Master swordman t6 - CHAPITRE 1
Un vieux paysan part en expédition
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Traduction : Raitei
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— Prêt !
— Très bien. Attaque.
Un jeune homme se rua sur moi en poussant un cri de guerre plein d’entrain, une épée de bois entre les mains. Celle-ci était légèrement plus courte que les armes que les chevaliers et moi utilisions habituellement. Un jour, il manierait une véritable épée, mais même une arme en bois pesait son poids lorsqu’on n’y était pas habitué. Malgré sa forme longue et fine, elle restait un solide morceau de bois taillé. Il fallait déjà une certaine maîtrise pour manier correctement une arme de cette taille.
— Hah !
— Hm. Tes coups sont bien plus affûtés qu’avant.
Le jeune homme, Lumite Bafang, porta une taille diagonale. Je déviai la trajectoire de sa lame avec ma propre épée de bois. Il avait déjà étudié l’épée auparavant et possédait donc une légère avance sur les autres. Il avait également tenu bon face à l’entraînement impitoyable de Ficelle, et ses progrès commençaient à se voir.
— Gnn… !
— Hop.
Lumite conserva sa prise, fit un pas en avant et enchaîna avec une taille ascendante. Je suivis des yeux son épée de bois tandis que j’abaissais la mienne pour la recevoir. Le frottement violent des deux armes résonna autour de nous.
Dans un affrontement de force pure, il n’avait aucune chance face à ma masse musculaire.
Je déplaçai donc mon poids afin de dévier son coup sans l’arrêter complètement. Il était toujours plus agréable de pouvoir mener son mouvement jusqu’au bout.
Comme je venais de le constater, la technique de Lumite devenait plutôt bonne. Cela restait toutefois vrai uniquement en comparaison avec les autres élèves du cours d’épéomancie. Moi qui m’entraînais régulièrement avec les chevaliers de l’Ordre de Liberion, je ne risquais pas encore de me faire toucher par son épée.
Dans quelques années, les choses seraient peut-être différentes.
— Ggh !
— Hm ?
L’épée d’entraînement levée au-dessus de la tête et le torse étiré, Lumite força son corps à pivoter pour rabattre sa lame. Je me demandai pourquoi il avait choisi un tel mouvement. S’il craignait une contre-attaque, il pouvait simplement profiter de son élan pour bondir en arrière. Et s’il souhaitait poursuivre son offensive, il n’avait aucune raison de se tordre ainsi.
Incapable de lire son prochain geste, je passai en revue mes possibilités en une fraction de seconde. À cette distance, il était dangereux de trop réfléchir. Je décidai donc de reculer d’un pas. J’aviserais une fois que j’aurais compris ce qu’il préparait réellement.
— Hyah !
— Oh ?
Avant même que j’achève cette pensée, Lumite frappa.
Son épée était manifestement hors de portée. La situation aurait été différente si je m’étais tenu à la limite de son allonge, mais n’importe qui pouvait voir qu’il ne réussirait jamais à me toucher ainsi. Malgré cela, il abattit sa lame.
Une épée de bois qui fend le vide produit toujours un léger souffle. Pourtant, ce qui fondit sur moi n’avait rien d’une simple bourrasque.
C’était une véritable onde de puissance.
— Oooh, impressionnant.
Lumite venait d’utiliser l’épéomancie.
Sa puissance et sa vitesse n’avaient rien de comparable avec les attaques de Ficelle. N’importe quel combattant possédant un minimum d’expérience pouvait réagir et les esquiver sans difficulté. C’était précisément ce que je venais de faire en inclinant le haut du corps sur le côté.
Malgré tout, parvenir à manifester de la magie à travers une véritable attaque, et non par le simple entrechoquement de deux épées de bois, restait remarquable. Voir son talent commencer à éclore aussi rapidement sous une direction appropriée avait quelque chose d’émouvant.
— Mais le combat ne s’arrête pas simplement parce que tu as réussi à lancer une attaque.
— Aïe.
Ses progrès étaient une chose. Le résultat du combat en était une autre.
En utilisant l’épéomancie, Lumite avait complètement ouvert sa garde. Je m’avançai donc et lui assénai un petit coup d’épée de bois sur le sommet du crâne. Il tenta de contenir sa voix, en jeune homme distingué qu’il était, mais un cri lui échappa tout de même.
Si son attaque avait été fulgurante, impossible à esquiver et certaine d’abattre son adversaire, alors l’ouverture qu’elle créait n’aurait posé aucun problème. Peut-être atteindrait-elle un jour ce niveau.
Pour l’heure, ce n’était pas le cas.
Satisfait d’avoir réussi son attaque, Lumite s’était découvert. Recevoir un coup d’épée de bois en retour avait donc été inévitable.
— M…Merci pour le combat, dit-il en s’inclinant tout en se frottant la tête.
— Merci à toi, répondis-je en lui rendant son salut. Cela dit, c’est déjà remarquable que tu sois capable d’utiliser l’épéomancie.
Je ne connaissais rien à la magie, mais je doutais qu’elle puisse être maîtrisée facilement. Parvenir à manifester l’épéomancie de manière aussi nette, même sous une forme encore rudimentaire, prouvait qu’il progressait à une vitesse effrayante.
— Je me suis entraîné pendant les vacances, expliqua Lumite. Mais j’ai encore beaucoup de mal à tisser mon mana tout en bougeant.
— Je vois.
L’institut de magie avait fermé pendant les vacances d’été, mais cela ne signifiait pas que tous les élèves avaient interrompu leur progression. Les plus sérieux, comme Lumite, avaient poursuivi leurs études avec application, indépendamment des cours dispensés à l’institut.
Pour ma part, j’accordais tout de même beaucoup d’importance au repos lorsqu’il était temps de souffler. À mon âge, il devenait difficile d’épuiser continuellement mes réserves d’endurance et de force. Je me reposais donc dès que j’en avais l’occasion.
Dans ma jeunesse, pourtant, j’avais manié mon épée avec une belle insouciance. Je ne souhaitais pas imposer la même chose aux jeunes de cette génération, mais je ne pouvais que les admirer lorsqu’ils choisissaient eux-mêmes de s’entraîner aussi sérieusement.
— Ouaiiis ! J’ai gagné !
— Argh ! C’est pas juste ! T’as beaucoup plus de muscles que moi !
— J’y peux pas grand-chose…
Tandis que ces pensées me traversaient l’esprit, un autre affrontement prit fin non loin de Lumite et moi.
Il s’agissait de Nesia et Fredra. Eux aussi avaient poursuivi leur entraînement personnel pendant les vacances, chacun à son rythme.
Nesia semblait l’avoir emporté. Fredra se plaignait, mais il était difficile de faire quoi que ce soit contre la différence de masse musculaire entre un garçon et une fille, surtout lorsque le garçon en question avait été doté d’une carrure aussi puissante.
— Allons, allons. L’épéomancie existe justement pour compenser ce genre d’avantage, tu te souviens ? Tu ne fais que commencer, dis-je à Fredra.
— Mrgh… Si vous le dites, monsieur Beryl…
Dans une confrontation dépourvue de technique, celui qui possédait le plus de muscles l’emportait généralement. La technique servait précisément à combler ce désavantage.
De ce point de vue, l’épéomancie était remarquable, à condition de la maîtriser suffisamment. Elle avait le potentiel de compenser très facilement une telle différence physique.
Allucia et Surena y parvenaient pourtant sans utiliser le moindre projectile magique.
Henblitz les battrait probablement toutes les deux au bras de fer, et malgré cela…
La technique était décidément une chose profonde et mystérieuse.
— Hiyaaaah !
— Gh !
Une dernière paire croisait encore le fer : Mewi et Cindy.
Cindy exploitait pleinement son trop-plein d’énergie pour maintenir une offensive constante. Sa technique demeurait encore trop instable pour qu’on puisse compter sur elle dans un véritable combat, mais devoir encaisser un déluge incessant d’attaques portées par quelqu’un qui ne semblait jamais se fatiguer restait éprouvant.
Mewi se défendait correctement. Elle avait toujours été agile, si bien qu’esquiver les attaques de Cindy devait lui être relativement facile. En revanche, elle manquait encore trop d’expérience pour enchaîner ses esquives avec des contre-attaques.
Ce n’était qu’un manque de technique et de connaissances.
Elle ne savait simplement pas encore quoi faire.
— Hmph !
— Bwah ?!
— Oooh.
Alors que je m’attendais à voir Cindy l’emporter en épuisant peu à peu son endurance, Mewi planta sèchement son épée de bois dans ses côtes.
Elle avait parfaitement repéré l’ouverture.
Bon sang, ça a dû faire mal.
— Ça va, Cindy ? demandai-je en accourant vers elle.
— G…Gah… ! J…Je vais très bien ! parvint-elle à articuler.
Elle n’avait pas du tout l’air d’aller bien.
Mewi ne possédait pas une grande force physique, alors je doutais qu’elle lui ait brisé un os. Néanmoins, recevoir une estocade dans les côtes avec une épée de bois faisait forcément mal, surtout lorsqu’on n’était pas habitué à encaisser des coups.
Avoir de l’endurance et savoir résister à la douleur étaient deux choses différentes. À vrai dire, il aurait été plus étrange de sortir indemne d’un tel coup.
Tous les chevaliers de l’Ordre de Liberion sont vraiment anormaux, non ? Enfin, cette règle ne vaut peut-être que pour ceux qui vivent par l’épée.
— Mewi, je suis impressionné que tu aies repéré cette ouverture et réussi à placer un tel coup, lui dis-je.
— Hmph…
Comme toujours, je n’obtins rien de plus.
Elle se comportait déjà ainsi à la maison, mais cela ressortait encore davantage pendant les cours d’épéomancie. J’avais toutefois pris l’habitude de ne pas y prêter attention.
Mewi était simplement comme ça.
Si son attitude risquait un jour de lui attirer de sérieux problèmes, je serais prêt à intervenir. Pour l’instant, cela ne semblait pas être le cas.
— Bon, voyons comment ils s’en sortent, là-bas, dis-je en tournant les yeux vers les dizaines d’élèves qui effectuaient des moulinets sous la direction de Ficelle.
À la suite de l’incident impliquant le vice-directeur Brown avant l’été, le nombre d’élèves inscrits au cours d’épéomancie avait considérablement augmenté. L’été avait pris fin et l’automne commençait, mais leurs effectifs n’avaient pratiquement pas diminué. Il y avait bien eu quelques abandons, mais on n’y pouvait pas grand-chose.
Pour ma part, je n’intervenais pas beaucoup dans la manière dont Ficelle dirigeait son cours et je ne venais pas souvent à l’institut. Les vacances d’été avaient naturellement interrompu mes visites, si bien que cela faisait vraiment longtemps que je n’étais pas venu.
— Maître, j’aimerais que vous vous occupiez de ces enfants. Je vais reprendre les bases avec les autres.
Tels avaient été les premiers mots que Ficelle m’avait adressés aujourd’hui.
Naturellement, les cinq élèves qui avaient suivi ses leçons depuis le début possédaient une avance évidente sur les nombreux autres qui les avaient rejoints par la suite. De plus, ces cinq-là formaient l’élite qui avait survécu à l’enfer insensé des moulinets imposés par Ficelle.
Elle avait donc trouvé une manière de réduire cet écart : l’instructeur chargé des élèves changerait en fonction de leur progression.
Cela n’était possible que lorsque Ficelle et moi étions tous deux présents, mais le système était efficace. Nous ne pouvions pas lancer dans des combats d’entraînement des élèves qui ne maîtrisaient même pas correctement leurs moulinets. À l’inverse, il aurait été inutile de condamner ceux qui avaient acquis les fondamentaux à répéter éternellement les mêmes exercices.
Même les débutants que Ficelle entraînait actuellement finiraient par pouvoir participer à des affrontements. Lorsque ce moment arriverait, ma présence ne serait plus vraiment nécessaire. Je ne pourrais alors contribuer qu’en leur servant de partenaire d’entraînement, comme je venais de le faire avec Lumite, ou en intervenant de temps à autre pour varier un peu les exercices.
Je savais enseigner l’art de l’épée, mais pas la magie.
Cela dit, je n’avais aucune intention de perdre le moindre de ces affrontements à l’institut de magie. Je comptais continuer à gagner jusqu’au jour où ils obtiendraient leur diplôme. Même s’ils utilisaient l’épéomancie comme Lumite venait de le faire, je refusais d’accepter une défaite.
Je retiendrais naturellement mes coups autant que nécessaire, mais je ne baisserais jamais ma garde.
Bien sûr, je n’avais jamais pris part à un combat simulé en ayant l’intention de perdre. Toutefois, ce sentiment s’était encore renforcé depuis ma victoire contre mon père.
La réalité de cet exploit s’était imposée à moi très lentement. J’avais vaincu mon père et je connaissais désormais ma propre force. Ce ne fut que pendant le trajet en berline vers Baltrain que je pris pleinement conscience de ce que je voulais.
Je voulais vivre la tête haute.
En contrepartie, je ressentais également le besoin de ne pas devenir arrogant ou prétentieux.
Je devais cesser de me considérer comme quelqu’un qui n’était « pas faible » et accepter que j’étais « fort ». Je n’allais évidemment pas prétendre avoir atteint le sommet de l’épée, et je comptais continuer à me consacrer entièrement à mon art.
Je ne voulais pas devenir vaniteux. Se reposer sur ses acquis et se complaire dans sa propre puissance aurait été plus que pitoyable. Je n’avais pas consacré ma vie à l’épée pour m’en vanter.
Je comptais donc rester modeste sans continuer à me rabaisser.
C’était cependant plus facile à dire qu’à faire.
Même après avoir vaincu l’homme que je considérais comme l’épéiste ultime, le monde autour de moi n’avait pas soudainement changé. Mon regard sur la vie ne pouvait pas se transformer en un instant.
Devais-je donc m’efforcer consciemment de le faire évoluer ?
Je réfléchissais à toutes sortes de choses pendant que les cinq élèves dont j’avais la charge profitaient d’une pause. Toutefois, en tant qu’instructeur temporaire, je ne pouvais pas rester planté là à ruminer indéfiniment mes propres problèmes.
Je continuai donc d’observer Ficelle, qui aboyait ses consignes tout en maniant son épée de bois. Une question me vint soudain à l’esprit.
— Au fait, Lumite, tu es le seul à parvenir à utiliser un peu l’épéomancie, maintenant ?
— Non, répondit-il. Tous les autres réussissent aussi à la manifester.
— Vraiment ? C’est impressionnant.
Il n’était donc pas le seul.
Nous nous trouvions certes à l’institut de magie, et plus précisément dans le cours d’épéomancie. Parvenir à manifester cette magie ne représentait donc que la ligne de départ.
Pourtant, je n’avais rien vu qui y ressemble au cours des autres affrontements. Comme Lumite l’avait expliqué, il était sans doute simplement difficile de tisser son mana tout en se déplaçant.
