COTEY3 T3 - CHAPITRE 2

Attaque surprise

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Peu importe à quel point mes capacités commençaient à être reconnues, la méfiance ne disparaissait jamais complètement. Dès qu’un doute surgissait concernant la ligne de conduite à adopter, mes camarades de classe élevaient aussitôt la voix pour exprimer leur opposition. Cependant, le fait que je sois prêt à assumer la résolution d’être expulsé, allant au-delà du simple titre de leader, eut sur eux un impact bien plus important qu’ils ne l’avaient imaginé.

Je leur exposai alors ma première stratégie. Il s’agissait de partir vers le nord dès le début de l’examen et d’être les premiers à franchir la zone G8.

La classe C, partie du point E12, se mit en marche en formation dispersée vers la zone cible, avec moi en tête du groupe. C’était un choix prudent, destiné aussi à nous extirper rapidement de la situation où nous risquions d’être pris en tenaille entre la classe de Ryuuen à l’ouest et celle d’Horikita à l’est.

Il existait également l’option de se diriger vers la zone F13, juste à côté du QG, mais si les classes A et B l’avaient remarqué et s’étaient lancées à notre poursuite, nous aurions pu nous retrouver acculés dans les zones D14, D15, E14 et E15, perdant toute voie de repli.

Pour autant, nous ne courions pas. Traverser une forêt inconnue, même partiellement aménagée, n’était pas chose aisée, et ce choix résultait d’un arbitrage entre la consommation d’endurance et le risque de blessure.

Moins d’une minute après le début de l’examen spécial, le premier rapport parvint à Nishikawa, parmi les VIP.

Nishikawa — Un appel de Shimazaki-kun. Il a découvert qui sont les commandants des autres classes.

Le signal audio reçu par radio était relié à une seule oreillette, et c’était uniquement par ce biais que nous pouvions capter la voix du commandant, Shimazaki.

Autrement dit, sa voix était inaudible pour ceux qui nous entouraient et, bien entendu, seules les trois personnes désignées comme VIP étaient autorisées à l’écouter directement.

Chacune des trois radios fonctionnait de manière indépendante, et il était impossible de parler simultanément avec Shimazaki. Le système nous obligeait donc à désigner en permanence une seule personne chargée de communiquer avec lui.

Hashimoto — Dis-nous, dit-il en s’approchant de Nishikawa.

Les moyens d’identifier qui occupait quel poste dans les classes autres que la nôtre étaient extrêmement limités. Seuls les commandants étaient réunis au même quartier général, ce qui rendait inévitable la révélation de leur identité. Il s’agissait là de la première information cruciale obtenue au sujet de cet ennemi lointain et invisible.

Nishikawa — Pour la classe A, c’est Matsushita-san, pour la classe B, Kaneda-kun, et pour la classe D, Ichinose-san.

Parmi les leaders de chaque classe, il semblait qu’Ichinose seule eût choisi d’assumer elle-même le rôle de commandant. Cela résultait sans doute d’un processus d’élimination, étant donné que ses capacités athlétiques n’étaient pas particulièrement remarquables au départ et que sa classe manquait de personnes capables d’exploiter pleinement leurs compétences en tant que commandant.

La nomination de Matsushita comme commandante était à la fois surprenante et logique. La classe A comptait plusieurs élèves intelligents, mais, pour le meilleur comme pour le pire, ils ressemblaient beaucoup aux élèves de la classe C, de simples étudiants modèles. Ils n’étaient pas spécialement doués pour exploiter les failles d’une stratégie ou repérer des anomalies. Dans ce contexte, le choix de Matsushita n’était pas mauvais et elle pouvait être considérée comme l’une des candidates appropriées.

Quant à Kaneda, on pouvait simplement dire qu’il s’agissait d’un choix sûr et solide. Je ne pensais pas qu’il ferait preuve d’un talent exceptionnel, mais je ne croyais pas non plus qu’il commettrait de graves erreurs.

Peu après, ma montre vibra brièvement une fois et afficha E11, comme pour nous signaler que nous venions d’entrer dans une nouvelle zone.

Moi — Alors c’est comme ça qu’on sait qu’on a changé de zone, hein. C’est pratique, j’imagine… mais compter uniquement sur la montre pour parcourir de longues distances, ce serait vraiment pénible.

Si nous connaissions notre zone actuelle et notre orientation, nous pouvions nous en sortir dans l’ensemble, mais en réalité, il était difficile de continuer à avancer dans une seule direction et nous étions contraints de faire des détours. Il valait sans doute mieux éviter de nous déplacer trop longtemps sans le soutien du commandant.

Pendant ce temps, cinq minutes s’écoulèrent et vint l’heure de la première mise à jour GPS. C’était un moment crucial pour comprendre comment chaque classe se déplaçait depuis sa position initiale.

Cette fois-là, le rapport parvint à Takemoto. Ils avaient sans doute relayé l’écoute depuis Nishikawa, probablement pour vérifier que les communications radio fonctionnaient sans problème.

Après avoir échangé quelques dizaines de secondes à la radio, Takemoto prit la parole avec une expression soulagée.

Takemoto — Il dit qu’on peut se détendre pour l’instant. Apparemment, tous les signaux GPS de la classe B se dirigent droit vers le nord, en zone C11. Et, euh… la classe A serait en G11, elle aussi au nord.

Hashimoto — C’est rassurant de ne pas commencer par un combat, mais ça veut dire qu’on n’a pas échappé à la tenaille, hein.

Comme Hashimoto le murmura, si les trois classes s’étaient contentées de monter vers le nord depuis leurs zones de départ, on ne pouvait pas dire que notre situation se fût améliorée.

Takemoto — Mais au moins, on a confirmé que ni la classe A ni la classe B n’ont l’intention de se battre dès le début. Rien que ça, ce n’est déjà pas si mal.

Takemoto ajouta que, s’ils avaient voulu combattre le plus tôt possible, ils auraient dû se diriger vers la position de la classe C.

Moi — Et la classe D ?

Ils n’avaient apparemment reçu aucune information concernant la classe d’Ichinose, la plus éloignée, et il posa donc la question à nouveau par radio. Peu après, une réponse sembla parvenir, et Takemoto tourna le regard vers moi.

Takemoto — Il dit que la classe D a commencé à marcher vers J12, donc vers l’est. Ils comptent garder leurs distances complètement.

Leur position de départ favorable y était sans doute pour quelque chose, mais on pouvait qualifier ce choix de typique de leur part.

Rien qu’à partir de ce premier rapport, je pouvais clairement voir que la ligne de conduite de la classe D consistait à éviter les conflits inutiles.

Hashimoto — Du coup, on n’a pas besoin d’accélérer, si c’est ça ? Si la classe A vise G8, il y a de fortes chances qu’ils y arrivent avant nous, tu vois ?

Marchant juste derrière moi, Hashimoto me posa la question à voix basse, cherchant à savoir s’il y avait un changement dans notre stratégie.

Moi — Même si nous accélérions, l’ennemi s’en rendrait compte dans les cinq minutes. S’ils savaient que nous avons augmenté notre allure, la classe A ferait de même. Ce ne serait rien d’autre qu’un comportement qui accroît les risques.

Dès le départ, nous n’étions pas à une distance qui nous permettrait de les rattraper en seulement cinq minutes. Si nous provoquions l’ennemi et que cela se transformait en course, la tension ne ferait que monter jusqu’à l’affrontement.

Hashimoto — Si un combat éclate de manière imprudente, la classe B pourrait s’en mêler aussi, hein…

Moi — C’est exactement ça. Je ne veux rien faire qui offrirait à une autre classe l’occasion de tirer profit de notre conflit.

Après avoir continué à marcher vers le nord dans la même zone pendant environ cinq minutes supplémentaires, dix minutes s’étaient écoulées depuis le début de l’examen.

Nishikawa — Ah, oui. Je t’écoute.

Il semblait qu’une voix fût parvenue par la radio, car Nishikawa répondit immédiatement. Je m’étais attendu à ce que le prochain rapport vienne de Shiraishi, mais apparemment ce n’était pas le cas.

Hashimoto — Quels sont les mouvements des autres classes ? Y a-t-il du changement ?

Nishikawa — Ah, désolée, attends une seconde. Je suis en train d’écouter.

La voix de Shimazaki arrivait à son oreille droite, celle de Hashimoto à sa gauche. Comme ils semblaient lui avoir parlé presque au même moment, Nishikawa afficha un bref air agacé en concentrant son attention sur la radio.

Morishita pointa Hashimoto du doigt pour se moquer de lui, tandis qu’il s’excusait avec un geste.

Aussi important que cet examen spécial fût, cette ambiance était sans doute prévisible tant que nous n’avions pas encore été plongés dans une situation tendue.

Hashimoto — Si la classe continue vers le nord, c’est logique, mais je me demande ce que fera la classe B. Est-ce qu’elle ira de C7 à D6, où la pente est relativement douce ? Ou bien s’arrêteront-ils en chemin…

Hashimoto imagina les itinéraires de chaque classe tout en fixant la carte.

Hashimoto — Mais au final, tout dépend de l’emplacement des épreuves, j’imagine. Si elles sont concentrées au sud, ils feront sans doute demi-tour. Qu’est-ce qu’on fait si un événement apparaît à une distance à peu près équivalente pour eux et pour nous ? Bien sûr, cela dépend aussi du nombre d’événements disponibles et de la quantité de provisions que nous pourrons réellement obtenir, mais dans une situation où nous manquons déjà de nourriture pour la journée, laisser passer une occasion sans réfléchir pourrait être une erreur irréversible.

Même si nous parvenions à endurer la faim et à tenir une nuit, le deuxième jour, une chute importante de l’endurance aurait inévitablement des répercussions majeures sur nos déplacements, nos capacités de combat et notre état de santé.

Hashimoto — Donc, si nécessaire, tu envisages de te battre dès le départ, Ayanokôji ?

Moi — Oui. Si je juge que les provisions sont indispensables, je les obtiendrai sans hésitation.

Je fis passer cette ligne de conduite claire concernant l’engagement, qui était restée floue jusqu’ici, à mes camarades par l’intermédiaire de Hashimoto.

Nishikawa — …D’accord, merci. Je leur transmets.

L’échange sembla toucher à sa fin, car Nishikawa leva les yeux avec un sourire.

Nishikawa — Il dit que la classe A continue de se diriger vers le nord à une vitesse inchangée. Et il semble que tous les signaux GPS de la classe B se soient légèrement éloignés de nous vers le nord-ouest. Ils sont près de B10.

Hashimoto, qui attendait le rapport, carte en main, pointa aussitôt l’endroit indiqué pour en vérifier les détails. Il ne négligeait jamais la communication avec le commandant.

Les informations de localisation GPS, mises à jour toutes les cinq minutes, étaient essentielles dans un environnement de proximité.

Hashimoto — Si Ryuuen et les siens se dirigent vers B10, ça veut dire qu’ils déboucheront près de la mer. Je ne sais pas s’ils continueront vers le nord, mais c’est rassurant que la distance latérale ait augmenté. Pour l’instant, on devrait surtout se méfier de la classe A, non ?

