Master swordman t6 - CHAPITRE 2
Un vieux paysan rencontre un noble
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Traduction : Raitei
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— Bonjour, Maître.
— Aaah, bonjour.
Cela faisait plusieurs jours que nous avions quitté Baltrain. Après avoir traversé bien des villages et des bourgs inconnus, j’avais fini par m’habituer à dormir chaque nuit dans un endroit différent. Je saluai Allucia, au matin, au rez-de-chaussée d’une villa appartenant au seigneur local.
Le voyage, jusqu’ici, avait été d’une tranquillité absolue. Le temps, de plus, nous avait souri, si bien qu’aucun retard ne s’était glissé dans notre programme. Je n’avais pas la moindre idée précise d’où nous étions dans Liberis, mais à voir le temps que chevaliers et soldats passaient les yeux rivés à la carte, je voulais croire que nous étions sur la bonne route.
— Si tout se passe bien, nous devrions entrer dans Flumvelk dans la journée, me dit Allucia.
— Bonne nouvelle, répondis‑je avec un vrai soulagement.
Je n’étais pas particulièrement anxieux en route. J’étais content que tout se déroule sans accroc. Ainsi, nous approchions lentement de notre destination. S’il y avait quoi que ce soit à redire, ce serait ceci : j’étais un peu vidé d’être cerné par Allucia, Vesper et Frau à l’intérieur du carrosse.
Les deux jeunes chevaliers ne me collaient pas dans le carrosse, loin de là. À chaque halte, ils gardaient la distance convenable. Mais un carrosse rapproche, physiquement. J’étais heureux qu’ils ne me détestent pas, mais être admiré d’aussi près, c’était rude. C’était nouveau pour moi, je ne pouvais pas dire que c’était une expérience que j’avais toujours recherchée.
— Tu te reposes assez ? demandai‑je.
— Oui, je vais bien, répondit Allucia. Merci de votre sollicitude.
— Compris. Évite de te surmener. Enfin, façon de parler, je ne peux pas prendre ta place…
— Aucun problème. Votre inquiétude suffit amplement.
Je l’observai attentivement pendant que nous parlions, mais, comme elle l’avait affirmé, elle ne paraissait pas particulièrement fatiguée. Elle semblait parvenir à dormir la nuit. En revanche, avec ses subordonnés autour d’elle, elle ne pouvait pas vraiment se relâcher et devait conserver une attitude plus formelle durant la majeure partie de la journée.
Allucia n’était pas du genre à négliger ses responsabilités de commandeure. Elle avait donc eu peu d’occasions de se reposer sans craindre de donner aux autres une impression peu professionnelle. Cela n’aurait pas été bien grave pendant un jour ou deux, mais la situation durait depuis presque tout le voyage.
Chaque jour, elle devait rencontrer une succession de hauts dignitaires qu’elle ne connaissait généralement pas, avant de revoir avec tout le monde l’itinéraire prévu. Cela me rappelait tout le poids et toute la pression qui accompagnaient le titre de commandeure de l’Ordre.
Ce voyage n’avait rien de particulièrement reposant pour moi non plus, mais mes responsabilités paraissaient dérisoires en comparaison. Ce qui me stressait le plus, c’était de séjourner dans les demeures de nobles et d’autres personnages importants. Je m’étais imaginé que nous dormirions simplement dans des auberges ordinaires, mais ce n’était pas toujours le cas. Je savais que ces nobles nous recevaient par courtoisie et je leur en étais reconnaissant. Je manquais seulement de cran.
C’était assez pathétique.
— Et puis, la véritable mission ne fait que commencer, ajouta Allucia.
— Ah… Oui, c’est vrai.
J’acquiesçai avec un sourire amer.
Les villes et villages que nous traversions n’étaient que des étapes sur notre route. Les relations que nous y nouions ne duraient généralement qu’une nuit. Nous rencontrions de nouvelles personnes et partagions des repas avec elles, mais nous n’avions encore participé à rien d’aussi somptueux qu’une réception donnée par un noble.
C’était précisément ce qui nous attendait à Flumvelk.
Rien que d’y penser, je me sentais de plus en plus abattu. Allucia, en revanche, paraissait parfaitement fiable.
Elle avait bien plus d’expérience que moi dans ce domaine.
Alors que nous poursuivions notre conversation, une vieille femme qui semblait être l’une des domestiques de la demeure s’approcha de nous.
— Bonjour. Souhaitez-vous boire quelque chose ?
— Ah, oui. Merci.
— Volontiers.
Allucia et moi acceptâmes son offre. La domestique posa devant nous deux tasses remplies d’un liquide blanc.
Du lait frais.
— Oh, il est vraiment excellent, commentai-je.
— En effet, il est délicieux, approuva Allucia.
— Je suis ravie qu’il soit à votre goût, répondit la domestique.
Le lait que l’on trouvait à Baltrain était bon, mais il ne pouvait rivaliser avec celui qui venait directement d’une ferme. Cette région était apparemment spécialisée dans l’élevage, et ses exploitations laitières étaient particulièrement prospères. Leur production suffisait non seulement à approvisionner les habitants au quotidien, mais aussi à exporter des marchandises à l’intérieur comme à l’extérieur du pays.
L’abondance dont bénéficiait Baltrain s’expliquait notamment par sa capacité à rassembler les produits issus de régions favorisées comme celle-ci. Les produits laitiers avaient tendance à se gâter rapidement, à l’exception de certains aliments comme le fromage. Pourtant, il était malgré tout possible d’en transporter jusqu’à Baltrain et même au-delà, en grande partie grâce aux sorciers.
Lors de mon combat contre Lucy, elle avait créé de la glace pour s’en servir comme projectile. En appliquant le même principe, la magie de glace permettait apparemment d’aménager des chambres froides afin de conserver les marchandises.
Il restait cependant impossible d’empêcher leur détérioration sur de très longues distances. Pouvoir boire du lait aussi frais était donc un véritable privilège. Rien que la possibilité d’y goûter suffisait presque à justifier ce long voyage.
Partout dans le pays, chevaliers, soldats, sorciers et aventuriers s’activaient pour que les lieux de production et les routes commerciales ne soient menacés ni par les monstres ni par les bandits. Le champ d’action de chacun différait, mais tous œuvraient au fond dans le même but : garantir la sécurité des habitants du royaume.
Cela passait aussi bien par la protection directe de la population que par la préservation des voies commerciales permettant d’approvisionner les habitants de Liberis.
J’éprouvais une profonde admiration pour leur travail.
— Commandeure, nos préparatifs sont terminés.
— Merci.
Notre courte pause matinale venait déjà de prendre fin. L’homme qui s’adressait à Allucia n’était pas le chef de peloton de la Garnison royale. C’était un jeune soldat dont l’équipement différait aussi bien de celui des chevaliers que de celui des hommes partis avec nous de Baltrain.
Il appartenait à l’armée provinciale du noble qui dirigeait la région.
Je l’ignorais avant ce voyage, mais même lorsqu’ils appartenaient au même royaume, le passage d’un groupe armé pouvait nuire à l’ordre public et à la réputation du seigneur local. Si ce groupe causait des troubles, ou pire encore s’en prenait aux habitants, le noble serait accusé d’avoir été incapable de garantir la sécurité de son peuple.
Cela valait même pour l’Ordre de Liberion.
Et c’était d’autant plus vrai lorsque la commandeure de l’Ordre elle-même se trouvait à la tête du groupe. Il était extrêmement improbable que les chevaliers provoquent volontairement un incident, mais cette possibilité ne pouvait jamais être totalement écartée.
Les seigneurs des territoires que nous traversions mobilisaient donc leurs propres soldats afin de nous escorter. Cela leur permettait de manifester leur loyauté envers la Couronne, de démontrer la valeur de leurs forces armées et de prévenir tout incident sur leurs terres.
En résumé, tout cela concernait l’honneur, la dignité, la fierté ou encore l’influence des nobles.
Enfin, quelque chose dans ce genre.
C’était pour cette raison que de nouveaux soldats se joignaient régulièrement à notre groupe au fil du voyage. Comme je passais presque tout mon temps dans la voiture, je n’avais guère l’occasion de discuter avec eux. La situation devait toutefois être assez éprouvante pour les soldats de la Garnison royale. Travailler aux côtés d’hommes dont ils ignoraient aussi bien les compétences que le tempérament était probablement bien plus difficile qu’il n’y paraissait.
Le mieux aurait évidemment été que rien ne survienne pour mettre cette coopération à l’épreuve.
Selon toute vraisemblance, des aventuriers tels que Surena avaient déjà patrouillé sur notre trajet afin d’éliminer les monstres et les bandits susceptibles de nous causer des ennuis.
Même lorsque Mewi et moi avions partagé une assiette de charcuterie avec Surena à l’heure du déjeuner, elle nous avait expliqué être très occupée en raison de l’arrivée prochaine de la délégation de Sphenirvanie.
Si notre voyage se déroulait sans encombre, c’était grâce au travail d’un grand nombre de personnes.
— Devons-nous nous mettre en route, Maître ? demanda Allucia.
— Oui, allons-y.
Les préparatifs étaient terminés. Nous ne pouvions pas rester assis à profiter tranquillement de la matinée. Faire attendre nos escortes risquait de leur laisser inutilement une mauvaise impression.
À l’époque où je vivais à la campagne, je pouvais manier mon épée sans me soucier du regard des autres. Désormais, j’étais devenu bien plus conscient de l’image que je renvoyais. Je remarquais aussi bien les regards favorables que ceux empreints de méfiance.
Nous nous rendions à la rencontre de personnages particulièrement importants. Je m’attendais donc à être observé avec une sévérité encore plus grande.
Je m’efforçais de surveiller mon comportement, mais je ne possédais pratiquement aucune expérience dans ce domaine. La route s’annonçait difficile.
Allucia ne m’avait fait aucune remarque jusque-là et elle semblait très douée pour ce genre de choses. J’avais donc envie de croire que je m’en sortais convenablement.
Cependant, elle se montrait étrangement indulgente envers moi…
Peut-être ne devais-je pas trop me fier à son jugement lorsqu’il était question de mon comportement. Bon sang, ce n’était vraiment pas simple.
