Hyouka t6 - chapitre 1

Ce qui manque dans l’urne

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Traduction : Raitei
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1

Je ne suis pas le genre de personne qui se souvient clairement de ce qui est déjà passé. Même si quelqu’un venait m’affirmer que tel ou tel événement avait bel et bien eu lieu, disons à l’école primaire ou au collège, bien souvent je ne pourrais que le regarder d’un air vide et répondre, avec un ce ton incertain : « Ah bon ? » Et pourtant, parmi les expériences que j’ai partagées avec d’autres, il en est parfois dont je suis le seul à garder ensuite un souvenir net. Je n’ai aucun moyen de savoir ce qui sépare ce que j’oublierai tôt ou tard de ce qui me restera à jamais.

En parcourant ma mémoire, au fil du gris apparemment sans fin des lieux et des faits incertains, il m’arrivait de tomber sur des instants d’une netteté saisissante. La plupart relataient des événements comme les festivals sportifs, les excursions en journée, les sorties scolaires dans les bois. D’autres portaient sur des broutilles que je ne jugeais pas importantes, mais qui, sous l’usure lente du temps, s’étaient tout de même trouvées figées, d’une manière ou d’une autre, à une place à part dans mon souvenir.

Leur ténacité m’inspirait un étrange respect. À l’inverse, je constatais aussi qu’il m’arrivait de me souvenir clairement d’un minuscule fragment d’un jour parfaitement ordinaire, absolument indiscernable de n’importe quel autre à l’époque. Contrairement aux souvenirs détaillés, à la manière d’articles de magazine, qui consignaient des événements, ceux-là étaient extrêmement fragmentaires, dépourvus de tout point d’appui.

Malgré tout, ils étaient difficiles à oublier, des souvenirs pareils à une vieille photographie qu’on n’arrive pas à jeter.

Par exemple, en été, regarder sans jamais se lasser les tourbillons nés de l’affrontement des eaux des canaux.

En hiver, l’imagination robuste déclenchée par des rangées de volumes imposants sur des étagères de bibliothèque hors d’atteinte.

En automne, se disputer avec un ami, sur le chemin du retour, le dernier exemplaire d’un livre dans une boutique, pour finir à renoncer tous les deux…

Qu’est-ce donc qui séparait ces souvenirs des innombrables autres, oubliés ?

Il y avait aussi ces moments où un sentiment me frappait soudain : « Celui-là, je ne l’oublierai peut-être jamais. »

Ne garderai-je pas toujours en mémoire aussi cette nuit de juin, sous laquelle je marchais dans les rues de la ville, enveloppé de cette douce brise ?

Cela dit, je suppose que je ne pourrai confirmer ce sentiment que dans dix, vingt ans.

Tout commença par un simple coup de téléphone.

 

2

Ce soir-là, j’avais préparé des yakisoba pour le dîner.

Le ciel avait été assez dégagé dans l’après-midi, mais comme des nuages s’étaient rassemblés au crépuscule et semblaient empêcher la chaleur de s’échapper vers le haut, l’air nocturne autour de moi était humide et pas le moins du monde plus frais, malgré l’absence du soleil. Les autres membres de ma famille ayant chacun leurs urgences, j’étais seul à la maison. Cuisiner me paraissait pénible, alors j’ai fouillé le frigo en espérant tomber sur des restes ou autre chose qui ne demande aucun effort, et j’ai repéré des nouilles refroidies prévues pour des yakisoba.

Je trouvai un peu de laitue flétrie, des enoki desséchés et du bacon rassis, que j’ai émincés. Je fis chauffer une poêle, ajoutai de l’huile et y jetai d’abord les nouilles, laissées telles quelles pour l’instant. Une vapeur blanche s’éleva de la poêle. Comme je n’avais pas ajouté d’eau, j’eus un moment d’inquiétude, mais je réussis à réprimer la chose. J’attendis ainsi deux minutes, le temps que ça cuise, en défaisant les nouilles de temps à autre. Je versai les nouilles d’un coup, croustillantes et presque brûlées, dans une assiette, puis fis sauter les autres ingrédients.

Une fois cuits eux aussi, je les repoussai sur le bord de la poêle à l’aide de longues baguettes de cuisine et versai de la sauce Worcestershire dans l’espace désormais vide. Lorsqu’elle se mit à frémir, son parfum caractéristique s’éleva de la poêle, imprégnant l’air de la cuisine de notes de yakisoba. J’ajoutai enfin la sauce aux nouilles, puis remuai délicatement l’ensemble. Voilà : une portion, prête à être servie.

J’apportai l’assiette de la cuisine au salon, puis sortis une paire de baguettes et un verre de thé d’orge : les préparatifs étaient terminés. Sur la table traînait une carte postale adressée à ma sœur, où l’on lisait : « Avis de réunion des anciens de la terminale I ».

Je n’avais aucune envie d’imaginer ce qu’elle me dirait si de la sauce venait à s’y renverser par mégarde. Je déplaçai donc la carte sur le porte-lettres. Enfin débarrassé de toute distraction, j’étais prêt à passer à table. Je joignis les mains, et, au moment même où je saisis les baguettes, le téléphone se mit à sonner.

Je levai les yeux vers l’horloge murale : sept heures et demie pile. Il fallait le faire, appeler à une heure aussi parfaite pour le dîner… D’autant plus que j’étais seul à la maison. La personne que l’on cherchait à joindre n’y était probablement pas. D’abord, j’envisageai de laisser sonner tout en attaquant mes yakisoba fumants, mais l’insistance de l’appel, presque trop sincère, finit par faire naître en moi un étrange sentiment de culpabilité. Puisqu’il fallait y passer, autant en finir vite ; je soupirai et reposai mes baguettes. Je me levai et décrochai.

— Allô ?

— Allô, est-ce qu’Oreki-kun…

J’avais imaginé que l’appel s’adresserait à mon père ou à ma sœur, mais la voix à l’autre bout de la ligne s’avéra être l’une de celles que je connaissais trop bien. Sans doute, à ma voix et à l’atmosphère entre nous, l’appelant devina qui j’étais, car il passa tout à coup d’un ton poli à son ton habituel.

— Houtarou ?

— Oui.

— Ouf, je suis soulagé. Je ne pensais pas que ce serait toi qui répondrais. Si c’était ta sœur qui avait décroché, je n’aurais pas su quoi dire.

Même si c’était un coup de chance pour Satoshi Fukube, je ne pouvais pas en dire autant pour moi.

— Désolé, mais chaque seconde que je passe à te parler refroidit un peu plus mes yakisoba.

— Quoi ?! Des yakisoba ?! Quel drame !

Oui, un drame, en effet.

J’entendis un rire dans sa voix.

— Tu n’aurais pas ce problème si tu t’achetais enfin un portable. Mais ce n’est pas pour ça que j’appelais… Je me demandais si tu voudrais marcher un peu avec moi. Tu es libre après ça ?

N’étant pas vraiment du genre à faire la fête jusqu’à pas d’heure, je sortais rarement après le dîner. Ce n’était pas inédit, cela dit. En y repensant… c’est vrai. Il m’était déjà arrivé de faire une promenade nocturne avec Satoshi. Je jetai de nouveau un œil à l’horloge. Il me faudrait bien quinze minutes pour finir mes yakisoba, puis un peu de temps pour me changer.

— Oui, je peux partir vers huit heures.

— Parfait. Ça me fait plaisir. Je passe te prendre ?

Je traçai mentalement la carte des distances entre nos deux maisons. Il serait sans doute disposé à venir jusqu’ici, puisqu’il était à l’initiative, mais je n’avais pas de raison de le malmener. Je cherchai un point plus ou moins à égale distance.

— Retrouvons-nous au pont Akabashi.

— Ça marche. Ce serait dommage de laisser tes yakisoba refroidir encore, alors on reprendra la conversation là-bas. À tout à l’heure.

Il raccrocha aussitôt, sans s’attarder ni prendre la peine de conclure. Il avait sans doute compris que prolonger la conversation ne ferait que m’irriter. Cette lucidité lui ressemblait bien. Lorsque je revins à table, les yakisoba avaient effectivement refroidi en surface. Pourtant, après deux coups de baguettes qui ne brassèrent d’abord qu’un tiède résigné, la chaleur remonta peu à peu du fond du plat.

 

La lumière de la lune perçait au travers de minces nuages, et un vent humide soufflait entre les maisons alentour.

J’étais d’abord sorti en chemise de laine, mais j’eus aussitôt trop chaud malgré la brise nocturne. J’optai ainsi pour une chemise de coton.

Je n’arrivais pas à faire rentrer mon portefeuille dans les poches de mon chino, et l’idée d’emporter un sac me paraissait pesante. En même temps, je ne pouvais pas vraiment compter sur Satoshi pour me dépanner si jamais on devait dépenser quelque chose et que je n’avais rien sur moi. Je pris donc deux billets de mille yens dans mon portefeuille et les glissai dans la poche de ma chemise. Les pouces dans les poches du pantalon, je sortis à l’heure convenue. Mais la nuit tombe tôt sur la ville de Kamiyama, et les ruelles étroites avaient déjà sombré dans un doux silence.

Sans me presser vraiment, j’arrivai au point de rendez-vous en moins de dix minutes. Comme le nom Akabashi signifie littéralement « pont rouge », il est on ne peut plus commun et, en réalité, le pont où nous nous retrouvions ne s’appelait même pas ainsi. On l’appelait comme ça, comme on s’en doute, parce qu’il était peint en rouge, et son nom d’origine s’oubliait avec une facilité déconcertante.

