Hyouka t6 - chapitre 2
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Traduction : Raitei
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1
Tout commença un dimanche.
Ce jour-là, je sortis faire des achats. La pointe de la plume G[1] que j’utilisais avec soin avait fini par rendre l’âme. Je comptais faire le plein de papier carbone, et une envie soudaine et inexplicable m’avait prise d’acheter un compas tout neuf. Après être passée par la papeterie où j’allais toujours, je me dirigeai vers le magasin d’électronique. Je commençais à envisager de dessiner sur ordinateur, alors j’avais décidé d’aller jeter un œil aux prix. À la maison, mes parents en avaient bien un inutilisé, mais sa capacité de stockage était trop faible, ce qui le rendait inadapté au dessin.
On disait bien que le prix des ordinateurs ne cessait de baisser, mais mon argent de poche restait trop maigre pour que je puisse m’en offrir un. Si en plus je comptais la tablette pour compléter l’ensemble, il n’y avait aucune chance que je puisse tout payer. Fuku-chan aurait peut‑être su comment faire baisser la note, mais même à moitié prix, je n’aurais pas pu tout financer. Adieu donc mes espoirs d’entrer dans l’ère numérique. Alors que mon ambition et moi nous apprêtions à quitter le magasin, un visage familier apparut devant moi.
— Tiens, mais c’est Ibara ? Ça fait longtemps !
Elle m’avait reconnue aussitôt, mais il me fallut un peu plus de temps pour lui rendre la pareille. C’était ma camarade de collège, Ikehira. Avec ses cheveux teints et son maquillage, je n’avais pas saisi tout de suite qui c’était.
Au collège, Ikehira s’efforçait de s’entendre avec toute la classe, et elle était plutôt discrète. Je sentais qu’elle avait changé depuis, et ce n’était pas à cause des cheveux colorés ni du maquillage.
— Ah, ça faisait longtemps, dis-je en agitant la main.
Je ne dirais pas que nous étions proches, mais nos rapports n’étaient pas mauvais pour autant. C’était juste ma camarade de classe en troisième année de collège. Mais, comme on pouvait s’y attendre, la revoir après si longtemps me rendit quelque peu nostalgique.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Je pensais acheter un ordinateur.
— Oooh ? Quel genre ?
— Ici c’est trop cher, alors je déciderai sans doute une prochaine fois.
— Oh que oui ! Tout est trop cher !
Après cette exclamation un peu forcée, Ikehira jeta un œil à mon sac.
— Et toi, qu’est‑ce que tu as acheté ?
— Euh, c’est…
Au moment où cette question imprévue me frappa, je me trouvai à court de mots. Je tenais mon activité de dessin de manga secrète vis‑à‑vis de mes camarades de collège. Les seuls à être au courant étaient Fuku-chan, Oreki, et quelques bons amis. Ce n’était pas un mauvais passe‑temps, mais si quelqu’un l’apprenait, neuf fois sur dix on me demandait « je peux voir ? ». C’était bien trop embarrassant.
— Des trucs pour les cours.
Ce n’était pas un mensonge.
Malgré cette réponse vague, Ikehira acquiesça d’un air décontracté.
— Ah, bah ouais. T’as toujours été une bonne élève, Ibara.
Ces mots-là, s’ils avaient été prononcés au collège, auraient été chargés de sous-entendus. Quand la jalousie face aux bonnes notes se mêle au complexe d’infériorité, une forme de malaise indicible s’installe. Mais la voix d’Ikehira était légère, indifférente. Je n’avais plus de raison d’être sur mes gardes. Même si je ne me considérais pas si brillante, mon lycée était plus difficile d’accès que celui d’Ikehira. Faire preuve de modestie maintenant ne ferait qu’appeler le mépris. Cela faisait déjà plus d’un an que nous avions quitté le collège, et pourtant nous parlions naturellement. Peut‑être avions‑nous un peu mûri entre‑temps.
Restait le problème que mon sac contenait des choses qui n’étaient pas des « trucs pour les cours ». J’avais l’impression d’avoir menti, et c’est avec un léger scrupule que je demandai :
— Et toi, qu’est‑ce que tu as acheté, Ikehira ?
— Oh. Au départ, je voulais prendre une caméra, mais le prix est de mille yens au‑dessus de ce que j’avais prévu.
— Une caméra ?
— Oui !
Son ton s’anima.
— Je joue dans un groupe, t’sais ? Mais j’ai pas la bonne technique. Alors j’ai décidé de m’enregistrer tu vois. Je suis plutôt appliquée, non ?
Je ris. Dans le monde du manga, combien sont-ils à proclamer joyeusement « je veux dessiner » sans jamais s’entraîner ? Comparée à eux, Ikehira avait au moins le mérite de travailler.
— Tu joues de quoi ?
— De la basse. Mais notre chanteur s’est barré.
En disant cela, le visage d’Ikehira s’illumina soudain.
— Mais oui ! Ibara, tu chantes bien ! Tu as rejoint un club ?
Comment en étions-nous arrivées là ?!
Moi, chanter bien ? D’où sortait ce malentendu ? La seule explication que je voyais, c’était que j’avais dirigé une fois la chorale. Et encore, uniquement parce que personne d’autre ne voulait le faire.
Je répondis précipitamment :
— Oui, oui. J’ai rejoint un club. Je suis si occupée après les cours que je n’ai même plus le temps de souffler à la maison. Et puis, je n’ai jamais été douée pour le chant.
— Ah ? Vraiment ? C’est un club de sport ?
— Non. C’est un club de littératures. Tu connais certains des autres membres.
— Oh ? Qui ?
— Il y a Fukube… et Oreki, dis-je, d’un ton détaché.
À ces mots, Ikehira leva les sourcils, comme saisie. Trop tard pour regretter.
— Oreki ? Ce type est là aussi ? répliqua Ikehira avec dédain.
Puis, elle sembla se méprendre, car elle reprit, la voix inquiète :
— Alors c’est ça… Il y a aussi Oreki. C’est vraiment pas de chance.
— Ah. Hmm.
Ikehira se rapprocha, baissant la voix pour parler à mi‑mots.
— Je ne sais pas vous faites quoi dans le club… mais s’il devient trop… tu vois… tu devrais le mettre dehors. Je ne peux rien faire pour t’aider, mais je suis sûre que quelqu’un te donnera un coup de main.
Je me contentai d’acquiescer en silence.
Après cela, nous échangeâmes encore quelques mots, puis nous nous séparâmes. Sur le chemin du retour, mes pensées ne purent s’empêcher de dériver vers Oreki.
Ou, pour être plus précise, les futurs diplômés de l’époque avaient tous eu une raison de le haïr.
Je n’avais pas oublié ce qui s’était passé alors.
Mais…
Je sentais encore, en traînant les pieds, la rudesse glaciale de la réaction d’Ikehira. Cet incident avait dû survenir juste avant la remise des diplômes, mais, si je me souvenais bien, ce n’était ni en janvier ni en février.
Ma mémoire était un peu floue, pourtant il me semblait que c’était arrivé fin novembre.
2
Il existait une tradition au collège Kaburaya. Chaque année, la promotion sortante devait réaliser un projet commémoratif de fin de collège.
Comme chaque promotion faisait quelque chose de différent, bien des idées avaient déjà été épuisées en dix ans. Les aînés qui avaient été diplômés l’année précédente avaient fait de la « plantation d’arbres ». Un jeune plant avait circulé entre les quelque deux cents élèves de la promotion, transmis de main en main jusqu’au dernier, qui l’avait mis en terre. C’était tout bonnement un « projet commémoratif de fin de collège » qui, honnêtement, tenait de la facilité.
Je ne sais pas comment la décision s’était prise. J’imagine que l’administration s’en était chargé, puisqu’il y avait des dépenses à engager. Après réflexion sur l’année précédente, notre promotion avait décidé de faire quelque chose qui ressemble davantage à un véritable projet commémoratif.
— Notre décision finale, c’est un grand miroir. Qu’en dites‑vous ?
Quand le délégué de classe, Sajima-san, l’annonça, une vague de frustration s’abattit sur la classe. Personne n’avait jamais songé à fabriquer un miroir, et personne ne savait comment s’y prendre.
Le visage de Sajima-san rougissait facilement. À ce moment‑là, il devait être écarlate en expliquant :
— Enfin, je veux dire, on ferait le cadre d’un grand miroir.
Là, nous comprîmes enfin.
Il s’agissait de réaliser un cadre décoratif en bois pour un miroir de deux mètres de haut. Chaque classe prendrait en charge une portion de la sculpture. Une fois terminé, le miroir et son cadre décoratif resteraient au collège Kaburaya pour briller à jamais sur nos cadets.
Si l’on me demandait si l’idée était bonne ou mauvaise, je dirais que c’était un mauvais choix. Certes, c’était mieux que rien, mais ça ne servait à rien. Au bout de quelques années, cela deviendrait malheureusement la source d’histoires de fantômes, me semblait‑il.
La décision prise, la première étape concrète du projet fut que chacun en conçoive le dessin.
— Le design sera confié à Takasu-san, de la classe 2.
En entendant cela, je compris la raison du choix. Ami Takasu avait obtenu le prix d’argent au concours artistique de la ville. Elle avait aussi conçu à elle seule la mascotte de la fête sportive. C’était sans doute celle qui maîtrisait le mieux le dessin de toute notre promotion.
Le dessin de Takasu-san fut divisé en dix parties, réparties équitablement entre les cinq classes. Chaque classe se chargerait ensuite de se répartir le travail et de sculpter son segment. Une fois toutes les parties assemblées, l’œuvre serait achevée.
Cela ne semblait pas demander trop de temps ni d’efforts. À cette période, nous devions aussi préparer les examens d’entrée au lycée. Jusqu’en décembre, on se sentait comme à la veille d’une bataille. Tout le monde devait penser la même chose. Si l’idée était trop compliquée, nous ne pourrions pas la mener à bien. Personne n’émit d’objection, et nous nous mîmes donc à l’ouvrage pour notre projet commémoratif.
Le dessin de Takasu-san avait un goût très classique : des pampres de vigne s’enroulaient autour du milieu du cadre, vrilles et feuilles couvraient l’ensemble, et des fruits pendaient à la courbe d’une branche en grappes opulentes, composant une image luxuriante. Certaines parties étaient rehaussées de coccinelles et de papillons, tandis que, par endroits, planaient quelques oiseaux.
Je dis tout cela, mais en réalité je n’avais vu le dessin complet qu’une fois le projet terminé. Au départ, nous n’avions reçu que des carrés de bois de dix centimètres de côté et le motif de la section dont nous étions chargés.
Notre groupe s’était vu attribuer le dessin du côté gauche du miroir. Sajima nous avait dit que le haut et le bas du miroir comportaient des motifs très détaillés, tandis que les parties droite et gauche l’étaient moins. Aussi, après discussion, nous décidâmes que le groupe chargé du haut ou du bas ne sculpterait qu’une seule section, tandis que les groupes de droite et de gauche travailleraient sur deux pièces de bois.
Des deux parties qui nous étaient échues, l’une montrait des vrilles s’enroulant et des feuilles luxuriantes. C’était considéré comme l’une des sections faciles. En revanche, le motif de l’autre représentait un oiseau becquetant les raisins d’une vigne.
Les garçons du groupe grognèrent :
— Pourquoi on est les seuls à devoir sculpter un oiseau, hein ?
