Face à cette résistance frontale, je me sentis vaciller. La négociation et la persuasion n’ont jamais été mon fort. Si j’avais pu, j’aurais tout refilé à Satoshi ou à Chitanda et je serais retourné à ma vie tranquille au lycée. Mais en fin de compte, j’étais le seul ici. Et, pour ne rien arranger, le temps pressait. Je serrai les poings et rassemblai tout le courage dont j’étais capable.
— Pardonnez-moi. Au risque de me répéter, il est pour ainsi dire impossible que vous soyez venue ici avec Chitanda.
— Dans ce cas, explique-moi pourquoi.
— Bien sûr. Le raisonnement est d’une simplicité désarmante.
Je désignai la porte, près de l’entrée de la salle d’attente.
— À cause de ça.
— La porte ?
— Non. Du porte-parapluies, évidemment.
À côté de la porte se trouvait un porte-parapluies bancal, d’où dépassait un seul parapluie noir. La dernière fois, en entrant, j’y avais accroché le pied et l’avais renversé. En le redressant, je m’étais mouillé la main.
— Il n’a pas plu près de chez moi, mais, puisque le parapluie était mouillé, j’en déduis qu’il a plu à Jinde.
— Je crois l’avoir déjà dit.
— Oui, je l’ai entendu. Ainsi que le fait que Chitanda avait un parapluie cramoisi en attendant le bus. Mais regardez : son parapluie n’est nulle part. Il fait couvert ici depuis ce matin, mais à l’heure où vous seriez arrivée avec Chitanda, à 13h30, le temps s’était éclairci. Après être venue jusqu’ici, je l’imagine mal aller poser son parapluie ailleurs. Cela signifie que Chitanda n’est jamais venue ici, et donc que je ne suis pas le seul à avoir menti aujourd’hui.
Yokote-san porta une main à sa joue.
— Comment peux-tu en arriver là uniquement parce que son parapluie n’est pas ici ? Ce n’est pas le seul porte-parapluies du bâtiment, tu sais.
— Il y en a à l’entrée, en bas. Mais il a été expressément demandé aux participants d’utiliser de préférence ceux des salles d’attente.
— Oui, de préférence…
On ne suit pas toutes les consignes à la lettre. D’ailleurs, les connaître toutes est déjà peu probable. J’en avais pleinement conscience.
— Si Chitanda était venue seule, qu’elle ignore la consigne et qu’elle ait utilisé un autre porte-parapluies, ce serait tout à fait possible. Mais ce n’était pas le cas, n’est-ce pas ? J’ai essayé d’imaginer la scène, vous et Chitanda veniez ensemble jusqu’ici, et seule vous respectiez les règles pendant que Chitanda les ignorait et cela me paraît impossible. Il va de soi que des personnes qui sont ensemble font les mêmes choses. Sans compter que Chitanda est du genre à bien suivre le règlement.
Yokote-san ne répondit pas, et la sensation qu’elle ne me dirait toujours pas ce qui s’était réellement passé ne me quittait pas. Je relâchai donc la pression et changeai d’angle.
— Même là, je n’ai pas assez d’éléments pour prouver que Chitanda n’est pas venue. Si elle était là puis avait décidé de rentrer pour une raison quelconque, elle a très bien pu ne pas revenir et emporter son parapluie. Il est bien plus facile de prouver une présence qu’une absence.
— Je suppose.
Je pris une petite inspiration et l’observai du coin de l’œil.
— Au fait, vous êtes restée dans cette salle depuis votre arrivée, non ?
Je décidai soudainement de changer de sujet.
— Alors que les autres choristes sont dans la salle ?
Le front de Yokote-san se plissa. Elle fut visiblement contrariée.
— Je ne contreviens à aucune règle.
— Certes. Mais quelque chose me trotte l’esprit. Depuis ma venue, vous répétez toujours la même chose à chaque fois que Danbayashi-san mentionne l’absence de Chitanda : « Elle viendra en temps voulu. »
— Ma façon de dire vous a paru étrange ?
Je secouai la tête.
— Non. L’expression en soi n’a rien d’étrange.
— Alors je ne vois pas…
— Cependant, vous avez ajouté : « Accordez-lui encore une heure. » Pourquoi ? Pourquoi ne pas dire « encore un moment » ou « Laissez-lui du temps » ? Vous avez mentionné précisément une heure. Je ne vous ai entendu le dire que deux fois, mais apparemment vous l’aviez déjà dit avant mon arrivée. C’est ce qu’a laissé entendre Danbayashi-san. Plutôt que trente minutes ou deux heures, pourquoi avoir dit une heure ?
J’avais envisagé que ce fût un tic de langage de Yokote-san, mais j’avais une autre hypothèse. Grâce aux informations fournies par Satoshi, je pouvais avoir entière confiance en mon idée. Cette « une heure » répétée m’avait mis sur la piste de quelque chose d’important.
— Vous parliez du bus.
L’expression de Yokote-san ne changea pas, mais j’eus l’impression que ses épaules se raidirent brusquement.
Je sortis l’horaire que Satoshi était allé me chercher.
— Voilà les horaires de bus. Pour obtenir ça, mon ami a pédalé jusqu’ici comme un forcené. Heureusement, il n’a pas fait d’accident. D’après ce tableau, il y a peu de bus entre Jinde et le centre culturel, et ils passent toutes les heures. C’est pour cela que vous avez précisément dit d’attendre une heure, n’est-ce pas ?
