LE CATALOGUE ÉLECTRIQUE - CHAPITRE 1

Entrée n°1

« Le rideau se lève sur le XXe siècle. »

En entendant ces mots, combien de gens vivant sous l’ère Meiji avaient réellement le sentiment qu’un nouveau siècle venait de commencer ?

La première année du XXe siècle correspondait à l’an 1901. Selon le calendrier japonais, c’était la trente-quatrième année de l’ère Meiji, une année qui n’avait rien de particulièrement remarquable pour le Japon. Plus de trente ans s’étaient écoulés depuis la restauration de Meiji. Le chignon des samouraïs et le port du sabre appartenaient désormais à l’histoire. Certes, la civilisation occidentale avait profondément pénétré le quotidien, mais pour des Japonais habitués depuis toujours à compter les années selon les ères impériales, l’expression « XXe siècle » avait encore quelque chose d’étrange et de nouveau.

Et c’était précisément cette nouveauté qui lui conférait un parfum d’Occident.

La société commerciale des frères Murai donna à ses cigarettes le nom de « XXe siècle ». D’autres marchands s’empressèrent de l’imiter et reprirent l’expression comme argument publicitaire. Devant les boutiques, sur les drapeaux comme sur les enseignes, les mots « XXe siècle » fleurissaient partout.

Pourtant, personne ne savait vraiment ce qu’ils signifiaient. Mais puisqu’on les entendait sans cesse dans la bouche des grands de ce monde et qu’ils revenaient à tout bout de champ dans les réclames, ce devait forcément être quelque chose de bien. Et profiter de tout ce qui était à la mode, n’était-ce pas là l’essence même de « l’esprit japonais » ?

« Frappe donc sur cette tête aux cheveux courts : tu y entendras le son de la civilisation et du progrès. »[1]

À l’image de cette chanson populaire, les gens ordinaires s’essayaient eux aussi à prononcer les mots « XXe siècle ». Et, comme par magie, il suffisait de les avoir à la bouche pour se sentir aussitôt membre d’une époque nouvelle.

« XXe siècle » était une expression nouvelle. Et les expressions nouvelles possèdent une certaine autorité. Face à quelqu’un qui s’accrochait à des idées anciennes, il suffisait de lancer : « Désormais, au XXe siècle… » pour lui coller de force l’étiquette de retardataire. Ces mots avaient presque la puissance d’une bannière de guerre, semblable à celles qui, lors de la guerre de Boshin[2], symbolisaient la supériorité écrasante d’un camp.

Brandissant bien haut cette bannière du XXe siècle, de jeunes gens défilaient fièrement en prêchant des idées nouvelles telles que le naturalisme[3] ou l’émancipation des femmes. Les représentants de l’ancienne génération les surnommaient avec ironie les « Hé, le XXe siècle ! »

Puis arriva le premier Nouvel An du XXe siècle.

À Zenshoku-ji, un petit temple d’Ôtsu, dans la province d’Ômi, l’agitation était la même que les années précédentes. Certains pilaient le riz pour préparer les mochi destinés en offrande à la divinité principale ; d’autres servaient du toso[4] aux fidèles venus présenter leurs vœux et leur proposaient les mets du Nouvel An.

Rien, absolument rien, ne donnait l’impression qu’un siècle nouveau venait de commencer. Le fils du bonze avait neuf ans cette année-là. Il s’appelait Sakamoto Kihachi. Après avoir terminé d’aider aux préparatifs, il se trouvait dans une pièce intérieure, les mains jointes devant l’autel familial, lorsque son grand frère Seiroku s’approcha de lui avec un sourire moqueur.

— Hé ! On est déjà au XXe siècle. Pourquoi tu prends encore ça autant au sérieux ?

— Je souhaite évidemment la bonne année à nos ancêtres, répondit Kihachi en se tournant vers lui.

Puis il ajouta :

— Ça fait un moment que je voulais te demander… C’est quoi, exactement, le XXe siècle ?

— Oh ? Ça t’intéresse ?

Malgré son épais kimono ouaté aux manches larges, Seiroku frissonna de froid avant de s’asseoir à côté de lui.

Il allait avoir dix-huit ans le mois suivant, mais son visage anguleux, éclairé par un sourire, conservait encore quelque chose d’enfantin.

