Nibun no inochi t1 - CHAPITRE 1
Une ville aux airs familiers
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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Je passai une dizaine de minutes à me laisser bercer par les mouvements d’un joli bus peint en rouge. Je descendis à l’arrêt Yûsupo Iriguchi, situé sur la route nationale, en face d’une boucherie.
D’après le chauffeur, il suffisait de tourner un peu plus loin pour rejoindre le quartier des sources chaudes, le secteur touristique d’Ureshino. J’adressai un léger signe de tête au chauffeur tandis que le bus repartait, puis pris la direction qu’il m’avait indiquée.
À peine m’étais-je mis en marche que j’aperçus devant moi une chaussée entièrement pavée de briques rouges. Cette rue semblait bien être celle du quartier thermal. De fait, en pleines vacances d’été, ce lieu touristique grouillait de visiteurs…
Enfin, « grouillait », c’était beaucoup dire. Il y avait du monde, mais moins que je ne l’avais imaginé. Contre toute attente, les rues étaient plutôt désertes, sans véritable foule. Du moins, je n’y voyais pas de boutiques alignées en nombre comme aux abords de la gare.
— Les villes thermales ressemblent toutes plus ou moins à ça, de nos jours ?
En dehors d’Arima, de Kusatsu et de Gero, les trois grandes sources thermales du Japon, ou d’autres lieux ayant réussi à se développer sur le plan touristique, ce spectacle n’avait peut-être rien de si rare. Et puis, les lieux avaient beaucoup de charme. Ce n’était pas désagréable du tout.
Commençant à avoir un petit creux, je décidai de faire tranquillement le tour du quartier. Je tournai à droite sur la voie pavée de briques rouges et poursuivis ma marche. Peu après, je passai devant un grand hôtel et m’arrêtai un instant près d’un panneau indiquant l’ancien emplacement du temple Zuikôji.
Plutôt qu’un quartier thermal, il aurait peut-être été plus juste de parler d’un quartier résidentiel à l’ancienne.
Mon regard fut soudain attiré par six petites statues de Jizô[1] drapées d’une étoffe rouge appelée kesa. Elles se trouvaient de l’autre côté de la rue, en face d’une bannière illustrée d’une glace que le salon de thé, au coin juste devant moi, avait installée.
Près de ces six statues, un chat blanc et un chat noir étaient assis côte à côte.
— Vous êtes de grands amis ? Ou bien…
Comme s’il avait compris mes paroles, le chat noir tourna ses yeux ronds vers moi à cet instant précis et poussa un bref miaulement. Aussitôt après, le chat blanc se gratta le corps d’une patte arrière, les yeux plissés de bien-être. Ils ne cherchaient pas à fuir malgré la présence d’un humain tout près, signe qu’ils étaient habitués aux gens. Je les contemplai un moment avec tendresse, puis le chat blanc, comme s’il venait de remarquer quelque chose, se leva brusquement et détala.
L’avais-je effrayé plus que je ne le pensais ? Je n’eus guère le temps de m’en vouloir : dans la direction qu’avait prise le chat blanc, un homme apparut à mi-chemin d’une étroite ruelle dont le pavage était désormais gris.
Curieux de voir la scène d’un peu plus près, je m’engageai dans la ruelle à la suite du chat blanc. L’homme tenait deux petits poissons. Des shishamos, peut-être. Il les jeta doucement à terre pour les donner au chat.
Il semblait être poissonnier, et le chat blanc avait apparemment attendu près de sa boutique dans l’espoir d’obtenir ce trésor. À voir combien l’homme, vraisemblablement le propriétaire, et le chat étaient habitués l’un à l’autre, ce dernier devait être un fidèle client.
Tandis que j’observais le chat blanc avec intérêt, mon regard croisa brièvement celui du poissonnier.
Il prit un air un peu embarrassé et s’empressa de rentrer dans sa boutique. Si je devais imaginer ce qui lui passait par la tête, ce devait être quelque chose comme : un type à l’air louche est en train de me dévisager.
Le chat blanc termina le premier poisson et s’attaqua aussitôt au second.
L’homme ne me regardait plus, mais je fis un léger signe de tête avant de m’éloigner de la devanture. Je tournai ainsi le dos à la boutique et au chat, comme pour m’enfuir, puis descendis la ruelle en pente douce.
Laissant sur ma gauche une boutique où s’alignaient quantité de boissons alcoolisées alléchantes, j’arrivai à un petit croisement. Un magasin de souvenirs et un établissement vendant notamment des glaces à l’italienne apparurent.
L’ambiance était agréable. Juste ce qu’il fallait pour apaiser mon esprit pendant ces derniers jours.
— Par contre, cette chaleur à la con, il n’y a rien à faire.
J’avais beau me sentir d’humeur plus légère, impossible de faire abstraction de ce soleil de plomb et de cette chaleur étouffante.
Ma chemise, collée à ma peau par la sueur, était elle aussi désagréable, et j’aurais aimé y remédier au plus vite. Je pouvais toujours me réfugier dans la boutique de souvenirs que je venais d’apercevoir, mais…
Je découvris une enseigne qui me tenta davantage.
Un panneau sur pied portant simplement l’inscription « Les bains de Siebold[2] ».
Des bains thermaux. Puisque j’avais fait le déplacement jusqu’à Ureshino, je comptais bien en essayer autant que le temps me le permettrait.
Plutôt que de me mettre au frais pour cesser de transpirer, autant me débarrasser de toute cette sueur dans un bain chaud.
1
Opposer un bain brûlant à toute cette sueur : cette stratégie hasardeuse s’avéra un franc succès. Inutile de préciser que le bain avait été excellent, et toute sensation d’inconfort avait disparu. Je sortis des bains de Siebold, porté à la fois par une exaltation indescriptible et par une étrange impression de légèreté, comme si mes pieds ne touchaient plus tout à fait terre.
— Avec ça, plus rien ne me fait peur.
À peine avais-je lancé ces mots avec entrain qu’une vague de chaleur féroce balaya mon enthousiasme.
— Non, décidément, je n’y arrive pas…
La sueur dont je m’étais pourtant soigneusement débarrassé revint à toute vitesse.
Était-ce à force de vivre dans le Tôhoku ? Peut-être que je supportais vraiment trop mal la chaleur…
Mais me lamenter sans fin sur la température ne servirait à rien. Le bain m’avait tout de même fait du bien, et il fallait maintenant penser à la suite.
— Il serait temps de choisir où passer la nuit.
Je n’avais rien réservé. Je m’étais dit que je pourrais décider une fois sur place, à Ureshino. J’avais bien sûr repéré quatre établissements qui me tentaient pendant le trajet. Il me faudrait marcher dans la chaleur, mais je décidai de prendre mon mal en patience et de m’y rendre.
Seulement, par les temps qui couraient, espérer trouver une chambre le jour même dans un établissement prisé et bon marché avait peut-être été naïf. Dans les quatre établissements où je me présentai, la réponse fut la même : complet.
À bien y réfléchir, les vacances d’Obon approchaient. Il n’y avait donc rien d’étonnant à ce que des gens viennent de tout le pays dans cette ville thermale.
Sur ce point, je ne pouvais que reconnaître mon manque de prévoyance. Il était un peu dommage de ne pas pouvoir en tirer une leçon pour le reste de ma vie…
Enfin, faire le tour des lieux pour dénicher un établissement agréable pouvait aussi avoir son charme. Comme je n’étais pas très à l’aise pour parler aux gens, ces échanges commençaient à me peser, mais je tentai ma chance dans un grand hôtel que je venais de repérer.
J’abordai la personne qui se tenait à la réception.
Mais…
— Je suis désolé… Nous accueillons plusieurs groupes aujourd’hui et toutes nos chambres sont occupées. En revanche, nous pourrions vous en proposer une pour demain…
Ne sachant pas encore si je resterais à Ureshino, je déclinai cette offre pourtant appréciable.
— Nous sommes vraiment désolés.
Il n’y avait aucune raison de s’excuser, mais la personne me salua en s’inclinant sur ces mots. Cela faisait cinq échecs d’affilée. Il était déjà passé seize heures trente, et je commençais à m’inquiéter un peu. Je cherchai sur mon téléphone les chambres disponibles dans les hôtels et les auberges des environs.
Peut-être à cause du système de réservation, puisque je cherchais pour le jour même et que l’heure de début des arrivées était déjà passée, je ne trouvais aucun établissement où passer la nuit à partir de cette heure-ci.
À moins qu’en cette période de vacances d’été, tout soit déjà réservé.
Pour commencer, autant essayer les quelques autres établissements des environs. Même s’il était trop tard pour demander le dîner ou le petit déjeuner, il devait bien rester une chance de trouver une chambre sans repas.
Pourtant, après une nouvelle demi-heure de recherches, tous les établissements affichaient complet.
Je dus me rendre à l’évidence : à en juger par les grands sites de réservation, il ne restait pas une seule chambre disponible à Ureshino. J’avais beau relancer la recherche, aucun nouveau nom d’établissement n’apparaissait.
Après avoir fait une boucle complète, je me retrouvai près des six statues de Jizô et sortis mon téléphone. Consulter un autre site de réservation, ou chercher du côté des avis sur une application de cartographie…
Il restait encore du temps avant la tombée de la nuit. Je n’avais qu’à continuer à chercher sans baisser les bras.
Avec une détermination renouvelée, je relevai la tête en essuyant la sueur qui coulait sur mon front. Une femme en kimono sortit alors de ce qui ressemblait à un commerce. Au même instant, j’entrevis l’intérieur et une famille munie de valises à roulettes. Je ne voyais rien qui ressemble à une enseigne, mais c’était peut-être une auberge. Je ne me souvenais pas de l’avoir vue sur Internet ; elle n’apparaissait peut-être pas sur les sites de réservation parce qu’elle était complète.
Non, même en cherchant sans préciser de critères, je n’avais pas l’impression d’avoir vu son nom. À en juger par l’extérieur, les tarifs ne semblaient pas excessifs. Et même s’ils étaient un peu élevés, j’étais prêt à y passer la nuit.
Sans trop y croire, je m’approchai lentement de la femme et décidai de lui adresser la parole.
— Excusez-moi. C’est… une auberge, ici ?
— Oui. Que puis-je pour vous ?
Sa réaction laissait entendre que la réponse allait de soi.
— J’aimerais vous demander s’il vous resterait une chambre libre. Je sais que je m’y prends le jour même, mais je cherche où passer la nuit, pour un adulte seul.