Si nous continuions à la même allure, au moment où la classe A atteindrait G8, nous serions sur le point d’entrer en F9. Nous leur laisserions ainsi une avance complète.

Hashimoto — S’ils nous tendent une embuscade par hasard, on pourrait ne pas réussir à passer… Quelle est la marche à suivre, Ayanokôji ?

Les options étaient nombreuses. Nous pouvions accélérer maintenant et, lors de la mise à jour GPS suivante, la commandante, Matsushita, remarquerait le changement et en informerait la classe A, qui ferait demi-tour par crainte d’un affrontement. Ou bien ils pourraient accélérer à leur tour pour être les premiers à percer vers la zone nord, estimant qu’ils devaient absolument y arriver avant nous. Cette seconde hypothèse était la plus probable et, dans ce cas, nous pourrions volontairement ralentir et laisser le groupe de Horikita passer devant. Autre possibilité encore, faire demi-tour dès maintenant pour revenir au point de départ, ou s’arrêter et rester dans la zone actuelle.

Hashimoto — Si nous fonçons droit sur G8 sans y réfléchir davantage, ne risquons-nous pas d’engager un combat désavantageux ?

Moi — À ce sujet…

Alors que j’allais exposer ma ligne de conduite, Yoshida s’approcha.

Yoshida — Je pense qu’entrer en combat maintenant serait une mauvaise idée. Nous devrions nous arrêter un moment et laisser la classe A passer devant. Ce n’est pas comme si nous serions en difficulté simplement parce qu’ils prennent de l’avance, n’est-ce pas ?

Moi — Oui. Tout dépend de l’endroit où apparaîtront les événements. Pour l’instant, il n’y a ni avantage ni désavantage.

Yoshida — Si tu décides de te battre, je te suivrai. Mais n’y a-t-il pas quelque chose que nous devrions faire avant ? Nous ne savons même pas vraiment comment utiliser ces armes.

L’inquiétude de Yoshida était partagée par l’ensemble de mes camarades. C’était pour cette raison qu’ils observaient de près la classe de Horikita, avec laquelle la probabilité que nos itinéraires se croisent augmentait. Mais ce n’était pas la seule classe à surveiller.

Moi — Alors, pourquoi ne pas commencer par un briefing sur la manipulation des armes et ce genre de choses ?

Morishita — Je suis d’accord avec cette proposition.

Morishita parla en tirant sur la manche de mon bras gauche, ses épaules se soulevant et s’abaissant au rythme de respirations courtes.

Moi — Tu es déjà fatiguée ?

Morishita — Impossible. C’est simplement que ce matin, j’avais un excès d’énergie et que j’ai parcouru le bateau à pleine vitesse à plusieurs reprises pendant environ une heure. C’est sans doute pour cela qu’une légère fatigue s’est accumulée.

Fidèle à son titre autoproclamé d’« Amazone des Bois Profonds », elle semblait s’imposer une charge considérable.

Moi — Très bien. Laissons la classe A passer devant. Nous allons attendre ici pour l’instant.

Ce fut Hashimoto qui manifesta sa surprise face à cette décision.

Hashimoto — T’es sérieux ? Tu as accepté ça bien facilement.

Hashimoto semblait penser que tant qu’un conflit pouvait être évité, peu importait que nous atteignions la zone nord en premier ou en second, mais le fait que j’aie accepté l’avis de mes camarades semblait avoir fait naître chez lui une certaine insatisfaction mêlée de doute. Il craignait sans doute que je n’aie pas encore de ligne de conduite clairement définie.

Moi — Ce n’est pas parce que Yoshida me l’a suggéré que j’ai décidé ça. Je pensais moi aussi qu’il valait mieux attendre et observer un peu.

Hashimoto — Ah bon… Dans ce cas, j’imagine que c’est ta décision, Ayanokôji.

Hashimoto murmura ces mots comme pour s’en convaincre lui-même. Cela sembla lui servir de rassurance, car il accepta la ligne de conduite sans formuler d’autres plaintes.

Je me retournai vers les camarades qui me suivaient.

Moi — Dix minutes se sont écoulées et nous avons pu entrevoir les intentions de chaque classe. Notre objectif principal était de franchir G8 en premier, mais je vais le réviser. Nous allons d’abord apprendre ici à manier correctement nos armes, puis, une fois prêts à combattre, nous vérifierons à nouveau les positions GPS. À partir de là, je souhaite chercher un nouvel itinéraire.

Yoshida — Ça me va. Je doute que quelqu’un s’y oppose.

Nous passâmes alors aux préparatifs en vue d’un combat. Beaucoup d’élèves, Yoshida en tête, furent soulagés par cette décision.

Le temps fut aussitôt consacré à vérifier ensemble le maniement des armes de paintball, approfondissant notre compréhension, ne serait-ce qu’un peu. Cependant, peu importe le nombre de simulations effectuées, une grande part de l’expérience ne pouvait s’acquérir qu’en situation réelle. Nous ne pourrions jamais en saisir véritablement les sensations tant que nous n’aurions pas réellement appuyé sur la détente.

Cinq minutes s’écoulèrent rapidement après notre arrêt, et les dernières informations GPS furent enfin transmises par le commandant à Shiraishi.

La classe de Ryuuen semblait s’être légèrement déplacée davantage vers le nord-ouest, mais son mouvement était plus faible qu’auparavant et sa progression avait ralenti jusqu’à devenir poussive. En revanche, la classe de Horikita traversait la zone G10 à la même allure que précédemment et semblait toujours se diriger vers G8. Quant à la classe d’Ichinose, qui avait choisi un itinéraire totalement différent, elle continuait sans relâche vers l’est.

Shiraishi — Il y a de nouvelles informations de Shimazaki-kun. Apparemment, un signal GPS de la classe A s’est séparé du groupe et se dirige vers H9. Tu sais ce que cela pourrait signifier ?

Hashimoto — H9 ? Tout seul… Ça voudrait dire que c’est Kôenji ?

La zone H9 se trouvait du côté des montagnes. Je ne serais pas surpris que Kôenji soit parti seul pour profiter d’une séance d’alpinisme.

Hashimoto — S’il n’a pas l’intention de participer sérieusement, tant mieux pour nous, mais… tu ne penses pas qu’il pourrait être aussi motivé que lors de l’examen de l’île de l’an dernier ? Comment on doit interpréter ça ?

Hashimoto m’interrogea, en tant qu’ancien camarade de classe, au sujet des mouvements de Kôenji.

L’examen de l’île de l’an dernier, auquel toutes les promos avaient participé, restait encore vif dans les mémoires. Le choc de le voir décrocher la première place à lui seul était sans doute encore présent aussi bien chez les élèves de première que chez ceux de terminale.

Moi — Je ne peux rien affirmer, mais en temps normal, Kôenji n’a aucune motivation. Dans presque tous les examens, il agit à sa guise, comme lors de l’épreuve de l’île déserte d’il y a deux ans, où il s’est contenté d’en profiter un moment avant d’abandonner de son propre chef, sans coopérer avec la classe. L’examen de l’an dernier faisait exception parmi les exceptions, uniquement parce que Kôenji avait lui-même proposé une condition à Horikita, à savoir une liberté totale jusqu’à l’obtention du diplôme s’il terminait premier. En contrepartie, il lui avait aussi fait promettre que, s’il finissait deuxième ou moins, il coopérerait pour la suite des examens.

Hashimoto — Bon sang… Donc Horikita a réussi à le faire contribuer à la classe grâce à sa performance, mais elle a perdu le pari. Elle n’a probablement jamais imaginé qu’il finirait premier à lui tout seul. Autrement dit, Kôenji est clairement libre de ses mouvements maintenant. Dans ce cas, c’est une aide énorme.

Moi — C’est exact. Si Kôenji participait sérieusement, il ne serait pas un adversaire facile.

Cela dit, rien ne confirmait encore que l’élève ayant commencé à agir seul était bien Kôenji. Il était vrai qu’il n’était pas du genre à coopérer de son plein gré, mais la situation pouvait changer dès lors que des points privés entraient en jeu.

Si quelqu’un lui proposait des points de sa propre poche en plus de la récompense de l’examen, il était possible qu’il accepte de prêter main-forte. Je devais donc m’abstenir de tirer des conclusions tant que je n’aurais pas observé de mes propres yeux l’état de la classe de Horikita.

Sanada — Ne serait-il pas judicieux de demander au commandant d’utiliser une tactique ?

Sanada recommanda d’employer la tactique d’identification des personnes.

Hashimoto — Non. Il ne faut pas l’utiliser maintenant. Ça pourrait être une manœuvre pour nous pousser à gaspiller l’une de nos tactiques. Et puis, s’il ne compte pas participer, ce serait du gâchis de l’utiliser sur un type comme lui.

À l’inverse, Hashimoto exprima son opinion opposée, estimant que nous devrions malgré tout la conserver.

Si quelqu’un se séparait pour agir seul, il y avait 90% de chances que ce soit Kôenji. Tant qu’il ne rejoignait pas la classe A ailleurs, il ne serait pas difficile de continuer à le suivre sur la tablette. Cependant, une fois 18h, les mises à jour GPS cesseraient jusqu’à 9h le lendemain…

Moi — Demande au commandant d’identifier le signal GPS de l’élève qui a commencé à agir seul.

Hashimoto — …Ah ouais ? C’est quasi sûr que c’est Kôenji.

Moi — Ça m’est égal. Ça vaut le coup d’essayer. Ça fera office de test.

Shiraishi hocha la tête et commença à prévenir Shimazaki afin qu’il utilise une tactique sur l’élève qui s’était séparé de la classe A. Le résultat ne tarda pas à parvenir. Avant même qu’il n’arrive, je décidai également de faire passer un message par Nishikawa.

Moi — Nishikawa, j’ai besoin que tu contactes Shimazaki.

Nishikawa — Hein ? Maintenant ? Il n’est pas encore en train de parler avec Asuka ?

Moi — Peu importe. Essaie de le contacter.

Nishikawa — Mm… d’accord.

Sur ce, Nishikawa manipula la radio, mais elle retira aussitôt son oreillette en secouant la tête.

Nishikawa — Ça ne passe pas.

Moi — Je vois. Donc, quand un VIP est en communication avec le commandant, la ligne est occupée et on ne peut pas se connecter.

Nishikawa — Ah, d’accord… C’est donc ça que tu voulais vérifier.

Autrement dit, la communication fonctionnait essentiellement en 1-1, sans interruption possible. Par exemple, si le VIP était éloigné, il était impossible de parler simultanément. Il fallait mettre fin à la liaison et la rétablir à chaque fois.

Moi — Alors, quand il aura terminé avec Shiraishi, j’aurai besoin que tu lui transmettes le message.

Nishikawa — Donc il y a bien quelque chose à transmettre. D’accord, que dois-je lui dire ?