Avant de monter dans la voiture, Allucia procéda à une dernière vérification auprès de Zed.
— Hanbeck, tout le monde est prêt ?
— Oui, tous les effectifs sont présents. Nous pouvons partir à tout moment.
Comme on pouvait s’y attendre, rien n’avait été négligé. L’ensemble du groupe était prêt à reprendre la route.
Après les avoir observés pendant plusieurs jours, j’avais l’impression que Zed et tous ses subordonnés étaient habitués aux longues expéditions. Je doutais d’être capable de diriger des hommes durant une mission d’escorte aussi longue tout en maintenant leur moral.
Ils faisaient probablement partie de l’élite de la Garnison royale.
Ce n’était qu’une supposition, mais il était possible qu’ils soient pressentis pour intégrer la future garde personnelle de la princesse Salacia. Sous cet angle, cette expédition jusqu’à la réception de Flumvelk ressemblait presque à une répétition générale.
Lorsque la princesse épouserait le prince Glenn, ils emprunteraient le même itinéraire. Effectuer ce trajet dès maintenant ne pourrait que faciliter le suivant.
Je ne pouvais évidemment pas demander directement aux soldats de la Garnison royale s’ils étaient candidats à la garde de la princesse Salacia. Il ne s’agissait que d’une intuition. En connaître la réponse ne m’apporterait rien et ne modifierait pas mon comportement durant le voyage.
Fourrer mon nez là où il n’avait rien à faire ne ferait que raccourcir mon espérance de vie.
Mieux valait rester à ma place.
Tandis qu’Allucia achevait ses vérifications avec Zed, Vesper et Frau nous rejoignirent avec leur équipement. Tous deux avaient tenu le rôle de nos assistants pendant les rencontres avec les nobles et les autres personnes influentes.
IIs devaient être épuisés, mais rien ne transparaissait sur leur visage.
Ils semblaient habitués à ce genre de tâches.
— Commandeure, sieur Beryl, veuillez nous excuser pour l’attente.
— Ce n’est rien, répondit Allucia. Mettons-nous en route.
— Bien, Commandeure.
Nous reprîmes ainsi notre voyage.
Si nous atteignions Flumvelk dans la journée, cette première partie toucherait enfin à sa fin. Mais la suivante commencerait aussitôt, et elle promettait d’être bien plus inconfortable que les heures passées dans la voiture.
J’avais été personnellement convié à la réception donnée par le noble. Je ne pouvais donc pas y échapper.
Cela ne m’empêchait pas d’envisager cette perspective sans le moindre enthousiasme.
◇
Je commençais enfin à m’habituer à l’atmosphère qui régnait dans la voiture, entourée par les soldats de la Garnison royale et ceux de l’armée provinciale, lorsque Zed frappa à la portière.
— Pardonnez-moi, Commandeure. Nous arriverons bientôt à Flumvelk.
— Merci, répondit Allucia.
— On dirait que nous atteignons enfin notre destination, remarquai-je.
— Oui. Le voyage s’est déroulé sans incident.
Nous avions quitté la ville précédente tôt dans la matinée. À présent, le soleil descendait dans le ciel à l’ouest et projetait sous nous de longues ombres.
Allucia avait donc eu raison lorsqu’elle avait affirmé que nous atteindrions Flumvelk dans la journée. Notre trajet s’était déroulé dans des conditions presque idéales.
Je regardai par la fenêtre.
La route était bien entretenue et facile à parcourir. La vue était elle aussi dégagée. Comme nous n’étions pas encore entrés dans la ville, le chemin n’était pas pavé, mais les traces au sol indiquaient qu’il était très fréquenté.
Tout cela laissait penser que Flumvelk était une région relativement prospère.
Je n’étais pas venu pour faire du tourisme, mais puisque j’avais parcouru une telle distance, je préférais découvrir une ville animée plutôt qu’un endroit désert. J’ignorais si j’aurais du temps libre, mais j’aurais aimé, si possible, essayer quelques tavernes locales.
Je ne m’étais jamais rendu à Flumvelk auparavant. À vrai dire, j’avais à peine quitté Beaden avant tout cela. Ce voyage représentait donc une succession d’expériences entièrement nouvelles.
Alors que nous approchions déjà de la moitié du trajet total, je prenais progressivement conscience de la chance qu’avait Liberis. Les villes et villages que nous avions traversés prospéraient à des degrés divers, mais aucun de ceux que j’avais vus ne paraissait réellement pauvre.
Bien sûr, l’Ordre et la famille royale étaient capables de choisir un itinéraire évitant les régions les plus misérables. Ce que j’avais observé ne reflétait donc pas forcément l’ensemble du pays.
Malgré cela, tous les lieux où nous avions fait étape avaient pu héberger et ravitailler plusieurs dizaines de soldats à la fois.
À Beaden, par exemple, il aurait été extrêmement difficile d’accueillir autant de voyageurs simultanément. Le village ne disposait pas d’une telle quantité de nourriture excédentaire. Et même s’il en avait eu, il aurait été préférable de la conserver dans les réserves destinées aux situations d’urgence.
Cela tenait peut-être simplement au fait que Beaden était un minuscule village.
Quoi qu’il en soit, si l’on excluait les régions reculées de ce genre, la majorité des villes possédaient suffisamment de réserves pour faire face à l’arrivée soudaine de nombreux visiteurs. Le royaume dans son ensemble était donc réellement prospère.
Liberis disposait en outre d’un réseau de transport suffisamment développé pour répondre à ses besoins. Tant qu’aucune catastrophe naturelle majeure ne survenait, les marchandises continuaient de circuler.
Ce voyage ne cessait de me rappeler à quel point j’avais eu de la chance de naître dans ce pays.
— Peloton, halte !
Alors que je poursuivais ces réflexions et que Flumvelk se rapprochait peu à peu, la voix tranchante de Zed résonna soudain à l’extérieur.
Notre voiture s’arrêta.
Il frappa une nouvelle fois à la portière.
— Commandeure, nous sommes arrivés sur les terres de Flumvelk. Des soldats sont venus à notre rencontre.
— Compris. Merci.
Nous avions donc enfin pénétré dans le territoire de Flumvelk.
Je passai la tête par la fenêtre pour observer les environs. Une rivière semblait servir de frontière naturelle entre les provinces.
Une dizaine de soldats attendaient près d’un poste de contrôle. Leur armure différait de celle de l’armée provinciale qui nous accompagnait jusque-là.
Ils appartenaient probablement aux forces du margrave.
Zed emmena avec lui plusieurs de ses hommes ainsi que l’un des soldats provinciaux qui nous avaient escortés, puis ils se dirigèrent vers le poste de contrôle.
Il devait annoncer notre arrivée et organiser la relève entre les deux escortes.
Évidemment, l’armée d’un noble ne pouvait pas pénétrer librement sur le territoire d’un autre sans son autorisation. Cela restait physiquement possible, mais une telle initiative provoquerait toutes sortes de problèmes.
Lors d’une mission d’escorte, nous devions donc nous présenter à chaque nouvelle frontière provinciale avant que de nouveaux soldats prennent le relais.
Je trouvais à bien y réfléchir ces restrictions assez pénibles pour tous ceux qui devaient s’en charger. Pourtant, ils ne pouvaient pas se permettre de prendre cette formalité à la légère.
La moindre erreur risquait de déclencher un affrontement entre les nobles qu’ils servaient.
— Vesper, Frau, nous descendons. Maître, veuillez venir avec nous.
— Bien, Commandeure.
— Bien sûr.
Depuis notre départ de Baltrain, nous avions répété ce bref échange suffisamment de fois pour que j’y sois désormais habitué.
Puisque les soldats chargés de notre escorte allaient être remplacés, nous devions saluer rapidement les nouveaux arrivants. En cas d’urgence, il aurait été difficile de protéger quelqu’un sans même connaître son visage. Nous devions donc au moins nous présenter les uns aux autres.
Depuis mon départ de Beaden pour Baltrain, et plus encore depuis le début de ce voyage, je ne cessais de vivre de nouvelles expériences.
— C’est un honneur de faire votre connaissance. Je suis le sergent-major Sahat Ranvaren, de l’armée provinciale de Flumvelk. Mon seigneur m’a ordonné de vous escorter jusqu’à sa demeure.
— Allucia Citrus, commandeure de l’Ordre de Liberion. Nous comptons sur vous pour la suite du trajet.
— Bien, Commandeure. Laissez-nous faire.

Sahat semblait avoir une trentaine d’années. Il avait les yeux en amande et les cheveux noirs rejetés en arrière. Pour le dire gentiment, il avait vraiment l’allure d’un épéiste. Pour le dire moins gentiment, il paraissait plutôt froid. Son niveau à l’épée devait sans doute correspondre à son grade de sergent-major.
J’avais croisé plusieurs troupes provinciales durant notre voyage jusqu’à Flumvelk et, à première vue, son unité semblait être la plus compétente. Cela dit, face à Allucia ou Henblitz, la comparaison leur aurait été bien moins favorable.
— Pardonnez-moi, déclara Sahat en me lançant un regard méfiant. Votre compagnon ne semble pas être chevalier. Serait-il… ?
Cela faisait longtemps que personne ne m’avait regardé de cette façon. Ce regard me rappelait mes premières rencontres avec Henblitz, dans le QG de l’Ordre, et avec Meigen, à la Guilde des aventuriers.
Il y avait presque quelque chose de nostalgique là-dedans, même si je n’avais aucune envie de revivre éternellement ce genre de situation.
— Voici sieur Beryl Gardenant, instructeur extraordinaire de l’Ordre de Liberion, répondit Allucia d’un ton tranchant. Cela pose-t-il un problème ?
— Non, aucun, assura Sahat après une courte hésitation. Mettons-nous en route.
— Allons-y. Ouvre la voie.
Personnellement, cela m’importait peu. J’avais fini par comprendre, quoique tardivement, que mon allure et mon comportement continuaient de susciter ce genre de réaction. J’aurais bien aimé améliorer les choses, mais je ne savais absolument pas comment acquérir une présence plus imposante.
