COTEY3 T4 - CHAPITRE 1
L’examen spécial de collecte des jetons
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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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M. Mashima — Maintenant, l’examen spécial de l’île déserte commence.
Comme s’il laissait sur place les élèves incapables de cacher leur confusion, Mashima-sensei entama aussitôt les explications. Alors qu’on leur avait fait croire que l’épreuve était terminée, un examen spécial se mettait de nouveau en marche. Le jeu de survie organisé plus tôt constituait donc la première moitié de l’épreuve, et ce qui débutait à présent en formait la seconde.
Bien sûr, il n’était pas exclu qu’on leur fasse croire à une seconde moitié alors qu’il ne s’agissait en réalité que d’une étape intermédiaire, avant un nouveau rebondissement. Mais au vu de l’état de santé de certains, l’hypothèse de trois phases consécutives paraissait peu réaliste. Quoi qu’il en soit, la situation restait éprouvante. Et il était déjà presque cinq heures de l’après-midi.
Les élèves de terminale avaient affronté de nombreux examens spéciaux jusqu’ici et avaient fini par développer une certaine résistance, mais cette fois, ils ne parvenaient pas à dissimuler leur désarroi, pour des raisons différentes des précédentes.
Hashimoto — Ça a pas l’air d’une blague. Et dire que Yamamura et Shiraishi sont déjà à bout.
Hashimoto marmonna cela avec un demi-sourire teinté de compassion, mais rien n’indiquait que l’établissement comptait revenir sur sa décision.
M. Mashima — Il faut dix groupes de seize élèves chacun. Un surveillant sera assigné à chaque groupe et donnera des instructions au fur et à mesure. Veillez à suivre correctement ses consignes. Vous le savez, mais avec les expulsions, certains groupes commenceront avec moins de membres. Toutefois, des ajustements ont été prévus afin que cela n’impacte en rien l’épreuve. N’en faites donc pas une affaire.
Si l’épreuve reposait sur des groupes de seize élèves, il était peu probable qu’elle se déroule simplement classe par classe.
Et comme pour confirmer cette intuition, les explications suivantes du professeur commencèrent peu à peu à dévoiler la véritable nature de l’épreuve.
M. Mashima — Les bouteilles en plastique qu’on vous a demandé de prendre en descendant du bateau. Certains d’entre vous ont peut-être trouvé cela étrange, mais elles constituent la clé permettant de déterminer les groupes de cette épreuve. Les bouteilles possèdent cinq types d’étiquettes : rouge, bleue, verte, jaune et violette. Elles ont été préparées en nombre suffisant pour chaque classe, puis distribuées par ajustement et guidage afin que vous les preniez.
Comme les autres élèves, je baissai les yeux vers la bouteille que je tenais en main. L’étiquette de mon eau minérale était bleue. Celle de Hashimoto, debout à côté de moi, était violette. À ce stade, il semblait déjà clair que Hashimoto et moi ne faisions pas partie du même groupe.
Cependant, il n’existait que cinq couleurs d’étiquettes. Impossible de répartir dix groupes avec cela seul. Ce qui signifiait… qu’il y avait encore autre chose derrière tout ça.
Retirer l’étiquette ne ferait que créer des déchets inutiles. Avec le vent, elle pourrait même finir dans la mer. Si l’objectif était d’introduire un élément aléatoire, alors le bouchon était la solution la plus logique.
J’ouvris la bouteille à la main, retirai le bouchon et regardai l’intérieur. En voyant mon geste, Hashimoto fit de même.
Moi — Le mien n’a rien. Et toi ?
Hashimoto — Il y a une ligne noire dessinée à l’intérieur.
M. Mashima — J’aimerais que vous retiriez le bouchon de votre bouteille et regardiez son envers. Deux types de bouchons ont été préparés : des bouchons sans aucune marque et d’autres avec une ligne noire. Les élèves ayant une étiquette rouge et un bouchon sans ligne appartiennent au groupe 1. Ceux ayant une étiquette rouge et un bouchon avec une ligne appartiennent au groupe 2. Ce sera votre groupe.
Il continua ensuite d’expliquer la répartition des huit autres groupes. Le bleu correspondait aux groupes 3 et 4. Le vert aux groupes 5 et 6.
Le jaune aux groupes 7 et 8. Enfin, le violet aux groupes 9 et 10. Il ajouta également que ce dixième groupe était le seul à ne pas atteindre les seize membres, un groupe constitué des élèves restants.
Hashimoto — Je suis dans le petit groupe 10 et toi dans le 3. Impossible de savoir dans quels groupes les autres sont tombés.
Hashimoto balaya les environs du regard. Mais même si l’on pouvait distinguer la couleur des étiquettes, il était difficile de vérifier la présence ou non d’une ligne à l’intérieur des bouchons. Il faudrait donc attendre que les groupes soient rassemblés pour savoir avec qui chacun ferait équipe. Ce système visait peut-être aussi à empêcher les élèves d’échanger leurs bouteilles entre eux. Quoi qu’il en soit, nous découvririons bien assez tôt les membres de chaque groupe. Pour l’instant, mieux valait se concentrer sur les règles de l’épreuve. Les enseignants, Mashima-sensei en tête, poursuivaient déjà les préparatifs.
M. Mashima — Nous allons maintenant annoncer les détails. Afin que cela soit plus clair, nous allons distribuer un document récapitulatif des règles de l’examen. Veuillez le consulter attentivement.
Après une courte pause, les documents commencèrent à être distribués aux élèves au signal du professeur. Ce dossier de plusieurs pages, accompagné de cartes, était relié par un anneau sur le côté afin d’éviter que le vent ne disperse les feuilles. Puis les détails furent annoncés.
M. Mashima — Chaque groupe devra accomplir diverses missions afin d’accumuler des « jetons » en fonction de ses résultats. Par ailleurs, le professeur principal de chaque classe a désigné à l’avance un leader. Même si les résultats de l’examen spécial du jeu de survie ont provisoirement modifié le classement de certaines classes, ces changements ne seront officialisés qu’à la fin du mois. Pour cette épreuve, les classes restent donc considérées selon leur classement actuel. Les leaders seront les suivants : Horikita Suzune pour la classe A, Ryuuen Kakeru pour la classe B, Ayanokôji Kiyotaka pour la classe C et Ichinose Honami pour la classe D.
Tout en écoutant la voix du professeur, je baissai les yeux vers les documents que je tenais entre les mains.
Examen spécial de collecte des jetons
Aperçu : Durant cette épreuve de trois nuits et quatre jours, les élèves devront accomplir diverses missions afin d’accumuler des jetons, puis atteindre l’arrivée.
Récompenses de groupe à l’arrivée : En fonction du classement à l’arrivée, le total de jetons accumulés par le groupe sera conservé selon un certain pourcentage. Le groupe arrivé premier conservera l’intégralité de ses jetons, tandis que les groupes moins bien classés verront leur total réduit.
