MAKEINE T1 – CHAPITRE 1

L’amie d’enfance pro se fait recaler

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Traduction : Nekos
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— JE SUIS SI FIÈRE DE TOI, GRAND FRÈRE. JE SAIS, MON CHÉRI. JE SAIS tous les efforts que tu fais. Laisse-moi prendre soin de toi, d’accord ? Tu mérites qu’on te chouchoute.

Je reniflai. Quelle sainte, cette Kurumi-chan. Quelle petite sœur parfaite, à aimer son grand frère et à s’occuper de lui comme ça. Ces scènes où elle le couvrait de paroles réconfortantes pouvaient durer jusqu’à vingt pages, et non, on ne s’en lassait jamais. Je refermai le livre et admirai l’héroïne sur la couverture, me demandant quand viendrait mon tour d’aimer. Quand j’aurais, moi aussi, des cuisses sur lesquelles reposer ma tête fatiguée.

— Mais qu’est-ce qui te prend, Sousuke ?! Tu comptes vraiment rester là sans rien faire ?!

Un cri à la table voisine m’arracha à ma rêverie. Une petite dispute de couple. Avec ces gens-là, il y avait toujours quelque chose. C’était peut-être un truc d’extravertis. Quoi qu’il en soit, ils avaient besoin de Kashitani Kurumi pour les remettre dans le droit chemin. On ne la surnommait pas « le plus doux des anges » pour rien.

Ça ne me regardait pas. Je commençai à me lever pour aller chercher du soda au melon, histoire de profiter comme il se devait de l’illustration suivante, mais reposai bien vite mes fesses sur ma chaise. J’avais fait une grosse erreur. Très grosse.

Ce couple ? Ils portaient le même uniforme scolaire que moi. Et comme si ça ne suffisait pas, je les connaissais. On était dans la même classe.

Celle qui avait crié, c’était Yanami Anna, une de ces filles pleines d’entrain. Populaire. En face d’elle se trouvait Hakamada Sousuke. Populaire, lui aussi. Beau garçon. J’ignorais qu’ils sortaient ensemble, mais je ne tombais pas non plus des nues. Au lycée, ils étaient toujours collés l’un à l’autre.

Une question demeurait : pourquoi avaient-ils choisi de se disputer ici, dans ce restaurant familial où j’avais mes habitudes ? Je me replongeai dans mon livre tout en écoutant leur conversation d’une oreille.

— Si tu ne vas pas la retenir tout de suite, Karen-chan sera partie pour toujours. Tu t’en rends compte, au moins ? Tu sais à quelle distance se trouve la Grande-Bretagne ?

— On s’est dit au revoir, protesta le garçon.

— Et tu vas vraiment me dire que tu l’as prise au sérieux ?!

Eh ben, en voilà, des clichés. Où avais-je déjà entendu tout ça ? C’était quand même étrange de terminer mon histoire alors qu’une autre se déroulait juste à côté de moi.

« Karen », ça me disait quelque chose. Je me rappelais qu’une nouvelle élève était arrivée dans notre classe peu de temps auparavant. Himemiya Karen. Une vraie tornade. Les premiers mots sortis de sa bouche avaient été une accusation. Apparemment, Hakamada l’avait tripotée ou quelque chose dans ce genre, je ne savais pas trop.

Attends, elle repart déjà ? Aucun sens du rythme, je vous jure.

— Je n’aurais pas dû ? demanda Hakamada.

— Tu ne peux pas comprendre. Tu ne sais pas ce que ça fait d’être…

Yanami baissa la tête et se mordit la lèvre.

— Anna, je…

— Laisse tomber, dit-elle à voix basse.

Elle releva la tête, calme, et laissa tomber une clé de vélo sur la table.

— Vas-y. Elle t’attend.

— Tu es sûre ?

— Elle est patiente. Mais ne la fais pas trop attendre. Rends-la heureuse, elle le mérite.

— Merci, Anna. Cette fois, je ne gâcherai pas tout.

Yanami hocha la tête.

— Je le sais. Et n’oublie pas que tu pourras toujours venir pleurer sur mon épaule si elle finit par te plaquer.

— Je suis…

Un instant plus tard, il était parti. Sans même se retourner une dernière fois vers son amie. Yanami resta debout un moment avant de se laisser retomber sur sa chaise, comme vidée de toute énergie.

— Oui. Tu ferais mieux de ne pas finir cette phrase, marmonna-t-elle.

Et moi, j’étais là. Simplement assis. Un étranger dans une contrée exotique peuplée de drames et de vies sociales. Je décidai que le mieux à faire pour préserver sa dignité était de faire comme si je n’étais pas là. C’est donc exactement ce que je fis, en me cachant derrière le menu.

Jusqu’à ce que…

Non, sérieux. Elle n’allait quand même pas faire ça…

Yanami Anna, qui venait tout juste de se faire rejeter, tendit la main vers un verre. Celui du garçon qui venait de lui arracher le cœur.

Ne fais pas ça. Ne fais surtout pas ça. Non ! hurla mon âme en vain.

Elle prit tendrement le verre à deux mains, puis, tout doucement, glissa la paille entre ses lèvres. La limite était officiellement franchie.

Son regard erra de-ci, de-là, avant de croiser le mien.

Aïe. Oh oh. Ça craint. Et autres exclamations de consternation.

Une partie de moi pria pour qu’elle ne me reconnaisse pas. Cet espoir s’évanouit dès que je vis ses joues commencer à rougir. Et puis… du café. Du café qui jaillissait de sa bouche. Du café sur la table. Du café partout. Elle recracha sa boisson et s’étrangla avec ce qui n’était pas sorti.

Voilà, mes amis, pourquoi je préférais la 2D.

Il ne me restait plus qu’à persister. Je n’avais rien vu. Ça se voyait à mon talent pour siffloter et à l’intérêt passionné que je portais au menu. Malheureusement, mes talents ne servaient à rien avec les gens comme Yanami, qui vint droit sur moi et s’assit en face. Parce qu’il ne fallait surtout pas qu’on s’occupe chacun de nos affaires.

— Toi. Je te connais. Tu es Nukumizu-kun. On est dans la même classe, lança-t-elle d’un ton accusateur.

— O-oh, mais ce ne serait pas Yanami-san ? bredouillai-je. Quelle coïncidounette.

Je ne convainquais personne. Et surtout pas Yanami. Le rouge lui monta jusqu’aux oreilles. Elle me lança son regard le plus sérieux et le plus intimidant.

— Ç-ça a intérêt à rester entre nous !

— Bien sûr, euh, oui. De toute façon, je n’ai rien vu. Moi, rien du tout.

— Exactement ! Rien du tout !

Elle se leva d’un bond, évitant maladroitement mon regard.

Pour ma défense, j’étais arrivé le premier. Je n’étais pas responsable de ce à quoi j’avais pu assister par hasard.

Bref. C’était fait. Je chassai tout ça de mon esprit et me dirigeai vers les boissons en libre-service. Un bon soda au melon bien frais me remettrait les idées en place.

Pourtant, à mon retour, Yanami était toujours debout près de ma table. Le portefeuille ouvert, elle comptait maladroitement ses pièces. Oui, elle était clairement fauchée. J’allais me faufiler à côté d’elle, mais ma conscience me retint. Difficile de me tirer de cette situation avec tact alors qu’elle traînait pile à l’endroit où je devais aller.

Je faisais ça pour préserver mon temps libre, qu’elle était en train de me faire perdre. Rien de plus. Je comptai jusqu’à dix dans ma tête, puis l’interpellai.

— Tu, euh… Tu as besoin d’aide ?

— Hein ? croassa-t-elle, au bord des larmes.

Elle hocha lentement la tête.

Je pris son ticket. Mais qu’est-ce qu’elle avait bien pu manger pour en avoir pour autant ? Réponse : un tas de choses. Hakamada avait carrément commandé un menu steak. Quant à cette brave Yanami, elle avait essayé de se contenter d’une soupe et d’une salade, avant de renoncer et de commander un burger et un dessert. Un tel manque de prévoyance forçait l’admiration.

— Bon, je vais avancer l’argent pour aujourd’hui, dis-je. Tu me rembourseras lundi.

Voilà qui mettait fin à mon projet d’aller acheter des light novels ce soir-là. Un sacrifice, certes, mais bon. Même si l’envie ne m’en manquait pas, je ne pouvais pas laisser une camarade de classe dans le pétrin, surtout après ce qu’elle venait de vivre.

— Vraiment ? Tu es sûr ? Enfin, on se connaît à peine, dit-elle.

Tout ce qui peut te faire partir plus vite… eeet voilà qu’elle s’assoit.

— Euh… tu ne pars pas… ? demandai-je.

— Merci, Nukumizu-kun. C’est vraiment gentil. Je m’étais trompée sur ton compte.

Ah oui, vas-y, insulte-moi au passage.

Je commençais à regretter d’avoir cédé à la compassion.

— Tu ne pars toujours pas ?

Yanami joignit les mains et fixa un point au loin. Sans la moindre gêne.

— On est amis d’enfance, tu sais.

Oh, mais raconte donc.

Elle ne s’en priva pas.

— Quand on était petits, Sousuke m’a fabriqué une bague avec des trèfles et m’a demandé de l’épouser. Tu te rends compte ?

Ses yeux s’emplirent de larmes, qui ne tardèrent pas à déborder.

— O-oh là, hé ! bredouillai-je. Ça va ?

Tout se passait bien, à condition de faire abstraction des regards indiscrets et d’absolument tout le reste de la situation. Je m’enfuis de nouveau vers les boissons en libre-service, choisis un sachet de thé au hasard et le plongeai dans de l’eau pour elle.

— Tiens, essaie de…

Je revins lui tendre la tasse.

— …te ressaisir.

— Merci.

Elle en but une gorgée.

— Mmh, j’aime bien.

— Tant mieux. Je crois que c’est au cynorrhodon.

Je me rappelais l’étiquette, ou je ne sais quoi, que j’avais lue là-bas.

— C’est bon pour la peau.

Yanami baissa les yeux.

— De toute façon, je n’ai plus personne pour qui me faire belle.

C’était franchement pénible. Je me creusai la tête pour trouver n’importe quoi à dire qui nous permettrait de changer de sujet et de me débarrasser d’elle. Peine perdue.

— Une grande portion de frites ! annonça quelqu’un en uniforme qui venait d’arriver.

— Pardon ?

Je clignai des yeux. Tout à coup, il y avait des frites. Et elles étaient sur ma note.

— Excusez-moi, on n’a pas…

— Je tiens beaucoup à Karen-chan. Vraiment. C’est une amie très chère, poursuivit Yanami. C’est juste que, enfin… Elle vient à peine d’arriver, tu vois ? Et Sousuke et moi, on n’a pas passé plus de dix ans ensemble, peut-être ? Tout ça, ça ne compte plus ?

Elle se moucha dans une serviette, puis attaqua aussitôt les frites.

— Dis, c’est toi qui les as commandées ?

— C’est à moi qu’il a demandé de l’épouser. En quoi c’est juste ? Comment il peut mentir comme ça ?

À cet instant, je voyais d’autres choses qui n’étaient pas très justes. Bon, je m’étais mis dans cette situation tout seul. Je pouvais continuer à me plaindre ou prendre sur moi et assumer.

— Vous aviez quel âge quand il t’a fait cette promesse ? demandai-je en retenant de justesse un soupir.

— On n’était pas encore à l’école primaire, alors quatre ou cinq ans, peut-être ? répondit-elle.

Ouais, non. Aucune valeur juridique.

Une frite de plus.

— Tu crois que ça compte comme de l’infidélité ? Forcément, non ? Enfin, comment on peut quitter le navire comme ça dès qu’une nouvelle débarque avec une paire de gros nichons ?

Voilà un angle intéressant. Je n’aurais pas pris Hakamada pour un coureur de jupons. Himemiya Karen était belle, personne ne pouvait le nier, mais Yanami ne manquait pas de charme non plus. Malheureusement pour elle, elle n’était pas née avec ce petit quelque chose qu’avaient toutes les héroïnes qui donnaient leur nom aux animes et aux mangas. Sur ce point, je la plaignais sincèrement.

— Je ne savais pas que vous sortiez vraiment ensemble, dis-je.

— Hein ? A-ah, non. Enfin, on en avait l’air ?

Yanami rougit et eut un petit rire.

— Les gens disaient toujours qu’on était super mignons ensemble. Je ne peux pas t’en vouloir d’avoir cru ça.

Je clignai des yeux en la regardant.

— Donc vous ne sortez pas ensemble. En quoi est-ce que ce serait de l’infidélité, alors ?

Yanami grimaça.