— Cent ans forment un siècle. Contrairement aux ères japonaises, on compte à partir de l’année de naissance de Jésus-Christ. Mille neuf cents ans se sont écoulés depuis, donc cette année marque le début du XXe siècle.

— Mais puisqu’on compte déjà les années à l’occidentale, pourquoi utiliser un système aussi compliqué ?

— Qu’est-ce que j’en sais ? Peut-être que découper le temps en périodes aussi longues permet de mieux définir chaque époque. Si une période de cent ans connaît beaucoup de guerres, on peut l’appeler « le siècle des guerres ». Si l’industrie s’y développe énormément, « le siècle de l’industrie », ce genre de choses.

— Alors… quel genre de siècle sera le XXe ?

— Je vais te montrer quelque chose d’intéressant.

Seiroku sortit de son sac une coupure de journal et la tendit à Kihachi.

— Regarde. Cet article prédit ce que deviendra le XXe siècle.

La coupure portait le titre : « Les prédictions du XXe siècle »

On pouvait y lire :

« Le téléphone sans fil se développera et permettra de téléphoner de Tokyo à New York. »

« Des lignes ferroviaires équipées de chauffage et de climatisation entreront en service ; le trajet entre Tokyo et Kobe ne prendra plus que deux heures et demie. »

Et ainsi de suite.

Vingt-trois prédictions au total, presque toutes centrées sur les progrès technologiques.

— Ici, ils disent que « l’électricité remplacera le bois et le charbon comme nouvelle source d’énergie ». Ça veut dire quoi ?

— Eh bien, le téléphone, évidemment, mais aussi les trains, les machines qui régulent la température, les appareils photo… Tout cela fonctionnera grâce à l’électricité.

L’électricité.

Tout comme « XXe siècle », c’était encore quelque chose de très abstrait pour Kihachi.

Quand on parlait d’électricité, il pensait surtout à l’éclairage électrique. Mais pour les gens ordinaires, ce n’était pas encore quelque chose que l’on pouvait se permettre facilement. Chez Kihachi aussi, on s’éclairait toujours à la lampe à pétrole.

C’était justement pour cette raison que, quatre ans plus tôt, lorsqu’il était allé avec Seiroku assister à l’allumage de la toute première lampe électrique d’Ôtsu, il avait été stupéfait par cette lumière, bien plus éclatante que celle d’une lampe à pétrole ou d’une bougie.

Cette étrange clarté, qui ne produisait aucune fumée, semblait illuminer une époque nouvelle où résonnerait le grondement des machines.

— Je comprends… Alors, le XXe siècle sera le siècle de l’électricité.

À ces mots, Seiroku resta un instant figé, puis éclata de rire.

— Exactement ! Le XXe siècle sera le siècle de l’électricité !

Kihachi ne tenait plus en place. Il sortit d’un placard un petit carnet plié en accordéon, encore vierge.

— Moi aussi, je vais écrire mes prédictions pour le XXe siècle.

Ce type de carnet était normalement réservé à la copie des sutras ou à l’écriture de formules sacrées. Mais cette fois, il accueillit les caractères maladroits que Kihachi traçait au crayon.

Une fois qu’il eut terminé, Seiroku se pencha pour lire.

— « Première invention : le Vêtement de Nuit Éternelle »… Un vêtement équipé de lampes électriques. Grâce à lui, plus besoin de lampe à pétrole pour marcher la nuit.

— Continue, continue ! l’encouragea Seiroku.

Kihachi écrivit alors une deuxième idée.

— « Deuxième invention : l’Appareil qui Illumine les Esprits »… Grâce à l’électricité, on conserve dans une photographie l’âme de nos ancêtres et de notre famille. « Troisième invention : le Canon Électrique »… Il permet aux gens de se déplacer à la vitesse de l’éclair.

À cette lecture, Seiroku rit tellement qu’il en perdit le souffle.

— Si tu veux pas lire, lis pas ! protesta Kihachi avec irritation.

Il allait refermer le carnet pour le cacher, mais Seiroku le lui arracha des mains.

— Attends. Puisqu’on a commencé, laisse-moi au moins donner un nom à ton livre de prophéties.

Sans même attendre l’accord de Kihachi, Seiroku prépara rapidement de l’encre tout en marmonnant :

— « Si tu lis ces prédictions, c’est que tu t’intéresses à l’électricité »… Voilà, j’ai trouvé.