Je regardai Yokote-san détourner les yeux. J’avais vu juste.
— En disant « elle viendra en temps voulu », vous vouliez en substance dire « attendez le prochain bus ». Chitanda doit être dans le suivant. C’est ce que vous espériez en calmant Danbayashi-san, qui paniquait.
Et pourtant, trois heures avaient passé, et Chitanda n’avait toujours pas montré le bout de son nez. L’impassibilité de Yokote-san m’impressionnait, mais elle devait commencer à paniquer intérieurement.
D’après ce que nous avions échangé, les lieux où Chitanda pouvait se trouver étaient assez restreints.
— Chitanda est toujours à Jinde, n’est-ce pas ?
Cette phrase fut le coup décisif. Le regard de Yokote-san se mit à aller et venir, trahissant confusion et malaise, puis elle inspira brièvement.
— C’est exact. La fille des Chitanda n’est jamais venue ici. J’ai menti tout du long.
Un sourire bienveillant revint sur son visage et elle se mit à parler.
— Comme vous l’avez dit, il a plu à Jinde ce matin, poursuivit Yokote-san. —Je disais la vérité en affirmant que la fille des Chitanda et moi avions attendu sous nos parapluies noirs et cramoisis. Je ne mentais pas non plus en disant que nous avions pris le bus ensemble. Il n’y avait presque personne, nous nous sommes donc assises l’une près de l’autre. J’ai remarqué, en attendant le bus, qu’elle n’avait pas bonne mine. Une fois montées et en la voyant de plus près, c’était plus évident encore : son visage était d’une pâleur terrible. Je lui ai demandé ce qui n’allait pas, mais la pauvre n’a cessé de m’assurer qu’elle allait parfaitement bien. Et puis, tout à coup, alors que je me demandais comment l’aider, elle a appuyé sur le bouton d’arrêt.
Je contins mon impatience et me tus. D’une part, je pouvais en apprendre davantage. D’autre part, me taire me paraissait le minimum pour quelqu’un qui acceptait de me raconter son histoire. Mais, surtout, l’étrangeté de l’apparence de Chitanda m’inquiétait. Je ne l’avais jamais vue avec ce teint livide tel qu’elle venait de le décrire.
— J’ai interpellé la fille Chitanda alors qu’elle s’apprêtait à descendre. Elle avait l’air sur le point de dire quelque chose, mais elle inclina la tête et se hâta dehors sans prononcer un mot. J’ai songé à la suivre, puis je n’ai pas voulu me mêler de ce qui ne me regardait pas, et je suis restée assise sans rien faire.
Elle semblait avoir fini, aussi posai-je une question.
— Est-ce que Chitanda avait l’air malade ?
Elle répondit simplement :
— Je me le demande…
Question idiote. Si elle avait été malade tout en refusant de renoncer à chanter le solo, elle aurait pu se rendre au centre culturel et expliquer sa situation à tout le monde ou bien rentrer chez elle pour se reposer jusqu’à peu avant son passage. Quoi qu’il en soit, elle n’était pas obligée de descendre comme si elle fuyait quelque chose.
La raison pour laquelle Chitanda était descendue avant, la raison de son visage pâle, n’avait probablement rien à voir avec sa santé. C’était mon hypothèse, et je décidai d’aller droit au but.
— À quel arrêt Chitanda est-elle descendue ? Avez-vous la moindre idée d’où elle est allée ensuite ?
Yokote-san me lança un regard froid.
— Que vas-tu faire si je te le dis ?
— La chercher, bien sûr.
— C’est inutile.
Elle se redressa et l’affirma d’un ton résolu.
— Cette enfant est l’héritière des Chitanda. Elle connaît ses responsabilités. Le fait qu’elle soit descendue du bus n’a été qu’un moment d’hésitation. Je suis absolument certaine qu’elle arrivera à temps. Abstiens-toi de toute action superflue et aie foi en ton amie.
J’acquiesçai.
— Oui, je suis sûr qu’elle arrivera à temps, moi aussi.
Yokote-san resta là, l’expression vide, comme si toute sa fougue d’avant s’était évaporée.
— Alors pourquoi avoir dit que tu allais la chercher ?
C’était une évidence dès le début.
— Ça doit être dur pour elle, quand même.
— Dur pour elle ?
— Vous ne le voyez pas ?
Je n’y connaissais rien aux histoires de succession, mais une chose était certaine : Chitanda avait un sens aigu des responsabilités. Si elle était vraiment descendue du bus pour disparaître, il y avait forcément une raison grave.
Je n’avais aucune envie de balayer cette raison en la qualifiant de « moment d’hésitation ». Bien sûr, comme l’avait dit Yokote-san, elle se présenterait presque à coup sûr avant l’heure H. Mais cette apparition serait le terme d’un conflit, un conflit intérieur où elle étoufferait et enfouirait les raisons qui l’avaient fait fuir, le visage blême, ligotée par son sens du devoir. Pour moi, cela voulait dire qu’elle avait envie de s’enfuir, mais qu’elle devait y aller.
Elle devait y aller. N’est-ce pas d’une difficulté étouffante pour elle ? Quand je me sens acculé de la sorte, voir quelqu’un venir me tirer de là m’a toujours rendu heureux. En ce sens, la retrouver était plus nécessaire que ne pouvait l’imaginer Yokote-san. Au lieu de dire tout cela, je compressai le tout en une seule phrase brève :
— C’est ce que font les amis.