J’avais déjà un peu de pilosité. Le problème venait peut-être de mes vêtements.
Il était vrai que je m’habillais comme un parfait roturier, mais pour un épéiste, rien ne valait une tenue dans laquelle on pouvait bouger librement. Je préférais donc conserver celle-ci.
— Il manque de discipline, déclara Allucia dès que nous fûmes de nouveau installés dans la voiture avec Vesper et Frau.
— T-Tu es plutôt sévère…
Dans l’éventualité extrêmement improbable où j’aurais réellement dû affronter Sahat, j’étais assez certain de pouvoir l’emporter. Cependant, les capacités réelles et la première impression étaient deux choses totalement distinctes.
— Ses émotions ne devraient pas se lire aussi clairement dans son regard, poursuivit Allucia. Il a encore besoin d’entraînement.
— Tu n’as pas tort, mais tout de même…
N’importe qui aurait remarqué une réaction aussi flagrante. Sahat n’avait rien dit à voix haute, mais son regard exprimait très clairement : « C’est qui, ce vieux schnock ? » De ce point de vue, il manquait effectivement de discipline.
Être pris de haut ne me dérangeait pas personnellement. Toutefois, compte tenu de la dimension politique de cette expédition, son comportement aurait pu nuire à la réputation de l’Ordre de Liberion.
Peut-être dois-je réellement commencer à me soucier davantage de mon apparence extérieure.
J’aurais volontiers protesté contre le fait d’avoir été traîné sous les regards du public, mais il était désormais trop tard pour cela. Je n’avais plus qu’à m’y résigner. Si rester dans l’ombre avait encore été une possibilité, je ne serais jamais devenu instructeur extraordinaire.
— Quoi qu’il en soit, cet endroit a l’air particulièrement animé, remarquai-je quelque temps après notre entrée dans Flumvelk.
On doit approcher du centre de la ville, là où se trouve la demeure du margrave.
Même depuis l’intérieur de la voiture, le tumulte des rues nous parvenait.
Les bâtiments n’étaient ni particulièrement hauts ni très serrés les uns contre les autres. En matière de prospérité, Baltrain demeurait très supérieure. Malgré cela, les rues étaient remplies de passants pleins d’énergie, comme si un quartier commerçant s’était étendu jusqu’à couvrir une ville entière.
— Flumvelk constitue un point essentiel de la défense du royaume, expliqua Allucia. Les hommes comme les marchandises s’y rassemblent naturellement.
— Je vois.
Nous n’étions pas en guerre. Pourtant, vivre à la frontière impliquait de rester constamment sur ses gardes. De plus, après la récente tentative d’assassinat, ni Liberis ni la Sphenirvanie ne pouvaient se permettre de laisser quoi que ce soit au hasard.
Sous cet angle, l’invitation adressée par le margrave à l’Ordre de Liberion servait peut-être aussi à envoyer un message aux forces stationnées de l’autre côté de la frontière.
Je n’y comprends pas grand-chose en politique, toutefois. Tout cela ne reste que supposition de ma part.
Je poursuivis mes réflexions tout en observant le paysage par la fenêtre. La nuit commençait à tomber, mais des lumières apparaissaient çà et là, et les habitants continuaient de vaquer à leurs occupations.
Dans les campagnes, le coucher du soleil signalait généralement qu’il était temps de se préparer à dormir. Mais comme à Baltrain, cette ville semblait proposer toutes sortes de distractions nocturnes.
Si j’en avais le temps, je comptais absolument visiter quelques tavernes.
— Oh, c’est là-bas ?
Un bâtiment particulièrement imposant attira mon regard à travers la fenêtre. Il devait s’agir de la demeure du margrave.
Bien sûr, il ne pouvait rivaliser avec le palais royal. Il n’atteignait pas non plus les dimensions du QG de l’Ordre ou de l’Institut de magie. Malgré cela, sa taille suffisait à attirer immédiatement l’attention.
— Pardonnez-moi, intervint Zed. La voiture ne peut pas aller plus loin. Le sergent-major Sahat souhaiterait que nous terminions le trajet à pied.
— Compris, répondit Allucia. Nous ferons ainsi.
La voiture s’arrêta devant le portail, mettant fin à cette longue étape de notre voyage. Nous devions encore marcher, mais seulement du portail jusqu’à la demeure. Cela restait parfaitement raisonnable.
— Je vais vous conduire jusqu’au manoir, déclara Sahat. Les autres resteront dans une auberge. Vous autres, accompagnez nos invités.
— Bien, sergent-major !
Nous allions donc nous séparer de Zed et des soldats de la Garnison royale à cet endroit. Il était évidemment impossible d’entrer dans la demeure d’un noble accompagné de plusieurs dizaines de personnes.
Sahat laissa lui aussi ses subordonnés en arrière afin qu’ils guident le reste du groupe jusqu’à l’auberge.
Il ne restait désormais plus qu’Allucia, Vesper, Frau, Sahat et moi.
Nous traversâmes bientôt un jardin avant d’entrer dans le manoir. L’obscurité m’empêchait d’en distinguer clairement les détails, mais durant la journée, les fleurs qui s’y épanouissaient devaient composer un magnifique tableau.
— J’ai conduit les membres de l’Ordre de Liberion jusqu’à vous, annonça Sahat en frappant à une porte majestueuse.
— Entrez.
La voix qui lui répondit était beaucoup plus jeune que je ne l’avais imaginé. Je m’étais attendu à ce que le noble chargé de gouverner cette frontière soit un vieillard sage et expérimenté.
— Pardonnez notre intrusion.
Sahat entra le premier dans la pièce. Allucia le suivit, puis ce fut mon tour, devant Vesper et Frau.
La salle était plus vaste que prévu, mais les lampes disposées sur le bureau et le long des murs suffisaient largement à l’éclairer. Le simple fait de pouvoir utiliser autant de luminaires témoignait de la richesse des lieux.
Comme prévu, Flumvelk paraissait réellement prospère.
Assis derrière le bureau se trouvait le seigneur chargé de gouverner la région. Il se leva pour nous accueillir avec le sourire.
— Le voyage a dû être long. Je suis Warren Flumvelk, seigneur de ces terres.
— Nous vous remercions sincèrement pour votre invitation. Je suis Allucia Citrus, commandeure de l’Ordre de Liberion.
Le margrave et la commandeure échangèrent des salutations d’une parfaite courtoisie.
Vue de l’extérieur, la scène ressemblait véritablement à une rencontre entre deux membres de l’élite du royaume. Même si cela n’atteignait pas l’importance du dîner auquel le roi Gladio m’avait convié, l’atmosphère aurait normalement dû être particulièrement tendue.
Pourtant, ce ne fut pas ce que je ressentis.
Bon sang, Allucia. Tu le savais et tu ne m’as rien dit.
Le nom de Flumvelk ne m’évoquait aucun souvenir, mais je connaissais très bien l’homme qui se tenait devant nous : Warren.
Voilà pourquoi je n’arrivais pas à comprendre. Il ne m’avait jamais dit qu’il appartenait à la famille Flumvelk.
— Bon travail, Sahat, déclara Warren. Tu peux disposer.
— Mais…
— Sahat, ne fais-tu pas confiance à l’Ordre de Liberion ?
— Comme… il vous plaira.
Sahat tenta un instant de protester, mais la pression exercée par le margrave eut raison de lui. Il quitta docilement la pièce. Je comprenais sa réaction. Même s’il s’agissait des chevaliers de l’Ordre de Liberion, laisser le seigneur auquel il avait juré fidélité seul avec des inconnus devait l’inquiéter.
Dans ce cas précis, ses craintes étaient toutefois totalement inutiles.
— Commandeure, ces deux personnes sont… ? demanda Warren en désignant Vesper et Frau.
— Tout va bien, lui assura Allucia.
Elle voulait probablement lui faire comprendre qu’elles savaient garder le silence.
— Dans ce cas, je suppose qu’elles peuvent rester, répondit Warren. Cela faisait longtemps, Allucia. Maître, je suis également heureux de vous revoir.
— Cela faisait longtemps… Votre Excellence ? C’est bien ainsi que je dois t’appeler ?
— Ha ha ha ! Tant que nous ne sommes pas en public, vous pouvez me traiter comme autrefois, Maître.
— Vraiment ? Alors je ne vais pas me gêner. Ça me fait plaisir de te revoir, Warren.
Son aura autoritaire disparut instantanément. Il redevint aussitôt un jeune homme correspondant bien davantage à son âge.
Warren Flumvelk était l’un de mes anciens élèves. Il avait fréquenté la salle d’armes à la même époque qu’Allucia, mais contrairement à elle, les formes les plus élémentaires lui avaient souvent donné du fil à retordre.
Il avait toujours eu l’esprit vif, mais éprouvait des difficultés à faire bouger son corps comme il le souhaitait. Allucia avait généralement assimilé les techniques deux ou trois fois plus vite que lui.
— Permettez-moi de commencer par les présentations, Votre Excellence, reprit Allucia. Voici Vesper et Frau. Ce sont des chevaliers, mais ils remplissent pour cette occasion un rôle proche de celui d’assistants auprès de sieur Beryl.
— Je vois. J’imagine que vous n’auriez de toute façon pas pu venir seuls jusqu’ici.
Il semblait rencontrer Vesper et Frau pour la première fois.
Ils s’inclinèrent sans prononcer le moindre mot. Ils n’avaient probablement pas l’intention de parler à moins qu’on ne s’adresse directement à eux.
Warren le comprit lui aussi. Leur silence aurait normalement pu être considéré comme impoli devant un margrave, mais il n’en fit aucun cas.
— Quoi qu’il en soit, si nous nous asseyions pour discuter ? proposa-t-il.
— Ça me va.
Je pris place sur l’un des canapés destinés à recevoir les invités. Il était extrêmement confortable.
— Permettez-moi de vous remercier une nouvelle fois d’avoir fait tout ce chemin, reprit Warren. Baltrain est assez éloignée d’ici, pas vrai ?
— Oui, mais le voyage a été agréable grâce aux efforts de tous ceux qui l’ont préparé.