Le quartier était souvent animé l’après-midi, à cause des banques et du bureau de poste voisins, mais j’ignorais qu’il devenait si désert après le coucher du soleil. Je regardai le pont rouge, illuminé par les lampadaires, mais je n’y vis personne. Étrange, me dis-je, je pensais qu’il serait arrivé le premier. Comme je balayais les alentours du regard, une main se posa soudain sur mon épaule, dans mon dos.

— Bonsoir…

Je mentirais en disant que je n’avais pas sursauté, mais je n’en fus pas choqué pour autant. Peut-être avais-je pressenti son attaque surprise en ne le voyant pas d’emblée.

Sans même me retourner, je répondis d’un simple :

— Salut.

— Quelle déception. Et l’enthousiasme, alors ? L’amour quoi ?

Satoshi tournait autour de moi avec un large sourire, mais j’avais la sensation que quelque chose se cachait derrière cette expression. Son regard ne croisait pas le mien. Il restait fixé sur le pont tandis qu’il poursuivait.

— On va où, maintenant ?

— Je te laisse choisir.

Je n’avais pas grand savoir-faire en la matière, et j’ignorais ce qui était normal pour une promenade nocturne. Satoshi tourna la tête et dit :

— Ce sera plus vivant si on marche vers le centre, mais… je suppose qu’on ne peut pas passer par les rues des bars. Ça fait un peu peur.

— Probablement, monsieur le vice-président du Comité d’organisation.

— Si on suit la rocade, il y a un family restaurant[1] plus loin. Ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre.

C’était loin, cela dit. Sans voiture, ou au moins un vélo, on n’y arriverait pas. J’imagine que Satoshi n’était pas sérieux, car il continua :

— Bon, laissons-nous porter par le vent.

Cela m’allait très bien.

Satoshi traversa le pont Akabashi et s’engagea sur un petit chemin qui remontait la rivière de la ville.

Cette dernière charriait plus d’eau que d’habitude, sans doute à cause de la saison des pluies, et j’entendais le grondement de son courant puissant.

Il n’y avait pas de lampadaires dans ce coin, je ne pouvais donc compter que sur la lueur qui suintait des fenêtres faiblement éclairées des maisons alentour et sur une lune parfois voilée pour voir mon chemin.

Cela dit, mes yeux s’accoutumèrent peu à peu à l’obscurité.

 

Après avoir dépassé un nœud de bois tordu fiché dans une vieille palissade, puis un étrange bar à saké dont l’enseigne se résumait à une boule traditionnelle de feuilles de cèdre tressées, suspendue sous l’avant-toit, puis encore la façade d’un bain public délabré où le panneau « fermé » pendait de travers, nous progressions lentement à travers la nuit de la ville.

Des berges avaient été aménagées de part et d’autre de la rivière, et elles ressemblaient à de grands murs de pierre. Un bon nombre d’arbres avaient été plantés en enfilade le long de la rive, et certains se courbaient au-dessus de l’eau, comme s’ils se jetaient hors du rang pour aller chercher la lumière. Je m’arrêtai soudain et posai la main sur l’un de ces arbres de bord de route.

Son écorce était semée de renflements durs et rigides, et ses feuilles avaient à peu près la taille de celles du shiso. C’était un cerisier. Je parierais que c’est un lieu prisé pour admirer les fleurs de cerisier, et ces rues bien entretenues deviennent presque à coup sûr animées aux saisons de floraison. Mais pour l’heure, seuls Satoshi et moi y marchions, et ces arbres qui avaient déjà laissé tomber leurs fleurs ne révélaient leur véritable nature qu’à ceux qui les regardaient de près. Cela

C’était un peu triste, mais qu’y faire ? Le temps passe.

Je retirai la main du tronc et demandai :

— Alors, qu’est-ce qui ne va pas ?

Évidemment, si Satoshi m’avait fait sortir pour marcher, ce n’était pas pour le simple plaisir de la nuit.

Certes, notre amitié durait depuis un moment, mais elle n’était pas si profonde. Nous faisions rarement des projets le week-end, et quand nous rentrions ensemble, c’était le plus souvent parce que nous avions fini les cours en même temps. Le fait que Satoshi m’ait donné rendez-vous de cette manière signifiait presque à coup sûr qu’il avait quelque chose à me dire, et pas seulement : cela voulait dire aussi que c’était soit trop urgent pour attendre demain, soit trop confidentiel pour être évoqué à portée d’oreilles indiscrètes au lycée.

Le Satoshi que je connaissais tournait souvent autour du pot, mais ce soir, ce n’était pas le cas.

— Je suis dans une situation délicate, dit-il en se remettant en marche.

— Merci de m’éviter les ennuis.

— Les ennuis, hein ? Alors oui, je suis certes dans une situation délicate, mais ce qui m’embarrasse le plus, c’est que tu n’es absolument pas concerné.

Sans bien comprendre ce qu’il voulait dire, je fronçai légèrement les sourcils. Il haussa les épaules et poursuivit.

— En gros, ce qui m’ennuie, c’est que je dois te demander ton aide, Houtarou, alors que tu n’as strictement aucun intérêt dans l’affaire.

— Je vois. Si je devais accéder à ta demande…

— Ce serait contraire à ta devise : « Si je n’ai pas à le faire, je ne le fais pas. »

Ce que disait Satoshi était juste en principe, mais j’avais pourtant avalé mes yakisoba à la hâte pour le rejoindre en ville. Si j’avais eu l’intention de le renvoyer sans même écouter une histoire qui ne me regardait pas, je serais probablement en train de laver, à la maison, la poêle encore nappée de sauce.

— Bon, tu peux au moins m’expliquer.

Satoshi hocha la tête.

— Tu es trop bon avec moi. Tu te souviens que l’élection du président du Conseil des élèves avait lieu aujourd’hui, n’est-ce pas ?

— Oui…

Ça ne datait que de quelques heures, et j’avais déjà réussi à l’oublier. Après les cours, nous avions voté pour le prochain président, le mandat du précédent, Muneyoshi Kugayama, touchant à sa fin.

Au lycée Kamiyama, la période électorale durait une semaine. Pendant ce temps, les candidats collaient des affiches partout dans l’enceinte, plaidaient leur cause lors des assemblées générales, et débattaient entre eux par les haut-parleurs de l’école, via le club de radio. Tout cela s’était achevé hier, et aujourd’hui on votait.

— Tu te souviens des candidats ?

Je fouillai ma mémoire pour répondre à la question de Satoshi.

— Il y en avait deux… non, trois, je crois.

Il me rendit un sourire presque triste.

— Je pensais aux noms, mais tu ne te rappelles même pas combien ils étaient. La bonne réponse, c’est deux, encore faut-il suivre un minimum, j’imagine. Notre lycée déborde de clubs bizarres, mais le Conseil des élèves ne se démarque pas vraiment, à côté.

— C’est vrai. Les candidats étaient tous deux en première, en plus.

— Tu t’en souviens, hein ? C’est normal vu que les seconde viennent d’arriver en avril, et les terminale sont pris par les exams, là.

Entendre la raison rendait la chose assez évidente, en effet.

— C’était un duel entre Haruto Obata de la 1ère D et Seiichirou Tsunemitsu de la 1ère E. Tu te dirais que tout s’arrête après le vote, mais j’étais en fait de ceux qui ont compté les bulletins.

Je n’étais pas très curieux de savoir comment fonctionnait, en coulisses, l’élection du président du Conseil du lycée Kamiyama, mais ce qu’il venait de dire piqua tout de même mon intérêt. Le touche-à-tout Satoshi Fukube s’implique dans une variété de clubs et de groupes, juste pour le plaisir. Concrètement, il appartenait au club de littérature classique et à celui d’artisanat, et il participait au Comité d’organisation depuis la seconde. À présent, il en était même, sans tambour ni trompette, le vice-président. Aussi peu au fait que je fusse des organisations du lycée, je me souvenais malgré tout de l’existence d’un Comité électoral.

— Que s’est-il passé avec l’élection ? demandai-je.

Au moment même où je posai la question, Satoshi sourit.

— Bien sûr, c’est le Comité électoral qui gère les urnes et le dépouillement. Moi, j’étais chargé de la supervision. Parmi les règles du lycée qui régissent les élections, il y en a une qui stipule qu’au moins deux élèves doivent superviser l’opération de comptage. Le règlement ne demande comme seule qualification que de ne pas être candidat, ni membre du Comité électoral. Autrefois, il paraît qu’on pouvait se porter volontaire. Maintenant, c’est devenu l’usage de déléguer ce rôle au président et au vice-président du Comité d’organisation. Ça doit être pénible d’avoir à chercher des volontaires.

Il m’expliquait cela avec tant d’aisance que c’en devenait justement suspect. C’était Satoshi, après tout… Comme s’il percevait mon doute, il enchaîna vite.

— Je suis sérieux ! Je ne mens pas. Pas le moins du monde ! insista-t-il à plusieurs reprises.

— D’accord, d’accord. Alors ?

— Il y a eu un problème au dépouillement.

Je vois.

— À l’heure actuelle, le lycée Kamiyama compte 1 049 élèves, c’est-à-dire 1 049 électeurs potentiels.

Quand je suis entré, il y avait 350 élèves de seconde répartis en huit classes. Si l’on comptait les trois promos, le chiffre de Satoshi paraissait assez vraisemblable.

Il poussa un soupir forcé.

— Donc, nous avons totalisé les bulletins… et il y en avait 1 086.

— Comment…?

Cela m’échappa avant même que j’aie le temps d’y penser. Que le total soit inférieur au nombre d’élèves, je le comprendrais. Certains s’abstiendraient, après tout. Mais davantage ?

Satoshi acquiesça gravement.

— Je n’en ai aucune idée. En tenant compte des absents, de ceux qui sont partis plus tôt et de ceux qui n’avaient tout simplement pas envie de voter, que le total soit moindre ne me ferait ni chaud ni froid, mais si le nombre dépasse le maximum possible, on ne peut pas mettre ça sur le compte d’une simple erreur.