※ Le classement est déterminé au moment où la majorité des membres du groupe atteint l’arrivée.
1er groupe Tx de conservation des jetons : 100 % 100 000 pp
2e groupe Tx de conservation des jetons : 95 % 80 000 pp
3e groupe Tx de conservation des jetons : 90 % 50 000 pp
4e groupe Tx de conservation des jetons : 85 % 30 000 pp
5e groupe Tx de conservation des jetons : 80 % 20 000 pp
6e groupe et + Tx de conservation des jetons : 75 % 10 000 pp
Groupe disqualifié Tx de conservation des jetons : 70 % 0 pp
Récompenses et pénalités selon le nombre de jetons possédés
Le groupe auquel appartient le leader de chaque classe obtiendra les résultats suivants selon le total de jetons accumulés :
1re place en nombre de jetons : +100 pc
2e place en nombre de jetons : +50 pc
3e place en nombre de jetons : +20 pc
4e à 9e place en nombre de jetons : Aucun changement
Dernière place : -50 pc
L’important semblait donc être d’accumuler un maximum de jetons, tout en atteignant l’arrivée le plus rapidement possible afin de conserver un taux de conservation élevé.
M. Mashima — Les points privés accordés à l’arrivée seront distribués individuellement à chaque membre du groupe. Autrement dit, si votre groupe termine premier, chacun de ses membres recevra 100 000 points privés. Quant au taux de conservation des jetons, il servira à déterminer le total pris en compte pour le classement par jetons, ainsi que pour les récompenses individuelles que nous expliquerons plus tard. Si un groupe termine troisième, seuls 90 % de ses jetons seront comptabilisés. Pour les groupes classés sixièmes ou au-delà, ce taux tombera à 75 %. Par ailleurs, le total obtenu après application de ce taux sera arrondi à l’unité supérieure.
Autrement dit, même si un groupe terminait l’épreuve avec mille jetons, plus son classement à l’arrivée serait bas, plus le nombre de jetons finalement comptabilisés serait réduit.
Les détails restaient encore flous, notamment ce que signifiait exactement « atteindre l’arrivée » et les conditions que cela impliquait. Mais une chose était claire : viser les premières places serait indispensable.
M. Mashima — Jusqu’ici, il n’a été question que d’avantages pour les élèves, mais cet examen spécial comporte également plusieurs pénalités importantes. Et… certaines sont inévitables.
La page suivante semblait justement aborder les pénalités que le professeur s’apprêtait à expliquer.
Pénalités
- À la fin de l’examen, l’élève possédant le moins de jetons de toute la promotion sera expulsé. Si plusieurs élèves sont ex æquo à la dernière place, celui ayant la plus faible note globale OAA au 1er juin sera sélectionné. Si l’égalité persiste encore, les OAA des mois précédents seront consultés dans l’ordre.
- Si, à un quelconque moment de l’examen, le nombre de jetons détenus par un élève tombe à zéro, celui-ci sera expulsé. Toutefois, si l’élève concerné possède un point de protection, il sera simplement retiré de l’épreuve et placé en attente sur le bateau. Cette pénalité ne s’appliquera qu’au premier élève concerné.
- À la fin de l’examen, chaque élève n’ayant pas atteint l’arrivée fera perdre cinq points de classe à sa classe d’origine. De plus, les élèves n’ayant pas atteint l’arrivée verront leur taux de conservation des jetons fixé à 70 %, quel que soit le classement de leur groupe.
- Une fois que la majorité d’un groupe aura atteint l’arrivée et que son classement aura été officiellement établi, chaque élève du groupe n’ayant pas encore atteint l’arrivée fera perdre un point de classe à sa classe d’origine toutes les trente minutes.
- Chaque fois qu’un élève restera une heure hors de la zone où séjourne le surveillant assigné à son groupe, il perdra un jeton. Le compteur sera réinitialisé dès qu’il retournera dans la zone concernée.
Ces lourdes pénalités, préparées en grand nombre, n’étaient pas seulement des sanctions liées à des infractions au règlement. Certaines pouvaient être évitées, mais d’autres constituaient des pénalités forcées impossibles à contourner. L’examen semblait aller encore plus loin que le jeu de survie précédent en matière de sévérité.
Hashimoto — Donc là, c’est vraiment le vrai combat qui commence, hein.
Moi — On dirait bien.
En supposant que Horikita ait probablement encaissé la pénalité du jeu de survie, le seul élève dont on savait avec certitude qu’il possédait encore un point de protection était Kôenji. Il n’était pas exclu que des élèves d’autres classes en aient également, mais faire volontairement tomber son nombre de jetons à zéro pour neutraliser cette pénalité profiterait davantage aux adversaires qu’aux alliés. Il était donc peu probable que quelqu’un s’y risque.
Maintenant que la défaite au jeu de survie avait fait sauter de précieux points de protection, la situation devenait particulièrement délicate pour la classe A.
M. Mashima — Nous allons maintenant expliquer plus en détail le fonctionnement des jetons ainsi que les récompenses individuelles.
Concernant les jetons recto et verso
- Il existe deux types de jetons : les jetons recto et les jetons verso. Les jetons obtenus grâce à un accomplissement personnel sont considérés comme des jetons recto. Tous les autres sont des jetons verso. Pour le classement fondé sur le nombre total de jetons, les deux types sont comptabilisés sans distinction. En revanche, les récompenses individuelles ne tiennent compte que des jetons recto.
- Transfert de jetons. Les jetons peuvent être transférés à un autre élève, à condition d’effectuer une manipulation spécifique et de mettre les montres des deux élèves en contact. Il n’existe aucune limite quant au nombre de jetons transférés, au nombre de transferts effectués ou aux destinataires choisis. Toutefois, tous les jetons transférés deviennent automatiquement des jetons verso et ne peuvent plus redevenir des jetons recto. Une fois qu’un élève a atteint l’arrivée, son nombre de jetons est définitivement fixé et tout transfert devient impossible.
- Utilisation des jetons. En consommant un jeton, il est possible de parler pendant cinq minutes avec l’élève de son choix. En consommant un jeton, il est également possible de connaître la position actuelle de l’élève de son choix.
Le fait de pouvoir transférer des jetons à tout moment semblait particulièrement utile pour éviter certaines pénalités. Cela permettrait notamment de sauver des alliés menacés par un grave désavantage, qu’il s’agisse d’élèves risquant de tomber à zéro jeton ou de terminer derniers au classement.
En contrepartie, les jetons devenaient automatiquement des jetons verso dès qu’ils étaient transférés, ce qui les empêchait d’être utilisés pour obtenir des récompenses individuelles.
Récompenses individuelles
Prix spécial : La classe de l’élève ayant accumulé le plus grand nombre de jetons recto recevra 100 pc.
Cet élève recevra également 500 000 pp. (En cas d’égalité à la première place, les récompenses seront partagées entre les élèves concernés.)