— Hm ? Dans ce cas, tu peux le faire toi aussi ? demandai-je à Mewi.
— Eh bien… techniquement…
Lumite avait affirmé que tous les autres en étaient capables. Cela devait donc inclure Mewi.
Mewi utilisant l’épéomancie… Bon sang, j’avais vraiment envie de voir ça.
Elle refuserait probablement de me faire une démonstration si je le lui demandais à la maison. Je ne pouvais donc pas laisser passer cette occasion.
— Je vois. Dans ce cas, j’aimerais voir à quoi ressemble l’épéomancie de chacun d’entre vous.
Si j’avais déclaré que je voulais uniquement voir celle de Mewi, j’aurais affiché un favoritisme évident. Ce n’était pas une attitude convenable pour un instructeur. Il valait mieux manifester le même intérêt envers chacun.
Et je ne mentais pas.
Les progrès de la génération suivante méritaient toujours d’être célébrés. J’empruntais là les paroles de Henblitz, mais il avait parfaitement raison. J’allais donc leur demander de me montrer, ici et maintenant, le fruit de leurs efforts.
— Ça ne me dérange pas vraiment, dit Nesia, mais c’est encore loin d’être impressionnant.
— C’est toujours comme ça au début, lui répondis-je. Mais ce n’est pas une raison pour attendre d’être entièrement satisfait avant de le montrer aux autres, tu ne crois pas ?
— Ouais… C’est pas faux, admit-il.
Il paraissait un peu réticent à exposer une épéomancie encore balbutiante.
Je comprenais parfaitement ce sentiment, mais il ne pourrait pas éternellement refuser de la montrer. Il était embarrassant de présenter une technique inachevée.
J’étais exactement pareil.
Toutefois, s’en préoccuper à l’excès ne ferait que freiner sa progression. Selon moi, tant qu’il n’existait aucune raison particulière de cacher volontairement une technique, la montrer aux autres constituait un excellent moyen de la perfectionner.
— Ils ont encore besoin d’un peu de temps, de toute façon, dis-je en jetant un regard aux élèves de Ficelle. — Très bien. Alignez-vous côte à côte et lancez chacun une attaque.
Je les plaçai face à une zone dégagée de l’immense terrain de l’institut.
Une partie de moi aurait aimé affronter directement leur magie, mais celle-ci n’était probablement pas encore prête à être utilisée en situation réelle. J’étais certain de pouvoir esquiver leurs attaques, mais une telle démonstration aurait été maladroite et risquait de refroidir leur enthousiasme.
En revanche, s’ils m’encerclaient tous les cinq avant de tirer simultanément, la situation deviendrait nettement plus problématique. Dans ce cas, je n’étais absolument pas certain de réussir à tout esquiver.
Le mieux pour tout le monde était donc qu’ils lancent leur magie dans le vide.
— Je suis presque sûr que vous réussiriez à esquiver même si nous vous attaquions tous en même temps, plaisanta Lumite.
— Je suis peut-être fort en comparaison de vous autres, mais je ne suis pas surhumain…
Peu importait ma force, certaines choses restaient physiquement impossibles.
Je ne pourrais rien faire face à une pluie de projectiles lancés simultanément par cinq personnes qui m’encercleraient. En me donnant vraiment, vraiment à fond, je parviendrais peut-être à traverser l’averse.
Mais tenter une telle prouesse au milieu d’un cours à l’institut de magie n’en valait absolument pas la peine. Cela reviendrait ni plus ni moins à danser avec la mort.
— Hgggh… D’accord ! Je peux assez bien bou… Aïe !
— Cindy, ne te force pas.
Cindy tenta de contraindre son corps à bouger, mais une estocade dans les côtes n’était pas une douleur dont on pouvait simplement faire abstraction. Si ces enfants comptaient un jour se rendre sur un champ de bataille, ils devraient apprendre à supporter la douleur dans une certaine mesure. Cela dit, très peu de personnes auraient été capables de se mouvoir librement après un tel coup.
Je décidai de lui montrer ensuite comment refroidir sa blessure. Il serait difficile de se procurer de la glace, mais une serviette trempée dans de l’eau froide ferait parfaitement l’affaire.
— Bien. Voyons cela.
Cindy ayant besoin de temps pour récupérer, je demandai aux quatre autres de prendre position avec leurs épées de bois.
Il était assez étrange qu’un homme ne connaissant rien à la magie juge leur épéomancie. Ficelle risquait de m’en vouloir plus tard. Mais ce n’était qu’une seule fois, alors, avec un peu de chance, elle me pardonnerait.
— Hmm !
À mon signal, chacun commença à tisser son mana à son propre rythme.
Comme on pouvait s’y attendre, ils étaient extrêmement lents en comparaison de Ficelle. Une faible lueur d’énergie, que je parvenais tout juste à distinguer, se rassemblait autour de leurs lames.
Oui, ce n’était clairement pas utilisable en plein combat.
Ils se feraient forcément attaquer pendant qu’ils accumulaient leur puissance. Et même si leur adversaire leur en laissait le temps, il pourrait facilement prendre la fuite.
Selon toute vraisemblance, il était plus rapide de rassembler directement le mana avant de le projeter, sans passer par une épée. Leurs difficultés venaient de l’étape supplémentaire consistant à envelopper la lame de mana.
Ficelle m’avait autrefois expliqué que lancer de la magie était relativement simple. En revanche, étendre son effet et le maintenir se révélaient bien plus difficiles.
— Hah !
Lumite fut le premier à terminer. Il avait déjà utilisé son épéomancie pendant notre affrontement, même si cela avait complètement ouvert sa garde. Il était probablement le plus à l’aise du groupe.
L’onde projetée par son épée parcourut environ cinq mètres avant de disparaître. La maintenir au-delà de cette distance devait encore être trop difficile.
— Raaaah !
— Hyah !
Nesia et Fredra suivirent.
L’épéomancie de Nesia paraissait plus puissante que celle de Lumite, mais elle ne parcourut que deux ou trois mètres. Son attaque semblait posséder une force destructrice supérieure, tandis que celle de Lumite se distinguait par sa portée.
Celle de Fredra prit la forme d’une onde longue et fine qui vola encore plus loin que celle de Lumite. Elle ne semblait pas très puissante, mais sa portée était remarquable.
Ils employaient tous essentiellement la même forme d’épéomancie, mais il était amusant de constater que chacun lui imprimait déjà ses propres particularités.
— Hmph !
Mewi termina la dernière.
Elle était techniquement capable d’utiliser l’épéomancie, mais elle était probablement la moins habile du groupe. Elle semblait avoir beaucoup de mal à concentrer son mana autour de la lame.
— Oh ?
Son épéomancie différait également de celle des autres.
Leur magie avait été légèrement jaunâtre, presque incolore. Elle ressemblait beaucoup à celle que Ficelle avait employée contre Lono Ambrosia, mais à une échelle infiniment plus réduite.
Celle de Mewi était nettement rouge.

Attends… C’est vraiment du feu ?
La couleur n’était pas la seule différence. Je sentais également une faible chaleur s’en dégager.
— Bon sang, vous êtes tous impressionnants, leur dis-je. Cela deviendra certainement un véritable atout lorsque vous serez capables de l’utiliser en plein combat.
Pour l’instant, je devais mettre de côté mon intérêt particulier pour la magie de Mewi et féliciter l’ensemble des élèves. Si je me concentrais uniquement sur elle, mon favoritisme deviendrait évident. Il fallait que je résiste.
Quoi qu’il en soit, je pensais déjà avoir une bonne idée de la puissance des sorciers, mais assister une nouvelle fois à une telle démonstration demeurait impressionnant.
Cela me rappelait également à quel point Lucy et Ficelle dominaient les autres, elles qui accomplissaient de tels exploits avec une facilité déconcertante.
Les élèves formés ici possédaient tous beaucoup de talent, mais leur démonstration soulignait surtout à quel point Ficelle était un véritable génie.
— Je comprends bien que ce soit puissant et tout, mais je me vois pas réussir à l’utiliser en bougeant… grommela Nesia.
— Hahaha. J’imagine qu’il te suffit de continuer à t’entraîner.
— Tch. La route va être sacrément longue…
Il parlait ainsi, mais je doutais qu’il ait jamais imaginé que l’épéomancie serait facile à maîtriser. Sa langue était toujours aussi acérée, mais son expression ne trahissait pas la moindre détresse.
J’avais moi-même passé des années à développer les techniques que j’utilisais aujourd’hui. La vie serait bien plus simple si l’on pouvait acquérir une technique aussi facilement.
Cela valait aussi bien pour la voie de l’épée que pour la magie.
— Je peux vous enseigner les mouvements sur lesquels repose votre technique à l’épée, mais, pour tout ce qui concerne le mana et la magie, vous devrez écouter attentivement Mlle Ficelle et vos autres professeurs.
Autrement dit, je ne pouvais absolument rien leur enseigner en matière de magie. Aucun effort ne permettrait de modifier cette réalité. J’admirais sincèrement les capacités des sorciers et j’aurais aimé en apprendre davantage, mais j’avais depuis longtemps renoncé à cet espoir.
— Moi, j’aimerais surtout réussir à vous toucher au moins une fois en n’utilisant que mon épée, déclara Nesia.
— Haha ha. Dans ce cas, tu as encore énormément de retard à rattraper.
— Haaah… Cette route paraît encore plus longue…
C’était tout à fait dans le caractère de Nesia de vouloir prendre le dessus sur moi sans dépendre de sa magie. Comme je l’avais pensé dès notre première rencontre, il possédait davantage l’âme d’un épéiste que celle d’un sorcier. Si son talent pour la magie ne s’était jamais manifesté, il aurait peut-être cherché à devenir aventurier ou chevalier. Il possédait simplement une immense ardeur martiale.
Quoi qu’il en soit, même si je trouvais son ambition admirable, je n’avais aucune intention de perdre. Je ne pouvais pas me permettre de perdre pendant au moins les quinze prochaines années. J’aurais alors soixante ans, ce qui me paraissait constituer un objectif raisonnable. Mon père avait rangé son épée avant d’atteindre cet âge, mais une partie de moi aimerait réussir à le dépasser.
Et il restait encore terriblement fort, même après sa retraite.
— Maître, nous arrivons également à un bon point d’arrêt. Le cours est presque terminé.
— Oups, il est déjà si tard ?
Ficelle venait de nous rejoindre.
Il était apparemment temps de conclure la leçon. Les moments passés à discuter et à croiser le fer étaient si agréables que le temps filait sans qu’on s’en aperçoive. Les élèves auxquels Ficelle avait martelé les fondamentaux à coups de moulinets semblaient complètement épuisés.
Ils possédaient tous un véritable talent pour la magie, comme tous les élèves de l’institut. Il était donc assez rare qu’ils aient la moindre connaissance à l’épée ou, plus largement, en techniques de combat nécessitant de faire travailler le corps.
Lumite et Nesia constituaient clairement des exceptions.
Même s’ils n’effectuaient que de simples moulinets, lever et abaisser continuellement une lourde épée de bois était particulièrement éprouvant pour un débutant.
Cependant, ceux qui n’en étaient pas capables ne pourraient même pas commencer à apprendre l’épéomancie. J’espérais donc qu’ils tiendraient bon et poursuivraient leurs efforts.
— Je n’en ai aperçu qu’un instant, mais vous avez encore beaucoup de chemin à parcourir, déclara Ficelle. Il vous faut davantage d’entraînement.
— A-Allons, allons…
Je me demandais si elle ne pouvait pas se montrer un peu plus douce.
Ces élèves s’entraînaient depuis bien moins longtemps que Ficelle et moi. S’ils avaient déjà possédé un niveau suffisant pour nous surprendre, ils auraient dépassé le stade du génie pour entrer directement dans celui du surhumain.
— Et toi, Mewi, tu es toujours aussi mauvaise pour convertir ton mana, ajouta sèchement Ficelle, qui avait parfaitement observé sa dernière démonstration.
— Erk…
— J’ai remarqué que sa couleur était différente, dis-je. — Cela signifie que sa technique est mauvaise ?
— Hm-hm. Très mauvaise, confirma Ficelle, remuant consciencieusement le couteau dans la plaie.
C’était peut-être ma faute d’avoir posé la question. Désolé, Mewi.
Il était probablement trop demander à Ficelle de peser soigneusement chacun de ses mots.
Mewi se tut. Elle ne pleurait pas et ne se lamentait pas non plus. Elle comprenait peut-être que Ficelle ne cherchait pas à lui faire du mal.
— Enfin, ce n’est pas exactement mauvais en soi, se corrigea Ficelle, ayant sans doute perçu le malaise. — Mais elle n’est capable de convertir son mana qu’en feu. C’est très maladroit.
En y repensant, Lucy avait manipulé une quantité incroyable de magies différentes : le feu, la foudre, l’eau, la glace, ainsi que d’autres phénomènes que je ne comprenais même pas, comme celui qui avait terrassé Crépuscule en un instant.
Il était certes injuste de comparer Mewi à Lucy, mais n’être capable de transformer son mana qu’en feu paraissait tout de même un peu dommage. Je me demandais si cela pouvait être corrigé grâce à l’entraînement ou si cette aptitude était déterminée dès la naissance.
— En revanche, sa magie possède un rendement extrêmement élevé, ajouta Ficelle. C’est impressionnant. Mais cela reste maladroit.
— Hmpf… souffla Mewi.
Par « rendement élevé », Ficelle voulait probablement parler de la quantité de mana employée, de la proportion qu’elle pouvait transformer en feu d’un seul coup ou de quelque chose d’approchant.
Je n’y comprenais absolument rien, si bien que je ne pouvais que laisser libre cours à mon imagination.
Si j’avais été capable de sentir le mana, j’aurais peut-être pu lui donner quelques conseils. Malheureusement, cela dépassait totalement mes capacités. Et ce n’était visiblement pas un sens que l’on pouvait acquérir par l’entraînement.
— Donc… elle possède énormément de talent, mais elle manque encore de maîtrise, résumai-je.
— On peut le dire comme ça, répondit Ficelle sans paraître vouloir s’engager davantage.
Posséder du talent et savoir l’exprimer correctement pouvaient sembler similaires, mais il s’agissait en réalité de deux choses très différentes. Pour employer un exemple qui me parlait davantage, certaines personnes douées pour l’épée se consacraient entièrement à l’offensive. Le talent et la maîtrise étaient bien distincts. La maîtrise s’acquérait avec le temps.
De ce point de vue, Mewi possédait incontestablement un talent encore endormi, mais elle ne l’avait pas pleinement éveillé. Il revenait à son instructrice de décider s’il fallait le faire éclore de force ou le laisser mûrir progressivement. En revanche, ne jamais parvenir à l’éveiller signifierait que l’instructrice n’était pas à la hauteur.
Puisque Mewi réussissait déjà à créer du feu à partir de son mana, elle possédait indéniablement un talent pour la magie. Toutefois, il revenait à Ficelle et aux autres enseignants de l’institut de lui apprendre à le développer, pas à moi.