Le trajet n’avait pas été pénible. J’avais appris qu’un long voyage pouvait même se dérouler agréablement lorsque tout était soigneusement organisé. Évidemment, je n’avais participé à aucune de ces préparations. Je m’étais entièrement reposé sur l’Ordre.
— Allucia, tu n’as pas besoin de rester aussi cérémonieuse non plus, ajouta Warren. Nous ne sommes plus en public.
— Vraiment ? Dans ce cas, je vais en profiter.
Allucia relâcha aussitôt la tension qui raidissait ses épaules.
Je ressentis une légère culpabilité à l’idée de m’être détendu alors qu’elle continuait à se montrer si formelle. Cependant, Warren m’avait lui-même demandé d’agir comme d’habitude.
Je voulais croire que ma dignité n’en avait pas trop souffert.
— Warren, tu as été beaucoup trop indulgent concernant la discipline de ce Sahat, déclara Allucia dès qu’elle fut assise.
Tu lui en veux encore pour son comportement ? Elle aurait pu rejeter la faute sur moi et sur l’impression que je donnais. Visiblement, elle ne considère pas les choses sous cet angle.
— Sahat s’est-il montré impoli ? demanda Warren.
— Il a pris Maître Beryl de haut.
— Je vois…
Pourquoi prend-il soudain cet air aussi grave ?
Il pouvait arrêter. J’avais l’apparence d’un roturier ordinaire jusque dans les moindres détails. Les soupçons de Sahat n’étaient donc pas complètement infondés.
Le fait qu’il ait laissé son opinion apparaître aussi clairement dans son comportement était une autre affaire. Sur ce point, peut-être avait-il réellement besoin de davantage de discipline.
— Je lui parlerai plus tard, déclara Warren. Sahat s’est hissé jusqu’au grade de sergent-major par ses propres moyens. Ses compétences sont donc au moins fiables…
— Cela ne suffit toujours pas pour servir aux côtés d’un margrave, répliqua Allucia.
Son jugement demeurait sévère.
J’espère vraiment qu’il ne s’agit pas d’une quelconque rancune personnelle.
Allucia ne laissait jamais ses émotions perturber son comportement public, mais lorsqu’il était question de moi, il lui arrivait parfois de perdre une vis ou deux.
Maintenant que nous étions installés et que la conversation légère avait pris une tournure étonnamment radicale, je me tournai vers Warren.
— Alors… tu comptes enfin m’expliquer tout ça ?
— Ah, oui.
Warren faisait partie des élèves qui s’étaient consacrés à l’épée dans notre salle d’armes aux côtés d’Allucia. Il y était resté plus longtemps qu’elle, environ cinq ou six ans. Il avait appris l’ensemble de nos techniques et, lors de son départ, je lui avais offert une épée d’adieu.
Pourtant, à l’époque, il ne s’était jamais présenté sous le nom de Flumvelk.
Il utilisait le nom Heleste.
Durant toutes les années où il avait été mon élève, je ne m’étais jamais posé de question. Après tout, l’homme qui me l’avait amené portait lui aussi le nom de Heleste.
— Gisgarte va bien ? demandai-je.
— Oui. Mon père s’est retiré, mais il est toujours en bonne santé.
— Tant mieux.
Gisgarte était le père de Warren, mais aussi mon ancien condisciple. Autrement dit, il avait étudié sous la direction de mon père, Mordea Gardenant.
Un jour, il m’avait simplement confié Warren en déclarant :
Voici mon fils. Prends soin de lui.
Nous étions donc techniquement des pairs, mais je le connaissais surtout par l’intermédiaire de mon père. Je ne m’étais jamais beaucoup intéressé à son passé.
Ni Gisgarte ni Warren n’étaient venus jusqu’à nous avec des gardes ou des vêtements permettant de les identifier comme nobles.
— Quand tu dis qu’il s’est retiré… cela signifie qu’il était lui aussi margrave ?
— C’est exact. Mon père était le précédent seigneur de Flumvelk.
— Je vois.
J’avais donc entretenu sans le savoir des liens avec un noble particulièrement important. Flumvelk était toutefois très éloignée de Baltrain et de Beaden. Je doutais que cette relation nous implique beaucoup à l’avenir, mais elle demeurait pour le moins étrange.
En réalité, ce n’était même pas moi qui l’avais créée. C’était mon père.
— Au fait… Pourquoi n’utilisais-tu pas le nom Flumvelk à l’époque ? Gisgarte ne l’utilisait pas non plus.
— Euh… À ce sujet…
Maintenant que j’avais compris la situation actuelle, j’abordai directement ce qui me préoccupait.
Je ne comprenais pas pourquoi Warren avait dissimulé son véritable nom. En temps normal, quelqu’un appartenant à une puissante famille aurait profité de l’autorité conférée par son patronyme.
Cela ne s’appliquait peut-être pas forcément à Warren ou Gisgarte, mais aucun des deux n’avait jamais tenté quoi que ce soit de ce genre. C’était précisément pour cette raison que je n’avais jamais soupçonné leur noblesse.
— Ni mon père ni moi n’avions l’intention d’hériter de la maison, expliqua Warren. Mon père était le plus jeune de sa fratrie, et je suis moi-même le troisième de quatre enfants. Heleste est le nom d’un serviteur qui travaille pour notre famille depuis l’époque de mon père.
— Pourquoi emprunter volontairement un autre nom ?
— Pour éviter les malentendus. Si quelqu’un portant le nom d’un margrave débarquait soudainement dans votre village, cela vous aurait causé quelques problèmes, non ?
— Ah… Oui, sans doute…
Le fils d’un grand noble venu apprendre l’épée dans un village perdu aurait forcément attiré l’attention. L’affaire aurait pris des proportions considérables et aurait même pu devenir un problème politique.
Sur ce point, la prudence de Gisgarte était parfaitement justifiée. Je n’aurais toutefois jamais imaginé que les événements finiraient par nous ramener à une situation pareille.
— Finalement, Gisgarte et toi avez tous les deux hérité de la maison ?
— Oui, c’est ainsi que les choses ont tourné, confirma Warren avec un sourire résigné. Une suite d’événements malheureux.
— Je vois…
Dans la majorité des familles, nobles ou non, l’aîné des fils succédait généralement au père.
Si quelque chose lui arrivait, la responsabilité revenait au deuxième, puis au troisième, et ainsi de suite. D’après mes souvenirs, aucune guerre n’avait eu lieu dans la région. Les décès avaient donc probablement été causés par la maladie ou par quelque complot.
Je n’avais aucune envie de creuser davantage.
Du point de vue d’un père, tous ses enfants restaient précieux, même lorsque certains avaient très peu de chances de lui succéder. Il était naturel de vouloir leur assurer un avenir.
Une fille pouvait épouser le membre d’une autre famille. Pour un fils, la situation était quelque peu plus compliquée.
Les plus jeunes frères pouvaient devenir soldats ou chevaliers, soutenir l’aîné ou encore apprendre un métier particulier. Gisgarte et Warren avaient développé leur talent à l’épée en envisageant probablement la première et la troisième possibilité.
Et pourtant, tous deux avaient finalement hérité de la maison.
Ils avaient dû traverser des épreuves que je ne pouvais même pas imaginer. Après la perte de membres de leur famille, il m’était difficile de trouver quoi leur dire.
— Voilà pourquoi je n’utilisais pas le nom de notre famille, poursuivit Warren. Je pensais ne pas rester longtemps lié à la maison. Mon père m’a fait apprendre l’épée dans cette optique.
— Je comprends. Désolé de t’avoir rappelé de mauvais souvenirs.
— Ce n’est rien. Ne vous en faites pas.
Même si la conversation avait naturellement fini par nous conduire sur ce sujet, il ne s’agissait pas de quelque chose dont on pouvait parler avec légèreté. Warren fit preuve d’une grande tolérance.
Une fois cette discussion pesante terminée, Allucia reprit la parole.
— Au fait, quel est le programme à partir de maintenant ?
Nous n’avions pas parcouru toute cette distance depuis Baltrain uniquement pour renouer avec d’anciennes connaissances.
Officiellement, nous avions été invités à une réception. En réalité, ce voyage servait aussi à préparer le mariage de la princesse Salacia.
— La réception aura lieu dans trois jours, expliqua Warren. D’ici là, je souhaiterais que vous séjourniez tous les quatre dans l’une de mes résidences.
— Compris, répondit Allucia.
Comme prévu, nous n’allions pas séjourner dans une auberge ordinaire. J’aurais trouvé cela bien plus reposant, mais je ne pouvais évidemment pas le dire à un noble. Je ne comptais pas me comporter comme un parfait débraillé, mais vivre dans la demeure de quelqu’un d’autre, sous le regard permanent de ses domestiques, restait assez éprouvant.
Occuper une position attirant autant l’attention était vraiment difficile. Une fois encore, cela me rappela à quel point Allucia et Henblitz étaient impressionnants.
— À ce propos, Maître, êtes-vous au courant de ce qui se cache derrière cette réception ? demanda Warren.
— De ce qui se cache derrière… ?
Sa question interrompit net mes pensées. Je ne voyais absolument pas de quoi il parlait. Cette réception était-elle autre chose qu’une simple fête organisée par un noble ?
— Pas vraiment… Il se passe quelque chose de particulier ?
Warren sourit avant de répondre, même si son expression paraissait quelque peu crispée.
— Selon toute vraisemblance, de nombreux nobles et autres personnes influentes chercheront à vous parler. Les femmes, en particulier. C’est pratiquement certain.
— Hein ? Pourquoi ?
Qu’est-ce que c’était encore que cette histoire ?
— J’imagine que vous ne le savez pas, poursuivit Warren, mais vous êtes extrêmement célèbre dans certains milieux. Vous êtes connu de la famille royale et étroitement lié à l’Ordre de Liberion. Tout le monde voudra établir une relation avec vous.
— Quoi… ?
Je ne pus cacher ma confusion.
Comment en étions-nous arrivés là ?