— Les autres n’ont qu’à faire des vignes. Comment on est censés faire ?
Même si ces paroles étaient agaçantes, elles n’étaient pas dénuées de fondement. Le motif de mon groupe était plus exigeant que les autres. Leur argument selon lequel la charge n’était pas répartie équitablement était bien réel. Mais…
— Personne n’a dit qu’on devait se répartir le travail équitablement, si ?
Cette réplique se tenait aussi. D’ordinaire, c’était moi qui disais ce genre de choses.
À ces mots, les garçons se turent. En réalisant qu’ils n’auraient pas à faire le travail eux‑mêmes, ils durent commencer à s’en réjouir en secret. Motif complexe, calendrier serré, examens imminents, tous éléments pris en compte, confier ce travail à des garçons sans expérience de la sculpture, c’était prendre un risque trop grand.
Autrefois, Fuku-chan m’avait dit que ce à quoi je tenais le plus, c’était « l’impartialité ». Comme je n’aimais pas parler de moi, je n’avais pas prêté attention à ses paroles à l’époque. Pourtant, en y repensant aujourd’hui, il était évident que Fuku-chan me connaissait vraiment.
Mais face à la répartition inégale des tâches pour le projet de fin de collège, je n’avais d’autre choix que d’accepter.
Heureusement, on me tenait pour assez habile pour la sculpture, et Mishima, une fille du club d’arts plastiques, était aussi dans le groupe. Sa spécialité, en vérité, c’était l’eau-forte, mais elle était malgré tout plus adroite que moi en sculpture sur bois. Les deux carrés de bois furent une promenade de santé à réaliser pour nous deux, même si, il faut l’admettre, nos révisions en prirent un coup.
Mishima et moi n’avions jamais vraiment bavardé jusque-là. Je pouvais peut-être parler à tort, mais elle était du genre à se tenir sur la réserve, fermée aux autres. Cela dit, pendant les dix jours où nous avons travaillé ensemble pour finir le projet de fin de collège, j’eus l’impression que nous nous étions confié notre part de secrets. Elle apprit, en tout cas, mon rêve de devenir mangaka. Mishima ne s’en moqua pas, et elle ne m’avait pas non plus dit, sans réfléchir, que j’y arriverais. Elle émit simplement un sourire avant de déclarer :
— Ce sera dur.
L’oiseau avait été sculpté par Mishima. À ce moment-là, je ne savais pas de quelle espèce il était. Je posai tout de même la question.
— C’est une hirondelle ?
— Je crois.
— D’accord, alors c’en est une.
Après ce bref échange, nous nous mîmes à appeler l’oiseau une hirondelle. À y repenser, c’était peut-être plutôt un colibri.
Du moins pour moi, la réalisation de ce projet de fin de collège demeura un bon souvenir.
Il y eut aussi un léger accrochage, qui ne mériterait même pas d’être mentionné. Vers la fin de la taille, un garçon qui n’était jamais venu donner un coup de main se plaignit soudain :
— Ce sont toujours les plus doués qui font les choses. Si c’était censé être un souvenir pour toute la promotion, on aurait mieux fait de choisir un truc que tout le monde pouvait faire.
Je me souviens que ce furent exactement ses mots.
Pourquoi ne l’avait-il pas dit plus tôt ? En plus, il avait choisi d’attendre le dernier moment pour les lâcher. J’avais beaucoup de choses à rétorquer. À l’époque, j’étais plus directe qu’aujourd’hui.
— T’es débile ou quoi ?
Ce fut probablement tout ce que je lui dis.
Ainsi, nous achevâmes sans accroc la sculpture des deux pièces de bois. La partie que j’avais faite n’égalait pas celle de Mishima, mais elle restait fidèle au dessin d’origine. J’en fus satisfaite.
Les autres groupes achevèrent leurs travaux l’un après l’autre. Les pampres sinueux et enroulés, le grain de raisin unique et énorme qui occupait plus de la moitié de la planche… chaque pièce prenait forme peu à peu.
Enfin, le jour de remettre le fruit de notre travail arriva.
Le problème survint ce jour-là aussi. Le groupe qui n’avait cessé de repousser la finition de sa partie du cadre remit quelque chose qui laissa tout le monde bouche bée.
Ce groupe était responsable du dessin de la moitié inférieure du miroir. Dans le projet de Takasu-san, les vrilles devaient d’abord retomber net, puis se recourber légèrement vers le haut. Une branche horizontale devait être placée à l’endroit où la vrille commençait à pendre. Même s’il était difficile de rendre naturelle une vrille qui pend, comparé à notre « hirondelle », il était notoire que c’était bien plus simple.
Et pourtant, sur la planche qu’ils remirent, il n’y avait qu’une seule vrille horizontale, droite comme un trait de crayon. Non, on ne pouvait même pas appeler cela une vrille. Au milieu de la planche se dressait un trait faisant office de tige d’une pauvreté affligeante.
Cette sculpture ne respectait en rien le dessin. C’était le produit d’une fainéantise. Si je me souviens bien, quand Sajima-san avait reçu la chose, son visage se mit à rougir avant de laisser éclater sa colère.
— Qu’est-ce que c’est que ça ? Pourquoi vous n’avez pas dit que c’était trop dur pour vous ? Pourquoi ça n’a rien à voir avec le dessin ?!
Le garçon qui avait remis la planche, lui, est resté impassible.
— Parce que c’était trop pénible de faire monter et descendre.
C’était la partie d’Oreki.
On n’avait plus le temps de refaire la sculpture. Il fallait achever le cadre avant de pouvoir acheter le miroir lui-même. On n’y pouvait rien. Mais la pièce d’Oreki devait entrer dans le cadre.
J’aidai aussi à assembler le cadre. Nous le fîmes dans le gymnase. Il fallut d’abord étaler des journaux sur le sol avant de commencer. Une fois une surface suffisante recouverte, nous disposâmes dessus toutes les pièces sculptées par chaque classe. Comme chaque planche portait un numéro correspondant, il suffisait de suivre l’ordre indiqué et d’emboîter l’ensemble.
Lorsque chaque segment fut parfaitement en place, il fallut les coller. La colle était très forte, presque dangereuse. Pour cette raison, la tâche fut confiée au professeur. Il enfila des gants, prit un pinceau, se pencha et colla les planches une à une. Les élèves qui avaient aidé au tri des pièces se tenaient à l’écart et le regardaient en silence. En hiver, les jours sont très courts. Je me souviens qu’à ce moment-là, le ciel était déjà noir. Peut-être neigeait-il aussi.
Enfin, le professeur acheva d’appliquer la colle. Il se redressa lentement et déclara :
— Bon. C’est fini.
Comme nous n’avions pas le droit de bouger pendant que la colle séchait encore, nous restâmes à nos places à scruter le cadre du miroir posé sur les journaux. Jusqu’alors, je m’étais dit que nous n’avions pas besoin d’être si nombreux pour tout assembler.
Mais je crois que tous les élèves présents dans le gymnase ressentirent un accomplissement qui dépassait les mots.
J’entendis quelques garçons près de moi en parler.
— Ce n’est pas si mal.
— Oui.
Honnêtement, pour quelque chose fabriqué par des collégiens, le cadre du miroir était plutôt réussi. Sur le produit fini, les parties dont Mishima et moi avions eu la charge ressortaient. Peu importe que l’éloge vienne de moi. J’étais pleinement satisfaite du résultat global. Notre partie dominait nettement tous les segments qui l’entouraient. C’était plus qu’exceptionnel.
Cependant, il y avait, parmi les dix planches, des parties moins réussies. Elles avaient été traitées grossièrement, certaines vrilles, sculptées trop finement, paraissaient chétives. Ailleurs, les feuilles n’étaient pas reliées aux vrilles et donnaient l’impression de flotter. Mais il n’y avait aucun doute que la « tige » sculptée par Oreki était la plus bâclée.
Je pouvais toutefois souffler un peu. Certes, si l’on s’efforçait de relier toutes les courbes de l’ensemble, la seule dissonance demeurait la vrille droite d’Oreki. Mais, à l’échelle du cadre entier, cette petite section ne constituait pas un défaut si grave. Heureusement, la planche d’Oreki se trouvait dans la partie inférieure du miroir, donc relativement discrète, et, de toute façon, les pampres se reliaient de gauche à droite. Ainsi, avec un peu de chance, personne n’allait prétendre que « seule la classe 5 avait bâclé son travail ».
Comme il fallait deux ou trois jours pour que la colle séchât, nous avions fait tout ce qui était en notre pouvoir ce jour-là. Puis, après avoir débarrassé les journaux, alors que nous nous apprêtions à nous disperser, Takasu-san entra dans le gymnase.
Bien que je connusse de réputation la fameuse Takasu-san, nous n’avions jamais été dans la même classe et je n’avais jamais réussi à associer un visage à ce nom.
Dans mon imagination, elle avait d’abord la silhouette mince d’une artiste. Je n’aurais pas deviné qu’elle possédât des traits aussi vifs, presque durs. Ce ne fut qu’en entendant un élève chuchoter : « Oh, c’est Takasu-san », que je compris qu’il s’agissait d’elle.
Elle n’était pas seule : trois filles, qui semblaient être ses amies, l’accompagnaient. Elle lança alors à l’un des élèves :
— Alors ? C’est fait ?
Son ton était incroyablement désinvolte. Une vague de malaise me traversa. Je n’arrivais pas à concilier le dessin digne des pampres, qui avait saisi tout le monde, avec son rire. On eût dit deux personnes différentes.
Le groupe des quatre s’approcha du cadre en bavardant et en riant.
Je pensais que le résultat final rendrait Takasu-san heureuse. Même si certaines parties étaient moins bien exécutées, on ne pouvait attendre la perfection d’une œuvre réalisée par tout un groupe hétérogène. Et, même si nous n’avions pas reproduit fidèlement le dessin de Takasu-san, je trouvais que le résultat constituait un compromis à la mesure de nos capacités à tous. Les autres élèves qui avaient aidé à l’assemblage s’étaient figés dans un silence complet.
Pourtant, au moment où Takasu-san aperçut le cadre sculpté, le sourire sur son visage se figea net.
— Euh…
Un froid me parcourut l’échine en voyant son expression changer. À la manière dont son visage s’assombrissait, j’ai compris ce que voulait dire « perdre toute énergie ». Puis elle a vacillé tout à coup.
Takasu-san leva le bras en pointant une partie du cadre.
— Qu… qu’est-ce qui s’est passé ici ?!
La section qu’elle montrait, c’était le travail bâclé d’Oreki. La voix de Takasu-san éclata dans le gymnase.
— Qu’est-ce qui s’est passé ? Pourquoi c’est comme ça ?! C’est une blague ?! C’est quoi ce foutage de gueule ?! C’est vraiment trop !
La voyant devenir hystérique, les trois filles se précipitèrent pour la consoler. Elles ne cessèrent de répéter des choses comme « Qu’est-ce qu’il y a ? » et « Calme-toi, d’accord. ».
Mais au bout du compte, Takasu-san pleura. Elle se couvrit le visage, et l’instant d’après étouffait déjà des sanglots. À bout de ressources, les filles se retournèrent pour hausser le ton sur les élèves.
— Qu’est-ce que ça veut dire ? Qui a fait ça ?
— C’est son dernier souvenir du collège ! Vous feriez mieux de trouver une solution !
— Excusez-vous ! Excusez-vous auprès d’Ami, tout de suite !