— M-mais tu l’as dit toi-même ! C’était un peu comme si ! Plus ou moins ! On serait ensemble sans cette briseuse de ménage et ses grosses mamelles !

Elles avaient l’air d’être les meilleures amies du monde, ces deux-là.

— Et puis ! reprit-elle pour se rassurer. Qui sait ? Il changera peut-être d’avis à la dernière minute.

— Désolé de te le dire, mais la dernière minute est déjà passée.

Oui, j’étais un peu expert en la matière. J’avais lu mon lot de comédies romantiques, et pour elle, c’était bel et bien cuit. Je bus une gorgée de soda au melon. Avec recueillement.

— Tu veux savoir quelque chose ? demanda Yanami. Entre nous, Sousuke et moi, on a déjà pris un bain ensemble.

— Oui, oui. Quand vous aviez quatre ou cinq ans ?

Sousuke et sa nouvelle copine ne tarderaient pas à franchir cette étape.

— D’accord, mais nos familles sont proches ! On a pratiquement déjà leur bénédiction ! C’est quand même l’une des choses les plus importantes pour un ma… riage.

Les larmes revinrent de plus belle.

— J-je dois m’inquiéter ?

— Le mariage… gémit Yanami. J’avais déjà choisi une robe… Et cette fille qui a des seins à la place du cerveau m’a tout volé…

Aïe. Là, elle ne pouvait s’en prendre qu’à elle-même. Il ne faut jamais s’imaginer dans sa robe aussi longtemps à l’avance. Ni imaginer sa rivale la porter à sa place, d’ailleurs. Je me demandais quand repasserait le bus des recalés, parce que j’en avais assez de cette passagère.

— Je sais. Je sais, d’accord ? C’est ma faute, j’ai attendu trop longtemps sans rien faire. J’aurais dû avoir du courage, dit-elle.

— Tu, euh… Tu en veux encore ? Le thé à la menthe est plutôt bon, ici.

— Non… Ça a le goût du dentifrice.

Yanami fit la moue, puis sourit. Elle essuya ses larmes.

— Désolée. J’en fais un peu trop, hein ?

— T’inquiète, dis-je.

Personnellement, ce n’était pas pour ça que j’attendais des excuses.

— Ça ira. Tant que Sousuke est heureux, je peux me contenter d’être sa meilleure amie.

— O-oui. D’accord.

Avec Yanami, les émotions jouaient aux montagnes russes. Elle parlait, parlait, et je restais là à manger des frites. À l’écouter. À faire de mon mieux pour me montrer aussi patient que possible.

Il y avait un mot pour les héroïnes comme elle, dont les histoires d’amour finissaient par faire naufrage.

C’étaient les perdantes.

Yanami Anna était une héroïne perdante.

 

***

Trois jours passèrent. C’était lundi, et nous étions de retour au lycée. Je me redressai, fermai le robinet et m’essuyai la bouche. L’eau de la ville n’était jamais bien bonne, même si les avis divergeaient sur la question. Il faut dire que la plupart des gens ignoraient ce que je savais. Ils ne se doutaient pas que l’eau pouvait bel et bien avoir un goût différent d’un robinet à l’autre, y compris dans un même bâtiment. Moi, Nukumizu Kazuhiko, de la classe 1-C du lycée Tsuwabuki, je me considérais comme l’un des rares initiés.

— Voilà, ça, c’est de la bonne marmonnai-je.

Le quatrième cours de la journée allait commencer. Le lavabo du premier étage, devant la bibliothèque de la nouvelle annexe, était mon sanctuaire du moment. Tôt le matin, c’était là qu’il fallait aller pour trouver de l’eau du robinet de première qualité. Comme il était plus éloigné du réservoir sur le toit, la teneur en chlore y était minime, et mieux valait éviter d’avoir ce truc qui nageait dans l’estomac juste avant le déjeuner.

Une fois désaltéré, je repris le chemin de la classe en calculant mentalement l’allure idéale. Si j’arrivais trop tôt, il y aurait forcément des gens en pleine conversation à mon bureau, et je n’avais aucune envie de gérer ça. En flânant un peu, j’arriverais juste à temps.

Je repensai à la semaine précédente. À Yanami Anna. Les garçons avaient fait tout un foin à son sujet le jour de la rentrée. Elle était jolie, je le reconnaissais, mais j’avais compris dès le départ que nous vivions dans des mondes différents. Que chacun reste dans le sien me convenait parfaitement. Apparemment, toutefois, à en juger par les événements récents, cet accord n’était pas réciproque.

Honnêtement, je ne me rappelais pas la dernière fois où j’avais parlé aussi longtemps avec une fille. Par moments, elle s’était montrée charmante. À d’autres, complètement folle. Impossible de la cerner.

Mais tout ça appartenait au passé. Dès que j’aurais récupéré mon argent, ce serait terminé. Je retournerais dans mon monde, elle dans le sien, et en y repensant, je me dirais : « Eh oui, c’est bien arrivé. »

Je consultai ma montre en faisant coulisser la porte de la salle de classe. Trente secondes avant la sonnerie. Parfait.

Je claquai la langue. Pas parfait.

Il avait fallu que ce soit Yakishio Lemon qui s’assoie sur mon bureau, cette fille bronzée et insouciante du club d’athlétisme. Nous venions du même collège. Elle souriait tout le temps, parlait toujours avec quelqu’un. Elle attirait les gens comme un aimant. Et elle ne bougerait pas d’un pouce avant la sonnerie.

Je fis le grand tour de la salle, me faufilai près de mon bureau actuellement colonisé et fouillai ma poche pour en sortir le vieux ticket que je gardais précisément pour ce genre de situation. Le temps d’aller le jeter, la sonnerie retentit. Je revins sur mes pas, certain de ma victoire.

Personne ne bougea. Les envahisseurs étaient toujours là. Je jetai un coup d’œil au tableau.

« 4e cours : Histoire mondiale. 10 minutes de retard. Travail en autonomie. »

J’avais mal calculé mon coup. Aucun d’eux n’allait travailler. Ils venaient simplement de gagner dix minutes de pause supplémentaires. Je me dirigeai vers le panneau d’affichage en essuyant la sueur nerveuse sur mon front.

Oh, une compétition interlycées ? Eh ben, le club de tir à l’arc s’était qualifié pour le championnat national pour la troisième année consécutive. Ces informations me passionnaient au plus haut point.

Feignant un intérêt débordant, je parcourus le programme de cette compétition : cérémonie d’ouverture, le 22 juillet. Volley-ball féminin, du 22 au 25. Canoë, du 28 au 31.

— Il faut absolument qu’on déjeune ensemble !

Cette voix aiguë qui m’arracha à mon immersion, je l’aurais reconnue entre mille. C’était Himemiya Karen. Je jetai un regard furtif dans sa direction et, sans grande surprise, aperçus Hakamada et Yanami avec elle. Franchement, même d’ici, je sentais qu’elle avait tout d’une héroïne principale. Elle avait le physique, la présence, les… atouts.

Yanami affichait son plus beau sourire. Voilà qui était bien plus surprenant. Je m’étais attendu à… Enfin, je ne savais pas trop à quoi. Des mondes différents. Dans le sien, les relations qui se faisaient et se défaisaient étaient peut-être monnaie courante.

— Ça ira, répondit Yanami, toujours souriante. Je n’ai pas envie de tenir la chandelle.

— Ne dis pas ça, protesta la nouvelle. On est toujours amies, tu sais ?

— C’est vrai, renchérit Hakamada. Pas besoin de prendre des précautions avec nous. Je vois clair dans ton jeu.

Yanami lui donna un petit coup de coude maladroit.

— Tu peux parler. J’essaie de te rendre service, mon vieux.

— Anna… soupira Himemiya Karen.

— Oui ?

Avant que Yanami puisse ajouter quoi que ce soit, Himemiya la prit dans ses bras.

— A-allons, Karen-chan. Qu’est-ce qui te prend ?

— Merci. Tu es ma meilleure amie au monde, déclara celle qui avait des seins à la place du cerveau… (ce n’est pas moi qui le dis).

— Allez, tout le monde nous regarde.

Elle tapota l’épaule de sa chère amie.

Visiblement, je m’étais inquiété pour rien. Yanami semblait avoir plutôt bien tourné la page. À première vue. C’est alors que je remarquai ses jambes tremblantes et ses poings serrés à en blanchir les jointures derrière le dos de Himemiya.

Oh, oui, elle en avait fini. Mais dans un tout autre sens.

— Donc, pour le déjeuner, insista Himemiya. Et si on…

— E-excusez-moi.

Au moment où je commençais à voir de la vapeur sortir des oreilles de Yanami, j’intervins.

— Yanami-san ?

Les trois paires d’yeux se braquèrent sur moi. Voilà. C’était exactement de ça que je parlais, avec mes mondes différents. Oh, le péché que je venais de commettre. Quel scandale absolu qu’un figurant ose s’immiscer dans l’intrigue principale.

Par je ne sais quel miracle, je parvins à garder mon calme et à empêcher ma voix de dérailler.

— C’est toi qui es de service aujourd’hui, non ? Amanatsu-sensei a besoin de ton aide à la salle des photocopieuses.

— Ah.

Yanami s’échappa de sa prison.

— Oui, bien sûr. J’arrive tout de suite. Merci.

Elle se dirigea vers la porte, mais se retourna juste avant de quitter la salle.

— Tu sais quoi ? Un coup de main ne serait pas de refus.

 

***

Et me voilà à côté de Yanami-san, à marcher avec elle dans le couloir. Qu’est-ce que j’étais censé lui dire, au juste ? Je lui jetai un coup d’œil.

Yanami Anna. Elle était jolie, c’était certain. Des cheveux souples et pleins de volume. De grands yeux ronds. Des traits doux. Je comprenais pourquoi elle avait autant de succès auprès des garçons. Enfin, autant le dire franchement. Cette fille avait tout pour plaire.

Hakamada. Mon vieux. Cette fille était ta meilleure amie depuis plus de dix ans ? Qu’est-ce qui t’avait pris de laisser passer ta chance ? Bon, Himemiya Karen était peut-être plus jolie, avait des atouts plus imposants, plus de grâce…

— Qu’est-ce que tu regardes ?

Yanami se pencha vers moi et scruta mon visage.

— R-rie… Euh, rien, bredouillai-je en détournant les yeux.

Mieux valait garder ces pensées pour moi.

— Dis-moi…

Elle s’approcha et baissa la voix jusqu’au murmure. Je vous jure qu’elle savait ce qu’elle faisait.

— Ton petit numéro de tout à l’heure, c’était juste pour moi ?

— T-tu avais l’air d’avoir besoin d’un coup de main. Désolé si je me suis mêlé de ce qui ne me regardait pas.

— Mais non. Merci. J’étais vraiment à deux doigts de lui arracher les mamelles.

Elle dit ça sans même ciller.

— Au fait, on va où ? La prof ne m’a pas vraiment appelée, j’imagine.

— Il n’y a qu’une raison pour qu’Amanatsu-sensei nous fasse travailler en autonomie, dis-je. Elle a encore oublié ses photocopies. Autant l’aider avant que ça tourne à la catastrophe.

Amanatsu Konami était notre professeure principale et nous enseignait les sciences sociales. Elle manquait les cours à répétition. Pas volontairement, hein. Elle avait juste la mauvaise habitude de se tromper dans l’emploi du temps, d’oublier ses documents, de se tromper de salle, et elle devait aussi avoir du mal à se rappeler de respirer. En général, le travail en autonomie signifiait qu’elle avait oublié ses documents.

J’ouvris la porte de la salle des photocopieuses. Je ne fus absolument pas surpris d’y trouver Amanatsu-sensei, mais son état me surprit un peu plus.

— Euh, tout va bien ? demandai-je.

On aurait dit qu’une usine de papier avait explosé là-dedans. Des feuilles jonchaient le sol, la table et, bien sûr, recouvraient l’imprimante contre laquelle Amanatsu-sensei livrait bataille. C’était une créature minuscule qu’on aurait facilement prise pour une élève si elle avait porté un uniforme. Et « créature » était bien le mot.

— Ah, Yanami ! lança-t-elle. Tu devrais être en classe, tu saaaah !

Amanatsu-sensei glissa sur une feuille et s’étala face contre terre, envoyant voler encore plus de papier. Certains la trouvaient maladroite. Moi, je la trouvais dangereuse pour la sécurité publique.

— On s’est dit que vous auriez peut-être besoin d’aide, expliqua Yanami.

— Et comment ! Sois gentille et fais-moi assez de copies pour toute la classe, tu veux ?