Je posai la question en m’accrochant à une dernière lueur d’espoir.
— Je suis désolée, nous sommes complets aujourd’hui.
Seuls me revinrent ces mots implacables que je connaissais désormais trop bien.
— Je vois… Excusez-moi de vous avoir dérangée.
Je m’inclinai légèrement, puis tournai de nouveau à droite au niveau des six statues de Jizô pour regagner la ruelle du poissonnier. Avec un peu de malchance, j’allais peut-être devoir chercher assez loin d’Ureshino…
Je voulais à tout prix éviter d’errer encore deux ou trois heures.
La sueur imbibait ma chemise, mes sous-vêtements et même mon pantalon, accentuant encore mon inconfort. Quoi qu’il en soit, autant continuer à chercher un hébergement peu connu tant qu’il me restait des forces.
Je parcourus environ la moitié de la ruelle.
— Hé, toi, le gamin à la mine blafarde.
Je n’étais pas certain que cet appel m’était destiné. Pourtant, je me retournai par réflexe et le regrettai aussitôt. À quelques mètres derrière moi, un homme en costume se tenait au milieu de l’étroite ruelle, les jambes légèrement écartées. Ses cheveux, attachés à l’arrière, étaient d’un blond éclatant qui attirait l’œil sous le soleil. Une barbe clairsemée entourait sa bouche, et son regard perçant, fixé sur moi, trahissait une méfiance difficile à concevoir envers quelqu’un qu’il voyait pour la première fois.
Son costume était d’une couleur sobre, mais le tissu se tendait sur son torse épais et ses larges épaules, sans parvenir à dissimuler sa carrure athlétique.
Il n’avait rien d’un employé de bureau qui passait là par hasard. Il m’avait suffi de croiser son regard pour comprendre qu’il valait mieux ne pas avoir affaire à lui. Un membre de gang, ou peut-être un yakuza.
Quelle imprudence…
Je pestai intérieurement contre ma bêtise d’avoir réagi à son appel, mais il était déjà trop tard. À peine eus-je songé qu’il risquait de me chercher des ennuis que l’homme s’avança vers moi. Face à un type pareil, le fusiller du regard ne suffirait sans doute pas à ce qu’il me laisse partir.
— Ha… Ça, pour une surprise.
Alors que c’était lui qui m’avait interpellé, l’homme écarquilla les yeux lorsqu’il fut certain que nos regards s’étaient croisés.
— Je t’ai appelé en me disant que c’était pas possible… Dire que le destin nous fait nous rencontrer comme ça.
Ses lèvres se détendirent légèrement. Il souffla du nez et se rapprocha.
— T’as un regard d’insolent.
Il m’abordait sans prévenir et se permettait de juger mon regard. De mon côté non plus, l’impression n’avait rien d’agréable. Difficile de ne pas éprouver d’aversion devant un individu qui promettait autant d’ennuis.
— Dis donc, gamin, ça fait un moment que tu traînes dans le coin. Qu’est-ce que tu manigances ?
« Gamin », alors qu’on ne s’était jamais vus… Ce type avait décidément une façon déplaisante de s’adresser aux gens. Mais derrière ce sourire de façade, il se méfiait manifestement beaucoup de moi. La virulence de son « Qu’est-ce que tu manigances ? » en était la preuve.
Les lèvres serrées, je réfléchis à la meilleure façon de réagir à cette provocation. Ce genre d’individus m’abordait assez souvent pour que j’y sois habitué, mais justement, je ne voulais pas me tromper dès le départ. Il m’était arrivé plus d’une ou deux fois de répondre avec fermeté et de me faire aussitôt attaquer. Quelques jours auparavant encore, j’avais simplement regardé de loin des jeunes qui avaient jeté leurs mégots devant une supérette. Ils s’étaient approchés d’un air menaçant en me demandant si j’avais un problème, et toute une histoire s’en était suivie.
Je ne comptais pas répéter la même erreur alors je desserrai lentement le poing que j’avais commencé à fermer et observai de nouveau l’homme devant moi.
Il se tenait certes les jambes écartées, mais son poids portait légèrement sur la droite, et son pied gauche était en retrait d’un demi-pas. Cette posture campée visait à intimider. Elle ne lui permettait pas de s’élancer brusquement. Une vieille blessure, ou une simple habitude ? Il semblait aussi ménager inconsciemment son côté gauche.
Ses bras étaient épais, mais ses poings n’étaient pas serrés et ses épaules ne présentaient aucune tension superflue. Tout en me foudroyant du regard, il jetait de temps à autre un coup d’œil derrière moi ou vers l’entrée de la ruelle.
Ce n’était pas la posture de quelqu’un qui cherchait la bagarre. Lui aussi se tenait donc sur ses gardes ? À vrai dire, il semblait même craindre intérieurement de ne pas savoir à qui il avait affaire.
Dans ce cas, en tirant parti de cette méfiance, je pourrais peut-être me sortir de là. L’homme devant moi était différent des jeunes voyous de l’autre jour.
Il semblait faire étalage de sa force, mais en réalité, il guettait prudemment ma réaction. Alors, plutôt que de répondre honnêtement que j’étais un touriste à la recherche d’un hébergement, mieux valait…
Au moment où mon raisonnement prenait forme, une douleur aiguë me lança au fond de la tête.
— …!
Ma vue vacilla légèrement, et les pensées qui commençaient à s’enchaîner s’effondrèrent d’un seul coup. Il m’avait semblé qu’il ne me manquait plus qu’un élément pour trouver comment faire reculer cet homme. Mais lorsque la douleur s’atténua, seul le cheminement qui devait m’y conduire avait entièrement disparu.
— Qu’est-ce que tu es venu faire à Ureshino ? Réponds.
Rompant mon bref silence, l’homme me pressa de répondre avec irritation. Tout en supportant la douleur, je régulai ma respiration et regardai une fois autour de moi. Pour l’heure, heureusement, il n’y avait personne d’autre que cet homme et moi.
Personne ne risquait donc de me surprendre en pleine conversation avec un individu aussi inquiétant. Dans ce cas, fallait-il au moins lui répondre brièvement ? Non… J’allais bientôt mourir.
Je n’avais pas le temps de prolonger inutilement cet échange et de m’attirer de nouveaux ennuis. Agacé de me voir persister dans mon silence, l’homme claqua légèrement la langue.
— Tu joues les muets ? Mais crois pas qu’il te suffit de m’ignorer pour t’en tirer.
Après avoir marmonné ces mots, l’homme durcit encore le regard dont il me foudroyait.
— T’es qui au juste, gamin ?
Malgré cette nouvelle question, je pris mon parti, détournai les yeux et lui tournai le dos. Rester là plus longtemps ne servirait à rien. Je n’avais aucune obligation de répondre aux questions d’un homme que je voyais pour la première fois.
— Pas envie de répondre, hein ? Bon, garde le silence si ça te chante, mais je vais quand même te donner un conseil, à toi qui te fais sacrément remarquer : dégage vite d’Ureshino avant qu’il y ait des ennuis.
Ses paroles étaient pleines d’hostilité. Le conseil était appréciable, mais je n’avais pas besoin qu’on me le dise. Ce n’était que ma dernière halte, un endroit où me reposer avant de prendre mon envol. Si je traînais dans les rues en ce moment, c’était simplement pour chercher où dormir.
Je n’étais qu’un touriste, ni plus ni moins. Je me mis en marche d’un pas ferme. Peu après, je tournai légèrement la tête pour regarder derrière moi : l’homme avait déjà disparu. Il s’était donc contenté d’un avertissement et ne comptait pas insister. Aux yeux de ces gens-là, ma présence devait forcément attirer l’attention…
J’espérais de tout cœur pouvoir passer le reste de mon séjour à Ureshino en paix, sans avoir de nouveau affaire à ce genre d’individus. Je chassai un instant toutes ces pensées confuses pour réfléchir à la suite de ma journée.
— …Ah… Je vois.
Après avoir murmuré ces mots, j’eus soudain une idée pour trouver où dormir. À la rigueur, un cybercafé ferait l’affaire. Ce ne serait peut-être pas confortable, mais il ne s’agissait que d’y passer une nuit. Bien sûr, j’aurais préféré une auberge thermale, mais je ne pouvais plus me permettre de faire le difficile.
Je lançai aussitôt une recherche sur mon téléphone. Je n’eus guère le temps de me féliciter de cette trouvaille : malheureusement, il n’y avait aucun cybercafé accessible à pied.
Je n’avais donc plus le choix. J’aurais préféré l’éviter, mais je me rabattrais sur le restaurant familial[3] ouvert vingt-quatre heures sur vingt-quatre que j’avais vu le long de la route nationale. L’établissement ne devait pas voir d’un bon œil les clients qui dormaient sur place, mais en commandant suffisamment de choses, je pourrais peut-être obtenir qu’on ferme les yeux.
Même si je devais m’y réfugier, je ne pouvais pas débarquer avant la tombée de la nuit.
J’irais vers vingt et une ou vingt-deux heures, une fois le coup de feu passé.
— …Je suis crevé.
Je n’avais marché que peu de temps, mais sans doute à force d’arpenter les rues sous un soleil de plomb, j’avais un léger vertige. Le soleil continuait de brûler les lieux, et je ressentais une soif intense. À bien y réfléchir, je n’avais rien bu depuis un bon moment, avant même de descendre du bus.
Avant de reprendre ma recherche d’un hébergement, je ferais mieux d’acheter une boisson à un distributeur quelconque.
— Il me semble… que j’ai vu une confiserie tout à l’heure.
Malgré un léger malaise, je revins à pied près des bains de Siebold et arrivai sans encombre à la confiserie.
Des friandises qui me rappelaient mon enfance s’entassaient partout. Quelques enfants, probablement du quartier, discutaient de leurs choix, hésitant entre ceci et cela, avant de déposer les bonbons retenus dans leur panier.
L’intérieur semblait exigu, et l’entrée d’un grand adulte risquait de les surprendre. Plutôt que de leur faire peur ou de les intimider sans le vouloir, autant attendre qu’ils soient sortis pour faire mes achats.
Sur cette décision, je m’assis sur le banc en bois installé dehors.
— Quand même… je me sens… un peu mal.
Ma chemise trempée de sueur se plaqua contre mon dos tandis que je m’adossais au banc. Cela aurait dû être franchement désagréable, mais, étrangement, je n’y prêtais guère attention.