Même si elles disaient cela, celui qui s’était occupé de cette partie n’était même pas là. Personne ne put résoudre la situation, et Takasu-san continua de pleurer toute seule. Malgré la tentative du professeur de la calmer, elle demeurait inconsolable. Finalement, le professeur regarda tout le groupe et s’exprima.
— Quelle classe était chargée de cette section ?
Tous, sauf Takasu-san, échangèrent des regards. Dans ces circonstances, il m’a fallu rassembler mon courage. En y repensant, il m’avait fallu moins de dix secondes.
— Classe 5.
Après avoir donné le nom de la classe, les trois filles me fusillèrent du regard. Elles commencèrent à proférer des menaces du genre « Je vais te passer à tabac » ou « Pourquoi tu ne crèves pas ? », et ne se calmèrent que lorsque le professeur vint à mon secours en disant : « Ce n’est pas Ibara qui a fait ça ».
Pendant le projet de fin de collège, la classe 5 avait fait preuve de fainéantise.
Cela avait fait éclater en sanglots la conceptrice du motif, Ami Takasu. Cette nouvelle s’était répandue dans toute la promo dès le lendemain. La classe 5 avait donné le nom du coupable, et tout le monde avait appris à connaître Oreki ainsi.
Plusieurs personnes en classe le condamnèrent.
— Tu dois prendre tes responsabilités.
— Va t’excuser tout de suite.
— La classe 5 a une mauvaise réputation à cause de toi.
Mais ce type ignora complètement toutes leurs paroles.
Personne ne défendit Oreki. Pendant les pauses, il était rarement en classe. Comme j’étais je faisais partie du club de bibliothèque, je savais qu’il y allait. Pas pour emprunter des livres, non, mais pour lire les siens. Je l’avais vu faire plusieurs fois.
À mon avis, on ne pouvait pas tout mettre sur le dos d’Oreki. Il n’était pas le seul responsable de cette section. C’était l’affaire de tout son groupe, après tout. Dans la classe 5, chaque groupe comptait six membres, ce qui voulait dire qu’en plus d’Oreki, il y en avait cinq autres qui devaient porter la même part de responsabilité dans ce qui s’était passé avec le projet de fin de collège. C’était manifeste, et pourtant, tout le blâme avait été reporté sur Oreki. Ce n’était pas juste. À vrai dire, chaque fois que je voyais même les camarades de groupe d’Oreki le rabrouer, j’en avais affreusement la nausée.
Cependant, je ne pensais pas qu’Oreki fût une victime innocente de tout cela. Il avait sans aucun doute commis des erreurs. À la bibliothèque, lorsqu’il restait assis seul à lire, je n’échangeais même pas un regard avec lui.
Les jours où Oreki supportait les reproches que ses camarades de classe déversaient sur lui ne durèrent pas longtemps. Après l’incident, le collège Kaburaya entra en vacances d’hiver. À la fin des vacances, nous entamâmes le troisième trimestre et, ensuite, personne n’eut plus l’énergie d’épiloguer sur le projet commémoratif de fin de collège parce que…
…Les examens d’entrée au lycée étaient juste devant nous.
Le soir même où je rencontrai Ikehira, je m’assis à mon bureau et repensai calmement aux événements passés.
Depuis mon entrée au lycée, depuis que j’avais rejoint le club de littérature classique et commencé à adresser la parole à Oreki, je demeurais fixée sur l’incident de la remise des diplômes. Je n’avais jamais pensé qu’Oreki fût seul en tort. Pourtant, à l’époque, je croyais qu’il n’aimait pas travailler parce que c’était pénible, et qu’il accomplissait ses tâches avec une certaine apathie. À mes yeux, cela faisait de lui quelqu’un d’irresponsable.
Par la suite, bien des choses se produisirent.
Si j’avais rejoint le club de littérature classique, c’était uniquement pour me rapprocher de Fuku-chan. Oreki ne m’importait pas le moins du monde. Cependant, après l’avoir vu s’investir pour résoudre plusieurs incidents, je me rendis compte que je ne le comprenais pas autant que je l’avais cru. Ou plutôt, que je n’avais jamais réellement cherché à le comprendre.
Il travailla avec nous pour élucider la cause du chagrin de Chi-chan.
Puis il se donna beaucoup de mal pour aider une classe d’une promo supérieure. Ils nous étaient presque étrangers, et pourtant il les aida à achever leur film.
De tels cas se répétèrent à maintes reprises. Je demeurai profondément stupéfaite de voir Oreki s’impliquer ainsi et résoudre tous ces problèmes. Comment quelqu’un d’aussi ordinaire en apparence pouvait-il se montrer si proactif ? Telle était la question que je me posais alors.
Cependant, ce qui m’étonna le plus fut tout autre chose.
— … Je crois que c’était par ici, marmonnai-je en fouillant ma bibliothèque.
Si elle restait en ordre, c’était grâce aux soins vigilants que je lui apportais. Il ne me fallut qu’un bref instant pour trouver ce que je cherchais. Un exemplaire de « Hyouka ». Une anthologie étrange qui n’avait même pas de thème propre. À vrai dire, l’an dernier, j’en avais assuré seule tout le travail éditorial.
J’avais commis une erreur d’une incroyable légèreté au moment de lancer l’impression des volumes. Par la suite, j’avais relégué cet exemplaire tout au fond de mon étagère et n’y avais plus jamais jeté un regard, jusqu’à aujourd’hui.
Inutile de l’ouvrir. J’en connaissais encore une bonne partie par cœur.
Ce qui m’étonnait, c’était la minutie avec laquelle Oreki avait rédigé son manuscrit pour cette anthologie.
Lorsqu’il se produit quelque chose d’excitant, il est relativement facile de trouver en soi énergie et enthousiasme. Se donner à fond pendant le Festival Sportif, assister au mariage d’un membre de sa famille, voilà des exemples typiques. Si quelqu’un entendait : « Mon Dieu, quelqu’un est mort dans une chambre close ! », il se précipiterait sur les lieux, le cœur battant. C’est une réaction parfaitement naturelle.
En revanche, écrire un article relevait d’une expérience tout autre. Dans de telles circonstances, difficile de mobiliser la même ardeur. Prenez Fuku-chan : il devait déployer des efforts considérables avant de parvenir à produire un manuscrit pour « Hyouka ». Parce que je tenais à lui, je l’avais fait asseoir dans la salle du club et l’avais vertement sermonné.
— Je te l’ai dit, Fuku-chan. Je te l’ai dit dès le début. M’as-tu écoutée ? Ne t’avais-je pas expliqué que te contenter d’« écrire sur quelque chose d’intéressant » ne suffisait pas ? Le problème, c’est ton idée. Bien sûr que l’intérêt compte, mais ce n’est pas uniquement une question d’être intéressant. Ce que tu as écrit n’est pas abouti. Qu’il s’agisse d’un sujet captivant ou banal, il faut faire ton travail correctement. Si tu manques de temps maintenant, c’est parce que tu n’as pas écouté attentivement. Tu devrais réfléchir à ce que tu as fait. Tu y as déjà réfléchi, n’est-ce pas ? Très bien. Alors je vais t’aider à réfléchir. Assieds-toi ici !
Les choses s’étaient déroulées ainsi.
Je ne prétendais pas que Fuku-chan fût sans espoir. Il valait mieux considérer cela comme une situation ordinaire. Comparée à « Hyouka », la publication du club de manga était encore plus… Non. Mieux valait ne pas trop s’y attarder.
Pour en revenir au sujet, Oreki avait l’air pressé lorsqu’il m’avait lancé un bref « Tiens » en me tendant son manuscrit pour « Hyouka ». À ce moment-là, je négociais encore avec l’imprimeur et n’avais même pas fixé de date limite pour la remise des textes. Je demeurai impassible, mais intérieurement j’étais profondément surprise. Sa devise qu’il répétait pour se donner une contenance, « Si je dois le faire, je le fais vite », je crois ? je l’avais toujours prise pour des mots de paresseux. Ce ne fut qu’à cet instant que je compris qu’Oreki se conformait réellement à sa propre devise. Il ne cherchait pas à se dérober à ses responsabilités. Sans doute.
En repensant aux jours passés au club de littérature classique, l’année même où j’avais commencé à percevoir cette facette d’Oreki, je me remis à réfléchir à l’incident de la remise de diplôme.
Ce projet comptait énormément pour tous les élèves de troisième année. Était-ce vraiment le genre d’occasion qu’Oreki aurait négligée ? Était-il paresseux à ce point ?
Je me retournai sur mon lit.
— Quelque chose ne va pas.
J’avais la sensation qu’un élément m’échappait. À l’époque, avait-il l’intention d’agir d’une certaine manière ? Il devait avoir un plan. Ce ne fut que bien plus tard que cela me frappa : que dissimulait donc cette simple sculpture ? Elle devait être liée à la raison pour laquelle Oreki avait affiché une telle indifférence.
Même si cela remontait à si longtemps, je voulais découvrir ce qui s’était réellement passé.
3
Le premier jour de ma petite enquête, je parvins à surmonter un obstacle irritant.
J’arrivai dans la salle de géologie juste après les cours, le lundi. Puisque cela concernait Oreki, il me suffisait de le lui demander franchement pour qu’il me dise toute la vérité. C’était mon idée de départ.
Oreki était le seul dans la salle du club. Un autre jour, j’aurais déploré ma malchance. Mais aujourd’hui, c’était au contraire l’occasion idéale. Comme d’habitude, Oreki était assis à la troisième table, lisant le livre qu’il tenait à la main, de cette manière apathique qui était la sienne. Quand j’entrai, il leva simplement la tête un instant pour me regarder avant de revenir à son livre. Cela aussi, c’était habituel.
Ainsi, lorsque je posai mon sac et m’approchai d’Oreki, il ne me prêta aucune attention. Quel livre ce type était-il donc en train de lire ? Je penchai la tête pour jeter un coup d’œil à la couverture et, comme si un engrenage s’était enclenché, Oreki inclina lui aussi son livre pour en cacher le titre. Je me redressai, et Oreki suivit en ramenant le livre dans sa position d’origine. Oreki n’apporterait pas à l’école un livre douteux. Alors, qu’essayait-il de cacher ? À cette pensée, ma voix se fit légèrement plus tranchante :
— J’ai besoin d’une réponse.
Je fis en sorte que cela sonne comme un interrogatoire.
— Une réponse ? demanda Oreki en se désignant, à la fois perplexe et hébété.
Même si c’était Oreki, je devais admettre que ma formulation était mauvaise.
— Hum. Désolée. Je ne viens pas te critiquer. Je voulais simplement te poser une question à propos du passé.
— Quelque chose à propos du passé…
En disant cela, Oreki posa son livre sur la table, sans oublier d’en dissimuler la couverture.
— S’il s’agit d’histoire, Satoshi en sait plus que moi.
Je n’avais pas la patience de lui donner la réplique. Je tirai une chaise et m’assis juste en face d’Oreki.
— C’est à propos de ce qui s’est passé au collège.
— Satoshi en sait plus aussi.
— C’est à propos du projet commémoratif de fin de collège.
Oreki croisa aussitôt mon regard, une sévérité traversant ses traits. Lentement, il dit :
— Satoshi n’en sait-il pas plus que moi là-dessus ?
Il avait raison. Fuku-chan faisait partie du Comité d’organisation à l’époque également. Qu’Oreki mentionne le nom de Fuku-chan était attendu. Et pourtant, j’avais l’impression qu’il m’esquivait.