Moi — Dis-lui que je veux être informé régulièrement des mouvements des trois classes jusqu’au déclenchement d’un événement. Ensuite, tout dépendra de son contenu, mais si la situation s’apaise, nous prendrons une courte pause.

Même si les positions GPS étaient mises à jour toutes les cinq minutes, transmettre systématiquement chaque mise à jour aurait été du gaspillage. Le commandant comme les VIP auraient accumulé une fatigue inutile à force de répéter une tâche sans fin.

Nishikawa — Compris. Je lui transmets.

Nishikawa remit la radio et l’oreillette qui y était reliée à son oreille droite. Puis elle commença à faire passer mon message au commandant, Shimazaki, en le reformulant à sa manière. Comme pour prendre sa place, Shiraishi, qui venait de terminer sa communication, s’approcha de moi.

Shiraishi — J’ai pu confirmer que le signal GPS en H9 est celui de Kôenji-kun. Son rôle est apparemment celui de garde.

Hashimoto — Donc c’est bien lui… Espérons simplement qu’il s’amuse un peu avant d’abandonner.

Moi — Compris. Pour l’instant, passons au point suivant.

En incluant la manipulation des armes, je décidai de régler un problème à la fois.

Moi — Décidons maintenant de nos positions et de notre formation lorsque toute la classe se déplacera ensemble. Selon la largeur du chemin, nous avancerons en principe par groupe de deux à quatre personnes de front. Pour la position des VIP, nous allons disperser les risques en en plaçant un par rangée : Shiraishi à l’avant, Takemoto au centre et Nishikawa à l’arrière.

J’assignai chacun de mes camarades à l’un des trois groupes, comme pour les VIP. Hashimoto fut placé à l’avant en tant que garde principal, tandis que Kitô assurait l’arrière.

La rangée centrale était principalement composée d’élèves manquant de mobilité ou de capacités au combat.

Hashimoto — Hé, ce ne serait pas mieux de mettre Nishikawa devant ? Elle sait vraiment se déplacer quand il le faut, tu sais ?

Moi — J’y ai pensé un moment, mais justement parce qu’elle peut réagir instantanément, il est important de placer quelqu’un comme elle à l’arrière. De plus, Shiraishi n’est pas douée pour élever la voix, et elle ne porte pas loin. Nishikawa, en revanche, a une voix forte.

Lors de communications à distance, il existait toujours un risque de ne pas être entendu.

Hashimoto — Je vois… Donc les avantages l’emportent largement sur les inconvénients, hein.

Moi — Quoi qu’il en soit, l’essentiel est d’éviter une situation où nous pourrions être anéantis en une seule phase. En divisant la classe en trois groupes à l’avance, que ce soit pour nous diriger vers plusieurs emplacements lors d’un événement ou si nous venions à être séparés involontairement, tant que nous nous déplaçons avec les VIP au centre, il sera plus facile de nous regrouper par la suite.

À cet instant, Morishita s’approcha, arme à la main.

Morishita — Je ne suis pas satisfaite d’être placée dans la rangée centrale, Ayanokôji Kiyotaka. Je suis la principale force de cette classe.

Hashimoto — Tu as du culot de venir te plaindre, Morishita… La place du milieu te va très bien.

Exaspéré, Hashimoto la chassa d’un geste de la main en lui ordonnant de retourner dans la rangée centrale.

Morishita — Me rétrograder et placer un traître au premier rang à la place… Il semblerait que nous ayons hérité d’un leader incompétent. Allons-y, Yamamura Miki.

Yamamura — J-je suis… au premier rang…

Morishita — Oh ? Donc, en plus d’un traître, tu as nommé quelqu’un d’aussi fragile que du papier de soie au premier rang. Tu es irrécupérable.

Se faire invectiver de la sorte pour avoir simplement décidé de la formation…

Bref…

En marmonnant ses plaintes, Morishita se dirigea vers la rangée centrale. Lorsqu’elle y parvint, elle se retourna vers nous et secoua la tête d’un air excédé.

Je choisis de l’ignorer.

Je demandai ensuite à Shiraishi de transmettre à Shimazaki les détails de la répartition des rangées, VIP compris.

Désormais, cela lui servirait également de repère lorsqu’il consulterait sa tablette afin de déterminer qui contacter par radio en fonction de la situation.

1

Plusieurs minutes supplémentaires s’étaient écoulées.

Les gardes se regroupaient entre eux, leurs voix se chevauchant dans une incertitude délibérée, revenant sans cesse sur le sujet. Tantôt ils ajustaient leurs postures, tantôt ils modifiaient leurs prises, examinant chaque angle à la recherche de la meilleure manière de tenir et de viser avec leurs armes.

Pendant ce temps, je tournai mon attention vers le règlement, parcourant la section qui détaillait les sanctions majeures.

 

Sanctions majeures
(Pour chaque infraction constatée, la classe perdra 100 pc et, dans les cas graves, l’élève sera expulsé).

 Actes de violence, contrainte, destruction ou vol de l’arme d’un autre élève.

Attaquer intentionnellement après avoir été déclaré OUT.

Voler ou s’emparer d’objets appartenant à une autre classe.

Fournir de fausses informations en réponse aux enquêtes de l’établissement.

Tout comportement portant atteinte aux fondements de l’examen spécial.

Mashima-sensei avait déjà précisé oralement qu’attaquer après avoir été déclaré OUT, ou attaquer en dehors des heures autorisées, ne serait sanctionné que si l’acte était commis délibérément.

Mais même si quelqu’un prétendait que ce n’était pas intentionnel, l’attaque n’éliminerait pas la cible. Le système l’invaliderait. Chercher à exploiter des failles était inutile. Même si quelqu’un voulait réellement trouver un cas limite, le risque l’emportait de loin sur le bénéfice.

L’établissement avait clairement affiché sa position : les règles seraient appliquées sans le moindre compromis.

Précisément parce que l’examen sur l’île inhabitée comportait, par nature, des zones grises où la surveillance était difficile, cette clause finale, « tout comportement portant atteinte aux fondements de l’examen spécial », s’avérait nécessaire pour réprimer toute ambiguïté.

Dans ces conditions, même Ryuuen évitait les actions frôlant les limites.

Nishikawa — Ayanokôji ! Mise à jour de Shimazaki ! La classe A est sur le point d’entrer en G8 !

Hashimoto — Compris, c’est donc la situation de la classe de Horikita. Quelle est la suite ?

Hashimoto fut le premier à réagir au rapport fraîchement transmis par le commandant.

Nishikawa — Attends, avant ça. Le signal GPS de Kôenji a déjà atteint I9.

Hashimoto — I9 ? Il est sacrément rapide.

Seul Kôenji pouvait sprinter à travers des sentiers de montagne comme s’il s’agissait d’un terrain plat.

Hashimoto — Et la classe de Ryuuen ?

Nishikawa — Donne-moi une seconde. Shimazaki, quel est le statut de la classe B ?

Hashimoto cherchait une réponse avec impatience, mais comme un VIP devait toujours servir d’intermédiaire, l’efficacité en termes de temps laissait à désirer.

Hashimoto — Ne pas pouvoir parler directement au commandant est bien plus pénible que je ne l’imaginais.

Frustré par ce temps d’attente imposé et inévitable, Hashimoto laissa échapper un soupir.

Morishita — L’examen vient à peine de commencer. Ce n’est pas encore le moment de paniquer.

Assise à même le sol et entièrement au repos, Morishita marmonna ces mots sans même regarder Hashimoto.

Hashimoto — Cet examen spécial se déroule sur une île déserte alors les récompenses sont conséquentes. En plus, si on se fait décimer, quelqu’un sera expulsé. Difficile de ne pas être tendu, tu vois ?

Morishita — Ayanokôji Kiyotaka s’est désigné, mais au final, il n’y a qu’une seule option possible. Ce sera Hashimoto Masayoshi.

Hashimoto — Arrête de décider ça toute seule. Quelqu’un peut la faire taire… Ayanokôji, dis-lui quelque chose.

Moi — …

Hashimoto — H-Hé, Ayanokôji ? Ne me dis pas que… si on perd, tu comptes vraiment faire de moi le sacrifice… ?

Moi — Calme-toi. Je ne ferai pas ça.

Hashimoto — T’as intérêt à ne pas mentir. C’était quoi, cette hésitation à l’instant ? Pourquoi t’as marqué une pause ?

Moi — Je faisais juste semblant d’aller dans son sens.

Hashimoto — …Tu dis la vérité, hein ?

Morishita — On dirait que quelqu’un était plus effrayé que prévu.

Hashimoto esquissa un sourire amer, agacé par Morishita qui continuait d’intervenir.

Takemoto — Il semblerait que la classe B se soit également arrêtée.

Hashimoto hocha une fois la tête.

Hashimoto — C’est logique. Ils doivent être soulagés de s’éloigner d’Ayanokôji. Comme nous, ils profitent sans doute de ce temps pour élaborer une stratégie. Et selon qu’ils enseignent ou non les techniques de maniement des armes, la différence se fera sentir plus tard. Je parie qu’ils craignaient que nous avancions vers l’ouest, en direction de leur position.

La classe d’Ichinose semblait elle aussi s’être arrêtée, probablement pour engager une discussion.

Je demandai à Takemoto d’informer le commandant qu’il n’était pas nécessaire de nous transmettre des rapports sur la classe D pendant un moment, sauf en cas de mouvement majeur.

Un peu plus tard, une transmission du commandant parvint à Shiraishi.

Shiraishi — Il dit qu’il va nous rapporter ce qu’il a découvert conformément à la demande d’Ayanokôji-kun.

Après avoir relayé ces mots, Shiraishi prêta de nouveau l’oreille à la voix entrante.

Shiraishi — Il semble que les commandants aient l’interdiction de se contacter entre eux pendant l’examen. Aucune conversation personnelle, aucun message codé. De plus, la fonction de capture de la tablette ne fonctionne pas. Toute tentative enregistre une image entièrement noire.

Hashimoto — Donc, quand tu as parlé à Shimazaki avant de partir, tu cherchais à vérifier ça.

Moi — Je voulais savoir si les commandants disposaient d’une quelconque liberté en dehors de l’autorité qui leur est assignée. Il s’avère qu’ils sont surveillés bien plus strictement que prévu. Sans doute parce que, même s’ils partagent le même QG physique, le système traite chaque commandant comme s’il était isolé.

Des contraintes, superposées les unes aux autres.

Shiraishi — Et aussi, il semble que chaque marqueur GPS sur la carte de la tablette puisse être étiqueté individuellement. Même les marqueurs des autres classes peuvent recevoir des annotations. Il a donc associé le signal isolé d’I9 au nom de Kôenji-kun.

Moi — Compris. Remercie Shimazaki de ma part et dis-lui de nous contacter à tout moment s’il remarque quoi que ce soit.

Après avoir acquiescé, Shiraishi se retira. J’ôtai mes lunettes de protection et m’avançai, le fusil d’assaut en main, me plaçant de manière à être clairement visible de tous.