Je n’avais jamais rien entendu de tel durant mon séjour à Baltrain. Personne ne m’avait abordé dans les rues et je n’avais jamais senti qu’on m’observait particulièrement. Je ne voyais pas comment une telle réputation avait pu me précéder jusqu’à Flumvelk, si loin de mon lieu de résidence.
— Il suffira que je reste aux côtés de Maître Beryl pour gérer la situation, déclara immédiatement Allucia en percevant mon désarroi.
Ce serait extrêmement rassurant. Je n’avais aucune idée de la manière dont il fallait interagir avec des personnages importants. Les simples salutations échangées durant le voyage m’avaient déjà demandé beaucoup d’efforts.
Devoir me mêler aux grands noms du royaume au cours d’une somptueuse réception organisée par un noble promettait d’être particulièrement pénible.
— Je ne pense pas que ce soit une bonne idée, objecta Warren.
— Pourquoi ? Nous sommes la commandeure et l’instructeur extraordinaire de l’Ordre. Cela me paraît être une association parfaitement appropriée.
— Allucia, je reconnais volontiers que tu es une très belle femme, mais tu ne participes pas à cette réception en qualité de dame, pas vrai ?
Warren balaya immédiatement sa proposition. Je ne connaissais rien aux règles de la noblesse. Je n’avais donc aucune idée de celui qui avait raison. Je me contentai de les observer.
Je suppose que je n’ai pas mon mot à dire dans cette histoire.
Vesper et Frau avaient admirablement conservé le silence pendant toute la conversation. Ils n’avaient même pas échangé le moindre murmure. C’était impressionnant à sa manière.
À leur place, j’aurais trouvé la situation beaucoup trop gênante. De ce point de vue, ils avaient été particulièrement bien formés.
— J’ignore quelle est la situation à Baltrain, poursuivit Warren, mais après les événements récents, l’intérêt et l’admiration suscités par l’Ordre de Liberion et Maître Beryl ont considérablement augmenté. Je suis certain que tous les invités chercheront à vous parler.
— C’est un honneur… mais je dois reconnaître que cela m’inquiète un peu.
En toute honnêteté, je ne voulais absolument pas être mêlé à cela. Je ne pouvais toutefois pas le dire ouvertement. Par « événements récents », Warren faisait presque certainement référence à la tentative d’assassinat contre la famille royale.
Flumvelk se trouvait à la frontière avec la Sphenirvanie. Les deux pays n’étaient pas en guerre, mais les habitants de la région devaient rester constamment vigilants face à un ennemi hypothétique.
Il était parfaitement logique qu’ils aient entendu parler d’un incident impliquant le royaume voisin. Si l’on ne considérait que le résultat, les membres de l’Ordre de Liberion étaient des héros ayant empêché, au dernier moment, une crise internationale extrêmement grave.
C’était précisément pour cette raison qu’ils avaient été invités à cette réception. Avec de tels héros présents sur leurs terres, les personnalités locales souhaitaient naturellement établir des liens avec eux. Je pouvais comprendre ce raisonnement.
Cela ne signifiait pas que l’idée me plaisait. Tout cela paraissait épuisant et je n’avais aucune idée de la manière dont je devais me comporter. Sur ce point, j’étais bel et bien un roturier jusqu’au bout des ongles.
— Dans ce cas, Vesper et Frau resteront auprès de lui, proposa Allucia, refusant de céder.
— Leur présence sera nécessaire, mais leur statut les empêchera de repousser certaines personnes, répliqua Warren. Avec leur statut de chevaliers, ils participeront à la réception en qualité d’assistants. Ils ne pourront pas éconduire tous les nobles qui voudront faire entrer Maître Beryl dans leur famille par le mariage. Et pardonne-moi cette remarque, mais ce sera particulièrement vrai concernant les femmes.
Que dois-je faire ?
J’avais accepté l’invitation. Il était désormais impossible de refuser de participer à la réception. Même moi, je comprenais qu’un tel affront aurait insulté tous les invités.
— Tout ira probablement bien si Maître Beryl parvient à gérer seul toutes ces personnes, mais… ce sera difficile pour vous, pas vrai ? demanda Warren en se tournant vers moi.
— Oui, ça paraît assez compliqué… même si j’ai un peu honte de l’admettre.
Il avait été mon élève et son père avait étudié à mes côtés. Warren connaissait parfaitement ma personnalité.
Et comme il venait de le dire, je ne pensais pas pouvoir m’en sortir seul.
— Pour limiter un peu le problème, reprit-il, en guise de repoussoir, si vous préférez… et, je l’avoue, pour ajouter une certaine valeur à votre présence, je pense qu’il serait préférable que vous soyez accompagné d’une autre partenaire. Qu’en dis-tu ?
Allucia garda longuement le silence.
— Je… n’ai aucune objection…
Warren semblait très clairement l’avoir conduite là où il le souhaitait. Elle était intelligente, mais face à un homme habitué à évoluer au premier rang de la noblesse, elle manquait nettement d’expérience.
— M-Mais à qui pourrions-nous demander ça ? intervins-je.
Selon Warren, j’avais donc besoin d’une partenaire pour m’accompagner à la réception. D’après ce que je comprenais, sans quelqu’un pour endiguer le flot de personnalités curieuses, je risquais d’avoir de sérieux ennuis. Vesper et Frau ne pouvaient pas traiter d’égal à égal avec les nobles.
Moi non plus, d’ailleurs. Cela n’avait rien à voir avec nos compétences, mais simplement avec notre statut. Cependant, même si nous acceptions ce plan, qui pouvait tenir le rôle de ma partenaire ? Il était désormais trop tard pour faire venir quelqu’un de Baltrain. Et en dehors de Warren et Gisgarte, je ne connaissais évidemment personne à Flumvelk.
— Je pensais demander à ma petite sœur, Shueste, de vous accompagner, répondit Warren avec un sourire éclatant. Elle devrait remplir ce rôle à la perfection.
— Hein ?
— Quoi ?
Ma confusion fut aussitôt accompagnée d’une pression intense émanant d’Allucia.
— Tu as une sœur ? demandai-je.
— Oui. J’ai un peu honte de l’avouer, mais c’est une sœur peu dégourdie qui a laissé passer l’âge du mariage
Je n’avais encore jamais entendu parler de sa sœur. Il avait toutefois précisé être le troisième de quatre enfants. Elle devait donc être la benjamine de Gisgarte. Si mes souvenirs étaient bons, Warren avait à peu près le même âge qu’Allucia. Sa sœur devait être au début de la vingtaine, tout au plus
N’était-il pas particulièrement impoli de considérer qu’une femme aussi jeune avait déjà laissé passer l’âge de se marier ? Ou était-ce normal dans le monde de la noblesse ?
Elle n’avait vraiment pas une vie facile.
Selon ces critères, je n’avais pas seulement laissé passer l’âge du mariage. J’étais déjà une momie desséchée, sans le moindre espoir.
— Warren, lança Allucia d’un ton tranchant.
— Il y a un problème, Allucia ?
La pression qu’elle dégageait était impressionnante.
Enfin… oui, je comprenais. Je savais qu’elle éprouvait des sentiments pour moi. Même moi, qui étais plutôt lent à comprendre ce genre de choses, je ne pouvais pas passer à côté de quelque chose d’aussi évident. À l’époque où elle fréquentait encore la salle d’armes, elle était même allée jusqu’à me déclarer : « Maître, quand je serai grande, je vous épouserai. »
Ces sentiments n’avaient probablement pas changé après toutes ces années. Y répondre était toutefois une tout autre question. Même si mes recherches avaient commencé à cause des insistances de mon père, je cherchais bel et bien une épouse. J’avais envie de fournir au moins quelques efforts.
Comme je l’avais expliqué à ma mère lors de mon retour à Beaden cet été, même si j’avais surpassé mon père en tant qu’épéiste, je restais incapable de le dépasser en tant qu’homme.
Rien ne m’obligeait absolument à l’emporter sur lui, mais il avait toujours été mon objectif. Je ressentais le besoin de le surpasser non seulement à l’épée, mais aussi en tant que personne. Je n’aurais probablement jamais éprouvé ce désir si j’étais resté enfermé à Beaden. En prenant mes distances avant de revenir, j’avais également fini par envier la relation qui unissait mes parents.
Jusque-là, l’idée de construire un avenir paisible auprès d’une épouse ne m’avait jamais intéressé. Pourtant, je commençais à trouver cette perspective plutôt séduisante. En même temps, je ne comptais rien entreprendre sérieusement avant que Mewi devienne indépendante. Rentrer à la maison en lui annonçant qu’elle avait désormais une nouvelle mère aurait été beaucoup trop brutal pour elle.
Et puis, je doutais qu’une épouse charmante remplissant tous mes critères apparaisse immédiatement devant moi. Même sans aucun critère, je me demandais encore s’il existait quelque part une femme désireuse de passer toute sa vie à mes côtés. Enfin, même si je ressentais une certaine culpabilité à ce sujet, je n’avais aucune intention de toucher à l’une de mes anciennes élèves.
Cela ne signifiait pas qu’elles manquaient de charme ou ne correspondaient pas à mes goûts. C’était plutôt une sorte de principe auquel je restais obstinément attaché. Je me montrais peut-être trop rigide, mais quelque chose en moi répétait constamment que ce ne serait pas convenable.
Si mes principes avaient été plus souples, j’aurais sans doute déjà profité de toute l’affection qu’Allucia me témoignait. Peut-être me considérait-elle comme un vieil homme odieux qui esquivait sans cesse ses avances. Une partie de moi espérait que ses sentiments finiraient par s’atténuer à force d’être repoussés. J’ignorais toutefois s’il valait mieux lui parler franchement ou simplement laisser son cœur évoluer de lui-même.
— Mais cela pourrait provoquer un malentendu indésirable pour Maître Beryl, objecta Allucia.
— Ne serait-ce pas pire qu’il prenne soudainement un engagement auprès d’une noble quelconque ? Je te l’ai dit, il ne s’agit que d’un repoussoir. Et si un malentendu doit malgré tout naître, autant qu’il concerne un membre de ma propre famille.
— Mgh… Mrrrgh…
Pendant que je réfléchissais, tous deux poursuivaient leur débat animé au sujet de ma partenaire.