Ou bien me faisais-je des idées ? Je poursuivis sans tourner autour de pot.
— C’est de toi qu’il s’agit. N’ose pas me dire encore que Fuku-chan en sait plus.
— Très bien, très bien, dépêche-toi de demander, alors.
Je crispai la main que j’avais levée en un poing et la posai sur la table.
— Tu n’as pas oublié, n’est-ce pas ? Ce grand miroir, et la sculpture sur le cadre…Tu as bâclé le travail, pas vrai ?
— Donc c’est de ça que tu veux parler. Pourquoi est-ce que tu me demandes ça tout à coup ?
— J’ai vu Ikehira hier. Nous avons parlé de toi.
En disant cela, je me dis que ce ne serait pas étonnant qu’il ait oublié le nom d’une camarade. J’ajoutai donc :
— Ikehira était une fille de la 3-5.
— Oui, je sais.
— Vraiment ? Je me le demande.
Oreki détourna les yeux.
— C’est vrai. Taille moyenne, ni grosse ni maigre… yeux et cheveux noirs.
— Tu me prends pour une idiote ?
Ayant entendu cela, Oreki plissa légèrement les sourcils. Il posa une main sur son livre.
— J’en étais au meilleur passage.
— Vraiment ? Je suis désolée. On en parlera plus tard, alors.
— Ça ira.
Oreki repoussa le livre avant de poser ses deux mains sur la table.
— J’ai causé des ennuis à la classe, pendant cet incident. Même si c’est déjà terminé, ce ne serait pas correct d’être si insensible, alors je vais m’excuser encore une fois : pardon.
Il baissa la tête après avoir parlé.
À voir son attitude conciliante, je me sentis encore plus découragée. Je n’avais pas imaginé qu’il emploierait un tel artifice avec moi. Nous nous connaissions depuis si longtemps que c’était pour moi un jeu d’enfant de voir clair dans sa petite manœuvre. Il avait baissé la tête pour tenter de clore la conversation, cela me sautait aux yeux.
— Je ne m’attendais pas à ce que tu t’excuses. Très bien, alors je te demande juste, pourquoi as-tu fait ça ?
— Hm, pourquoi…
Oreki marqua une pause.
— Chaque personne est différente, et tout le monde n’est pas aussi doué que toi.
— Je sais déjà que tu es incompétent. Donc tu es en train de dire que tu as sculpté ça comme ça parce que tu as deux mains gauches ?
S’il s’apprêtait à dire cela, j’étais prête à répliquer « N’importe quoi ! ». La sculpture anormale d’Oreki ne venait pas d’un manque d’habileté, mais du fait qu’il avait trop paressé pour examiner correctement l’ensemble du motif.
— Il y avait une autre raison, mais je ne m’en souviens pas là.
— Tu ne t’en souviens pas ?
— Ma tête était prise par les examens. Ce n’était qu’un truc pour la remise de diplôme. Même si j’y mettais du cœur, personne ne le remarquerait, alors je pouvais bien le faire à la va-vite… Même si je ne m’en souviens pas là, c’est probablement ce que je pensais à l’époque.
— Hein ?
Je me penchai pour scruter Oreki en disant :
— Tu veux dire que tu as bâclé parce que tu te préparais aux examens ? Il n’y a pas d’autre raison, c’est ça ?
Je n’arrivais pas à savoir s’il mentait ou non.
Décevant. Je pouvais pourtant lire quelque chose sur son visage. Oreki, impatient, semblait flancher.
— …
L’expression d’Oreki changea.
N’importe qui se sentirait nerveux si on le fixait ainsi, à bout portant. On pourrait même se sentir mal à l’aise.
Quelles qu’en fussent les raisons, à cet instant, le visage d’Oreki prit une légère teinte rouge.
— Oreki.
Bien que je l’eusse interpellé, je n’avais pas pensé à ce que je voulais dire. Tu as le visage rouge ? Pourquoi ? Tu es en colère ?
Ensuite, j’essayai toutes les formules, tentai de le pousser, mais Oreki répétait « J’ai oublié » et « Je ne m’en souviens plus », sans démordre.
Dans ce cas, il me faudrait le prendre à revers.
Si je parvenais seulement à savoir ce qui s’était passé à l’époque, Oreki n’aurait plus aucune échappatoire et, peut‑être, finirait par tout déballer. Mais comment m’y prendre ? Ce soir‑là, assise devant mon bureau à la maison, je ressassai la question encore et encore. Finalement, je me dis que le mieux était de demander à un camarade qui avait été dans le même groupe qu’Oreki.
Je ne me souvenais plus de qui faisait partie du groupe d’Oreki. Et dans ces cas‑là, on sort l’album de fin d’année. Outre les photos de classe, l’album contenait aussi des clichés pris par la 3‑5. Je ne savais pas ce qu’avaient fait les autres classes, mais, dans la 3‑5, chaque groupe avait pris une photo ensemble. Je ne m’attendais pas à ce que ces photos me soient utiles aujourd’hui.
Je retirai l’album de l’étagère, l’ouvris sur la table et tournai jusqu’à la page de la 3‑5. Le photographe avait beau nous avoir dit de sourire, le visage d’Oreki restait impassible. Cinq autres camarades posaient à ses côtés. Du moment que l’un d’eux avait intégré le lycée Kamiyama, je tiendrais ma réponse.
— Ah… oui !
Je les avais trouvés. Du doigt, je tapotai leur photo.
Kei Shibano. Capricieuse, certes, mais je me souvenais qu’elle était prévenante avec ceux qui avaient le moral à plat. Sa phrase fétiche : « Il faut que je maigrisse. » Elle était un peu ronde, mais pas au point, à mes yeux, d’avoir à s’en inquiéter.
Je la voyais bien sûr souvent au lycée Kamiyama. Nous avions la même heure d’EPS l’an dernier. C’était parfait, avec Shibano, la discussion serait simple.
Je ne savais pas dans quelle classe elle était, mais ce n’était pas un problème. Il suffisait d’attendre demain. Pour l’heure, je mis la question de côté. Je sortais rarement l’album. Autant en profiter pour chercher Fuku‑chan.
Je tournai donc la page. Quand je tombai sur « Satoshi Fukube » en troisième année de collège, j’éclatai d’un petit rire satisfait.
— Hahaha ! Il est minuscule !
Fuku‑chan avait encore des airs de fille aujourd’hui. Difficile de deviner qu’il était en deuxième année de lycée. En revanche, sur cette photo, on voyait bien qu’il avait changé depuis. Ça devait être pareil pour moi.
Bon. Maintenant que j’avais eu mon petit plaisir pour les yeux, il était temps d’étudier.
Le lendemain, je découvris dans quelle classe était Shibano. Ce fut plus facile que je ne l’imaginais. Deux amies me renseignèrent : elle était en classe D. Je l’appris à la fin de la troisième heure, mais choisis d’attendre la pause de midi pour aller la voir.
Je n’avais pas de bento. En fait, un jour sur deux, je n’avais même pas faim à midi. Fuku‑chan avait décrété : « C’est parce que tu as trop mangé le matin. » D’un côté, ce n’était pas faux. De l’autre, je lui avais donné quelques coups dans les tibias. Après quoi, je pris très vite la décision de sauter le déjeuner.
J’arrivai devant la salle de la classe D et repérai facilement Shibano, mais elle mangeait encore. Je traînai un moment dans le couloir, attendant le moment opportun, puis j’entrai. Élève depuis des années, je ne pouvais pourtant m’empêcher d’être nerveuse chaque fois que je pénétrais dans une autre classe.
— Tiens ? Ibara ? C’est rare de te voir ici. Tu cherches quelqu’un ?
— Oui.
— Qui ça ? Tu veux que je l’appelle ?
— En fait, c’est à toi que je voulais demander quelque chose. Tu as un moment ?
Shibano ne trouva pas cela étrange.
— Bien sûr ! Allons discuter là‑bas.
Nous nous plaçâmes près des fenêtres de la salle. Quelqu’un avait ouvert, et un vent frais balayait la pièce. J’avais l’impression d’avoir déjà prononcé ces mots au collège, ce souvenir bizarre me démangeait le crâne.
— Qu’est‑ce qu’il y a ?
— Dimanche dernier, j’ai croisé Ikehira.
— Ah, Ikehira ? Quelle Nostalgie. J’ai entendu dire qu’elle était dans un groupe, maintenant.
Je fus un peu surprise.
— Tu es au courant, toi aussi ? Il paraît qu’ils ont du mal à trouver une chanteuse.
— Hm ? fit Shibano en haussant les sourcils. — Alors c’est toi qui vas chanter, Ibara ? Ou tu l’aides à dénicher quelqu’un ?
Elle semblait vouloir aider Ikehira mais redoutait l’idée de chanter. Je fis vivement un geste de la main.
— Non, non. Ce n’est pas ça. On a parlé du projet commémoratif de fin de collège. Tu sais, la sculpture du cadre de miroir ?
— …Ah, je vois.
Comme si elle venait de comprendre, Shibano détourna les yeux.
— Tu en parles encore ? Oui, je suppose que toi, oui.
Comment aborder la question ? J’avais plusieurs options. Mais, au bout du compte, la franchise restait la meilleure voie. Je n’aimais pas jouer les fines mouches, perdre du temps à tourner autour du pot pour enfin demander : « Alors, qu’est‑ce qui s’est passé à l’époque ? » Ce que j’aimais encore moins, c’était pousser quelqu’un à répondre par culpabilité. Alors je me lançais.
— Je suis au Club de littérature classique, maintenant. Oreki aussi. Quand je l’ai mentionné, Ikehira a été complètement rebutée. Je suppose que c’est normal.
— Ah, Oreki. Oui, c’est vrai. Certains doivent encore l’avoir en travers.
— Mais en y réfléchissant, il y a quelque chose d’étrange.
Sans m’en rendre compte, je haussais la voix.
— Quand on parle d’Oreki, on a l’impression qu’il est toujours dans son monde, ou qu’il n’aime pas travailler, non ?
— Je ne lui parlais pas beaucoup, mais oui, c’est l’impression qu’il donne.
— Mais je ne pense pas que ce soit le genre à tirer au flanc exprès. Tu te souviens de ce qui s’est passé pendant le Festival Sportif ? Osada, ou je ne sais plus qui, a dit qu’elle avait mal au ventre, et ça a complètement chamboulé l’équipe du relais ?
Shibano hocha la tête, avec une expression lasse.
— Bien sûr que je m’en souviens. C’est moi qui ai dû la remplacer.
— Vraiment ? Osada essayait toujours d’aider les autres sans réfléchir. Pareil pour le concours de chorale.
Aïe, on glissait vers les souvenirs du collège. La pause de midi était courte : il fallait recentrer la conversation.
— Ne parlons pas de ça en tout cas.
Je soupirai doucement et demandai :
— Ce que je ne comprends pas, c’est ceci : pourquoi Oreki a‑t‑il été le seul à faire la sculpture ? C’était le travail de tout le groupe, non ? Et pourtant, dans mon souvenir, il est venu seul remettre la pièce. Et il a tout pris pour lui. Qu’est‑ce qui s’est passé, exactement ?
Oreki était maladroit pour ce genre d’exercices. Je le savais sans qu’il ait besoin de le dire. Ce que je ne comprenais pas, c’était pourquoi Oreki avait fait la sculpture du bloc de bois. Dans mon groupe, Mishima et moi nous étions les principales travailleuses. Si Oreki avait été avec nous, il n’aurait même pas eu à toucher un couteau de sculpture.