Moi — Lorsque l’épreuve commencera, nous serons constamment en mouvement. Et selon la qualité des fournitures, la probabilité de combats augmentera progressivement. C’est pourquoi, avant que cela n’arrive, nous prenons le temps de revoir les bases du maniement des armes.

Les visages se durcirent avec l’attention tandis que je poursuivais.

Moi — Après cette petite formation, je veux qu’un garde, quelqu’un qui ne se sent pas à l’aise en combat, confie temporairement son arme à chaque VIP, à tour de rôle. Ensuite, nous effectuerons une rotation toutes les quelques heures. Veillez à ce qu’un VIP ait toujours une arme.

Toba fronça les sourcils.

Toba — Quoi ? Les VIP ne peuvent pas utiliser d’armes… Attends. C’est justement ça, le but, non ?

Il comprit rapidement.

Moi — Exactement. L’un des moyens les plus simples d’identifier un VIP consiste à repérer ceux qui ne savent pas manier une arme. En cas d’affrontement soudain, l’ennemi visera en priorité l’élève désarmé.

Des murmures parcoururent le groupe.

Un VIP sans arme constituait un point faible évident. En les faisant circuler entre eux, nous brouillions cette distinction. Bien sûr, cela signifiait qu’un garde de moins serait pleinement opérationnel en combat, mais je voulais intégrer cette mesure comme une forme d’assurance, en y ajoutant un élément de diversion.

Hashimoto — De cette façon, l’ennemi ne pourra pas identifier facilement qui sont les VIP.

Moi — C’est ça. Mais à chaque fois que vous confierez une arme à un VIP, retirez le chargeur et vérifiez la chambre, systématiquement. Je veux que la probabilité qu’ils tirent par réflexe lors d’une embuscade soit nulle.

Toba — Hm ? Qu’est-ce que tu viens de dire ? La chambre ?

Moi — La chambre de l’arme. Même après avoir retiré le chargeur, une bille peut rester engagée. Nous examinerons plus tard la structure interne des armes, mais instaurer cette routine dès maintenant évitera les erreurs.

Avec le fusil d’assaut que je tenais en main, je fis la démonstration. Je retirai le chargeur, vérifiai la chambre, m’assurai qu’elle était vide. Puis je tendis l’arme à Toba et guidai ses mains, veillant à ce qu’il répète le geste jusqu’à ce qu’il devienne naturel.

Toba — …Tu t’y connais étonnamment bien, marmonna-t-il après s’être exercé plusieurs fois. — Tu as même l’air à l’aise en la tenant.

Moi — Ijûin, de la classe de Horikita, m’a beaucoup appris sur ces armes par le passé. Je ne pensais pas que cela me servirait un jour, mais on dirait que ces connaissances portent leurs fruits maintenant.

Toba — Je vois… Dans ce cas, ils adopteront sans doute une stratégie similaire eux aussi, dit-il d’un ton sombre.

Ijûin s’y connaissait effectivement très bien en armes à feu, mais je n’avais jamais rien appris de lui. En dehors du fusil factice utilisé lors du festival culturel, je n’avais encore jamais tenu une arme de ce genre.

La seule raison pour laquelle j’en comprenais le fonctionnement tenait à l’entraînement intensif que le White Room m’avait imposé. Bien entendu, Toba n’avait aucun moyen de le vérifier, ce qui m’arrangeait parfaitement.

Toba — Je comprends ce que tu cherches à faire. Je m’entraînerai dès qu’on aura un moment libre, d’accord ?

Toba était sportif, doué au basket et par conséquent performant en E.P.S. Il avait le potentiel d’un atout de choix. C’était peut-être pour cette raison qu’il s’avançait sans cesse, comme s’il estimait devoir porter l’équipe.

À partir de là, je m’installai et dispensai un enseignement approfondi sur les armes. Comment tenir le fusil, comment viser, comment stabiliser le canon, quelle sensation provoquait le recul.

Je tirai plusieurs projectiles sur un arbre voisin, montrant la vitesse et l’impact des billes.

Dans l’idéal, j’aurais voulu que tout le monde essaie par lui-même, mais gaspiller des munitions à ce stade était hors de question.

Des rapports radio nous parvenaient à intervalles réguliers. Dix minutes supplémentaires s’écoulèrent. La classe de Horikita poursuivait sa progression directe vers le nord sans dévier, tandis que les deux autres classes semblaient s’être complètement arrêtées, probablement en train de discuter de leur stratégie et de s’organiser en interne.

Une fois que la majorité de la classe eut assimilé les bases du maniement du fusil d’assaut, Kitô s’approcha de moi, arme en main.

Kitô — …Laisse-moi vérifier une chose. Tu vises bien la première place à cet examen, n’est-ce pas ?

Je clignai des yeux.

Moi — C’est inattendu, Kitô. Je ne pensais pas que tu poserais ce genre de question.

Kitô — Un jeu de survie comme celui-ci donne l’impression d’un prolongement de jeux enfantins. Mais si tu y entres avec l’intention de gagner, alors je le prendrai au sérieux.

Hashimoto — Ayanokôji mise son expulsion là-dessus, intervint-il aussitôt, cherchant à désamorcer la tension. — Évidemment qu’il joue le tout pour le tout.

Moi — Il n’existe aucun scénario où nous choisirions de perdre.

Cela ne satisfaisait pas Kitô. Il voulait une déclaration claire, peut-être parce qu’il ne percevait aucun esprit combatif de ma part. Ou peut-être était-ce simplement de l’intuition.

Moi — Mais tu as soulevé un bon point, dis-je à voix basse.

Il me faudrait revoir mon évaluation de Kitô, même si ce n’était que légèrement.

Moi — Malheureusement, même si tu attends de moi que je vise la première place, je doute de pouvoir répondre à cette attente.

Les yeux de Kitô se plissèrent brusquement.

Kitô — …Donc tu dis que tu manques de confiance.

Son regard, déjà perçant, se durcit encore davantage.

Moi — Je ne pense pas qu’il sera facile de gagner. Mais ce n’est pas pour cette raison.

Je marquai une pause, laissant mes mots s’évanouir. Puis je détournai le regard de Kitô, le faisant glisser sur les élèves rassemblés devant moi. Presque tout le monde était présent. Il n’y avait aucune raison d’éviter cette discussion.

Moi — C’est une bonne occasion. Cela peut sembler légèrement hors sujet, mais j’ai besoin que vous m’écoutiez tous.

Des dizaines de regards se braquèrent sur moi. Ils attendaient ma réponse.

Moi — L’objectif ultime de notre classe, la position que nous devons viser, est la deuxième place.

La réaction fut immédiate. Un silence absolu s’abattit aussitôt.

Shimizu — La deuxième ? Enfin… ce n’est pas un mauvais objectif, mais commencer avec ça… sérieusement ? s’exclama-t-elle, la confusion clairement lisible sur son visage.

Personne ne vise la deuxième place. Désirer la première est l’état d’esprit par défaut. Quelque chose que tout le monde porte instinctivement en soi. C’était précisément pour cette raison que Shimizu paraissait si sincèrement surprise, la tête penchée, sans chercher le moins du monde à dissimuler son mécontentement. Mais je poursuivis avec calme.

Moi — La raison est simple. J’ai l’intention de céder la première place à la classe d’Ichinose.

Shimizu — …Hein ? Quoi ? Ça n’a absolument aucun sens.

La plupart affichaient un air abasourdi, ce qui était parfaitement compréhensible. Seuls quelques-uns, Hashimoto, Morishita, en savaient suffisamment pour garder le silence. L’alliance entre la classe C et la classe D.

L’accord conclu entre Ichinose et moi.

Si je devais un jour le révéler, cet examen spécial constituait le moment idéal.

Et l’annoncer maintenant relevait presque de l’obligation.

Moi — Faire remonter cette classe tombée si haut de la C en A en l’espace d’un an ne sera pas facile. Beaucoup d’entre vous avaient pratiquement abandonné à un moment donné. Vous savez à quel point l’ascension est rude.

Aussi inacceptable que puisse paraître l’idée de céder la première place, personne ne paniquait. Ils étaient déconcertés, choqués, mais personne ne s’emporta. Ils étaient prêts à écouter avant de s’y opposer.

Moi — J’ai été transféré ici dans le but de tous vous faire monter en A. Mais compte tenu de la difficulté de la tâche, nous avons besoin d’une stratégie milimétrée. Et un élément crucial de cette stratégie, c’est la classe d’Ichinose…

Hashimoto — N…Non… Attends, une seconde !

Hashimoto s’avança brusquement, s’interposant entre nous et coupant mes paroles avec une urgence désespérée.

Il se pencha vers moi et murmura d’un ton sec.

Hashimoto — Ce n’est pas le moment d’aborder ça. Tu sais parfaitement que c’est le pire instant possible…

Nous étions à deux doigts de nous mettre en mouvement comme une force unifiée, et j’avais choisi cet instant pour évoquer le sujet le plus délicat, l’alliance.

— Quelle stratégie ? demanda quelqu’un.

Hashimoto — Ah—euh…enfin…

Balbutia Hashimoto, totalement désemparé. Même lui était incapable d’inventer un mensonge propre sous une telle pression. Son agitation était flagrante. J’ignorai l’avertissement de Hashimoto et poursuivis.

Moi — Cette stratégie repose sur la formation d’une alliance avec la classe d’Ichinose.

Ces mots tombèrent comme des pierres dans une eau immobile.

La stupeur se propagea aussitôt dans le groupe. Hashimoto se figea à mes côtés, l’expression presque douloureuse.

Mais comparée à celle de la classe… sa réaction restait mesurée.

— A…Attends… quoi ? Une alliance ? Pourquoi ?

La confusion éclata parmi les élèves.

Face à leurs regards déconcertés, je commençai à expliquer pourquoi un tel partenariat était nécessaire.

Une alliance avec la classe A ou la classe B était impossible. Avec elles, la confrontation était inévitable. En revanche, avec une autre classe de rang inférieur, et en particulier une classe aussi digne de confiance que celle d’Ichinose, les bases de la coopération existaient. C’est précisément ce qui rendait cette idée viable.

J’expliquai ensuite les termes précis de l’accord. Lors de tout examen impliquant quatre classes, nous cèderions la victoire à la classe disposant du plus faible total de points de classe, ne serait-ce que d’un seul point. Pas gratuitement, mais dans le cadre d’un arrangement réciproque.

En concédant la victoire cette fois-ci, cette classe, qui allait bientôt se retrouver à la place de la classe D, s’assurerait plus tard la coopération totale de la classe d’Ichinose.

Moi — Dans cet examen de survie, nous devrions normalement affronter trois classes ennemies. Près de cent vingt adversaires. Mais avec une alliance, ce postulat change. L’efficacité d’une telle alliance n’a même pas besoin d’être expliquée en détail.

— Donc si la classe D est de notre côté, il ne nous reste plus qu’à nous concentrer sur la A et la B…

Moi — Et ce n’est pas tout. Moins d’ennemis signifie aussi plus d’alliés. Le chemin vers la victoire s’en trouve considérablement raccourci.