Elle me fixa en silence. Elle semblait peser ce qu’elle pouvait croire de ce que je venais de dire, mais il n’y avait pas de raison que nous restions tous deux sur nos gardes.
— Après tout, si vous attendez ici, n’est-ce pas parce que vous voulez l’accueillir à son retour ?
Yokote-san parut interloquée.
— Vous voulez la voir revenir ici, nous voulons aller à sa rencontre à Jinde,au fond, n’avons-nous pas le même objectif ? Alors ? Ne me diriez-vous pas où elle est descendue ?
— Qui est ce « nous » qui veut aller la chercher à Jinde ?
Hein ? Ah, oui.
— Ibara est inquiète, après tout. Il vaudrait sans doute mieux qu’elle m’accompagne, voire qu’elle retrouve Chitanda toute seule. Le seul problème, c’est qu’elle est en train de chercher de son côté et qu’il sera difficile de la joindre. Nous n’avons pas de temps, je ne sais même pas si je dois essayer. Vous pensez que c’est une mauvaise idée ?
— Non.
Sans raison apparente, Yokote-san porta la main à sa bouche et sembla presque contente. Elle la reposa sur ses genoux et reprit avec assurance :
— Je comprends. Tu n’as pas tort. J’ai commencé, moi aussi, à me sentir un peu acculée. Même si je sais qu’elle viendra. Je vais tout te dire.
J’acquiesçai.
— Cette enfant est descendue à l’arrêt de bus de Jinde-Sud. Si tu pars d’ici et suis l’itinéraire du bus le versant droit de la ligne de crête, tu devrais apercevoir une remise isolée aux murs crépis. Si elle cherchait un endroit où se cacher, ce serait très certainement là.
Yokote-san avait dit avoir raccompagné Chitanda du regard lorsqu’elle était descendue. Le bus avait dû repartir aussitôt après.
J’ignorais à quelle distance la remise se trouvait de la route principale. Si elle était sur la ligne de crête, elle devait être assez éloignée. Elle avait probablement eu juste le temps de voir dans quelle direction Chitanda s’engageait avant que le bus ne reparte. Elle n’en avait vu que si peu, et pourtant Yokote-san ne doutait de rien. Je continuai donc à conserver quelques doutes.
— Vous l’avez vue y aller ?
Yokote-san secoua la tête.
— Non. Cependant je le sais, même sans l’avoir vue de mes yeux.
Son expression s’adoucit, comme si elle se rappelait un moment de bonheur passé.
— Elle appartient à ma famille, mais nous ne l’utilisons plus. Quand elle était petite, cette enfant allait souvent s’y cacher.
Je pensais que Yokote-san était une voisine proche. Si Chitanda utilisait cette remise comme cachette, elle était plus qu’une bonne voisine.
— Yokote-san, avez-vous un lien de parenté avec Chitanda ?
— Je suis sa tante. Aujourd’hui, des membres de la famille Chitanda doivent rôder dans les environs. Ne va pas directement à la remise, il pourrait y avoir des regards indiscrets. Cherche d’abord la maison bordée de haies, juste à côté. Une plaque au nom de « Yokote » est fixée à l’entrée. Une fois passée la haie, contourne par l’arrière de la remise. Il n’y aura personne à la maison, mais si l’on t’interpelle, dites que je t’ai envoyé récupérer un objet oublié avant mon départ. C’est tout. Ne perds pas de temps.
Elle leva vivement la main et désigna la porte métallique.
6
Jinde était une zone ceinturée de collines ondoyantes, juste au nord-est de la ville de Kamiyama. Sur le papier, elle relevait de Kamiyama pour l’administration de district. En réalité, cependant, les deux n’étaient reliées que par d’étroites routes de montagne, et leurs zones d’habitation restaient entièrement séparées.
Mis à part cet éloignement ressenti, la distance réelle entre les deux n’était pourtant pas si grande, le fait que Chitanda fasse l’aller-retour chaque jour pour venir au lycée en était la preuve. Monter et descendre la route de montagne était pénible, mais on avalait la distance en moins d’une demi-heure si l’on filait à vélo. Je consultai ma montre : il était 16h28 passées. Nous n’avions pas de temps à perdre.
Au moment même où je sortais du centre culturel, persuadé que je devrais m’y rendre à vélo, un bus s’arrêta devant moi et sa porte s’ouvrit, comme si un chauffeur venait chercher une célébrité. J’en restai bouche bée. Comme un chevreuil aveuglé par les phares, je demeurai immobile un instant. Non seulement ce serait certainement plus rapide qu’à vélo, mais je n’aurais pas à chercher l’arrêt une fois arrivé. Quelle chance invraisemblable, tout de même, qu’un bus qui ne passe qu’une fois par heure surgisse pile au moment où j’en avais le plus besoin. C’était un piège, forcément ?
Ah, et quel piège ! C’était sûrement l’autre sens. Si je montais dans ce bus providentiel, je me ferais sûrement emporter à l’autre bout de la ligne. Quelle sagacité d’y penser à l’avance ! Je jetai un coup d’œil à la pancarte pour voir quelle longue boucle m’aurait attendu : « En direction de Jinde ».
— Ah, d’accord. Je monte.