Puis il écrivit : Le Catalogue électrique

Tel fut le nom donné au livre de prédictions de Kihachi.

— À partir de maintenant, tu y écriras toutes tes prédictions sur l’électricité. Puisqu’on entre dans le XXe siècle, tu en feras vingt.

Deux années passèrent.

Nous étions désormais en l’an 36 de l’ère Meiji, soit 1903.

La chaleur du début de l’été était étouffante, et Kihachi se tenait accroupi dans un entrepôt.

La porte massive était fermée. L’intérieur empestait la moisissure et baignait dans un silence oppressant. Dans la pénombre, les poupées cérémonielles, les vieux meubles et les objets bouddhiques semblaient autant de monstres immobiles attendant leur heure pour lui bondir dessus.

Adossé au mur, Kihachi fermait les yeux de toutes ses forces, haletant.

Puis il entendit le verrou de la porte bouger. Il bondit sur ses pieds.

La porte s’ouvrit, et une lumière aveuglante l’obligea à se protéger les yeux.

— Hé ! On est déjà au XXe siècle. Qu’est-ce que tu fabriques enfermé là-dedans ?

À cette voix débordante d’assurance, Kihachi entrouvrit les paupières. Seiroku se tenait dans l’embrasure, campé devant lui comme un gardien Niô[5].

— Grand frère ? Qu’est-ce que tu fais ici ? Tu as fini ton travail à la boutique ?

— J’ai eu quelques jours de congé, alors je suis rentré. On t’a encore enfermé dans l’entrepôt ?

— …Ce matin, je me suis laissé distraire pendant l’entraînement. Père s’est mis en colère.

— Sérieusement, le vieux… Pour si peu, même le miséricordieux Amida[6] ne se fâcherait pas.

— Facile à dire pour quelqu’un qui ne croit ni à la Terre Pure ni au Bouddha.

— Moi, je ne crois que ce que je vois de mes propres yeux !

Seiroku éclata de rire.

Bien qu’il eût grandi dans un temple, il ne croyait absolument ni aux dieux ni aux bouddhas. Pour cette raison, il se disputait souvent avec leur père Kumagorô, le bonze de Zenshoku-ji, dont le nom religieux était Shaku Enki.

Après avoir terminé ses études à l’école de commerce d’Ôtsu, Seiroku était parti vivre à Kyoto, où il aidait leur oncle dans sa boutique d’objets bouddhiques.

Il ne revenait au temple qu’occasionnellement.

En réalité, plusieurs mois pouvaient s’écouler entre deux de leurs retrouvailles.

— Maintenant que j’y pense, c’est quand même rare de te voir rêvasser pendant tes exercices religieux.

— …Je me demandais à quoi pouvait bien ressembler la Terre Pure.

La divinité principale du Zenshoku-ji était Amida Nyorai. On disait que, quels que soient le lieu et l’instant, même plongé dans les ténèbres les plus profondes, chacun pouvait être sauvé par l’infinie lumière du Bouddha Amida. Le royaume créé par celui-ci portait le nom de Terre Pure de la Suprême Félicité.

On racontait qu’elle se trouvait à l’ouest, au-delà de dix mille milliards de terres de Bouddha. Là-bas, des fleurs merveilleuses s’épanouissaient partout et la musique résonnait sans fin ; des oiseaux semblables à des nymphes célestes chantaient, tandis que la lumière d’Amida enveloppait toute chose. Aucune souffrance n’y existait.

La grande salle abritant la divinité principale était couverte d’ornements dorés et resplendissants, précisément afin de reproduire l’apparence de cette Terre Pure. Pour Kihachi, aider Enki matin et soir dans cette salle faisait partie de ses « devoirs » quotidiens. Mais ce matin-là, en contemplant ce palais doré, il s’était soudain mis à penser à la Terre Pure et avait fini par se tromper dans la récitation des sutras.

Seiroku remarqua alors quelque chose que Kihachi serrait contre lui et le lui arracha d’un geste vif.

— Je me demandais ce que tu cachais de si précieux… Alors c’était le Catalogue électrique.

Il esquiva avec agilité Kihachi, qui tentait de récupérer son livre, puis le feuilleta en éclatant de rire.

— « Sixième invention : la Livraison électrique »… On accroche un objet à un fil électrique, et il est automatiquement livré à destination.