Il marqua une pause, puis continua.

— Quelqu’un a fait ça par malveillance.

Je ne répondis rien.

Comme Satoshi l’avait dit, si je me fiais uniquement aux informations dont je disposais alors, j’avais du mal à croire qu’on en soit arrivé là par une simple bévue. Parler de malveillance me semblait peut-être un peu fort, et il était sans doute plus probable que ce fût une blague impulsive, quelque chose dans ce goût-là.

Ce qui paraissait certain, en revanche, c’est que quelqu’un avait, d’une manière ou d’une autre, dilué les suffrages.

— En réalité, le décompte final montrait que la différence de voix correspondait de près au nombre de bulletins blancs. Et si les irréguliers étaient tous des blancs, cela voulait dire, bien sûr, que le résultat n’aurait de toute façon pas changé. Le problème, c’est que là-dessus, il n’y a aucune marge. S’il est avéré qu’il y a eu irrégularité, le Comité électoral devra organiser un nouveau scrutin. Je me moque de savoir qui a déposé les bulletins illégitimes… Même si je ne comprends absolument pas la raison du coupable, je doute de pouvoir jamais savoir qui c’était. Ce que je dois comprendre, c’est comment il a pu, tout d’abord, réussir à déposer ces bulletins.

— …

— Le plus gênant, c’est que la gestion des bulletins officiels a été tellement bâclée que n’importe qui aurait pu en fabriquer de nouveaux. Il suffisait, après tout, d’apposer le tampon officiel, et on pouvait le trouver qui traînait dans le bureau du Conseil. Mais comment le coupable a glissé ces bulletins dans le lot ? Il y a une faille quelque part dans le processus électoral. Tant qu’on la laissera bien ouverte, ce genre de chose restera possible. Et, inversement, même si les élections à venir se déroulent sans accroc, on ne pourra jamais être certains qu’aucun bulletin irrégulier n’a été déposé quelque part.

— Ça se tient.

— J’y ai beaucoup réfléchi moi-même, mais je me heurte à une impasse où que j’aille. C’est pourquoi, même si je n’en avais pas envie, je t’ai appelé, Houtarou.

Satoshi s’interrompit.

Si c’était tout ce qu’il avait à dire, j’avais à peu près saisi l’essentiel de la situation. Je me grattai la tête et levai les yeux vers la lune qui perçait entre les nuages, puis les baissai vers mes pieds.

— On dirait qu’il est temps que je rentre, dis-je.

 

Le sentier longeait la rivière d’un trait et franchissait deux ponts. Nous avancions à contre-courant, mais jusqu’où ce chemin se prolongeait-il ainsi ? Il était sans doute trop tard pour se lancer dans une escapade et remonter jusqu’à la source.

— Tu rentres…, dit-il, d’un ton qui laissait entendre qu’il s’y attendait presque. — C’était trop demander, j’imagine.

Ce n’était pas que je trouvais sa demande excessive. Le seul problème était qu’il savait que je n’étais pas le bon interlocuteur. Malgré tout, il avait quand même tenté la chose.

— Parfois, le simple fait d’en parler aide à y voir plus clair, alors ça ne me dérange pas d’écouter, au moins. J’aimerais cependant que tu remettes ça à demain. J’ai de la vaisselle qui m’attend à la maison, et si je ne m’en occupe pas vite, toute la maison va sentir la sauce.

— Il est peut-être déjà un peu tard pour ça.

Il n’avait pas tort. Il faudrait que j’ouvre toutes les fenêtres dès mon retour. Une lumière s’approcha en face. C’était un vélo qui arrivait en sens inverse. Tant qu’il ne nous avait pas dépassés, aucun de nous n’ouvrit la bouche.

Satoshi rompit finalement le silence.

— Demain, ça n’ira pas. Il me faut une idée d’ici demain matin.

— Puisque vous devez afficher les résultats d’ici la fin de la journée au plus tard, je comprends. Mais c’est le travail du Comité électoral, quoi.

Un léger soupir m’échappa, et je repris :

— Je savais que tu avais rejoint le club d’artisanat et le Comité d’organisation pour le plaisir, chose que, personnellement, je suis absolument incapable de comprendre, mais j’ai été un peu surpris d’apprendre que tu en étais devenu le vice-président. Je pensais que tu faisais les activités du Comité en partie pour t’amuser. Je ne m’attendais pas à ce que toi, justement, acceptes une fonction officielle. Quelque chose t’a fait changer d’avis ?

— Oui… On peut dire ça.

— Je vois. Je ne sais pas trop s’il faut te féliciter ou non, mais cela mis à part, ce n’est pas parce que tu as accepté un rôle aussi chargé de responsabilités que j’ai, moi aussi, envie de m’y mêler en cas de problème. Ou bien veux-tu me dire que c’est mon obligation, en tant qu’élève de notre établissement, d’aider à garantir la bonne santé de notre système électoral ?

Il eut un sourire partagé.

— Je ne pourrais jamais tenir un propos aussi autoritaire… Quelqu’un comme moi est bien plus fait pour la bureaucratie.

— En effet. Une promenade nocturne est certes un cadre intéressant pour bavarder avec Satoshi Fukube, mais s’il s’agit d’une consultation avec le vice-président du Comité d’organisation, je t’arrête là.

Satoshi ne parut pas très ébranlé par ma réponse, mais répliqua avec une pointe de solitude, pas forcément pour plaisanter.

— Tu n’y vas pas par quatre chemins, toi.

Il est vrai que j’y étais peut-être allé un peu fort, mais Satoshi ne pouvait s’en prendre qu’à lui-même. S’il refusait de me parler sans façade, je n’avais d’autre choix que de lui répondre de la même manière, avec mon refus des responsabilités. Ayant ainsi achevé ma petite théorie de la façade, je le regardai du coin de l’œil et pris la parole.

— Alors ? Qu’est-ce que tu caches ?

— Cacher ? Qu’est-ce que tu veux dire ?

En mettant de côté l’histoire de Satoshi sur l’augmentation mystérieuse des votes, deux choses ne collaient pas. La première, c’était ce que j’avais déjà mentionné : pourquoi était-il venu me demander de l’aide ? La seconde, en revanche, était plus fondamentale.

— Ne fais pas l’innocent. Tout ça devrait relever du Comité électoral. En y réfléchissant… tu n’aurais rien dû avoir à faire là-dedans, monsieur le vice-président du Comité d’organisation.

D’après ce que Satoshi avait raconté, le président et le vice-président du Comité d’organisation n’étaient chargés de rien d’autre que de superviser simplement l’élection.

Les bulletins illégitimes étaient certes un sérieux problème, mais pourquoi Satoshi était-il celui qui essayait de le résoudre ? Il était resté muet là-dessus.

Imaginer que Satoshi, adepte autoproclamé de la bureaucratie, s’élèverait au-dessus de sa fonction pour tenter, avec une pureté d’intention presque candide, de démêler le dysfonctionnement qui minait le système électoral au nom de la justice… je refusais d’y croire.

Il était certes théoriquement possible qu’il soit intervenu en tant que membre du Comité d’organisation afin de contourner les restrictions qui paralysaient le Comité électoral, mais j’étais tout aussi disposé à froisser cette illusion et à la jeter avec le reste des déchets combustibles le jour de la collecte.

Satoshi lui-même affirmait que, depuis son passage en première, il avait changé, mais je trouvais impossible d’admettre qu’il s’agissait d’une transformation aussi radicale et fondamentale.

Voilà pourquoi, lorsque lui, qui plaisantait toujours sans jamais laisser échapper la moindre plainte, m’appela au cœur de la nuit pour me demander de l’aide, je compris aussitôt qu’il y avait autre chose derrière tout cela.

— Ce que je dis, c’est que tu caches la raison pour laquelle toi, tu veux résoudre cette énigme.

Satoshi esquissa un sourire.

— Avec toi, je ne peux jamais gagner.

Je souris moi aussi.

— Je suis content que tu t’en sois rendu compte. À ce stade, ça ne devrait même plus t’étonner.

— Sans doute. Je pensais pouvoir te le cacher, mais c’est raté.

Satoshi bondit de deux pas devant moi comme s’il dansait sur un rythme, puis se retourna pour me faire face et continua à marcher à reculons en parlant.

— Pardon de ne pas t’avoir tout dit dès le début, Houtarou, alors même que je venais te demander de l’aide. Je ne t’en veux pas d’être fâché. Ce n’est pas quelque chose que j’avais vraiment besoin de cacher, mais tu vois…

J’avais envie de lui dire que je n’avais aucune idée de ce dont il parlait, mais nous nous connaissons depuis longtemps maintenant. Aussi vexant que ce fût, j’avais l’impression de comprendre.

 

— Le président du Comité électoral est, comment dire ça gentiment ? Pas vraiment quelqu’un qui suscite la sympathie des autres, dit Satoshi en joignant les mains derrière la tête. — Il se donne des grands airs, pour quelqu’un qui n’est que dans un Comité de lycée, tu vois ? Je ne sais pas trop comment dire… C’est le genre de type qui n’est pas satisfait s’il ne dit pas à quelqu’un « Arrête de faire n’importe quoi », même quand la personne travaille comme d’habitude. Ses phrases favorites, c’est : « Ne décide pas tout tout seul » et « Débrouille-toi » ; je les ai entendues cinq fois rien qu’aujourd’hui.

Je savais qu’il existait des gens comme ça, mais c’était la première fois que j’en entendais parler d’un de mon âge. Si sa description était exacte, j’imaginais qu’il représentait le pire des cas pour quelqu’un comme Satoshi. Il poursuivit.

— Cela dit, tu avais raison, Houtarou. Je n’avais rien à voir avec lui.