Passé l’instant de stupeur initial, mon esprit avait carburé tout du long. Sans m’en rendre compte, j’avais lâché ça à voix haute au bus qui donnait l’impression d’être sur le point de repartir.
Je trottinai jusqu’à la porte, montai, pris un siège libre à proximité et poussai un profond soupir. À ce moment-là, j’entendis un bruit de chambre à air qui se dégonfle, et la porte se referma.
— Le bus va démarrer.
Au même moment que l’annonce, il se mit à avancer lentement. C’était un bus où l’on payait en descendant.
Je voulais jeter un œil pour trouver Ibara avant de partir pour Jinde, mais l’arrivée inopinée du bus m’obligea à changer mes plans. « Ne ratez pas le bus ! », disait un commentateur que j’avais vu à la télé un jour. Une fois assis, je me demandai si j’avais de l’argent sur moi. J’étais presque sûr d’avoir pris mon portefeuille. Je fouillai mes poches : je l’avais bien sur moi, avec, en fait, un seul billet de 1 000 yens. J’évitai de justesse un avenir où j’aurais dû faire la plonge pour payer ma place, mais il me faudrait remettre à plus tard l’achat du livre que je convoitais. Je maudis le ciel, mais, c’est la vie.
Nous n’étions même pas dix dans le bus, moi compris. Après avoir quitté le centre culturel, il nous fallut un moment pour atteindre les vieux quartiers. Les rues étant étroites, les routes ne pouvaient absorber beaucoup de circulation et étaient condamnées aux embouteillages.
Je regardais dehors sans y penser, et une rafale de paysages familiers défilait : la confiserie aux délicieux yomogi dango, la librairie dont les étagères du haut restaient vides parce que son vieux propriétaire ne pouvait plus les atteindre, le pressing qui vendait autrefois du tissu pour kimono quand j’étais encore petit, la supérette qui avait fait fermer le magasin de tabac…
L’arrêt suivant fut annoncé par les haut-parleurs, et quelqu’un appuya sur le bouton de descente. Deux personnes descendirent, une monta. On demanda l’arrêt suivant aussi. J’allais regarder ma montre, mais je détournai résolument les yeux. Peu importait le nombre de façons de rejoindre Chitanda, j’avais déjà choisi le bus. Regarder l’heure ne ferait que me paniquer et ne m’y mènerait pas plus vite pour autant.
Le bus sortit enfin du vieux quartier. Il traversa un carrefour avec, d’un côté, une station-service grande comme quatre avions-citernes, et, de l’autre, un fast-food avec drive. Nous prîmes enfin de la vitesse lorsque le bus s’engagea sur la voie de contournement.
Le coude contre l’encadrement de la fenêtre, je me remis à réfléchir à l’affaire en regardant dehors.
Au début, Yokote-san parlait de Chitanda comme de « la fille des Chitanda ». Ce n’est qu’au bout d’un moment qu’elle a commencé à dire « cette enfant ». Je ne peux rien affirmer, mais j’ai eu l’impression qu’elle s’efforçait de ne pas dire « cette enfant » devant Danbayashi-san. On pourrait y voir une simple marque de politesse en présence d’autrui, mais j’avais le sentiment que cela exprimait quelque chose de plus complexe, quelque chose dont on ne parle pas à la légère devant des non‑membres de la famille.
Yokote-san avait appelé Chitanda « la fille des Chitanda », « l’héritière des Chitanda », et, ce n’est qu’après tout le reste, qu’elle avait fini par révéler que c’était sa nièce. Je n’en connais pas les détails, et je ne suis pas certain que je doive les connaître, mais si je pensais à l’Eru Chitanda que je connaissais, la présidente du club de littérature classique du lycée Kamiyama, enveloppée, enserrée par ce titre, des vagues de nausée ne cessaient de monter. Sans même savoir d’où elles venaient.
Chitanda était descendue du bus.
Pourquoi avait‑elle fait ça ? En attendant d’arriver, je n’avais rien de particulier à faire, et les mêmes idées continuaient de tourner en rond dans ma tête.
Plusieurs routes de montagne reliaient Jinde et Kamiyama, et celle que prenait le bus n’était pas celle que j’empruntais d’habitude à vélo. D’abord, j’eus un sursaut en croyant que le bus partait dans la mauvaise direction, puis je compris vite que c’était un autre itinéraire possible et m’enfonçai de nouveau dans mon siège en attendant.
Le bus arriva enfin aux abords de la montagne.
En traversant une série de collines déboisées, les virages commencèrent à balancer sèchement à gauche, à droite, et mon corps avec eux. Le mal des transports fit remonter des souvenirs du voyage aux sources chaudes qu’Ibara avait organisé à peu près à la même époque l’année dernière. Je ne sais pas si c’était vrai, mais j’ai entendu dire que certains cas de mal des transports étaient purement mentaux. Alors, en montant les pentes, j’inventai une chanson intitulée « Je n’ai pas peur du mal des transports » et me laissai bercer par sa mélodie.
Le grondement du moteur, visiblement mis à rude épreuve, se fit peu à peu plus discret, et le bus, après une série de lacets, déboucha enfin sur une ligne droite. Nous nous immobilisâmes à un feu, une chose qu’il me semblait ne pas avoir vue depuis longtemps, puis une voix féminine retentit pour faire une annonce.
— Prochain arrêt : Jinde-Sud. Prochain arrêt : Jinde-Sud.