L’idée les frappa de plein fouet. L’essentiel consistait à exploiter l’alliance au maximum.

Hashimoto — Si on se donne à fond pour finir dernier, ou au mieux troisième, c’est pathétique. Mais si on peut décrocher proprement la deuxième place, ce n’est pas mauvais. On gagne des points de manière stable, on réduit l’écart avec la A et la B, et lorsque les examens académiques arriveront, on pourra pousser encore plus loin.

De cette manière, nous accélérerions davantage, et à ce moment-là, les quatre classes se retrouveraient sur un pied d’égalité. Les paroles de Hashimoto esquissaient une perspective loin d’être irréaliste, mais de nombreux élèves restaient avec des points qu’ils peinaient encore à assimiler. Rien qu’au regard de Morishita, je compris qu’elle lui disait silencieusement qu’il ferait mieux de ne pas s’en mêler. Elle et Hashimoto connaissaient tous deux l’existence de l’alliance. Ils comprenaient pourquoi il était risqué de la révéler maintenant, juste avant un examen où l’unité était plus cruciale que jamais.

— Donc, si tu nous parles d’alliance, demanda prudemment un garçon, — est-ce que ça veut dire que c’est déjà en marche en coulisses ?

C’était une question cruciale. La manière dont j’y répondrais était d’une importance capitale. Dire que l’alliance était déjà actée et immuable aurait été simple, mais ce n’était pas la meilleure option.

Moi — On peut dire qu’un accord provisoire est en place. Ils sont disposés à coopérer.

— Évidemment qu’ils le sont, ricana quelqu’un à voix basse. — Ils n’ont plus qu’une seule direction possible, monter.

Le mécontentement qui montait dans la classe ne relevait pas seulement d’un sentiment de supériorité envers la classe D. Leur réaction était façonnée par tout ce qui les avait menés jusqu’ici. Et pas seulement Matoba, la plupart partageaient le même ressenti.

Moi — Une annulation, ou plutôt un refus, est possible, dis-je d’un ton égal. — Mais ce n’est pas quelque chose que l’on peut accepter ou rejeter à sa guise. Si nous refusons maintenant, nous ne pourrons plus jamais nous allier à la classe D. Et selon les circonstances, il existe même une faible possibilité qu’elle choisisse de se ranger du côté de la classe A ou de la classe B. C’est un risque que nous devons accepter.

Matoba fit claquer sa langue.

Matoba — Je trouve ça franchement égoïste.

Une réaction parfaitement normale. Pour la majorité d’entre eux, l’idée de former une alliance maintenant, et surtout selon ces conditions, était tout simplement insupportable. Matoba avait l’air complètement excédé. Avant que la tension ne cède, Motodoi leva légèrement la main, brisant le silence.

Motodoi — Laissez-moi dire quelque chose, moi aussi. Est-ce qu’on est vraiment obligés de décider de cette alliance maintenant ? Peu importe comment on regarde les choses, ce n’est pas le bon moment. C’est vrai que cet examen spécial ne nous est pas favorable. Mais sacrifier la première place simplement pour se faciliter la tâche plus tard… je ne peux pas l’accepter. Ce n’est pas une question d’empêcher la classe D de gagner. Je ne veux simplement pas que nous renoncions à notre chance de victoire.

Matoba — Exactement. On est littéralement en train de ramper vers eux avec un cadeau. « On vous offre la première place, alors faisons équipe. » En quoi est-ce acceptable ? On est censés être au-dessus d’eux, non ?

Matoba ajouta ces mots en appui à la position de Motodoi. Il ne l’énonça pas explicitement, mais son intention était limpide. Si des concessions devaient être faites, ce devrait être la classe D qui les propose. Ce sentiment se propagea dans le groupe comme une pulsation discrète et commune.

Matoba — Et en plus, tu balances ça quand l’exam a déjà commencé ?

Matoba poursuivit.

Matoba — C’est vraiment le moment idéal pour lâcher une bombe. Et le fait que Hashimoto ait l’air aussi enthousiaste n’arrange rien. Ça pue encore plus.

Les yeux de Morishita brillèrent d’un éclat narquois, comme si elle disait silencieusement : « Tu vois ? Je te l’avais bien dit. » Ils n’avaient pas tort de se méfier de Hashimoto. Le fait que celui qui, d’ordinaire, se montrait le plus méfiant ici ait soutenu l’idée dès le départ rendait évident qu’il était au courant depuis le début. Le mécontentement était inévitable.

En prenant conscience de cela, Hashimoto leva les yeux, comme s’il regrettait de s’être montré aussi insistant cette fois-ci.

Morishita — Tu veux que je le punisse à ta place ?

Moi — Ce ne sera pas nécessaire.

Je n’avais aucune intention de réprimander Hashimoto. Bien au contraire. Sa présence, la friction qu’il avait créée, constituait un élément indispensable pour faire avancer la discussion.

Moi — Quoi qu’il en soit, une alliance ne peut pas être décidée sur la base d’un échange aussi bref. Et elle ne devrait pas l’être. Mais cela ne signifie pas non plus que nous devions la rejeter d’emblée. Si nous voulons réellement déterminer si elle est nécessaire, alors revenons sur cette question après cet examen spécial.

L’absence de nouvelles objections m’en disait long. Insister davantage ici n’aurait servi à rien. Les opinions et les résistances évoluent facilement lorsque les résultats parlent d’eux-mêmes. Ce qui est jugé inutile devient souvent indispensable une fois que l’on en perçoit la valeur. Ce que j’avais provoqué ici, cette friction inconfortable, constituait la première étape vers ce changement.

Moi — Désolé d’avoir abordé ce sujet aussi brusquement. Comme l’a suggéré Matoba, remettons la discussion sur l’alliance à après l’examen. Pour l’instant… oubliez que cela ait été évoqué.

À cette concession, la tension que Matoba retenait depuis tout à l’heure se relâcha enfin. Il hocha fermement la tête.

Et c’est alors que cela se produisit. Une légère brise agita les arbres.

Le bruissement des feuilles. Et, en dessous, autre chose. Plusieurs sources, lointaines mais distinctes, parvinrent jusqu’à mes oreilles depuis les profondeurs de la forêt.

Personne d’autre ne remarqua quoi que ce soit. Évidemment que non. Jusqu’à il y a quelques instants, Shimazaki nous transmettait des mises à jour toutes les cinq minutes sur la position des autres classes. Tout le monde s’était installé dans un certain confort, bercé par un faux sentiment de sécurité.

Personne ne s’attendait réellement à un affrontement si tôt dans la partie. Et cette attente avait engendré une négligence dangereuse.

Moi — Hashimoto, appelai-je à voix basse.

Hashimoto — Hm ?

Sentant un léger changement dans mon ton, il inclina la tête.

Mais mon regard avait déjà dépassé Hashimoto, franchi les rangs arrière, pour se plonger dans les profondeurs sombres et enchevêtrées de la forêt, vers quelque chose que les autres n’avaient pas encore perçu.

Moi — Tout le monde. Courez. Maintenant.

Hashimoto cligna des yeux.

Hashimoto — Hein ? Qu’est-ce que tu…

Mais ses mots furent interrompus au moment même où la zone entière explosa d’un seul coup.

C’était comme si quelqu’un avait pris une pièce silencieuse et poussé le volume au maximum. Des voix éclatèrent, semblables à du verre qui se brise.

— Ils sont là ! Feu, feu, feu !!!

— C’est la classe C ! Descendez-les !

— Allez, allez, allez, allez, ALLEZ !

Des dizaines de gorges hurlaient depuis l’intérieur de la forêt. Je ne parvenais pas à distinguer une seule voix en particulier, mais je savais une chose avec certitude, elles n’étaient pas des nôtres.

Des silhouettes jaillirent de l’ombre entre les arbres.

Mais avant même que leurs formes ne se dessinent clairement, une tempête violente s’abattit sur nous. Une tempête de peinture. Ce n’était pas des tirs, c’était un déluge, un torrent horizontal de couleur fendant l’air avec la force d’un typhon.

La précision n’avait aucune importance. Il ne s’agissait que de quantité brute, de tirs de barrage destinés à submerger.

Plus de la moitié des projectiles s’écrasèrent sans effet contre les troncs épais qui nous servaient d’abri naturel, mais le reste atteignit sa cible. Une bille frappa l’épaule de Morishige et éclata dans une gerbe de couleur. Il resta figé à l’arrière de la formation, son esprit encore incapable de comprendre ce qui venait de se produire.

Puis un autre tir toucha Motodoi en plein sur la hanche. Elle poussa un cri sous l’impact. À cet instant, le mince fil qui maintenait la cohésion du groupe se rompit. Certains élèves, réalisant soudainement qu’il s’agissait d’une attaque, tentèrent de lever leurs armes, pour être aussitôt trempés de peinture avant même d’avoir pu aligner le canon.

D’autres cédèrent à la panique, abandonnant leur équipement dans leur fuite précipitée. Certains se rappelèrent trop tard que leurs sacs reposaient à leurs pieds, firent demi-tour, et furent touchés au moment même où ils hésitaient.

Quelques secondes. C’est tout ce qu’il fallut pour que l’arrière de notre formation sombre dans le chaos. Des éclaboussures de peinture fleurirent sur les uniformes comme des corolles grotesques.

Les assaillants finirent par apparaître clairement, confirmant quelle classe nous avait tendu cette embuscade, mais il n’y avait pas le temps de s’y attarder.

Hashimoto — Vos sacs ! Ne laissez pas vos sacs, courez, courez !

Sa voix se brisa tandis qu’il criait, agitant les deux bras pour attirer les élèves vers lui.

Hashimoto — On ne sait même pas combien ils sont. Courez ! Courez, tout simplement !

Mais presque toutes ses paroles furent englouties par la vague montante de panique. Des cris, de la confusion, et le martèlement sourd des billes de peinture frappant le sol et l’écorce.

Moi — Kitô…

Je m’apprêtais à lui donner un ordre, lui, à l’arrière-garde, mais les mots s’éteignirent dans ma gorge. Il n’y avait rien à expliquer.

Au moment où nos regards se croisèrent, ou peut-être même avant, son esprit, ou son corps, avait déjà saisi la crise et était passé à l’action. Si toute la classe C se contentait de fuir en exposant son dos, le nombre de neutralisés augmenterait inexorablement. La seule option viable consistait à ce que quelques-uns restent en arrière pour ralentir l’ennemi. Kitô se projeta derrière un tronc épais et ouvrit le feu.

Ses mouvements ne portaient aucune des hésitations que l’on aurait attendues de quelqu’un n’ayant encore jamais tiré en situation réelle. Une alarme lointaine, semblable au signal d’une montre, retentit quelque part dans la forêt, preuve évidente qu’il venait d’éliminer au moins un adversaire.

Cette unique étincelle de résistance brisa l’élan de l’ennemi.