Mais lorsqu’il tourna la page suivante, son rire s’interrompit. Seiroku fronça les sourcils, visiblement déçu, puis lança le Catalogue électrique à Kihachi.

— C’est tout ? Tu n’en as même pas rempli la moitié.

— C’est pas ma faute si je ne comprends encore rien à l’électricité, bougonna Kihachi en faisant la moue.

— C’est comme la Terre Pure. Tant qu’on n’a pas vu quelque chose de ses propres yeux, on peut y penser autant qu’on veut, on ne capte rien.

— Parfait, alors.

L’expression de Seiroku s’éclaira soudain.

Dos à la lumière du soleil qui pénétrait depuis l’extérieur, il tendit la main.

— Je vais t’emmener à la Terre Pure tout de suite.

— …Où ça ?

— À la Terre Pure, évidemment. Si tu ne comprends pas, il suffit d’aller voir par toi-même.

— Tu comptes te suicider ?

— Idiot. Tu crois vraiment qu’on peut atteindre le monde de l’au-delà, à l’ouest ? Mais il y a un autre endroit, lui aussi à l’ouest, qu’on peut rejoindre en deux heures de train.

— La Terre Pure ne peut quand même pas être aussi près… Tu veux m’emmener voir une pièce de théâtre ou quoi… ?

Kihachi porta les mains à sa tête, puis se rappela soudain un détail important. Il releva les yeux avec sérieux.

— Tu as prévenu Père ?

— Pas du tout. On va sortir en douce. D’ailleurs, je ne lui ai même pas dit que j’étais revenu aujourd’hui.

— Non, non, impossible. On va forcément se faire gronder.

— On n’en mourra pas. Fais-moi confiance.

Kihachi hésitait encore, mais Seiroku lui lança :

— Allez, viens !

Puis il l’entraîna avec lui.

— Si tu restes enfermé dans cet entrepôt, ton avenir sera forcément plongé dans les ténèbres.

Une fois dehors, l’intensité du soleil les éblouit presque. Sans qu’il s’en soit rendu compte, les arbres du jardin s’étaient couverts d’un feuillage neuf et luxuriant. Partout, l’été commençait déjà à s’installer.

— Puisqu’on part en cachette, on ferait mieux d’aller au sanctuaire d’Ise, non ?

Assis sur une banquette dure du train, Kihachi se plaignait, tandis que Seiroku riait à côté de lui.

— Un nukemairi, alors ?

Autrefois, il était très populaire parmi les gens du peuple de se rendre en groupe au sanctuaire d’Ise l’année suivant le renouvellement rituel du sanctuaire. Comme certains apprentis et domestiques s’éclipsaient en secret de chez leurs maîtres pour y participer, on appelait également cela un « pèlerinage clandestin » (nukemairi). On disait que ceux qui en revenaient avaient reçu des dieux une bénédiction propice à la prospérité de leur commerce, si bien que leurs maîtres ne leur reprochaient généralement pas leur fugue.

— Si on faisait un pèlerinage clandestin, Père nous pardonnerait peut-être. Et puis l’endroit où tu m’emmènes, ça doit juste être une sorte de fête de temple comme au Nouvel An, non ? Rien de très extraordinaire.

— Alors où faudrait-il que je t’emmène pour que tu sois impressionné ?

Kihachi réfléchit un instant, puis se souvint d’une carte postale montrant les rues de France. L’Arc de Triomphe, blanc et majestueux. Le palais de Versailles, éclatant de dorures. Et la tour Eiffel dressée tout droit vers le ciel. Des paysages totalement différents du Japon, au point qu’on aurait cru voir un autre monde.

— J’en sais rien. Si tu m’emmenais en France, là, ce serait peut-être impressionnant.

Kihachi pensait avoir enfin coincé son frère, mais Seiroku ne se troubla pas le moins du monde. Au contraire, il prit une expression triomphante.

— Parfait.

Quelques heures plus tard, Kihachi était arrivé en France. Encore un peu hébété, il contemplait l’immense portail blanc qui se dressait devant lui, semblable à l’Arc de Triomphe de Paris.

Dans ses souvenirs, pourtant, ils étaient bien descendus du train à Umeda, à Osaka, puis avaient marché jusqu’à Tennôji.