J’appuyai sur le bouton de demande d’arrêt. A peine le feu passé au vert, le bus ralentit de nouveau jusqu’à l’arrêt, et les portes s’ouvrirent. Cette fois, le conducteur lui-même lança, d’une voix rauque mais étrangement rythmée :
— Nous sommes arri—vés à Jinde-Sud.
Je payai le trajet et descendis du bus, et ma première action fut de prendre une grande inspiration. Je pensais que ça irait, mais j’avais tout de même eu un léger haut-le-cœur, et l’air frais me parut merveilleux. Il était censé avoir plu à Jinde, mais je ne voyais pas la moindre trace d’eau sur la chaussée.
Après tout, nous étions en juillet. Même un court moment de soleil suffisait à sécher vite de petites flaques. Cela dit, à présent, le ciel jusque-là bleu s’était entièrement chargé de nuages sombres. L’air portait des signes de pluie imminente.
C’était pas bon ça. Je n’ai pas de parapluie.
Je balayai les environs du regard et remarquai que la route qu’avait empruntée le bus était tracée sur une pente. Le terrain montait sur sa droite, et, sur la gauche, il descendait doucement.
Plus bas s’étendaient des champs aménagés à l’économie, sans perdre un pouce de terre, et ils irradiaient un vert profond nourri par la chaleur de l’été. De nombreuses maisons, bâties à bonne distance les unes des autres, ponctuaient le décor comme pour figurer des rôles secondaires. Je n’arrivais pas à estimer les distances réelles, mais on distinguait qu’un peu plus loin, le relief se remettait à grimper. Au‑delà de ces collines vertes dressait sa masse la chaîne des Kamikakiuchi, avec ses restes de neige ancienne.
— La remise…
Tout en murmurant, je regardai de nouveau autour de moi. Yokote-san m’avait dit qu’en entrant à Jinde, on la verrait sur la droite de la route. Cela signifiait qu’elle se trouvait sur le flanc de la colline.
Je la repérai vite. J’avais d’abord craint qu’il y en ait plusieurs et me demandais ce que je ferais dans ce cas, mais, après avoir parcouru les lieux du regard, je n’en vis qu’une, et elle n’était pas très loin. De là où j’étais, la moitié inférieure de la remise était masquée par une palissade en bois qui l’entourait. Tout ce que je pouvais confirmer, c’était un toit triangulaire, des murs crépis, et, au second niveau, une double porte servant à l’aération et à l’éclairage. Il ne semblait pas avoisiner d’autres bâtiments. La vision de cette remise isolée sur la pente dégageait une légère impression d’étrangeté
Je traversai vivement la route et allais filer droit vers la remise quand je me rappelai ce que m’avait dit Yokote-san : j’étais censé m’y rendre sans attirer l’attention. La façon dont elle me l’avait demandé m’avait un peu agacé, mais je ne pouvais pas ignorer la requête de celle qui m’avait indiqué où se trouvait Chitanda.
Comme elle me l’avait dit, je me mis en quête de la maison aux haies.
À quelques dizaines de mètres de la remise, je remarquai une demeure qui semblait correspondre, construite sur un replat, avec un toit de tuile. À travers une trouée dans les haies, je voyais un poteau de portail, à côté d’un grand arbre. Sans égaler le domaine des Chitanda, l’ensemble imposait tout de même.
— Il faut que j’y aille, hein ?
J’avais beau avoir la permission d’entrer, je ne me sentais pas très à l’aise. Et si tout cela n’était qu’un piège monté par Yokote-san, et que, dès que je mettrais le pied dedans, on m’arrête pour violation de domicile ? Non, je n’y croyais pas vraiment.
Je regardai ma montre : 16h 0. Le trajet en bus avait donc pris une vingtaine de minutes. Ce que disait Yokote-san, partir à 13h et arriver à 13h30, n’était qu’une estimation, apparemment. Le dépliant indiquait que le prochain bus pour le centre culturel devait arriver à 17h10.
— Ça devrait aller, alors.
Il restait vingt minutes avant le passage du bus suivant. Je n’avais plus qu’à tirer Chitanda de la remise. Si elle n’y était pas, eh bien, j’aurais fait tout ce que je pouvais. Ibara ne m’en voudrait probablement pas.
Quelque chose de froid me toucha la joue. Je portai la main à mon visage : elle était humide.
Des taches noires parsemaient la chaussée. Il s’était mis à pleuvoir.
— La blague…
Ces averses du soir se changent souvent en trombes.
J’avais vraiment fait de mon mieux aujourd’hui, mais le ciel ne semblait pas prêt à m’accorder le moindre répit.
Je soufflai longuement et courus jusqu’à la maison aux haies.
7
Je longeai son jardin et me plaçai devant la remise.
On ne pouvait pas dire que la pluie fût aussi violente qu’une averse du soir. Au plus, une petite ondée. Mais le paysage autour s’en trouvait déjà estompé. L’avant-toit du toit de la remise ne dépassait pas beaucoup. Ce n’était pas un abri idéal, mais, faute de vent, je réussissais à rester au sec dessous. Grâce à la palissade, même si, posté là, j’avais l’air d’un lycéen égaré, je n’avais pas à craindre d’être repéré. J’en étais reconnaissant, mais en même temps, une telle conception pouvait donner des idées aux cambrioleurs. Elle avait bien dit qu’elle n’était plus utilisée alors ça ira.