Tous les élèves recevront un nombre de points privés égal au nombre de jetons recto possédés. × 1 000.
La récompense spéciale de cent points de classe était impossible à négliger. Elle représentait un gain considérable, comparable à une victoire dans un examen spécial à part entière. Il fallait toutefois garder à l’esprit qu’en cas d’égalité entre plusieurs élèves, cette récompense serait partagée. Quoi qu’il en soit, chaque jeton supplémentaire constituait un avantage pour l’élève.
Maintenant que toutes les règles avaient été révélées, une tension mesurée devait parcourir l’ensemble des élèves. Si un groupe coopérait efficacement pour accumuler des jetons et atteindre l’arrivée parmi les premiers, chacun de ses membres obtiendrait naturellement une importante quantité de points privés. C’était un avantage évident.
Cependant, si un élève d’une autre classe détenait un grand nombre de jetons recto au sein du même groupe, il pouvait ravir la récompense spéciale. En pratique, cela reviendrait à creuser un écart important avec une classe rivale. Après cela, on nous expliqua les nouvelles fonctionnalités des montres connectées.
M. Mashima — En entrant le code à six chiffres configuré sur votre montre, vous pourrez consulter votre nombre actuel de jetons ainsi qu’effectuer des transferts. Nous allons d’ailleurs vous demander de manipuler votre montre dès maintenant dans le cadre des explications. Cependant, il y a un point important à noter. Tous les élèves commencent l’examen avec au minimum deux jetons, mais ce nombre initial varie d’un élève à l’autre. Le nombre de jetons de départ constitue donc une information importante. Je vous recommande d’éviter de le montrer à des tiers.
On aurait pu croire que tout le monde commencerait avec le même nombre de jetons, mais ce n’était visiblement pas le cas. L’écran de la montre était conçu de sorte qu’il était presque impossible d’en distinguer le contenu sans se placer juste derrière ou à côté de son propriétaire pendant qu’il l’utilisait. Tout en surveillant les regards autour d’eux, les élèves commencèrent donc à manipuler leur montre afin de vérifier leur nombre initial de jetons.
La mienne affichait « 11 », accompagné de la mention « recto ». À première vue, cela pouvait sembler élevé, mais comme nous savions seulement que le minimum était de deux, il était encore impossible d’en tirer de véritables conclusions sans davantage de données.
Les boutons d’envoi et de réception destinés aux transferts apparaissaient également à l’écran. Il semblait qu’il fallait appuyer dessus avant de mettre les montres en contact. Sans dire un mot, je tendis le bras vers Hashimoto pour lui montrer le nombre de jetons affiché. Après l’avoir comparé au sien, il prit un air surpris, puis me montra à son tour son écran.
Sa montre affichait neuf jetons. Nos totaux étaient proches, mais Hashimoto en avait légèrement moins. Il semblait difficile de croire que cette répartition soit fondée sur les résultats globaux de l’OAA ou sur certaines notes spécifiques.
Il était plus probable qu’elle soit liée au rôle joué lors de l’épreuve précédente, ou plutôt au degré de contribution, voire simplement au temps passé à survivre.
Yamamura et Shiraishi étaient restées jusqu’au bout et avaient fini complètement épuisées physiquement. À l’inverse, les élèves éliminés plus tôt avaient probablement pu récupérer et retrouver toute leur énergie. Si l’on considérait ces jetons supplémentaires comme une forme de compensation destinée à équilibrer ce risque, alors cette mesure devenait compréhensible.
Mais cela ne signifiait pas pour autant qu’on pouvait s’en réjouir sans réserve.
Même si les autres pouvaient sans doute deviner, dans une certaine mesure, qu’un élève disposant de nombreux jetons dès le départ avait bénéficié d’un avantage particulier, mieux valait malgré tout garder cette information secrète.
M. Mashima — Enfin, même si tout le monde est actuellement réuni ici, certains élèves pourraient tomber malades ou se blesser involontairement durant l’examen. La gestion de ces situations étant particulièrement délicate, je vous demande de lire attentivement la section correspondante dans le document.
Je portai mon regard vers la dernière page du dossier distribué, là où figuraient les règles concernant les abandons.
Concernant les situations rendant la poursuite de l’épreuve impossible
Uniquement en cas de maladie soudaine grave ou de blessure importante empêchant la poursuite de l’examen, les élèves pourront, en principe, signaler oralement leur situation au surveillant afin qu’une décision soit prise concernant leur maintien dans l’épreuve. Si aucun surveillant ne se trouve à proximité et qu’aucun contact direct n’est possible, il sera également possible d’utiliser la fonction d’urgence de la montre pour demander une assistance médicale. Toutefois, dès qu’un abandon est officiellement validé, le nombre de jetons possédés par cet élève devient définitif. En guise de mesure de secours, n’importe quel élève pourra transférer des jetons à un élève ayant abandonné, quelle que soit la distance qui les sépare. De plus, le classement d’un groupe auquel appartenait un élève ayant abandonné restera valide à condition que tous les autres membres du groupe atteignent l’arrivée.
Il est interdit de simuler une maladie ou de dissimuler volontairement une maladie grave ou une blessure importante afin de continuer l’épreuve.
En cas de difficulté de jugement, il conviendra de contacter l’établissement. Toute infraction confirmée entraînera une expulsion.
Durant l’épreuve sur l’île déserte, les problèmes de santé et les blessures faisaient constamment partie des risques à prendre en compte. Puisque tout reposait avant tout sur l’idée de ne pas réduire le nombre de membres d’un groupe, les fausses déclarations étaient clairement interdites.
Plus les classes seraient mélangées au sein des groupes, plus les élèves auraient tendance à vouloir cacher un mauvais état physique si cela risquait de désavantager leur équipe. Cette règle existait précisément pour empêcher ce genre de situation.
Et comme les faux malades ne seraient pas tolérés non plus, il était raisonnable de penser que Kôenji ne pourrait pas simplement abandonner volontairement pour se retirer de l’épreuve.
Hashimoto — Les règles sont vraiment sévères. Même si quelqu’un abandonne à cause de sa santé, ils ne feront aucun cadeau.
Des mesures de secours existaient bien, mais si un élève manquant de capacités ou de popularité abandonnait tôt dans l’épreuve, sa classe risquait très bien de l’abandonner froidement.
À l’inverse, pour quelqu’un comme Ichinose, il y avait de fortes chances que toute sa classe soit prête à réunir des jetons pour venir à son secours.
Quoi qu’il en soit, qu’ils soient recto ou verso, le nombre de jetons possédés restait impossible à connaître spontanément pour les autres. C’était pratiquement une boîte noire. Connaître le nombre de jetons détenus par les groupes adverses semblait déjà difficile, mais même au sein d’un même groupe, il ne serait pas simple d’obtenir une vision claire de la situation.