À les écouter, Allucia semblait clairement perdre du terrain.
Il était extrêmement rare de la voir ainsi dominée dans une discussion.

C’en devenait presque nostalgique. Une décision qui me concernait au premier chef était, une fois encore, prise sans que j’aie mon mot à dire. Cela dit, je restais reconnaissant envers Warren pour son attention. Être jeté seul au milieu d’une assemblée de nobles aurait été un peu trop pour moi.
— Euh… Je peux dire quelque chose ? intervins-je.
À ce rythme, leur discussion risquait de durer éternellement. Ou plutôt, Allucia n’avait visiblement aucune intention de la laisser se terminer. Ma voix suffit à mettre fin à leur dispute. J’étais heureux de constater que mes anciens élèves m’écoutaient toujours aussi bien. Même si Allucia avait parfois tendance à poursuivre malgré tout.
— Je pense que l’idée de Warren est bonne. On trouvera difficilement quelqu’un de plus approprié pour ce rôle, et il est désormais trop tard pour faire venir une personne de Baltrain. Et puis, ce serait bien plus dangereux de me laisser seul.
— M-Maître ?!
La commandeure de l’Ordre de Liberion me dévisagea avec stupeur. Son ton et son expression n’auraient clairement pas convenu en public. Vesper et Frau étaient toujours présents, mais ils semblaient s’être parfaitement fondus dans l’atmosphère particulière de la pièce.
Ils sont impressionnants.
Quoi qu’il en soit, il était irréaliste de demander à Allucia de rester constamment à mes côtés. Comme Warren l’avait expliqué, son rôle de commandeure lui imposait bien trop d’obligations. Quant à moi, je n’avais aucune expérience des relations mondaines. Être livré à moi-même aurait été désastreux.
Que cette prétendue célébrité dans certains cercles soit exagérée ou non, j’avais été convié à la réception d’un margrave en qualité d’invité d’honneur. Il était donc naturel que certaines personnes souhaitent venir me parler.
Je n’avais rien contre le fait de nouer de nouvelles relations, mais les choses deviendraient problématiques si elles cherchaient à aller plus loin. Et c’était particulièrement vrai pour les nobles, les grands marchands et les autres personnalités susceptibles d’assister à ce genre de réception.
La présence de quelqu’un capable de me servir de rempart serait extrêmement appréciable. Une femme issue de la famille de Warren, dotée du statut nécessaire et encore célibataire, remplissait parfaitement ce rôle.
À condition, bien sûr, qu’elle accepte. Je pris soin de le préciser.
— Seulement si ta sœur est d’accord, Warren. Si elle refuse, je ne veux pas que tu insistes. Je ferai de mon mieux tout seul.
Je n’avais aucune envie de passer la soirée avec une femme qui resterait agacée par ma présence. Si cela devait se produire, je préférais encore tenter d’esquiver moi-même les questions de tous les invités.
— Vous n’avez pas à vous en inquiéter, répondit Warren. Je lui ai parlé de cette éventualité dès que la réception a été décidée, et elle a déjà donné son accord.
— J-Je vois…
Ma réaction avait manifestement été prévue.
Tout avait déjà été préparé. Dès qu’il avait commencé à organiser cette réception, Warren avait anticipé ma venue et deviné que je ne serais accompagné d’aucune partenaire.
Je ne risquais pas de perdre contre lui à l’épée, mais en matière d’expérience du monde, il me surpassait complètement.
— Dans ce cas, je suppose que cela ne pose pas de problème… Même si cela risque de lui demander beaucoup d’efforts.
— Très bien. Je vais donc faire le nécessaire, conclut Warren.
L’affaire semblait réglée.
Allucia, en revanche, affichait une expression assez terrible. La logique de Warren était irréprochable, mais elle n’avait visiblement toujours pas accepté la situation.
Je n’allais certainement pas le lui faire remarquer. Je n’étais pas assez stupide pour donner un coup de pied dans un nid de frelons.
— La villa se trouve à une certaine distance d’ici, poursuivit Warren, mais elle possède des écuries. Vous pourrez donc y séjourner sans difficulté. Des domestiques y travaillent également. Je vous attribuerai une femme de chambre, alors adressez-vous à elle en cas de besoin.
— Tu as vraiment pensé à tout… Désolé de t’imposer autant de travail.
— C’est ce que signifie être l’invité d’honneur. Vous devriez vous y habituer, Maître. Vous serez probablement convié à d’autres occasions de ce genre. Il ne peut donc pas être mauvais d’acquérir un peu d’expérience.
— Ha ha ha… Je vais essayer. J’ai l’impression qu’Allucia m’a dit exactement la même chose durant le voyage.
J’avais bien l’intention de faire des efforts, mais je ne pensais pas pouvoir un jour m’habituer à ce genre de situation. À vrai dire, je préférais ne jamais avoir à renouveler l’expérience. Malheureusement, cela semblait relever du vœu pieux. Je devais me préparer mentalement.
Je ne suis pas certain de posséder la même détermination pour les mondanités que pour le maniement de l’épée.
— Sahat et ses hommes vous escorteront jusqu’à la villa, ajouta Warren. Par précaution.
Nos gardes allaient donc rester auprès de nous. Pendant le trajet, j’avais imaginé profiter d’un éventuel moment de liberté pour visiter les tavernes locales. Cette possibilité paraissait désormais assez lointaine.
J’ignorais même si j’aurais le moindre instant à moi.
Je n’avais d’autre choix que de l’accepter.
Plus important encore, je devais me concentrer sur la réception prévue dans trois jours. Même avec l’aide de la sœur de Warren, il me faudrait certainement prendre la parole. Je voulais donc apprendre le peu qu’il m’était encore possible d’apprendre.
Me ridiculiser personnellement ne me dérangeait pas vraiment. En revanche, je ne pouvais pas me permettre de faire honte à l’Ordre de Liberion.
La sœur de Warren, hein… Je ne l’ai jamais rencontrée. J’ignorais même jusqu’à son existence. Je me demande quel genre de femme elle peut être.
Puisqu’elle appartenait à la famille d’un margrave, elle devait sûrement être courtoise et parfaitement éduquée. Cela restait toutefois assez stressant de devoir participer à une réception aux côtés d’une inconnue.
Je commençais justement à me demander si elle avait les mêmes cheveux blonds que son frère et son père lorsque la voix de Warren me tira de mes pensées.
— Ah, encore une chose.
J’inclinai légèrement la tête.
— Hm ? Il y en a d’autres ?
— Maître, il serait difficile de vous organiser si vous ne rencontriez Shueste que le jour de la réception, pas vrai ? demanda-t-il comme si l’idée venait tout juste de lui traverser l’esprit. Je vais l’envoyer à la villa. Vous pourrez ainsi profiter des prochains jours pour faire connaissance.
— Hein ?
— Quoi ?
La proposition de Warren fut accueillie par ma confusion et par l’intense pression qui émanait d’Allucia.
J’ai comme une impression de déjà vu…
◇
— Soyez les bienvenus. Je vous remercie d’avoir accompli un aussi long voyage. C’est un honneur de faire votre connaissance. Je suis Shueste Flumvelk, fille aînée de la maison Flumvelk. Même si votre séjour sera bref, je ferai tout mon possible pour vous offrir la meilleure hospitalité.
Après notre courte entrevue avec Warren et nos retrouvailles, Sahat et les soldats provinciaux nous avaient conduits jusqu’à l’une des villas du margrave.
Ce n’était pas très loin : à pied, le trajet aurait constitué une agréable petite promenade. Nous l’avions toutefois fait en voiture.
Warren semblait avoir déjà réglé tous les détails.
À notre arrivée, une rangée de domestiques et de femmes de chambre nous avait accueillis en s’inclinant. Et alors que je me demandais si des salutations aussi cérémonieuses étaient vraiment nécessaires, la femme placée au centre du groupe s’était présentée à nous avec une parfaite courtoisie.
Shueste Flumvelk.
— Je vous remercie pour cet accueil remarquable, répondit Allucia. Je suis Allucia Citrus, commandeure de l’Ordre de Liberion. Voici Vesper et Frau, deux chevaliers de l’Ordre.
— Dame Allucia, messire Vesper, dame Frau, je suis enchantée de faire votre connaissance.
À première vue, ni les trois chevaliers ni Shueste ne laissaient paraître la moindre nervosité.
Il était facile d’imaginer à quel point Shueste était habituée à ce genre de rencontre. Sur ce point, elle semblait effectivement être un excellent choix pour m’accompagner à la réception.
Après un étrange silence, Allucia reprit :
— Et voici sieur Beryl Gardenant, instructeur extraordinaire de l’Ordre de Liberion.
— C’est un honneur de faire votre connaissance, ajoutai-je.
Les paroles de Warren continuaient probablement de travailler Allucia. Ce n’était toutefois pas le moment de l’interroger.
— Maître Beryl, c’est avec une immense joie que je vous accueille. J’attendais depuis longtemps le jour où je pourrais enfin vous rencontrer. J’espère que nous entretiendrons d’excellentes relations.
— Euh… pareillement… ?
Le soleil avait entièrement disparu. Pourtant, comme on pouvait s’y attendre de la villa d’un margrave, les lieux étaient abondamment éclairés. Malgré l’obscurité, je distinguais parfaitement les visages de chacun.
Je remarquai ainsi que l’expression de Shueste s’était considérablement illuminée dès qu’Allucia m’avait présenté.
C’était censé être notre première rencontre, mais elle semblait déjà avoir une opinion extrêmement favorable de moi. Gisgarte et Warren avaient probablement rempli sa tête de récits quelque peu embellis.
Au moins, elle ne me détestait pas.
Ses cheveux ne possédaient pas le blond éclatant de Warren. Ils étaient plus sombres, d’une couleur rappelant le thé. Gisgarte avait lui aussi une magnifique chevelure blonde. Elle avait donc probablement hérité de cette teinte de sa mère.
Elle semblait avoir une vingtaine d’années tout au plus et était plus petite qu’Allucia. Ses grands yeux noisette et son expression douce lui donnaient l’apparence d’une jeune femme particulièrement aimable.