La porte de la remise était épaisse avec un enduit grossier. J’avais d’abord cru qu’elle était aussi coupe‑feu, mais en réalité elle était en bois. Des rivets, peut‑être de la taille d’un poing de bébé, y étaient enfoncés de haut en bas en une ligne, lui donnant un air de solidité extrême. On voyait un trou où passer un cadenas, mais la pièce la plus importante, le cadenas, manquait. Je n’avais donc pas besoin de clé pour entrer. Je me surpris à marmonner en faisant glisser le doigt le long des rivets.
— Bon, qu’est‑ce que je fais, maintenant ?
D’abord, il fallait confirmer que Chitanda était bien là. Je me dis que je n’avais qu’à frapper et levai la main en ce sens.
À ce moment-là, un son doux me sembla se mêler à la pluie. Je collai l’oreille contre la porte.
— Ah… Ah… Ah…
Je me demandai ce que c’était, puis je compris vite : des vocalises. Pour être à l’heure et monter sur scène avec la chorale, elle échauffait sa voix ici. En m’en rendant compte, je tapotai sans y penser de mes doigts contre la porte.
Les sons à l’intérieur cessèrent net. Pour quelqu’un dedans, mes petits coups avaient dû sonner comme dans un film d’horreur. J’appelai afin de rassurer Chitanda.
— Chitanda, tu es là ?
Je recollai l’oreille à la porte, mais n’entendis rien. Je repris, l’oreille toujours posée.
— Tu es là ?
Une voix tremblante chuchota.
— …Oreki-san ?
Elle était là. Le fait que Chitanda se trouve ici relevait entièrement de la prédiction de Yokote-san, si bien que j’avais pas mal envisagé la possibilité qu’elle se trompe. Mais il semblait que tout s’était déroulé comme prévu.
J’entendais la voix de Chitanda. Bien que la porte parût épaisse, elle devait être assez mince finalement. Sa voix me semblait étonnamment proche.
— Que fais‑tu ici ?
Voulait‑elle savoir pourquoi j’étais venu, ou comment j’avais su qu’elle était ici ? Je n’en savais rien, alors je répondis aux deux.
— Ibara te cherchait, alors je suis venu aider. Grâce aux indications de Yokote-san, je suis arrivé jusqu’ici.
— Je vois…
Après un court silence, elle reprit d’une voix vidée de sa force.
— Je suis désolée.
Elle n’avait aucune raison de s’excuser auprès de moi, aussi fis‑je comme si je n’avais rien entendu.
— Je t’entends mal. Je peux ouvrir la porte ?
Sa réponse me parut venir de terriblement loin.
— …Oui.
— Si tu ne veux pas, je n’ouvrirai pas. Désolé.
Yokote-san m’avait dit que c’était une sorte de refuge secret pour Chitanda. Vu la situation, elle me pardonnerait sans doute d’entrer sans demander, mais je ne m’en sentais pas plus à l’aise pour autant. La pluie n’était pas bien forte, et parler ainsi à travers la porte ne me gênait pas. Toutefois, tandis que j’y pensais, Chitanda répondit soudain, la voix affolée, précipitée.
— Non, rien de tout ça ! C’est juste… je suis dans un état pas possible en ce moment.
Un bref silence s’ensuivit, puis Chitanda reprit d’une voix qui semblait se moquer d’elle-même.
— Tu dois en avoir assez de moi, Oreki-san. Même si j’ai des responsabilités, je me suis enfuie comme ça. Je suis sûre que j’ai causé énormément de problèmes à tout le monde. Je suis vraiment… la pire.
Certes, j’avais trouvé cela étrange, mais jamais je n’en avais eu assez d’elle.
— Tu n’es pas arrivée à l’heure de 14h, mais je suis sûr que tu comptais être là avant 18h. Je veux dire, tu faisais des vocalises à l’instant, après tout.
Elle répliqua aussitôt par une question.
— Tu écoutais ?!
— Eh bien, seulement à la fin.
— …
— Plutôt que d’écouter, c’est plus que je me suis retrouvé à l’entendre.
Pendant un moment, seul le bruit de la pluie qui tombait parvint à mes oreilles. Il devenait difficile de rester face à la porte, sous l’étroite avancée de toit. Je m’y adossai.
Je m’éclaircis la gorge et repris doucement.
— Alors, qu’en dis-tu ? Tu penses pouvoir y aller ?
Elle répondit d’une voix timide.
— Tu ne vas pas simplement me dire d’y aller ?
Chitanda ne pouvait pas le voir, mais mes épaules se détendirent.
— Si tu ne peux pas, je ne te forcerai pas. Danbayashi-san va sûrement tenter de trouver un substitut. Je suis sûr qu’il y a bien un ou deux choristes capables de prendre ta place.
— Je ne pourrais pas faire une chose pareille.
Je ne l’avais jamais entendue paraître aussi fragile que dans cet instant.
Un petit escargot avait gravi la palissade de bois devant moi. Depuis quand était-il là, me demandai-je. À le regarder avancer lentement, l’esprit ailleurs, je me mis à parler.
— Mais tu ne peux pas chanter, n’est-ce pas ?
Un moment, il n’y eut pas de réponse. Finalement, j’entendis une voix qui semblait tâtonner avec prudence.
— Oreki-san, tu sais quelque chose ?
— Non, pas vraiment. Je suis désolé, j’ai dit quelque chose qui donnait l’impression que si. Je ne sais rien.