Il était certes possible d’utiliser des jetons pour communiquer, mais plus on utilisait cette fonction, plus le nombre maximal de jetons diminuait. À moins d’une urgence, il faudrait éviter toute dépense inutile. Après cela vinrent les explications concernant la nourriture, les tentes et le reste de l’équipement. On nous remit des sacs à dos réglementaires et l’on nous informa que chacun pouvait emporter ce qu’il voulait librement.
Cependant, aucune solution n’avait été mentionnée pour les cas de pénurie durant les trois nuits de l’épreuve. Même si cela ajoutait du poids, mieux valait probablement prévoir large.
Cela signifiait naturellement que les filles ayant moins de force physique partaient avec un désavantage plus marqué, mais il semblait difficile d’imaginer que l’école n’ait pas pris ce facteur en compte. Il y avait probablement une forme d’assistance prévue.
M. Mashima — Nous allons maintenant faire une pause de dix minutes. Après cela, vous vous rassemblerez par groupes. C’est tout.
Mashima-sensei conclut ainsi les explications.
Moi — J’aimerais que tu transmettes un message aux autres de la classe.
Hashimoto — Vas-y, dis-moi ce que tu veux.
Moi — D’abord, dis-leur qu’ils sont libres de partager ou non leurs informations concernant les jetons, mais qu’ils devraient y réfléchir très prudemment pour l’instant.
Hashimoto — …Réfléchir prudemment au partage ? Enfin, personnellement, je suis plutôt pour garder les choses secrètes, mais partager les infos permettrait quand même de limiter les risques, non ?
Moi — Ça peut fonctionner si tout le monde est prêt dès le départ à couler avec la classe jusqu’au bout. Mais même entre camarades, au fond, chacun reste un individu. Si le choix devient « tomber soi-même ou laisser tomber quelqu’un d’autre », la réponse est évidente.
Dans ma classe en particulier, plus de la moitié des élèves avaient de solides capacités et une grande confiance en eux. Comme chacun nourrissait une forte volonté d’atteindre la classe A, partager trop facilement ses informations comportait aussi un risque.
Les élèves de chaque classe, répartis entre les différents groupes, allaient donc devoir choisir : communiquer régulièrement leur nombre de jetons à leurs camarades, ou le garder secret.
Avec une gestion parfaitement maîtrisée, une classe entière pourrait soutenir les élèves en manque de jetons afin de réduire le risque d’expulsion. Dans ce cas, viser les récompenses individuelles liées à un grand nombre de jetons deviendrait plus difficile, mais éviter d’abandonner ses camarades pouvait être considéré comme un compromis acceptable.
Cependant, même si trois ou quatre élèves coopéraient pour répartir leurs jetons équitablement, cela ne garantissait pas d’échapper à la dernière place. Au final, l’expulsion se jouerait toujours sur les écarts de score OAA.
Et si, parmi ces quatre élèves, on décidait d’aider davantage celui qui possédait le plus faible score OAA en lui accordant un jeton supplémentaire, ce serait alors le deuxième plus faible qui se retrouverait en danger. Quelle que soit la manière dont les élèves choisiraient de coopérer, la confiance irait toujours de pair avec le risque de dérive morale.
Avant même de savoir si chacun respecterait réellement la stratégie établie au départ, des soupçons risquaient déjà de naître au sein des groupes : « Il en a plus que les autres » ou encore « Il contribue moins que prévu ». Sans compter qu’on ne savait jamais par où les informations pouvaient fuiter. Les élèves qui se distingueraient en accumulant beaucoup de jetons finiraient inévitablement par attirer l’attention au-delà même de leur groupe, jusqu’à être considérés partout comme des réserves potentielles destinées à secourir les autres.
À l’inverse, certains pouvaient très bien choisir de ne jamais révéler leur nombre de jetons, même à leurs propres camarades de classe, précisément pour éviter ce genre de risques. Cependant, cette absence totale de partage comportait elle aussi ses propres problèmes et ne pouvait être recommandée aveuglément.
Si personne ne communiquait la moindre information, il deviendrait impossible de sauver un camarade menacé d’expulsion dans une situation critique. Les élèves capables de mentir pour obtenir du soutien seraient avantagés. La méfiance s’installerait au sein même de la classe, au détriment de tout le monde.
Les participants les plus rationnels auraient donc tendance à ne jamais révéler leur nombre exact de jetons. Ils se contenteraient d’affirmer qu’ils n’étaient « pas vraiment en sécurité », puis n’apporteraient qu’un soutien minimal lorsqu’un camarade serait réellement en danger.
Hashimoto — En gros, faut pas trop faire confiance à ses alliés.
Moi — Exactement.
Hashimoto semblait avoir compris immédiatement, probablement parce qu’il partageait déjà une réflexion similaire.
Après cela, je lui demandai encore quelques petits services supplémentaires, qu’il accepta tous sans la moindre hésitation, en hochant fermement la tête.
Hashimoto — Laisse-moi faire pour le reste.
À peine avait-il répondu avec assurance qu’il se mit aussitôt à courir. Comme pour prendre sa place, Shiraishi et Nishikawa s’approchèrent lentement.
Shiraishi — À l’instant, le fidèle chien Hachikô[1]… ou plutôt le fidèle Hashimoto Masayoshi, est parti en courant sur la plage avec beaucoup d’énergie. On aurait dit un enfant incapable de contenir sa joie après avoir reçu une course à faire.
Et avec eux se trouvait également une autre excentrique : Morishita.
Morishita — Tu as une meilleure mine que prévu, Ayanokôji Kiyotaka. Tu ne mourais pas d’envie de me revoir, le cœur partagé entre excitation et anxiété ?
Moi — Pas du tout. Cela dit, toi, tu as l’air en pleine forme pour quelqu’un qui a abandonné dès le deuxième jour.
Morishita — C’est bien le cas. La vie sur le bateau était étonnamment confortable. J’ai dépensé mes points privés comme de l’eau, mangé, bu et joué autant que je voulais. J’aurais presque voulu y rester encore un peu pour continuer cette vie de luxe.
Morishita racontait sans la moindre gêne ce qu’elle avait fait à bord du bateau.
Moi — On dirait que tu as passé un moment particulièrement enrichissant. Il s’est passé quelque chose d’inhabituel sur le bateau ?
Je doutais que Morishita soit une source fiable pour ce genre d’infos, alors je me tournai vers Nishikawa, qui avait elle aussi quitté l’épreuve assez tôt.
Nishikawa — Après leur abandon, les gens avaient du temps libre jusqu’à la fin du jeu de survie. Mais apparemment, les autres promos faisaient chacune un autre exam spécial de leur côté. Cela dit, je n’ai rien entendu concernant les résultats, donc je ne connais pas les détails. Désolé.
Ils n’avaient donc pas vraiment profité et semblaient avoir été placés dans un environnement relativement similaire au nôtre.