Nous nous agenouillâmes et commençâmes à examiner le tapis de papier à nos pieds. Quelles feuilles étions-nous censés photocopier ? Dieu seul le savait. Le temps que nous retrouvions tous les trois les bons documents, les dix minutes de travail en autonomie étaient déjà écoulées.

— En plus, j’ai vraiment réussi mon cours d’aujourd’hui. Vous allez en prendre plein les yeux, déclara fièrement Amanatsu-sensei.

Il fallait lui reconnaître qu’elle se donnait beaucoup de mal pour préparer ses cours. Je jetai un œil à l’une des copies.

— Sensei, on n’a pas encore abordé ce sujet, dis-je. Je croyais qu’on faisait l’histoire de la Chine, aujourd’hui.

— Écoute, mon gars, je ne sais pas qui tu es, mais il doit te manquer quelques cases, s’emporta-t-elle. Les deuxièmes années étudient l’Empire byzantin en juillet, et tâche de t’en souvenir. Ce qui ne devrait pas être difficile quand tu auras découvert à quel point ils étaient moe[1].

— Madame, vous avez cours avec la 1-C.

Qui se trouvait être ma classe, pour la petite histoire.

— J’ai quoi ?!

Tout notre travail retomba une nouvelle fois au sol.

— Je peux rattraper le coup ! Il nous reste quarante minutes. C’est largement suffisant pour préparer un cours !

Peut-être pas pour le faire, songeai-je.

Amanatsu-sensei quitta la salle des photocopieuses en trombe, non sans s’être encore une fois étalée de tout son long. Un sacré numéro, cette pédagogue.

Le chaos retomba, nous laissant seuls au milieu de ses vestiges.

— On devrait peut-être commencer à ranger.

— Sans doute, répondit Yanami. Elle nous fera toujours le même numéro, hein ?

Nous nous mîmes au rangement, et le silence devint vite gênant. Qu’est-ce que les garçons racontaient aux filles, en général, quand ils se retrouvaient seuls avec elles dans une salle de photocopieuses ? Je n’en savais rien, mais je me souvins d’une chose importante.

Je me raclai la gorge.

— Au fait, euh, pour l’argent que je t’ai prêté vendredi…

— Ah oui, bien sûr ! Je n’ai pas mon portefeuille sur moi, là. Tu peux me retrouver à l’ancienne annexe à la pause déjeuner ? demanda Yanami. À l’escalier de secours, sur le côté.

— Hein ? Euh, oui, pourquoi pas. Tant que je récupère mon argent.

Elle n’avait sans doute pas envie que ses amis de la classe la surprennent avec un ringard comme moi. Ni le garçon qui ne voyait en elle qu’une amie, d’ailleurs.

Je ramassai les feuilles sans m’émouvoir le moins du monde de ce que cela impliquait, puis les tendis à Yanami. Elle en tapota la tranche contre la table pour aligner la pile.

— Tu as sûrement remarqué qu’ils sortent ensemble, maintenant, dit-elle à voix basse, avec un regard de poisson mort.

Elle continua de tapoter les feuilles contre la table.

— Un peu, oui, avouai-je. Au fait, je crois qu’elles sont bien alignées, là.

— Tu les as entendus m’inviter à déjeuner ? Je me demande ce qui leur prend.

Les feuilles se froissèrent sous ses doigts.

— Et s’ils le faisaient exprès ? Pour se donner en spectacle ?

Froissement.

— Hum… je ne le connais que par les travaux de groupe, mais il m’a l’air plutôt sympa. Je ne pense pas qu’il ferait ça, si ?

— Non, dit-elle. Non, tu as raison. Sousuke ne ferait pas ça.

— On est d’accord.

— C’est un ange. Il l’a toujours été. Tu devrais voir ses photos de bébé.

Yanami ferma les yeux, quittant apparemment la planète Terre.

— Ça se voit. On dirait qu’il est descendu tout droit du ciel. Oh, j’ai tellement envie de les poster sur internet et de voir les « J’aime » affluer !

Elle passa un bon moment à rire toute seule en se remémorant ses souvenirs. Mais après l’aube vient le crépuscule.

— Je comprends, maintenant.

Des flammes vacillaient dans ses yeux, sombres et de mauvais augure.

— Tout est de sa faute. C’est elle, le problème.

— Pardon ?

— Karen-chan essaie de me briser, de m’écraser, de m’étouffer, de me maintenir à terre pour que je ne touche pas à son mec, s’emporta-t-elle.

— Et si on appliquait le rasoir de Hanlon[2] à tout ça ?

— Et moi qui croyais qu’on était amies. Sousuke est juste sous son charme. Oui. C’est ça. Cette petite sorcière l’a séduit.

Je me rappelais une époque où Yanami qualifiait Himemiya d’« amie très chère ».

— Y a du mal dans ces airbags. Un mal sombre, pur et pervers. Dis-moi que tu es de mon côté, Nukumizu-kun.

Personnellement, je n’y voyais que des espoirs et des rêves, mais l’avouer m’aurait coûté la vie. Je jetai un regard vers la porte, priant tous les dieux pour que revienne ma seule chance de m’en sortir.

Quelques instants plus tard, la porte s’ouvrit miraculeusement à la volée.

— Ah, Dieu merci, vous…

— Viva Byzantium [3]! hurla Amanatsu-sensei.

D’emblée, ça sentait mauvais.

— De quoi vous parlez ?

— En fait, je n’avais que dalle pour les premières années, alors j’allais me planquer dans la salle des profs jusqu’à la fin du cours. Et puis…

Elle affichait un sourire on ne peut plus suffisant. Si c’était à des gens comme elle que revenait la relève, la société était fichue.

— Je me suis dit : pourquoi ne pas éclairer les petits jeunes ? Allez, on a du moe byzantin à prêcher !

— Madame, je vous rappelle qu’on est dans une école, pas dans une église, dis-je.

Enfin, c’était bien ce que j’avais demandé dans mes prières.

— Hé, je fais très bien mon travail avec les deuxièmes années.

— Et si, je ne sais pas, vous preniez un manuel pour faire cours à partir de ça ? proposai-je. Ça ne doit pas être si difficile. Je crois en vous.

— Eeeuh, mais je n’ai rien préparé, gémit Amanatsu-sensei.

— Improvisez.

Allez savoir comment, mes tentatives peu convaincantes pour lui remonter le moral portèrent leurs fruits. Amanatsu-sensei serra le poing.

— Oui. Oui ! Je suis prof ! Une prof sans manuel.

— On va vous trouver un manuel.

— Oh, c’est trop gentil. Tu es un brave garçon. Mais tu devrais vraiment retourner en classe. Ton professeur doit se demander où tu es passé.

— C’est vous, mon professeur, madame.

Ma réserve de réparties commençait à baisser dangereusement.

 

***

Cet après-midi-là, je me rendis à notre point de rendez-vous et m’assis sur les marches de l’escalier de secours extérieur. L’endroit m’était inconnu. Il était désert, à l’abri des regards indiscrets. Une oasis rien qu’à moi. À vrai dire, ma fascination pour l’eau du robinet commençait à s’émousser après quatre mois à m’en servir comme échappatoire depuis le début du semestre. Voilà qui ferait un bon refuge de secours.

Je m’apprêtais à sortir du pain pour patienter jusqu’à ce que Yanami daigne se montrer.

— Nukumizu-kun. Ah, tu es là.

Yanami descendit l’escalier à petits pas rapides. Je levai les yeux vers elle et me retrouvai avec une cuisse nue en plein champ de vision.

— D-désolé ! bredouillai-je. Je ne… Euh…

— Mon Dieu, sauvez-moi.

Elle se laissa tomber sur une marche.

— Karen-chan vient de nous inviter au karaoké après les cours.

Ah, le karaoké. L’art des extravertis. Pour qu’une fille comme elle sollicite mon aide, cet art devait être bien périlleux.

— Euh, eh bien, vas-y, dis-je.

Yanami se prit la tête entre les mains et poussa un son de chèvre à l’agonie.

— Pour les écouter chanter un fichu duo ?! Je préférerais carrément me jeter d’un pont. C’est ça que tu veux ?

— Écoute, je ne suis jamais allé au karaoké.

Qu’est-ce qu’elle voulait que j’y fasse, au juste ?

— Je ne sais pas trop comment ça se passe.

— Ah.

Elle fronça soudain les sourcils et baissa beaucoup la voix.

— Ah. Mince, euh… Désolée, j-je ne savais pas… Je suis vraiment désolée. Je ne sais même pas… Oublie ce que j’ai dit.

Après tout ça ? Sérieusement ? Mais pourquoi ? C’était nécessaire ? Est-ce que j’avais vraiment besoin de souffrir comme ça ?

— On peut laisser tomber, s’il te plaît ? Donc, pour l’argent…

— Ils n’arrêtent pas d’insister sur le fait que rien n’a changé, que ce n’est pas grand-chose, tout ça…

Eeet elle avait apporté son déjeuner. On allait vraiment parler de ça en mangeant ?

Je soupirai.

— Tu n’as qu’à les croire sur parole, j’imagine. Et sinon, l’argent ?

— Je ne l’ai appris officiellement que le soir où tu m’as avancé l’argent. Qu’ils sortaient ensemble, je veux dire.

Elle planta ses baguettes dans un morceau de taro. Encore. Et encore.

— Ça leur laissait laaargement le temps de faire des choses.

— Tu peux toujours faire des suppositions, mais s’ils étaient simplement occupés ?

— La sœur de Sousuke m’a envoyé un message. Elle n’arrivait pas à le joindre et voulait savoir s’il était avec moi. Et, bien sûr, il n’y était pas.

— Ah…

J’étais en danger. Je cherchai du soutien auprès de mon pain au curry.

— Je me demande ce qu’ils étaient si occupés à faire. Tu en penses quoi ?

Ce morceau de taro était mort de chez mort.

— L-leurs téléphones étaient peut-être à plat ? Ça arrive tout le temps.

— C’est vrai. Je devrais leur faire un peu plus confiance, hein ? Ha. Comme s’il m’en restait.

Qu’est-ce qui se passe, là, au juste ?

Yanami resta un moment la tête baissée avant de la relever enfin.

— Désolée. Je parle pour ne rien dire.

— Ç-ça va. Ça ne me dérange pas de t’écouter, je crois.

— Merci. Il n’y a vraiment qu’à toi que je peux en parler, Nukumizu-kun. Mes amis ne comprendraient pas, et je ne peux quand même pas déballer tout ça à de simples connaissances, tu vois ?

Ah. Donc je n’étais même pas au rang de simple connaissance. C’était noté.

— Mangeons avant que la sonnerie nous prenne de court, dis-je.

À croire qu’entre nous, il n’y avait guère que ses plaintes et la nourriture.

Yanami eut un sourire las.

— C’est vrai. C’est la pause déjeuner, après tout.

Nous mangeâmes en silence. J’engloutis mon pain au curry en un rien de temps, puis laissai mon regard se poser sur elle.

Quelle scène surréaliste. Moi, en train de déjeuner avec une fille. Les gens comme elle devaient avoir l’habitude des relations qui se faisaient et se défaisaient, des mises en couple et des ruptures. Yanami était jolie. Elle avait sûrement déjà éconduit son lot de prétendants. Cette fois, les rôles étaient simplement inversés, et il fallait qu’elle fasse avec. Se faire rejeter, ça faisait partie de la vie. Enfin, de la sienne.

— Tu…

Les mots sortirent tout seuls. Je n’avais aucune idée de ce que je cherchais à dire.

— Tu es… populaire. Auprès des garçons, je veux dire. Personnellement, je trouve que tu as, enfin, un peu plus de charme… Que Himemiya-san, je veux dire.

Yanami cligna des yeux et prit cette même expression que dans la salle de classe, celle que je détestais. On aurait dit que je l’avais mise sur la sellette devant le public d’une émission de télé.

— Je vais… prendre ça comme un compliment ? finit-elle par dire.

— Désolé. C’était bizarre. Oublie.

Voilà exactement pourquoi il vaut mieux faire profil bas, Kazuhiko.

À côté de moi, je l’entendis étouffer un petit rire. Elle eut un drôle de sourire. Je détournai les yeux.

— C’était gentil d’essayer. Je me faisais encore une fausse idée de toi, on dirait.

Elle porta à sa bouche un morceau de taro moins malmené. Quelle qu’ait été l’idée qu’elle se faisait de moi, quelque chose me disait qu’elle n’était pas flatteuse.

— Bref, dis-je, tu peux me rendre l’argent, maintenant ? Voilà le ticket.

— Bien sûr. Encore merci, au fait.

Elle se figea soudain.

— Attends.

— Quelque chose ne va pas ?

— C’est quoi, ce montant ? Je rêve ?