Comme je ne cessais de le répéter, je ne connaissais absolument rien à la magie. Je ne pouvais donc pas faire grand-chose.
— Ah.
Alors que je réfléchissais à tout cela, un tintement familier résonna dans les airs.
*Dong. Dong*
C’était la cloche annonçant la fin du cours.
Comme toujours, j’ignorais d’où provenait ce son et de quelle manière il était produit. Il s’agissait probablement d’une forme de magie.
Le monde de la magie est décidément d’une profondeur vertigineuse. Je comprends pourquoi Lucy et les autres sorciers se montrent si avides de l’étudier.
— Ce sera tout pour aujourd’hui, annonça Ficelle aux élèves. Bon travail, tout le monde.
— Merci pour le cours !
Ainsi s’acheva la leçon du jour.
Comme je n’étais pas venu pendant toutes les vacances d’été, cela faisait vraiment longtemps que je n’avais pas mis les pieds à l’institut de magie. J’étais heureux de constater que chacun avait progressé à sa manière.
J’étais particulièrement ravi de voir Mewi maîtriser progressivement les bases de l’épéomancie.
En tant qu’instructeur, je ne pouvais pas avoir de favorite. Mais je pouvais sans doute me permettre d’en être secrètement heureux. Sa technique à l’épée demeurait immature, mais elle progressait régulièrement. En partie à cause du milieu dans lequel elle avait grandi, Mewi ne retenait jamais ses coups. C’était une bonne chose.
Elle n’hésitait pas à frapper son adversaire, même avec une épée de bois. Pour être honnête, cette disposition était assez importante dans l’apprentissage de n’importe quel art martial. Se montrer attentionné était une qualité, mais cela pouvait parfois devenir un défaut.
Dans le cas de Mewi, toutefois, elle manquait aussi de manières et de tenue. Il nous suffirait de corriger cela peu à peu.
— Bon sang, j’ai vraiment hâte, murmurai-je.
— Hm ? Hâte de quoi ? demanda Ficelle.
— De voir grandir la prochaine génération.
Les élèves du cours d’épéomancie n’étaient pas vraiment mes disciples. Ils étaient avant tout ceux de Ficelle. Ils appartenaient néanmoins à la génération suivante, et je contribuais à leur progression.
Continuer à avancer sur ma propre voie de l’épée était plaisant. Mais veiller sur leur croissance l’était encore davantage.
C’était précisément ce qui donnait tout son sens au fait de se trouver en position de guider et d’enseigner.
◇
— Bonjour à tous.
— Bonjour !
La veille, j’étais retourné à l’Institut de magie pour la première fois depuis longtemps. Aujourd’hui, je reprenais mon activité principale d’instructeur extraordinaire dans la salle d’entraînement de l’Ordre.
En gros, je partageais mon temps à raison de quatre-vingts pour cent ici et de vingt pour cent comme instructeur invité à l’Institut. Cela pouvait donner l’impression que j’étais particulièrement occupé. Pourtant, le cours d’épéomancie ne durait qu’une heure et je ne passais pas non plus toute la journée à la salle d’entraînement de l’Ordre. Je n’étais en service qu’environ quatre heures.
L’effort se révélait un peu éprouvant pour mon endurance, mais mes journées restaient courtes en comparaison de celles d’un travailleur ordinaire.
En tenant également compte de ma rémunération supérieure à la moyenne, cette vie n’avait rien de comparable avec celle que je menais autrefois à la campagne, où j’enseignais l’épée tout en travaillant un peu dans les champs.
Disposer d’une certaine aisance financière était évidemment agréable. Cela ne voulait pas dire pour autant que je souhaitais travailler tous les jours du matin au soir.
Avec le recul, je bénéficiais d’une situation particulièrement privilégiée, et je le devais à Allucia. Elle était toutefois bien plus débordée que moi. Je voulais donc faire tout mon possible pour alléger un peu sa charge.
— Bien. Il est temps de donner le meilleur de moi-même aujourd’hui encore.
Je ne m’adressais à personne en particulier.
Ces paroles m’étaient destinées.
Même après avoir vaincu mon père, j’étais incapable de me dire : « Voilà, je suis désormais le meilleur. Je n’ai plus besoin de faire le moindre effort. »
Il aurait été difficile de prétendre avoir atteint le sommet de l’art de l’épée simplement parce que j’avais remporté de justesse un duel contre mon père vieillissant. Il existait certainement, quelque part dans le monde, quantité de combattants puissants dont j’ignorais jusqu’à l’existence.
Je n’étais pas assez prétentieux pour affirmer que je pourrais tous les vaincre. Le véritable problème était désormais de savoir quel objectif poursuivre. Pour l’heure, rien ne me venait à l’esprit.
Pendant de très longues années, j’avais considéré mon père comme l’épéiste ultime. Même maintenant, cette conviction n’avait pas véritablement disparu. Pourtant, je l’avais vaincu.
Je ne savais pas encore si cette victoire m’avait réellement donné confiance en moi, mais elle restait une victoire. En tant qu’homme, mon père demeurait un modèle que je souhaitais atteindre. En revanche, dans le domaine de l’épée, j’ignorais désormais vers quel sommet plus élevé tourner mon regard.
Je ne pensais pas que mon père fût le meilleur épéiste au monde. Cela dit, je ne connaissais personne que je puisse affirmer clairement plus fort que lui.
On pourrait alors me demander si cela ne faisait pas de moi le meilleur.
Mais les choses ne me paraissaient pas aussi simples.
Pour prendre un exemple récent, je ne pensais pas être capable de vaincre Lucy. Je pourrais peut-être la battre en la prenant par surprise à très courte distance, mais cela valait pour presque n’importe quel adversaire.
L’attaque-surprise restait la stratégie ultime.
Pour en revenir au sujet, je n’avais pas renoncé à viser le sommet de l’art de l’épée. J’avais simplement perdu le repère qui me guidait jusque-là. D’ailleurs, pousser la technique à l’épée jusqu’à ses extrêmes ne signifiait pas nécessairement devenir le meilleur épéiste au monde. Il était difficile d’exprimer précisément cette différence.
Lucy se trouvait probablement dans une situation comparable. Elle poursuivait ses recherches pour repousser les limites de la magie, sans pour autant sembler obsédée par l’idée de devenir la plus grande sorcière du monde. C’était ainsi que je souhaitais moi aussi atteindre le sommet.
Je n’éprouvais aucun désir particulier de devenir l’épéiste le plus puissant du monde. L’idée possédait certes un certain charme, mais elle relevait davantage de la curiosité que d’un véritable objectif. Le problème, c’était que la maîtrise parfaite de l’épée s’accompagnait inévitablement d’une plus grande force.
Si seulement c’était une discipline purement savante…
Accumuler des techniques et des connaissances n’aurait alors eu aucun rapport avec la puissance physique.
— Hmmm…
Je m’enfonçai davantage dans mes réflexions tout en observant les chevaliers s’affronter avec ardeur devant moi.
Bon sang, où se trouve réellement ce sommet ?
Et à quoi ressemblait la vue, une fois là-haut ?
Selon toute vraisemblance, personne ne le savait. Nul n’avait jamais atteint cette cime. Mon père était censé marcher devant moi sur ce chemin, mais je l’avais dépassé sans même m’en apercevoir. Je devais maintenant trouver un nouveau repère ou poursuivre ma route en ne comptant que sur mes propres forces.
C’était un chemin particulièrement périlleux. J’avais déjà dépassé la fleur de l’âge, et continuer seul sur cette voie en tant que « vieil homme » paraissait difficile et décourageant.
Les choses seraient peut-être différentes si j’avais un compagnon avec qui avancer, mais cette idée n’était guère réaliste à ce stade de ma vie. Je la mis donc de côté pour l’instant.
Je n’avais toutefois aucune envie de quitter ce chemin ni de faire demi-tour. J’étais déjà allé si loin. Je voulais donc continuer aussi longtemps que possible.
Et même si je n’avais pas encore atteint le sommet, je me trouvais clairement sur ses pentes supérieures. Jusqu’à présent, je savais ne plus être au pied de la montagne. Désormais, il n’aurait pas été exagéré de dire que j’étais déjà monté très haut.
— Voilà un problème bien luxueux…
Mon murmure se perdit dans le tumulte de la salle d’entraînement.
Au fond de moi, j’avais fini par comprendre la situation, même tardivement.
J’avais continué à perfectionner mes techniques. J’étais passé d’un village perdu comme Beaden au poste d’instructeur extraordinaire de l’Ordre de Liberion. Puis j’avais vaincu l’homme que je m’étais fixé comme objectif durant toute mon existence.
Tout cela dépassait déjà largement ce que j’aurais pu espérer. Je ne pouvais raisonnablement pas en demander davantage. Si je voulais tout de même poursuivre plus loin, il me faudrait parcourir le monde à la recherche de guerriers puissants que je n’avais encore jamais rencontrés.
Même en écartant cette solution parfaitement irréaliste, je désirais une forme d’accomplissement. Un signe, aussi infime soit-il, qui me permettrait de croire que j’avais enfin atteint le sommet.
Sérieusement, plus j’y réfléchissais, plus mon problème ressemblait au caprice d’un homme privilégié. Je pourrais simplement déclarer : « J’ai atteint le sommet de l’art de l’épée », et mettre un terme à toutes ces réflexions. Seulement, je ne m’étais jamais accordé autant de valeur auparavant. Il m’était donc difficile d’accepter une telle idée.
— Ah, le voilà. Sieur Beryl !
— Hm ?
Après avoir passé un moment à me perdre dans mes pensées, j’entendis une voix m’interpeller dans mon dos.
Mince, ce n’est pas sérieux. Je ne peux pas me permettre de divaguer comme ça alors que je suis chargé de surveiller les entraînements des chevaliers.
Je secouai légèrement la tête pour chasser mes réflexions, puis me retournai. Evans se tenait devant moi.
— Evans, il se passe quelque chose ?
— Euh… La commandeure Allucia vous demande. Elle souhaiterait que vous passiez dans son bureau.
— Hm. D’accord.
Il ne paraissait pas particulièrement pressé. Il ne s’agissait donc probablement pas d’une urgence, mais plutôt d’une affaire dont elle ne souhaitait pas parler devant tout le monde. Je n’avais plus qu’à aller retrouver la commandeure.
Allucia me faisait rarement appeler. Par égard pour moi, sans doute, elle venait généralement me voir elle-même lorsqu’elle avait besoin de quelque chose. Elle dirigeait pourtant cette organisation. Elle aurait parfaitement pu me convoquer sans la moindre hésitation, mais sa personnalité l’en empêchait la plupart du temps.
— Hm ? Pas dans le bureau d’accueil ? Dans son propre bureau ? demandai-je après avoir soudain pris conscience de ce détail.
— Oui. C’est bien ce qu’elle a dit.
— Je vois… Merci.
Ma destination n’était pas le bureau d’accueil, mais le bureau personnel de la commandeure. Tout indiquait qu’il s’agissait d’une affaire importante qu’elle ne pouvait pas laisser s’ébruiter. Et ce genre d’affaires avait généralement tendance à se révéler particulièrement pénible.
De plus, elle n’avait fait appeler ni le vice-commandeur ni l’un des chevaliers vétérans, mais moi. Je commençais à me sentir nerveux. Au moins, je savais où se trouvait le bureau d’Allucia.
Lors de ma première visite, elle m’avait grossièrement présenté l’organisation du bâtiment et l’emplacement des différentes pièces. Je n’avais toutefois encore jamais pénétré dans son bureau. Je n’en avais tout simplement jamais eu la moindre raison.
— Bon…
Après avoir remercié Evans, je quittai la salle d’entraînement. Comme pour tous les incidents précédents, je ne découvrirais rien en restant seul à réfléchir. Depuis mon arrivée à Baltrain, j’avais noué de nombreuses relations. La formulation pouvait sembler étrange, mais ces liens m’avaient constamment entraîné dans des situations dont j’ignorais tout à l’avance.
On n’y pouvait pas grand-chose. Rien de tel ne s’était jamais produit pendant toutes les années que j’avais passées terré au fin fond de la campagne. Je n’arrivais donc toujours pas à m’y habituer.
Pour ne rien arranger, chacune de ces situations s’était révélée particulièrement sérieuse.
Comment aurais-je pu ne pas rester sur mes gardes ?
Enfin, cela ne sert pas à grand-chose de se méfier de ce qui va arriver lorsque les problèmes nous tombent dessus sans prévenir.
— Oh, c’est là.
Après avoir traversé plusieurs couloirs aux murs uniformément blancs, je me retrouvai devant la pièce dans laquelle Allucia travaillait habituellement. Elle était censée m’attendre à l’intérieur, mais la porte solennelle qui me faisait face dégageait une impression particulièrement intimidante, même comparée à l’allure imposante de l’Ordre tout entier.
Ma tension ne faisait qu’augmenter.
— Bien…
Je ne portais aucun col qu’il m’aurait été nécessaire de remettre en place. Je me redressai néanmoins, raffermis ma résolution et frappai à la porte.
Un écho discret, mais parfaitement net, parcourut le couloir.
— Entrez.
Une voix calme et digne me répondit depuis l’intérieur.
C’était incontestablement celle d’Allucia.
Depuis mon installation à Baltrain, je l’entendais presque chaque jour. Elle n’avait rien perdu de la clarté qu’elle possédait déjà à l’époque où elle s’entraînait dans notre salle d’armes.
Cela dit, je doute qu’une jeune femme apprécie particulièrement de recevoir ce genre de compliment de la part d’un vieux bonhomme.
— C’est moi.
Je me demandais ce qu’Allucia pouvait bien me vouloir. Pourquoi avait-elle pris la peine de me convoquer jusque-là ? J’étais curieux, mais j’éprouvais également un mauvais pressentiment.
J’aurais aimé que mon instinct se trompe de temps en temps.
J’ouvris la porte et découvris une pièce correspondant à peu près à ce que j’avais imaginé.
Le bureau était suffisamment vaste pour ne pas paraître encombré. Ses murs d’un blanc apaisant ressemblaient à ceux du couloir et du bureau d’accueil. Contrairement à cette dernière, toutefois, plusieurs décorations luxueuses ornaient la pièce. Une grande bibliothèque se dressait également près du bureau auquel Allucia était assise.
L’Ordre de Liberion possédait une longue histoire. Ses seuls rapports d’activité devaient déjà occuper une place considérable sur ces étagères, auxquelles s’ajoutaient probablement toutes sortes d’autres ouvrages.
Allucia éprouvait par ailleurs une soif de connaissances qui ne semblait jamais devoir s’apaiser. Assise à son bureau près de la fenêtre, elle dégageait une sorte de majesté sacrée tandis que sa plume courait sur le papier. Je ne l’avais encore jamais vue travailler ainsi, mais cette image lui convenait remarquablement bien.
— Maître, pardonnez-moi de vous avoir fait venir, dit-elle en se levant.