Ma question toucha un point sensible chez Shibano, comme je m’y attendais. Elle se tut aussitôt, et son visage se figea. Je n’avais pas l’intention d’accuser Shibano ni le reste du groupe, mais la façon dont j’avais formulé ma demande avait dû donner une mauvaise impression.
Malgré tout, Shibano me dit :
— Si tu parles de ça, c’était l’idée d’Oreki.
— … Comment ça ?
— Il a dit qu’il connaissait quelqu’un qui pouvait aider et terminer ça facilement. Après ça, il est parti avec la planche et le motif. Nous l’avons cru… même si, dit comme ça, ça sonne creux, quoi qu’on dise. Mais après ce qu’Oreki avait dit, nous lui avons volontiers refilé la responsabilité.
Ce n’était pas si différent de ce qui s’était passé dans mon groupe. Dès qu’on avait dit « Personne n’a dit qu’on devait se répartir le travail équitablement, si ? », les garçons du groupe nous avaient laissées faire et s’étaient éclipsés.
— Alors…
Un soupir s’échappa. Si nous avions encore été au collège, Shibano n’aurait pas poussé un soupir aussi lourd.
— Alors, pour dire la vérité, nous devons sans doute des excuses à Oreki.
— … Je vois.
Je hochais la tête, sans pour autant dire à Shibano d’aller s’excuser. Avait‑elle compris ce que je voulais dire ? Impossible à lire sur son visage.
L’hiver de l’année précédente, Oreki avait remis seul la pièce du projet commémoratif. Cette sculpture n’était pas quelque chose qu’on puisse faire seul. J’avais vu juste. Il avait bien une idée derrière la tête.
J’avais encore une question.
— Qui est ce « quelqu’un qui pouvait aider » dont a parlé Oreki ?
Même en posant la question, je n’en attendais pas grand‑chose. Je ne pensais pas que Shibano et Oreki aient jamais été proches, ni même vraiment en bons termes. Je m’attendais à ce qu’elle n’en ait aucune idée.
Qui était ce tiers dans cette histoire ? Une seule personne me venait à l’esprit. Ce ne pouvait être que l’un des amis garçons d’Oreki, et le seul que je connaissais était Fuku‑chan. … Mais Oreki n’avait quand même pas accepté le travail parce que Fuku‑chan lui donnerait un coup de main.
Tandis que je tournais tout cela dans ma tête, Shibano semblait hésiter. Je m’attendais à l’entendre répondre « Je ne sais pas », mais au lieu de cela, j’entendis Shibano dire :
— Asami Toba.
— Qui ?
— Une fille qui s’appelle Asami Toba. C’est d’elle qu’Oreki parlait.
Un nom qui m’était inconnu. Apparemment quelqu’un que je n’avais jamais croisé en trois ans de collège. Ou peut‑être avais‑je entendu ce nom quelque part ?
— Je crois que c’était sa petite amie.
Hm… Je ne l’avais vraiment jamais entendue, celle‑là. Même si le collège Kaburaya comptait moins d’élèves que le lycée Kamiyama, il y en avait tout de même plus de deux cents. Qu’il y ait des gens que je ne connaissais pas n’avait rien d’étrange.
C’est à ce moment‑là seulement que certains des mots que je venais d’entendre me parvinrent vraiment.
— Attends, qu’est‑ce que tu as dit ?
— Sa petite amie.
Je n’aimais pas parler de moi, mais permettez‑moi, à ce stade, de réfléchir longuement aux raisons pour lesquelles j’ai réagi de manière aussi honteuse. En apprenant l’existence de ce qui ne pouvait être qualifié que d’absurdité pure et simple, j’ai poussé un « QUOI !!? » si sonore que toute la classe en a sursauté. Je n’aurais jamais cru cela possible.
Tous les élèves de la classe D se tournèrent vers moi. Je me couvris vivement la bouche d’une main. C’était vraiment mauvais. J’avais dérangé tout le monde. Non, mais, ce n’était pas croyable en tout cas. Parlions‑nous bien du même Oreki ?
Me voyant incapable de me remettre du choc, Shibano baissa la voix.
— C’était une fois. Quand je suis allée lui demander si la partie était prête, il m’a dit : « Ça dépend d’Asami. » Alors je lui ai demandé : « Asami, c’est Asami Toba ? » Et ça l’a surpris. Il ne s’attendait pas à ce que je sache qui était Asami. Il pensait que personne ne savait.
— Mm, c’est que, comment dire… tu as bonne mémoire.
Ce n’était pas vraiment ce que je voulais dire.
— J’avais été surprise d’entendre ce nom sortir de sa bouche, et j’avais été à nouveau choquée d’apprendre qu’Oreki avait une petite amie. Mais…
Shibano eut un sourire en coin.
— Pas autant que toi, on dirait.
Là‑dessus, Shibano s’éloigna de moi. Elle devait vouloir mettre fin à la conversation. Je jetai un coup d’œil à l’horloge murale. Il restait cinq minutes de pause.
— Si tu veux voir Asami, tu peux la trouver au club photo. Je ne lui ai pas parlé depuis notre entrée au lycée, mais j’ai vu quelques‑unes de ses photos pendant le Festival Kanya.
Après une petite pause, Shibano ajouta, malicieusement :
— Mais si tu veux savoir où est vraiment Asami, Oreki doit déjà le savoir, non ?
Si je voulais comprendre la raison du défaut de la pièce, Asami Toba serait une source d’information capitale.
Malgré cela, je ne me précipitai pas au club photo après les cours. Au lieu de ça, je filai vers la salle de géologie, m’entendant marteler les marches de l’escalier.
Oreki, tu vas voir ce que tu vas voir.
Des pensées du genre « Même si je vais en salle du club, Oreki n’y est peut‑être pas » et « Qu’est‑ce que je vais lui faire, au juste ? » occupaient un coin de mon esprit, mais je les chassai d’un haussement d’épaules en atteignant le quatrième étage du bâtiment spécial. Je tirai la porte de la salle de géologie, qui s’ouvrit dans un grand souffle.
Oreki était à l’intérieur, assis à sa place habituelle.
S’il avait été seul, j’aurais pu passer mes mains autour de son cou et l’étrangler sans ménagement. Mais ce n’était pas le cas. Assise en face d’Oreki se trouvait une Chi-chan souriante. M’apercevant, elle leva légèrement la main et dit :
— Oh, Mayaka-san ! Quelle aubaine ! J’étais justement en train d’écouter quelque chose de très intéressant.
Ne commence pas par ça, Chi-chan, écoute-moi ! Ce… Ce type ! Il… !
Je n’en étais pas au point de laisser ces mots m’échapper. Je pris une très grande inspiration. Calme-toi, Mayaka Ibara. Tu n’as encore aucune preuve tangible.
— Oh ? De quoi s’agit-il ?
— Une expérience qu’a eue ma sœur pendant ses vacances. Je ne sais pas si je dois appeler ça un acte héroïque ou autre chose… Disons une histoire illogique, répondit Oreki.
Sa mine habituellement sombre parvenait même à prendre un air sentimental en disant cela.
Comme si elle venait d’arrêter une excellente idée, Chi-chan posa les deux mains sur sa poitrine et dit :
— Oreki-san, tu devrais le raconter à Mayaka-san aussi. Commence depuis le tout début.
— Depuis le début ? dit Oreki d’un ton accablé.
Mais Chi-chan reprit d’une voix enthousiaste :
— Oui, depuis le tout début. Après tout, ce n’est qu’en connaissant toute l’histoire qu’elle prend son sens ! Et aussi…
— Aussi quoi ?
— En fait, il y a des passages de l’histoire qui m’intriguent.
Les épaules d’Oreki s’affaissèrent, vaincues.
— Comment je suis censé reprendre depuis le début…
— Ne lésine pas sur les détails sous prétexte que c’est la deuxième fois.
Il était évident qu’il avait eu l’intention d’en escamoter. Oreki lança à Chi-chan un regard chargé d’une certaine amertume.
Revoir Chi-chan sourire était une bonne chose. Après tout ce qui s’était passé depuis notre passage en première, j’en étais d’autant plus convaincue.
…Comment pourrais-je poser la question au sujet de la « petite amie » d’Oreki devant Chi-chan ?
En outre, il était très probable que Shibano se soit trompé.
Si je devais illustrer à quel point Oreki était hermétique, il fallait prendre cet exemple.
Même si quelqu’un se plaçait devant lui, se désignait en disant « je », se pointait la poitrine en disant « aime », puis pointait Oreki en disant « toi », il lui faudrait encore un moment pour réfléchir à ce que cela pouvait bien vouloir dire.
Comment étais-je censée croire qu’Oreki se comportait en amoureux avec quelqu’un en douce ?
4
Ce soir-là, j’appelai Fuku-chan.
L’histoire d’Oreki avait été intéressante au plus haut point. Il avait parlé longtemps, et pourtant, pendant tout ce temps, Fuku-chan n’était jamais passé par la salle de géologie. La dernière fois que je l’avais vu, c’était samedi. Grand Dieu, cela faisait trois jours entiers que je ne l’avais pas vu ! Je sélectionnai le nom tout en haut du journal d’appels de mon portable. Avant même que ça ne sonne, j’entendis la voix de Fuku-chan.
— Yo !
— Oh, tu as décroché vite.
J’entendis un petit rire étouffé à l’autre bout de la ligne.
— J’avais mon portable en main et j’étais sur le point de t’appeler, Mayaka. Juste avant d’appuyer sur la numérotation rapide, ton appel est arrivé.
— Je vois.
Je sautai sur mon lit et me laissai tomber pour m’allonger.
— Tu sais, je suis tombée sur quelque chose d’étrange aujourd’hui.
— Hm ? Qu’est-ce qu’il y a ?
Je me léchai les lèvres et dis :
— Asami Toba. Ce nom te dit quelque chose ?
Il y eut un silence. J’imaginais la mine perplexe de Fuku-chan à l’autre bout.
— Oui. Elle est au club photo, je crois. Le président s’est plaint d’elle autrefois. Il disait que, pour je ne sais quelle raison, elle refusait obstinément de participer aux concours lycéens.
— Fuku-chan, tu connais même le président du club photo ?
— Oui, je le connais…
Fuku-chan connaissait quelqu’un que moi je ne connaissais pas. J’eus l’impression qu’on posait un poids sur mon cœur. Ce fut bien déplaisant.
Je soupirai, chassai ces pensées lourdes, puis demandai :
— Écoute. Toba-san aurait obtenu son diplôme au collège Kaburaya.
— C’est bien ce qu’il semble.
— Qu’est-ce que tu sais d’elle ?
Quelqu’un avait dit que c’était la petite amie d’Oreki. Si, par l’infime des hasards, c’était vrai, Fuku-chan marquerait bien un léger temps d’hésitation, non ?
En réalité, il y avait une méthode pour soutirer des informations à Fuku-chan. D’abord tâter le terrain avec un sujet anodin, puis enchaîner par une progression naturelle de questions qui creusaient davantage. C’était comme un jeu. La réponse de Fuku-chan suivit la trajectoire habituelle, prévisible. J’étais la seule à percevoir que sa voix s’était alourdie d’un rien.
— On peut dire que je la connais un peu. Tu as une raison de vouloir des informations sur Toba-san, Mayaka ?