— Ce qui veut dire… qu’il y avait quelqu’un d’autre en cause.

— Toujours aussi perspicace.

Satoshi me fit un signe du pouce levé.

— C’était un élève de seconde, membre du Comité électoral, en 2nde E. Je ne me rappelle pas son nom. Je l’ai probablement entendu à un moment, mais je ne m’en souviens pas. C’est un petit très énergique, du genre à dire « Tout de suite ! » dès qu’on lui demandait quelque chose. Je ne pense pas qu’on se serait bien entendus, mais je voyais qu’il faisait toujours ce qu’on attendait de lui… enfin… qu’il essayait, du moins. Il est assez petit. On aurait dit un collégien.

— Je vois où tu veux en venir.

— Ah oui ? Écoute-moi jusqu’au bout, au moins. Pour une raison ou pour une autre, peut-être qu’il était vraiment efficace ou que sa classe s’était dépêchée, il a été le premier à arriver dans la zone de dépouillement du bureau du Conseil. Une fois là, et à mon avis, c’est la faute du président, il a commis une erreur de procédure.

Satoshi tendit les mains devant lui comme s’il tenait une boîte invisible.

— Tu dois déjà le savoir, puisque tu as voté toi aussi, mais aux élections de Kamiyama, tout le monde vote en glissant son bulletin dans les urnes prévues à cet effet. Ces urnes sont ensuite apportées au bureau du Conseil et, c’est le point important, sont ouvertes devant les assesseurs. L’élève 2nde E a ouvert l’urne avant l’arrivée des assesseurs et a étalé les bulletins au milieu de la table.

Je réfléchis un instant, puis dis :

— Ce n’est pas si grave, à mon avis…

— Moi non plus, je ne trouve pas ça dramatique. Le seul rôle des assesseurs est de vérifier que les urnes sont complètement vides, d’abord avant de les apporter dans les classes pour voter, puis après avoir sorti les bulletins, avant le début du dépouillement. J’ai bien vérifié que l’urne de l’élève de 2nde E était vide, donc en réalité, on pourrait soutenir que nous avons bel et bien respecté la procédure. Mais le président du Comité électoral a insisté sur le fait qu’on ne pouvait pas savoir avec certitude qu’il n’avait pas mélangé des bulletins illégitimes pendant l’absence des assesseurs.

Je vois.

— En mettant de côté l’erreur de procédure, j’ai vraiment du mal à croire que ce soit lui le coupable, dis-je.

— Tout le monde pensait pareil. Moi aussi. Mais pas le président du Comité électoral. Tout les autres avaient suivi le protocole, c’est pour ça qu’il a décidé que la faute ne pouvait incomber à personne d’autre et, évidemment, il a passé un savon au gars de seconde.

Satoshi s’interrompit une fraction de seconde, puis ajouta doucement une chose de plus.

— Le petit pleurait, tu sais.

Ainsi donc, c’était ça…

En fin de compte, Satoshi voulait démontrer qu’il existait un autre moment où il aurait été possible de mêler des bulletins illégitimes aux autres, alors que personne ne le lui avait demandé, et tout cela pour un inconnu en seconde s’étant fait invectiver bien injustement.

Complètement pris de court, je ne pus que répondre :

— Je te jure… tu ne changes donc jamais ? Toujours à jouer les héros dans l’ombre.

Il me répondit par un sourire hésitant.

— Allons, j’ai juste été un peu en colère, c’est tout. Et si tu m’accordes l’excuse, ce n’est pas comme si je jugeais absolument indispensable de m’en remettre à ton flair. Je pensais que ce serait assez simple à gérer tout seul, mais je me suis trompé. Nos élections sont étonnamment bien verrouillées.

— On n’a pas eu une conversation semblable la dernière fois qu’on s’est baladés la nuit comme ça ?

— Si… c’était notre dernière année de collège, si je me souviens bien. Ça me rappelle des souvenirs.

Je dévisageai Satoshi Fukube. Dans l’ensemble, il avait l’air frêle et tout de même peu fiable. Pourtant, à la seule expression de son visage débordait une assurance familière, celle du Satoshi que j’avais toujours connu.

Il n’était ni particulièrement bienveillant ni vraiment doux, pas plus qu’il ne se distinguait par un sens aigu de l’intégrité. À mon sens, cependant, ce qu’il possédait, même si cela ne se lisait pas sur ses traits, c’était une aversion plus vive que la moyenne pour l’injustice et l’iniquité.

Là où je me contentais de hausser les épaules en me disant « c’est la vie », lui fronçait les sourcils et mettait tout en œuvre pour corriger ce qui se trouvait à sa portée.

Cela mis à part, je pensais néanmoins comprendre ce qui l’animait. Il ne me demandait pas de résoudre l’affaire dans le cadre d’une quelconque enquête visant à rendre au Comités d’organisation et électoral de Kamiyama leur état normal.

Il me demandait plutôt de l’aider à donner une bonne leçon au président du Comité électoral, pour le bien d’un élève de seconde en larmes.

Une part de moi s’irrita légèrement à l’idée qu’il aurait pu me dire cela dès le début.

Une bourrasque traversa la ville.

 

3

Le chemin qui longeait la rivière butait contre la palissade en bois d’une maison et tournait à angle droit. Nous le suivîmes et arrivâmes finalement à un petit carrefour en T. La route qui s’étirait à gauche et à droite avait une ligne de circulation au milieu, contrairement à celle que nous avions empruntée jusqu’alors, et tout l’axe était vivement éclairé par des lampadaires. Je ne passais pas d’ordinaire par ici, mais si ma mémoire était bonne, en partant à droite et en traversant le quartier résidentiel, on tombait sur mon ancien collège Kaburaya. À gauche, en continuant dans cette direction, on atteignait le centre-ville.

Nous nous arrêtâmes, et Satoshi me regarda, comme pour demander de quel côté aller. Je craignais un peu que quelqu’un commence à poser des questions si nous dérivions jusqu’au centre-ville, mais une partie de moi hésitait aussi, sans trop savoir pourquoi, à approcher de Kaburaya. Il vaudrait sans doute mieux partir à gauche, puis bifurquer avant d’atteindre l’artère principale. Je me remis en marche et Satoshi me suivit en silence, à mon côté.

— Alors, dis-je en relançant la conversation, — autant que tu saches, il n’y a eu aucune occasion possible pour quelqu’un de mêler des bulletins illégitimes ?

Satoshi esquissa soudain un large sourire et laissa échapper, à peine audible, un « Vraiment désolé » avant d’exclamer, de sa voix habituelle et égale :

— C’est ça ! J’ai beaucoup réfléchi, mais je ne vois pas de vraie faille dans le système, surtout qu’il existe depuis longtemps. Si je devais être catégorique… ce n’est pas que je n’envisage pas la possibilité, mais j’ai le sentiment que poursuivre cette piste ne mènerait à rien.

J’avais envie de lui demander en détail pourquoi il pensait ça, mais puisque je ne savais pas comment fonctionnait l’élection, je ne comprendrais sans doute pas son raisonnement. Qu’il explique depuis le tout début était le mieux.

— Reprends depuis le début, s’il te plaît.

— D’accord. Par où commencer… Bon, il faut garder à l’esprit que les urnes sont munies de serrures. Et puis, comme je te l’ai dit, un tiers doit confirmer que les urnes sont vides, d’abord avant que les élèves ne votent, puis à nouveau après qu’on a retiré les bulletins, avant de commencer le dépouillement.

— On peut déposer son bulletin alors que l’urne est verrouillée, non ?

— Bien sûr. Elle devait être fermée quand tu as voté toi aussi.

Je m’y attendais, mais je voulais m’en assurer.

— Le comité électoral a sorti les urnes du local de stockage et les a apportées au bureau du Conseil hier après les cours. Le local de stockage est celui du premier étage du bâtiment spécial, tu vois de lequel je parle. Il y a aussi des balais-serpillières, de la cire, et ce genre de choses. Bref, à hier, les bulletins papier avaient déjà été réunis en liasses pour chaque classe, tenues par un élastique. Après la fin des cours, tout le Comité électoral et les assesseurs se sont réunis dans le bureau du Conseil, et le membre chargé de la distribution a remis les urnes et les bulletins aux représentants de chaque classe. Tu le sais sans doute, mais il y a deux membres du Comité électoral, un garçon et une fille, dans chacune des classes. Ça faisait donc, dans le bureau, deux membres fois huit classes fois trois promo, quarante-huit élèves, plus les deux assesseurs, soit cinquante personnes au total, serrées là-dedans comme des sardines.

— Pas très spacieux, en effet.

— Plutôt, oui. Après avoir reçu les urnes, on nous a fait vérifier que chacune était vide, puis le membre chargé de la clé les a fermées. Une fois chaque urne verrouillée, les membres restaient en poste à côté. Quand cela a été fait pour toutes les urnes, le président du Comité électoral a donné le signal pour que chacun regagne sa salle de classe.

J’avais, bien sûr, déjà vu les urnes et les bulletins de vote.

L’urne était en bois ambré, usé, et paraissait solide au premier coup d’œil. Le mot « Urne » était écrit en gros caractères sur le côté. Les bulletins en papier semblaient découpés dans du simple papier d’imprimante. Celui que j’avais utilisé aujourd’hui n’avait même pas des bords bien droits. Je me souvenais du cachet du Comité électoral, mais je ne crois pas qu’il y ait eu un quelconque numéro d’identification pour le distinguer des autres.

— Tu sais ce que faisaient les membres du Comité électoral dans les classes, n’est-ce pas ? demanda Satoshi.

— Oui.