Au contraire, j’avais l’impression de flotter. Sans but ni raison. Je ne faisais que courir à la recherche d’un hébergement, laissant le temps s’écouler en vain. Même ma mésaventure avec cet homme étrange m’était désormais complètement indifférente.
— C’est pas plus mal. Ces derniers temps, c’était plutôt… violent…
À peine eus-je murmuré ces mots qu’un étrange malaise me prit, et je m’empressai de me justifier.
— Non, enfin… j’exagère un peu.
Des paroles inquiétantes qui risquaient de prêter à confusion si quelqu’un m’entendait parler tout seul.
Heureusement, il n’y avait personne à proximité, alors cela ne devait pas poser de problème. Mais à force de marmonner ainsi, je risquais d’attirer l’attention. J’avais beau essayer d’y prendre garde, les mots m’échappaient par réflexe. C’était parce que je n’étais pas encore habitué à ce nouvel environnement…
À l’ombre, je fermai les yeux pour laisser mon corps se reposer. La chaleur. La sueur qui coulait dans mon dos. Ce combat incessant contre la température. À force de me répéter de me calmer, je me sentis peu à peu mieux.
Une sensation proche de la somnolence m’envahit, et ma conscience s’éloigna doucement. À cet instant me revinrent le sourire de ma mère, lorsque j’étais petit, puis son expression de tristesse. Et une profonde… haine.
Il n’y avait aucun amour dans le regard qu’elle posait sur moi… Sans doute ne faisait-elle que s’en vouloir, terriblement.
Pardon.
Pardonne-moi, maman…
Je lui demandai pardon en mon for intérieur. Je l’avais déjà fait des dizaines de milliers de fois. Et pourtant, je continuais.
— Je suis vraiment… désolé…
Tout en sachant que je ne pourrais jamais être pardonné, je répétai intérieurement ces mots d’excuse. Expier le fait d’être né.
Pourquoi ? Je croyais pourtant mon cœur déjà aussi desséché qu’un désert. Le passé me revint.
Pardon.
Pardon.
— Pardonne-moi…
Pardonne-moi…
Je ne cessais de demander pardon. Ces mots n’étaient pas destinés à me l’obtenir. Je savais qu’ils ne pourraient jamais suffire à me faire pardonner.
Pour être véritablement pardonné, il ne restait qu’une seule chose que même quelqu’un comme moi pouvait faire.
C’était expier par ma mort…
Il m’avait fallu bien longtemps pour le comprendre, mais je pourrais bientôt tenir la promesse faite ce jour-là.
Je suis vraiment désolé…
Tandis que je répétais ces mots, encore et encore, en mon for intérieur…
Sans même pouvoir lutter, je sentis ma conscience s’éloigner peu à peu.
2
Une sensation de fraîcheur sur ma joue droite me fit ouvrir brusquement les yeux. Je compris aussitôt la cause de ce froid soudain au milieu de la chaleur accablante : on avait pressé une bouteille d’eau contre ma joue.
— Est-ce que… vous allez bien ?
Une voix douce. Une jeune fille en uniforme scolaire, apparue devant moi sans que je m’en aperçoive, venait de me poser la question.
— Si je vais bien…? Pourquoi…?
Je lui retournai la question, l’esprit encore embrumé.
— J’ai eu l’impression que vous n’étiez plus tout à fait conscient… On aurait dit un coup de chaleur.
Un coup de chaleur ? Cela me semblait un peu exagéré, mais j’avais peut-être bien eu l’esprit ailleurs. J’avais même l’impression d’avoir rêvé, sans parvenir à me rappeler de quoi.
— …Maintenant que tu le dis…
À bien y réfléchir, s’endormir aussitôt après s’être assis sur un banc n’avait rien de normal. Il était tout à fait possible que j’aie été sur le point de perdre connaissance, voire que cela ait déjà été le cas.
— Si vous voulez, buvez ceci.
La jeune fille tenait une bouteille d’eau bien fraîche dans la main gauche. Elle avait apparemment cru qu’un coup de chaleur m’empêchait de bouger et, inquiète, était venue me parler. À l’index de cette jeune fille attentionnée, je remarquai une bague qui scintillait.
— Non, ça va, je vais m’en acheter une.
Je déclinai son offre et tentai de me lever, mais mes jambes manquaient de force. Mon corps criait grâce, d’une façon différente de la fatigue. La chaleur m’avait apparemment bien plus éprouvé que je ne le pensais.
— Vous feriez mieux de ne pas vous forcer à vous lever. Le plus urgent, c’est de boire, je pense…
Suivre docilement son conseil serait sans doute le plus simple et le moins contraignant.
— …Désolé. Je te rembourserai après.
Je pris la bouteille et m’empressai d’avaler l’eau. Vu sa fraîcheur, elle venait sans doute de l’acheter. J’avais commis une erreur stupide : dans cette chaleur accablante à laquelle je n’étais pas habitué, j’avais négligé de m’hydrater et passé trop de temps dans le bain.
Sans m’en rendre compte, je vidai la bouteille en deux gorgées à peine. Cela montrait clairement à quel point j’étais déshydraté. À bien y repenser, le violent mal de tête qui m’avait frappé devant la gare en était peut-être aussi un signe avant-coureur.
— Tu m’as bien aidé.
— Je vous en prie… Ce n’est pas grand-chose. Je suis contente que vous ayez l’air d’aller mieux.
Devais-je lui racheter la même bouteille ou lui rendre l’argent ? J’hésitai, mais la rembourser me sembla préférable. Je sortis mon portefeuille de mon sac à dos et vérifiai le compartiment à monnaie. Il contenait trois pièces de dix yens et une de cinq cents.
— Tiens. Ce n’est pas grand-chose pour te remercier, mais garde la monnaie.
Ce n’était rien en retour de son aide, mais je sortis la pièce de cinq cents yens pour la lui tendre. Cependant, cela semblait aussi la gêner d’accepter ainsi, et elle prit un air embarrassé.
— Mais… c’est trop. Cette bouteille coûte cent cinquante yens à la confiserie.
— Je n’ai pas l’appoint.
J’insistai un peu pour qu’elle tende la main et lui fis accepter la pièce.
Cela devait régler ma dette envers elle. Sentant l’eau se diffuser dans tout mon corps, je voulus me lever, mais la jeune fille m’en empêcha.
— Vous pourriez vous reposer encore un peu ?
Avant que je puisse répondre, elle disparut dans la confiserie, la pièce de cinq cents yens serrée dans la main.
À l’intérieur, tout en parlant familièrement avec le propriétaire, un homme qui paraissait avoir une soixantaine d’années, elle tendit la main vers une petite vitrine au fond du magasin. Peu après, elle revint avec une nouvelle bouteille qu’elle venait d’acheter et me rendit scrupuleusement toute la monnaie restante.
— Je vous rends le reste. Ça vous va ?
Elle aurait très bien pu tout garder, mais peut-être se sentait-elle plus à l’aise ainsi.
— Si ça te convient, je n’ai rien à redire. Merci encore.
Je la remerciai de nouveau en récupérant la monnaie. Maintenant qu’elle avait fini de m’aider, elle ne tarderait sans doute pas à partir.
Je baissai la tête comme pour lui signifier qu’elle n’avait plus besoin de s’occuper de moi, puis sortis mon téléphone. Tant qu’à reprendre des forces, autant chercher une toute dernière fois où dormir.
Peut-être que les disponibilités avaient été mises à jour et qu’une chambre s’était libérée. Je précisai Saga, puis Ureshino, et lançai une recherche sur le site…
Mais chercher pour le jour même, alors que l’heure de début des arrivées était déjà passée, ne permettait décidément pas de trouver facilement une chambre. Le seul résultat était un pavillon annexe d’une auberge de grand luxe, à plus de deux cent mille yens la nuit.
C’était bien au-delà de mon budget. Autant consulter un autre site de réservation, au cas où…
— Vous êtes en voyage ?
Pendant que je m’appliquais à chercher, la jeune fille n’avait pas bougé.
Elle allait même jusqu’à regarder sans gêne l’écran de mon téléphone par-dessus moi. Puis elle remarqua mon sac à dos posé à mes pieds et me posa cette question. J’étais certain qu’elle allait partir. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle m’adresse de nouveau la parole…
Comme je donnais souvent au premier abord l’impression d’être quelqu’un de froid, peu de gens me parlaient aussi familièrement. Les jeunes, encore moins.
Et puis, dans un lieu touristique, découvrir que quelqu’un n’était pas du coin n’avait pourtant rien d’exceptionnel.
— …Je viens d’arriver à Ureshino, tout à l’heure…Tu étudies dans le coin par hasard ?
Puisque je lui devais une faveur, mieux valait ne pas l’ignorer. Je lui répondis donc franchement.
— Oui, j’habite tout près. À deux minutes à pied environ.
Cela me semblait relever de sa vie privée, et peu prudent à révéler à un inconnu qu’elle venait de rencontrer, mais je ne fis aucune remarque. Cela dit, savoir avec certitude qu’elle était du coin n’était peut-être pas une mauvaise chose.
— C’est peut-être une drôle de question… En fait, je cherche où dormir. Je pensais bien trouver quelque chose, même sans réservation, mais j’ai été un peu trop optimiste. Tu ne connaîtrais pas un endroit où il pourrait rester une chambre ?
Je lui posai la question avec le mince espoir qu’elle connaisse bien les hébergements du coin.
La jeune fille leva les yeux et porta l’index près de ses lèvres pour réfléchir.
— Ah… D’habitude, il y a pas mal d’endroits où on peut trouver une chambre le jour même, mais en ce moment, tout est complet. Depuis la semaine dernière, une auberge des environs accueille une exposition consacrée à un illustrateur célèbre. Beaucoup de clients sont là pour ça.
Il n’y avait donc pas que les vacances d’Obon. Une autre raison s’y ajoutait.
Voilà pourquoi tous les hôtels et toutes les auberges des environs affichaient complet.
— Tu ne connaîtrais pas un hébergement qui n’est pas sur Internet ? Pour une nuit… disons trente mille yens… Non, tant que ça ne dépasse pas quarante mille, je peux payer sans problème. J’ai essayé tous ceux du coin, sans succès.
Je relançai une recherche sans préciser de dates pour afficher les hébergements des environs. Il n’y aurait rien d’étonnant à ce qu’une habitante connaisse un hôtel ou une auberge peu connus.