— Ce n’est rien. Ne t’en fais pas.
Elle était commandeure de l’Ordre, tandis que je n’en étais que l’instructeur extraordinaire. Je ne comptais pas insister sur la différence évidente entre nos positions, mais je trouvais qu’elle pouvait se montrer un peu moins formelle avec moi.
Je comprenais naturellement qu’elle éprouve une certaine culpabilité pour avoir arraché de force un vieil homme à son trou perdu dans la campagne. Elle avait même préparé un sceau royal afin d’y parvenir.
Sa volonté de fer ne cessait de m’impressionner.
Cependant, même si j’étais arrivé ici à la suite d’une nomination royale, j’avais finalement accepté cette fonction de mon propre gré. C’était ce choix qui nous avait conduits à notre relation actuelle.
Tout s’était produit assez brusquement, mais je lui en demeurais reconnaissant. Si j’étais resté à Beaden, ma vie n’aurait jamais pris une telle direction.
Cela dit, il était toujours facile de tirer ce genre de conclusion après coup.
— Veuillez vous asseoir, proposa Allucia en me désignant un espace aménagé pour recevoir les visiteurs, le long du mur.
— Oh, bien sûr.
Il s’agissait de son bureau personnel, mais elle y recevait manifestement aussi des invités. Après tout, certaines conversations ne pouvaient probablement pas avoir lieu dans le bureau d’accueil.
Je n’aurais jamais pensé participer un jour à l’une d’elles.
— Je dois dire que de te voir installée derrière un bureau est assez rafraîchissant, lui dis-je. Cela te va très bien.
— Merci, mais j’ai encore beaucoup à apprendre, répondit Allucia, prenant visiblement mes paroles pour une simple flatterie.
— Hahaha. Toujours aussi travailleuse.
Hé, je suis parfaitement sincère.
Allucia avait fière allure, qu’elle manie une épée ou une plume.
J’ignorais quelle était réellement son efficacité dans le domaine administratif, mais je doutais fortement qu’elle fût mauvaise. Dans le cas contraire, ce bureau ne lui appartiendrait pas.
— Alors… De quoi s’agit-il ? demandai-je.
— Permettez-moi d’aller directement à l’essentiel.
Depuis mon installation à Baltrain, j’avais étonnamment peu eu l’occasion de m’asseoir et de discuter tranquillement avec Allucia.
Je passais l’essentiel de mon temps dans la salle d’entraînement, tandis qu’elle consacrait toute son énergie à la direction de l’Ordre.
Nous nous étions déjà entraînés ensemble, mais nous avions rarement eu l’occasion de parler seuls à seuls.
Même aujourd’hui, nous avions dû interrompre notre travail pour tenir cette discussion. Je ne pouvais donc pas lui faire perdre davantage de temps avec des banalités. Mieux valait entrer immédiatement dans le vif du sujet.
— Cette lettre a été remise à l’Ordre il y a quelques jours, expliqua-t-elle en déposant une enveloppe sur la table.
— Hmmm…
Je supposai d’abord qu’il s’agissait d’un décret quelconque.
Toutefois, je ne reconnaissais pas le sceau brisé qui figurait sur l’enveloppe. La lettre ne venait pas de la famille royale.
— C’est une invitation du margrave de Flumvelk, poursuivit Allucia. Elle concerne une réception tout à fait ordinaire organisée par la noblesse.
— Hmmm… ?
C’est qui ce margrave de Flumvelk ?
Le titre de margrave désignait normalement un noble dont les terres se trouvaient près d’une frontière. Il devait donc s’agir de la frontière avec la Sphenirvanie ou avec Salura Zaruk.
Je n’avais cependant aucune idée de son identité. Qu’une invitation soit adressée à l’Ordre n’avait rien d’étrange. En revanche, je ne voyais absolument pas ce que tout cela pouvait avoir à faire avec moi.
— Euh… L’Ordre de Liberion est donc invité à la réception du margrave ? demandai-je.
— Pour résumer, oui.
Je ne m’étais donc pas trompé sur la situation. Je n’avais jamais assisté à ce genre de festivités, mais une personne possédant le rang d’Allucia devait naturellement recevoir de nombreuses invitations de cette nature.
Maintenant que j’y pensais, les lettres qu’elle m’avait adressées autrefois évoquaient déjà l’augmentation de ses obligations mondaines.
Cela ne m’expliquait toujours pas pourquoi elle me parlait de cette invitation. Comptait-elle me confier l’entraînement des chevaliers pendant qu’elle se rendrait sur le territoire de Flumvelk ?
Dans ce cas, il n’était pas nécessaire de me convoquer jusqu’ici. Elle disposait également d’un vice-commandeur, si bien que cette hypothèse ne semblait pas tenir debout.
Après avoir réfléchi un moment, je ne trouvai aucune réponse.
Je décidai donc de lui poser directement la question. Après tout, si elle m’avait fait venir, c’était précisément pour m’expliquer la situation.
— Je comprends, mais… pourquoi aller jusqu’à me convoquer ?
— J’aimerais que vous assistiez également à cette réception, Maître.
— Pourquoi ? demandai-je aussitôt.
Sérieusement, pourquoi ?
Allucia m’adressa un doux sourire.
Non, vraiment. Pourquoi ?
— L’invitation a été remise à l’Ordre de Liberion, mais elle nous est adressée à tous les deux, expliqua Allucia. À vous et à moi.
— Pourquoi ?
J’essayai une nouvelle fois d’assimiler ses paroles, mais le même mot continuait de me revenir à l’esprit.
Je comprenais parfaitement pourquoi Allucia avait été invitée. Elle commandait l’organisation militaire la plus puissante du royaume. Il lui était donc indispensable d’entretenir des relations avec les personnages influents de Baltrain, mais aussi avec ceux du reste de Liberis.
En revanche, je ne savais pas vraiment comment réagir au fait d’avoir été convié à ses côtés.
Cela faisait un certain temps que j’avais obtenu le titre d’instructeur extraordinaire, si bien que je pouvais concevoir que ma réputation ait commencé à se répandre dans Baltrain. La tentative d’assassinat contre la famille royale avait également dû me faire connaître au-delà de l’Ordre.
Il n’était donc pas inconcevable que certains nobles veuillent me rencontrer.
Cependant, l’homme qui m’invitait était un margrave. Je n’avais jamais mis les pieds dans une région aussi éloignée et j’ignorais même où se trouvait son territoire.
Pourquoi souhaitait-il faire venir quelqu’un qui n’était même pas chevalier ?
— Il y a plusieurs raisons à cela… commença Allucia. Maître, vous connaissez Flumvelk, n’est-ce pas ?
— Pas du tout.
— Vraiment… ?
Hm ? Sa réaction était un peu étrange. Pensait-elle que je connaissais déjà Flumvelk et son seigneur ? Cela expliquerait pourquoi nous semblions parler de deux choses différentes.
Pourtant, Allucia connaissait assez bien la vie parfaitement ordinaire que j’avais menée jusque-là. Il n’y avait aucune raison qu’elle me croie lié à un margrave. À moins que j’aie rencontré ce margrave de Flumvelk autrefois et complètement oublié son identité.
Ce serait particulièrement impoli de ma part.
Je voulais croire que je n’avais pas oublié un noble. À ma connaissance, aucun d’entre eux n’avait jamais visité Beaden, et j’étais presque certain que je me serais souvenu d’un événement pareil.
L’un d’eux aurait certes pu venir incognito, mais aucun noble n’avait la moindre raison de s’aventurer aussi loin dans la campagne, encore moins sous une fausse identité.
— Dans ce cas, commençons par les autres raisons, déclara Allucia.
— D’accord.
J’étais désolé de ruiner son hypothèse de départ, mais je ne comprenais réellement pas de quoi elle parlait. La seule autre possibilité qui me venait à l’esprit était que cette histoire ait un rapport avec mon père.
Avant de s’installer à Beaden avec ma mère et de m’avoir, il avait parcouru le monde et accompli toutes sortes de choses insensées.
Compte tenu de sa personnalité, même s’il avait connu des nobles influents et que ceux-ci lui avaient rendu visite, il ne se serait probablement pas donné la peine de me les présenter comme tels.
Cela dit, même s’il possédait de telles relations, je doutais fortement qu’ils aient fait tout le trajet jusqu’à Beaden pour le voir.
— Flumvelk se trouve le long de la frontière avec la sphenirvanie, expliqua Allucia.
— Hmmm…
Ne parvenant pas à trouver le moindre lien entre le margrave et moi, nous passâmes à la suite. Je n’aimais pas vraiment apprendre que Flumvelk se trouvait à la frontière avec la Sphenirvanie plutôt qu’avec l’Empire.
Je n’avais jamais visité aucun de ces deux pays, mais je connaissais une partie de la situation en Sphenirvanie, et je ne gardais pas une très bonne impression de cette nation.
Elle dégageait une odeur suspecte, pour ainsi dire.
Dans ces conditions, je commençais à comprendre pourquoi Allucia m’avait fait appeler, moi, plutôt que Henblitz. Après la tentative d’assassinat, c’étaient elle et moi qui avions été conviés à dîner avec la famille royale.
— Cela a-t-il un rapport avec les tentatives d’assassinat survenues quelque temps plus tôt ? demandai-je.
Maintenant que cette idée m’avait traversé l’esprit, il m’était impossible de ne pas y penser.
Heureusement, Allucia et moi étions seuls dans la pièce. Personne ne pouvait nous entendre depuis l’extérieur, à moins que nous nous mettions à crier.
— Oui, répondit-elle. Par mesure de sécurité, j’aimerais que vous gardiez pour vous ce que je vais vous révéler.
— Bien entendu.
— Merci.
Cette affaire concernait donc bien la famille royale. Cela expliquait pourquoi elle avait pris la peine de me convoquer dans son bureau. Je préférerais mourir plutôt que de laisser échapper une information aussi explosive.
Mon cœur ne le supporterait pas.
— Le mariage de la princesse Salacia avance désormais pour de bon, annonça Allucia.
— Hm.
Autrement dit, son union avec le prince Glenn est maintenant décidée.
Si Allucia en avait déjà été informée, cela signifiait que les négociations entre Liberis et la Sphenirvanie étaient en grande partie achevées.
Il ne restait probablement plus qu’à fixer la date.
— Le véritable objectif de cette réunion consiste donc à confirmer l’itinéraire qui sera emprunté avant le mariage et à rassembler les seigneurs dont les territoires se trouvent sur le trajet, poursuivit Allucia.
— Je vois…
C’était une affaire d’une importance considérable.
Je comprenais désormais pourquoi l’Ordre devait être mobilisé et pourquoi Allucia devait assister personnellement à la réception. Ce n’était pas vraiment à moi d’en douter, mais…
Était-ce réellement prudent ?
Je ne connaissais qu’une petite partie de la situation actuelle en Sphenirvanie, mais l’incident impliquant Rose ne remontait pas à si longtemps. Il était difficile d’imaginer que le pays ait déjà réglé tous ses conflits internes.
— Nous ne serons donc pas les seuls à partir, n’est-ce pas ? demandai-je.
— En effet. Pour l’heure, nous prévoyons d’emmener plusieurs chevaliers ainsi qu’un peloton de la Garnison royale afin d’assurer l’escorte.
— Ça fait beaucoup de monde…
Le groupe serait considérable.
Je comprenais la présence des chevaliers, mais l’ajout d’un peloton entier de la Garnison royale augmentait fortement l’ampleur de l’expédition. Enfin, en y réfléchissant bien, envoyer plusieurs dizaines de chevaliers à la réception d’un noble aurait déjà été assez inhabituel.
Si la Garnison royale devait également nous accompagner, c’était probablement parce qu’elle participerait plus tard à l’escorte de la princesse pour son mariage. Autrement dit, cette expédition servirait en quelque sorte de répétition.
À vue de nez, les hommes concernés appartenaient sûrement à la garde royale que le roi Gladio avait évoquée auparavant. Beaucoup de choses devenaient plus claires.
Par ailleurs, la présence de l’Ordre de Liberion et de la Garnison royale près de la frontière risquait évidemment de provoquer des tensions inutiles avec le pays voisin. Liberis devait tout particulièrement éviter de provoquer les partisans du pape.
— Voilà donc pourquoi tu avais besoin d’une invitation officielle, conclus-je.
— Exactement. Officiellement, cette réception est destinée à remercier l’Ordre de Liberion et à reconnaître ses efforts pour avoir empêché une crise avec la Sphernivanie.
— Officiellement, hein…
Cette précision acheva de me convaincre qu’il ne s’agissait pas d’une simple invitation. Une infime partie de moi avait espéré pouvoir profiter de vacances agréables. Mais nous nous trouvions dans le monde réel. Comme je l’avais pressenti, cette histoire se révélait être une véritable corvée.
Bon sang.
— Pour être certain, Henblitz ne pourrait pas y aller à ma place ? demandai-je.
— Non, répondit Allucia. Une force doit rester à Baltrain sous la direction d’un responsable.
— Pas faux.
Nous devions envisager la possibilité que la Sphenirvanie profite de l’occasion pour tenter quelque chose. Même sans cela, laisser la ville où résidait la famille royale privée de ses chevaliers et de tout commandement aurait été d’une imprudence extrême.
Tout irait bien si rien ne se produisait. Mais dans le cas contraire, il serait ridicule que personne ne soit capable de réagir. Allucia et Henblitz ne pouvaient donc pas quitter Baltrain en même temps.
L’un des deux devait impérativement rester sur place.
— Je comprends pourquoi tu dois y aller, repris-je. Mais en quoi ma présence est-elle nécessaire ?
— Je n’irais pas jusqu’à dire qu’elle est nécessaire… Vous comprendrez probablement une fois sur place. Cela vaut également pour la première raison que j’ai évoquée.
— Hmmm…
Elle faisait référence au lien que j’étais censé avoir avec Flumvelk. Cela signifiait-il que mes souvenirs me reviendraient en arrivant ? Je n’avais réellement aucune idée de ce dont elle parlait. Et si j’avais simplement oublié, je serais terriblement désolé.
Allucia aurait pu me révéler la réponse immédiatement, mais puisque ce trou de mémoire était peut-être entièrement de ma faute, je ne pouvais pas vraiment insister.
— Par ailleurs, je souhaite personnellement que vous m’accompagniez, ajouta-t-elle.
— J-Je vois…
Cette fille a vraiment le chic pour sortir ce genre de déclaration soudainement tout en gardant son sang-froid. C’est un souhait personnel ou celui de la commandeure de l’Ordre ?
— Quoi qu’il en soit, votre nom figure clairement sur l’invitation, poursuivit Allucia. Il semblerait également que la princesse Salacia vous ait recommandé.
— Elle m’a recommandé personnellement, hein…
Je ne pus m’empêcher de lever les yeux vers le plafond. Comme toujours, tout avait été organisé avant même que l’on m’informe de la situation. On faisait semblant de me demander mon avis, mais ma participation relevait pratiquement de l’ordre.