Les assaillants, qui avaient foncé en s’appuyant uniquement sur la force brute et l’effet de surprise, se heurtèrent à leur premier obstacle et se précipitèrent à leur tour derrière des abris. Encouragés par Kitô, Machida et plusieurs autres garçons se jetèrent derrière les arbres ou les rochers qu’ils trouvaient, ripostant par des rafales précipitées et désordonnées. Il n’y avait pas le temps de viser, seulement l’instinct brut de tirer avant d’être touché.

Moi — Laissez l’arrière à Kitô et aux autres ! Tous les autres, repliez-vous !

Je fis signe aux rangs de tête, ceux qui n’avaient pas encore été atteints par le déluge, et m’élançai en avant. Shiraishi et Hashimoto me suivirent en hâte. Des cris, des hurlements et le claquement saccadé des armes résonnaient derrière.

Je menai la progression, fendant le sentier étroit. Ce ne fut qu’en courant dessus que je pris réellement conscience de l’état de l’île. La forêt était en grande partie laissée à l’état sauvage, mais çà et là, de vagues sentiers, dégagés juste assez pour laisser passer une personne, tranchaient à travers les fourrés. Artificiels, mais réduits au minimum. Quelqu’un les avait tracées intentionnellement. Peut-être cette île était-elle destinée à être davantage aménagée à l’avenir.

Malgré tout, baisser la garde serait fatal. Un seul pas hors du sentier signifiait s’enfoncer dans une végétation dense. Sans accepter l’inévitabilité des coupures et des éraflures, la fuite ne ferait que devenir plus dangereuse.

2

Nos montres passèrent à F12 tandis que nous fuyions vers le sud-est. La distance entre nous et le groupe de l’arrière commença à s’élargir, ce qui me permit de ralentir l’allure.

Hashimoto — La grosse blague… L’examen vient à peine de commencer, combien de personnes se sont déjà fait éliminer à l’instant ?!

Il tourna la tête sur le côté.

Hashimoto — Shira… non, Takemoto, dépêche-toi et dis à Shimazaki de faire un rapport sur la situation ! Pourquoi a-t-il laissé la classe B s’approcher à ce point ?!

Shiraishi, l’une des VIP, avait à peine la force de se maintenir debout. Il était hors de question qu’elle puisse gérer un appel radio. Hashimoto le comprit immédiatement et cria de nouveau l’ordre en direction de Takemoto. Takemoto, tout aussi essoufflé, continua de trottiner en tentant de parler dans le talkie-walkie.

Takemoto — Hein ? Non, quoi… C’est quoi ce bordel, haah… J-je vais lui dire !

Une réponse parvint du QG. Takemoto marmonna quelques mots presque pour lui-même en jetant un regard vers Hashimoto.

Takemoto — La tablette n’indique aucun mouvement d’autres classes vers notre zone. Et la position de la classe B n’a pas changé.

Les mots restèrent suspendus entre les arbres, comme un écho glacé.

Yoshida — C’est quoi ce délire ?!

La frustration s’échappa de lui en une seule expiration rude. Il suffisait pourtant de se calmer un instant pour comprendre la raison de cette situation. Cependant, à cet instant précis, ils étaient encore en pleine panique et n’avaient sans doute plus la moindre marge pour réfléchir.

Tenant compte de la tension qui pesait sur la classe, je ralentis l’allure, passant du trot à une marche rapide.

Moi — La réponse est simple, dis-je en gardant une voix posée. — La classe de Ryuuen a fait semblant de se replier pour éviter le conflit. Les trois premières mises à jour GPS confirmaient cette distance, au point de rendre la manœuvre crédible.

Des branches craquèrent sous nos pas tandis que nous traversions une zone de broussailles de plus en plus clairsemées.

Moi — Mais ce n’était qu’une façade. Un piège préparé à l’avance. Il ne leur restait plus qu’à activer le brouillage GPS intégral avant la mise à jour suivante.

Takemoto trébucha en écoutant, sans que je puisse dire si c’était dû à la fatigue ou au choc. Dès l’instant où ils avaient activé cette tactique, leurs données GPS s’étaient figées pendant trente minutes. Les montres des éclaireurs étaient, elles aussi, devenues inutiles. Pendant ce temps, le groupe de Ryuuen recevait des mises à jour constantes de la part de Kaneda et progressait vers nous sans la moindre hésitation.

Un avantage parfait, calculé dans ses moindres détails. Assez de temps pour se rapprocher, encercler, puis frapper avec une force écrasante.

Yoshida — Ils ont grillé leur atout utilisable une seule fois dès le début…

Sa voix tremblait de colère et de regret. Plusieurs autres serrèrent les poings. C’était plus facile à dire qu’à faire. Il s’agissait indéniablement d’un pari. Même si nous n’avions pas remarqué l’attaque, si nous avions terminé notre discussion et repris notre progression immédiatement, l’embuscade n’aurait pas été aussi simple à mettre en place.

Moi — S’il y a bien une chose à retenir, c’est que la rapidité de leur décision montre qu’ils comptaient sans doute utiliser cette tactique dès l’instant où ils auraient compris les règles.

La plupart des classes auraient hésité au départ, prenant le temps de planifier, de se familiariser avec les armes. Ryuuen avait anticipé tout cela. C’était une stratégie marquée par une audace tranchante, très caractéristique de Ryuuen.

Bien sûr, d’autres facteurs expliquaient la réussite de l’embuscade, mais ce n’était pas le moment d’en parler.

Hashimoto — Une embuscade, hein… Il aurait pu attendre et laisser les autres s’entretuer. Hah… Foutu Ryuuen, il a vraiment pris un gros risque.

Exaspération, panique, colère, et une admiration réticente. Les sentiments sincères de Hashimoto se déversèrent sans filtre, à la portée de tous. Lorsque je jetai un coup d’œil aux élèves qui nous suivaient, je remarquai que l’un d’eux avait commencé à décrocher nettement. En tant que meneur du groupe, je réduisis d’un coup l’allure et nous immobilisai en l’espace de trois secondes.

Hashimoto — Hé, Ayanokôji, pourquoi on s’arrête ? On ne devrait pas mettre encore plus de distance entre eux et nous ?

Moi — Non. C’est notre limite. Si nous forçons davantage, certains vont commencer à lâcher.

Comme pour lui donner raison, la dernière traînarde, Morishita, nous rejoignit enfin et s’affala au sol.

Morishita — Huff… huff… comme je m’en doutais, c’est parce que j’ai couru un marathon complet dans la cour de l’école hier… huff.

Elle livra cette petite invention parfaitement inutile. Je me demandai si elle faisait partie de ces personnes incapables de se satisfaire sans glisser un mensonge superflu à chaque occasion.

Hashimoto — Sérieusement, Morishita… Tu t’es portée volontaire toi-même, et tu fais ce cinéma ?

Moi — Ne sois pas trop dur avec elle. En dehors de Morishita, les filles sont surtout proches de leurs limites physiques.

Hashimoto — O…Ouais… j’imagine que ça se tient.

Il n’aurait pas été raisonnable d’attendre des filles peu sportives qu’elles tiennent le rythme des garçons athlétiques.

Moi — Si nous avons autant de mal, l’ennemi ne devrait pas être capable de nous poursuivre à pleine vitesse non plus. Et le fait qu’ils ne soient toujours pas apparus va dans ce sens.

La forêt derrière nous était retombée dans un silence qui rendait le tumulte précédent presque irréel. Je demandai à chacun de prendre au moins une gorgée de l’eau dont nous disposions. Il fallait en économiser le plus possible. Après s’être légèrement hydraté et avoir retrouvé une respiration plus stable, Yoshida s’adossa à un arbre et marmonna.

Yoshida — Franchement, cette embuscade était impossible à contrer… C’est une faille dans les règles.

Sa frustration était compréhensible, bien que pas entièrement juste. Ce n’était pas indétectable. La personne qui devait repérer ce genre d’anomalie le plus rapidement était le commandant, celui qui pouvait tout observer d’un seul coup d’œil. Une fois le brouillage activé, les mises à jour de position toutes les cinq minutes cessaient d’évoluer. Un commandant attentif aurait pu remarquer que tous les marqueurs GPS s’étaient figés en même temps. Même si des élèves s’arrêtaient, cinq ou dix minutes sans le moindre déplacement restaient anormales.

En l’absence de mouvement, il aurait fallu signaler précisément qu’il n’y avait aucun mouvement. Mais Shimazaki avait laissé passer cela. La compétence d’un commandant devenait la compétence de toute la classe. Et cette faiblesse s’était révélée de façon douloureusement précoce dans l’examen.

Bien sûr, je ne pouvais pas lui en vouloir. Il était facile d’imaginer qu’il fixait la tablette sans relâcher sa vigilance, puisque l’examen venait à peine de commencer. Mais suivre avec précision plus d’une centaine de marqueurs GPS dépassait largement les capacités ordinaires.

Tandis que la confusion persistait, Takemoto contacta Shimazaki afin de commencer à faire le tri entre ceux qui étaient encore en sécurité et ceux qui avaient été éliminés. Je laissai cette communication à Takemoto et m’écartai légèrement pour vérifier nos provisions.

Hashimoto — Hé.

Debout à côté de Takemoto, Hashimoto s’approcha. Son expression s’était assombrie.

Hashimoto — Mauvaise nouvelle. Kitô s’est fait éliminer. Enfin… je ne pensais pas vraiment qu’il s’en sortirait, mais quand même.

Moi — On n’y pouvait rien. Ses adversaires étaient probablement tous de la classe B. Il nous a fait gagner plus de temps que ce que nous pouvions espérer.

Si son rôle de frein n’avait pas fonctionné, les dégâts auraient été bien plus importants.

Hashimoto — Apparemment, ceux qui ont réussi à s’échapper en dernier sont Yano, Sawada et Tsukasaki. Mais ils ne connaissent ni notre position ni celle de l’ennemi, alors ils vont errer seuls pendant un moment. Ce serait idéal s’ils pouvaient atteindre un point de ralliement.

Pour ce qui était d’aller les chercher, c’était impossible pour le moment. Il ne restait qu’à attendre.

Hashimoto — Et… encore une mauvaise nouvelle, poursuivit-il à contrecœur. — Rokkaku a laissé tomber son arme en fuyant. On la signale comme perdue à l’école, ou on essaie de la récupérer plus tard ?

À quelques pas de là, l’air désolé, Rokkaku inclina la tête.

Moi — Déclare-la perdue. Préviens le commandant et demande à l’école de la récupérer. On attribuera à Rokkaku un rôle vacant si nécessaire.

Lorsque je demandais à Rokkaku si cela lui convenait, il me répondit avec fermeté, accompagné d’une nouvelle excuse. Le vent remua doucement les arbres. L’espace d’un instant fugace, la forêt retomba dans le silence. Hashimoto, qui observait la scène, me regarda avec une certaine curiosité.

Hashimoto — Le seul point positif dans cette situation pourrie, c’est que tu restes calme du début à la fin.

Cela faisait moins d’une heure que le jeu avait commencé. Dans un examen spécial de plusieurs jours, même si l’instant présent était une crise, un leader qui s’agitait dans la confusion serait incapable d’ouvrir la voie pour la suite.