Shiraishi — Les élèves de seconde ont l’air d’avoir la vie dure eux aussi. Ils souffrent peut-être du contraste avec le paquebot de luxe.
Alors que Shiraishi parlait avec inquiétude, Morishita claqua aussitôt la langue et agita le doigt.
Morishita — Vous êtes bien trop naïves. Les autres promos, surtout les seconde, devraient descendre sur l’île et souffrir autant que nous. Nous, ça fait depuis l’année de seconde qu’on endure tout ça, alors les voir se la couler douce, c’est franchement insolent.
La langue acérée de Morishita ne semblait pas vouloir s’arrêter, alors même qu’elle n’avait quasiment pas souffert cette année.
Morishita — J’ai croisé Yamamura Miki tout à l’heure. Elle sentait vraiment la sueur et la boue.
Moi — Même pour plaisanter, évite de dire ça. Le fait que Yamamura soit restée jusqu’au bout a énormément aidé la classe. Tout comme Shiraishi ici présente, d’ailleurs. Ton état va bien ?
Shiraishi — Pour être honnête, c’est un peu difficile… mais je ne peux pas me permettre de me plaindre. Grâce à ça, notre classe a terminé deuxième et nous avons réussi à revenir tout près des classes de tête.
Lors du jeu de survie, la classe d’Ichinose avait terminé première, celle de Ryuuen troisième, tandis que la classe de Horikita avait fini dernière. L’écart en points de classe s’était considérablement réduit.
Même si notre classe était devenue provisoirement la classe D à la suite de ce changement, la différence avec la classe de Ryuuen restait infime. Selon le résultat de l’examen spécial qui allait commencer, toutes les classes avaient encore une possibilité de finir entre A et D.
Shiraishi — Si nous sommes venues ici, c’est parce que nous voulions vérifier nos jetons de départ.
En disant cela, Shiraishi manipula rapidement sa montre avant de tourner l’écran vers moi. Le nombre affiché était de douze.
Nishikawa me montra ensuite le sien : deux. L’écart était énorme.
Moi — Et toi, Morishita ?
Morishita — Fufufu… Je suis du genre à garder mes secrets.
Shiraishi — J’ai déjà vérifié les jetons de Morishita-san tout à l’heure. Elle en a cinq.
La soi-disant adepte du secret avait donc parfaitement partagé ses informations.
Morishita — Enfin, à mon niveau, cinq jetons suffisent largement. Cela dit, si jamais il m’arrive quelque chose, j’ai bien l’intention de soutirer tout ce qu’il faut à Ayanokôji Kiyotaka, alors assure-toi d’en gagner beaucoup.
Shiraishi possédait actuellement le total le plus élevé avec douze jetons, j’en avais onze, Nishikawa deux et Morishita cinq.
Moi — Hashimoto en a neuf. On peut sans doute considérer que les élèves ayant survécu longtemps au jeu de survie ont reçu un avantage important en jetons de départ.
Le classement général, le rôle joué durant l’épreuve ou encore le niveau de contribution avaient peut-être également eu une influence. Mais il était certain que ces éléments entraient en compte d’une manière ou d’une autre.
La manière dont ce handicap initial de jetons allait peser dans l’examen semblait constituer un élément clé.
Shiraishi — Puisque tout le monde commence avec au moins deux jetons, peut-on considérer que le risque de subir la terrible pénalité d’expulsion réservée au premier élève tombant à zéro reste relativement faible ?
Moi — Pas forcément. Comme les transferts de jetons sont autorisés sans restriction, chacun dispose toujours d’un moyen de s’en procurer. Si jamais une mission faisait courir le risque de perdre plusieurs jetons d’un coup, alors il faudrait en obtenir d’autres auprès d’un tiers avant même de tenter l’épreuve.
C’était évidemment un scénario extrême et il y avait peu de chances que les choses deviennent aussi sévères, mais ce mensonge convenait parfaitement pour instiller un peu de tension chez Morishita, qui hochait vaguement la tête sans grande conviction.
Shiraishi — Tu es sûr qu’il n’y a pas besoin d’aller aider les autres membres de la classe ?
Moi — J’ai déjà demandé à Hashimoto de transmettre plusieurs choses. Et puis, peu importe à quel point on s’organise, personne ne sera totalement à l’abri du risque d’expulsion à zéro jeton tant qu’un certain nombre n’aura pas été accumulé. Puisque les groupes sont séparés, chacun devra surmonter ça par ses propres moyens.
Si quelqu’un tombait aussi facilement à zéro jeton, alors il ne pourrait pas vraiment se plaindre d’être expulsé.
Il existait bien une solution consistant à rassembler tout le monde et redistribuer les jetons excédentaires à ceux qui n’en avaient presque pas, comme Nishikawa, mais cela réduisait en contrepartie le plafond maximal atteignable. Pour permettre à la classe de gagner, il restait essentiel que chacun accumule des jetons par lui-même.
Puisqu’il s’agissait d’un examen spécial où il était impossible de protéger absolument tout le monde, un certain niveau de risque devait être accepté.
Nishikawa — Au fait, tu es dans quel groupe, Ayanokôji-kun ? Moi je suis dans le groupe 1. J’aurais préféré être avec Asuka pourtant~.
Shiraishi semblait être dans le groupe 2, son souhait n’avait donc pas été exaucé.
Morishita — Tu veux connaître mon groupe ? Quel homme pervers et vicieux tu fais. C’est le 3, le 3.
Moi — Je n’ai absolument pas le souvenir d’avoir posé la question… Attends, ne me dis pas qu’on est dans le même groupe…
Morishita — Hein ? Sérieusement ?! On est dans le même groupe ?!
Elle porta brusquement ses deux mains à sa bouche en feignant une surprise exagérée, mais son regard, lui, n’avait pas changé d’un pouce.
Moi — Cette épreuve spéciale risque d’être épuisante…
En imaginant déjà une épreuve particulièrement agitée, je me sentis déjà légèrement déprimé.
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Une fois toutes les explications terminées, Morishita et moi nous dirigeâmes vers la zone assignée à notre groupe.
Comme l’emplacement du groupe 3 se trouvait tout près, nous semblions être les premiers arrivés.
Morishita — Je préfère te prévenir tout de suite : évite d’être trop familier avec moi pendant l’épreuve. Si quelqu’un venait à croire, ne serait-ce qu’un instant, que tu es mon petit ami, cela aurait des conséquences désastreuses sur ma vie scolaire future.
Moi — Tu peux être rassurée sur ce point.
Morishita — Vraiment ? Pourtant, on dit bien que le bas du corps, lui, reste toujours plein d’énergie. Enfin… je ne connais pas très bien le mécanisme exact.
Moi — Tu es douée pour parler de choses que tu ne connais pas comme si tu les maîtrisais parfaitement.
Morishita — Ce n’est pas en me flattant que tu augmenteras mon affection pour toi.