— Eh bien, tu as commandé ce pancake à la pastèque tout à la fin. Avec de la glace.

— D’accord.

Elle hocha la tête.

— Et après, tu as ajouté la salade d’udon au porc façon shabu-shabu.

— La salade, c’est peu calorique, précisa-t-elle.

Franchement, j’admirais la confiance surhumaine qu’elle accordait au mot « salade » pour donner un semblant de cohérence à toute cette salade de mots qui tenait lieu de nom de plat.

Après ce qui m’avait semblé une éternité, j’allais enfin récupérer mon argent. Du moins, j’en avais l’impression. Yanami regarda le ticket, puis ma main tendue, puis de nouveau le ticket. Elle hocha la tête pour elle-même.

— Alors, c’est juste une idée, mais tu penses quoi du troc ?

— Du troc ? répétai-je.

Ma curiosité était piquée. Yanami rougit, s’agita sur place et se mit à titiller un morceau de viande dans son bento avec ses baguettes.

— J-je pourrais… Pas que je sois particulièrement douée ou quoi, mais, enfin, je suis un peu à court d’argent, alooors… Et Sousuke aimait toujours quand je lui faisais ça.

— D’accord… ?

Où voulait-elle en venir ? Je suivis ses baguettes des yeux jusqu’au morceau de poulet tendre et juteux qu’elle malmenait sans pitié. De la chair tendre et juteuse. Une Yanami rougissante…

Attends, pensai-je. Attends, non, c’est pas possible ! Elle sous-entend ce que je crois qu’elle sous-entend ?!

Je secouai la tête à la vitesse du son.

— M-m-mais de quoi tu parles ?! On est en plein jour ! Et au lycée !

— Je sais que je ne suis pas une grande cuisinière, mais je devrais pouvoir préparer un bento de plus, poursuivit Yanami.

— Un quoi ? Un bento ?

— Euh, oui ?

Elle pencha la tête sur le côté, sans se douter de rien.

— Tu avais compris quoi ?

— Rien ! Compris ! Un bento pour le déjeuner !

J’extirpai tant bien que mal mon esprit de ses pensées mal placées, puis vérifiai de nouveau le ticket.

— Par contre, je ne sais pas si un seul suffira à couvrir tout ça.

J’étais plutôt fier du petit pécule que j’avais amassé à force de me serrer la ceinture.

— Oui, alors tu n’auras qu’à fixer un prix pour ce que je te prépare, et je continuerai jusqu’à ce que toute la note soit remboursée.

Un déjeuner préparé par une fille, ça avait de la valeur. Peut-être même une valeur inestimable pour quelqu’un comme moi. C’était peut-être ma seule chance de profiter d’un tel luxe. Et les économies sur mes repas finiraient aussi par s’accumuler.

D’un autre côté… Mon Dieu. Est-ce que j’avais vraiment envie de continuer à me cacher des autres, juste pour jouer les experts en estimation de bentos ?

— On devrait peut-être…

— Je reviens demain. Au même endroit, me coupa Yanami. N’oublie pas !

Elle afficha un sourire jusqu’aux oreilles et enfourna encore du poulet. Je n’eus pas le cœur de lui gâcher sa bonne humeur.

— Ça marche.

 

***

La première sonnerie retentit, annonçant la fin de la pause déjeuner. Je m’affaissai sur ma chaise, submergé par une vague de fatigue. Comment une simple transaction financière avait-elle pu prendre de telles proportions ? Et je n’avais toujours pas mon argent. Apparemment, on allait faire du « troc ». Au lieu d’espèces sonnantes et trébuchantes, je serais payé en petits plats préparés par Yanami.

Des petits plats faits maison. Juste pour moi. Ça me paraissait encore irréel. Je devais rêver.

Une chose était sûre : on était à la mi-juillet, et je comptais faire profil bas jusqu’à la fin du mois. Personne ne remarquerait ma présence d’ici la fin du semestre. Je visualisai cette résolution, me libérant ainsi de toute interaction sociale pour le reste de la journée. Cette technique ne m’avait encore jamais fait défaut.

— E-ex… Excuse-moi. N-Nukumizu-kun ?

La technique m’avait fait défaut.

Une fille se tenait près de mon bureau et déployait des efforts extraordinairement courageux pour articuler quelques mots.

— J-je suis… en seconde. C-club de littérature !

Elle s’emmêla la langue au point de s’étrangler et se mit à tousser. Je ne savais pas ce qu’elle cherchait, mais je doutais qu’elle le trouve auprès de moi.

— Qui ? De quel club ?

— K-Komari ! lâcha-t-elle. Du club de littérature ! Komari Chika !

Komari s’agrippa au bas de sa chemise d’été longue et ample. Elle me fixait, les yeux pleins de larmes.

— J-je dois… te parler.

— De quoi ? Quel rapport entre moi et ton club ?

— T-t-tu en fais partie !

— Pardon ?

— Quoi ?

Silence.

Je fouillai dans ma mémoire et remontai quelques mois en arrière, juste après la cérémonie d’entrée. Je me rappelais avoir visité le club de littérature et inscrit mon nom sur… quelque chose. À la réflexion, ça devait être un formulaire d’inscription.

— Maintenant que tu le dis, c’est possible, dis-je.

Komari Chika poussa un petit soupir, puis se mit à pianoter frénétiquement sur son téléphone. Une fois son message terminé, elle tourna l’écran vers moi.

« Le Conseil des élèves nous a adressé un avertissement au sujet des membres inactifs. On n’est déjà pas nombreux. »

Pas besoin de mener une grande enquête pour deviner qui était le membre inactif.

Elle tapa encore.

« Viens après les cours, s’il te plaît. »

— O-oui. Je viendrai, dis-je.

Tout me revenait. À part le président, le club de littérature ne comptait que des filles. Je m’y étais senti trop mal à l’aise pour continuer à y aller, alors j’avais arrêté. Si la représentante qu’ils avaient envoyée me récupérer donnait une idée de l’ambiance du club, j’avais le sentiment d’avoir fait le bon choix.

 

***

Je me tenais tout au fond de l’annexe ouest, à réfléchir à mes choix de vie et à les regretter amèrement. Tout ce que je voulais, c’était rentrer chez moi.

— Ça doit être ici.

Même si je sentais que c’était une mauvaise idée, je m’avançai vers la porte de la salle du club. Ce n’était pas ma façon préférée de passer l’après-midi, mais ils manquaient de membres. Au fond, je compatissais avec mes compagnons d’infortune. Je ne pouvais pas me résoudre à faire demi-tour, alors je pris une inspiration et tendis la main vers la poignée.

— Ah. C’est fermé à clé.

Il était temps de rentrer. J’avais essayé, et ça me suffisait.

Je fis volte-face et me retrouvai avec un écran de téléphone sous le nez.

« J’ai la clé. Pousse-toi. »

Komari Chika se faufila à côté de moi et déverrouilla la porte. Ça aurait été tellement plus simple si elle avait parlé.

Je la suivis à l’intérieur. Komari fila droit vers une chaise, prit un livre, et ce fut tout. D’habitude, les personnages désagréables étaient censés avoir un côté tendre. Histoire qu’on puisse s’y attacher, vous voyez. Celle-là avait clairement un défaut de fabrication.

Je jetai mon dévolu sur une chaise pliante de l’autre côté de la pièce et m’y installai pour examiner les lieux. Une bibliothèque occupait tout un mur, du sol au plafond, avec des livres entassés partout où il restait de la place. Je n’avais pas pris le temps de tout regarder lors de ma visite, quelque temps auparavant, mais cette fois, je remarquai les dos d’un bleu vif qui se détachaient parmi les vieux volumes reliés.

Intéressant. Ils avaient des light novels.

— Komari-san, est-ce qu’on a le droit de…

— Beuh ?! Hein ?! Quoi ?!

Elle chercha fébrilement son téléphone. Maintenant, je m’en voulais.

— Laisse tomber. Continue ta lecture.

Je parcourus les étagères du regard pour échapper à cette gêne étouffante, et à l’ennui, puis choisis un livre de Dazai[4]. Je connaissais un peu : j’avais lu certaines de ses œuvres les plus célèbres. C’était un bel homme, ce Dazai. Étonnamment populaire auprès des femmes. L’image d’une rivière au courant impétueux me vint à l’esprit, et je ne la chassai pas tout de suite.

J’ouvris le livre au hasard et fus surpris d’y découvrir une illustration d’allure moderne. Quelle scène pouvait-elle bien représenter ? Un chapitre intitulé… « Un châtiment des plus doux ».

Qui que soit ce Takuya, il avait apparemment une « canne à sucre déchaînée », et elle faisait des choses étranges à « l’œil qui cligne » de Haruta.

Attends un peu, ça ne ressemble pas à du Dazai.

Alors que je retirais la jaquette, le livre m’échappa des mains. Komari le serrait contre sa poitrine, me fixant comme si elle avait vu un fantôme.

— I-i-i-interdit aux garçons ! bredouilla-t-elle.

— Pourquoi ? C’est juste du Dazai Osamu.

— Pas pour les garçons ! répéta Komari.

Je ne comprenais absolument rien.

— Je vois que la glace est brisée, lança une troisième voix.

Une fille aux longs cheveux noirs attachés en deux couettes entra. Elle avait une allure mature, accentuée par ses lunettes. Komari bondit derrière elle et me lança un regard mauvais.

— Ou peut-être pas.

La fille à lunettes tapota doucement la tête de Komari et me sourit.

— Tu dois être Nukumizu-kun. Contente de te revoir.

Son sourire était contagieux. Je lui souris à mon tour, soulagé de rencontrer enfin quelqu’un de sain d’esprit.

— Ah, bonjour, dis-je. Désolé d’avoir un peu disparu sans donner de nouvelles.

— Je suis surtout contente que tu sois revenu nous voir. Tu te souviens de moi ? Je suis la vice-présidente, Tsukinoki Koto. En terminale.

— Oui, je me souviens.

Pas du tout.

Tsukinoki-senpai regarda le livre que tenait Komari et hocha la tête pour elle-même.

— On dirait que quelqu’un a oublié de te préciser que toutes les œuvres de Dazai et de Mishima[5] sont interdites aux garçons du club, expliqua-t-elle.

— Mishima Yukio et Dazai Osamu ? Tous les deux ? demandai-je.

Les verres des lunettes de Tsukinoki-senpai lancèrent un éclat lourd de sens. Je ne savais pas lequel, mais mon instinct me disait de fuir.

Deux mains se posèrent sur mes épaules et m’immobilisèrent.

— Erreur, mon garçon, dit Senpai. Dazai d’abord. Ensuite, Mishima. Dazai Osamu X[6] Mishima Yukio. Pas l’inverse. Ici, on n’échange pas les rôles, c’est clair ?

Son regard laissait entendre qu’il n’existait qu’une seule réponse à cette question. Je hochai la tête, craignant pour ma vie.

— Ravie qu’on se soit compris. Maintenant, assieds-toi, je vais nous préparer du thé.

J’avais parlé trop vite. Les gens sains d’esprit se faisaient décidément rares ici.

Je détournai les yeux et contemplai distraitement la fermeture éclair de mon sac posé à côté de moi. Là, au moins, personne ne pouvait me faire de mal.

Komari me tapota l’épaule pour attirer mon attention. Elle me tendit son téléphone.

« Je suis de ton côté. C’est Mishima d’abord. Mishima, puis Dazai. »

Ce débat n’était malheureusement pas pour moi.

— Quel genre de livres t’intéresse, Nukumizu-kun ? demanda la vice-présidente en posant le thé.

— Euh, surtout des light novels, en ce moment, répondis-je.

— Des light novels, hein ? On en a plein. N’hésite pas à en emprunter.

Voilà une bonne nouvelle. À cause d’une certaine personne, mon programme d’achats avait été chamboulé.

— Et sinon, qui sont les autres membres ? demandai-je.

— Il y a le président, même s’il n’est pas là pour le moment, répondit Tsukinoki-senpai. C’est l’élève de terminale qui t’a fait visiter le club.

Cette description me disait quelque chose. Quelque chose de grand, sympathique et beau garçon, si je me souvenais bien.

Senpai but une gorgée de thé. Attends, c’était tout ?

— Rien de tel qu’un bon thé chaud pour narguer la chaleur, soupira-t-elle.

— Il… Il y a d’autres membres ?

— Non.

Elle posa sa tasse sur la table avec un sourire suffisant, allez savoir pourquoi.

[1] « moe » (萌え) est un terme d’origine otaku qui décrit une affection intense ou une admiration attendrie envers un personnage (souvent mignon, innocent ou attendrissant).

[2] Principe selon lequel il ne faut pas attribuer à la malveillance ce qui peut s’expliquer par la simple bêtise.