Une fois dans les salles, les membres déposaient leur urne sur l’estrade du professeur et inscrivaient à la craie les noms des candidats au tableau noir avant de distribuer les bulletins. À mesure que les élèves terminaient d’écrire leur choix, que ce soit le nom d’un des candidats ou rien du tout, ils s’avançaient un par un jusqu’au fond et glissaient leur bulletin dans l’urne. Chaque fois, les membres du Comité traçaient une barre sur la feuille qu’ils avaient en main pour tenir le compte du nombre total de suffrages. Je n’avais pas vraiment envie d’interrompre le récit de Satoshi, mais je devais quand même lui demander quelque chose, au cas où.

— Ils doivent aussi tenir compte du nombre d’absents ?

Satoshi secoua la tête et dit :

— D’après ce que j’ai entendu, non. Apparemment, seuls comptent l’effectif total des élèves et le nombre total de votes.

Je vois. En y repensant, quelques élèves absents ne devaient pas vraiment impacter leur travail.

— Le règlement stipule qu’au bout de trente minutes, les membres doivent déposer leur propre bulletin, puis rapporter les urnes au bureau du Conseil. En réalité, beaucoup de classes finissent bien plus vite. Une fois que tout le monde a voté, il n’y a plus rien à faire, on peut remballer et partir. Cela contrevient un peu au règlement, mais on n’y peut pas grand-chose, c’est devenu une habitude.

J’imagine que si toutes les urnes étaient rapportées en même temps au Bureau du Conseil, cela ralentirait aussi le processus.

— Du coup, les membres rentrent au compte-gouttes et cochent leur niveau et leur classe sur une liste pour signaler leur retour. Le responsable de la clé ouvre leur urne et le membre en renverse le contenu sur la table. Plusieurs tables avaient été disposées en forme de croix, et c’est là que nous faisions le dépouillement. Nous n’avions pas à les remettre en dépôt avant demain, donc rien ne pressait. Une fois que les assesseurs ont confirmé que l’urne est bien vide, ils la posent dans un coin de la salle. Quand tous les bulletins de toutes les classes sont sur la table, on les mélange pour que personne ne puisse savoir de quelle classe ils viennent, puis on les répartit entre une dizaine de dépouilleurs désignés. Les dépouilleurs placent alors les votes dans l’un de trois plateaux, en l’occurrence, marqués « Haruto Obata », « Seiichirou Tsunemitsu » et « Blanc ». Cette partie va assez vite. Les bulletins sont agrafés par paquets de vingt, puis échangés avec un autre dépouilleur pour vérifier que le comptage est correct. Une fois les deux dépouilleurs d’accord, les assesseurs contrôlent à leur tour.

— C’est bien minutieux.

— T’as vu ?

Je n’avais aucune idée de la raison pour laquelle ça le rendait si fier. Nous venions justement de dire qu’il n’avait rien à voir avec le Comité électoral.

— Après ça, nous avons inscrit les totaux sur le tableau blanc. De bout en bout, ça a dû prendre une quarantaine de minutes. Au moment où nous allions consigner le vainqueur, quelqu’un a signalé que les chiffres finaux semblaient incohérents. Après, ce fut le bazar total.

Il me sembla entendre quelque chose comme le grondement sourd d’un moteur. Tout à coup, une voiture de sport nous dépassa à toute allure sur la petite route tranquille. Satoshi la fusilla du regard tandis que ses pneus crissaient dans le virage. Il poussa ensuite un soupir.

— Tout ce que je viens de te dire s’est passé exactement comme ça, mais comme il y avait sans cesse des tas de gens qui surveillaient les bulletins sur la table, je n’imagine pas qu’on ait pu les manipuler. Ça signifie que les bulletins illégitimes n’ont pas été ajoutés pendant le dépouillement… et que la seule possibilité, c’est qu’ils aient été dans l’urne dès le départ, non ?

— Ça y ressemble, mais…

— Mais quoi ? Je te l’ai déjà dit, il y a environ quarante-trois à quarante-quatre élèves par classe au lycée Kamiyama. Il y avait quarante bulletins illégitimes. Si le coupable s’était contenté de les glisser tous dans une seule urne, ça aurait presque doublé le nombre par rapport aux autres classes. Nous ne nous focalisions pas spécialement sur le volume de bulletins sortant des urnes, mais je suis à peu près sûr que tout le monde aurait remarqué s’il y en avait eu deux fois plus.

Je suis d’accord. Et si ce n’était pas le double, cependant ?

Étant donné qu’il y pensait depuis la fin des cours, Satoshi avait déjà envisagé cette possibilité.

— Il serait impossible que tous les bulletins illégitimes soient dans l’urne d’une seule classe. Et s’ils étaient répartis entre deux classes ? On le remarquerait sans doute encore. Trois classes, ça paraît aussi douteux. S’ils étaient répartis entre dix classes, alors le total de chaque classe n’augmenterait que d’à peine quatre bulletins. Ça passerait probablement inaperçu.

— C’est possible, mais cela pose alors la question de savoir comment on aurait pu trouver l’occasion de glisser des bulletins illégitimes dans dix urnes.

— Oui, dit Satoshi en hochant la tête.

Puis, d’un air désintéressé, il ajouta :

— Franchement, je suis presque sûr que le coupable est dans le Comité électoral.

— Je croyais que tu voulais aider ce petit gars en 2nde E ?

— Je ne pense pas que ce soit lui. C’est juste que je n’imagine pas autrement. Seul le Comité électoral a manipulé les urnes.

Il est vrai que les membres du Comité électoral déplacent les urnes, ce qui leur permettrait facilement d’y glisser des bulletins en douce, mais…

— Donc, selon ta théorie, Satoshi, plusieurs membres du Comité électoral se seraient concertés pour ajouter les bulletins illégitimes en en mettant chacun un peu ? Ce n’est pas impossible en soi, mais tu crois vraiment que c’est ce qui s’est passé ?

— C’est bien pour ça que j’ai dit que cette piste menait à une impasse. Qu’un ou deux s’y mettent, passe encore, mais j’ai du mal à imaginer que neuf ou dix personnes soient mêlées à ça.

Après avoir dit cela, Satoshi frappa dans ses mains et poursuivit :

— En clair, je ne sais plus vraiment par où continuer. Rien ne garantit qu’un subterfuge ait été employé, mais si l’on part du principe que c’est le cas, je n’ai pas d’autre choix que de le mettre au jour, afin de confirmer l’existence de cette présence tapie au sein du Comité électoral. Et si, au contraire, nous supposons qu’il n’y a pas d’éminence grise dissimulée dans les coulisses, alors nous n’avons aucun moyen d’expliquer où et comment les votes ont pu se retrouver à ce point déséquilibrés. Nous avons jusqu’à demain matin. Mais ce soir, je veux repartir de zéro et donner à cette affaire la consistance d’un véritable whodunit[2]. Après tout, faute de pouvoir me tourner vers quelqu’un d’autre, c’est toi que j’ai fini par appeler, Houtarou.

 

4

Des lueurs rouges illuminaient la ville nocturne devant nous. Satoshi et moi nous arrêtâmes en même temps, et nous perdîmes un instant le fil de la conversation, captivés par l’effet tamisé. J’eus presque l’impression que quelque chose d’étranger s’était mêlé au vent. C’était peut-être seulement mon imagination. Il se mit soudain à parler, tout en fixant les lueurs.

— Tu as faim ?

Je contemplai en silence la lanterne de papier rouge, sur laquelle le mot « ramen » était inscrit en noir sur le flanc. Il ne m’avait même pas traversé l’esprit qu’un endroit comme celui-ci, si éloigné encore du centre-ville, puisse dissimuler un piège. Ô braves enfants, hâtez-vous de regagner vos foyers, glissez-vous sous vos couvertures et faites de doux rêves, car la nuit qui s’abat sur la ville de Kamiyama est sombre et pleine de terreurs.

— Nous ne devrions pas céder au mal.

— C’est vrai… Ce qui est mal n’est pas bien.

Trois minutes plus tard, nous étions assis côte à côte derrière un comptoir étroit. Il n’y avait au menu que du ramen châshû et du ramen aux wontons, ainsi que des gyôza, du riz et de la bière. Je commandai le ramen simple, en le justifiant par un « Je n’ai pas vraiment dîné normalement », et Satoshi demanda un ramen aux wontons et un bol de riz. Le patron avait une grosse carrure et un visage de la couleur du papier de verre. Une serviette était nouée autour de sa tête. Quand nous lui eûmes passé commande, il répondit d’une voix qui semblait sortir du fond de son ventre : « Ça marche ! »

L’huile semblait imprégner tout l’intérieur de la petite échoppe, et le papier peint, sans doute blanc à l’origine, tirait sur le jaune.

C’était l’usure, cependant, et non un manque de propreté.

Il y avait un autre client, mais il passa derrière nous en sortant, si bien que nous nous retrouvâmes tous les deux seuls. Je bus une gorgée d’eau fraîche dans le verre devant moi et laissai échapper un léger souffle. Je savais bien que nous avions marché longtemps, en pleine saison chaude, mais je n’avais pas réalisé que j’avais si soif.

— Tu es déjà venu ici, Houtarou ? demanda Satoshi, qui s’était mis à tripoter le poivrier faute de mieux.

— Non. Et toi ?

— Non plus. C’est la première fois. Je ne savais pas qu’il y avait quelque chose comme ça jusqu’ici. C’est juste que tu es entré avec tant d’assurance… J’étais sûr que tu étais un habitué.

— Tu as été si prompt à dire qu’on devait entrer… J’étais sûr que tu venais souvent.

Le patron, qui devait nous entendre, lança d’une voix tonitruante :

— Allez, vous ne le regretterez pas.

Tandis que je me mettais à l’arrêt, vaguement conscient du bourdonnement léger du ventilateur fixé au comptoir, Satoshi se mit à grommeler :

— Le coupable m’importe peu… mais je me demande pourquoi il a fait ça.