Je me demandais surtout quand quelqu’un d’autre finirait par arriver lorsqu’un bruit de pas résonna sur le sable.
— Ravi de faire équipe avec toi, Ayanokôji.
Celui qui m’interpella par derrière était Yoshida Kenta. Sanada arriva peu après lui. Les membres de la classe C désormais réunis étaient des élèves plutôt orientés « études », capables de se débrouiller sans difficulté particulière.
Yoshida — Sérieux… Morishita ?
Morishita — On dirait que tu ne parviens pas à cacher ta joie, Kobayashi Kenta.
Yoshida — C’est Yoshida. Yoshida.
Ibuki — …Hein ? Ayanokôji… je suis avec toi, sérieusement ?
À l’inverse, une voix laissant clairement transparaître du dégoût se fit entendre du côté des autres classes. C’était Ibuki Mio, de la classe B. Presque au même moment, Katsuragi Kôhei s’approcha lui aussi avec une expression sévère.
Katsuragi — Dire qu’il fallait que je tombe dans le même groupe que toi. Cette épreuve risque d’être difficile.
Moi — Je pourrais dire la même chose.
Katsuragi était du genre à ne pas se laisser emporter inutilement par ses émotions. Dans ce type d’examen spécial, l’avoir comme adversaire signifiait probablement qu’on ne pourrait jamais souffler un instant. Cela dit, puisqu’il y avait aussi un aspect coopératif au sein du groupe, il pouvait également devenir un allié particulièrement fiable. Difficile de savoir quoi penser. Le dernier membre de la classe B n’était pas encore arrivé, mais des élèves de la classe A s’approchèrent avant lui.
Kushida — Ah, je suis avec Ibuki-san alors. Ravie de travailler avec toi.
S’approchant d’Ibuki par derrière, Kushida posa doucement la main sur son épaule avec un sourire d’ange. Aux yeux des autres, elle donnait simplement l’impression d’adresser gentiment la parole à une amie. Mais la réalité était peut-être tout autre.
Ibuki — Beurk, Kushida… la pire.
Elle semblait éprouver pour elle un dégoût presque aussi marqué que pour moi, mais bien sûr, Kushida ne laissa pas le moindre muscle de son visage tressaillir. Les autres commencèrent à se rassembler petit à petit. Une fois les seize membres réunis, je repensai aux participants de ce groupe.
Groupe 3
D| Sumida Makoto Moriyama Susumu Minamikata Kozue Amikura Asako
C| Ayanokôji Kiyotaka Yoshida Kenta Sanada Yasuo Morishita Ai
B| Sonoda Masashi Katsuragi Kôhei Ibuki Mio Morofuji Rika
A| Ike Kanji Kushida Kikyô Shinohara Satsuki Wang Mei-Yu
Même si certains élèves avaient tendance à faire du bruit, ma première impression était celle d’un groupe solide et équilibré. Je commençai aussitôt à établir une logique qui nous permettrait de gagner, ou du moins de ne pas perdre. Les éléments importants étaient le nombre de jetons, le taux de conservation et l’évitement des pénalités.
Il restait encore des points inconnus, notamment le fonctionnement exact de l’arrivée qui influençait le taux de conservation, mais une chose était certaine : ces seize élèves étaient à la fois des alliés et des ennemis.
J’analysai leurs capacités et leurs relations afin de déterminer la façon optimale d’agir. Alors que je poursuivais ma réflexion, les quatre élèves de la classe A observaient discrètement la situation. En tant qu’ancien camarade, je devrais probablement leur adresser une salutation sobre et appropriée. Bien sûr, il n’était pas impossible qu’Ike et les autres m’accueillent immédiatement avec des reproches.
Tandis que j’imaginais vaguement ce scénario, Ike Kanji et Shinohara Satsuki échangèrent un regard avant de murmurer quelques mots entre eux. Puis, avec une expression tendue, ils prirent l’initiative de venir vers moi. La distance entre eux était extrêmement proche, au point de presque se coller épaule contre épaule, preuve évidente que leur relation se portait toujours bien.
Les chances qu’un couple tombe dans le même groupe n’étaient que d’un peu moins de huit pour cent. Ce n’était donc pas quelque chose d’extraordinaire en soi, mais tous deux voyaient peut-être là une sorte de destin sans fondement.
Derrière eux, Kushida et Mii-chan nous observaient également. Kushida me fit un léger signe de la main accompagné d’un sourire, tandis que Mii-chan, intimidée, inclina timidement la tête.
Ike — Je m’attendais pas à tomber dans le même groupe que toi, Ayanokôji.
Ike fut le premier à prendre la parole. Son ton était plus calme que prévu. Alors même que je réfléchissais à la manière de lui répondre sur le même registre, il continua.
Ike — Quand je t’ai vu, j’ai pensé à te balancer tout un tas de reproches… mais bon, on est dans le même groupe maintenant, alors autant essayer de bien s’entendre. Moi aussi, je vais faire ma part.
Shinohara — Je pense pareil que Kanji. On dirait que cette épreuve n’est pas juste un simple affrontement, et je sais aussi à quel point tu peux être incroyable Ayanokôji-kun. Je ferai ce que je peux pour aider, alors comptons les uns sur les autres.
Des salutations amicales totalement inattendues. Ils devaient pourtant avoir une image extrêmement négative de moi, mais ils donnaient malgré tout l’impression d’essayer de me traiter aussi normalement que possible. Le sourire qu’ils affichaient n’avait rien de faux.
Cette fois, nous étions à la fois alliés et adversaires. C’était précisément pour cela qu’ils souhaitaient probablement traverser cette épreuve de manière calme et pacifique. Éviter de se créer des ennemis inutilement était un choix judicieux, mais entendre ce genre de paroles sortir précisément de la bouche de ces deux-là me surprit honnêtement.
J’eus l’impression d’apercevoir une facette plus mature d’eux. Leur expression et la douceur de leur attitude étaient même plus qu’acceptables envers quelqu’un comme moi, qui les avais trahis. Ike et Shinohara avaient sans doute rassemblé beaucoup de courage pour venir m’adresser la parole.
Et moi, après avoir détourné le regard de ces deux-là, je les dépassai simplement avant de me diriger vers Kushida et Mii-chan, qui observaient la scène juste derrière eux.
Moi — J’imagine que ce ne sera pas forcément simple de faire équipe avec un traître comme moi, mais comptons les uns sur les autres jusqu’à la fin de l’examen
Je commençai par adresser mes salutations à Mii-chan.
Mii-chan — Hein ? Ah… o…oui. Moi aussi… ravi de travailler avec toi.
Même déstabilisée, elle me répondit avec politesse.
Je tournai ensuite mon regard vers Kushida, debout juste à côté d’elle.
Moi — J’espère aussi pouvoir compter sur toi comme alliée.
Kushida — C’est plutôt moi qui devrais dire ça. J’espère simplement pouvoir être utile.