— Voyons…
Elle jeta un rapide coup d’œil à l’écran, sans toutefois sembler se pencher sérieusement sur la question.
— Malheureusement, je ne pense pas qu’il y ait d’autres établissements que ceux qui apparaissent dans vos recherches. Je connais bien le coin.
— Je vois… D’accord, merci.
Dans ce cas, mieux valait ne pas s’attarder davantage ici. Je devrais peut-être m’éloigner d’Ureshino, mais je n’aurais qu’à accepter que ce soit le destin. J’avais suffisamment repris des forces, et je risquais aussi de déranger cette jeune fille.
— Je vais y aller.
Je ramassai le sac à dos posé à mes pieds et me levai lentement du banc.
— Qu’est-ce que vous allez faire maintenant ?
— Je ne sais pas, mais je vais marcher un peu le long de la route, là-bas. Je trouverai peut-être quelque chose.
— Je ne sais pas trop. Du côté de Takeo, vous devriez trouver, je pense… Mais c’est loin, vous savez ?
— Ce n’est pas grave. J’ai le temps.
— Oui, mais…
Elle ne semblait décidément pas vouloir mettre fin à la conversation, ni prendre ses distances. Si elle s’inquiétait sincèrement pour moi, je ne pouvais m’empêcher de craindre pour son avenir, même si cela ne me regardait pas. Une jeune fille de son âge ne devrait pas aborder avec aussi peu de réserve un homme qu’elle venait de rencontrer.
Quoi qu’il en soit, j’appréciais sa gentillesse, mais il était temps de partir.
— …Bon, au revoir.
Je coupai court à la conversation et me mis à remonter la pente douce par laquelle j’étais arrivé.
Mais, pour une raison qui m’échappait, la jeune fille me suivit de près. Je faillis lui dire que j’allais bien, désormais, mais me retins aussitôt. Elle avait dit habiter dans le quartier. Peut-être prenait-elle simplement le même chemin. Mieux valait éviter de parler comme si tout tournait autour de moi.
Pourtant… cette supposition fut vite démentie, à mon grand regret.
Ses pas s’accélérèrent, puis elle arriva à ma hauteur et leva les yeux vers moi.
— Vous cherchez une chambre pour vous seul, ce soir ? Est-ce qu’il vous faut absolument le dîner ?
Pourquoi s’intéressait-elle avec autant d’insistance à un parfait inconnu ?
— … Je suis seul. Pas besoin de repas, une chambre sans rien d’autre fera l’affaire.
Je répondis brièvement, mais plus sèchement que jusque-là. J’espérais qu’en comprenant que sa présence m’importunait, elle finirait tout de même par se retirer.
— Vous ne cherchez pas non plus une chambre luxueuse ?
— Pas besoin. Enfin, tu peux me laisser me débrouiller…
— Je ne peux pas vous garantir une chambre, mais je pourrais peut-être vous aider.
Alors que je m’apprêtais à lui faire comprendre que j’allais lui fausser compagnie, quitte à me montrer brusque, elle me répondit par ces mots inattendus.
— …Vraiment ?
La jeune fille venait pourtant de me dire qu’il n’y avait aucune chambre libre dans le coin. Mais comme elle ne me donnait pas l’impression de mentir à la légère, je n’avais pu m’empêcher de lui demander confirmation.
— Oui. Ça ne vous prendra pas longtemps. Vous pourriez me suivre un instant ?
— …D’accord. Mais ne te donne pas trop de mal.
— Ce n’est pas le cas. Si ça ne marche pas, je ne pense pas pouvoir faire davantage pour vous.
Un peu rassuré par ces mots, je hochai légèrement la tête et décidai de la suivre en gardant mes distances.
À peine deux minutes de marche plus tard, elle me conduisit devant l’auberge où l’on venait de me refuser une chambre un peu plus tôt, parce qu’elle était complète. La femme en kimono se tenait à peu près au même endroit et bavardait maintenant joyeusement avec une dame âgée devant l’établissement.
— C’est ici. Ça s’appelle l’auberge Hisago.
— Ah… Désolé, mais on vient justement de me dire ici qu’il n’y avait plus de chambre.
— Je sais. C’est vraiment complet.
— Hein… ? Alors pourquoi…
La jeune fille détourna les yeux de moi et s’adressa à la femme de l’auberge.
— Je suis rentrée, maman.
Elle était rentrée ? Maman… ? Elle était donc la fille de la maison.
— Te voilà, Kanae. Tiens ? Ce monsieur…
La dame âgée, comprenant peut-être qu’il valait mieux les laisser, murmura un « À bientôt, madame Date », puis s’inclina légèrement avant de s’éloigner.
— Il cherchait où dormir dans le coin, mais apparemment, il ne trouve rien du tout. Alors je voulais te demander : on ne pourrait pas lui louer la chambre Ten ?
Louer une chambre alors que l’auberge était complète ? Voyant que je ne suivais pas, la jeune fille précisa.
— Ah, euh… Nous avons une chambre qui s’appelle Ten, mais les toilettes sont en panne en ce moment. C’est pour ça qu’on ne la propose pas aux clients…
Elle m’expliqua ainsi simplement la raison. Sa mère, l’air profondément étonnée par son comportement, prit la parole.
— Je comprends, mais… c’est vraiment… très inhabituel de ta part. Si Asahi l’apprend, elle va tomber à la renverse, et je n’exagère pas.
— On ne peut pas laisser quelqu’un dans l’embarras, si ?
— C’est vrai, mais… Dites-moi, jeune homme, vous n’avez finalement trouvé de chambre nulle part ? Même au Taishôya ?
Elle détourna les yeux de sa fille pour m’interroger, tout en gardant un air embarrassé.
— …Non. J’ai fait le tour de tous les établissements du coin… Ah, enfin, il y en avait bien un, le long de la route nationale, qui proposait un pavillon annexe sur Internet, mais le prix…
Me rappelant où il se trouvait, j’indiquai vaguement la direction du doigt.
La mention du pavillon annexe sembla lui parler, car elle esquissa un sourire un peu gêné.
— C’est un très bel établissement, mais ce n’est pas vraiment un tarif abordable pour un jeune homme qui voyage seul.
— C’est bien le problème.
À plus de deux cent mille yens la nuit, je ne pouvais décemment pas accepter. Même en y consacrant tout l’argent que je possédais, je n’aurais pas eu de quoi y dormir…
— Comme Kanae vient de vous l’expliquer, les toilettes de la chambre Ten sont en panne. Vous ne pourrez utiliser que les toilettes communes. Ça ne vous dérange pas ?
— Non, pas du tout. Ça me convient très bien. Tant que cela ne pose pas de problème à l’auberge…
Elle prenait soin de s’en assurer, mais vu ma situation, je n’étais pas en position de faire le difficile. Et puis, de toute façon, utiliser des toilettes communes ne me gênait pas particulièrement.
— Ah, bien sûr, cela va de soi, mais je paierai le tarif normal de la chambre. Si cela vous convient, pourriez-vous m’héberger, ne serait-ce qu’une nuit ?
Je lui adressai cette demande, prêt, en cas de refus, à passer la nuit au restaurant familial en dernier recours.
— … Eh bien, si vous avez cherché partout sans rien trouver, je ne peux tout de même pas vous laisser dans l’embarras. Nous demandons environ dix-huit mille yens pour une nuit avec dîner et petit déjeuner, mais il est trop tard pour le dîner. Ce sera donc dix mille yens avec le petit déjeuner. Ça vous convient ?
Avec le petit déjeuner compris, ce tarif était tout à fait raisonnable.
— Non, je paierai la totalité. C’est moi qui vous demande de faire une exception.
Il me suffirait de sortir dîner, et au pire, une supérette ferait l’affaire. Cela ne posait donc aucun problème.
— Ah, vraiment ? C’est gentil de votre part.
La femme sourit, mais sa fille la tira aussitôt par la manche.
— Ça ne va pas, maman. Une patronne d’auberge ne doit pas profiter de quelqu’un qui est dans l’embarras.
— Non, ça me convient. Rien que de ne plus avoir à chercher où dormir dans cette chaleur, c’est déjà beaucoup.
— Voilà un bon client ! Entrez donc.
La femme, ou plutôt la patronne, prononça ces mots avec le sourire et entra la première dans l’auberge.
— Excusez ma mère. Je lui dirai tout à l’heure de s’en tenir à dix mille.
— Le tarif normal me convient vraiment. Merci, c’est grâce à toi. Tu m’as vraiment tiré d’affaire.
À mes remerciements, la jeune fille répondit par un doux sourire.
— Si ça vous convient… bon… alors profitez-en d’autant plus. Nos bains ne sont pas alimentés en continu par l’eau de source, mais l’eau est vraiment onctueuse.
— Vous avez aussi des bains thermaux… C’est une bonne nouvelle.
Guidé par la jeune fille, je franchis la porte en bois de l’auberge.
— Je vais vous demander de remplir le registre.
Sur ces mots, la patronne m’invita à enfiler des chaussons. J’inscrivis mon nom, mon adresse, puis mon numéro de téléphone. En voyant ce que j’avais écrit, elle ouvrit de grands yeux.
— Miyagi ? Vous venez de bien loin. Vous êtes en voyage, c’est ça ?
— Oui, en quelque sorte. J’ai pris plusieurs trains depuis ce matin… Ça a dû me prendre une dizaine d’heures. Je suis assez fatigué.
— Vous avez fait tout le trajet par voie terrestre ? Voilà un choix audacieux.
C’était pour prendre le temps de profiter du voyage en train, mais je reconnaissais moi-même que ce choix avait été audacieux.
— Bon, je vais vous montrer votre chambre. Kanae, viens tout de suite aider à préparer le dîner.
— Oui ! Alors, euh… à tout à l’heure, monsieur Kurose.
Après avoir lu mon nom dans le registre, la jeune fille me salua ainsi, puis se dirigea vers le fond de la réception.
Euh… Comment s’appelait-elle, déjà ?
Comme je n’avais pas cherché à retenir son prénom, je n’avais pas prêté attention lorsque la patronne l’avait appelée.
— Et Kanae, n’oublie pas de faire tes devoirs.
— Oui, je sais !
C’était ça, Kanae.
En entendant son prénom, elle répondit à la patronne, puis disparut au tournant du couloir. La patronne se mit ensuite en marche vers l’escalier situé devant la réception. Je la suivis dans l’escalier.