— Oui, on peut dire ça. Tu es perspicace.
— Bien sûr. … Mais si c’est le cas, il va falloir que tu sois un peu plus prudente.
Parce que le ton de Fuku-chan avait pris une inflexion plus grave, je me redressai sur le lit.
— Toba-san en veut à tous les élèves du collège Kaburaya qui étaient de sa promotion. Si tu veux parler avec elle sans heurts, mieux vaut ne pas évoquer ce qui s’est passé au collège.
Pourquoi ? J’avais envie de demander.
Mais Fuku-chan m’en empêcha. En une fraction de seconde, son ton s’allégea.
— Enfin bref. Oublions ça. Il faut que je te dise quelque chose. Dimanche, je…
Comme Fuku-chan ne lâchait pas l’affaire, je n’eus aucune occasion d’intervenir. Au début, j’étais réticente à laisser ma question sans réponse, mais je cédai rapidement après. Nous n’avions pas tant de temps au téléphone. Même quelqu’un comme moi avait envie de parler de choses plus joyeuses avec Fuku-chan.
J’étais à Kamiyama depuis plus d’un an, et pourtant j’étais encore surprise d’apprendre qu’il y avait une chambre noire au lycée. Cette chambre noire se trouvait à côté du labo de chimie, si bien que cette salle servait aussi de local au club de photographie.
Après avoir parlé à Fuku-chan au téléphone hier soir, j’avais confirmé à quoi ressemblait Asami Toba en consultant l’album de fin de collège. À part ses lunettes, elle n’avait rien de remarquable. S’il fallait dire quelque chose, ce serait qu’elle semblait un peu maigre. Cependant, je ne regardais là qu’un seul cliché de Toba-san. En comparant cette photo à la photo de classe de l’album, je remarquai qu’elle détonnait un peu… Sur l’image, elle ne paraissait pas souriante le moins du monde.
Cela restait pratique de savoir à quoi elle ressemblait. En arrivant au labo de chimie après les cours, je constatai qu’Asami Toba n’était pas là. Il y avait quelqu’un d’autre dans le local, un garçon aux cheveux qui semblaient bouclés naturellement. L’insigne épinglé à son col m’indiquait qu’il était en terminale. Je l’informai que je souhaitais parler à Asami Toba.
— Oh, Toba-san ?
Il s’interrompit, se gratta la tête et demanda :
— C’est urgent ?
Ce n’était pas quelque chose que je pouvais considérer comme urgent.
Quoi qu’il se soit passé autour du travail de fin de collège d’Oreki, cela remontait à près de deux ans. Même si je voulais en connaître les raisons, et le plus vite possible, je n’étais pas pressée au point de l’éclaircir en deux jours.
— Non. Si ce n’est pas le moment, je reviendrai une autre fois.
Je supposais que Toba-san était dans la chambre noire, mais le terminal baissa la voix et grommela : « Argh, peu importe. » Puis, se reprenant, il me dit :
— Si c’est elle, elle doit être sur le toit en ce moment.
— Le toit ?
Avec cette question, j’avais l’air d’un perroquet apprenant à répéter des mots.
J’ignorais jusqu’à aujourd’hui l’existence de la chambre noire, mais je savais qu’il n’y avait pas d’escalier menant au toit dans l’établissement. Après tout, la salle du club de littérature classique se trouvait à l’étage le plus haut. Pour accéder au toit, il fallait grimper par l’échelle métallique fixée au mur. Le sommet de l’échelle était fermé par une lourde porte métallique. Je n’avais jamais essayé de monter jusque-là, mais j’étais certaine que la porte était verrouillée.
— Oui, le toit. Ne le dis à personne, mais elle a les clés de secours.
Ces clés avaient-elles été transmises au sein du club photo, ou appartenaient-elles à Asami Toba elle-même ? Malgré ma suspicion, la réponse ne m’importait guère. Après l’avoir remercié, je quittai le labo et gravis l’habituel bâtiment spécial. Je n’étais pas pressée de voir Toba-san, mais les occasions de monter sur le toit ne seraient pas nombreuses. Traitez-moi de sotte d’être attirée par un endroit en hauteur comme le toit, je voulais quand même y monter pour jeter un œil.
En atteignant le quatrième étage, je constatai que la porte de la salle de géologie était verrouillée. Il n’y avait personne ? Oreki avait été présent ces deux derniers jours, il n’était peut-être pas là aujourd’hui. Et puis, il serait temps que Fuku-chan montre son visage ici.
J’irai vérifier plus tard.
Je m’arrêtai tout en haut de l’escalier. Une échelle était fixée contre le mur blanc. Je savais qu’elle était là, mais je n’avais jamais songé à l’escalader. En levant la tête, je remarquai que la porte métallique en haut de l’échelle était entrouverte. Quelqu’un se trouvait bien sur le toit.
— …Très bien.
Je recourbai légèrement les doigts, rassemblai mon courage, puis saisis l’échelle.
Même si aucune règle écrite ne nous interdisait de monter, on pouvait facilement supposer que les élèves n’étaient pas les bienvenus sur le toit. Par ailleurs, sans que j’y aie jamais prêté attention, je me rappelais qu’il n’y avait pas de rambarde de sécurité sur le toit du lycée Kamiyama. Si un professeur y surprenait un élève, il se ferait bien réprimander, et le club photo pourrait même se voir confisquer sa clé. À ces pensées, je grimpai d’autant plus vite.
Comme on pouvait s’y attendre, grimper une échelle verticale sollicitait les épaules, et les fines barres horizontales me rentraient dans la paume. La personne montée avant moi n’avait laissé aucune trace de chaleur sur l’échelle. À chaque échelon, je sentais la température me quitter les mains. Rien d’agréable.
Je ne fis aucun bruit, mais en grimpant, je scandais dans ma tête : « ho hisse, ho hisse ». L’échelle, malgré tout, n’avait pas même dix barreaux. Elle demandait de l’énergie, mais l’ascension fut brève. Je poussai un peu, et la porte métallique du toit s’ouvrit sans résistance. Je m’attendais à un peu d’opposition : ce fut un soulagement.
Je débouchai sur le toit.
Personne n’avait nettoyé l’endroit. La surface était marbrée de taches noires partout. Devant moi se tenait une fille avec un trépied. Pourtant, elle ne regardait pas dans le viseur de l’appareil, ni ne bougeait pour faire un réglage. La fille se contentait de rester là.
— …Toba-san ?
Comme la porte métallique n’avait pas fait de bruit, la fille n’avait pas remarqué ma présence. Je la vis se retourner lentement par-dessus l’épaule et planter sur moi des yeux noirs comme du charbon.
— Qui es-tu ?
À cet instant, j’appris comment trois mots pouvaient avoir assez de force pour repousser quelqu’un.
Sans aucun doute, c’était Asami Toba. Ce visage était exactement celui de l’album de fin de collège.
Et pourtant, je ne pouvais m’empêcher de me demander : est-ce bien Asami Toba ? Dans l’album, on aurait pu la qualifier de « dépourvue de personnalité ». Le genre de personne qu’on oublie même en la croisant dans le couloir. C’est ce que je m’étais dit en voyant la fille telle qu’elle apparaissait dans les photos de l’album.
Mais la personne qui se tenait sur le toit n’était plus la même. Il y avait autour d’elle comme une barrière qui semblait repousser les indésirables et j’étais clairement visée. Elle n’était plus « dépourvue de personnalité ». Je pouvais l’imaginer envahir mes rêves, désormais. Ce n’est que plus tard que je remarquai qu’elle ne portait pas de lunettes.
Je regrettai mon optimisme en entrant dans son espace mais il était déjà trop tard. Du creux de l’estomac, je convoquai un peu de sang-froid et pris mon courage à deux mains avant de prendre la parole.
— Je suis Mayaka Ibara de la première C. Tu es Asami Toba, non ?
Entendant son nom, elle fit glisser prudemment son regard sur le côté.
— C’est le président qui te l’a dit.
— Je ne sais pas si c’est le président, mais celui qui m’a parlé de cet endroit était un garçon aux cheveux bouclés.
— Ce type… marmonna-t-elle avec colère.
— … Alors, puisque tu sais qui je suis, qu’est-ce que tu veux ?
— Hm.
Sous le ciel ouvert, la distance entre Toba-san et moi semblait s’accroître. Je fis un pas vers elle.
— Je voulais te demander quelque chose. Maintenant, ça te va ?
Un sourire sarcastique effleura le coin de ses lèvres.
— Tu as déjà trouvé cet endroit. Pourquoi me demander la chose ?
Elle n’avait pas tort.
— Peu importe. Qu’est-ce que tu veux savoir ?
Je me rappelai l’avertissement de Fuku-chan, mieux valait ne pas parler du collège. Mais je n’avais pas le choix :
— À propos du projet commémoratif de fin de collège au collège…
— …De quoi tu parles ?
— Tu sais bien, au collège Kaburaya. Le cadre du grand miroir.
Je vis tout son corps se figer. À l’énoncé des mots « Le cadre du grand miroir », Toba-san eut une réaction évidente. Je ne parvins pas à lire son expression, mais je percevais dans ses yeux une méfiance accrue. Il me fallait abattre toutes mes cartes avant qu’elle ne me repousse. Haussant la voix, je dis :
— Je ne sais pas si tu le savais, Toba-san, mais pendant le projet, un garçon a réussi à se faire détester par beaucoup de monde. C’était Houtarou Oreki, de la classe 5. À cause de sa partie bâclée, Takasu-san, la conceptrice, a pleuré sans s’arrêter. Mais j’ai toujours pensé qu’il y avait anguille sous roche. Oreki est paresseux, mais même lui n’irait pas jusqu’à gâcher le projet de toute la promo, l’œuvre destinée à conserver nos souvenirs. Il n’est pas égocentrique à ce point. Alors j’ai pensé qu’il essayait peut-être de cacher un truc. Après avoir enquêté, ton nom est apparu, Toba-san. Oreki, Toba-san, et ce fameux morceau du cadre, quel est le lien entre ces trois choses ? Ou bien n’y en a-t-il aucun ?
À la suite de mes questions, Toba-san sourit. Ce n’était ni amical ni chaleureux. Sur son visage froid, ce sourire disait : Tu ne sais rien, évidemment que tu poses une question pareille.
Il n’y avait pas de vent sur le toit, l’air était tiède, le temps agréable. Et pourtant, un frisson me parcourut les os.
— Qu’est-ce que tu comptes faire si tu apprends la vérité ? demanda Toba-san.
Ce qu’elle voulait dire : « C’est si vieux, on peut passer à autre chose, non ? » Mais pour moi, ce n’était pas terminé.
— J’irai m’excuser.
Toba-san haussa les sourcils et répéta :
— T’excuser ?
— Oui. M’excuser.
— Auprès de qui ?
— N’est-ce pas évident ? … Auprès d’Oreki.
En classe, tout le monde avait blâmé Oreki pour sa paresse et lui avait fait porter seul la responsabilité d’avoir causé des ennuis et gâché le dernier souvenir du collège. De là jusqu’à la remise des diplômes, Oreki avait constamment évité la salle de classe.
Il allait à la bibliothèque lire ses livres. … Et même si j’y étais moi aussi, je ne lui avais jamais accordé un regard.