Même si son regard laissait entrevoir ses véritables pensées, elle répondit d’une voix douce.
Moi — J’ai toujours particulièrement apprécié tes capacités de communication. Avec quatre classes mélangées, gérer le groupe risque d’être compliqué.
Kushida — Bien sûr, je ferai tout ce que je peux. Ce serait bien que tout le monde puisse obtenir un bon résultat.
Comme les autres observaient autour de nous, Kushida donna une réponse prudente et irréprochable.
Moi — Ça me suffit.
Après ces salutations rapides, je leur tournai le dos et commençai à retourner vers les élèves de la classe C.
Ike — Hé… attends une seconde ?
Shinohara — Euh… Ayanokôji-kun ?
Tous deux m’interpellèrent avec des expressions totalement perdues, incapables de comprendre ce qui se passait. Mais je me contentai de leur jeter un bref regard avant de passer à côté d’eux sans m’arrêter. Ike finit par hausser la voix, visiblement incapable de croire à ce qu’il venait de voir.
Ike — Attends une minute ! Tu nous ignores carrément ?!
Ike, qui avait réprimé ses émotions pour venir me parler avant même Kushida et Mii-chan, laissa finalement éclater son irritation.
Shinohara — Franchement, ça met mal à l’aise… Tu pourrais au moins nous expliquer. On t’a fait quelque chose ?
Moi — Non. Rien du tout. J’ai simplement jugé que ça ne valait pas la peine de vous saluer.
Shinohara — Hein ?!
Après ces paroles d’une froideur totale, auxquelles ils ne s’attendaient manifestement pas, leurs visages se remplirent aussitôt d’une colère encore plus évidente. Même Kushida n’avait probablement pas imaginé que je pourrais me montrer aussi cruel. N’importe qui réagirait ainsi. Peu importe les sentiments qu’on essaie de ravaler, si l’on fait l’effort de saluer quelqu’un pour recevoir en retour un mépris aussi direct, il est naturel d’en être blessé.
Moi — On se revoit plus tard.
Même en partant, ce furent à Kushida et Mii-chan que j’adressai ces derniers mots, sans accorder un regard supplémentaire aux deux autres.
Ike — Ayanokôji ! Même toi, tu peux pas te comporter comme ça !
Ses émotions, jusque-là contenues, explosèrent enfin, mais il ne chercha pas à me poursuivre. Alors que je continuais d’avancer vers Yoshida et les autres en l’ignorant complètement, une élève, attirée par les éclats de voix, s’était arrêtée au milieu du chemin et m’observait.
Morofuji — …Ah… dé-déso… désolée… ! Je… je suis dans le passage…
Après avoir croisé mon regard, Morofuji s’excusa d’une manière maladroite avant de s’enfuir aussitôt. Il n’y avait pourtant aucune raison particulière de s’excuser, mais elle semblait moins prudente qu’anormalement effrayée.
Morofuji faisait partie des élèves qui avaient autrefois participé au harcèlement de Karuizawa. Peut-être que cette réaction trouvait son origine là-dedans. Alors que je l’observais retourner précipitamment vers les élèves de la classe B, Yoshida, qui arrivait dans ma direction, m’adressa la parole.
Yoshida — Morofuji t’a fait quelque chose ?
Moi — Non, rien de spécial.
Yoshida — Je vois. Enfin, surtout… ça va aller ? Ike et Shinohara te fusillent du regard depuis tout à l’heure.
Il avait probablement entendu une partie de l’échange et semblait réellement inquiet.
Moi — Pas la peine de t’en préoccuper. Je n’ai jamais eu l’intention de bien m’entendre avec mes anciens camarades de classe. Plus important, qu’est-ce que tu penses des membres du groupe ?
Yoshida — Hein ? Ah… honnêtement, ça ressemble plutôt à un groupe facile. Katsuragi est pénible parce qu’il nous connaît bien, mais à part lui, les membres de la B sont assez moyens. La A, on dirait un mélange bizarre entre bons et mauvais éléments. Quant à la classe D, peu importe comment tu la regardes, c’est un groupe équilibré. Ils devraient se débrouiller correctement, mais sans être vraiment dangereux.
Il livra cette évaluation simple en imaginant déjà les affrontements à venir.
Yoshida — Pour toi aussi, ça devrait être un groupe facile à gérer, non ?
Moi — Si on ne regarde que le groupe 3, oui, ton analyse est correcte. Mais des leaders comme Ryuuen, Horikita ou Ichinose… surtout Ryuuen, auraient été plus faciles à gérer s’ils avaient été dans le même groupe.
Yoshida — …Ryuuen ? Sérieusement ? Moi, jamais je voudrais être dans le même groupe que lui.
Il prit une expression comme s’il venait d’avaler quelque chose d’amer.
Sanada, qui écoutait la conversation un peu plus loin, s’approcha lentement.
Sanada — Donc, selon toi, plus un adversaire est problématique, plus il vaut mieux le garder à proximité pour pouvoir le contrôler durant cet examen spécial, c’est bien ça, Ayanokôji-kun ?
Moi — Oui. Peu importe l’adversaire, je ferai toujours tout ce qui est nécessaire pour faire gagner la classe et la protéger. Mais cette fois, impossible de couvrir tout ce qui se passe hors de notre champ de vision.
Sanada acquiesça avant d’ouvrir le dossier à la page des pénalités.
Sanada — On peut encore agir, dans une certaine mesure, pour empêcher les membres de notre classe de finir derniers au classement des jetons ou éviter qu’il y ait des retardataires à l’arrivée. Mais la pénalité concernant le premier élève dont les jetons tombent à zéro… celle-là, il n’y a aucun moyen de la contrôler.
En entendant ma réponse, Yoshida sembla comprendre à son tour et acquiesça en pinçant les lèvres.
Yoshida — C’est vrai… Si quelqu’un se retrouve avec Ryuuen et se fait piéger par une de ses sales combines au point de tomber à zéro jeton, il est expulsé immédiatement… Vu comme ça, c’est vraiment dangereux.
Moi — Parmi toutes les pénalités, c’est la seule contre laquelle je ne vois aucun véritable moyen de se préparer.
En réalité, dans certaines conditions très particulières, une autre pénalité pourrait devenir encore plus redoutable, mais cela ne servait à rien d’en parler maintenant.
Sanada — Tu ne penses pas un peu trop au pire ? J’imagine que l’école a quand même conçu les missions de manière à éviter que les élèves tombent facilement à zéro jeton.
Yoshida — Ouais, Sanada a raison. À moins d’être assez idiot pour tomber dans un piège évident, ça devrait aller quand même. Et puis, même si on s’inquiète, on peut rien faire contre ça, non ?
Sanada — Pour l’instant, concentrons-nous surtout sur la façon dont notre groupe va agir.
J’acquiesçai simplement.