À côté de lui, Seiroku déclara avec assurance :

— Alors ? Impressionnant, non ?

— Voici le site de la Cinquième Exposition industrielle nationale.

L’Exposition industrielle nationale était en quelque sorte « l’Exposition universelle du Japon ». Depuis le début de l’ère Meiji, elle en était alors à sa cinquième édition.

Depuis l’ouverture du pays, le Japon cherchait à se hisser au niveau des grandes puissances occidentales. Pour cela, il absorbait sans relâche leur culture et leurs technologies, accumulant peu à peu les forces nécessaires pour rejoindre le rang des nations de premier plan.

Mais comparé aux pays occidentaux, le Japon avait encore beaucoup de retard à combler.

L’un de ces domaines était l’organisation d’une Exposition universelle.

Les nations occidentales se réunissaient lors de ces expositions afin de présenter les technologies les plus récentes et de stimuler leur industrie. Mais pour le Japon, dont la technologie était encore immature, organiser un tel événement demeurait hors de portée.

C’est ainsi qu’était née une solution intermédiaire : une exposition nationale propre au Japon, l’Exposition industrielle nationale.

Au fil des éditions, celle-ci avait reçu des critiques de plus en plus favorables.

Et cette année-là, en l’an 36 de Meiji, soit 1903, la Cinquième Exposition industrielle nationale, annoncée comme la plus vaste jamais organisée, avait ouvert ses portes en grande pompe à Tennôji, Osaka.

Kihachi n’apprendrait tout cela que bien plus tard. Sur le moment, il avait simplement l’impression d’avoir été emporté par un kamikakushi[7], comme si les dieux l’avaient fait disparaître pour le transporter ailleurs.

Seiroku sortit les billets qu’il avait achetés à l’avance. Ils franchirent le portail et débouchèrent sur une grande avenue ornée de parterres de fleurs et de fontaines.

Une foule si dense qu’il était presque impossible d’avancer s’y pressait. De part et d’autre de l’allée s’alignaient des bâtiments blancs de style occidental aux décorations élaborées.

— On dirait que tous ces bâtiments sont des pavillons. Allons d’abord voir celui des machines.

À peine furent-ils entrés dans le pavillon mécanique qu’un vacarme infernal leur emplit les oreilles. L’odeur du fer et du pétrole prenait à la gorge. Devant eux, des machines noires et luisantes, alignées les unes à côté des autres, fabriquaient du savon ou des produits du tabac.

Toutes semblaient fonctionner à l’électricité. Des ventilateurs électriques atténuaient la chaleur du pavillon, et Kihachi, profitant de leur souffle, observait avec stupéfaction cette énergie capable de faire fonctionner tant de machines différentes.

Il ne tarda cependant pas à s’habituer à ce spectacle.

Mais dans le Pavillon des Merveilles, qui venait ensuite, il découvrit des choses encore plus stupéfiantes.

Tout ce qui y était exposé paraissait surnaturel.

Lors d’une démonstration de télégraphie sans fil, il prit peur en apprenant que des ondes invisibles pouvaient parcourir l’air.

Puis, devant une démonstration des rayons X, il fut si terrifié par cette lumière capable de traverser la chair humaine pour révéler les os qu’il en eut les jambes coupées.

— Ça suffit, ça fait trop peur. Rentrons.

Face aux protestations de Kihachi, Seiroku répondit :

— Allez, encore un dernier endroit.

Et il l’emmena dans un théâtre situé juste à côté.

Dans l’obscurité de la salle, les spectateurs s’agitaient avec excitation, comme si quelque chose d’extraordinaire était sur le point de se produire. Kihachi commençait à se sentir nerveux lorsque les lumières de la scène s’allumèrent.

Une femme occidentale vêtue d’une robe blanche apparut et se mit à danser au rythme de la musique.

La danseuse déployait sa robe blanche avec la légèreté d’un plumage. Des lumières multicolores se projetaient dessus et en modifiaient sans cesse la teinte.

Cette danse merveilleuse évoquait tantôt un papillon, tantôt une fleur en plein épanouissement. Avec ces jeux de lumière changeants, elle captiva Kihachi en un instant.

— C’était incroyable ! On peut la revoir ?

Même après la fin du spectacle, Kihachi n’en avait pas assez.

Pour une fois, Seiroku eut l’air embarrassé.