Par son atmosphère générale, elle me rappelait Rose durant sa jeunesse.
— Vous devez tous être fatigués par ce long voyage, proposa Shueste. Pourquoi ne pas commencer par dîner ?
— En effet, répondit Allucia. Nous acceptons volontiers votre invitation.
Nous n’avions rien mangé depuis notre arrivée à Flumvelk. La proposition était donc plus que bienvenue.
Allucia semblait partager mon avis.
— Commencez les préparatifs, ordonna Shueste aux domestiques. Je vais leur faire visiter la demeure. Sahat, merci de les avoir conduits jusqu’ici.
— Je vous en prie, madame.
À son ordre, les domestiques se dispersèrent rapidement pour accomplir leurs tâches. Nous nous séparâmes enfin de Sahat et des soldats provinciaux. La seule domestique travaillant pour une personne vraiment importante que je connaissais était Haley. Ceux de cette villa ne paraissaient en rien lui être inférieurs.
Visiblement, les employés d’une demeure noble n’avaient pas l’habitude de traîner ni de se montrer négligents. Shueste nous guida à l’intérieur du bâtiment. Comme l’extérieur, l’ensemble avait été construit en pierre avec un soin remarquable.
Les nobles se soucient probablement bien davantage de leur sécurité que les gens ordinaires. En temps de guerre, la villa peut même servir de poste de commandement.
Sa construction particulièrement robuste rappelait le palais royal ou le QG de l’Ordre. J’aurais préféré vivre dans un monde où ce genre de précaution était inutile, mais la réalité était rarement aussi idéale. Le continent de Galea était partagé entre de nombreux pays. Même sans sombrer dans le chaos total, un conflit finissait forcément par éclater quelque part.
Était-ce égoïste de souhaiter qu’ils règlent au moins leurs problèmes hors de ma vue ?
À l’époque où je me contentais de manier l’épée dans la campagne, fermer les yeux sur ce genre de choses ne me dérangeait pas. Mais avec ma nouvelle fonction, je n’avais plus l’impression d’en avoir le droit.
Je ne voulais vraiment pas être appelé à participer à une quelconque crise internationale. Le plus inquiétant était que je ne pouvais plus complètement écarter cette éventualité.
— Voici la salle à manger.
— Oooh…
Nous arrivâmes dans une pièce située non loin de l’entrée. Le plafond n’était pas particulièrement haut, mais la salle elle-même était vaste. Une longue table entourée de nombreuses chaises en occupait le centre.
Elle ne rivalisait pas avec la salle où le roi m’avait convié à dîner, mais elle restait bien plus somptueuse que toutes les auberges et tavernes que j’avais fréquentées avant d’emménager avec Mewi. Une partie de moi se demandait si j’allais réellement devoir m’habituer à ce genre de repas luxueux.
— Les plats vont bientôt être servis. Je vous en prie, installez-vous, déclara Shueste en se dirigeant vers le siège central.
Je ne savais absolument pas quoi faire.
En tant qu’un des principaux invités, il semblait logique que je m’assoie près de Shueste. Mais Allucia était la personne la plus importante de notre groupe, alors elle devait probablement occuper la place la plus proche.
Cela fait-il de moi le suivant ? Je n’y comprends rien. Allucia se dirige directement vers le siège voisin comme si c’était la chose la plus évidente du monde. Vesper et Frau ne bougent toujours pas. Je suis censé faire quoi ?
— Venez, Maître Beryl. Asseyez-vous ici, m’invita Shueste en désignant la chaise placée juste à côté d’elle, en face d’Allucia.
J’étais donc réellement traité sur un pied d’égalité avec la commandeure.
— Hi hi, j’avais tellement hâte de pouvoir discuter avec vous. Mon frère et mon père m’ont raconté de nombreux récits sur vos exploits.
— Euh… Ah oui… ?
Même en attendant l’arrivée du repas, Shueste ne cessait de parler. Son opinion de moi était inutilement positive.
Quels exploits ? Ils ne m’avaient connu que lorsque je vivais encore dans mon village perdu. Bon sang, comment suis-je censé réagir ?
D’un point de vue extérieur, mon titre d’instructeur extraordinaire de l’Ordre de Liberion pouvait sembler impressionnant. En revanche, mon apparence comme mon esprit demeuraient ceux d’un simple vieux campagnard.
Je n’avais aucune idée de la manière dont il fallait me comporter avec une jeune femme qui possédait à la fois beauté et statut.
— Dame Shueste, vous devez trouver pénible de devoir vous occuper d’un vieil homme comme moi.
— Oh, pas du tout. Et je vous en prie, appelez-moi simplement Shueste. Je vous permets de me tutoyer.
— Ah, non, ça… Enfin… Ce ne serait pas convenable…
— Cela ne pose aucun problème. Adressez-vous à moi comme vous le faites avec mon frère ou mon père.
Shueste se montrait vraiment enthousiaste.
C’en était presque effrayant. Je n’avais aucune idée de ce qui se passait dans sa tête. Une partie de son comportement était-elle motivée par le calcul ?
Peu importe la manière dont on me considérait, je ne ressemblais pas au genre de personne capable d’attirer l’attention d’un noble. Je ne comprenais vraiment rien à leur façon de penser.
Pendant ce temps, Allucia affichait une expression terrifiante et diffusait une pression écrasante.
Tu n’as pas reproché à Sahat de trop facilement laisser paraître ses émotions ? Il n’est pas nécessaire de reproduire son erreur aussi rapidement.
Vesper et Frau, quant à eux, continuaient de garder un silence absolu. J’avais l’impression qu’ils n’avaient pas prononcé un mot depuis notre arrivée à Flumvelk. Je commençais presque à les plaindre.
— Pardonnez-nous. Le dîner est prêt.
Alors que cette atmosphère merveilleusement gênante devenait de plus en plus difficile à supporter, le repas fut enfin servi. La situation mettait mes nerfs à rude épreuve, mais mon estomac, lui, réclamait sa nourriture.
Je devais simplement faire attention à ne pas tout engloutir.
Plusieurs domestiques entrèrent et dressèrent la table. Il y avait de la viande, des légumes, de la soupe et même de l’alcool. J’étais particulièrement heureux de voir de véritables morceaux de viande. Cela témoignait une nouvelle fois de la solidité de la production et du commerce de Flumvelk.
Lorsque tout le monde eut été servi, Shueste leva son verre.
— Célébrons votre arrivée sans encombre et cette heureuse rencontre. À votre santé.
Comme on pouvait s’y attendre, ce n’était pas le genre de situation où je pouvais vider tranquillement une bonne chope de bière.
Un verre de vin rouge profond se trouvait devant moi.
Je n’avais rien contre le vin. J’en avais souvent bu à Beaden. Je préférais simplement la bière. Évidemment, je n’allais pas le préciser.
Je bus donc une gorgée avec gratitude.
— Oh, il est excellent.
Shueste sourit.
— Hi hi, je suis heureuse qu’il vous plaise.
Un parfum riche et une légère douceur envahirent ma bouche, suivis un instant plus tard par une amertume particulière.
Il était vraiment délicieux.
Je n’aurais même pas su le comparer aux vins bon marché que je buvais à Beaden. Celui servi au palais royal devait être d’une qualité similaire, mais j’étais alors tellement nerveux que je n’avais pas réussi à en apprécier le goût.
Ce vin avait été totalement gaspillé avec moi.
Mais puisque j’étais capable d’apprécier celui-ci, cela signifiait peut-être que je commençais enfin à m’habituer un peu à la haute société.
— Le vin vous convient également, Allucia ? demanda Shueste.
— Oui. Il est délicieux, répondit celle-ci avec une perfection absolue tout en maniant élégamment son couteau et sa fourchette.
Elle maîtrisait vraiment toutes les règles de bienséance. Je n’étais pas particulièrement maladroit avec mes couverts, mais je manquais cruellement d’expérience en matière d’étiquette mondaine. Intérieurement, je faisais tout mon possible pour ne pas couvrir tout le monde de honte.
— Après le dîner, je vous ferai visiter toutes les pièces et installations de la villa, annonça Shueste.
— Cela nous sera très utile. Merci pour votre attention.
— Maître Beryl, je vous avais dit de ne pas vous montrer formel avec moi.
— Ah… Vous… d’accord. Je vais te tutoyer.
— Voilà. C’est bien mieux ainsi.
Son sourire charmant me donnait l’impression que je ne pourrais jamais l’emporter contre elle. Cela dit, elle n’avait pas complètement tort. Je parlais très librement à son frère aîné, qui était pourtant le chef actuel de la maison Flumvelk. Me comporter formellement avec lui me mettait même mal à l’aise.
Selon cette logique, tant que Shueste l’acceptait, rien ne m’empêchait de traiter sa petite sœur de la même manière.
Du moins lorsque nous n’étions pas en public.
Seulement, tout cela reposait sur le fait que j’avais longtemps ignoré la véritable identité de Gisgarte et Warren. Je n’avais pas suffisamment de cran pour me montrer aussi familier avec la fille d’un margrave lorsque je connaissais dès le départ son rang.
J’allais malgré tout essayer. En revanche, j’aurais préféré qu’elle cesse de m’appeler « Maître Beryl ». Elle ne me parlait pas comme une élève à son instructeur. Elle utilisait ce titre comme si j’étais un invité extrêmement important.
Je savais déjà qu’elle s’en servirait comme prétexte pour m’obliger à abandonner moi aussi les formules de politesse. Je n’avais donc probablement aucun moyen de lui échapper.
— Des chambres individuelles ont été préparées pour chacun d’entre vous, poursuivit Shueste en buvant élégamment une gorgée de vin. À ce propos, j’aimerais vous faire une proposition…
— Hm ? Laquelle ?
J’étais heureux que nous ayons tous notre propre chambre. Nous avions également bénéficié de ce traitement durant le voyage. Partager une pièce avec une personne que l’on connaissait à peine était stressant.
J’avais longtemps vécu avec mes parents et, en dehors de ma famille et de Mewi, je me sentais quelque peu nerveux à l’idée de dormir auprès de quelqu’un.
