MAKEINE T1 – INTERLUDE 1
Même affamée, elle restait une gentille fille, un ange
—————————————-
Traduction : Nekos
——————————————
Même affamée, elle restait une gentille fille, un ange
UN BIP MÉCANIQUE RETENTIT DU CUISEUR À RIZ posé sur un plan de travail faiblement éclairé. En pyjama, Yanami Anna jeta un œil dans le réfrigérateur sans chercher à étouffer son bâillement.
— Des œufs, et pas grand-chose d’autre.
Dans le bac à légumes, elle trouva des épinards komatsuna qui commençaient à se flétrir et un demi-paquet de jambon. Le congélateur ne lui offrit que des pâtes surgelées et de la glace. En fouillant un peu plus, elle réussit toutefois à déterrer un sachet entamé de légumes mélangés.
— Je peux peut-être faire quelque chose avec ça ?
Yanami Anna étala son butin : des œufs, du jambon, des légumes mélangés et des épinards jaunissants. Elle mordilla son bâtonnet glacé d’un air pensif. La cuisine était loin d’être son point fort, mais le manque d’enthousiasme d’un certain garçon difficile lui était resté en travers de la gorge.
— Puisqu’il veut jouer à ça…
Une idée lui vint.
Yanami ouvrit un placard à la volée. Derrière un assortiment de conserves de toutes provenances et de toutes époques, elle en tira une particulièrement poussiéreuse, tout au fond. L’étiquette annonçait :
« Imperial Hotel : Sauce blanche spéciale ».
Voilà qui ferait parfaitement l’affaire. C’était prestigieux. C’était spécial. De quoi faire perdre à cet abruti son air impassible, à coup sûr. Yanami contemplait fièrement son ingrédient secret lorsqu’elle remarqua la date de péremption, cachée au bord de l’étiquette.
On est en quelle année, déjà ? se demanda-t-elle. L’ère Reiwa a commencé en 2019, alors…
Pour Yanami, c’était suffisamment proche. Elle posa la boîte sur la table avec un bruit sourd. Si un type comme Napoléon avait pu fabriquer des conserves il y a cent ans (ou peut-être juste en manger, elle ne savait plus), on pouvait bien, de nos jours, en manger une dont la date était dépassée d’un an ou deux, non ?
Satisfaite de son raisonnement, Yanami mordit à pleines dents dans sa glace. Puis elle s’agenouilla sur le sol sombre de la cuisine, se prit la tête entre les mains et poussa un cri, bouche fermée, dans le silence solitaire.
Ainsi se poursuivit cette nuit d’été pour Yanami Anna, quinze ans, et ses dents hypersensibles.