— Je n’ai pas assez d’argent pour ça.

Et il emporta presque Kihachi hors de la salle.

À présent, toute la peur du garçon s’était transformée en curiosité.

Dans le pavillon canadien, des conserves de fruits et des caisses pleines de friandises étaient empilées presque jusqu’au plafond.

Kihachi contempla cette tour de friandises avec une envie impossible à dissimuler. Seiroku eut un sourire gêné et lui acheta une boîte de biscuits ornée d’un ruban rouge. Kihachi en prit aussitôt un et le porta à sa bouche ; le biscuit craqua sous ses dents, puis une douceur presque excessive se répandit sur sa langue.

Le manège, formé de chevaux de bois disposés en cercle et tournant sans fin, était lui aussi très amusant. Seiroku et Kihachi montèrent chacun sur un cheval et rirent avec une innocence enfantine parmi les autres enfants et adultes.

Ils parcoururent ainsi toute l’exposition avant de terminer leur visite en montant jusqu’à la plateforme d’observation de la grande tour Ôbayashi.

De là-haut, on pouvait non seulement contempler l’ensemble du site baigné par le soleil couchant, mais aussi les rues d’Osaka hérissées de cheminées d’usines et même, au nord, les environs de Minoh.

— La vue est magnifique. Tu crois qu’on peut voir jusqu’à Kyoto ?

— Oui, c’est beau… mais la « boîte » qu’on a prise pour monter était vraiment terrifiante.

La grande tour Ôbayashi s’élevait à cinquante mètres. Pour rejoindre la plateforme, on pouvait emprunter ce que les Occidentaux appelaient un « ascenseur », et Kihachi avait été stupéfait par son côté pratique.

— Comme les machines qu’on a vues tout à l’heure, l’ascenseur fonctionne lui aussi à l’électricité.

— L’électricité, c’est incroyable… Elle peut même transporter des gens aussi haut.

— Mais la technologie japonaise est encore loin d’être au point. On reste en retard par rapport à l’Exposition universelle de Paris d’il y a trois ans.

Seiroku faisait référence à l’Exposition universelle de Paris de 1900, la trente-troisième année de Meiji. On y avait notamment présenté des trottoirs roulants capables de transporter les visiteurs, tandis qu’une grande roue de cent mètres de haut avait beaucoup fait parler d’elle.

— Ah… J’aimerais tellement aller à Paris, soupira Seiroku en regardant le paysage devant lui.

— Rien qu’une fois, j’aimerais monter au sommet de la tour Eiffel.

— Tu as toujours aimé les endroits élevés, grand frère.

Dans le ciel du crépuscule, la lune pâle apparaissait déjà dans un coin. Kihachi repensa alors au film qu’il avait vu pour la toute première fois de sa vie un peu plus tôt.

Le Voyage dans la Lune.

Inspiré d’un roman d’un écrivain français nommé Verne, il racontait l’histoire d’Occidentaux prenant place dans un gigantesque projectile avant d’être envoyés jusqu’à la Lune.

— Tu crois qu’il y avait des lapins en train de piler du mochi sur la Lune, dans le film ?

— Quoi ? Tu crois encore à cette histoire de lapins qui pilent du riz ?

— Toi, tu n’y crois sûrement pas du tout. Tu dis déjà que la Terre Pure n’existe pas.

— Combien de fois faut-il que je te le répète ? Moi, je ne crois que ce que je vois.

— …Même pour la Terre Pure ? Alors, si elle n’existe pas… où est-ce qu’on va après la mort ?

Seiroku posa une main sur la tête de Kihachi, qui avait soudain l’air inquiet.

— Aucune idée.

Puis il ajouta :

— Mais moi, après ma mort, j’ai l’intention d’aller sur la Lune. Tout là-haut, plus haut que n’importe quel endroit sur Terre. Comme ça, je pourrai vérifier de mes propres yeux s’il y a vraiment des lapins qui pilent du mochi.

Seiroku afficha de nouveau son sourire habituellement triomphant.

Mais, sans que Kihachi sache vraiment pourquoi, ce sourire lui parut cette fois plus grave que d’ordinaire.

Le soleil avait déjà beaucoup décliné, et le ciel s’était teinté d’un rouge sombre.

La nuit n’allait plus tarder.