— Va savoir.

— Le président du Conseil ne fait même pas grand-chose, au fond. Pour l’essentiel, il prend la parole comme représentant des élèves lors des événements. Je comprendrais que le coupable se soit énervé contre l’élection parce qu’il voulait changer d’une façon ou d’une autre le règlement, mais qu’est-ce qu’il pense gagner en enrayant la machine ?

La seule façon de le savoir serait probablement de le lui demander. Cela dit…

— Si des hypothèses te conviennent, j’en ai quelques-unes, dis-je.

— Je t’écoute.

— Il adore les élections, alors il voulait recommencer.

— C’est intriguant.

— Il déteste les élections, alors il voulait les voir partir en fumée.

— Je vois.

— Il pense que l’autonomie des élèves est une farce et voulait poser la question de la pertinence des élections pour les élèves.

— Du terrorisme, donc ?

— Le candidat qu’il soutenait n’était pas prêt, alors il a voulu lui acheter du temps.

— La date limite est déjà dépassée, donc non.

— Il n’aimait pas le président du Comité électoral, alors il a saboté l’élection pour le voir pâlir.

Satoshi ricana.

— Le pire, c’est que je ne peux pas vraiment l’exclure. Quoi qu’il en soit, on ne connaît pas ses mobiles. L’hypothèse terroriste a son charme, cela dit.

— Ça pourrait même être un charme d’amour, tant qu’on y est.

Le patron sortit du frigo un rouleau de chashu ficelé, étonnamment volumineux pour un établissement aussi étroit. Il prit un couteau de cuisine et dit :

— Service spécial pour les lycéens.

Il comptait sans doute nous en offrir davantage. J’avais hâte.

Je posai soudainement une question qui me trottait en tête.

— Tu as dit qu’il y avait quarante-huit membres dans le Comité électoral, n’est-ce pas ?

Il reposa la poivrière sur l’étagère et appuya sa joue contre sa main.

— Oui. Trois promos de huit classes, et deux membres par classe.

— Et pourtant, tu m’as aussi dit que seuls dix élèves ont dépouillé.

Satoshi pivota un peu sur son tabouret pour me faire face.

— Même à dix, ça fait une centaine de bulletins par personne, donc c’est tout à fait faisable. Et puis le dépouillement prend beaucoup de place. Si on faisait participer tout le monde, il faudrait le gymnase.

— Comment décide-t-on qui fait le dépouillement ?

— Euh…

Il croisa les bras et marmonna.

— Parmi les quarante-huit membres, la moitié sont des porteurs d’urnes. Ils apportent les urnes dans les classes et les ramènent quand le vote est terminé. Leur travail s’arrête après avoir ouvert les urnes et versé les bulletins, donc la plupart rentrent chez eux à ce moment-là.

— Ils ne sont pas restés pour regarder ?

— Certains, si. L’élève de première 2nde E faisait partie de ceux qui sont restés, mais ce n’est pas une obligation.

— Tu as dit qu’il y avait aussi des membres chargés de la clé et de la distribution des boîtes ?

— Deux personnes s’occupent de la distribution des urnes. Comme je l’ai dit tout à l’heure, cela inclut la personne chargée de distribuer les bulletins papier.

— Les urnes sont-elles attribuées à une promo ou classe à l’avance ?

— Non, on les donnait à ceux qui étaient le plus près dans la file. Les bulletins papier, en revanche, c’était différent. Les élèves annonçaient leur promo et leur classe, puis recevaient leur pile correspondante.

Au lycée Kamiyama, il y a environ quarante-trois ou quarante-quatre élèves par classe, même si ce nombre varie.

Avoir trop ou pas assez de bulletins posait problème, ils ont donc probablement compté au préalable l’effectif de chaque classe. Naturellement, il resterait des bulletins à cause des absents ou de ceux partis plus tôt, mais cet excédent n’avait rien à voir avec le problème des bulletins illégitimes, étant donné que le total des votes dépassait l’effectif total des élèves.

— C’est aussi au distributeur d’urne de fabriquer les bulletins ?

Satoshi pencha la tête, pensif.

— Aujourd’hui, je n’ai fait qu’encadrer le processus, donc je ne sais pas. Ce que je peux dire, en revanche, c’est qu’il est impossible qu’une seule personne fabrique plus d’un millier de bulletins. J’imagine qu’ils se sont mis à plusieurs et se sont réparti le travail. Ils découpaient le papier et apposaient le tampon du président du Comité électoral.

— C’est ce tampon le problème. Les bulletins illégitimes l’avaient.

— Exact. Comme je l’ai dit au début, fabriquer des bulletins est simple.

La seule raison pour laquelle tout ce pataquès s’est transformé en affaire de bulletins illégitimes, c’est qu’ils portaient le tampon du président. S’il n’y avait rien eu sur les bulletins glissés dans le lot, on les aurait acceptés comme de simples intrus quelconques. Il avait donc fallu préparer les bulletins illégitimes à l’avance. Si je réfléchis au coupable sous cet angle, je peux peut-être trouver quelque chose.

C’était cela que Satoshi voulait savoir. Pour restaurer la dignité du John Doe[3] de 2nde E, il ne cherchait pas à connaître le nom du coupable. Il voulait comprendre comment les bulletins illégitimes avaient été mêlés aux autres. Bien sûr, il va sans dire qu’identifier l’auteur serait l’idéal, mais nous n’avions ni liste de noms, ni les moyens, ni l’autorité pour en obtenir une. La manière la plus rationnelle d’aborder la chose semblait être de ne pas tenter l’impossible.

— Et le responsable de la clé ?

— Il n’y a qu’une seule clé, donc une seule personne. Il ferme les vingt-quatre serrures avant les élections et les ouvre toutes après.

— On dirait qu’il a pas mal de temps libre.

— C’est le cas. Le poste parfait pour toi, Houtarou, non ?

Je n’en étais pas si sûr. Ce genre de tâche nous laisse en attente beaucoup trop longtemps précisément parce qu’il y a si peu à faire, et, par-dessus le marché, elle implique de grosses responsabilités, une drôle de manière de gaspiller son énergie. J’aurais envie de déclarer forfait.

— Donc, parmi les quarante-huit membres, vingt-quatre sont des porteurs d’urnes, deux des distributeurs d’urnes, un le détenteur de la clé, et dix des dépouilleurs.

— À cela s’ajoutent le président, les deux vice‑présidents et les deux membres qui notent au tableau blanc.

— Cela laisse six personnes sans responsabilités.

— Certains s’occupaient de bricoles et du rangement. Je ne pense pas qu’ils aient quoi que ce soit à voir avec l’affaire.

Satoshi se pencha vers moi.

— Avec ça, on a une idée générale de ce dont s’occupent les quarante-huit. C’est peut‑être une piste prometteuse.

— Va savoir. Ça nous mènera peut‑être nulle part, mais notre conversation vient de m’être très utile.

— Ah oui ? Pourquoi donc ?

Devant moi se posa un bol de ramen d’où montait le doux parfum de sauce soja. Les nouilles, fines et ondulées, baignaient dans un bouillon d’un brun profond. Il y avait deux tranches de chashu, deux morceaux de bambou, et au centre un épais monticule d’épinards verts, tout juste blanchis.

— Voilà un ramen !

Je pris une paire de baguettes jetables et les séparai d’un craquement net. Je contemplai les baguettes, parfaitement détachées et aux bords nets, puis répondis :

— Ça a raccourci l’attente.

— Vas‑y, mange. Ne m’attends pas.

— Ça marche.

— Merci beaucoup.

 

Le patron n’avait pas menti en affirmant que nous ne regretterions pas d’être venus. Ces ramen n’avaient, à première vue, rien de particulièrement différent des ramen à la sauce soja ordinaires et, à la rigueur, ils étaient même un peu salés, mais c’était précisément ce trait qui les rendait pleinement satisfaisants, comme il convenait à ce plat. Je n’avais encore jamais vu d’épinards ajoutés de la sorte, mais une seule bouchée m’avait suffi pour me demander pourquoi cela n’avait jamais été le cas auparavant. Par ailleurs, sans que je sache dire si c’était pour le meilleur ou pour le pire, le bouillon était inexplicablement brûlant. Lorsque le ramen aux wontons de Satoshi arriva peu après, je lâchai un :

— Aïe, c’est brûlant.

— Bon sang, sans blague ! approuva Satoshi d’un petit cri en portant les nouilles à ses lèvres.

Il en engloutit à peu près la moitié comme en transe, puis immobilisa ses baguettes et me jeta un coup d’œil en coin, comme s’il vérifiait si j’avais ralenti.

— Au fait, aucun rapport, mais…

Les nouilles étaient délicieuses… Je n’ai jamais été aussi pleinement conscient du goût d’un ramen. Ce n’était même pas la saveur en soi. Peut-être la texture ?

— Tu m’écoutes ?

— Oui.

— Ces wontons sont incroyables.

— Donne-m’en un.

— Pas touche. Bref, tu savais ? Apparemment, Chitanda a songé à se présenter à la présidence du Conseil.

Mes baguettes s’arrêtèrent un instant, puis reprirent.

— Je ne savais pas.

Satoshi souffla deux fois sur les wontons pour les refroidir, puis les avala d’une gorgée souple.

— Il paraît qu’elle était assez populaire au collège Inji, et c’est une fille d’une famille importante à Jinde, après tout. Elle a des notes excellentes et elle est très appréciée. La rumeur dit même que le professeur principal regardait si elle ne se présenterait pas. Elle s’est fait un nom pendant la série d’incidents du Festival Culturel, et ça n’a fait que s’amplifier quand on a appris sa participation à celui des Poupées Vivantes. Ce qui lui manque vraiment, c’est un palmarès club.