Les marches craquèrent sous nos pas jusqu’à l’étage, où je découvris, à ma surprise, un élégant coin bibliothèque. Une musique douce y jouait. La petite pièce à côté devait être un espace de jeux pour les enfants.
J’y aperçus des parents et leur enfant, sans doute des clients de l’auberge, qui bavardaient joyeusement.
— Vous avez un sacré nombre de livres.
— Si vous en trouvez un qui vous tente, n’hésitez pas à l’emporter dans votre chambre.
Il n’y avait pas seulement des mangas connus, mais aussi des romans de genres très variés, des magazines de catch ou de football, et même des ouvrages sur Ureshino et d’autres sujets. Il y avait de quoi passer un bon moment rien qu’ici. J’ouvris, pour voir, un livre consacré à Ureshino et y découvris plusieurs articles sur les manifestations organisées tout au long de l’année.
Une cérémonie d’offrande de thé au printemps, des excursions en bus pour observer les lucioles au début de l’été. En été se tenaient un marché nocturne le samedi et un feu d’artifice, et il semblait qu’une fête de la céramique avait également lieu en automne.
Malheureusement, rien de tout cela ne me concernait désormais, mais je pourrais toujours emprunter ce livre plus tard pour le lire.
— Voici votre chambre, la chambre Ten. Et voilà la clé.
La patronne me remit une clé attachée à un porte-clés en bois en forme de calebasse, sur lequel figurait le caractère « 天 ».
— Merci…
— Je vais vous apporter du thé. Installez-vous tranquillement.
— Je vous remercie.
Une fois la patronne sortie, je fis le tour de la chambre.
Elle était bien plus spacieuse qu’il ne m’en fallait pour moi seul, et d’une propreté impeccable.
Soudain, une coccinelle dans la pièce attira mon regard. Je fus surpris un instant, mais ce n’était apparemment pas une vraie. En regardant autour de moi, j’en repérai d’ailleurs aussitôt une deuxième.
— Ce serait parce qu’il y a des coccinelles qu’elle s’appelle la chambre Ten… ?
Le mot japonais pour « coccinelle », tentômushi, s’écrivait 天道虫, avec le même caractère 天 que le nom de la chambre. Je tenais une explication. En faisant le tour de la pièce, j’en trouvai une troisième. Il y en avait peut-être d’autres cachées quelque part.
Voilà une touche pour le moins originale.
— Quoi qu’il en soit, ça m’a bien tiré d’affaire.
Je déposai mon sac à dos sur les tatamis. La fatigue m’assaillit d’un coup, mais je devais d’abord en revérifier le contenu, par précaution. J’ouvris la fermeture éclair. Il contenait peu de choses. Quelques chemises et sous-vêtements de rechange, des affaires de toilette, un portefeuille bon marché avec environ deux cent mille yens. Et puis une corde qui paraissait solide, dont je ne me rappelais même plus très bien quand je l’avais achetée, ainsi qu’une grande quantité de somnifères… C’était tout.
Bien sûr, c’étaient des choses que j’utiliserais sur moi-même, au besoin, une fois au col de Mitsuse. De quoi me suicider.
Je les contemplai en laissant échapper un léger soupir. Mais je n’en aurais probablement pas besoin. Même sans cela, je ne devrais pas avoir de mal à mettre fin à mes jours. C’était du moins ce que je supposais.
Quoi qu’il en soit, c’étaient des objets étranges qu’un touriste ordinaire n’aurait jamais dans ses bagages.
Je replaçai soigneusement les chemises et les sous-vêtements par-dessus pour dissimuler la corde et les somnifères. Puis, en attendant que la patronne m’apporte le thé, je décidai de me renseigner sur l’auberge Hisago avec mon téléphone.
Elle avait apparemment été fondée en 1965. Une véritable auberge de longue tradition. Son extérieur avait quelque chose de nostalgique, mais dès que j’y avais mis les pieds, mon impression avait complètement changé.
La réception était élégante, et le coin bibliothèque comme l’espace de jeux à l’étage étaient très bien aménagés. L’auberge ne comptait que quatre chambres, chacune portant un nom : Ten[4], Ai[5], Hana[6] et Tsubame[7].
Les trois autres étaient donc toutes occupées.
Sans raison particulière, je consultai les disponibilités à venir sur le site officiel. Tout était complet en août, et presque autant en septembre. Malgré sa petite taille, l’auberge semblait très prisée.
Je patientais en regardant sur Internet les photos des chambres, chacune ayant son propre charme, lorsque des pas dans l’escalier se firent entendre jusque dans la pièce. Peu après, on frappa et la porte s’ouvrit.
— Merci d’avoir patienté. Voici pour vous.
La patronne me servit du thé accompagné de friandises, et je la remerciai d’un léger signe de tête. De l’autre côté de la porte, j’entendais les pas et les rires d’enfants qui couraient.
— Nous accueillons surtout des familles, alors il risque d’y avoir un peu de bruit. J’en suis désolée.
— Ça ne me dérange pas du tout. C’est déjà moi qui vous ai demandé de faire une exception en m’hébergeant.
Après tout ça, j’aurais vraiment eu mauvaise grâce à faire le difficile.
— Ah, au fait. Nous avons deux bains, mais nous ne prenons pas de réservations à l’avance. Quand ils sont libres, il suffit d’appeler pour les utiliser. Alors, si vous souhaitez vous baigner, téléphonez à la réception, d’accord ?
— Entendu. D’ailleurs… Est-ce que je pourrais y aller maintenant ?
— Oui, les deux sont encore libres, vous pouvez choisir. Nous avons un bain à la mandarine et un bain au thé noir. Lequel préférez-vous ?
À la mandarine ? Au thé noir ? Je n’avais pas l’impression qu’il s’agissait simplement de noms…
— Lequel me conseillez-vous ?
— Celui à la mandarine est très apprécié.
Puisqu’elle avait répondu sans hésiter, autant suivre sa recommandation.
— Alors, avec plaisir.
— Les deux se trouvent au fond du rez-de-chaussée. Le temps que vous descendiez avec votre serviette et vos affaires, je vous aurai tout préparé. Profitez bien de votre séjour.
— Merci beaucoup.
Après le départ de la patronne, je plaçai une serviette et un sous-vêtement de rechange dans le panier mis à disposition, puis décidai de me rendre au bain. À peine sorti de la chambre, je croisai une petite fille d’environ trois ou quatre ans, un garçon un peu plus âgé qui devait être son grand frère, ainsi que leur mère qui veillait sur eux. Je les saluai d’un léger signe de tête et descendis l’escalier. Puis je suivis le couloir du fond jusqu’au panneau indiquant le bain à la mandarine.
À ma surprise, la cuisine se trouvait juste à côté du bain. J’y aperçus une vieille dame et du personnel masculin occupés à ce qui semblait être la préparation du dîner.
Mon regard croisa celui d’un homme à l’air taciturne. Je le saluai d’un signe de tête et ouvris la porte du bain.
Puis je me désha…
— … Je peux bien me mettre nu, hein ?
Il était un peu tard pour m’en assurer, à plus d’un titre, mais cette question me préoccupait et m’échappa à voix haute.
— Vous avez dit quelque chose ?
La voix de la patronne me parvint de l’autre côté de la porte. Elle devait justement être passée près de la cuisine.
— Non… Ce n’est rien.
— Ah bon ?
J’attendis que le claquement de ses chaussons se soit éloigné, puis me déshabillai. Le bain portait bien son nom : à peine entré, une odeur d’agrumes me saisit les narines. De nombreuses grosses mandarines flottaient dans le bassin bordé de rochers, un luxe bien excessif pour moi seul.
— Quelle odeur de mandarine…
Je me rinçai rapidement le corps et entrai aussitôt dans l’eau. Elle était assez chaude, mais pas au point de m’empêcher de m’y plonger.
La première chose qui me surprit fut la texture de l’eau. Comme Kanae me l’avait dit, elle était incroyablement glissante. Sans exagération, j’avais presque l’impression de baigner dans du shampoing ou de l’après-shampoing.
— …Ça fait du bien…
Sentant la sueur perler aussitôt, je promenai lentement mon regard sur le bassin. Chacune de la bonne dizaine de grosses mandarines flottant dans l’eau portait une illustration colorée dessinée à la main. Je ne les reconnaissais pas toutes, mais elles semblaient représenter des personnages de dessins animés pour enfants connus dans tout le pays.
— Je vois. Les enfants doivent être contents en voyant ça.
Il y avait aussi un endroit où asseoir les bébés pour les laisser jouer un peu, ainsi que du shampoing pour les tout-petits. Ce seul aperçu suffisait à montrer que l’auberge était pensée pour les familles.
3
Lorsque je sortis du bain à la mandarine, il était un peu plus de dix-huit heures.
Dans la petite auberge Hisago, j’aperçus des personnes qui semblaient être des employés et que je n’avais pas vues jusque-là. Elles portaient des plateaux chargés de plats colorés, serrés les uns contre les autres.
Le dîner allait apparemment être servi dans les trois autres chambres. Arrivé sans réservation, je n’y avais pas droit.
— Bon, je vais à la chambre Ai.
En entendant cette voix derrière moi, je me retournai. Kanae venait de sortir de la cuisine. Elle portait un samue[8] et devait donc s’apprêter à aider sa famille.
Pour ne pas gêner le passage dans l’étroit couloir, je me rangeai contre le mur.
— Merci.
Kanae s’inclina sur ces mots, puis monta l’escalier d’un pas léger. Je comptais attendre qu’elle soit passée pour regagner l’étage, lorsqu’une autre jeune femme sortit de la cuisine avec un plateau. Elle ressemblait à Kanae, tant par son apparence que par ce qui se dégageait d’elle.
Je lui cédai à son tour le passage. Elle me salua d’un léger signe de tête, puis monta elle aussi l’escalier.
Après avoir attendu un peu, je gagnai l’étage pour retourner dans ma chambre. Puisque j’avais du temps devant moi, autant lire quelques magazines. Alors que je choisissais quelques ouvrages au hasard, dont un consacré au tourisme à Ureshino, la jeune femme croisée après Kanae sortit lentement d’une chambre.
Nos regards se croisèrent et je détournai précipitamment les yeux, mais la jeune femme s’arrêta et s’inclina.
Puis, pour une raison qui m’échappait, elle s’approcha de moi.
— C’est bien vous qui séjournez dans la chambre Ten ce soir ?