Une voix, un peu plus vive, répondit.
— Bien sûr que non, c’est qu’il y a quelque chose qui ne va pas chez moi.
Les brins d’herbe sauvage à mes pieds se laissèrent doucement envelopper par l’ondée. Ils ployaient à peine sous son poids. L’escargot accroché à la palissade semblait vouloir grimper, mais il n’avait pas progressé.
— Je ne sais pas tout, mais j’ai l’impression de comprendre un peu.
Pourquoi Chitanda était-elle descendue du bus ?
Je me demandai quelle expression elle affichait. Sa voix me répondit, avec une insistance douce, presque celle d’un enfant réclamant une histoire.
— Parle, je te prie.
Que se passerait-il si je le lui disais ? Si j’avais vraiment raison sur les sentiments qu’elle retenait en elle, pourrais-je lui offrir ne serait-ce qu’un peu de salut ? Je n’avais aucune garantie d’être dans le vrai, d’ailleurs. C’était absurde. Il valait mieux se taire simplement.
Je n’entendais rien au-delà de la porte. Elle devait attendre, le souffle retenu.
Je consultai ma montre. Il restait encore un peu de temps avant l’arrivée du bus.
J’avais l’impression qu’il y avait un conte populaire[3] qui collait à cette situation. Quel rôle y tenais-je ? Le sage ? Le fort ? Peut-être étais-je la danseuse qui ouvrit la porte grâce à sa danse absurde. Soit. Si la vedette le veut, je devais tout lui dire. Même si c’était faux et décevant, je devais le dire.
— Voyons voir. Est-ce qu’on t’a dit…
Je pris une inspiration et levai les yeux, à travers la pluie continue, vers le ciel assombri.
— …Que tu n’avais pas à reprendre l’affaire de ta famille ?
Je n’entendais plus que la pluie. Tous mes sens étaient saturés par ce murmure continu, ce long shhh.
— Il y a quelque temps, Ibara a raconté une histoire étrange. C’était à propos d’une tasse de café trop sucré. Ce jour-là, tu étais dans la lune, pas du tout toi-même. Au début, je me suis dit que ça arrive à tout le monde, mais, en partant, j’ai remarqué le livre que tu lisais. Cette image ne m’a pas quitté. C’était un guide d’orientation. Quel type d’université choisir après le lycée, quel genre de métier poursuivre, que faire de ta vie, c’était ce genre de livre.
Même si j’étais à l’abri de la pluie, j’avais les pieds un peu mouillés. Sans froid, pourtant. C’était une pluie d’été douce et tiède.
— Nous sommes en première. Peut-être est-il naturel qu’on lise ce genre de livres… mais j’ai trouvé ça un peu étrange. Ibara et Satoshi réfléchissent peut-être à la direction qu’ils veulent donner à leur vie, mais toi, c’est différent. À la première visite du sanctuaire de l’année, en janvier, et à la procession des Poupées vivantes, en avril, je t’ai vue agir en héritière désignée de la maison Chitanda. Tu avais choisi ta voie bien avant nous, du moins, c’était supposé être le cas. Alors pourquoi t’ai-je vue fixer un guide d’orientation ?
À l’époque, j’avais imaginé sans y penser qu’elle lisait sur une voie qu’elle ne suivrait pas. Avec ce qui s’était passé aujourd’hui, pourtant, je m’étais mis à envisager une tout autre possibilité.
— Puis est arrivé le festival de chorales d’aujourd’hui. J’ai appris par Ibara que tu avais disparu. Je savais que tu devais avoir une raison pour t’être enfuie. Ce n’est qu’après avoir lu les paroles que tu étais censée chanter que cette idée m’est venue.
J’avais lu les paroles dans la brochure au centre culturel, mais je ne savais pas quelle était la partie du solo de Chitanda avant d’avoir réussi à demander à Danbayashi-san.
— Satoshi m’a dit ceci : dans ses œuvres, Sandô Ejima louait souvent sans retenue les valeurs communes de son époque, à tel point qu’elles devenaient moralisatrices. Il n’a jamais été tenu pour un tout grand.
« Moi aussi, j’aspire
À vivre sous les cieux sans entraves. »
— Dans ta partie, tu célébrais la liberté avec une admiration sans pareille.
C’est grâce à Satoshi que j’ai pu relier l’étrange impression éprouvée en lisant ces paroles avec la disparition de Chitanda.
En jouant au shogi avec ses parents, il m’a dit que, s’il ne voyait pas d’inconvénient à laisser son adversaire gagné, c’était verbaliser la défaite qui lui restait en travers.
— J’ai un souvenir assez similaire. Il y a longtemps, j’ai assisté au mariage d’un parent, et je me suis retrouvé à devoir chanter un cantique. Ça aurait dû ne pas me poser de problème, parce que tout cela restait de pure façade, honorer Jésus et louer Marie, mais je n’ai pas pu m’y résoudre. Louer ce en quoi je ne crois pas, n’est-ce pas faire tort à ceux qui vénèrent sincèrement le Christ ?
Le mensonge pèse lourd sur le cœur.
— Si les paroles avaient dit autre chose, ce serait différent. Mais, dans l’état où tu es, n’es-tu pas incapable de chanter ce qui fait l’éloge de la liberté ?
Je me demandai si Chitanda se trouvait toujours là, au-delà de la porte cloutée. Elle ne parlait pas, et je n’entendais pas le moindre bruit filtrer. Je continuai simplement, comme en monologue.