Hashimoto — Concrètement… tu penses qu’on peut encore s’en sortir ?

Moi — Je mentirais si je disais que cela ne nous a pas affectés. En moins d’une heure depuis le début, la position de la classe C s’est fortement dégradée.

Hashimoto — …Ouais, marmonna-t-il.

Moi — Mais cela ne signifie pas que nos chances de victoire ont disparu. Si l’un de nos VIP est éliminé, alors nous en éliminons deux chez eux. Si un autre tombe plus tard, alors nous en éliminons trois. C’est aussi simple que ça.

Hashimoto — Je vois. Dans ce cas, ce sera la dernière fois que je montrerai une attitude de faible. J’agirai en me disant que si je suis tes instructions, on finira par s’en sortir. Alors, quel est le plan ?

Moi — Il y a plusieurs options, mais avant tout, nous devons maintenir nos distances avec la classe de Ryuuen.

Hashimoto — Pour éviter qu’ils ne nous attirent dans un relâchement et ne frappent de nouveau.

Moi — Je pense qu’ils ont cessé la poursuite en envisageant la possibilité que nous tendions une embuscade, mais ils pourraient encore revenir à la charge s’ils voient une ouverture. C’est de la précaution.

Même avec l’écart que nous avions créé, il s’agissait d’une distance qui pouvait être comblée par une courte course. Ce n’était en aucun cas une zone sûre.

Moi — Pour être certain, peux-tu aller vérifier une nouvelle fois si des élèves ont des difficultés à ce stade ? Dis-leur de parler de tout ce qu’ils ne comprennent pas ou de ce qui les inquiète.

Hashimoto acquiesça sans afficher de mine renfrognée et partit aussitôt vers nos camarades. Comme s’ils échangeaient leurs places, Shiraishi, qui écoutait à proximité, s’approcha de moi.

Shiraishi — J’ai entendu une partie de ta discussion avec Hashimoto. Même dans une situation pareille, tu ne ressens aucune inquiétude à l’idée d’être peut-être le premier à subir la pénalité d’anéantissement ?

Moi — Je ne suis pas inquiet. Si tel devait être le résultat après avoir donné le maximum, je l’accepterais.

Shiraishi — Mais ce ne serait pas qu’une simple défaite. Tu seras expulsé et la classe C n’irait jamais en classe A.

Moi — Si vous ne voulez pas de cet avenir, alors nous devons gagner.

Ce n’était pas qu’elle doutait de notre victoire. Son ton suggérait au contraire autre chose.

Shiraishi — Alors allons décrocher cette victoire ensemble.

Je croisai son regard, et elle continua de me fixer avec une expression douce. Il n’y avait aucune trace d’inquiétude dans son attitude ni dans ses manières. Au contraire, elle semblait même, d’une certaine façon, prendre plaisir à la crise actuelle. Pourquoi donc ? Quelle était l’impulsion qui la poussait à ressentir cela ? Un léger sentiment de décalage s’éveilla en moi, mais je le repoussai. Pour l’instant, la réalité exigeait d’être affrontée de front.

Les faits étaient simples et implacables : quinze membres de notre classe avaient été neutralisés et éliminés, dont l’un était un VIP. Je passai méthodiquement la situation en revue sur place et organisai chaque information.

Trois élèves, Yano, Sawada et Tsukasaki, n’étaient pas marqués comme éliminés, mais se trouvaient actuellement séparés du groupe principal. Shimazaki était le seul à connaître leurs positions actuelles, et tant que le brouillage tactique de la classe B ne prendrait pas fin, nous ne serions pas en mesure de lancer une opération de sauvetage de notre côté.

À l’inverse, le camp de Ryuuen connaissait déjà la position de ces trois-là, ce qui rendait très probable qu’ils se séparent en équipes et envoient des élèves à leur poursuite.

Hashimoto — Si seulement Shimazaki avait remarqué quelque chose…

Il marmonna ces mots, comme s’il exprimait à voix haute un regret qu’il n’arrivait pas à contenir.

Morishita — C’est faux, Hashimoto Masayoshi. Le responsable, c’est Ayanokôji Kiyotaka.

Avec insistance, délibérément, Morishita pointa son index vers moi, la pointe s’arrêtant à quelques centimètres de mon œil.

Morishita — Un véritable leader aurait dû prévenir le commandant…

Alors même qu’elle parlait, je levai aussitôt mon fusil d’assaut.

Morishita — Qu’est-ce que tu…

Morishita se figea. Pendant un bref instant, elle crut réellement que son sarcasme lui valait une balle en pleine poitrine. La légère dilatation de ses pupilles ne laissait aucun doute à ce sujet. Avant qu’elle ne puisse terminer sa phrase, je lui saisis l’épaule de mon bras gauche, la tirai contre moi et pressai une fois la détente.

Le timing coïncida presque parfaitement avec l’apparition silencieuse de Kondô, surgissant de l’ombre, son arme déjà en train de pivoter vers moi. Un tir net l’atteignit à la poitrine et le cloua sur place, son expression basculant dans un regard vide et stupéfait.

Avant même que quiconque ne comprenne ce qui se passait, une alarme retentit sur la montre de Kondô.

Kondô — Merde… tu l’as vraiment remarqué ?!

Bien qu’il affichât une frustration évidente d’avoir pointé son arme sur moi, il retira son doigt de la détente. À en juger par sa respiration hachée, il tournait autour de la zone depuis un bon moment.

Kondô — Tu m’as touché en un seul tir… non, comment t’as fait pour me repérer ?

Il posa la question avec le peu de souffle qu’il lui restait.

Moi — Tu devais être assez fatigué. Tu n’as pas réussi à étouffer complètement tes bruits. Et puis, ça m’a été favorable que ta cible principale ait été moi, plutôt que n’importe qui. Perdre du temps à chercher le tir parfait a causé ta perte.

Bien qu’il n’ait pas réussi à m’abattre, l’expression de satisfaction mêlée qui flottait sur le visage de Kondô était impressionnante.

Kondô — Ouais… abattre le leader, ça aurait été énorme. J’aurais dû tirer au hasard.

Tout en continuant de surveiller les alentours, Hashimoto s’approcha de Kondô, qui s’était assis pour reprendre son souffle.

Hashimoto — Sacrée attaque surprise que vous nous avez sortie. Vous nous avez bien eus.

Même après avoir été jugé « OUT », il était toujours possible de converser, et Hashimoto adressa donc un compliment sans détour à la classe B.

Kondô — Ryuuen-san est impressionnant, hein. Enfin, la partie est lancée. C’est votre faute d’avoir baissé la garde.

Moi — Il pourrait y avoir d’autres élèves que Kondô à notre recherche. Reprenons la marche rapidement.

Yoshida — Dans ce cas, on ne devrait pas demander à Shimazaki de vérifier la position de la classe B sur le GPS ?

Il lança la suggestion avec empressement. Je ne répondis pas.

Je me contentai de me retourner et de commencer à avancer, tandis que Shiraishi s’expliquait à ma place.

Shiraishi — Kondô-kun a réussi à s’approcher parce que leur brouillage tactique a effacé le GPS de toute leur classe. Comme trente minutes ne se sont pas encore écoulées, même si nous contactons le commandant maintenant, nous n’obtiendrons aucune information détaillée.

Yoshida — Oh… oui. C’est vrai. Désolé.

Kondô — Alors, faites de votre mieux pour vous enfuir tant que vous le pouvez…

Laissant derrière nous Kondô, qui lança cette provocation d’un ton enjoué, nous prîmes la direction du sud, comme si nous retournions vers le point de départ.

3

Revenons un instant en arrière, environ trente minutes plus tôt.

Au moment précis où Kaneda activa son brouillage tactique, figeant les positions GPS de tous les élèves de la classe B, Ichinose venait d’achever l’inspection complète de la tablette du commandant. La carte de l’île déserte luisait faiblement devant elle, constellée de quatre couleurs, une pour chaque classe, chaque point lumineux pulsant en rythme avec le nombre d’élèves encore en lice.

Pour la classe D, la sienne, chaque icône verte pouvait être sélectionnée afin d’afficher une étiquette, ce qui lui permettait de vérifier l’identité de tous les membres d’un seul coup d’œil. En revanche, les trois autres couleurs, les points rouges, bleus et jaunes représentant les classes rivales, n’affichaient que des étiquettes vierges lorsqu’on les touchait.

Cependant, ces étiquettes vides pouvaient être modifiées. Elles autorisaient la saisie manuelle de texte, ce qui signifiait que, si elle parvenait à déterminer à qui appartenait un signal GPS donné, elle pouvait y inscrire un nom. Si le rôle de cet élève au sein de sa classe venait à être identifié, cette information pouvait également y être consignée. Elle pouvait même s’en servir pour signaler des élèves dont les déplacements paraissaient suspects.

Ichinose finit par détourner les yeux de la tablette et la posa sur la petite table pliante installée à l’extérieur de sa tente. L’émetteur-récepteur en main, elle entama une lente marche mesurée autour de la zone du QG.

Elle devait en effet constater de ses propres yeux qui étaient les commandants des autres classes et dans quel état ils se trouvaient. Durant cet examen, les commandants étaient soumis à des restrictions étonnamment contraignantes. Autrement dit, il leur était interdit de parler ou de communiquer de quelque manière que ce soit avec les autres commandants.

Même si elle avait voulu contacter Ayanokôji, elle ne pouvait pas simplement demander à Shimazaki de transmettre un message.

Ce type de contact était strictement prohibé.

La distance séparant les tentes n’arrangeait rien. Les conversations ordinaires des commandants des autres classes parvenaient à peine jusqu’ici, et s’approcher de trop près donnerait l’impression d’une tentative de dialogue, un risque qu’elle ne pouvait pas se permettre de prendre.

Et cette restriction ne se limitait pas aux interactions entre commandants.

Ichinose — C’est vraiment impossible, après tout.

Les commandants étaient confinés dans une zone strictement délimitée autour du QG, et l’agencement des lieux faisait que, même à l’intérieur de cette limite, ils ne pouvaient jamais entrer en contact avec les élèves déployés sur le terrain. Même si un élève se rendait jusqu’au QG, une conversation directe avec le commandant restait hors de question.

Autrement dit, le seul moyen de faire parvenir leur voix aux VIP de leur classe passait par l’émetteur-récepteur. Ce canal unique constituait la seule forme d’intervention autorisée aux commandants. C’est pour cette raison que, dès le début de l’examen, elle rapportait les informations de la tablette toutes les cinq minutes.

Y avait-il des classes en train de se rapprocher d’eux ? Existait-il un risque d’affrontement précoce ? Elle transmettait tout, car vérifier ces dangers faisait simplement partie du travail, un devoir évident et nécessaire pour quiconque occupait sa position.