— Oui, on m’a aidé alors que je ne trouvais nulle part où dormir. J’en suis reconnaissant.
Je lui fis cette réponse sans risque. Le genre de propos qui ne froissait personne. Pourtant, elle ne s’en alla pas. Au contraire, elle plissa légèrement les yeux et me détailla du visage jusqu’aux pieds, comme pour vérifier quelque chose.
— Je suis la grande sœur de Kanae. Je m’appelle Asahi.
En la croisant tout à l’heure, j’avais déjà trouvé qu’elle me rappelait Kanae. Maintenant que je savais qu’elles étaient sœurs, les ressemblances dans leur regard et leurs expressions me semblaient tout à fait naturelles.
— Ah, je vois… Enchanté.
Je répondis brièvement. Puisque Kanae m’avait conduit à l’auberge, il n’y avait rien d’étrange à ce que sa sœur vienne me saluer. Je songeai à me présenter à mon tour, mais elle savait déjà que j’occupais la chambre Ten, peut-être après avoir consulté le registre. Inutile, donc, de lui donner mon nom.
Je pensais que la conversation s’arrêterait là.
Mais Asahi continuait de me regarder sans rien dire, un doux sourire aux lèvres. Peut-être veillait-elle simplement au bien-être des clients en tant que fille de la maison.
Son regard était toutefois bien attentif pour cela. Plutôt que d’observer mon visage ou mes vêtements, elle semblait chercher à vérifier quelque chose à travers mes expressions et mes réactions.
— …Il y a quelque chose ?
Ne supportant plus le silence, je lui posai cette brève question. Ce fut seulement alors qu’Asahi détourna les yeux et secoua légèrement la tête.
— Excusez-moi, ce n’est rien. Je vous laisse. Passez un agréable séjour.
Sur ces paroles polies, elle s’éloigna lentement. Peut-être n’était-elle venue que me saluer, tout simplement. Pourtant, un détail me troublait étrangement : à aucun moment ses yeux n’avaient souri.
Peut-être n’était-elle pas venue, dès le départ, me souhaiter la bienvenue en tant que client. En tant que grande sœur, elle se méfiait de l’inconnu que sa cadette avait ramené et était venue vérifier à qui elle avait affaire ?
Ce ne fut qu’en la regardant s’éloigner que cette possibilité me vint à l’esprit.
— C’est une mauvaise habitude… J’ai tendance à trop interpréter les choses.
Résolu à ne plus y penser, je regagnai ma chambre. Après avoir feuilleté un moment les magazines empruntés, je redescendis au rez-de-chaussée. Je comptais sortir acheter de quoi dîner.
Le service des repas s’était peut-être un peu calmé : la patronne se trouvait à la réception et semblait travailler sur l’ordinateur.
— Tiens ? Vous sortez ?
— Je pensais aller acheter de quoi dîner.
J’avais repéré une supérette à proximité en cherchant où dormir. Alors que j’expliquais à la patronne que je comptais m’y rendre, Kanae apparut au fond.
— Dans ce cas, il y a un restaurant de tofu à l’eau thermale tout près. Puisque vous êtes ici, pourquoi ne pas goûter le tofu d’Ureshino ?
— Oui, ce serait une bonne idée.
À cette suggestion de Kanae, la patronne joignit les mains en signe d’approbation.
— Du tofu à l’eau thermale ? Puisque j’en ai l’occasion, je vais essayer.
Le magazine que j’avais feuilleté indiquait justement qu’avec le thé, le tofu à l’eau thermale faisait partie des spécialités réputées de la ville.
Autant dîner là-bas plutôt que d’aller à la supérette.
— Ah, et pour l’installation de votre futon, comme nous ne devions avoir que trois chambres occupées aujourd’hui, nous manquons un peu de personnel… Ce sera sans doute vers vingt heures. Ça vous convient ?
— N’importe quelle heure me convient, ne vous inquiétez pas.
— Vraiment ? Merci. Alors, régalez-vous bien avec le tofu à l’eau thermale…
— Vous voulez que je vous accompagne pour vous montrer le chemin ? Ce n’est pas très facile à trouver.
Kanae fit cette proposition inattendue d’un ton tout naturel.
Aussitôt, la patronne pencha la tête.
— Ce n’est pas difficile à trouver du tout. Il suffit de tourner à droite en sortant, c’est juste là.
— Ah…
La remarque avait-elle fait mouche ? Kanae resta un instant à court de mots.
— Ce n’est pas parce que tu n’as pas envie d’aider que tu vas pouvoir t’éclipser avec ce genre d’excuse.
— M-mais ça ne me dérange pas d’aider.
Elle le nia d’un air un peu gêné, sans que je sache si sa mère avait vu juste.
— Tu n’avais pas dit que tu allais travailler dur pour avoir un peu plus d’argent de poche ce mois-ci ? Tu changes déjà d’avis ?
— Oh, ça va ! Ne dis pas des choses aussi embarrassantes devant monsieur Kurose.
La patronne eut un sourire un peu embarrassé.
— Alors, active-toi. Il y a une montagne de choses à faire.
— Ouiii… Je vais travailler…
Kanae disparut au fond de la réception, les épaules basses.
— Excusez-la. Quelle drôle d’idée elle a eue…
— Je vous en prie. Je pense qu’elle voulait simplement se montrer gentille. C’est grâce à elle que j’ai trouvé votre auberge, après tout.
Si elle manquait d’argent, elle aurait pu garder les cinq cents yens que j’avais voulu lui donner pour la remercier. Pourtant, elle n’avait même pas fait mine de les accepter.
— Au fait, où comptez-vous aller demain ? Vous allez rentrer à Miyagi après une seule nuit ?
— Non. Je vais rester quelques jours dans les environs. Cela me fera faire un petit détour, mais je compte me rendre du côté de Mitsuse le 16.
— Mitsuse ? C’est un très bel endroit, mais voilà une destination un peu inhabituelle. Vous y avez de la famille ?
Peut-être que l’endroit manquait d’attrait touristique à ses yeux, car la patronne cherchait une autre raison à ma visite.
— C’est ça. Ce sera la première fois que j’irai leur rendre visite.
Je hochai la tête en me rappelant le contenu du dossier sur Mitsuse dans l’un des magazines de l’auberge.
— Je vois. Mais vous êtes venu en train, n’est-ce pas ? Comment comptez-vous aller à Mitsuse ? En voiture, il faut environ une heure… Vous allez en louer une ?
— Non, je n’ai pas le permis. Je compte prendre les transports et me débrouiller avec les correspondances.
— Je pense que ça vous prendra beaucoup de temps.
— Oui, apparemment.
Il n’y avait pas de gare dans les environs de Mitsuse. Comme l’avait dit la patronne, la voiture devait être le principal moyen de s’y rendre.
D’après les quelques recherches que j’avais faites sur mon téléphone, le trajet en train et en bus prendrait plusieurs heures.
— Enfin, je suis en voyage. Au pire, j’irai tranquillement à pied.
— À pied !?
Il ne devait pas y avoir grand monde pour faire une chose pareille, car elle en fut franchement surprise. Ce serait laborieux, mais il y avait moins de soixante-dix kilomètres. En répartissant la marche sur deux ou trois jours, je devrais pouvoir y arriver sans trop de difficulté. Du moment que j’y étais le 16, peu importait, au fond, le moyen de transport. Que je sois fatigué ou non n’avait aucune importance, puisque la fin était en vue.
— C’est aussi pour ça que votre aide m’a été si précieuse. Si votre fille ne m’avait pas abordé, je serais peut-être encore en train de chercher où dormir. Vous avez vraiment une fille adorable.
À ce compliment sincère, elle parut heureuse, mais pencha un peu la tête.
— Merci, c’est gentil. Mais… à vrai dire, c’est un peu inhabituel… Enfin, très inhabituel, même, qu’elle se soucie autant de quelqu’un qu’elle ne connaît pas.
Elle répondit en se tournant vers l’étage où Kanae avait disparu.
— …Vraiment ?
Je n’avais parlé que brièvement avec elle, mais elle m’avait donné l’impression exactement inverse. Dès notre première rencontre, elle m’avait semblé du genre à ne pas pouvoir laisser quelqu’un en difficulté sans l’aider, même un inconnu…
Comme mon visage était peu expressif, j’avais généralement l’air peu aimable. Plus d’une fois, des gens qui ne me connaissaient pas m’avaient dit qu’ils hésitaient à m’aborder.
— Enfin, vous êtes beau garçon. Vous êtes peut-être son genre.
— Non, je ne suis pas vraiment du genre à plaire…
— Allons, allons, vous devez avoir du succès, non ?
Le sujet semblait l’amuser, et elle me posa la question en plissant les yeux.
— Euh… Je vais aller dîner.
— Ah, excusez-moi. Je ne vous retiens pas plus. Bonne soirée.
Je décidai de quitter les lieux comme pour prendre la fuite.
4
Pour me rendre au restaurant de tofu à l’eau thermale qu’on m’avait recommandé, j’enfilai les geta[9] mises à disposition par l’auberge. Puis j’ouvris lentement la porte. Bien que la nuit soit sur le point de tomber, il faisait bien plus clair que je ne l’aurais imaginé, et encore très chaud. Quelques minutes suffiraient sans doute pour que je me remette à transpirer.
Quelque chose de déplaisant m’apparut juste en face. Je refermai la porte derrière moi en m’appliquant à ne surtout pas regarder dans cette direction. En sortant de l’auberge Hisago, il fallait tourner à droite, et le restaurant de tofu se trouvait au coin…
Oui. Autant m’y rendre au plus vite, avant de me mettre à transpirer…
— Hé, gamin.
Cette voix, je n’aurais jamais voulu l’entendre de nouveau.
Par malchance, l’homme inquiétant qui m’avait abordé dans la journée se tenait devant l’auberge Hisago. J’avais instinctivement évité de regarder son visage, mais cela ne semblait pas suffire à lui échapper.
Je continuai malgré tout à éviter soigneusement son regard et me mis en marche comme pour le fuir.
— Hé, gamin. Tu comptes encore faire semblant de ne pas m’entendre ?
Pourquoi tenait-il à me coller ainsi ? À force de l’entendre répéter « Hé, gamin », je commençais tout de même à avoir envie de le reprendre. Il était sans doute plus âgé que moi, mais cela ne lui donnait aucune raison de m’appeler ainsi.