— Jusqu’à il n’y a pas si longtemps, ton avenir, pardonne-moi de le dire, n’était pas ce que j’appellerais « libre ». Je suis sûr que tu avais ton mot à dire, mais il y avait une chose qui, elle, ne changeait pas : tu reprendrais la lignée des Chitanda, au bout du compte. Si tel avait encore été le cas, je ne vois pas pourquoi tu aurais eu le moindre mal à chanter. Mais non seulement tout indique que tes répétitions se sont déroulées normalement, tu n’as pas non plus refusé qu’on te confie cette partie. Cela signifie que tes circonstances ont dû changer depuis.
Ça a probablement eu lieu la veille du jour où Ibara nous a parlé du café trop sucré.
— Si, en ces deux ou trois jours, tu es devenue incapable de la chanter… n’est-ce pas parce que, toi, tu es devenue libre ?
Je n’entendis ni confirmation ni démenti.
— Tu es quelqu’un qui a pu faire ce qu’elle voulait tout en se voyant dire qu’un jour elle hériterait des affaires familiales. Tu avais intégré cela à fond comme une vérité immuable. Partant de là, que se passerait-il si l’on te disait soudainement que ce n’était plus le cas ? Que se passerait-il si tes parents, ou quelqu’un d’autre, te disait d’un coup que tu n’avais plus à te soucier d’être l’héritière et que tu devrais vivre ta propre vie ?
Yokote-san avait dit que cette fille était l’héritière du domaine Chitanda et qu’elle viendrait à coup sûr parce qu’elle connaissait ses responsabilités. Mais que se passerait-il si cette Chitanda-là n’entrait plus dans ce rôle ?
— Tu ne saurais probablement plus quoi faire.
Je suis quelqu’un dont les épaules n’ont porté aucun grand rôle et dont l’adhésion proclamée à un mode de vie à économie d’énergie lui a valu des jours oisifs. En ce sens, je n’aurais pas dû être capable de comprendre honnêtement quoi que ce soit de ce que pensait Chitanda. Je n’aurais rien dû comprendre du tout, et pourtant, j’en étais arrivé à cette réponse. C’était absurde à bien des égards.
— Devant tant de monde, pourrais-tu chanter ce qui aspire à la liberté ? « Bien sûr qu’on t’a confié un solo important, donc, en toute logique, tu devrais aller au bout. Tu vas juste mettre les autres choristes dans l’embarras. Tu devrais mettre de côté ta situation, car ceci aussi fait partie de ton rôle. Ne ramène pas tout à toi… » On dirait des arguments parfaitement rationnels. Je peux imaginer quelqu’un dire ces choses.
En réalité, il est fort probable que quelqu’un les lui dirait. Ibara ne le ferait pas. Satoshi, certainement pas. Mais tout de même, quelqu’un le ferait.
— Mais moi, même si ma déduction était juste, je ne t’en blâmerais pas.
Après tout, je n’en avais pas le droit.
Bien que la saison des pluies fût déjà passée depuis longtemps, l’ondée douce et silencieuse ne montrait aucun signe ni de faiblesse ni de regain. L’escargot sur la clôture avait disparu. Avait-il, lentement mais sûrement, atteint le sommet ? Était-il tombé sur l’herbe en contrebas ? Je ne l’avais pas vu.
De l’autre côté de la porte close, une voix terriblement douce me parvint.
— Oreki-san.
— Je t’écoute.
— Même si on me dit que je peux désormais vivre librement… Même si on me dit que je peux choisir ce que je veux faire de ma vie… Même si on me dit que la lignée des Chitanda s’en sortira d’une manière ou d’une autre, donc que je n’ai pas à m’en inquiéter…
Sa voix prit une teinte d’auto-dérision tandis qu’elle marmonnait une dernière chose.
— Même si on me dit que j’ai maintenant des ailes, qu’est-ce que je suis censée faire ?
Et sur ces mots, la remise retomba dans le silence.
À penser au fardeau que Chitanda avait porté jusqu’ici, et à celui qu’on lui disait de ne plus avoir à porter, j’eus soudain l’envie de frapper quelque chose de toutes mes forces. L’envie de le briser, au point de me blesser la main et d’en faire jaillir le sang.
Je regardai ma montre : 17h06. Dans moins de quatre minutes, le bus pour le centre culturel arriverait.
J’avais dit tout ce que j’avais à dire et fait tout ce que j’avais à faire. Le reste, aussi pénible que ce fût, revenait à Chitanda.
Sans devenir ni plus violente ni plus bienveillante, la pluie continua de tomber.
Plus aucun chant ne venait de la remise.
Fin
[1] Un détective en fauteuil (en anglais : armchair detective) est, dans la littérature policière, un type de personnage d’enquêteur qui résout des énigmes sans se rendre sur la scène d’un crime et sans interroger lui-même les témoins, c’est-à-dire sans jamais s’éloigner de son fauteuil, réel ou virtuel.
[2] Rentarô Taki (1879-1903) est considéré comme l’un des compositeurs japonais les plus célèbres. Houtarou fait ici référence à sa chanson populaire « Clair de lune sur un château en ruines » (Kôjô no Tsuki) où on peut y voir une inspiration.
[3] Ndt : Sûrement le mythe d’Ama-no-Iwato (la carverne céleste) avec la danse d‘Ame-no-Uzume.