Cela ne se produisait-il pas un peu trop souvent depuis mon arrivée à Baltrain ? Je ne me faisais pas des idées, tout de même ?
En outre, la princesse Salacia m’avait expressément désigné.
Je n’avais absolument aucun droit de refuser.
Il ne s’agissait certes pas d’un sceau royal comme celui par lequel le roi m’avait nommé instructeur extraordinaire. Toutefois, il m’était impossible de rejeter une recommandation émanant directement de la famille royale.
J’avais déjà à moitié renoncé lorsqu’une question me vint soudain à l’esprit.
— Hm ? Une minute.
— Oui ? Qu’y a-t-il ?
— Tu as dit que la princesse Salacia m’avait également recommandé… Cela signifie que le margrave de Flumvelk me connaît ?
— Évidemment.
Sérieusement ? J’ai donc réellement oublié l’identité de ce margrave.
Toutes mes excuses.
J’espérais qu’il me pardonnerait.
— Quand devons-nous partir, et combien de temps le voyage durera-t-il ? demandai-je.
J’étais extrêmement curieux de découvrir l’identité du margrave, mais si je l’avais oublié, je ne pouvais pas faire revenir mes souvenirs par la force.
Allucia n’avait probablement pas l’intention d’insister sur ce sujet non plus.
Cette réception ne constituait finalement qu’une répétition avant le véritable mariage de la princesse. Le fait que je connaisse ou non le margrave n’était qu’un détail insignifiant à l’échelle de l’ensemble.
Je décidai donc de laisser de côté ce que j’ignorais et de demander plutôt des informations concrètes.
J’avais la mauvaise habitude de me perdre beaucoup trop profondément dans mes réflexions. Et il était rare que toutes ces cogitations fassent apparaître de nouvelles informations ou améliorent réellement la situation.
— Nous partirons le mois prochain, répondit Allucia. Le voyage devrait prendre environ dix jours dans chaque sens. En comptant notre séjour, j’estime que nous serons absents pendant près d’un mois.
— Un mois entier…
Cela me semblait franchement long.
Nous allions jusqu’à la frontière, qui ne pouvait donc pas se trouver près de Baltrain. Flumvelk n’était pas non plus comparable à Beaden, dont l’isolement s’expliquait par une combinaison de plusieurs circonstances.
Il s’agissait de la véritable frontière du royaume.
Je n’avais presque aucune expérience des voyages aussi lointains, ce qui m’inquiétait un peu.
— Je suppose que je ne peux pas refuser, dis-je. Mais, sur le plan émotionnel, j’ai encore du mal à accepter… Il faut aussi que je pense à Mewi.
Mon principal sujet d’inquiétude n’était pas mon manque d’expérience. C’était Mewi. Un mois correspondait à peu près à la durée de mon séjour à Beaden pendant l’été. Toutefois, cette fois-ci, il était absolument impossible de l’emmener.
Même si elle appartenait officiellement à ma famille, elle restait une parfaite étrangère aux yeux de l’Ordre et du margrave. De plus, cette expédition découlait d’une décision de la famille royale. L’idée de l’emmener était donc exclue d’emblée. Que ferait-elle pendant mon absence ?
Elle n’était certes plus un nourrisson et pouvait techniquement se débrouiller sans moi. L’Institut restait ouvert, et elle possédait suffisamment d’argent pour se nourrir.
— Sans vouloir paraître insensible…, commença Allucia, mais compte tenu de son âge, je ne pense pas que cela pose réellement problème.
Elle ne faisait qu’énoncer un fait parfaitement raisonnable.
— Oui… Je le sais bien. Tu n’as pas tort, mais tout de même…
J’étais sans doute trop protecteur. Beaucoup d’enfants de l’âge de Mewi étaient déjà parfaitement autonomes. Surtout, elle avait pratiquement vécu seule jusqu’à ce qu’elle rencontre Lucy et moi. Tant qu’elle disposait d’argent, elle ne recommencerait pas à voler dans les poches des passants.
Je n’avais donc pas à m’inquiéter de ce côté-là.
— Laisse-moi au moins lui en parler avant de te donner une réponse, demandai-je. Cela ne prendra pas longtemps.
— Très bien. Mais j’apprécierais que vous ne tardiez pas trop.
Au bout du compte, je ne réussis pas à prendre immédiatement ma décision.
En temps normal, j’aurais dû le faire. Comme je ne cessais de me le répéter, je ne possédais aucun droit de refuser. Malgré tout, une partie obstinée de moi souhaitait retarder ma réponse.
Ce n’était pas une question de logique, mais de sentiments.
Comme je venais de le promettre à Allucia, je n’avais pas l’intention de faire traîner les choses. Mewi serait à la maison lorsque je rentrerais, si bien que je pourrais lui en parler dès aujourd’hui.
Deux possibilités principales s’offraient à moi.
En partant du principe que je me rendrais forcément à Flumvelk, je pouvais soit laisser Mewi seule, soit demander à quelqu’un de veiller sur elle. Elle ne m’empêcherait probablement pas de partir. Et même dans le cas improbable où elle ferait une crise, cela ne suffirait pas à justifier que je décline l’invitation.
Cela dit, une partie de moi aimerait la voir réagir comme ça.
En résumé, je n’avais pas d’autre choix que d’y aller. La seule véritable question était de savoir jusqu’où je réussirais à rassurer Mewi avant mon départ. Même si je souhaitais faire avancer les choses en acceptant l’invitation, je ne pouvais pas m’empêcher de m’inquiéter pour elle.
Elle était certainement capable de se débrouiller seule pendant un mois, mais je ne voulais pas la laisser sans la moindre préparation.Je ne pouvais vraiment pas l’emmener cette fois-ci.
Bon. Plus qu’à jouer mon atout ultime. Lucy Diamond.
J’avais déjà songé à faire appel à elle dans le cas où Mewi aurait refusé de venir à Beaden.
Finalement, celle-ci avait accepté et je n’avais pas eu besoin de recourir à cette solution. Cette fois, en revanche, elle semblait être mon unique possibilité. J’ignorais si Mewi pourrait séjourner chez Lucy et dépendre entièrement d’elle, mais cela ne coûtait rien de lui poser la question. Si Lucy acceptait de veiller sur elle, je pourrais partir pour Flumvelk l’esprit tranquille.
Le principal problème restait naturellement de savoir si elle accepterait. Cela dit, j’avais déjà subi un bon nombre de décisions irréfléchies de sa part. Je comptais donc lui forcer un peu la main. Elle ne pouvait pas continuellement me confier toutes les situations pénibles sans s’attendre à ce que je lui rende un jour la pareille.
Cela ne fonctionnerait pas avec moi. Lucy était une femme particulièrement étrange, mais elle ne manquait pas de bon sens. Je m’attendais donc à ce qu’elle accepte.
— Quoi qu’il en soit, votre réaction est assez inattendue, déclara soudain Allucia.
— Hm ? Qu’est-ce qui te surprend ?
— Je pensais que vous refuseriez en affirmant que vous n’étiez pas adapté à cette mission.
— Aaah… Oui. Cela représente effectivement une lourde responsabilité. Je ne suis qu’un roturier, après tout.
— Moi aussi, je vous le rappelle.
— Hahaha. C’est vrai.
L’image que je me faisais désormais d’Allucia était si profondément ancrée en moi que j’en oubliais presque ses origines. Elle était la fille de marchands. Elle avait atteint le rang de commandeure de l’Ordre sans bénéficier du moindre soutien politique. Son ascension avait quelque chose d’invraisemblable. Ses parents devaient être extrêmement fiers d’elle.
— À ce propos, comment vont tes parents ? demandai-je.
— B-Bien. Ils continuent de voyager un peu partout.
— Tant mieux.
Puisque nous parlions de nos origines, j’avais profité de l’occasion pour prendre de leurs nouvelles. Ils semblaient toujours aussi actifs.
Les marchands ne restaient généralement pas très longtemps au même endroit. Ils possédaient naturellement un point d’attache, mais ils parcouraient les différentes régions à la recherche de marchandises bon marché qu’ils pourraient revendre ailleurs avec un bénéfice.
C’était précisément ce hasard qui les avait autrefois conduits jusqu’à Beaden avec leur jeune fille, Allucia. En y repensant, notre rencontre initiale avait été particulièrement improbable. Et lorsque je voyais tout ce que cette relation avait fini par provoquer, elle paraissait encore plus extraordinaire.
On ne pouvait jamais savoir quel potentiel sommeillait chez une personne. Ce n’était qu’en commençant à le polir que l’on pouvait enfin apercevoir la faible lueur dissimulée sous la surface. Si le talent était décidé à la naissance, Allucia, Surena et Ficelle ne seraient probablement jamais devenues ce qu’elles étaient aujourd’hui.
De mon côté, j’aurais peut-être tout de même succédé à mon père et à ma mère.
— Malgré tout…, repris-je, même si j’avais réellement le droit de refuser, je pense que j’accepterais. La princesse Salacia n’est pas une parfaite inconnue pour moi.
— C’est… effectivement vrai.
Cette mission représentait une lourde responsabilité. Pour être honnête, je n’avais aucune envie de me retrouver mêlé à des incidents diplomatiques. Cependant, j’avais décidé de cesser de considérer que tout cela me dépassait.
Si ma force était nécessaire, je voulais me montrer à la hauteur des attentes placées en moi.
Prétendre par modestie que je n’étais pas capable d’accomplir cette tâche reviendrait à nier la force de mon père. Quelle que soit la réalité, je ne devais plus penser de cette manière. Mon regard sur le monde avait peut-être réellement commencé à changer.
— Maître… Vous avez un peu changé, remarqua Allucia.
— Vraiment ? Eh bien… j’imagine que oui.
J’avais l’impression de me comporter comme toujours, mais plusieurs personnes m’avaient récemment fait la même remarque. Henblitz m’avait dit quelque chose de semblable.
Je mentirais en prétendant que rien n’avait changé après ma victoire contre mon père. Cela ne signifiait pas que ma personnalité s’était soudainement transformée ou que ma sensibilité était devenue complètement différente. Je m’efforçais néanmoins de modifier mon état d’esprit.
Quoi qu’il en soit, mon entourage paraissait percevoir cette évolution. Était-elle visible uniquement de l’extérieur ? Il m’était difficile de le vérifier, puisque je ne pouvais pas m’observer moi-même.
— Hihi. C’est une très belle évolution, déclara Allucia en m’adressant un doux sourire.
— Espérons-le.
Je voulais croire que ce changement allait dans la bonne direction.
Au moins, j’étais moins pessimiste qu’autrefois.
— Au fait, je peux retourner à la salle d’entraînement ? demandai-je. Il faut que je reprenne mon travail.
— Bien entendu. Nous avons fait le tour de ce dont je souhaitais vous parler.
Discuter ainsi avec Allucia était véritablement agréable, et le temps avait filé sans que je m’en aperçoive.
Cependant, je ne pouvais pas me permettre de me relâcher devant la commandeure de l’Ordre. Il était temps de retourner travailler.
— Je devrais pouvoir te donner une réponse d’ici un jour ou deux, ajoutai-je avant de partir.
— Très bien. J’attendrai.
Dans l’idéal, je voulais discuter avec Mewi et Lucy avant la fin de la journée. Lucy n’était pas du matin, si bien que je pourrais probablement lui rendre visite une fois mon travail terminé.
Se lever tôt et se coucher tôt aurait sans doute été préférable pour se consacrer pleinement à la recherche, mais je n’allais pas lui faire la remarque. Elle avait simplement déclaré que son rythme préféré commençait plus tard dans la journée.
Si je partais pour Flumvelk, je ne pourrais plus entraîner les chevaliers pendant quelque temps. Je décidai donc de donner le meilleur de moi-même pour le reste de la journée, afin de ne rien avoir à regretter.
◇
— Et voilà.
Quelque temps après mon entretien avec Allucia, je terminai sans encombre l’entraînement du jour à l’Ordre, puis rentrai chez moi. Comme les pommes de terre étaient à bon prix au marché, j’en avais acheté quelques-unes et je préparais maintenant le dîner.
Les pommes de terre étaient vraiment pratiques. Elles étaient bonnes, peu coûteuses et nourrissantes. Plus on les faisait bouillir, plus elles devenaient tendres, et elles absorbaient facilement les saveurs.
Si j’avais vécu seul, j’aurais sans doute moins cuisiné et me serais contenté d’aller manger dans une taverne.
Mais je n’étais plus seul, alors je devais montrer l’exemple.
Cela dit, je n’ai jamais vu mon père préparer quoi que ce soit…
— Voilà. Avec ça, tu seras un délice.
J’ajoutai les pommes de terre ainsi qu’un reste de viande dans le ragoût que je préparais. Il ne me restait plus qu’à surveiller la cuisson et à retirer l’écume.
Ces derniers temps, je me surprenais souvent à marmonner dans le vide lorsque j’achevais une tâche. Je me parlais beaucoup plus qu’autrefois. J’étais pourtant parfaitement capable de manier mon épée en silence. Pourquoi était-ce différent pour le reste ? C’était assez mystérieux.
Par le passé, je n’avais jamais pris l’initiative de cuisiner. Pourtant, il me suffisait d’imaginer Mewi rentrer affamée pour trouver immédiatement la motivation nécessaire. Je me demandais si ma mère éprouvait la même chose lorsqu’elle préparait nos repas.
Depuis la fin des vacances de l’Institut de magie, mon emploi du temps me permettait généralement de rentrer avant Mewi, du moins lorsque je n’avais aucune autre affaire à régler. Mes entraînements à l’Ordre se terminaient dans la matinée, tandis que les cours de l’Institut se prolongeaient jusque dans l’après-midi.
Je préparais donc souvent nos repas en semaine.
L’Institut étant fermé en fin de semaine, Mewi en profitait fréquemment pour s’occuper d’une bonne partie des tâches ménagères. En dehors de la préparation des repas, nous n’avions pas vraiment réparti les corvées. Pour le ménage comme pour la lessive, chacun s’en chargeait lorsqu’il en avait le temps ou l’envie.
À propos du ménage, Mewi se montrait étonnamment méticuleuse, mais à sa manière. Ce n’était pas qu’elle tenait particulièrement à ce que tout soit parfaitement propre et ordonné.
Le nettoyage ne la dérangeait simplement pas.
Elle pouvait donc laisser son uniforme froissé en boule sur le sol sans s’en préoccuper, puis se mettre aussitôt à balayer dès qu’elle remarquait de la poussière ou des déchets dans sa chambre. J’aurais préféré qu’elle profite de l’occasion pour prendre un peu plus soin de sa tenue, mais cela relevait manifestement d’un autre problème.
Mewi n’était pas matérialiste et ne possédait aucun objet de luxe. À vrai dire, elle avait très peu d’affaires. Voilà pourquoi elle s’occupait de la poussière et des détritus, mais ne prenait pas la peine de ranger ses propres effets.
Il était difficile de la gronder pour cela.
— Je suis rentrée…
— Bon retour.