Quoi qu’il en soit, ces retrouvailles n’avaient pas l’air d’une simple coïncidence. Il avait dû apprendre que je logeais à l’auberge Hisago et guetter l’occasion de m’aborder…
— Je t’ai dit de dégager d’Ureshino, et toi, tu t’installes à Hisago ? T’as du culot.
J’étais un touriste, libre de dormir où bon me semblait. J’avais beau continuer à marcher, la présence de l’homme dans mon dos ne s’éloignait pas. Comptait-il me suivre jusque dans le restaurant ?
Faute de mieux, je m’arrêtai, et il en fit autant. Je regardai alors autour de moi en évitant de poser les yeux sur lui. En général, les voyageurs dînaient dans leur auberge ou leur hôtel.
Il était donc assez naturel qu’il y ait peu de monde dehors à cette heure-ci. Les rues n’étaient pourtant pas entièrement désertes : quelques personnes y marchaient encore. Si je me mettais à discuter ici avec un homme aussi inquiétant, je ne manquerais pas d’attirer l’attention.
— On va voir combien de temps tu peux m’ignorer. Si l’envie m’en prend, je peux débarquer n’importe où.
Il me menaçait comme s’il me prenait pour un membre d’un clan rival. Mais je n’avais pas d’autre choix que de l’ignorer et de reprendre ma marche.
— Tu m’écoutes quand je te parle, gamin ? Hé, toi !
Ses cris résonnaient désagréablement, mais, contrairement à tout à l’heure, il ne cherchait plus à se rapprocher à tout prix.
— Hé ! Gamin ! Arrête tes conneries ou je t’en colle une !
Je continuai d’ignorer ses vociférations et atteignis bientôt le restaurant de tofu à l’eau thermale, au coin de la rue. Un agréable parfum de bouillon d’algue kombu flottait jusque dehors, bien que discret.
Avant d’ouvrir la porte, je me retournai une seule fois vers l’homme, qui avait cessé de crier. Il me foudroyait du regard à distance, mais ne tentait plus de venir m’intimider de près. Je chassai de mon esprit les dernières pensées à son sujet et ouvris la porte du restaurant.
L’établissement devait être très prisé : il y avait tant de monde que je dus attendre mon tour à l’intérieur. Cette affluence me laissait toutefois espérer un excellent repas, et je m’en réjouissais d’avance.
5
Lorsque je sortis du restaurant après avoir mangé, il était presque vingt heures. La chaleur était toujours aussi étouffante, mais le soleil avait complètement disparu, alors c’était un peu plus supportable… Enfin, pas sûr.
De jour comme de nuit, il suffisait d’être dehors pour souffrir d’une chaleur accablante. Même à cette heure-ci, c’était peut-être pire qu’en plein jour dans le Tôhoku. J’avais pourtant pris deux bains thermaux, mais si je traînais, j’allais encore me retrouver en sueur.
— Ah, gamin, t’as enfin fini de bouffer. On va pouvoir discuter un peu, maintenant.
Il devait vraiment n’avoir rien de mieux à faire : apparemment, il avait attendu tout ce temps que je sorte du restaurant.
— Je comprends ce que tu ressens. Tu fais juste une halte à Ureshino et un parfait inconnu se met à te courir après. Ça doit pas te plaire, hein ? Alors tu ferais mieux de m’écouter gentiment. Pas vrai ?
Pensant peut-être que cela ne suffirait pas à me faire cesser de l’ignorer, il poursuivit.
— Si tu refuses vraiment de discuter, tu veux que je débarque jusque dans Hisago ? Ça, tu préférerais l’éviter, hein, gamin ?
Une menace appuyée, de moins en moins retenue. Il voulait à tout prix me parler.
— Suis-moi. À cette heure-ci, y a personne.
Sur ces mots, il effleura sa cravate, puis se mit en marche pour me guider.
— Quelle plaie…
Face à quelqu’un d’aussi insistant, je n’avais donc plus d’autre choix que d’obéir. Faute de mieux, je lui emboîtai le pas.
— Il suffit de prendre une rue à côté pour être au calme, hein ?
Peu après nous être mis en marche, nous ne croisâmes effectivement presque plus personne. Il ne restait que l’homme devant moi. Je me résolus enfin à desserrer les lèvres, que j’avais obstinément gardées closes jusque-là.
— Laisse-moi tranquille, je t’en prie. Je vais bientôt quitter Ureshino.
— Tu te décides enfin à parler, gamin. Ça valait le coup de te menacer.
Il porta brièvement la main à la manche de son costume. Son poing me parut particulièrement massif et puissant. J’avais déjà eu cette impression dans la journée, mais il était manifestement plus entraîné qu’un homme adulte ordinaire.
— Si tu veux discuter, commence par arrêter de m’appeler gamin. Ça m’agace vraiment.
— Quoi, c’est ça qui te gênait ? Je veux bien, mais d’abord, on discute. Tu dis que tu vas bientôt partir, mais quand, exactement ? Ce soir, tu comptes bien dormir à Hisago sans m’avoir demandé la permission.
— Je n’ai pas besoin de ta permission pour dormir où que ce soit, et je ne te dois aucune réponse.
— Réponds quand même. Sinon, je te lâcherai pas.
— …C’est lâche de me menacer comme ça.
— Moi, je me sers de tout ce qui peut servir.
Son comportement jusque-là montrait assez qu’il ne plaisantait pas et le pensait vraiment.
— Demain au plus tôt. Au plus tard, j’aurai quitté Ureshino le 15.
— Le 15 ? Hé, désolé, mais je peux pas laisser passer ça comme si de rien n’était. Trois jours, c’est largement assez pour qu’il se passe quelque chose, tu crois pas ?
— Non. Il ne se passera rien. Je ne ferai rien.
L’homme me regardait comme pour me jauger, comme s’il cherchait à lire au fond de moi. Qu’est-ce qu’il voulait savoir, au juste ?
Sa méfiance me semblait dépasser tout ce que je pouvais comprendre.
— Ça reste à voir. Quelles sont les chances que tu partes demain ?
Il ne voulait pas que je reste à Ureshino une seconde de plus. Il cherchait si peu à le cacher que j’en étais presque admiratif.
— Aucune idée. Je vais chercher un autre hébergement après ça… Ça dépendra de ce que je trouverai. Ou alors, tu veux que je cherche ici et maintenant jusqu’à ce que j’en trouve un ? Ça te satisferait ?
Même après le coucher du soleil, la chaleur restait étouffante. J’avais hâte de regagner l’auberge climatisée, mais s’il me suivait, ce serait tout aussi gênant. Je lui avais fait cette proposition en me préparant à y passer un bon moment, mais l’homme sembla réfléchir un instant.
— Non… D’accord. Trois jours maximum, je vais te croire et accepter ça.
J’étais pourtant libre de rester où je voulais, quand je voulais et aussi longtemps que je voulais. Pour qui se prenait-il ?
Malgré ces pensées, je ne répliquai pas. Cela ne servait à rien avec ce genre d’individu.
— Mais ça me plaît pas que tu dormes à Hisago. Trouve-toi au moins un autre hébergement.
— C’est ce que je compte faire, sans que tu aies besoin de me le dire.
Qu’on m’ait prêté pour une nuit une chambre qui n’était normalement pas en état d’accueillir des clients tenait déjà du miracle.
Cependant, à voir combien il refusait que je séjourne à Hisago, cet homme devait avoir un lien quelconque avec l’auberge. Si c’était le cas, voilà un fâcheux concours de circonstances.
Lorsqu’il m’avait abordé dans la journée, je n’avais encore aucun rapport avec l’auberge Hisago. Et voilà que, depuis, Kanae, la fille de la maison, m’avait abordé et aidé, et que j’avais fini par trouver refuge dans cette auberge.
— Je te prends au mot. Alors demain, je viendrai vérifier que tu changes bien d’hébergement.
— Tu viendras même si je te dis de ne pas le faire, non ?
— Exactement. Estime-toi heureux que je débarque pas jusque dans l’auberge.
— …Fais ce que tu veux.
Je lui répondis en le fusillant du regard. L’homme regarda alors en direction de l’auberge Hisago, plutôt que vers moi, puis me tourna le dos et s’éloigna. Un sacré casse-pieds m’avait pris pour cible.
Tant que je resterais à Ureshino, il semblait difficile de lui échapper.
Il allait falloir que je me mette sérieusement à chercher un nouvel hébergement pour quitter les lieux…
— Pour le moment, je ferais mieux de retourner dans ma chambre…
Je devrais pouvoir rester tranquille jusqu’au lendemain matin. Sur cette pensée, je me dirigeai d’un pas rapide vers l’auberge Hisago.
Surtout, je ne voulais pas rester une seconde de plus dehors par cette chaleur. Je regagnai bientôt l’auberge et interrogeai la patronne, qui se tenait derrière le comptoir, au sujet des bains. L’un des deux venait apparemment de se libérer, et elle m’invita à en profiter si je le souhaitais.
Mon futon serait également installé pendant que je me baignerais.
Tout cela tombait bien. Je décidai donc de remonter chercher une serviette dans ma chambre.
— Cette fois, ce sera le bain au thé noir, pas celui à la mandarine. Je me demande à quoi ça ressemble.
Poussé par la curiosité, je pris la direction du bain au thé noir.
6
Après un bain d’un peu moins de trente minutes, je regagnai l’étage. Les clients avaient sans doute presque tous fini de dîner : les enfants, toujours aussi énergiques après le repas, couraient partout. Le personnel s’affairait à débarrasser la vaisselle. Outre la patronne et des employés plus âgés, j’aperçus aussi la sœur aînée… Asahi, je crois.
Je sortis ma clé pour retourner dans la chambre Ten, mais, curieusement, la porte coulissante était ouverte.
En m’approchant, je découvris Kanae à l’intérieur, occupée à ouvrir le placard.
— …Bonsoir.
— Ah, v-vous voilà, monsieur Kurose.
Peut-être surprise par mon retour silencieux, Kanae eut un léger sursaut, un peu disproportionné.
— Désolé de t’avoir fait peur.
— Non… Ce n’est rien. Je venais justement installer votre futon. J’aurai bientôt fini, patientez encore un tout petit peu.
Malgré le trouble perceptible dans sa voix, Kanae poursuivit son travail avec des gestes assurés. Le frottement du futon contre les tatamis résonnait étrangement fort à mes oreilles. Elle le secoua légèrement, comme pour lui donner du gonflant, puis le déplia dans le sens de la trame des tatamis et en aligna les bords du bout des doigts.