Une fois redescendus de la tour, les deux frères prirent la direction de l’entrée principale pour rentrer chez eux.

La cloche annonçant la fermeture retentit. Des visiteurs sortaient des différents pavillons et se déversaient sur la grande avenue. Au milieu de cette agitation, dans un endroit qu’il ne connaissait pas, Kihachi sentit une inquiétude sourde grandir en lui. Il voulait rentrer au plus vite.

Seiroku, à côté, marchait pourtant avec le même calme qu’auparavant.

Comme s’il cherchait justement à rendre Kihachi encore plus nerveux, il s’arrêta soudain.

— Désolé. J’ai envie d’aller aux toilettes.

Kihachi allait répondre, puis se ravisa. Il ne voulait pas que son frère se moque encore de lui parce qu’il avait peur. Il se contenta donc d’acquiescer à contrecœur.

— Je reviens dans cinq minutes.

Sur ces mots, Seiroku s’éloigna.

Kihachi s’assit sur un banc près d’une fontaine et ouvrit la boîte qu’ils avaient achetée au pavillon canadien.

Le ruban rouge qui l’ornait avait disparu sans qu’il s’en rende compte, ce qui le déçut beaucoup. Mais dès qu’il goûta de nouveau aux biscuits sucrés, sa mauvaise humeur s’envola.

Il mâcha lentement ces précieuses friandises, une bouchée après l’autre.

Les cinq minutes passèrent très vite.

— Il doit y avoir du monde aux toilettes…

Il termina les biscuits.

Dix minutes passèrent. Puis quinze. Puis trente. Puis quarante.

Après avoir attendu aussi longtemps, Kihachi commença à trouver cela étrange. Il se leva du banc et regarda autour de lui.

Aucun visage familier dans la foule. Le soleil avait complètement disparu. Les bâtiments blancs prenaient peu à peu une teinte bleu sombre. Kihachi commença à frissonner. Il n’arrivait plus à se calmer.

— Grand frère !

Il avait enfin rassemblé son courage pour appeler, mais personne ne répondit.

La panique monta encore.

À l’idée qu’il se trouvait dans un endroit totalement inconnu, sans même savoir comment rentrer chez lui, ses dents se mirent à claquer et les larmes lui montèrent aux yeux.

Et si je ne pouvais plus jamais rentrer ? Je ne veux pas.

Si je peux simplement rentrer sain et sauf… même si Père me frappe, ce n’est pas grave.

La peur que quelque chose tapi dans l’obscurité puisse soudain lui sauter dessus l’envahit. Kihachi s’accroupit, les joues couvertes de larmes, et se mit à réciter désespérément :

— Namu Amida Butsu… Namu Amida Butsu[8]

Le Grand Dieu d’Ise, Amida…

Peu importait lequel. N’importe qui ferait l’affaire.

— Je vous en supplie… chassez ces ténèbres.

[1] Formule populaire de l’ère Meiji faisant référence au zangiri-atama, la coupe occidentale courte devenue un symbole de la modernisation du Japon et de la « civilisation et du progrès » (bunmei kaika).

[2] Guerre civile japonaise de 1868-1869 opposant les forces du shogunat Tokugawa aux partisans de l’empereur Meiji, et qui s’acheva par la victoire de ces derniers.

[3] Courant littéraire de la fin du XIXe siècle cherchant à représenter la réalité de manière objective, en insistant sur l’influence du milieu social et de l’hérédité.

[4] Un saké épicé et médicinal que l’on boit traditionnellement lors des célébrations du Nouvel An japonais pour chasser les mauvais esprits et souhaiter la bonne santé

[5] Gardiens bouddhiques à l’apparence féroce, souvent représentés par paire à l’entrée des temples japonais pour en protéger l’accès.

[6] Amida Nyorai, le bouddha Amitâbha, figure centrale du bouddhisme de la Terre Pure.

La Terre Pure est le paradis occidental d’Amida : selon cette tradition, ceux qui placent leur foi en lui peuvent y renaître après leur mort pour atteindre plus facilement l’Éveil.

[7] Disparition mystérieuse attribuée à l’intervention des dieux ou des esprits, souvent lorsqu’une personne semble s’être volatilisée sans explication.

[8] Formule sacrée du bouddhisme de la Terre Pure. Elle se traduit le plus souvent par « Je prends refuge dans le Bouddha Amida. »

 

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