Puis j’ai quitté le collège et suis entrée au lycée. Quand je l’ai revu à la bibliothèque, je n’ai pas éprouvé la moindre joie. Oreki était un garçon sans entrain, peu fiable. Il ne convenait pas du tout pour être l’ami de Fuku-chan. À l’époque, je ne les comprenais pas vraiment, et je le pensais sincèrement.
La cause de tout cela, c’était la sculpture de cette vigne unique et rectiligne. Si c’était vraiment le résultat de la paresse, tous les élèves de fin de collège avaient de bonnes raisons d’en vouloir à Oreki.
Mais si ce n’était pas le cas ? Toba-san me piqua de nouveau.
— Et après ? Il te pardonnera ? Tu ne rêves pas un peu, là ?
Elle semblait bien connaître Oreki. Alors que je relevais la tête, déterminée, Toba-san s’exprima.
— C’en est arrivé là. Que veux-tu faire de plus ? Mais… si tu gardes toujours de la rancune contre Oreki-san, c’est problématique, oui.
Quand elle prononça le nom d’Oreki, la voix de Toba-san sembla s’éclairer, se colorer de sentiment. Le mot « petite amie », ce mot que j’avais refusé de croire, me vint à l’esprit.
— Toba-san. Pour toi, Oreki-san est…
— C’est sans doute mon héros. On peut dire ça.
Un héros ? Oreki ? À cet instant, un sourire apparut sur le visage de Toba-san. J’en comprendrais le sens plus tard. Pour l’heure, je devais tirer d’elle ce que je pouvais tant que sa barrière était baissée. Je relançai donc :
— Et la partie du cadre, alors ?
— Ça… on pourrait appeler la chose « une malédiction déjà levée ».
— Qu’est-ce qu’Oreki a fait au juste ?
Toba-san sourit et dit :
— Qui sait ? Je n’ai pas à tout te dire. Si tu m’avais posé la question l’an dernier, je t’aurais tout raconté avec plaisir. Mais il y a une chose que je peux t’affirmer. Garder de la rancune contre Oreki serait injuste.
Il était trop tard pour me justifier, je m’en abstins donc. Une légère rafale passa sur le toit. Sans rambarde, même un petit vent suffisait à me rendre nerveuse. Toba-san fit jouer ses épaules, l’air désintéressé.
— Si tu veux savoir la vérité, pourquoi ne vas-tu pas voir ce miroir ? Cela dit, tu ne comprendras pas en te contentant de te placer devant. Bon, je suis en pleine activité de club. Tu me déranges. Merci de partir.
Puis elle commença à se détourner.
Je pensai au sourire de Chi-chan, à l’histoire intrigante qu’Oreki avait racontée hier.
— Attends. Encore une chose.
— …Quoi, encore ?
Voyant Toba-san arquer un sourcil, je me lançai, décidée à ne pas poser cette question une seconde fois.
— As-tu revu Oreki-san depuis ?
Par chance, Toba-san ne chercha pas plus loin.
— Je veux qu’Oreki-san reste un héros.
— …
— Si on se revoit et qu’on parle, je finirai écœurée, non ?
Elle se détourna après avoir dit cela, se penchant sur le viseur de son appareil.
Je compris qu’elle ne répondrait plus à aucune de mes questions.
5
Au bout du compte, ce miroir était la réponse.
Je redescendis du toit, mais ne me dirigeai pas vers la salle de géologie. On en était là, que devais-je faire ? Même si je répugnais à l’admettre, Toba-san avait raison. Au nom de Toba-san, forcer Oreki à desserrer les dents, lui arracher la vérité, tout ça juste pour me fabriquer une raison de devoir lui présenter des excuses, ce n’était pas une manière convenable de procéder.
J’aurais voulu savoir ce que Fuku-chan en pensait. Cependant, s’il s’agissait du projet de fin de collège, Fuku-chan n’était pas dans la même classe qu’Oreki et Toba-san. Et si Oreki cherchait à cacher quelque chose, et que je l’obtenais par l’entremise de Fuku-chan, ce serait une bassesse de ma part. Pour l’instant, il me faudrait prendre sur moi. Prendre sur moi, oui.
Il restait un peu de temps avant la fermeture du collège Kaburaya.
Il y avait des tas d’endroits où les lycéens ne pouvaient pas aller. Des lieux interdits par la loi, par le règlement, ou par les règles de l’établissement. Bien des endroits où l’entrée nous était défendue. À l’inverse, il y avait des lieux sans aucune de ces barrières, et où pourtant personne n’avait jamais envie d’aller. Par exemple, son ancien collège. C’était mon cas.
Quand j’atteignis le portail du collège Kaburaya, je contemplai les œillets d’Inde et les azalées épanouis dans le parterre devant l’entrée et sentis mes joues s’empourprer sous la chaleur. Sur le terrain, l’équipe d’athlétisme et l’équipe de base-ball s’entraînaient, et j’entendais à peine la fanfare du collège répéter. Tout cela ne différait pas tant du lycée Kamiyama. Alors pourquoi m’était-il si difficile d’entrer dans le collège Kaburaya ?
La raison était claire. J’avais quitté cette école avec mes sourires et mes larmes. On ne pouvait pas y retourner. On ne pouvait pas revenir en arrière.
J’examinai ma tenue.
Tout le monde, dans cette rue, reconnaîtrait l’uniforme du lycée Kamiyama. Devrais-je rentrer d’abord pour enfiler mon uniforme de collégienne ? Heureusement, ou plutôt malheureusement, je n’avais pas grandi d’un pouce depuis. J’avais bien grandi, mais le chiffre inscrit sur le mur des mesures ne me permettait plus de le nier. En uniforme de collégienne, on ne me ferait sûrement pas la différence, n’est-ce pas ?
Je secouai la tête. Qu’est-ce qui me prenait ? Ce ne serait rien d’autre qu’un cosplay. À ressasser une idée pareille, autant me trahir maintenant. Même si cela me mettait un peu mal à l’aise, je n’allais qu’entrer dans un collège. Rien qui réclame du courage.
Très bien, on y va.
En passant le portail, je remarquai que je longeais le bord.
Il y avait en tout trois accès, un pour les élèves, un pour le personnel et un pour les visiteurs. Aller jusqu’à l’entrée des visiteurs me paraissait superflu, alors j’envisageai de me faufiler par le passage des élèves. Mais, ce faisant, je ne pourrais pas circuler à l’intérieur et il n’y aurait pas de chaussures d’intérieur pour les externes à l’entrée des élèves. Ainsi, bien que je ne sois pas une véritable externe, je me résolus à gagner l’entrée des visiteurs.
S’il y avait au moins un petit bureau d’accueil. « Je suis Ibara, ancienne élève. Pourrais-je entrer dans l’établissement un moment ? » « Bien sûr ! » Dans ce cas, j’aurais pu entrer sans m’inquiéter. Cependant, la grande porte des visiteurs du collège Kaburaya était grande ouverte, et il n’y avait personne. C’était comme si elle disait : « Seuls ceux qui n’ont rien de suspect oseront passer par ici. »
Même si j’avais étudié dans ces couloirs, difficile de ne pas me tendre.
Je pénétrai rapidement dans le bâtiment, retirai mes chaussures et pris dans le casier une paire de chaussures d’intérieur vertes marquées « Collège Kaburaya ».
Ce miroir s’appelait « Le Miroir des souvenirs ». Même si c’était un peu plat, c’était toujours mieux qu’un nom bizarre.
J’étais encore élève ici quand on l’avait accroché, je savais donc où il se trouvait : au bas de deux volées d’escaliers, sur le mur d’en face. J’avais peur d’être prise, mais j’avançais d’un pas assuré.
Il restait trente minutes avant la fermeture de l’établissement. J’entendais des gens ailleurs dans l’école, mais je ne croisai personne dans le couloir que je parcourais. Si j’avais croisé une fille en uniforme à col marin, j’aurais pu me rappeler l’endroit où j’étais deux ans plus tôt et me laisser aller à la tiédeur des souvenirs. Mais il n’y avait personne dans le couloir, alors je repassai les mots de Toba-san du début à la fin. « Une malédiction déjà levée ».
Qu’est-ce que cela voulait dire ? S’il était question d’un miroir maudit, alors, Blanche-Neige ? Ce serait un miroir magique. Un miroir à deux faces qui donnerait des reflets différents la nuit entrerait-il dans la catégorie des miroirs maudits ? Mais « Le Miroir des souvenirs » n’avait qu’une seule face. Et que signifiait donc « une malédiction déjà levée » ?
À ces pensées, j’arrivai devant « Le Miroir des souvenirs » sans croiser âme qui vive.
— …Était-il toujours aussi petit ?
C’est la première chose qui me vint à l’esprit.
Si j’étais encore à l’école primaire, je serais surprise de voir combien il paraît grand à quelqu’un d’aussi petit. J’ai beaucoup grandi depuis. Mais je n’avais pas grandi d’un pouce depuis la dernière fois que j’avais vu « Le Miroir des souvenirs ». Malgré cela, le miroir au mur me parut décevant de petitesse.
En réalité, non. Je pouvais m’y voir en pied, et il restait de la marge. Il devait faire dans les deux mètres de haut. On pouvait le considérer comme grand. Autrement dit, depuis un an environ, c’était l’image que je me faisais du miroir qui avait grandi.
— Ça fait nostalgique. Évidemment.
J’étendis la main.
Tous les élèves de la promotion, en théorie, du moins, avaient sculpté le cadre de ce miroir. Je n’y attachais pas tant d’importance. Mais j’avais été là quand on avait assemblé le cadre et, même si c’était le professeur qui avait le plus travaillé, j’avais ressenti un fort sentiment d’accomplissement. L’oiseau qui picore les grappes sur le côté gauche du miroir avait bien sûr été sculpté par Mishima et moi. À le regarder maintenant, notre « hirondelle » était bel et bien un colibri. Si je l’avais su à l’époque, j’aurais davantage soigné le colibri.
Sous le miroir se trouvait une plaque nominative en plastique. « Le Miroir des souvenirs (Conception : Ami Takasu) » y était écrit. Notre année de promotion y figurait aussi.
— Le nom de Takasu-san est resté, hein.
Je n’avais pas remarqué cette plaque lorsque j’étais encore élève ici. J’enviais que le nom de Takasu-san demeure à jamais dans cette école, mais j’étais aussi soulagée que ce ne soit pas le mien.
Il y avait encore une chose qui différait de l’image que j’avais en tête, les vrilles qui entouraient le miroir étaient très finee. Dans mon souvenir, les vrilles occupaient toute la largeur des dix centimètres de bois. En réalité, la vrille la plus épaisse semblait n’avoir que deux centimètres de large. L’espace supplémentaire était rempli par des vrilles qui s’enroulaient et se torsadaient.
Je me surpris à murmurer.
— J’en donnerais environ 60 points.
En troisième année de collège, j’avais trouvé ce dessin presque parfait.
Mais à présent, en le revoyant, c’était inutilement chargé.
C’était le plus évident au bas du cadre. Le détail y était beaucoup trop minutieux. Les vrilles partaient dans tous les sens, montantes et descendantes, jusqu’à faire des cercles. Cela rendait la chose complexe et, en tenant compte de toutes les branches et des nombreux insectes volants, l’ensemble paraissait brouillon.
Mais, même si la partie inférieure était plus complexe, ce n’était pas si terrible. Les images de la partie supérieure du miroir étaient simplement bien plus réussies.
Ensuite…
Je reculai d’un pas et considérai le miroir sur toute sa hauteur.