Il est probable que la présidence du Club de littérature classique ne nous apporte pas grand-chose à cet égard.

— Je ne prétends pas tout savoir à son sujet…

Je saisis l’amas brûlant de nouilles et le maintins au-dessus du bol, le temps qu’elles refroidissent d’elles-mêmes.

— …Mais je ne pense pas qu’elle soit, concrètement parlant, le genre de personne capable d’assumer ce qu’exige la présidence du Conseil.

— ’était déjà Mayaka qui avait pris les rênes pour l’anthologie. Mais ce n’est pas vraiment différent. Certains diraient que, tant que la présidente est appréciée des autres, cela suffit, et qu’il ne reste plus qu’à l’épauler pour le reste.

Un palanquin décoratif, hein ? L’idée de qualifier la présidence du Conseil des élèves d’entité purement symbolique tenait du trait d’esprit, mais, vu l’exemple du président du Comité électoral, despote en titre, je ne pouvais pas exclure entièrement cette possibilité.

— Enfin, elle ne s’est pas présentée.

— Oui. Comme tu l’as dit, Houtarou, il paraît que Chitanda ne se sentait pas faite pour ça. Cela dit, on dirait que ça l’intéressait de savoir si être présidente du Conseil des élèves servait après le lycée.

— Servait… pour une recommandation ?

J’avais entendu dire qu’être président du Conseil facilitait les recommandations pour l’université. Cela dit, je ne voyais pas pourquoi elle envisagerait de se présenter dans l’optique des concours d’entrée.

Satoshi gloussa et balaya l’air de la main, comme pour écarter l’idée.

— J’en doute.

— Oui.

— C’était surtout parce que représenter le lycée Kamiyama devait lui être utile lorsqu’elle reprendrait le patrimoine familial.

Je n’avais plus de nouilles. J’eus envie de porter le bol et de boire le bouillon, mais il était encore trop chaud. Je regardai distraitement le patron faire la vaisselle et la grande marmite d’eau bouillante. Une « héritière », hein ? Le monde dans lequel elle vit est si éloigné de l’ordinaire. J’ai beau avoir été témoin de son environnement, je ne parviens pas à en prendre pleinement la mesure. Quand j’essaie, je ne peux m’empêcher d’être stupéfait que cela existe encore à notre époque. Mais pour Chitanda, c’est sa réalité.

— Ouais… murmura Satoshi avec une douce indifférence en aspirant son ramen aux wontons. — Je me demande ce que je devrais devenir.

Après une deuxième tentative avortée de porter le bol, à cause de son poids et de sa chaleur combinés, j’aperçus des cuillères près de la poivrière. J’en pris une aussitôt et en bus une gorgée.

— Avocat, par exemple ?

— Avocat ?

La voix de Satoshi jaillit d’un coup, comme si on venait de lui annoncer qu’une créature mythique rôdait dans les parages.

— Ha ha, d’où ça te vient, ça ?

Les ramen de cette échoppe avaient de quoi susciter l’intérêt. Il faudrait que j’essaie le ramen aux wontons la prochaine fois, si c’est l’effet que ça lui faisait. J’avais rempli la cuillère à ras bord au point que le bouillon menaçait d’en déborder. Je la fis basculer d’avant en arrière pour en vider un peu.

— Parce que tu es un héros de l’ombre.

— Selon toi…

— Avocat, c’est juste la première idée qui m’est venue. Sinon… tueur à gages ? Abattant les scélérats d’un seul coup, à la faveur de la nuit.

— Ha… ha…

D’un rire sec, Satoshi revint à ses wontons. Nous avions mangé à peu près au même rythme, mais il lui restait encore son riz. On allait sans doute en avoir pour un moment. Deux hommes en costume, les joues empourprées, entrèrent dans l’échoppe où nous n’étions que deux jusque-là.

— Bienvenue ! lança le patron.

Sans doute ivres, les hommes braillèrent d’une voix volontairement pénible :

— Deux bols de ramen !

— Et deux bières. Vous avez des amuse-gueules ?

Il me sembla entendre Satoshi marmonner quelque chose au milieu de l’animation soudaine de l’intérieur de l’échoppe.

— Je n’y avais pas pensé… Intéressant.

Je me demandai si, sans le vouloir, je n’avais pas introduit dans ce monde un tueur à gages.

 

5

En sortant, la douce brise d’une nuit de juin fit doucement osciller la petite lanterne rouge. Satoshi avait essayé de payer mon repas, en considérant la chose comme des honoraires de consultation, mais j’avais balayé sa tentative. Des honoraires de consultation… vous y croyez, vous ?

Quel toupet, parfois. Cette facette-là n’avait rien pour elle. Heureusement que j’avais eu la présence d’esprit de glisser deux billets de mille yens dans ma poche avant de venir. La petite monnaie dans la poche de ma chemise tinta délicatement à chacun de mes mouvements.

Satoshi regarda tout autour de lui, puis baissa les yeux vers sa montre.

— Il se fait tard. On devrait rentrer. Désolé de t’avoir fait sortir à une heure pareille.

— Ça ne me dérange pas. De toute façon, à la maison, tout ce qui m’attend, c’est la vaisselle et toute la salle de bain à nettoyer.

— Tu m’en veux, pas vrai…

— Pas du tout. Si on rentre, tu peux me raccompagner ? J’ai trop peur d’y aller seul.

Cette plaisanterie prit étonnamment bien avec lui.

En avril dernier, Satoshi s’était retrouvé chez moi à la suite d’un concours de circonstances. Il n’était pas revenu depuis, donc je doute qu’il se souvienne exactement des rues à prendre pour y arriver, mais il devait connaître la direction approximative.

— D’accord, allons-y, dit-il en se mettant en marche avant moi.

Depuis l’échoppe de ramen, le trottoir qui longeait la grande avenue offrait une voie assez directe vers chez moi. La lumière tamisée des lampadaires me rappela l’éclat vif des nuits d’hiver et me fit penser à l’été qui s’installait.

Une petite voiture de police passa sur la chaussée déserte. Elle me fit sursauter, mais poursuivit sa route sans s’arrêter pour nous réprimander d’être dehors si tard.

— Je réfléchissais, dis-je, — j’ai beau chercher à imaginer quand on aurait pu glisser des bulletins illégitimes, c’est toujours l’impasse. Puisqu’on a examiné les urnes, je ne vois pas comment des bulletins auraient pu y être placés à l’avance. Et puis, une urne à laquelle on aurait ajouté quarante bulletins de plus se remarquerait aussitôt, et répartir ça sur dix urnes demanderait beaucoup de complices.

Je ne faisais que reprendre ce que Satoshi m’avait dit plus tôt, mais il acquiesça avec sérieux.

— Exactement. Je ne vais pas plus loin que ça.

— Dans ce cas, il faut changer d’angle d’approche.

D’où venaient les votes qui dépassaient l’effectif total des élèves ?

À quel moment les avait-on mêlés au reste ?

Soudainement, Satoshi s’exclama :

— Je vois.

— Ce n’est qu’une hypothèse, mais si les bulletins étaient sur la table depuis le tout début ?

— Vraiment ?

Il n’en fallut pas plus pour que l’enthousiasme de Satoshi se dégonfle tragiquement.

— Non, ce serait impossible, poursuivit-il. — À moins, bien sûr, qu’il y ait eu des bulletins invisibles sur la table examinée publiquement.

— Je doute qu’il y ait eu des bulletins invisibles. En revanche, s’il y avait eu un membre du Comité invisible ?

Satoshi plissa les yeux.

— Je peux te demander ce que tu racontes au juste ?

— Pas de problème.

Le trottoir passait devant une station-service abandonnée. L’étendue vide de la structure de béton, déserte, suscitait un étrange malaise.

— D’après ce que j’ai entendu du déroulement du scrutin, il y a deux grosses failles. Si j’en profitais, je pense que même moi je pourrais mêler des bulletins illégitimes.

Je pensais qu’il allait dire quelque chose, mais Satoshi garda le silence. Peut-être pour ne pas m’interrompre. Quoi qu’il en soit, je poursuivis.

— La première, c’est le point de contrôle pour les membres du Comité qui rapportaient leurs urnes des salles de classe. Ensuite vient la vérification par plusieurs personnes que les urnes étaient vides et que les bulletins étaient regroupés par paquets de vingt exactement. En revanche, la vérification de la promo et classe de chacun des membres de retour ne se faisait pas de la même façon. Si ce que tu as dit est exact, cette partie était laissée à l’initiative de l’intéressé.

D’après Satoshi, les membres du Comité rentraient au compte-gouttes dans la salle et cochaient leur année et classe sur une liste pour signaler qu’ils étaient revenus.

— La feuille à cocher devait simplement lister les classes, avec un rond, une croix, ou je ne sais quoi à côté. Même si c’est le même Comité électoral, je doute qu’ils se connaissent tous de vue. Si moi, par hypothèse, j’étais entré dans le bureau du Conseil avec l’urne de la 1ère A et avais coché ma classe, je ne susciterais sans doute pas beaucoup de soupçons.

Les marmonnements de Satoshi semblaient se bloquer dans sa gorge.

— Tu n’as peut-être pas tort, Houtarou… En effet, personne n’a vérifié que celui qui est parti avec une urne était bien le même que celui qui l’a rapportée.

— Les bulletins sont la partie importante, toutefois. À strictement parler, peu importe qui transporte les urnes : ça n’a aucune incidence sur l’élection. La liste des classes ne servait qu’à s’assurer que toutes les urnes étaient revenues.

— C’est vrai, acquiesça Satoshi, plongé dans ses pensées. — Les bulletins sont la partie importante. La faille que tu viens de pointer n’est pas anodine, mais elle ne répond toujours pas à la question de savoir quand quelqu’un aurait pu ajouter des bulletins illégitimes.