[3] Nom latin de Byzance (empire byzantin.)

[4] Osamu Dazai (1909-1948) est connu pour son style ironique et pessimiste avec une obsession certaine du suicide et un sens aigu de la fantaisie.

[5] Yukio Mishima (1925-1970) est célèbre pour sa fusion des styles littéraires japonais traditionnels et occidentaux modernes.

[6] Dans le jargon des fans de Boys’ Love (romances entre garçons), le symbole ex, ou X, indique une relation imaginaire : le premier nom (Dazai) tient le rôle dominant (seme), le second (Mishima) le rôle soumis (uke). La vice-présidente défend ici, avec un sérieux comique, sa « lecture officielle » de ce couple fictif.

— Le Conseil des élèves nous met la pression à ce sujet, ces derniers temps. On aura besoin que tu viennes un peu plus souvent, au moins jusqu’à ce qu’ils nous lâchent un peu. Tu pourras te servir du thé, bien sûr.

Je jetai un regard aux étagères pleines de light novels. Je pouvais m’en accommoder.

— Si tu le dis, soupirai-je.

Tsukinoki-senpai sourit, puis se leva d’un bond.

— Je dois y aller. Komari-chan, occupe-toi bien de notre invité, d’accord ?

Komari fit une vilaine grimace derrière son livre.

— Cet idiot de Shintarou a oublié qu’il était de service aujourd’hui, alors je dois aller lui sauver la mise.

Elle avait un petit ami, hein ? Ah, ces lycéens et leurs hormones. Comme on disait toujours : au collège, l’amour était une option. Au lycée, c’était pratiquement un prérequis. Qui disait ça, au juste ? Quelqu’un avait bien dû le dire. En tout cas, moi, il me manquait cette unité de valeur.

— Et je le répète…

Tsukinoki-senpai s’arrêta juste devant la porte et se retourna.

— Pas de Dazai ni de Mishima. Je ne le dirai jamais assez.

Elle nous fit un signe de la main et partit. À peine quelques secondes plus tard, un écran de téléphone se retrouva de nouveau sous mon nez.

« Mishima, PUIS Dazai ! N’oublie pas ! »

Il t’en manque aussi, des unités de valeur, hein ?

— Compris, dis-je. Tu veux bien m’expliquer ce qu’on fait dans ce club ?

— E-euh…

Komari ne fit aucun effort pour cacher son déplaisir.

— À qui d’autre je pourrais demander ? La vice-présidente est partie retrouver son copain.

— C-c-ce n’est pas son copain ! s’écria-t-elle. Sh-Shintarou, c’est le président du club. Tamaki Shintarou ! Ce sont juste des amis d’enfance !

Elle se mit à taper frénétiquement sur son téléphone, mais s’interrompit en plein milieu.

— M-ma batterie !

Komari se mit à fouiller dans le sac le plus proche, qui se trouvait être le mien. J’allais faire une remarque quand on frappa à la porte.

Un malheur n’arrive jamais seul.

— C’est Shikiya, dit lentement une voix. Du Conseil des élèves… Je peux entrer ?

— Euh, ce n’est pas…

Je me tus dès qu’elle entra.

Elle me fit l’effet d’une grenade assourdissante. Ses cheveux châtain clair ondulés étaient ornés de petits accessoires en forme de fleurs. Elle portait un chouchou au poignet, et ses ongles, aux mains comme aux pieds, étaient décorés de façon voyante. Son uniforme débraillé et sa jupe courte flottaient sur elle. Au premier coup d’œil, on aurait pu croire qu’elle était peu maquillée, mais ses cils se remarquaient vraiment. Des lentilles blanches apportaient une touche cauchemardesque à l’ensemble.

C’était une gyaru. Une vraie, une authentique accro de la mode en chair et en os. Un être à des années-lumière de mon monde.

Shikiya balaya la pièce du regard, puis marcha droit vers moi. Je déglutis. Quoi qu’elle me veuille, ça ne pouvait rien présager de bon. De toutes les personnes possibles, il avait fallu que je me retrouve face à une gyaru. Le cœur battant, j’attendis la volée d’insultes qui ne manquerait pas de suivre.

— Nukumizu-kun… souffla-t-elle. Membre du club ?

— O-oui ? C’est moi, répondis-je avec la même lenteur.

Cette fille me déconcertait. Ce n’était pas du tout l’attitude à laquelle je m’attendais. Pas que je m’en plaigne.

— Je suis désolée… Mes fonctions m’obligent à être minutieuse, dit-elle, toujours aussi lentement. Dis-moi… Quelles activités pratique le club de littérature ?

Shikiya-san s’appuya contre un mur tout proche, comme si elle était à bout de souffle. J’hésitais entre l’inquiétude et la perplexité.

— Je, euh, je ne sais pas trop.

— Ah non ? Tu n’es pas… membre du club ?

Ses yeux pâles me transpercèrent.

Oups. J’avais presque oublié que c’était un peu à cause de moi que le club de littérature était surveillé de si près.

Je me tournai vers Komari dans l’espoir qu’elle me tire de là. Malheureusement, elle était trop occupée à se terrer dans un coin, agrippée à son pauvre téléphone éteint, et tremblait comme une feuille.

Très rassurant.

— Eh bien, c’est le club de littérature, alors, euh, on lit des livres, dis-je.

— Vous ne faites que lire ?

Shikiya-san pencha la tête en me regardant d’un air accusateur. Mais qu’est-ce qu’on pouvait bien faire d’autre dans ces clubs ?

— Donc… aucune activité.

Elle se rapprocha en chancelant, d’un pas délibéré mais incertain. Pourquoi cette journée tournait-elle au film d’horreur ? Le style zombie était à la mode, ou quoi ?

— On écrit aussi ! lâchai-je. Des histoires, ce genre de choses !

— Vous écrivez ? répéta-t-elle. Donc vous ne faites pas que lire.

Shikiya-san leva les yeux au plafond, sortit un carnet et y griffonna quelque chose sans même regarder.

— C’est noté… Merci.

Elle referma sèchement le carnet, pivota et repartit aussi vite qu’elle était arrivée.

J’avais l’impression d’avoir échappé de peu à la mort. Komari n’avait peut-être pas eu autant de chance. Elle tapotait distraitement l’écran noir de son téléphone éteint et, franchement, je la comprenais. Ces conneries m’avaient coûté plusieurs jours d’espérance de vie.

Je m’agenouillai près de mon sac, dont le contenu s’était répandu par terre dans le chaos, et pris mon chargeur. Je le tendis à Komari.

— I-il me le faut !

Elle me l’arracha des mains et, après quelques tentatives infructueuses, le brancha à la prise, les mains tremblantes.

C’est alors que je compris. J’étais plutôt normal comme garçon, en fin de compte.

 

***

Je rayai une entrée de mon planning. Ce soir-là, penché sur mon bureau, je reprenais tous mes projets de fond en comble. Une démone nommée Yanami avait mis des bâtons dans les roues de mon programme d’achats de light novels.

Je me renversai sur ma chaise, jetai un coup d’œil à ma collection et fis quelques calculs de tête. Mes dépenses alimentaires allaient diminuer. Je pourrais donc consacrer ces économies à de nouvelles séries, à condition de ralentir un peu mes achats pour celles que je suivais déjà.

— Pour l’instant, je vais commencer par « Tu aimes ta grande sœur et ses techniques de combat rapproché » ? L’anime était plutôt bien, marmonnai-je.

C’était peut-être un signe qu’il fallait enfin me mettre à « Ma toute petite senpai ». Je lui réservais déjà de la place sur mes étagères, ainsi qu’au manga.

Alors que je commençais à écrire, une petite main vint se poser sur la mienne.

— Il faut garder « La Demoiselle des ténèbres est une maîtresse innocente ». C’est dans le tome cinq que mon personnage préféré bascule du côté du mal.

— Qu’est-ce que tu fais dans ma chambre, Kaju ?

— Je suis un peu partout. C’est toi qui ne me remarques pas.

Cette drôle de créature était ma petite sœur, Kaju. Elle avait deux ans de moins que moi et était plutôt mignonne, en toute objectivité. Ce n’était même pas mon regard de grand frère qui parlait. Aux dernières nouvelles, elle avait aussi rejoint le Conseil des élèves. Notre ressemblance familiale s’amenuisait d’année en année.

— Mais « Ma toute petite senpai » me tente vraiment, dis-je.

— Il est bien, mais un peu trop coquin à mon goût, répondit Kaju. Je ne suis pas d’accord pour que tu lises ce genre de choses, grand frère.

— Comment tu sais ça, d’ailleurs ?

— Quelqu’un me l’a prêté. Trop coquin.

Eh, pourquoi je n’avais pas pu y jeter un œil, moi ? protestai-je intérieurement.

Kaju me fourra des biscuits dans la bouche avant que je puisse exprimer mes objections. Pas mauvais. Ensuite, elle m’enfonça une paille entre les lèvres. Du thé glacé. Je me sentais un peu traité comme un bébé.

— Je sais boire tout seul, dis-je.

Kaju s’approcha au point d’envahir mon espace personnel.

— Tu t’es fait des amis au lycée ?

— Euh, non ?

— C’est bien ce que je craignais, soupira-t-elle d’un air grave. Tu m’inquiètes, grand frère. Tu es au lycée, maintenant. Tu n’as plus le droit de ne pas avoir d’amis.

J’étais officiellement hors-la-loi.

— À combien de personnes tu as parlé aujourd’hui, au juste ? Sans compter les professeurs.

Bonne question. Il y avait Yanami, Komari, Tsukinoki-senpai, Shikiya-san du Conseil des élèves…

— À quatre personnes, à peu près, répondis-je.

— Quatre ?

Les yeux de Kaju s’arrondirent comme des soucoupes. J’étais plutôt fier de ce chiffre. Elle ne pourrait pas gâcher ma satisfaction.

— Grand frère, il n’y a aucune honte à ne pas avoir d’amis.

— Tu viens de dire que je n’avais pas le droit.

— Ce n’est pas ça qui me blesse. Ce qui me blesse, c’est que tu me mentes. À moi, ta propre sœur.

— Je… ne mentais pas.

Elle avait gâché ma satisfaction.

— Mais ce qui me blesse encore plus, c’est de savoir que je t’ai poussé à en arriver là.

Les yeux pleins de larmes, Kaju me fourra encore des biscuits dans la bouche.

— Kaju, s’il te plaît, marmonnai-je à travers les miettes.

— Tout ira bien, grand frère.

Elle me serra dans ses bras avec une infinie tendresse. En plein été. Il faisait beaucoup trop chaud pour ça.

— Je te trouverai des amis. Je te le promets.

Nukumizu Kaju : obsédée par son grand frère ou simplement trop inquiète ? Je ne savais pas trop comment présenter les choses. Dans un cas comme dans l’autre, elle était fidèle à elle-même.

Était-ce vraiment si terrible de ne pas avoir d’amis ? Personnellement, je n’étais pas malheureux. À part quelques détails, comme ne pas être au courant des changements d’emploi du temps, ce qui me mettait parfois en retard en cours, ou être involontairement tenu à l’écart de la plupart des échanges, ça ne me dérangeait pas plus que ça.

Je bus encore une gorgée de thé glacé, au moins reconnaissant que les choses ne puissent pas être pires.

Dette restante : 3 617 yens[1].

 

***

Le lendemain, à la pause déjeuner. J’étais venu à l’escalier de secours pour récupérer mon bento et me fis aussitôt prendre à partie.

— Eh ben, merci.

— À qui ? À moi ?

— Oui, à toi.

J’avais à peine ouvert la bouche que Yanami était déjà très mécontente.

— Tu te souviens quand je t’ai demandé de l’aide, hier ? Pour le karaoké ? Non ? Eh bien, devine quoi. C’était horrible.

Yanami s’assit à côté de moi, ajoutant encore à ma confusion. Je n’avais pas compris que ça allait devenir toute une affaire.

— Qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ?

— Parfois, une fille veut juste qu’on lui donne un peu raison, grommela Yanami. Leur duo de « La Reine des neiges » m’a carrément traumatisée.

Je fouillai dans ma mémoire.

— Ah, ils ont chanté celle qui fait « laissez neiger », ou un truc comme ça ?

Elle me lança un regard. Apparemment, ce n’était pas tout à fait ça.

— Non, la chanson qu’Anna chante avec le prince. Le passage à la fin, mon Dieu. J’ai cru que je n’allais pas survivre.

— Le moment où il dit : « J’ai une idée des plus insensées, voulez-vous m’épouser ? »

Ça, je m’en souvenais.