Tandis que je continuais à remuer la marmite en réfléchissant à tout cela, la petite princesse rentra à la maison. J’étais heureux qu’elle ait complètement perdu sa réticence à annoncer son retour. Au premier regard, tout semblait normal. Je remarquai néanmoins rapidement que quelque chose clochait.
— Hm ? Tu t’es blessée ? demandai-je.
Ses bras et ses jambes semblaient en bon état, mais elle se tenait d’une manière étrange. Elle ne ménageait aucune de ses jambes, si bien que le problème ne devait pas venir du bas du corps. Elle restait également bien droite, ce qui excluait probablement une douleur au ventre.
Elle marchait normalement, mais ses mouvements paraissaient limités par la douleur.
Dans ce cas, elle a dû se blesser au dos ou à l’épaule.
— Tu l’as remarqué ? demanda Mewi, visiblement surprise.
— Oui.
Quelqu’un qui venait tout juste de la rencontrer n’aurait probablement rien vu. Pour ma part, même si nous ne vivions ensemble que depuis relativement peu de temps, je remarquai immédiatement que quelque chose n’allait pas.
— Rien de grave, dit-elle en tirant sur son col. Je me suis juste pris un coup pendant un combat contre Cindy.
Oh… Elle a un bel hématome sur la clavicule.
L’os ne semblait pas cassé, mais le coup avait dû être particulièrement douloureux. Elle l’avait apparemment reçu pendant un cours d’épéomancie. Mewi était agile. Un débutant aurait beaucoup de mal à la toucher avec une épée de bois.
C’était donc la preuve que la technique de Cindy progressait régulièrement. J’espérais qu’elles continueraient ainsi à se pousser mutuellement vers le haut.
— Je vois… Tu veux une potion ? lui demandai-je.
Mewi hésita un instant avant de hocher la tête.
— Ouais.
— Très bien.
Je n’allais pas m’affoler pour une petite blessure. Un traitement simple suffirait à s’en occuper. Je pris un flacon de potion dans le placard et le lui tendis. L’affaire était réglée.
Je ne possédais que les produits les moins chers, préparés à partir d’herbes médicinales. Malgré tout, ils faisaient une différence notable lorsqu’on les appliquait sur la peau. Ces potions m’avaient rendu de fiers services au fil des années.
La pratique de l’épée s’accompagnait inévitablement de blessures. Il était absolument impossible qu’un épéiste traverse toute son existence sans jamais recevoir le moindre coup. Les plaies, les éraflures et les entailles avaient toujours fait partie de mon quotidien. Les fractures n’étaient pas rares non plus.
Il revenait naturellement à l’instructeur d’évaluer correctement la gravité d’une blessure. Une simple contusion ne justifiait pas une inquiétude excessive.
Puisque Ficelle avait autorisé Mewi à rentrer chez elle dans cet état, elle avait conclu que l’hématome n’avait rien de sérieux. J’arrivais au même diagnostic. Mewi n’aimait pas non plus déranger les autres.
Si elle était profondément bouleversée ou si la douleur était suffisante pour la faire pleurer, elle se reposerait probablement sur moi. Dans le cas contraire, mieux valait ne pas en faire toute une histoire.
En temps normal, je me serais sans doute davantage inquiété. Pourquoi étais-je donc si calme dès que la blessure concernait le domaine de l’épée ?
Était-ce l’influence du sang et de l’éducation de mon père ?
— Gh… Aïe… grogna Mewi en étalant grossièrement une bonne quantité du liquide sur son bleu.
— Ça va ? Tu veux t’allonger jusqu’au dîner ?
— Non… Ça va.
Au moins, le fait qu’elle ressente correctement la douleur prouvait qu’elle restait parfaitement consciente. Il lui serait peut-être difficile de dormir tant que la douleur persisterait.
Ce genre de chose était aussi une question d’habitude.
Trop s’accoutumer à la douleur pouvait conduire à négliger une blessure grave. Mais se retrouver incapable de bouger à cause de la moindre égratignure n’était pas souhaitable non plus.
— Bois le reste, lui dis-je. La potion agira aussi de l’intérieur.
— D’accord… Beurk…
Mewi avala ce qui restait dans le flacon, puis grimaça.
Je te comprends. C’est amer.
Les potions fabriquées à partir d’herbes médicinales avaient naturellement un goût d’herbe. Ce n’était vraiment pas fameux. Je me demandais si celles créées grâce à la magie étaient meilleures.
— Au fait, il faut que je te parle de quelque chose, repris-je.
— Quoi ?
Mewi ne pourrait pas vraiment se détendre avant que la potion commence à agir et que la douleur s’atténue. Autant profiter de ce moment pour aborder le sujet. Lorsque l’on attendait trop longtemps l’occasion idéale, ce genre de discussion finissait souvent par être repoussé indéfiniment. Mais je ne pouvais pas remettre celle-ci à plus tard. Je devais lui en parler immédiatement.
— Il paraît que je vais partir en expédition avec l’Ordre, lui expliquai-je. Je serai probablement absent pendant environ un mois, à partir du mois prochain.
— Je vois.
Je ne lui révélai ni l’implication de la famille royale ni les détails relatifs aux affaires étrangères. Elle n’avait aucune raison de connaître ces informations, qui pourraient même la mettre en danger. Je me contentai donc de lui donner l’essentiel. Je ne lui mentais pas, alors cela me convenait.
— Je ne pourrai pas t’emmener, poursuivis-je. Pendant mon absence, je pensais demander à Lucy de veiller sur toi.
— Hm. D’accord.
Elle accepta avec une facilité surprenante. Mewi se montrait beaucoup plus franche que lors de notre première rencontre. Elle demeurait plus revêche que la plupart des enfants de son âge, mais son comportement n’avait plus rien à voir avec l’époque où elle criait sur tout le monde.
Au début, elle était constamment de mauvaise humeur. Désormais, elle était simplement un peu sèche. Je n’avais pas l’impression d’avoir accompli un travail extraordinaire, mais son éducation à la maison ne semblait au moins pas être un échec. Son inscription à l’Institut de magie avait également eu une influence positive. Je ne pouvais qu’espérer qu’elle continuerait à grandir, aussi bien physiquement que mentalement.
— Je peux me débrouiller toute seule, tu sais, ajouta-t-elle.
— C’est seulement par précaution.
— Hmpf.
Je m’attendais parfaitement à cette remarque. Cependant, je n’avais aucune envie de la laisser seule aussi longtemps sans la moindre personne sur laquelle s’appuyer. À la voir, elle serait effectivement capable de se débrouiller sans moi.
Lucy ne constituerait donc qu’une sécurité supplémentaire.
◇
Le lendemain, après avoir terminé mon entraînement habituel avec les chevaliers, je pris un déjeuner léger dans le quartier central, puis me rendis chez Lucy dans l’après-midi. Comme toujours, Haley m’accueillit à la porte avant de me conduire au salon réservé aux invités, où l’on me servit un excellent thé.
— Est-ce vraiment nécessaire ? demanda Lucy.
Je hochai la tête.
— Je te dis que ce serait simplement par précaution…
— Beryl, tu ne serais pas un peu trop protecteur ?
— J’en ai conscience. Mais cela ne signifie pas que je peux la laisser complètement seule.
Lucy poussa un immense soupir. Je savais que j’étais trop protecteur. Du moins, je m’inquiétais davantage pour Mewi que mes propres parents ne l’avaient jamais fait pour moi au même âge.
Cela dit, à cette époque, je n’avais déjà plus que la pratique de l’épée en tête.
Les circonstances et l’environnement dans lesquels nous avions grandi étaient donc assez différents. Même si l’on pouvait se moquer de ma tendance à la surprotéger, l’indifférence apparente de Lucy me surprenait un peu. Je m’étais attendu à ce qu’elle me réponde immédiatement que cela ne lui posait aucun problème.
Il allait manifestement falloir changer d’approche.
Pour être honnête, mon plan consistait à lui faire reconnaître la situation, puis à organiser les détails de manière à ce qu’elle ne puisse pratiquement plus refuser. Cette stratégie venait de s’effondrer dès le départ.
Je décidai donc de faire appel à la logique plutôt qu’aux sentiments.
— Je ne te demande pas forcément de l’héberger ici, lui expliquai-je. Mais ce serait plus rassurant pour Mewi de savoir vers qui se tourner en cas de problème, non ?
— Je comprends ce que tu veux dire, mais tout de même… Si tu t’inquiètes autant, tu n’as qu’à l’envoyer dans les dortoirs.
— Mewi a dit qu’elle préférait vivre à la maison plutôt que dans les dortoirs…
Lucy avait raison sur ce point. Lorsque Mewi s’était inscrite à l’Institut de magie, j’avais initialement envisagé de l’installer dans les dortoirs. Je n’aurais alors eu aucune raison de m’inquiéter pour elle.
Mais cette solution n’avait finalement pas été retenue, et j’essayais maintenant d’en trouver une autre. Cela dit, j’étais heureux que Mewi ait choisi de vivre avec moi plutôt que dans les dortoirs. Je n’allais donc pas m’en plaindre aujourd’hui.
— Hm ? Non, je veux dire temporairement, précisa Lucy.
— Hein ? C’est possible ?
Alors que je me demandais encore quoi faire, Lucy m’apprit quelque chose que j’ignorais totalement.
Les élèves pouvaient séjourner provisoirement dans les dortoirs.
— Il faut déposer une demande, expliqua-t-elle. Les parents obligés de s’absenter pour leur travail ne sont pas si rares.
— C’est vrai…
Elle marquait un point. Il devait être assez courant que les parents d’un enfant inscrit à l’Institut de magie soient contraints de quitter leur domicile pendant quelque temps, pour leur travail ou pour toute autre raison.
Il était donc logique que l’établissement ait prévu une solution pour ces situations. Cela n’aurait peut-être pas été le cas dans une école ordinaire. Toutefois, l’Institut était soutenu par le royaume afin de former des sorciers.
Qu’il offre ce genre d’aménagement n’avait rien d’étonnant. Un séjour temporaire dans les dortoirs réglerait parfaitement notre problème. Que Mewi habite chez quelqu’un ou dans une chambre de l’Institut, elle devrait de toute manière s’adapter à un nouvel environnement.
Les dortoirs seraient peut-être même moins stressants pour elle, puisqu’elle connaissait déjà l’établissement. Elle possédait également peu d’affaires et gardait généralement sa chambre propre. Son retour à la maison serait donc facile à organiser.
— Naturellement, ce n’est pas gratuit, ajouta Lucy.
— Oui, je m’en doutais.
Je pouvais plus ou moins imaginer le montant demandé. Les frais d’inscription à l’Institut n’étaient pas particulièrement élevés. Il n’aurait donc pas été logique que l’hébergement dans les dortoirs coûte une fortune.
J’étais réellement soulagé de disposer désormais d’une certaine marge financière. Je ne cesserais probablement jamais d’être reconnaissant pour ma situation actuelle.
— Très bien. Dans ce cas, choisissons cette solution, conclus-je.
— Parfait. Je doute qu’elle s’y oppose vraiment.
Je devais donc retourner à l’Institut. Si je n’avais pas été pressé, j’aurais pu déposer la demande lors de ma prochaine intervention au cours d’épéomancie. Cependant, il fallait régler cette affaire rapidement.
Dans le pire des cas, les dortoirs seraient déjà pleins et incapables d’accueillir Mewi. Si cela arrivait, je pourrais toujours revenir demander son aide à Lucy. Après tout, c’était elle qui venait de proposer le séjour temporaire. Si son idée échouait, elle pourrait bien assumer la suite.
— Bref, tu vas à Flumvelk, c’est ça ? demanda Lucy, changeant naturellement de sujet. Je ne m’y suis pas souvent rendue.
— Vraiment ? Parce que la région se trouve près de la frontière ?
Je ne lui avais communiqué que la raison officielle de l’expédition. Elle connaissait peut-être déjà tout ce qui concernait la famille royale, mais elle faisait au moins semblant de ne rien savoir. De mon côté, je n’avais aucune intention de révéler spontanément des informations confidentielles.
— C’est aussi parce que Flumvelk se trouve à la frontière, mais je n’ai tout simplement aucune affaire à régler avec la Sphenirvanie, expliqua Lucy en buvant élégamment une gorgée de thé. Les choses pourraient toutefois changer si tout se passe bien.
Si tout se passe bien, hein ? Elle sait donc réellement ce qui se tramait en coulisse.
Elle faisait probablement référence au mariage entre les familles royales de Liberis et de Sphenirvanie. Il s’agissait certes d’une union politique, mais le prince Glenn et la princesse Salacia ne semblaient pas se déplaire. J’espérais donc qu’ils réussiraient à fonder une famille heureuse.
— Enfin, avec Allucia et toi sur place, je doute que les choses puissent vraiment mal tourner, ajouta Lucy.
— Je te remercie pour ta confiance, mais tout de même…
Il était agréable de voir mes capacités estimées à ce point. Seulement, si un problème survenait, il retomberait sur moi.
Je ne considérais évidemment pas cette expédition comme des vacances, mais la manière dont Lucy présentait les choses donnait l’impression qu’un incident avait de bonnes chances de se produire.
— Détends-toi, dit-elle. Pour l’instant, la famille royale de Sphenirvanie, le pape et le Saint Ordre n’ont entrepris aucun mouvement suspect.
— Comment peux-tu savoir ça ?
— Parce que je suis moi.
— Bien sûr…
Je ne connaissais personne d’autre que Lucy capable de fournir une réponse pareille. Le plus impressionnant, c’était qu’elle suffisait à me convaincre. Lucy Diamond était décidément une femme entourée de mystères.
De mon point de vue, je lui étais à la fois redevable et constamment exposé aux problèmes qu’elle provoquait. Je ne savais jamais s’il fallait la considérer comme une bonne ou une mauvaise amie.
Pour être honnête, je n’avais pas vraiment envie de m’impliquer davantage avec elle. Je lui devais énormément, mais une partie de moi lui en voulait également. Au moins, tant qu’elle n’était pas mon ennemie, la situation restait acceptable. Si elle le devenait un jour, ce serait bien pire que tout ce que je traversais actuellement.
Je n’avais pas la moindre intention de l’affronter. Même après avoir vaincu mon père, je doutais fortement de pouvoir la battre. Ce n’était pas simplement une question d’épée contre sorcellerie.
Lucy était humaine, mais… Enfin, pas tout à fait.
Quoi qu’il en soit, elle évoquait ouvertement des sujets qu’Allucia m’avait demandé de garder secrets, et j’avais failli me laisser emporter par le cours de la conversation. Je ne voulais rien révéler par inadvertance. Je me mis donc à chercher un autre sujet.
— Ah, au fait.
— Hm ? Tu avais besoin d’autre chose ?
En pensant à la sorcellerie, je me rappelai une question que j’avais presque oubliée. Elle concernait aussi Mewi, ce qui rendait le changement de sujet naturel. Et puisque j’étais sincèrement curieux, l’occasion était parfaite.