— C’est là que la seconde faille devient importante.

J’essayai d’imaginer ce qui s’était passé aujourd’hui après les cours, quand, avant le scrutin, les membres du Comité avaient reçu leurs urnes, de solides boîtes de bois ambré, usées par le temps.

— Tu as dit que les urnes n’étaient attribuées à aucune classe en particulier avant d’être distribuées.

— Oui.

Plus tôt, il m’avait dit qu’on les remettait à ceux qui se trouvaient les plus proches dans la file.

— C’est un problème ? ajouta-t-il.

— Distribuer les urnes au hasard n’est pas un problème en soi. De même pour le fait que les membres du Comité se fassent eux-mêmes enregistrer en revenant au bureau du Conseil. Si tu combines les deux, en revanche, qu’est-ce que tu penses qu’il se passe ?

Satoshi croisa les bras et leva les yeux vers le ciel couvert tout en marchant en silence. Il allait percuter un poteau téléphonique, si bien que je tirai sur sa manche pour le décaler.

— Ce que tu veux dire, Houtarou, c’est que l’un des élèves revenus au bureau du Conseil avec une urne n’était peut-être pas membre du Comité électoral ? Je ne vois pas trop le rapport avec la distribution aléatoire des urnes, cela dit…

— Tu t’égares un peu. Ce n’est pas ce que je voulais dire.

Je ne cherchais pas à soumettre Satoshi à un quiz, donc inutile de retenir la réponse. Si je reposai ma question, c’était pour pouvoir énoncer les choses proprement, dans l’ordre, sans me les embrouiller dans la tête.

— Autrement dit, le système de l’élection ne permettrait même pas de repérer une urne illégitime, quand bien même elle serait apportée par quelqu’un qui n’appartient pas au comité électoral.

Après un instant de perplexité, les yeux de Satoshi s’agrandirent.

— Incroyable, Houtarou, ce n’est pas simple à réaliser, tu sais ?

D’après ce que j’avais compris des élections du président du Conseil de Kamiyama, telles que Satoshi me les avait expliquées, d’innombrables précautions avaient été prises pour éviter les erreurs de gestion et de comptage des bulletins. Si l’on suppose cependant qu’un faux membre du Comité électoral a apporté une fausse urne, rien n’était prévu pour l’en empêcher.

— Attends, minute.

Satoshi tendit la main, paume tournée vers moi.

— Ça cloche pas ? Il est vrai que les membres du Comité n’ont ni brassards ni quoi que ce soit, donc ce serait assez facile d’en jouer, mais qu’en est-il de l’urne ? Je ne sais pas depuis combien de temps on les utilise, mais je sais qu’elles sont anciennes. Ce n’est pas le genre d’objet qu’on fabrique du jour au lendemain. Si un élève entrait avec une vieille boîte ordinaire, difficile de ne pas le remarquer.

Il fit une pause, puis reprit :

— En outre, ce serait risqué de supposer que le coupable a glissé en douce son urne dans le bureau, a mêlé les bulletins illégitimes aux autres, puis est ressorti comme si de rien n’était. Une fois vidées, les urnes sont collectées puis entassées dans le même bureau. Impossible de s’en tirer sans une urne en bonne et due forme.

— C’est ça. En somme, du moment qu’il existait une urne autre que les vingt-quatre utilisées pour l’élection de cette année, une boîte de bois ambré avec une serrure et l’inscription « URNE » sur le flanc, c’était possible.

— Où trouver une urne pareille ?

Où ? Eh bien…

— Probablement dans la réserve du premier étage du bâtiment spécial.

Affichant une irritation manifeste, Satoshi martelait le sol à chaque pas.

— C’est là que se trouvaient les urnes de cette année, pas celles que tu imagines.

Je m’irritai à mon tour. Qui pouvait affirmer qu’il n’y avait dans la réserve exactement que vingt-quatre urnes, pas une de plus ? Pourquoi est-ce qu’il ne comprenait pas ? Alors que je me faisais cette réflexion, ça me frappa. Oui. Ce n’était pas la faute de Satoshi s’il ne saisissait pas. C’était une histoire de famille.

— Une carte postale est arrivée pour ma sœur.

— Qu…

Satoshi me regarda, interloqué par ce brusque changement de sujet.

— Ah, oui. Euh, comment va-t-elle ?

— Bien. Merci. Elle est retournée à la fac, donc elle n’est pas à la maison, et pourtant une carte postale est arrivée pour elle. Quelle corvée. Il va falloir que je la mette dans un endroit où je m’en souviendrai jusqu’à son retour.

— Tu n’as qu’à la lui faire suivre… ?

Le choc me parcourut tout le corps. Bien sûr, c’était évident. Je n’avais qu’à la lui faire suivre. Comment avais-je pu ne pas y penser plus tôt ?

— Houtarou ?

— Ah, pardon. J’ai juste été un peu surpris. Pour en revenir à notre sujet, cette carte postale c’était pour une réu d’anciens de sa classe.

Satoshi avait l’air peu convaincu, comme s’il voulait demander en quoi cela nous ramenait au sujet.

— Euh, écoute…

— C’était pour la terminale I.

Un gros camping-car, crachant un hip-hop énergique par les vitres, nous dépassa. Satoshi déploya ses deux mains devant lui et replia ses doigts un à un. A, B, C, D…

— D’accord, je comprends. Neuf classes…

J’acquiesçai.

— Le fait qu’au lycée Kamiyama il y ait huit classes par promo n’est vrai qu’en ce moment. Avant, il y en avait neuf, et peut-être même dix à une autre époque. L’an prochain peut-être sept et puis après six.

— Je vois. C’était évident. Le nombre d’élèves… le nombre d’enfants change, mais l’établissement, lui, continue d’exister tel quel.

Nous nous percevions comme existant dans le lycée Kamiyama. Ce n’était pas faux, à strictement parler, mais la réalité, c’est que le lycée continuait d’exister sans le moindre égard pour nos existences. Il y avait eu un temps où une promo comptait neuf classes, et, à cette époque, on organisait aussi des élections du Conseil. À en juger par l’usure des urnes, on pouvait supposer sans trop de risque qu’on les utilisait déjà alors. J’imagine mal qu’on ait jeté l’urne surnuméraire. Il n’était pas exclu, après tout, que Kamiyama entre à nouveau dans une période à neuf classes par promo.

— Dans la réserve du premier étage du bâtiment spécial sont entreposées des urnes datant d’une époque où le nombre d’élèves était plus élevé qu’aujourd’hui. Le coupable le savait. Il s’est emparé de l’une d’elles, y a glissé des bulletins illégitimes, s’est fait passer pour un membre du Comité, puis l’a apportée jusqu’au bureau du Conseil.

— Il n’a rien écrit sur la liste des classes. Pourtant, l’urne aurait dû être verrouillée, et elle n’a pu être ouverte qu’avec la clé dont le membre du Comité électoral avait la garde.

— Après tout, il n’y a qu’une seule clé. Il est logique que toutes les urnes s’ouvrent avec la même. Va vérifier la pile d’urnes dans le bureau du Conseil dès demain matin, et s’il y en a bien vingt-cinq, tu tiendras ta preuve. Il n’a de toute façon pas eu le temps de la replacer ailleurs.

Si l’on remarquait que des urnes supplémentaires subsistaient comme vestiges du passé de Kamiyama, ce n’était pas si difficile de percer le stratagème des bulletins illégitimes.

Le fait que ma sœur aînée ait fréquenté le même lycée me permettait de percevoir Kamiyama comme quelque chose de soumis, lui aussi, au passage du temps

Satoshi, lui, qui n’avait qu’une petite sœur, a mis plus de temps à s’en aviser. Ce n’était rien d’autre que cela, mais malgré tout, cela m’a laissé un goût amer.

Je me croyais depuis longtemps familier du passage du temps. C’était presque comme si l’on me disait : « Peut-être n’en comprends-tu pas vraiment le sens, au fond. »

— J’étais trop fixé sur ce qu’il y avait dans l’urne… Il manquait quelque chose, murmura Satoshi à mi-voix.

Je haussai les épaules à cette remarque étrangement méditative, et ce mouvement fit tinter doucement les pièces dans la poche de ma chemise.

 

 

6

D’après ce qu’il m’a dit par la suite, Satoshi informa le président du Comité d’organisation de l’hypothèse que nous avions élaborée le soir même, et celui-ci en fit part à son tour au président du Comité électoral. Il semblait que ce dernier s’était méfié jusqu’au bout de l’élève de 2nde E, mais comme on avait effectivement compté vingt-cinq urnes dans le bureau du Conseil des élèves, à ce stade, il cessa de s’obstiner.

La brèche du système fut colmatée et l’élection eut de nouveau lieu, si bien que Seiichirou Tsunemitsu accéda au poste de vice-président du Conseil.

Dans son discours d’acceptation, diffusé à tout le lycée pendant la pause de midi, il ne fit pas la moindre allusion aux incidents survenus auparavant.

Nous ignorons qui a déposé les bulletins illégitimes.

Pour reprendre les mots de Satoshi : « C’est au Comité électoral d’enquêter. Ça ne me regarde pas. »

J’étais entièrement d’accord.

 

[1] Ou Fami-resu. Restaurants généralement destinés aux familles ou aux étudiants, car très accessibles au niveau des prix.

[2] Contraction de Who [has] done it? en anglais. Littéralement : « qui l’a fait ? », c’est un genre littéraire, devenu également un genre cinématographique. Ce genre « est devenu synonyme du roman à énigme classique du début du XXe siècle, appelé aussi roman problème ou roman jeu »

[3] Une expression qui désigne une personne non identifiée ou le citoyen lambda par excellence.

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