— Et là, Anna fait : « J’ai une réponse encore plus insensée. Oui ! »

Yanami rejoua la scène d’une voix légère et soufflée. Puis elle se prit la tête entre les mains et poussa une lamentation à faire pâlir les damnés. À ce stade, elle se torturait toute seule.

— Elle le fait exprès, je te dis. Elle essaie de me briser, cette… cette reine des glaces.

— T-tu sais comment sont les couples. Ils sont encore dans l’euphorie des débuts, dis-je. Sinon, tu as apporté le déjeuner ?

Pour être honnête, j’avais plutôt hâte et je ne pouvais plus attendre bien longtemps. Qui pourrait m’en vouloir ? Un bento fait maison par une camarade de classe, une fille, donc, ça justifiait largement un peu d’impatience.

— Tiens, marmonna-t-elle.

La boîte à bento, si on pouvait appeler ça ainsi, était une mosaïque colorée de ce qui semblait être du papier. Sur le dessus, je distinguai l’inscription : « Cuisses : 98 yens ». Le tout était fait de prospectus soigneusement pliés. Ça me rappelait les petits bricolages que je voyais chez ma grand-mère.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? demandai-je.

— Je comptais préparer ta part en même temps que la mienne, ce matin. Vraiment, c’était mon intention.

— D’accord. Et ?

— Ma mère m’a vue prendre une deuxième boîte à bento et a dit que Sousuke en avait… de la chance…

Aïe. En plein dans le ventre. Les mères savaient vraiment appuyer là où ça faisait mal.

Je gardai un silence respectueux en ouvrant le « bento ». À l’intérieur, il n’y avait qu’un sandwich sous plastique.

— Ça vient de la supérette.

— Euh, oui, tu m’écoutais, au moins ? Je ne pouvais rien te préparer avec ma mère sur le dos !

La seule chose faite maison dans ce déjeuner, c’était l’emballage.

— Aloors, tu estimes ça à combien ? demanda Yanami.

— Disons… 268 yens.

— Aïe, d’accord.

Hé, je ne faisais que lire l’étiquette.

Elle prit un morceau d’omelette dans son déjeuner et le déposa dans ma boîte.

— On va dire 300.

J’écartai ma boîte quand elle tenta ensuite sa chance avec du karaage. Pas question qu’elle me fasse payer un supplément.

— Pour revenir à ce qu’on disait, on dirait surtout que ces deux-là ont besoin de passer du temps seuls. Tu as plein d’autres amis avec qui traîner, non ?

Je mis le morceau d’omelette dans ma bouche. Un peu brûlé, mais pas mauvais. Chez les Yanami, on aimait les œufs plutôt sucrés.

— Ils peuvent devenir… bizarres.

Elle se mit à malmener mollement le reste de son omelette. Une victime de plus.

— Avant l’arrivée de Karen-chan, c’était toujours Sousuke et moi. Quand je ne suis pas avec lui, les autres commencent à se faire des idées.

— Ah, dis-je. Je, euh, je ne sais pas trop quoi dire.

Ploc. Du karaage dans ma boîte.

— Combien ?

Je fixai le poulet frit, qui me rendit mon regard, moquant ma naïveté.

— 350.

— Au fait, tu es allé où après les cours, hier ? demanda Yanami. Je t’ai vu partir dans une autre direction que d’habitude.

— Tu me surveilles ?

— En même temps, tu files tout seul vers la porte tous les jours. Difficile de ne pas te remarquer.

Elle ne mettait jamais de méchanceté dans ses paroles, et pourtant, elles me blessaient à chaque fois. Mais c’était fini. Je mâchai une bouchée de sandwich d’un air satisfait, sachant que l’époque où je me faisais ainsi remarquer était révolue.

— Il se trouve que je fais partie du club de littérature, dis-je. Je vais y passer du temps pendant un moment, je crois.

— Ah. Je ne savais pas que ce genre de choses t’intéressait.

Yanami grignota une saucisse en forme de poulpe.

— Je passerai peut-être voir, moi aussi. Ça te dérange ?

— Pas vraiment. Je ne savais pas que ce genre de choses t’intéressait.

— J’aime beaucoup les fleurs, figure-toi.

— Littérature. Pas horticulture, articulai-je.

Finalement, je comprenais peut-être pourquoi elle s’était fait rejeter.

Un grain de riz lui collait à la joue.

 

***

La sonnerie retentit. Les cours étaient finis. Le premier réflexe aurait naturellement été de filer, mais attention : c’était une erreur. Le secret de l’art du départ, c’était la patience.

Le danger rôdait dans un lycée rempli d’élèves fraîchement libérés, particulièrement près des portes. Les groupes d’amis choisissaient souvent ces endroits pour traîner, histoire de s’assurer que la meute ne parte pas sans l’un de ses membres. Ils ne se seraient pas écartés pour un humble figurant comme moi. Tel était le cercle vicieux de la vie d’un personnage secondaire. Sans échappatoire.

Je rangeai tranquillement mes affaires en surveillant de près le flux des élèves. La porte était à peu près dégagée, mais c’était un piège. La meute était toujours là. Elle s’était simplement déplacée vers les casiers à chaussures de l’entrée, où se rassemblaient souvent ceux qui supportaient le moins la solitude et s’obstinaient le plus à rester.

Dans le pire des cas, ils s’étaient installés devant mon casier. Et à ce stade du semestre, je ne pouvais plus gagner du temps en faisant semblant d’avoir oublié lequel était le mien.

À bien y réfléchir, je n’étais pas censé rentrer tout de suite, aujourd’hui. J’avais complètement oublié que je faisais désormais partie du club de littérature. Pour le moment, du moins.

Un garçon se glissa soudain dans la salle et vint droit à mon bureau.

— Salut, Nukumizu-kun. Il paraît que tu es au club de littérature ?

— Hein ?

Il s’appelait Ayano Mitsuki. Encore un visage familier du collège. Je n’aurais pas vraiment dit que nous étions « amis ». Nous avions simplement fréquenté les mêmes cours de soutien, alors, techniquement, on se parlait. Pour information, il avait de meilleures notes que moi et, oui, il portait des lunettes.

— Oui, répondis-je. On dirait bien.

— Un de mes professeurs m’a dit que vous aviez un recueil d’Abe Kobo[2], au club, dit Ayano. Je pourrais passer l’emprunter un de ces jours ?

Je n’en savais rien. Je n’avais prêté attention qu’aux light novels.

— Euh, sans doute. Il faudrait que je demande à mes senpai.

— Merci, c’est sympa.

Il m’adressa un sourire auquel on ne pouvait rien reprocher, posa une main sur mon épaule, puis se dirigea tranquillement vers la porte.

À cet instant, une silhouette brun doré surgit de nulle part dans un coin de mon champ de vision. Yakishio Lemon abattit ses bras bronzés sur mon bureau.

— Attends, Mitsuki !

Elle se pencha vers moi, beaucoup trop près à mon goût. Un mélange de déodorant 8×4 et de sueur m’envahit les narines. Pourquoi moi ?

— On n’a pas entraînement aujourd’hui, alors je me demandais si tu voulais aller manger un morceau ?

— Désolé.

Ayano joignit les mains en signe d’excuse.

— J’ai cours de soutien, aujourd’hui.

— Oh, allez ! gémit Yakishio. On est en seconde. Tu ne sais pas qu’à force de travailler sans jamais s’amuser, on finit par devenir idiot ?

— À ta place, je m’amuserais un peu moins et j’étudierais un peu plus, sauf si tu comptes rester en seconde toute ta vie.

Voilà qu’ils flirtaient. Juste devant moi. Génial.

Une autre fille passa la tête dans la salle.

— Mitsuki-san, on va être en retard.

Je la reconnus. Elle et Ayano passaient beaucoup de temps ensemble, à l’époque où nous fréquentions les mêmes cours de soutien. Son physique et ses notes en avaient fait une petite célébrité. Je n’aurais jamais cru que nous étions dans le même lycée.

— J’arrive, Chihaya, répondit Ayano. À plus, Lemon.

— Ah…

Un nuage de pluie passa au-dessus de Yakishio.

— D’accord. Salut.

Elle lui fit un signe de la main, lent et sans énergie.

J’avais atteint ma limite et j’étais prêt à m’éclipser, mais Yakishio me compliquait la tâche : elle m’empêchait d’attraper mon sac.

— E-excuse-moi. Yakishio-san ? dis-je. Il me faudrait mon…

— Dis, Nukumizu, tu es ami avec Mitsuki ? Je ne crois pas que tu étais dans notre classe l’année dernière.

Elle cligna des yeux, ses longs cils bien trop près de moi pour que je sois à l’aise.

Yakishio Lemon était la vedette du club d’athlétisme, leur meilleure sprinteuse, et sans doute aussi la vedette de la classe. Elle attirait les autres à elle. Elle avait les cheveux courts et un visage doux. Sa silhouette athlétique et sa peau dorée par le soleil avaient de quoi couper le souffle à n’importe qui.

Une fois mes esprits retrouvés, je répondis :

— Je, euh, je n’irais pas jusqu’à dire qu’on est amis. On allait juste aux mêmes cours de soutien. On discute de temps en temps.

Les yeux de Yakishio s’illuminèrent.

— Aaah, je vois ! Alors tu sais qui est cette fille ?!

Elle approcha son visage tout près du mien, me faisant une nouvelle fois perdre mes moyens.

— A-Asagumo-san, je crois. Ils suivaient le même cours avancé. De mémoire, ils avaient à peu près les mêmes notes.

— A-ah. D’accord.

Elle fixa d’un air absent la direction dans laquelle Ayano était parti.

— Je me demande s’il préfère les filles intelligentes…

Je me fais des idées, ou… ?

— Pour être clair, dis-je, ils étaient souvent ensemble, mais ils avaient simplement l’air d’être amis. Ils suivaient le même cours, c’est tout.

— Mais oui, tu as raison ! s’exclama Yakishio. Moi aussi, j’ai vraiment eu l’impression qu’ils étaient juste amis !

Elle rayonnait comme le soleil. Je choisis de ne pas m’avancer sur leur relation au-delà de ce que j’avais vu.

— Je peux prendre mon sac ? demandai-je.

— Ah, pardon. Tu sais quoi ? Rien de tel qu’un bon sprint pour me changer les idées !

Sans perdre une seconde, elle se mit à faire des étirements sur place, ses membres bronzés exposés à tous les regards, puis fila par la porte. Je pus enfin me pencher pour attraper mon sac et me lever.

Tous ces gens autour de moi vivaient chacun leur histoire, sans que je me sois douté de quoi que ce soit. Tout ce que je souhaitais, c’était de pouvoir au moins continuer à éviter les histoires et mener une vie relativement paisible.

— Tu as fini de papoter, tombeur ?

Comme pour me contredire au moment précis où j’y pensais, Yanami apparut derrière moi.

— Je peux t’aider ? demandai-je.

Tout ça n’avait aucun sens. D’abord Yakishio, puis Yanami. Toutes les plus jolies filles du lycée faisaient pratiquement la queue pour venir m’embêter. Je préparai mon portefeuille à un nouveau prêt.

Yanami me sourit innocemment.

— On va bien à ton club, non ? Je t’avais dit que je venais.

Je ne l’avais pas crue. Yanami Anna et les livres devaient se mélanger à peu près aussi bien que l’eau et l’huile. Cela dit, ce n’était pas à moi de lui dire non.

Je hochai la tête.

 

***

— Tu es sûre de chez sûre ? demandai-je en chemin vers la salle du club. Ce n’est pas vraiment la fête, là-bas. Ça risque de ne pas être ton truc.

Une journée m’avait suffi pour apprendre tout ce que j’avais besoin de savoir sur le club de littérature. Et ce que j’avais appris, c’était que les élèves populaires n’y traînaient pas vraiment.

— Mais oui, ça ira, insista Yanami. Avant, je faisais du feutrage à l’aiguille. Tu sais, le truc où on pique plein de fois dans de la laine pour fabriquer des petits bonshommes mignons.

— Je te le répète : littérature. On va au club de littérature. Pas au club des petits bonshommes.

Laissons tomber. Elle ne valait pas que je m’épuise.

J’ouvris la porte. Marquai un temps d’arrêt.

— Ah, bonjour.

— Nukumizu-kun.

Tsukinoki-senpai glissa une mèche derrière son oreille sans lever les yeux de son livre.

— Contente de te voir.

Komari leva les yeux, fronça les sourcils à ma vue, puis se figea en remarquant l’inconnue qui m’accompagnait.

— Elle est avec moi. Elle voulait jeter un œil au club, expliquai-je.

— Salut. J’espère que je ne dérange pas, dit-elle. Je m’appelle Yanami. Je suis dans la même classe que Nukumizu-kun.