— Je suis allé assister au cours d’épéomancie l’autre jour, expliquai-je. J’ai demandé aux élèves de me montrer ce qu’ils savaient faire.
— Hmm.
Les sourcils de Lucy se relevèrent légèrement. Dès que la conversation portait sur la sorcellerie, son intérêt s’éveillait aussitôt.
— L’épéomancie de Mewi était rouge, poursuivis-je. Un peu comme du feu. Ficelle a dit qu’elle était maladroite.
— Je vois, répondit Lucy en hochant la tête. Pour être exacte, ce n’est pas vraiment de la maladresse.
— Comment ça ?
Ce qui m’intriguait, c’était la différence entre l’épéomancie de Mewi et celle des autres élèves, ainsi que le jugement de Ficelle. Autrement dit, je voulais savoir comment progressaient ses études et si elle parvenait à suivre correctement les cours de l’Institut.
Le talent jouait manifestement un rôle considérable dans la magie. Mais l’habileté avec laquelle on la manipulait était-elle déterminée par ce même talent ? L’instructeur en moi souhaitait connaître la réponse. Enfin, pour être tout à fait honnête, je voulais surtout savoir si Mewi éprouvait des difficultés ou si elle possédait simplement un talent particulier.
Quelle que soit la réponse, je ne pourrais probablement rien y faire. Mais en tant que responsable de son éducation, je voulais savoir comment elle se débrouillait à l’école.
— On considère généralement que la quantité de mana que possède une personne dépend uniquement de son talent naturel, commença Lucy.
— Oui.
— Mais, en réalité, les formes de sorcellerie dans lesquelles nous nous spécialisons, ce que nous appelons nos affinités, sont largement influencées par notre tempérament et par le milieu dans lequel nous avons grandi.
— Hmmm.
— Prenons Ficelle. Elle possède une excellente affinité avec l’épéomancie, en grande partie parce qu’elle avait déjà appris à manier l’épée auparavant.
— Je vois.
La magie possédait donc une sorte de « personnalité », faute d’un meilleur terme. Présentée ainsi, elle ressemblait beaucoup aux arts de l’épée.
Les techniques employées variaient considérablement selon le caractère d’une personne et sa compatibilité avec un style. Cela se vérifiait même chez des élèves formés par le même instructeur.
Sans même parler du tempérament naturel de Mewi, le milieu dans lequel elle avait grandi avait été particulièrement difficile. Il n’était donc pas étonnant qu’elle ait développé un caractère abrupt et une affinité avec les magies offensives, plus précisément avec le feu.
En suivant cette logique, la spécialisation magique de Kinera venait peut-être également de sa personnalité. Elle se montrait généreuse et bienveillante envers tout le monde. Cela correspondait parfaitement à la vocation protectrice de sa magie.
— Naturellement, les sorciers ont eux aussi des domaines dans lesquels ils excellent et d’autres où ils éprouvent davantage de difficultés, poursuivit Lucy. De ce point de vue, au stade où elle en est actuellement, Mewi ne possède pas une affinité particulièrement élevée avec l’épéomancie.
— En tant que personne chargée de lui enseigner l’épée, j’ai un peu de mal à savoir comment prendre cette nouvelle… Puis-je te demander pourquoi ?
Je ne pouvais pas ignorer ce problème alors que Mewi faisait de réels efforts pour apprendre l’épéomancie. Je ne voulais pas qu’elle soit obligée d’y renoncer simplement parce qu’elle ne possédait pas les aptitudes nécessaires. Je savais toutefois que ce sentiment était davantage égoïste que raisonnable.
— La principale caractéristique de l’épéomancie consiste à donner un tranchant au mana, expliqua Lucy. Il est plus facile de conférer une propriété au mana lorsqu’il demeure aussi blanc que possible. Or, une flamme possédant un tranchant n’a pas beaucoup de sens, tu ne trouves pas ?
— Aaah… Je crois comprendre.
Je ne pouvais évidemment pas mettre ses explications en pratique, mais je saisissais approximativement ce qu’elle voulait dire. Conférer au mana, cette énergie blanche, la propriété du feu ou un tranchant relevait probablement de deux procédés différents. Combiner les deux devait être particulièrement difficile, tout comme il était difficile d’imaginer de l’eau enflammée ou des flammes glacées.
— Mais personne ne sait ce que l’avenir lui réserve, ajouta Lucy. Peut-être finira-t-elle par produire une flamme capable de trancher.
— Hahaha. Ça paraît impressionnant.
Je n’avais aucune envie d’imaginer une flamme capable de voler dans ma direction tout en me découpant. Une telle technique serait incontestablement extrêmement puissante. Restait à savoir si Mewi parviendrait un jour à la réaliser.
— Et toi, tu en serais capable ? demandai-je. De créer une flamme qui tranche, je veux dire.
— Ce n’est pas impossible, mais même pour moi, cela appartient à une catégorie de magie particulièrement pénible à employer. Pour reprendre nos termes, je n’ai aucune affinité avec elle.
— Même toi, tu as donc des magies dans lesquelles tu es douée et d’autres qui te conviennent moins.
— Évidemment. Être capable de faire quelque chose et y exceller sont deux choses différentes. C’est aussi vrai pour toi, non ?
— Oui, c’est vrai.
Je comprenais parfaitement son raisonnement. J’étais tout à fait capable de mener une offensive continue si je le souhaitais, mais ce n’était pas le domaine dans lequel j’excellais. Parer les attaques avant de riposter me correspondait beaucoup mieux.
— Dans tous les cas, Mewi est très probablement bien plus douée que les autres pour transformer son mana en feu, reprit Lucy. C’est un avantage remarquable et un magnifique talent.
— Je vois. Merci.
Cette réponse touchait précisément au cœur de mes inquiétudes, et notre conversation sur le sujet s’acheva ainsi. Je ne lui avais pourtant jamais expliqué ce qui motivait réellement ma question.
Comment faisait-elle pour me comprendre aussi facilement ? Son regard était si perçant que je me demandais presque si elle n’utilisait pas la magie pour lire dans mes pensées.
Ou bien cette intuition venait-elle simplement de son expérience ?
Je doutais d’être capable de faire la même chose.
— C’est tout ? demanda Lucy. L’Institut est encore ouvert. Si tu es pressé, tu ferais mieux d’y aller maintenant.
— Ah, oui. Je vais faire ça.
Mieux valait régler cette affaire rapidement.
Le soleil était encore haut dans le ciel et les cours devaient bientôt se terminer. C’était donc probablement le moment le plus pratique pour tout le monde.
Je décidai de me rendre immédiatement à l’Institut.
◇
— Bon, j’y vais.
Quelque temps s’était écoulé depuis qu’Allucia m’avait annoncé l’expédition et que j’en avais discuté avec Mewi et Lucy. Le jour du départ était désormais arrivé. Contrairement à d’habitude, personne ne répondit à ma voix depuis l’intérieur de la maison. Elle se perdit simplement dans le silence.
Mewi avait emménagé dans les dortoirs de l’Institut quelques jours plus tôt. Sa demande d’hébergement temporaire avait été acceptée bien plus rapidement que prévu, et les dortoirs étaient désormais devenus le centre de son quotidien.
J’étais reconnaissant qu’une chambre se soit trouvée disponible au bon moment. J’ignorais cependant s’il s’agissait d’une véritable coïncidence ou si la directrice avait usé de son influence.
Poser la question aurait manqué d’élégance. Depuis ma discussion avec Lucy, mes journées avaient été particulièrement chargées.
Je m’étais rendu à plusieurs reprises à l’Institut de magie pour régler les formalités administratives. J’avais également rencontré Allucia plusieurs fois afin de revoir en détail notre emploi du temps et l’organisation du voyage.
Enfin, ces réunions consistaient surtout pour moi à l’écouter tout en hochant la tête. En ce sens, il était peut-être exagéré de parler de véritables réunions. J’étais heureux que Mewi n’ait pas protesté contre son installation temporaire dans les dortoirs. Faire chaque jour le trajet jusqu’à une maison vide n’aurait de toute manière présenté aucun intérêt.
Tous ses besoins quotidiens seraient pris en charge sur place. De plus, grâce aux vêtements qu’Ibroy lui avait offerts quelque temps auparavant, elle disposait désormais de tout ce dont elle pouvait avoir besoin. Mewi et moi avions tous les deux dû signer les documents nécessaires. La voir écrire son nom avec bien plus d’aisance que lors de notre première rencontre m’avait profondément ému. Je m’étais néanmoins gardé de le lui dire.
Pour être honnête, je craignais plutôt qu’elle prenne goût à la vie dans les dortoirs avant mon retour de Flumvelk. Si elle décidait d’y rester, je me sentirais probablement un peu seul, mais je ne m’y opposerais pas. Je n’étais pas son père depuis assez longtemps pour parler de son indépendance vis-à-vis de ses parents. Toutefois, je savais qu’elle finirait un jour par tracer sa propre route.
En règle générale, mieux valait que cela arrive tôt plutôt que tard. Cet argument manquait peut-être un peu de poids dans la bouche d’un homme qui avait attendu quarante-cinq ans avant de quitter le cocon familial.
— Il fait beaucoup plus frais…
Comme toujours, j’étais sorti au moment où le soleil commençait à se lever. Nous étions toutefois entrés dans les premiers jours de l’automne, et l’air devenait assez froid tôt le matin comme tard le soir. Lorsque le soleil montait dans le ciel, sa chaleur restait encore agréable et puissante. C’était donc à cette heure matinale que l’on ressentait bien le changement de saison.
Ces températures intermédiaires persisteraient encore un certain temps avant de céder la place à l’hiver, bien moins agréable. Je n’aimais évidemment pas le froid, mais l’accumulation de neige était plus pénible encore. Elle rendait pratiquement toutes les routes impraticables, ce qui constituait un véritable fléau pour un village rural comme Beaden.
Ce serait mon premier hiver à Baltrain, mais son climat ne devait pas être très différent. Il pourrait toutefois devenir difficile de se faire livrer du bois de chauffage lorsque le froid s’installerait.
Il serait donc peut-être préférable d’en constituer une réserve à l’avance.
Personnellement, je pouvais supporter de basses températures. En revanche, je ne voulais pas que Mewi grelotte à la maison. Évidemment, cette préoccupation deviendrait inutile si elle choisissait finalement de rester dans les dortoirs.
Réfléchir sans cesse à Mewi ne changerait rien à la situation actuelle. Je reportai donc mon attention sur Flumvelk et sur les ordres secrets qui se dissimulaient derrière cette expédition. J’ignorais toujours qui était le margrave de Flumvelk.
Compte tenu de la personnalité d’Allucia, elle aurait normalement dû me le révéler. Pourtant, elle ne m’avait fourni aucune information supplémentaire sur son identité. Une partie de moi se demandait si elle ne s’amusait pas un peu à mes dépens.
Cependant, Allucia n’était pas du genre à privilégier ce genre de plaisanterie si cela risquait de compromettre la mission. Cela signifiait que me cacher l’identité du margrave n’entraverait en rien notre expédition. Autrement dit, que je sois ou non l’une de ses connaissances n’aurait aucune influence sur le déroulement de notre tâche.
Et s’il s’avérait être un parfait inconnu, je n’aurais qu’à partir de là. Si j’avais réellement oublié son identité, je pourrais simplement lui présenter mes excuses.
— Je me demande vraiment qui ça peut être…
Je n’en avais toujours pas la moindre idée. Notre salle d’armes avait naturellement accueilli quelques élèves venus de l’extérieur de Beaden, mais ce n’était pas particulièrement fréquent.
Certains venaient de Baltrain, d’autres des villages voisins. Malgré tout, j’aurais certainement su si l’un d’entre eux avait été noble. Ses vêtements ou les personnes qui l’accompagnaient l’auraient trahi.
Et même en l’absence de tels indices, les nobles étaient clairement différents des roturiers comme moi.
On aurait donc pu en conclure que le margrave n’avait aucun lien avec notre salle d’armes. Pourtant, cela semblait peu probable.
Avant de venir à Baltrain, je n’avais pratiquement jamais quitté mon village. Je ne possédais donc aucune relation avec le monde extérieur en dehors de celles nouées par l’intermédiaire de la salle d’armes.
Ce n’était certes pas de quoi être fier.
Le margrave devait donc être soit l’un de mes anciens élèves, soit une connaissance de mon père. Cependant, mon père et moi avions étonnamment peu de connaissances communes. La première possibilité semblait donc bien plus probable.
— Enfin, je le découvrirai une fois sur place.
Je réfléchissais à cette question depuis qu’Allucia l’avait évoquée, sans jamais progresser d’un seul pas. Je pourrais peut-être obtenir une réponse auprès de mon père, mais cela ne justifiait pas de parcourir tout le chemin jusqu’à Beaden uniquement pour lui poser la question.
Si le margrave était réellement l’un de mes anciens élèves, alors, comme je l’ai déjà dit, je n’aurais qu’à m’excuser d’avoir oublié son identité. Après tout, je ne pouvais pas me souvenir parfaitement de chacun d’entre eux.
— Oh, il y a vraiment beaucoup de monde.
Après avoir marché un moment tout en ruminant ces pensées, j’arrivai devant les locaux de l’Ordre. Bien plus de gardes que d’habitude se trouvaient rassemblés à l’extérieur.
Leur équipement se divisait en deux catégories. Quelques-uns portaient une armure de plates argentée, tandis que la majorité était vêtue d’une armure de cuir et d’un manteau.
Les premiers devaient être des chevaliers de l’Ordre, et les autres des soldats de la Garnison royale.
Plusieurs carrosses attendaient près du rassemblement.
L’un d’eux était luxueux, semblable à la berline que j’avais empruntée pour me rendre à Beaden. Les autres étaient plus modestes, mais semblaient particulièrement robustes.
— Bonjour, Maître, me salua Allucia lorsque je m’approchai.
— Bonjour. Je t’ai pas fait attendre ?
— Pas du tout.
J’étais pourtant presque certain d’avoir quitté la maison suffisamment tôt pour arriver avant l’heure convenue. Mais en voyant autant de personnes déjà présentes, j’avais l’impression d’être en retard.
Malgré le grand nombre de combattants réunis, l’atmosphère n’était pas particulièrement tendue. Nous ne partions pas à la guerre. Il aurait donc été inutile de rester sur le qui-vive avant même le départ.
Tout le monde semblait en avoir conscience car beaucoup discutaient tranquillement ou vérifiaient leur équipement.
— Bonjour. Vous êtes bien Beryl ? demanda un homme en s’avançant vers nous.
Il portait l’équipement habituel de la Garnison royale : une armure de cuir, un manteau et une épée longue à la ceinture. Sa carrure était proche de la mienne, et il semblait avoir à peu près mon âge.
Son manteau dissimulait en partie sa silhouette, mais il n’avait manifestement ni ventre proéminent ni graisse superflue. Ses cheveux noirs, coupés court, lui donnaient une apparence soignée, et il affichait une expression calme.