À partir de maintenant, comme toujours, il me fallait rassembler devant moi toutes les stratégies réalistes éparpillées dans mon esprit, puis trier méthodiquement celles qui étaient efficaces et celles qui ne l’étaient pas.
J’avais déjà écarté une grande partie des options inutiles, mais il me manquait encore des informations pour cerner clairement les intentions d’Horikita, d’Ichinose, de Ryūen et des autres leaders de classe.
Il me faudrait encore un peu de temps pour assimiler pleinement les règles. Comme le surveillant n’était toujours pas arrivé, je balayai les environs du regard. Naturellement, tous les élèves de terminale étaient présents, ainsi que de nombreux adultes occupés à aller et venir dans tous les sens.
Je ne cherchais pas à identifier précisément la composition des dix groupes, ni à déterminer qui appartenait à quel groupe. Je pouvais en distinguer une partie d’un simple coup d’œil, mais sans garantie absolue, cela ne valait pas la peine d’encombrer inutilement ma mémoire.
Ce que je cherchais, c’était une personne en particulier. Et cette fois encore, j’aperçus Hiyori au loin, en pleine discussion avec plusieurs camarades. Si elle avait été plus près, j’aurais peut-être pu lui parler, mais la distance qui nous séparait rendait cela impossible.
Décidément, ces examens sur l’île déserte semblaient destinés à me tenir éloigné de Hiyori jusqu’au bout. Mais il n’y avait aucune raison de me précipiter. Une fois de retour sur le bateau, nous aurions forcément l’occasion de parler.
Moi — …
Soudain, une étrange gêne naquit face à mes propres pensées.
Oui, aucune raison de se presser. Et puis, dire que nous avions été tenus éloignés n’était pas tout à fait exact non plus.
Depuis notre départ de l’école en bateau jusqu’à aujourd’hui, cela faisait certes plusieurs jours que je n’avais pas parlé à Hiyori, mais pas suffisamment longtemps pour parler d’une véritable absence de contact. Au contraire, en y repensant, il y avait déjà eu par le passé des périodes bien plus longues durant lesquelles nous n’avions eu aucun échange.
Alors pourquoi avais-je malgré tout l’impression de ne plus lui avoir parlé depuis une éternité ? Non… peut-être que le simple fait de me demander « pourquoi » signifiait déjà que j’avais mis le pied dans un domaine étrange. Était-ce l’influence du changement intérieur né depuis que j’avais commencé à envisager la possibilité d’aimer Hiyori ?
À ce stade où tant de choses demeuraient encore floues, Hiyori appartenait à une autre classe et à un autre groupe. Son existence n’aurait dû être rien de plus qu’un bruit parasite, sans la moindre place dans les stratégies que j’étais en train d’élaborer. Et pourtant, mes yeux continuaient inconsciemment de la chercher. Ils suivaient sa silhouette au loin.
Même après en avoir pris conscience, cela ne changea pas.
Ce temps perdu, ces gestes inutiles… tout cela faisait naître en moi une légère exaltation. Si ce sentiment était réellement de l’amour, alors peut-être que Karuizawa avait elle aussi ressenti la même chose en me regardant. Ce manuel qu’était l’amour, que je n’avais pas su comprendre après une première lecture… en le parcourant une seconde fois, je commençais peu à peu à remarquer ce qui m’avait échappé jusque-là.
Quels sentiments naissent lorsqu’on parle à la personne qu’on aime ? Lorsqu’on la touche ? Mais ce qui m’intéressait ne se limitait pas aux émotions positives. Je voulais aussi savoir ce que je ressentirais si cette personne venait à me détester… ou si je la perdais.
L’attachement et le rejet. L’amour et la haine. Je voulais expérimenter ces deux émotions opposées. Cependant, c’était aussi un problème difficile à résoudre simultanément. Peut-être était-il impossible de tout découvrir à travers une seule relation. Et si je ne pouvais expérimenter les deux… alors peut-être qu’un seul me suffirait…
Yoshida — Qu’est-ce qu’il y a, Ayanokôji ? Quelque chose te tracasse ?
Alors qu’il parlait avec Sanada, Yoshida s’était tourné vers moi pour me poser cette question.
Moi — Non, pourquoi tu demandes ça ?
Yoshida — Ben… t’étais là à fixer le vide au loin, alors je me suis dit que t’avais peut-être remarqué un problème.
Moi — Le jeu de survie vient juste de se terminer. Je suis simplement un peu fatigué. Mais vu les efforts de Shiraishi et Yamamura, je ne peux pas me permettre d’être le premier à craquer.
Après une courte pause, je décidai d’ajouter encore quelque chose.
Moi — Pour l’instant, on ignore encore combien de missions il y aura et combien de jetons on pourra obtenir. On n’a toujours pas la vue d’ensemble de l’épreuve. En attendant, ne laissez surtout pas fuiter d’informations concernant votre nombre de jetons.
Yoshida — Même aux alliés, hein ? Hashimoto nous en a parlé.
Moi — Et j’aimerais aussi éviter qu’on entre inutilement en conflit avec les autres classes pour le moment. Si on veut vraiment finir premiers dans ce groupe, comme tu l’espères, il faudra forcément coopérer.
Sanada — Oui, mais eux, qu’est-ce qu’ils en pensent ? Ils voudront sûrement les points privés, mais ils n’auront probablement aucune envie de faire gagner notre classe. Ils risquent peut-être de ne pas jouer sérieusement.
Moi — Même dans ce cas, les autres leaders sont confrontés exactement au même problème. L’idée de ne surtout pas laisser gagner une autre classe sera forcément présente partout.
Sanada et Yoshida échangèrent un bref regard avant de comprendre immédiatement ce que je voulais dire.
Yoshida — Je vois ce que tu veux dire. En attendant, donne-nous simplement des instructions quand tu en auras besoin.
J’acquiesçai une fois pour lui montrer ma gratitude.
Convaincu par l’explication improvisée que je lui avais donnée, Yoshida me tapota légèrement le dos.
Yoshida — Si t’as besoin d’aide, n’hésite pas.
Moi — Oui, sans aucun souci.
Après avoir répondu cela, je détournai enfin les yeux de Hiyori.
Pour l’instant, il fallait d’abord survivre à cet examen spécial.
Je réfléchirais au reste ensuite.
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FIN DE L’EXTRAIT OFFICIEL
SORTIE DU TOME 4 AU JAPON LE 25 MAI 2026 EN PHYSIQUE (1ER JUIN EN NUMÉRIQUE).
LA VERSION FR SORTIRA DURANT LE MOIS DE JUIN.
À très vite sur : j-garden.fr
[1] Hachikô est un chien Akita célèbre pour avoir attendu son maître chaque jour à la gare de Shibuya pendant près de dix ans après sa mort. Surnommé « Chien fidèle », il est honoré par une statue devenue un célèbre lieu de rendez-vous à Tokyo.