Ichinose — Mais…

Observant de loin les interactions entre les trois commandants, Ichinose remarqua quelque chose qui se démarquait. Kaneda, le commandant de la classe B, était le seul à ne jamais cesser de parler dans son émetteur-récepteur. Plus encore, il continuait de manipuler sa tablette sans prendre le moindre instant de répit, comme s’il était pressé par une forme d’urgence.

Si cela s’était limité à cela, elle ne s’en serait sans doute pas inquiétée. Mais malgré cette tension apparente, Kaneda releva soudain la tête et la surprit en train de l’observer. Son expression était calme, ordinaire, presque comme s’il lui demandait silencieusement si quelque chose n’allait pas.

Ichinose lui adressa un doux sourire accompagné d’un léger signe de la main, tandis que Kaneda, après un bref hochement de tête, reporta aussitôt son attention sur sa tablette, reprenant sa conversation avec son VIP.

Une réaction parfaitement naturelle. Si naturelle qu’elle parût artificielle aux yeux d’Ichinose. Elle regagna lentement sa tente. Une fois sortie du champ de vision de Kaneda, elle récupéra la tablette posée sur sa table.

Ichinose — La position du groupe de Ryuuen-kun est exactement la même qu’il y a cinq minutes. Non… elle n’a pas bougé du tout.

Le GPS comportait toujours une certaine marge d’erreur. Même un groupe parfaitement immobile affichait en général au moins une icône légèrement instable sur la carte. Mais les coordonnées dont elle se souvenait correspondaient aux actuelles jusqu’au plus infime pixel. Pas un seul point n’avait bougé.

Ichinose — Kaneda-kun a utilisé son brouillage ? Si oui, pourquoi ?

Il n’y avait aucune raison de se poser la question. La réponse était évidente. Ils avaient sans doute jugé que l’utilisation de leur atout majeur, le brouillage tactique, dès le tout début leur procurerait un avantage décisif. Un plan visant à attaquer la classe C, située le plus près d’eux et la plus susceptible de rester immobile. Bien sûr, cette possibilité n’avait rien d’absolu, mais il valait mieux les avertir du danger.

Sur cette pensée, Ichinose se déplaça rapidement jusqu’à un endroit d’où Shimazaki pouvait la voir. Elle ne pouvait pas parler. Elle ne pouvait pas faire de gestes. Elle ne pouvait même pas articuler un mot. Le moindre de ces actes constituerait une violation stricte des règles, un risque qu’Ichinose ne voulait ni ne pouvait se permettre de prendre.

Cependant, elle jugea que le simple fait de continuer à fixer Shimazaki ne relevait pas d’une communication. S’il se sentait averti, il pourrait reculer. Mais si leurs regards se croisaient, peut-être percevrait-il son urgence. Pourtant, l’attention de Shimazaki demeura rivée à sa tablette. Il ne leva pas une seule fois les yeux. Une minute passa. Puis deux. Elle attendit en silence, espérant ne serait-ce qu’un bref échange de regards.

Près de cinq minutes plus tard, il releva enfin la tête pour détendre la raideur de sa nuque. Leurs yeux se croisèrent l’espace d’une fraction de seconde. Puis il baissa de nouveau le regard, sans avoir conscience de ce qu’elle tentait de lui transmettre.

Pour lui, Ichinose était une ennemie. Et l’interdiction de communication entre commandants était une règle qu’il comptait manifestement respecter à la lettre.

Ichinose — Ça ne sert à rien… n’est-ce pas.

Il n’existait tout simplement plus aucun moyen pour Ichinose d’avertir la classe C. Toute tentative supplémentaire risquait d’entraîner une pénalité pour la classe D, et rester trop longtemps à cet endroit comportait en outre le danger d’attirer l’attention de Kaneda. Contrainte de céder, Ichinose se retira et regagna discrètement sa tente.

Elle prit ensuite contact avec Kobashi par radio, soulignant calmement que la situation demeurait stable. Pour cette première journée, elle leur demanda d’éviter tout affrontement et de se concentrer exclusivement sur le déroulement de l’examen.

Elle leur indiqua également plusieurs itinéraires possibles au cas où une autre classe tenterait de les prendre en chasse.

Cinq minutes supplémentaires s’écoulèrent, puis le GPS se mit à jour.

La classe C d’Ayanokôji montrait de légers signes d’activité, mais sa position n’avait pas changé. Ils faisaient soit une pause, soit discutaient de leur stratégie.

Quoi qu’il en soit, ils ne se déplaçaient pas. Pendant ce temps, la classe de Ryuuen demeurait rigidement figée sur le GPS, sans la moindre variation.

Ichinose — Comme je le pensais… au vu du timing, le groupe de Ryuuen-kun devrait être en train de se rapprocher d’Ayanokôji-kun…

Une anomalie que le commandant, si cela avait été Ayanokôji, aurait à coup sûr remarquée. Percevoir quelque chose sans pouvoir le transmettre, cette impuissance persistait au creux de sa poitrine. Ichinose souhaita en silence la sécurité de la classe C.

La classe B visait directement le point faible de la classe C. Dans cet examen spécial où l’esprit et le corps fonctionnaient séparément, exploiter cette faille en devenait d’autant plus efficace.

Être capable d’anticiper que le commandement de Shimazaki laisserait une ouverture, puis de savoir en tirer parti, ce niveau de clairvoyance impressionna sincèrement Ichinose.

Il était peut-être inévitable que la classe C se fasse prendre par surprise, mais malgré cela, elle était convaincue qu’avec Ayanokôji présent, ils ne seraient pas complètement anéantis.

Puis Ichinose réfléchit à ce qui suivrait.

Si la classe C subissait un coup dévastateur, elle serait contrainte d’entrer dans un combat difficile.

Et dans une telle situation, que ferait Ayanokôji ?

La réponse orienta sa décision.

Ichinose jugea instantanément que c’était le moment idéal pour évoquer l’alliance et saisit son émetteur-récepteur.

Ichinose — Je veux que vous écoutiez attentivement.

Afin que la classe D puisse se porter en avant à tout instant pour venir en aide à la classe C.

Non, plus précisément, pour venir en aide à Ayanokôji.

4

Nous arrivions aux abords du quartier général, zone F13.

Après la longue retraite à travers la forêt, la clairière paraissait presque irréelle tant elle était immobile. La canopée s’éclaircissait au-dessus de nous, laissant la tiédeur des rayons du soleil de fin de matinée se répandre sur l’herbe piétinée.

Tout en restant sur nos gardes, la priorité était d’entrer en contact avec le commandant et de confirmer la situation.

Shiraishi — Merci. Je vais transmettre ça immédiatement à Ayanokôji-kun et aux autres.

Mettant fin à sa conversation avec Shimazaki, Shiraishi abaissa son émetteur-récepteur et releva calmement le regard.

Shiraishi — Le GPS de l’ensemble de la classe B vient d’être mis à jour de manière significative. Il semble que beaucoup d’entre eux se soient désormais regroupés en F10, après avoir quitté la zone C11 où ils se trouvaient à l’origine.

Cela signifiait que l’effet de leur brouillage tactique avait expiré, et avec lui, le bandeau invisible qui nous avait été imposé. Cela voulait aussi dire que le risque d’une embuscade à proximité immédiate avait fortement diminué.

Shiraishi — Et… les trois qui s’étaient séparés, Yano, Sawada et Tsukasaki, ont tous été confirmés OUT. Ils se seraient trop rapprochés de F10 et ont été éliminés.

Hashimoto émit un juron.

Hashimoto — On n’y pouvait rien… pas sans un VIP pour les guider. Mais attends une seconde. Qu’est-ce que ça signifie exactement, « beaucoup d’entre eux se sont regroupés en F10 ? » Tu dis que ce n’est pas tout le monde ? Donne-moi les détails.

Malgré son insistance, Shiraishi demeura parfaitement calme.

Shiraishi — Comme je l’ai mentionné plus tôt, répondit-elle en faisant glisser calmement le bout pâle et fin de son doigt sur la carte dépliée, — ce qui semble être le corps principal de la classe B est concentré dans cette zone F10. Mais, ici, une case au sud-est, un autre groupe de signaux bleus s’est déplacé. Ils sont dix au total.

Hashimoto se pencha en avant, les yeux plissés.

Hashimoto — Dix ? Tu dis qu’ils ont détaché une seconde équipe pour nous poursuivre ?

Moi — Pas nécessairement. Si l’on s’en tient à un raisonnement logique, il se peut qu’un ou deux élèves nous aient poursuivis sur un coup de tête, comme l’a fait Kondô. Le VIP et ses gardes ont pu partir à leur recherche. La taille du groupe suggère qu’ils voulaient éviter de révéler l’identité de leur VIP. Envoyer seulement une ou deux personnes l’aurait rendu évident.

Morishita — Je suis d’accord avec la déduction d’Ayanokôji Kiyotaka. S’ils se pavanaient là-bas comme des idiots, avec seulement un ou deux d’entre eux chargés de récupérer l’élève perdu, ce serait pratiquement annoncer au grand jour que l’un d’eux est le VIP.

Hashimoto — Alors c’est le scénario le plus probable. Mais on ne peut pas encore baisser la garde, pas vrai ? Ils ne peuvent plus utiliser le brouillage tactique global mais ils peuvent recourir trois fois au brouillage individuel. Il reste donc une possibilité qu’ils soient en train de nous poursuivre quelque part à proximité…

Moi — C’est peu probable. Leur plan a fonctionné grâce à deux éléments, l’attaque surprise et l’assaut à grande échelle, où la stratégie et la puissance de feu ont agi de concert. À présent, même s’ils utilisent tous leurs brouillages individuels pour masquer les positions GPS de trois personnes, ce qui suivrait ne durerait pas. À moins de se déplacer avec le VIP, il leur serait difficile de cerner précisément notre position.

Hashimoto — …Je vois. On peut enfin souffler un peu, alors.

Hashimoto, qui avait crié à s’en érailler la voix en fuyant sous la tempête de billes de peinture, paraissait complètement épuisé.

Il se laissa tomber sur l’herbe dans un bruit sourd, et le reste du groupe fit de même, s’affaissant au sol comme si leurs jambes les avaient tout simplement abandonnés. La fatigue collective était palpable.

Nous n’étions plus que dix-huit. Rien de plus.

« À moitié décimés » était l’expression exacte.

Deux VIP, un Analyste et quinze Gardes.

Avec la perte de Nakajima, il nous faudrait affecter Rokkaku au rôle d’analyste, ce qui réduirait nos gardes à quatorze. Le poste d’Éclaireur restait lui aussi vacant, mais pour le moment, maintenir le nombre de gardes aussi élevé que possible était la priorité. Dans cet état, il nous était impossible d’envisager une confrontation directe avec une autre classe.

La responsabilité m’incombait entièrement. En croyant que la distance suffirait à dissuader l’ennemi d’attaquer, j’avais laissé le groupe immobile bien trop longtemps.

Un désastre né de la négligence et de l’arrogance du leader de la classe C.

C’est ainsi que cette bataille serait perçue, aussi bien par les membres de la classe que par ceux qui l’observaient de l’extérieur.

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