— Oui. Je suis Beryl Gardenant, instructeur extraordinaire de l’Ordre de Liberion.
Je n’étais toujours pas habitué à me présenter de cette manière.
C’était assez embarrassant.
Enfin, inutile de continuer à m’en plaindre.
— Enchanté, répondit l’homme. Je m’appelle Zed Hanbeck. Je commande un peloton de la Garnison royale. Vous pouvez simplement me considérer comme le responsable de ces hommes.
— Je vois. Nous comptons sur vous pendant le voyage, lui dis-je en lui serrant la main tout en observant les soldats autour de nous.
Sa poigne était ferme.
C’était la main d’un homme habitué à manier une arme au quotidien.
Toutes les personnes qui pratiquaient sérieusement un art martial en portaient les traces dans leur posture ou dans leur corps. Ceux qui savaient quoi observer pouvaient le remarquer.
Je n’allais évidemment pas lui en faire la remarque, mais cette constatation me rassurait. Zed était un véritable combattant sur lequel nous pouvions compter.
— Hanbeck, tout le monde est-il prêt ? demanda Allucia.
— Oui. Tout le monde est présent. Nous pouvons partir à tout moment.
Ils se montraient tous deux parfaitement calmes. Était-ce pour cela qu’ils occupaient des postes de commandement ? L’Ordre de Liberion et la Garnison royale étaient deux organisations distinctes, chacune avec sa propre hiérarchie.
Le grand public considérait probablement l’Ordre comme supérieur, mais la Garnison comptait de nombreux anciens chevaliers parmi ses rangs. Il aurait donc été difficile de la qualifier d’inférieure.
Il n’y avait rien d’étonnant à ce qu’un ancien officier supérieur rejoigne la Garnison royale après sa retraite.
Je pourrais peut-être en apprendre davantage pendant le trajet.
— Dans ce cas, Maître, par ici, dit Allucia.
— Hm… ?
Le moment du départ semblait venu.
Allucia me dirigea vers le carrosse le plus luxueux.
— Je dois monter dans celui-ci ?
— Bien entendu, répondit-elle. Vous et moi sommes les invités d’honneur.
— J-Je vois…
Je n’étais toujours pas habitué à la manière dont elle présentait ce genre de choses comme parfaitement naturelles. Je savais bien que je devais finir par m’y faire. Mais tout de même…
— Nous partons ! À vos postes !
Dès que nous fûmes montés, la voix jusque-là calme de Zed devint brusquement tranchante lorsqu’il lança son ordre. J’entendis les soldats s’activer à l’extérieur, puis le carrosse se mit en mouvement.
Le bruit des roues résonna sur le pavage de pierre. À Baltrain et dans ses environs immédiats, les routes étaient relativement bien entretenues et généralement pavées. Ce n’était toutefois pas le cas dans l’ensemble du royaume.
À Beaden, par exemple, nous n’avions que des chemins de terre. De nombreux autres villages et bourgs devaient se trouver dans la même situation. J’ignorais à quel point Flumvelk était prospère, mais aucune guerre importante ne semblait avoir éclaté à la frontière depuis longtemps.
J’espérais donc qu’il s’agissait d’une ville assez développée. Depuis l’intérieur du carrosse, le tumulte de Baltrain ne me parvenait plus que faiblement. Le calme régnait à l’intérieur.
Nous étions quatre : Allucia, deux autres chevaliers et moi.
Le fait de reconnaître les deux autres visages me permit de me détendre.
Rester enfermé pendant des heures avec de parfaits inconnus aurait été particulièrement éprouvant. Un silence agréable avec des personnes familières pouvait facilement devenir pesant avec des inconnus.
Contrairement à un voyage ordinaire, les cochers étaient eux aussi des soldats. Il semblait que seuls les carrosses avaient été loués, tandis que tout le personnel appartenait à nos propres forces.
Compte tenu de la nature de notre mission, cela paraissait inévitable. La sécurité semblait néanmoins beaucoup plus stricte que lors d’un voyage classique.
— Nous allons passer un bon moment dans ce carrosse, murmurai-je.
— En effet. Je vous prie de prendre votre mal en patience, répondit Allucia.
— Ah, non, je ne me plains pas. C’est simplement une expérience nouvelle pour moi.

Comme je le disais, je n’étais pas mécontent. Je n’appréciais qu’à moitié d’avoir été personnellement désigné pour cette mission, mais je n’avais aucune objection à formuler. Je n’avais tout simplement jamais entrepris de voyage plus long qu’un aller-retour ordinaire entre Beaden et Baltrain.
Tout cela était nouveau pour moi.
L’Ordre avait déjà organisé les repas ainsi que l’intégralité de l’itinéraire. Je n’avais eu qu’à préparer et vérifier mes propres affaires. J’avais l’impression d’être le seul à pouvoir simplement m’asseoir et me laisser transporter.
Tout ce que j’avais dû emporter se résumait à de l’argent pour le voyage, quelques vêtements de rechange et mon épée. Ce n’était pas une expédition solitaire entreprise sur un coup de tête. En un sens, cela représentait donc davantage de bagages que d’habitude.
— Mais j’ai l’impression d’être le seul à ne pas avoir l’habitude de tout ça, dis-je.
— Efforcez-vous de vous y accoutumer, répondit Allucia. Après tout, vous avez été personnellement invité.
— Je le sais bien, mais…
Mon sourire se crispa.
Les seules personnes autorisées à s’asseoir étaient Allucia, les chevaliers présents avec nous, moi-même, ainsi que les soldats qui se relayaient pour conduire les carrosses. Tous les autres marchaient.
Pour des raisons de sécurité, il était évidemment impossible d’installer tout le monde à l’intérieur. Je le comprenais parfaitement, mais je me sentais plus à l’aise lorsqu’il me revenait de protéger les autres plutôt que lorsque je devais dépendre de leur protection.
Il existait certes une forme de tension très différente lorsque l’on avait quelqu’un à protéger.
Malgré tout, cette situation me mettait mal à l’aise.
Les autres carrosses étaient remplis de provisions pour le trajet ainsi que du matériel nécessaire pour bivouaquer en plein air. Il ne restait donc presque aucune place pour transporter des passagers. En cas d’urgence, comme si quelqu’un était blessé, on réussirait probablement à lui dégager un espace.
— Maître, si vous avez besoin de quoi que ce soit, adressez-vous à ces deux-là, dit Allucia en tournant le regard vers les chevaliers qui nous accompagnaient.
— Oh, non, je ne peux pas leur demander ça.
L’un était un homme et l’autre une femme. Ils n’étaient plus assez jeunes pour être considérés comme des débutants, mais pas encore assez âgés pour être qualifiés de vétérans. Ils semblaient avoir à peu près l’âge d’Allucia, peut-être un peu moins. L’homme s’appelait Vesper.
La femme était… Frau, si mes souvenirs étaient bons.
Un certain temps s’était écoulé depuis ma nomination comme instructeur extraordinaire, et je connaissais désormais la plupart des chevaliers. Malgré cela, il m’était encore difficile d’associer chaque visage à un nom. Je voyais souvent ces deux-là dans la salle d’entraînement. Autant que je puisse en juger, ils se consacraient sérieusement à leur art.
C’était probablement pour cette raison que leurs noms m’étaient restés en mémoire. Je ne pouvais pas en dire autant des chevaliers qui s’entraînaient moins souvent.
— Vous avez sans doute déjà compris comment il est, dit Allucia aux deux chevaliers. Il ne demandera jamais d’aide de lui-même. Si vous remarquez quoi que ce soit, prenez les devants.
— Oui, commandeure, répondirent-ils à l’unisson.
— J-Je t’assure que tout va bien…
Faire appel aux chevaliers pour le moindre problème revenait à prendre soin de moi bien au-delà du raisonnable.
Et Allucia venait d’insister devant eux, ce qui me mettait encore plus mal à l’aise. Ils n’étaient pas non plus obligés de lui répondre avec autant d’enthousiasme. Cela dit, si je continuais à refuser leur assistance, je risquais plutôt de les mettre dans une situation inconfortable.
Je comprenais vaguement combien il pouvait être pénible de ne pas parvenir à exécuter un ordre donné par son supérieur. Il était donc inévitable qu’une situation finisse par se présenter où je devrais faire appel à eux.
Je ne m’attendais pas à un voyage particulièrement reposant, mais cette perspective me rendait inutilement nerveux.
— Au fait… Je peux te demander comment tu as choisi les personnes qui nous accompagnent ? demandai-je.
De mon point de vue, l’atmosphère dans le carrosse n’était pas très agréable. Mais lancer une conversation sans intérêt ne me semblait pas approprié. Je choisis donc un sujet lié à notre expédition pour tenter de briser la glace.
— Ils sont relativement jeunes, solides de corps et d’esprit, capables de garder le silence et vous connaissent déjà un peu, expliqua Allucia. J’ai pris ma décision après m’être entretenue avec tous les candidats possibles.
— Je vois…
Je me demandais pourquoi le fait de me connaître figurait parmi les critères de sélection. Mais cela ne servait probablement à rien de poser la question. La présence de visages familiers provenant de la salle d’entraînement m’aidait effectivement à me sentir plus à l’aise.
Choisir des chevaliers solides était une évidence. Quant à leur capacité à garder le silence, cela signifiait probablement que Vesper et Frau connaissaient le véritable objectif de la mission.
Même en l’absence de secret, la discrétion était une qualité importante pour accompagner des nobles.
Mieux valait voyager avec des personnes capables de ne pas trop parler et de ne pas laisser échapper des informations vers l’extérieur. Je pouvais donc supposer que les chevaliers présents connaissaient les instructions confidentielles de la famille royale.
J’ignorais si les soldats de la Garnison royale étaient eux aussi informés. Mais je n’avais aucune raison de chercher à le découvrir.
— Y a-t-il une raison pour laquelle tu as privilégié des chevaliers relativement jeunes ? demandai-je.
La question m’intriguait. En raison de la nature de leur profession, peu de chevaliers restaient en service au-delà d’un certain âge. Cela ne signifiait pas qu’il n’en existait aucun. Certains membres de l’Ordre étaient plus âgés que leur commandeure.
La jeunesse apportait évidemment de nombreux avantages, mais le monde du combat n’était pas assez simple pour être déterminé uniquement par l’endurance et la force musculaire.
Mon père et moi en étions la preuve.
— Le voyage sera long, alors nous avons pris en compte leur endurance, répondit Allucia. Il existe néanmoins plusieurs autres raisons.
— Je vois… Merci.
Elle resta assez vague concernant ces autres raisons. Après réflexion, je comprenais pourquoi. Ce n’était probablement pas un sujet à aborder directement devant Vesper et Frau. Ma question avait manqué de délicatesse.
Même sans qu’Allucia les énonce clairement, je pouvais deviner plusieurs raisons dont nous ne pouvions pas discuter ici. Tous les membres de l’Ordre de Liberion possédaient du talent. Seules les personnes ayant réussi son examen d’entrée extrêmement exigeant pouvaient devenir chevaliers.
On pouvait donc supposer que chacun d’entre eux se montrait compétent au combat.
Cependant, même au sein d’un groupe composé de personnes talentueuses, certaines l’étaient nécessairement davantage que les autres. Cela valait pour n’importe quelle organisation. Les êtres humains ne pouvaient pas tous se trouver exactement au même niveau, surtout lorsque ce niveau était élevé.
On aurait donc pu en conclure que Vesper et Frau faisaient partie des meilleurs chevaliers de l’Ordre. Ce n’était toutefois pas mon avis. Il ne s’agissait évidemment que de mon évaluation personnelle. Ils n’étaient pas faibles. Il existait simplement beaucoup d’autres chevaliers plus puissants qu’eux.
Compte tenu de l’importance de cette mission, on aurait normalement choisi des membres appartenant à l’élite de l’Ordre. Même en laissant Henblitz de côté puisqu’il ne pouvait pas nous accompagner, le chevalier le plus fort après lui aurait logiquement été sélectionné. Pourtant, Allucia avait choisi Vesper et Frau, alors que de nombreux chevaliers les surpassaient.
— Quelque chose ne va pas ? demanda Vesper en remarquant que je l’observais.
Il se demandait probablement si j’avais une instruction à lui transmettre.
— Ah, non. Ce n’est rien.
Désolé. Je n’ai vraiment besoin de rien.
Vesper avait un visage particulièrement élégant. Frau était elle aussi très belle. Ils formaient une paire harmonieuse.
Leur apparence fait-elle également partie des critères ?
Je pouvais en comprendre la raison. Allucia n’avait pas menti lorsqu’elle avait évoqué l’endurance nécessaire pour supporter ce long voyage. Elle avait simplement choisi de ne pas mentionner le reste. Officiellement, cette invitation avait pour but de nous remercier d’avoir empêché une crise à la frontière. Allucia et moi étions les invités d’honneur.
Si nous devions être accompagnés, l’apparence de notre escorte avait son importance.
Les bonnes manières également. De ce point de vue, Vesper et Frau feraient excellente impression. L’Ordre de Liberion privilégiait les compétences avant tout. Beaucoup de ses membres étaient donc des roturiers, mais il comptait également un certain nombre de nobles.
Cela signifiait probablement que j’étais la personne présente qui connaissait le moins l’étiquette. Cette pensée ne fit qu’augmenter mon inquiétude.
— J’ai l’impression que ma présence disparaît complètement lorsque je me trouve entouré de jeunes chevaliers pareils. Hahaha…
J’essayais d’alléger l’atmosphère. Pourtant, je mourais intérieurement de honte. Une commandeure jeune et magnifique, accompagnée de deux chevaliers séduisants. Et au milieu d’eux, un vieux bonhomme.
Je me sentais complètement comme un intrus. Cette idée était si déprimante que je commençais à me demander si quelqu’un ne pourrait pas me remplacer.
— Ne dites pas cela, me réprimanda Allucia en m’adressant un magnifique sourire. Maître, vous possédez le calme et la prestance d’un vétéran. Rien qu’en vous tenant debout, vous incarnez à la perfection le maître épéiste.
— V-Vraiment… ?
Si elle m’avait dit cela lorsque nous étions seuls, je l’aurais accepté à contrecœur tout en mourant de gêne. Mais le déclarer devant Vesper et Frau relevait pratiquement de la torture.
Par pitié, arrête-toi là.
— N’êtes-vous pas du même avis ? demanda Allucia aux deux chevaliers.
Sa voix et son expression demeuraient parfaitement ordinaires. Pourtant, un éclat inhabituellement tranchant brillait dans ses yeux.
— Oui, commandeure ! C’est exactement comme vous le dites, répondit Vesper.
— Je partage son avis, ajouta Frau. Vous êtes un épéiste remarquable.
— M-Merci…
Assez ! S’il vous plaît… C’est une nouvelle forme de harcèlement ? Ça va continuer pendant tout le voyage jusqu’à Flumvelk ?
Sérieusement… Laissez-moi respirer.