Elle devait accomplir ces gestes depuis des années : elle ne montrait aucune hésitation et ne faisait aucun mouvement inutile. Elle superposa un fin matelas au futon. Sa façon d’en aligner les coins et de lisser les plis du dos de la main était méticuleuse.
Un peu gêné d’attendre ainsi, je détournai les yeux vers une autre partie de la pièce. Je redécouvris la chambre.
Elle se trouvait dans un vieux bâtiment chargé d’histoire, mais chaque recoin était soigneusement entretenu. Elle conservait le charme d’une atmosphère ancienne, tout en ayant quelque chose de neuf. Une étrange sensation.
— Le bâtiment a beau avoir l’air ancien, l’extérieur comme l’intérieur sont vraiment bien entretenus.
À ces mots, Kanae hocha la tête avec une pointe de fierté.
— C’est la passion de ma mère. Elle dit que, justement parce que l’auberge est ancienne, il faut au moins soigner l’intérieur. Les luminaires, les étagères… Elle regarde des magazines pour étudier ce qui donne aux jeunes familles envie de séjourner dans une auberge.
Elle posa l’oreiller et en ajusta légèrement la position, comme pour vérifier à plusieurs reprises l’endroit où reposerait ma tête. Enfin, elle tira doucement sur le bord du drap pour arranger l’ensemble du futon.
En se relevant, Kanae se déplaça tout naturellement près du sac à dos posé au sol. Tout en ajustant le bas de la couette, elle jeta un très bref regard au sac.
— Vous avez moins de bagages que je ne le pensais.
— Je suis un homme, alors je n’ai pas besoin de grand-chose. Et s’il me manque quelque chose, je me dis que je pourrai l’acheter sur place.
— Je vois. Je n’ai encore jamais voyagé seule, alors je ne sais pas trop.
À l’âge du lycée, c’était sans doute le cas de la plupart des gens.
— …Ah, vous avez déjà pris votre bain, n’est-ce pas ?
— Oui. J’ai essayé celui au thé noir, c’était incroyable. Celui à la mandarine aussi, d’ailleurs, mais ce qui m’a surtout surpris, c’est à quel point l’eau est glissante.
— Tous ceux qui viennent pour la première fois nous le disent. Malheureusement, nos bains ne sont pas alimentés en continu par l’eau de source, mais nous sommes tout de même fiers de la qualité de notre eau. Après un shampoing, par exemple, on a beau se rincer les cheveux, on n’a jamais l’impression d’avoir tout enlevé. C’est dire à quel point l’eau est onctueuse.
C’était donc une expérience que tout le monde partageait ici.
En me lavant les cheveux, moi aussi, j’avais constaté que la sensation glissante persistait même après quatre ou cinq rinçages avec une bassine pleine d’eau chaude, alors qu’en temps normal, deux ou trois suffisaient à éliminer l’essentiel de la mousse.
— Je peux vous poser une petite question ?
Sans acquiescer ni refuser, je me contentai de tourner les yeux vers Kanae, qui poursuivit.
— Quel âge avez-vous, monsieur Kurose ?
— J’ai eu vingt et un ans cette année.
— Vous avez donc un an de plus que ma sœur. Elle aura vingt ans le mois prochain. Vous êtes étudiant ?
— Non, je ne vais pas à l’université.
— D’accord.
Kanae accueillit avec le sourire cette réponse sans grand intérêt, mais un bref silence s’installa.
— …Ta sœur est étudiante ?
Sans réfléchir, je lui retournai la question pour prolonger tant bien que mal la conversation.
— Oui. Elle étudie à Fukuoka, mais elle est rentrée pour les vacances d’été et en profite pour travailler ici. Et vous, monsieur Kurose, qu’est-ce que vous faites d’habitude ?
La conversation ayant un peu repris, je baissai un instant les yeux vers la table.
— Rien de particulier… Je n’ai pas d’emploi fixe, je vis de petits boulots. En général, je fais du travail administratif dans un shamusho.
— Un shamusho ? Qu’est-ce que c’est ? En quoi consiste votre travail ?
L’expression ne semblait pas lui être familière, mais il n’y avait rien d’étonnant à ce qu’elle ne la connaisse pas.
Une lycéenne ordinaire n’avait sans doute guère l’occasion de l’entendre.
— Dans les sanctuaires… Tu vois l’endroit où l’on vend des amulettes et où l’on prépare les inscriptions calligraphiées et les sceaux pour les visiteurs ? C’est ce qu’on appelle le shamusho, le bureau du sanctuaire.
— Ah ! Oui, je vois très bien. Alors c’est comme ça que cet endroit s’appelle.
Elle sourit d’un air sincèrement ravi d’avoir appris quelque chose.
— Et toi… tu es au lycée… c’est ça ?
— Oui, je suis en première.
Elle était donc en pleines vacances d’été en ce mois d’août.
— Dites… Si ça ne vous dérange pas, est-ce que je peux vous appeler… Ryôya ?
— C’est plutôt soudain… Par mon prénom…?
En temps normal, j’aurais été tenté de soupçonner une arrière-pensée, mais je n’avais devant moi qu’une lycéenne ordinaire. Peut-être avait-elle une façon bien à elle de concevoir la distance entre les gens, qui dépassait ma compréhension.
— Ça vous dérange ?
— Tu peux m’appeler comme tu veux, mais…
Chacun était libre de m’appeler comme il le souhaitait, tant que cela n’avait rien de franchement désagréable.
— Vraiment ? Alors j’aimerais que vous m’appeliez Kanae, vous aussi.
— Non… ça, c’est un peu…
Nous n’étions qu’une employée d’auberge et un client.
Même si, dans ma tête, je l’appelais déjà Kanae, prononcer son prénom à voix haute était une tout autre affaire.
— Ça me gêne quand même.
Même en cherchant toute la nuit, je ne trouverais aucune raison pour que nous nous appelions mutuellement par nos prénoms.
— Mais pourquoi pas ? J’ai l’impression qu’on deviendra amis plus vite comme ça.
— Amis… Non, j’apprécie l’intention, mais je préfère…
— Alors, vous n’aurez qu’à le faire quand vous en aurez envie. Vous m’appellerez par mon prénom, à ce moment-là ?
— …Si ça te convient, je n’y vois pas d’inconvénient…
Dépassé par son insistance et son assurance, je cédai.
Que ce soit lorsqu’elle m’avait abordé en fin d’après-midi ou maintenant, elle se montrait particulièrement attentionnée et familière.
Pour être honnête, j’avais du mal avec ce genre de personne, mais certains clients revenaient peut-être justement parce qu’ils appréciaient son accueil et sa personnalité.
Seulement… contrairement à tout à l’heure, elle me semblait un peu moins posée, comme si elle était pressée et agitée.
Je tentai de l’observer plus attentivement, mais ma migraine s’aggrava à cet instant, m’obligeant à renoncer.
Alors que je secouais la tête pour tenter de dissiper la douleur, des pas se firent entendre à l’extérieur de la chambre.
— Dis donc, Kanae ? Combien de temps il te faut pour installer un futon ? Ça fait presque une demi-heure…
La porte coulissa et Asahi, la grande sœur de Kanae, apparut.
Ne s’attendant peut-être pas à ce que je sois revenu dans la chambre, elle se redressa précipitamment.
— Ah, excusez-moi. Je ne pensais pas que vous étiez là…
— Ce n’est rien…
Malgré son embarras, Asahi jeta un coup d’œil au futon déjà installé, puis fit aussitôt signe à Kanae de venir.
— On va débarrasser les plateaux de la chambre Tsubame.
— Oui, d’accord. Ah, je serai en bas ce soir. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas à m’appeler, Ryôya.
Elle sembla appuyer légèrement sur les derniers mots.
— …D’accord.
À ma réponse, Kanae sourit doucement.
Asahi, qui avait observé cet échange, regardait sa sœur d’un air soupçonneux.
— Alors, reposez-vous bien.
Avant de refermer la porte, Kanae parcourut toute la chambre du regard, comme pour procéder à une dernière vérification.
7
Au milieu de la nuit.
Un léger tintement de clochette me tira du sommeil, et je pris le téléphone posé près de mon oreiller. L’écran m’éblouit plus que je ne m’y attendais. J’en réduisis la luminosité et regardai l’heure.
Il était un peu plus de deux heures du matin. L’aube était encore loin. J’éteignis l’écran et reposai mon téléphone, puis levai les yeux vers le plafond avant de les fermer. Le sommeil s’était peut-être un peu dissipé : une partie de mon cerveau restait en éveil.
— Le col de Mitsuse…
Je murmurai ces mots en écoutant le faible ronflement de la climatisation.
— …Le col de Mitsuse…
Ce lieu subsistait dans ma mémoire, mais je ne parvenais presque plus à me rappeler à quoi il ressemblait réellement. Je me souvenais de la fumée noire, de la pluie, puis de l’odeur de la terre et du sang.
J’irais là-bas pour mettre fin à mes jours.
Pourquoi ? Oui, pourquoi, au juste ? Les détails n’avaient plus d’importance.
Simplement mourir. Mourir parce que c’était nécessaire.
Ah, non, ce n’est pas ça. Je dois aller expier.
Pour tenir la promesse que je n’ai pas pu tenir ce jour-là.
C’est le seul moyen de briser cette chaîne…
C’est ce que…[10] m’a fait comprendre…
Alors je mourrai.
[1] Jizô : figure bouddhique protectrice des enfants et des voyageurs, souvent représentée au bord des chemins par de petites statues de pierre vêtues de rouge.
[2] Philipp Franz von Siebold, un médecin et naturaliste allemand ayant vécu au Japon au XIXᵉ siècle. L’établissement porte son nom.
[3] Restaurant familial (famiresu) : restaurant japonais généralement rattaché à une chaîne, proposant des plats variés à prix abordables. Certains sont ouverts 24 heures sur 24.
[4] Ten (天) : ciel.
[5] Ai (藍) : indigo.
[6] Hana (華) : fleur.
[7] Tsubame (燕) : hirondelle.
[8] Le samue est le vêtement de travail traditionnel des moines et des nonnes bouddhistes japonais, porté lors des tâches du samu.
[9] Les geta sont les chaussures traditionnelles du Japon.
[10] La phrase est volontairement interrompue dans le texte original, laissant indéterminé qui lui a fait comprendre cela.