Je m’étais concentrée à l’instant sur le cadre, et j’avais ignoré mon reflet dans la glace.
Mon reflet fronça les sourcils et croisa les bras.
— … Alors, un miroir maudit…
Le miroir en lui-même était un modèle ordinaire, acheté par un professeur. Peut-être que Fuku-chan serait capable d’expliquer les principes du sténopé, mais je ne pensais pas que cela ait le moindre rapport avec la malédiction.
Ce qui était maudit, c’était probablement le cadre que nous avions sculpté.
— Mais elle a dit qu’il que la malédiction était déjà levée.
J’hésitais à me dire que celui qui avait brisé la malédiction, c’était Oreki.
Comment dire ? Au milieu de tous les enchevêtrements autour du miroir, il y avait une ligne horizontale. Mon regard s’y attira. Cette tige bien droite. La sculpture d’Oreki.
La malédiction.
— Hm…
Qu’avait dit Toba-san ? Oreki était un héros. Si elle le croisait, elle en serait écœurée, alors elle ne voulait pas rencontrer son héros. Et…
Je ne comprendrais pas. Elle avait dit que si je faisais que rester là, je ne comprendrais pas : « Cela dit, tu ne comprendras pas en te contentant de te placer devant ».
— Attends, ce n’est pas ça.
Ce n’était pas ça. Ça ne l’était pas. À cet instant, je me dis qu’il y avait autre chose dans les mots de Toba-san.
Ce que Toba-san voulait dire par « Tu ne comprendras pas si tu te contentes de te placer devant », ce n’était pas que je ne comprendrais jamais la vérité. Elle voulait dire que je ne comprendrais pas si je me contentais de me placer normalement. Je ne pouvais pas seulement rester debout. Il fallait que…
Le poirier[2].
— …Mais je vais finir par exhiber ma culotte…
Si Fuku-chan était là, il pourrait me tenir la jupe.
Donc je devais faire le poirier, ou trouver un moyen d’être à l’envers.
— Hm, essayons comme ça…
Je sortis mon téléphone portable de ma poche.
Après avoir lancé l’application appareil photo, je pointai l’objectif vers le miroir. Dans le miroir, mon reflet levait elle aussi son téléphone.
J’avais réglé le son du déclencheur sur un simple « clic ».
Le soir s’insinuait lentement dans les couloirs du collège. Je murmurai pour moi-même.
— …Voilà donc toute l’histoire.
6
Nous étions en salle de géologie.
Chi-chan n’était pas là aujourd’hui. Oreki, Fuku-chan et moi étions dans la salle du club.
Fuku-chan parlait de quelque chose. Je l’avais probablement déjà entendu. Oreki était assis à sa place attitrée, et je posai sans un mot devant lui toutes les photos que j’avais imprimées.
Oreki réagit avec stupeur. C’était naturel. Si quelqu’un posait une grosse pile de photos devant moi, je serais moi aussi déconcertée. Il ne parla pas avant que j’aie fini d’étaler toutes les photos, et Fuku-chan non plus.
Les photos représentaient la partie inférieure du cadre du « Miroir des souvenirs ». Il y en avait quinze, y compris celle où figurait la sculpture « à l’arrache » d’Oreki. À force d’en avoir tiré quinze, mon imprimante était à court d’encre. Je n’aurais plus qu’à emmener Fuku-chan en racheter dimanche prochain.
Voyant que je m’étais arrêtée, Oreki demanda :
— Qu’est-ce que c’est ?
Jusqu’au bout, il faisait l’innocent.
— Notre projet commémoratif de fin de collège.
— Oh. Vraiment.
— Ton ton désinvolte m’agace prodigieusement.
Oreki se gratta la joue.
— Je suis allée voir Toba-san hier. Oreki, tu savais que Toba-san est dans notre lycée ?
Même si j’avais posé la question, ce n’était pas nécessaire. Ils fréquentaient la même école depuis plus d’un an. Il était difficile de croire qu’ils ne s’étaient jamais croisés.
Cependant, Oreki était insondable.
— Non. J’en entends parler pour la première fois.
— Ah ?
— Elle va bien ?
Est-ce qu’on pouvait appeler cela « aller bien » ? Elle avait cette barrière qui repoussait quiconque tentait de s’approcher. Je voyais néanmoins pourquoi elle était comme ça.
— Plutôt bien, je suppose.
— C’est bon à savoir.
— Elle m’a dit de faire le poirier devant le miroir.
Puis, je retournai les quinze photos. À côté d’Oreki, Fuku-chan ne dit pas un mot. Ce silence signifiait une chose : Satoshi Fukube savait ce qui s’était passé entre Oreki, Asami Toba et ce projet de fin de collège.
Au premier coup d’œil, les photos montraient un chaos de vrilles. Mais, si on les retournait, on voyait une image complètement différente.
Une vrille en cercle, une fois renversé, devenait un « e ».
L’entrelacs de vrilles, renversé, ressemblait à un « W ».
Ici un « h », là un « A ». Comme c’étaient des lettres manuscrites latine, il m’avait fallu du temps pour les déchiffrer.
Les quinze photos composaient une phrase :
« We hate A ami T. »
— « On déteste Ami. » C’est horrible. Le cadre commémoratif de fin de collège cachait en réalité ce message.
Oreki avait renoncé à jouer la comédie. Il acquiesça légèrement et dit :
— Oui. Je partage ce sentiment.
— Mais il y a un problème avec la phrase.
— Exact.
— Il manque une lettre.
— Oui.
— Et c’est dans la partie que tu as sculptée, n’est-ce pas ?
Je pointai l’espace entre le « A » et le « a ». Oreki inclina la tête sans un mot.
Je n’avais pas besoin qu’il confirme le reste. Oreki savait probablement très bien ce que j’avais découvert.
Le message que devaient dissimuler les vrilles enroulées était sans doute « We hate Asami T ». Mais, parce qu’Oreki avait laissé de côté une des lettres, la phrase avait changé.
La malédiction destinée à Asami Toba avait été levée
À ce stade, je regardai Fuku-chan.
— Dis, Fuku-chan, je suis retournée au collège Kaburaya hier.
— Ah… Tout le monde va bien ?
— Aucune idée. Je n’ai vu personne. Mais j’ai vu la plaque sous le miroir, celle qui disait qu’Ami Takasu en était la conceptrice.
— Oh, je vois.
— Fuku-chan, c’est toi qui as demandé qu’on fasse ça, n’est-ce pas ?
Fuku-chan et Oreki échangèrent un regard.
Pourquoi ne me l’avaient-ils pas dit ? Même en me le cachant, j’aurais été capable de deviner qu’il se tramait quelque chose en coulisses. Les garçons sont bizarres. Non, je dirais plutôt tordus.
Ami Takasu et sa bande avaient voulu terroriser et écraser Asami Toba. Si le conflit avait été assez sérieux, toutes les autres classes en auraient été informées. Pourtant, je ne me souvenais pas que cela se soit produit. Il semblait donc que tout cela avait couvé juste sous la surface. Peut-être que cette haine avait commencé dans des cours de soutiens scolaire à l’extérieur du lycée ou quelque chose du genre.
Ami Takasu avait été la conceptrice du projet commémoratif de fin de collège et, dedans, elle avait glissé sa manœuvre finale. Ce devait être un message présenté comme venant de toute la promotion à l’adresse d’Asami Toba, un message qui continuerait à se transmettre au collège Kaburaya : « We hate Asami Toba ».
Malheureusement pour elle, Oreki l’avait découvert. La partie dont il avait la charge était censée dissimuler la lettre « s » une fois renversée. Mais, avec cela seul, il n’aurait pas pu connaître le message entier. Chaque groupe n’avait reçu qu’un schéma de sa portion du motif. Pris d’un soupçon, Oreki s’était probablement tourné vers Fuku-chan. Fuku-chan avait été chargé de superviser le projet de fin de collège. Il devait avoir une copie du dessin complet.
Oreki et Fuku-chan avaient mis au jour le message entier après avoir consulté le plan d’ensemble. À ce moment-là, il était trop tard pour arrêter le projet. La seule chose possible était de modifier le message.
Il n’y avait rien d’étonnant à ce que Takasu-san ait pleuré si fort dans le froid du gymnase le jour où nous avions assemblé le cadre du miroir. Le message destiné à tourmenter « Asami T » était d’une manière ou d’une autre devenu un tourment pour « ami T ».
— Toba-san dit qu’elle te considère comme son héros, dis-je à Oreki.
Je le scrutai.
Comme prévu. Le visage d’Oreki était rouge. Une fois le message caché découvert, je compris aussi la raison pour laquelle Oreki fuyait et cachait ce qui s’était passé. Il avait sauvé Toba-san.
À cause de cela, Oreki se sentait embarrassé. Celui qui ne jurait que par la « conservation d’énergie » avait, sur un coup de tête, sauvé une fille. Il ne voulait sans doute pas que cela se sache.
À quel point pouvait-il être stupide ?
— Je ne pensais pas que la vérité verrait le jour aujourd’hui. On dirait que j’ai sous-estimé Mayaka, hein ? dit Fuku-chan d’un ton enjoué et taquin.
Après avoir poussé un soupir, Oreki se tourna vers Fuku-chan et dit :
— À l’époque, je me demandais si je devais transformer la vrille en un « t ».
— Vraiment ? C’était pas une mauvaise idée.
Si la partie d’Oreki était un « t », alors ça deviendrait… « We hate Atami T ».
— Mais tu sais, je ne déteste pas vraiment la mer d’Atami.
Je n’en revenais pas qu’ils utilisent de si petites ruses pour me répondre. Je les connaissais depuis si longtemps que je savais lire leurs petites manœuvres. Oreki et Fuku-chan se servaient de plaisanteries pour classer l’incident comme une affaire déjà close. Je savais ce qu’ils faisaient dès le départ.
Pour ne pas les laisser faire, j’élevai la voix.
— Je suis désolée, Oreki. Je n’aurais jamais pensé que tu ferais ce genre de chose et je t’ai prise de haut. Je suis vraiment, vraiment désolée.
Oreki était si déconcerté que ses yeux se mirent à courir partout dans la pièce. Avisant le livre de poche sur la table, il le saisit avec soulagement. C’était comme s’il brandissait un talisman. Puis, jetant un coup d’œil de côté, il dit :
— D’accord d’accord d’accord d’accord d’accord, range les photos. Ça me déconcentre…
Si seulement j’avais eu un miroir. Je voulais montrer à Oreki la tête qu’il faisait.
[1] Type de plume métallique souple, très répandu dans l’illustration et le manga au Japon, permettant de moduler l’épaisseur du trait en fonction de la pression appliquée.
[2] En japonais, la phrase que Toba prononce est (1) « Si tu ne fais pas le poirier, tu ne pourras pas comprendre. » Mais Mayaka l’entend de travers et comprend plutôt (2) « Quoi que tu fasses, tu ne pourras pas comprendre. » Ce tour repose sur le mot « poirier » qui, en japonais, peut être « toritsu ». Toba emploie le mot « toritsu » dans (1). Cependant Mayaka entend « toritsu » comme « toriaezu » dans (2). « Toriaezu » veut dire quelque chose comme « de toute façon… » ou « pour l’instant ». C’est un mot très dépendant du contexte. En somme, Toba a donné la réponse du mystère à Mayaka, mais elle l’a mal entendue… probablement à cause de la structure entière de la phrase originale en japonais.