— Bienvenue, bienvenue ! Je vais nous préparer du thé.

La vice-présidente se leva d’un bond en ajustant ses lunettes et me donna un petit coup de coude en passant.

— Jolie prise. Elle est mignonne.

— O-oui…

— C’est ta petite amie ? demanda Tsukinoki-senpai à voix haute.

Oh, bon sang.

— N-non, on…

— Oh, non, non, intervint Yanami. On est juste dans la même classe.

Son visage n’exprimait rien. Pas la moindre émotion. Aucune hésitation, pas même d’agacement. Elle aurait tout aussi bien pu parler de la météo. L’instant passa comme de la poussière emportée par le vent.

Elle se mit aussitôt à examiner la pièce.

— Vous en avez, des livres, ici. C’est pour quoi faire ?

Soudain, on aurait entendu une mouche voler. Senpai et Komari me fixèrent d’un regard insistant, le visage parfaitement impassible.

Alors que l’atmosphère devenait écrasante, la porte s’ouvrit à la volée.

— Oh, on fait la fête ?

Un garçon assez grand entra. Le président, à en juger par son apparence. Tamaki Shintarou, mon sauveur.

— Tiens, tiens. Regardez qui a décidé de se montrer.

Tsukinoki-senpai tenta de prendre un air renfrogné en fronçant le visage, mais les coins relevés de ses lèvres la trahirent.

— Sois indulgente.

Le président lui posa une main sur l’épaule avec aisance.

— Je révisais pour les examens.

— C’est ça. Et moi, je suis la reine de France.

— Quoi, tu ne me crois pas ? Ah, salut, Nukumizu-kun. Content de te revoir. Et qui est-ce ? Une nouvelle membre ?

— Je viens juste voir comment ça se passe, répondit Yanami. Enchantée. Je m’appelle Yanami.

Tamaki-senpai lui adressa un sourire de bienvenue en s’avançant vers nous.

— Fais comme chez toi.

Il n’eut pas le temps d’aller bien loin : Komari bondit devant lui.

— P-p-président, je… bredouilla-t-elle. J’ai l-lu le livre que tu m’as prêté ! Il était bien !

— Déjà ? Eh ben, content qu’il t’ait plu, répondit Tamaki-senpai. Koto, elle, n’a aucun respect pour la science-fiction.

Il la désigna du pouce. La vice-présidente lui lança un regard.

— Je respecte très bien ce genre. C’est toi qui refuses de lire Haruki[3].

— Depuis quand tu es une adepte de Haruki ?

— Je ne suis pas fan à ce point. Au fait, tu n’as toujours pas lu le roman d’Usami Rin[4] que je t’ai passé.

— Hé, je l’ai fini ! Ça, pour brûler, elle a brûlé, cette idole.

Ces deux-là formaient un couple tellement évident que ça n’en était même plus drôle. Je les regardai poursuivre leur échange, les paupières à demi baissées, sans la moindre envie de rire.

— M-moi, euh… J’aime bien Egan[5] ! intervint Komari.

Quel courage.

— Même s’il est un peu… d-difficile à comprendre.

— Vraiment ? s’exclama Tamaki-senpai. Je savais bien que l’un de nous avait bon goût !

Le président lui ébouriffa les cheveux. Elle poussa un petit cri. Tsukinoki-senpai lui écarta la main d’une tape.

— Tu tiens à te retrouver avec un #MeToo[6] sur le dos ? S’il devient trop tactile, tu me le dis, Komari-chan. Je le remettrai à sa place.

— Ç-ça ne me… !

Komari sursauta au son de sa propre voix et baissa la tête.

— Ça… ne me dérange pas.

Ses joues devinrent écarlates.

— Regarde-la, Koto. Pourquoi tu ne peux pas être aussi adorable ? la taquina Tamaki-senpai.

Tsukinoki-senpai poussa un grognement.

— Tu ne devrais vraiment pas le gâter comme ça. Si tu ne fais pas attention, un rien lui monte à la tête.

Le président consulta sa montre et inspira entre ses dents.

— Il faut que j’y aille. Il y a une réunion des présidents de club, et je vais être juste. Au moins, je pourrai me vanter de notre nouvelle visiteuse.

— Je viens avec toi, dit Tsukinoki-senpai. Sinon, tu vas te rouler en boule quelque part en chemin et t’endormir.

— Tu es mon réveil préféré, Koto.

— On verra si tu dis toujours ça quand je t’aurai inscrit au nettoyage.

Ils partirent, leurs taquineries de couple résonnant dans le couloir jusque dans la salle. Nous laissant nous demander à quoi tout ce numéro avait bien pu servir.

— I-il m’a trouvée… Le président… m’a trouvée mignonne.

Komari marmonnait et riait toute seule, perdue dans son petit monde. La pauvre ne se doutait de rien.

Yanami me tapota l’épaule et se pencha discrètement vers moi. Tout près. Mon Dieu, je sentais son odeur.

— Dis, le président et la vice-présidente. Ils sortent forcément ensemble, non ?

— Je ne sais pas. Ça ne m’étonnerait pas, répondis-je.

Avec son ouïe de sonar, Komari nous tendit brusquement son téléphone. L’écran affichait :

« Ils ne sortent PAS ensemble ! Ce sont des AMIS d’enfance ! »

— Des amis d’enfance ?

Yanami plissa les yeux comme un agent dormant qu’on venait d’activer.

« Oui ! JUSTE des amis ! » insista l’écran de Komari.

Elle plissa le nez, les narines dilatées. Maintenant qu’elle avait dit ce qu’elle avait à dire (enfin, pas vraiment dit, techniquement), elle retourna furieusement à son livre et s’enfonça dans les oreilles des écouteurs qui crachaient de la musique.

Il y avait les grincheux, et puis il y avait elle.

Yanami tira bruyamment une chaise vers elle et s’y assit.

— C’est quoi, cette histoire de téléphone ? Elle fait toujours ça ? demanda-t-elle.

Je n’avais pas de réponse.

— Bref. Des amis d’enfance, hein ?

— Quoi ? Ah, oui. Apparemment, répondis-je.

— Je me demande ce qu’elle a de si spécial, marmonna sombrement Yanami.

— Présumée innocente jusqu’à preuve du contraire, Yanami-san.

— Attends un peu…

Elle releva lentement la tête, d’un mouvement théâtral. Son regard se posa sur Komari.

— Briseuse de ménage, gronda-t-elle.

Komari eut un tressaillement.

— Bon, calme-toi. On vient de dire qu’ils ne sortent pas ensemble. En quoi ça fait d’elle une briseuse de ménage ?

— Qu’ils sortent ensemble ou pas, ce n’est pas la question. Pour moi, toute traînée qui s’approche d’un garçon qui a une amie d’enfance est une sale voleuse. Qu’est-ce qu’il y a de difficile à comprendre ?

J’imaginai un couple de filles dans un yuri. Beaucoup se mettraient dans une rage folle à la simple idée d’y ajouter un homme. Vu comme ça, je comprenais. Même la mort était une punition trop douce.

— D’accord, je comprends, avouai-je. Mais remettons cette discussion à plus tard. Komari-san est juste là.

— Elle écoute de la musique. Elle ne nous entend pas.

Nous nous tournâmes vers elle. Komari sembla se recroqueviller, comme si elle sentait nos regards. Quelque chose clochait.

— Et si ce n’était pas le cas ? demandai-je.

— Mais elle a des écouteurs, répondit Yanami.

— Elle fait peut-être semblant d’écouter de la musique pour nous espionner.

— Tu ne l’as pas entendue, tout à l’heure ?

— Si, mais tu l’entends, maintenant ? On s’est fait avoir, Yanami-san.

Komari transpirait à grosses gouttes, trahie par son mensonge. Elle retira ses écouteurs, me fixa d’un air mécontent et me tendit quelque chose.

— D-double de la clé. J’avais oublié.

— Ah. Merci.

— J-je vais r-rentrer, maintenant !

Et elle fila en se prenant les pieds dans ses propres jambes.

Le silence fut soudain et écrasant. Il ne restait plus que nous deux : celle qui ne faisait pas partie du club et celui qui, techniquement, en faisait partie. Qu’est-ce qu’on pouvait bien faire ? Je ne pouvais pas lui expliquer grand-chose sur le club, puisqu’on ne m’avait rien expliqué à moi non plus.

— Je vais faire du thé, dis-je. Inscris ton nom dans le registre des visiteurs.

— Merci. Du thé vert pour moi, répondit Yanami.

Elle inscrivit son nom et se mit à tourner les pages.

— Il y a plein de monde, là-dedans. Oh, il y a toi. Et cette fille aussi. Komari-san.

Yanami se lassa vite du registre et alla examiner les étagères. Je priai pour qu’elle reste loin de tout ce qui portait le nom de Dazai ou de Mishima. Pour notre bien à tous les deux.

— Voilà le thé, dis-je en posant sa tasse.

— Merci. Au fait…

Elle but une gorgée et me regarda droit dans les yeux.

— C’est quel club, déjà ?

 

***

— On dirait un adolescent normal, marmonnai-je.

Jusque-là, LINE m’avait surtout servi à récupérer des packs de stickers de mes personnages préférés, juste pour le plaisir de les avoir. Maintenant, j’étais affalé sur le canapé du salon, avec un vrai message dans mes notifications. Un accueil enthousiaste de Tsukinoki-senpai. J’avais rejoint le groupe de discussion du club de littérature.

Ma vie de lycéen avait bel et bien atteint son sommet, mais ça ne me dérangeait pas de descendre du manège dès maintenant. Je n’aspirais qu’à une vie modeste. Tranquille. Comme celle d’une palourde. C’était tranquille, ces bêtes-là.

Je me souvins qu’Ayano m’avait demandé s’il pouvait emprunter des livres. Une excuse suffisante pour envoyer mon premier message.

— Un garçon que je connais voudrait emprunter le recueil d’Abe Kobo. C’est possible ?

Je prononçai les mots à voix haute en les tapant. Curieusement, je comprenais un peu pourquoi les personnes âgées faisaient ça si souvent.

Le véritable test commençait. Est-ce que quelqu’un allait me répondre ? J’avais déjà entendu parler de se prendre un « vu ». Et s’ils m’avaient carrément tous bloqué ?

La notification arriva. Ouf. Pas bloqué.

‹Tsukino-Mono : Absolument. Avec toutefois une réserve : ne laissons pas ce poisson échapper à nos filets.›

Je laissai de côté le reste de son message : j’avais obtenu la permission. Je me remis à paresser. Peu après, Kaju arriva et s’assit de l’autre côté de la table basse.

— Tu es quelqu’un de merveilleux, grand frère.

— Merci ?

— Tu sais si bien écouter. Avec toi, j’ai toujours l’impression que ce que je dis en vaut la peine.

— Sauf quand je te fais une remarque.

Comme à l’instant, d’ailleurs.

— Tu es tellement patient, poursuivit Kaju. Tu ne t’agaces jamais contre moi et mes lubies.

— Donc tu reconnais que ce sont des lubies.

Elle se racla la gorge d’un air solennel.

— Bref, nous allons préparer un charaben.

Je restai sans voix. Pour une fois, je n’avais aucune répartie. Elle avait gagné.

— Bon, finis-je par dire. Tu m’as perdu. Il va me falloir un peu plus de contexte.

— Tu me fais peur, grand frère. Tu passes la journée allongé là, à sourire à tes personnages d’anime.

Voilà d’où venait le côté « chara [7]» du charaben.

— Je ne vois toujours pas le rapport.

— Nous devrions canaliser ces émotions vers quelque chose de productif, dit Kaju. On va préparer un bento à l’effigie d’un anime ou d’un manga populaire, et comme ça, les autres viendront te parler !

— Pourquoi forcément un anime ou un manga ?

— Parce que c’est le seul sujet sur lequel tu es capable de tenir une conversation ?

Elle n’avait pas tort. Vraiment pas. Ça restait vexant.

— Et avec qui je mange, au juste, pour qu’on regarde mon déjeuner en se disant : « Oh, regardez, il a un charaben » ?

— Enfin, grand frère. Je sais que tu n’as pas d’amis, mais même toi, tu déjeunes bien avec d’autres personnes.

— Non, pas vraiment.

— Tu… Quoi ?

Kaju porta une main à sa bouche, les yeux pleins d’incrédulité.

— Mais tu ne demandes à personne ? Il suffit de demander, tu sais ?

C’était bien là tout le problème, ma chère sœur.

— Tu as besoin que je vienne au lycée avec toi ? J’irai. Je demanderai à ta place.

— Le peu de vie sociale que je pourrais encore avoir volerait en éclats si tu faisais ça, répondis-je.

— Va pour le charaben. Tiens, j’ai préparé un essai.

Elle sortit une boîte à bento et en souleva le couvercle.

— Je me suis dit que ton visage serait un bon début. Pour faciliter les présentations.

C’était une œuvre d’art. Vraiment, ça allait bien au-delà du petit repas joliment décoré. Le réalisme était un peu troublant.

— J’ai écrit une fiche de présentation avec des graines de sésame. Tu seras le roi du lycée en un rien de temps.

Quelque chose me disait que ma taille, mon poids et mon premier amour n’intéresseraient pas beaucoup mes camarades.

— Pourquoi tu as mis ton nom à « premier amour » ? demandai-je.

— Je ne comprends pas. Aussi loin que je me souvienne, tu m’as toujours dit que j’étais mignonne, grand frère.

Comme les frères le faisaient souvent avec leurs sœurs.

— De toute façon, je n’aurai pas besoin de bento pendant un moment, dis-je. Quelqu’un me prépare déjà à manger.

— Quelqu’un…

Kaju se figea, puis se mit à paniquer.

— Quoi ? Qui ? Quoi ?

— Euh, allô ? Tu es toujours là ?

— Grand frère ! s’écria Kaju. Tu veux dire que tu t’es trouvé une petite amie avant même d’avoir le moindre ami ?! Sans ma permission ?!

— Calme-toi, ce n’est pas ma petite amie ! Il faudrait déjà qu’on soit amis, et on sait tous les deux que je n’en ai pas !

— Oui, bien sûr. Suis-je bête. Ce serait tout simplement ridicule.

Elle n’était pas obligée de remuer le couteau dans la plaie.

— J’ai entendu parler de gens qui entamaient des relations avec des personnes à l’existence matérielle discutable. Surtout parmi ceux qui ont les mêmes centres d’intérêt que toi. Cela dit, je m’inquiète pour ton alimentation si ces « bentos » ont la même consistance.

— Tu n’as vraiment aucune confiance en moi, hein ? dis-je. Pour ta gouverne, c’est une vraie personne qui prépare de la vraie nourriture.

On pourrait même la vendre en supérette.

— Je me demande toujours comment un garçon sans amis ni petite amie comme toi peut soudain se retrouver approvisionné en bentos.

— C’est un service payé, répondis-je.

— Ah.

Kaju joignit les mains d’une petite tape, comme si elle venait de résoudre l’affaire du siècle.

— Des amis m’ont dit que certaines femmes proposaient aussi des bentos parmi leurs services, ces derniers temps.

— Tu as des fréquentations douteuses.

Je baissai les yeux vers mon double en algue. Il me rendit mon regard. Nous nous comprenions.

Dette restante : 3 267 yens.

 

***

Le lendemain après-midi, mercredi, Yanami me retrouva à l’escalier de secours, à l’heure pile. Ce « troc » allait donc bel et bien se poursuivre.

Celle qui n’était ni mon amie ni ma petite amie étala son mouchoir sur une marche avant de s’asseoir en soupirant.

— Ça recommence. Cette fois, Karen-chan veut que je vienne réviser chez elle avec eux.

— Tu peux toujours refuser, dis-je.

En réponse au meilleur conseil qu’elle aurait objectivement pu recevoir, Yanami fit une grimace de dégoût.

— Et les laisser seuls tous les deux ?! s’écria-t-elle.

— Ils sortent déjà ensemble. Il est un peu tard pour s’inquiéter de ça.

Ça ne pouvait jamais être simple, hein ? Je ne pouvais pas juste récupérer mon déjeuner et en rester là. Il y avait toujours quelque chose.

— Elle veut se débarrasser de moi pour de bon. Je te le dis, se mit à fulminer Yanami. Elle sait bien que l’eau ne suffira pas à étancher cette soif.

Certaines pensées feraient mieux de rester dans nos têtes, pensai-je en prenant bien soin de garder celle-ci pour moi.

— Tu ne peux pas toujours imaginer le pire, dis-je. Elle se dit sûrement qu’ils seraient trop gênés de se retrouver seuls, alors elle veut que tu viennes détendre l’atmosphère.

— Donc je suis l’appât, et Sousuke, la proie.

J’avais marché sur une mine.

— Non, ce n’est pas ce que je…

— Avec moi, ça paraît anodin. Il baisse sa garde, et une fois qu’elle l’a attiré dans sa chambre…

Yanami battit des cils en me regardant.

— « Oh, ça alors, on dirait qu’Anna-chan ne va pas pouvoir venir », roucoula-t-elle d’une voix plus aiguë.

— Pardon ?

— On joue la scène. Suis un peu. Karen-chan et Sousuke sont seuls dans sa chambre.

— D’accord… ?

Je ne voyais pas pourquoi elle avait besoin de moi pour rejouer ses pires cauchemars.

— On reprend. « Oh, ça alors, on dirait qu’Anna-chan ne va pas pouvoir venir », roucoula-t-elle. À toi, Nukumizu-kun. Tu es Sousuke. Vas-y !

— Euh… « Ah bon ? Alors on est seuls tous les deux », dis-je en prenant une voix.

C’est tellement idiot.

— « Et si je te disais… »

Yanami baissa les yeux et vint se blottir contre moi.

— « …que j’avais fait exprès de l’empêcher de venir ? »

Je fouillai dans les archives de mon esprit. J’avais vu et lu assez de comédies romantiques pour savoir ce qui venait ensuite.

— « Et si je te disais que je m’en doutais, mais que je suis venu quand même ? »

— « Sousuke… »

— « Karen… »

Nous nous regardâmes un instant dans les yeux. L’instant d’après, Yanami se redressa brusquement et se frappa les genoux.

— Je le savais ! Elle en veut à sa chasteté, cette sorcière !

Dans tes rêves, je n’en doute pas.

— Sinon, mon déjeuner ? demandai-je.

— Tu sais que c’est pour ça que tu n’as pas d’amis ?

Sur cette précieuse remarque, Yanami sortit une boîte à bento en aluminium. Une seule.

— Tiens le couvercle, dit-elle.

Je m’exécutai. Yanami planta ses baguettes dans le riz.

— Qu’est-ce que tu fais ? demandai-je.

— Tu te souviens de ce que je t’ai dit hier ? Je ne peux pas apporter deux boîtes.

Elle souleva tant bien que mal un bloc de riz, puis le déposa lourdement dans le couvercle que je tenais. Le paquet pesait son poids. On aurait dit qu’il était à mi-chemin de devenir du mochi.

— Cette fois, je me suis dit que j’allais essayer de faire tenir deux déjeuners dans une seule boîte. Ce n’est pas fini.

Les deux portions suivantes, la viande et les légumes, formaient elles aussi des blocs durs et compacts, moulés à la forme de la boîte à bento. « Appétissant » n’était pas vraiment le mot.

— Tu peux manger, maintenant, dit Yanami.

— Ah, euh, merci.

Je réfléchis un instant à la façon d’attaquer la boule de riz. Les baguettes n’y firent rien. Le jus de viande semblait toutefois prometteur, alors je m’en servis pour ramollir le riz et le mélanger. Enfin, ça avançait.

— C’est bon ? demanda-t-elle.

Il fallait oser, vu l’état du repas.

— Tu as tout préparé toi-même ?

— Oui. Et je n’ai pas fait les choses à moitié, affirma-t-elle fièrement. Alors, combien ?

Heureusement que ce n’était pas la cuisine de sa mère, sinon je me serais posé des questions sur son enfance.

Je repérai un bout de croquette toute prête dans l’un des blocs.

— Hmm. 400 yens, dis-je.

— Super. Ça me va.

Yanami mordit dans sa boule de riz, loin de se douter que mon estimation était généreuse. Cela dit, il y avait de quoi manger.

— J’aurai peut-être même tout remboursé avant les vacances d’été.

Elle avait raison. Il ne fallait pas oublier que ces petits rendez-vous étaient temporaires. Ils ne dureraient que jusqu’au remboursement de sa dette. Ce qui m’allait très bien. Savoir que ça aurait une fin rendait ces moments supportables, peut-être même agréables sur le coup.

Pas question pour autant de lui faire cadeau du reste.

Un peu plus tard, Yanami referma sa boîte à bento désormais vide et se leva.

— Tu veux monter ? On a une très belle vue sur le lycée, de là-haut.

Je ne voyais aucune raison de refuser, alors je la suivis. Du haut de l’escalier, sous un ciel de juillet sans nuages, nous apercevions les membres du club d’athlétisme en plein entraînement.

— Tiens, on dirait Lemon-chan.

Yanami s’appuya à la rambarde et la montra du doigt. Impossible de se tromper en voyant cette silhouette bronzée. Elle se détacha presque aussitôt du groupe, laissant les autres loin derrière.

— Eh ben, elle est rapide.

Être capable de manger, de se changer, de s’entraîner, puis de se changer encore en cinquante minutes de pause, ça me dépassait. Et je ne disais pas ça pour les dénigrer. Les regarder me faisait simplement le même effet que de regarder des oiseaux voler.

— Elle a gagné le cent mètres à la compétition des débutants de la ville, dis-je. Elle s’est même classée aux éliminatoires interlycées.

— Tu en sais, des choses sur elle.

Le panneau d’affichage, surtout. Et lui, je le connaissais bien.

— Lemon-chan est vraiment incroyable.

Ce n’était qu’une conversation banale. J’allais donc lui faire une réponse tout aussi banale. Mais en la regardant, je ravalai mes mots.

Des larmes gonflaient au coin de ses yeux. L’une d’elles roula sur sa joue, scintilla au soleil, puis fut emportée par le vent. Son expression n’avait rien de feint. Aucune absurdité sans rapport ne lui venait aux lèvres. Une fille que je connaissais à peine pleurait devant moi, et je ne savais pas quoi faire. Le temps semblait s’être changé en gelée. Épais et lent, mais impossible à saisir.

— Y-Yanami-san, ça va ? parvins-je à demander.

— Ce n’est pas moi qu’il a choisie, dit-elle d’une voix rauque.

Une prise de conscience tardive.

— Oui, oui. Il était temps, je sais.

— C-comment tu as su que je pensais ça ?

Les pensées privées n’étaient pas censées se lire en public.

— Parce que je me le dis aussi, répondit-elle. Je commence à le réaliser.

— Je… ne comprends pas.

— C’est juste qu’en regardant Lemon-chan courir… Elle avance, poursuivit-elle. Et moi, non.

D’autres larmes scintillèrent quand elle cligna des yeux.

— J’ai laissé passer ma chance. Je le savais dès le premier jour. Je crois qu’il me fallait juste du temps pour que ça… devienne réel, tu vois ?

Yakishio s’élança de nouveau depuis la ligne de départ, cette fois contre les garçons. L’un des plus grands la dépassa au tout dernier moment.

— C’est difficile à expliquer. Je crois que tu comprendrais si tu avais le cœur brisé un jour, dit Yanami.

— Tu crois ? répondis-je.

— Se faire rejeter, ça reste se faire rejeter. Ça fait mal à tout le monde, et on ne tourne jamais vraiment la page.

Elle s’étira de tout son long.

— Mais le monde continue de tourner. Les autres continuent de courir. Alors tout ce qu’on peut faire, c’est essayer de suivre.

Un peu comme une scène spéciale qui se déclenche automatiquement dans un jeu, en déduisis-je.

— Oui, je ne peux pas savoir. Je ne me suis jamais fait rejeter, dis-je avec une pointe d’autodérision.

Yanami m’adressa un sourire en coin.

— Tu te vantes l’air de rien, mon vieux.

Un héros de light novel aurait su trouver les mots pour faire chavirer le cœur de l’héroïne dans un moment pareil. Moi, je ne les avais pas. Et ce n’était pas une héroïne. C’était une perdante.

Une perdante qui devait continuer à vivre pendant que le temps s’écoulait et que celui qu’elle avait laissé échapper se créait des souvenirs avec une autre.

Nous les regardâmes courir. La brise emplit le silence.

Dette restante : 2 867 yens[8].

[1] Environ 20€

[2] Kôbô Abe (1924-1993), romancier, dramaturge et scénariste japonais.

[3] Haruki Murakami (1949) est l’un des écrivains contemporains japonais le plus lu au monde.

[4] Usami Rin (1999) est une écrivaine japonaise (plus jeune lauréate du prix Mishima Yukio).

[5] Gregory Mark Egan (1961) est un écrivain de SF australien. Il reste assez discret dans la vie.

[6] Allusion ironique au mouvement #MeToo, né à la fin des années 2010, qui dénonce les comportements déplacés et les agressions sexuelles.

[7] Character en anglais : personnage. Et le « ben » : bento.

[8] Environ 15€

 

 

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