Cela dit, j’ignorais totalement ce que Shueste pouvait encore proposer.
Des chambres individuelles me paraissaient déjà parfaitement suffisantes.
Était-il vraiment nécessaire d’en faire davantage ?
— Maître Beryl, nous assisterons ensemble à la réception dans trois jours. Afin de mieux faire connaissance d’ici là et d’assurer la réussite de la soirée, je pensais que nous pourrions partager la même chambre.
— Quoi ?
— Hein ?
Elle me sort vraiment ça avec un sourire aussi radieux… ?
Toi et ton frère, vous n’avez vraiment pas besoin de vous ressembler à ce point !
Une fois encore, je restai complètement stupéfait pendant qu’Allucia dégageait une pression redoutable.
Combien de fois cette scène s’était-elle reproduite aujourd’hui ?
Pour le coup, j’étais entièrement d’accord avec elle.
◇
— Hwaaah…
Les surprises s’étaient enchaînées depuis notre arrivée à Flumvelk, mais la journée s’était finalement terminée sans catastrophe.
Nous étions désormais au lendemain matin. Une douce lumière traversant les fenêtres me tira du sommeil. Les chambres que l’on nous avait attribuées étaient largement assez grandes. Elles l’étaient même beaucoup trop.
Tout cet espace inutile me mettait mal à l’aise. Ma chambre devait être à peu près aussi vaste que l’intégralité de ma maison à Baltrain. J’avais au moins appris qu’une habitation démesurément grande pouvait réellement devenir mauvaise pour les nerfs.
Je n’avais aucune raison de me plaindre de ma demeure actuelle. J’étais très reconnaissant envers Lucy de me l’avoir procurée. Tant que je vivrais avec Mewi, il était extrêmement improbable que je cherche à déménager. Je ne voyais que deux raisons qui pourraient m’y pousser : si la maison devenait trop petite pour ma famille, ou si je la quittais afin de retourner à Beaden.
La seconde hypothèse était parfaitement possible. La première, en revanche, paraissait peu probable.
— Enfin… Je suis content d’avoir pu dormir seul.
Alors que je réfléchissais à ma situation domestique, la conversation de la veille me revint à l’esprit. La proposition de Shueste n’était finalement restée qu’une proposition. Elle avait apparemment plaisanté à moitié.
Face à ma confusion et au refus immédiat d’Allucia, elle avait abandonné sans difficulté. J’avais donc passé une nuit parfaitement paisible. Pourtant, je continuais d’éprouver un certain malaise envers Shueste.
Elle ne semblait pas chercher à nous tromper. Si elle avait eu des intentions malveillantes, l’instinct particulièrement développé d’Allucia l’aurait probablement remarqué.
Et avant même cela, il était difficile d’imaginer Warren comploter quoi que ce soit avec sa petite sœur.
Je n’avais pas non plus l’impression qu’elle se moquait simplement de moi ou cherchait à me taquiner. Si j’avais accepté sa proposition, j’étais presque certain qu’elle se serait abstenue de venir réellement dormir dans ma chambre.
Pourtant, je ne pensais pas non plus qu’il s’agissait entièrement d’une plaisanterie.
— Hmmm…
Elle avait probablement une intention cachée. J’ignorais simplement laquelle. Je ne savais même pas si cette intention me concernait directement.
Il était généralement inutile de se tourmenter pour ce genre de chose. Mais une fois l’idée installée dans mon esprit, je n’arrivais plus à m’en débarrasser.
Je ne pouvais tout de même pas aller voir Shueste et lui demander brutalement : « Caches-tu quelque chose ? »
— Maître Beryl, êtes-vous réveillé ?
— Whoa… Haaah… Oui, je suis réveillé.
Comme si quelqu’un venait de lire mes pensées, on frappa soudain à la porte. La voix de Shueste s’éleva depuis le couloir. J’étais heureux qu’elle vienne me voir au matin plutôt qu’en pleine nuit. Je n’aurais absolument pas su comment réagir dans ce cas.
— Puis-je entrer ?
— Entre.
— Pardonnez-moi de vous déranger.
Elle pénétra dans la chambre. C’était bien la même Shueste que la veille, même si sa tenue était un peu plus sobre. Elle restait confectionnée dans une matière raffinée, mais ses couleurs calmes et l’absence d’ornements excessifs la rendaient moins voyante.
— Bonjour, Maître Beryl.
— Bonjour, Shueste, répondis-je après une brève hésitation.
La veille avait été particulièrement mouvementée, mais une nuit de repos m’avait permis de retrouver mon calme. Nous étions également dans ma chambre personnelle et Shueste n’était accompagnée de personne.
Nous étions réellement seuls.
Vue de l’extérieur, cette situation avait de quoi troubler n’importe qui. Une jeune femme venait tout de même rendre visite à un homme dans sa chambre dès le matin. Mais contrairement à la veille, mes nerfs s’étaient quelque peu apaisés. Je parvins donc à me comporter comme d’habitude, ainsi qu’elle me l’avait demandé.
— Hi hi… Merci beaucoup.
Pendant un instant, j’avais craint que sa demande de familiarité soit elle aussi une plaisanterie. Ce n’était visiblement pas le cas. Je lui avais répondu comme je l’aurais fait avec Mewi, et elle m’adressa un doux sourire.
J’avais donc probablement compris ce qu’elle attendait. Peut-être valait-il mieux me comporter ainsi chaque fois que nous n’étions pas en public. Adapter mon attitude en fonction du lieu et des circonstances n’était toutefois pas mon point fort.
— Avez-vous passé une bonne nuit ? demanda-t-elle.
— Cette maison est vraiment agréable. J’ai très bien dormi. Je n’ai absolument rien à redire.
Il s’agissait de la villa d’un margrave. À quel point aurais-je dû être arrogant pour me plaindre ? Le regard de Shueste ne changea pas. Il restait doux, joyeux et totalement dépourvu d’hostilité.
Elle continuait pourtant de me faire des propositions assez déroutantes. Je n’avais toutefois aucune envie de l’interroger directement à ce sujet.
Peut-être cherchait-elle simplement, à sa manière, à déterminer quel genre d’homme j’étais. Comme elle ne me causait aucun tort, je pouvais probablement me prêter à son jeu jusqu’à ce qu’elle soit satisfaite. Après tout, il était extrêmement peu probable que nous nous revoyions une fois cette expédition terminée.
— Au fait, ce « Maître Beryl »…
— Oh, voyons. Vous êtes notre invité. Il est naturel que je vous appelle ainsi.
— O-Oui…
J’avais accepté d’abandonner les formules trop cérémonieuses, mais ma tentative pour qu’elle fasse de même venait d’être balayée immédiatement.
C’était plutôt injuste. J’aurais parfaitement pu lui répondre : « Tu appartiens à la maison Flumvelk, il est donc naturel que je me montre formel avec toi. » Même si je le lui avais dit, j’étais certain qu’elle aurait trouvé une excellente raison pour expliquer que cette logique ne s’appliquait pas à elle.
Je n’étais pas particulièrement doué pour défendre mon point de vue et je manquais cruellement d’autorité dans ce genre de discussion. Je préférai donc passer à une question plus simple.
— Alors, qu’est-ce qui t’amène ici ce matin ?
— Ah, oui. J’aimerais vous inviter à prendre le petit-déjeuner avec moi. Je me disais que nous pourrions ainsi approfondir un peu notre relation.
— Comme il vous… Heu… Ce serait un hon…
— Maître Beryl, les formules de politesse sont interdites.
— Et toi, alors ?
— C’est moi qui vous invite, Maître Beryl.
— Quoi… ?
Prendre le petit-déjeuner avec elle ne me posait aucun problème. Mais désormais, il m’était même totalement interdit de me montrer formel un tant soit peu. Ma protestation venait également d’être pitoyablement écrasée.
J’étais bien plus âgé qu’elle, mais son éducation de noble lui avait probablement appris à mener ce genre de conversation. Je ne pensais pas pouvoir un jour gagner contre elle dans une joute verbale. Avec Shueste, cela restait relativement inoffensif. Je pouvais simplement en rire.
En revanche, si des nobles plus rusés assistaient à la réception, je risquais de prendre un engagement étrange sans même m’en rendre compte. Sous cet angle, j’étais réellement reconnaissant qu’elle m’accompagne pendant la soirée. Il était également important que nous apprenions à mieux nous connaître avant la réception.
— Allons-y tout de suite, proposa-t-elle. Le temps est agréable aujourd’hui, alors je pensais prendre le petit-déjeuner dans la cour.
— Oh, ça me paraît très bien.
Je m’étais imaginé que nous mangerions dans la salle à manger ou que l’on ferait apporter le repas dans ma chambre. Au lieu de cela, nous allions prendre le petit-déjeuner dehors. La cour appartenait toujours à la villa. Cela ne posait donc aucun problème de sécurité. Et comme Shueste venait de le dire, le temps était magnifique.
Nous étions au début de l’automne. Les matins et les soirées commençaient donc à devenir frais. Cela promettait d’être très agréable. Je m’arrangeai du mieux possible pour avoir l’air présentable, puis quittai la chambre.
Sur le chemin, Shueste interpella une domestique qui attendait à proximité.
— Toi là. Nous prendrons le petit-déjeuner dans la cour aujourd’hui.
— Bien, madame. Il en sera fait selon vos désirs.
Avec Allucia et moi, Shueste se montrait parfaitement courtoise.
Avec les domestiques, en revanche, elle adoptait naturellement l’attitude plus autoritaire attendue d’une femme de la haute société. Si elle ne le faisait pas, ses serviteurs risquaient de cesser de la respecter.
Ils pourraient même répandre des rumeurs susceptibles d’affaiblir sa position. Les nobles et les roturiers ne vivaient décidément pas dans le même monde. Même ce qu’ils considéraient comme du simple bon sens différait.
— Nous y voilà, annonça Shueste.
— Hmm. Je n’avais rien pu voir dans l’obscurité hier soir. C’est vraiment magnifique.
Elle me conduisit dans un espace entouré d’arbres soigneusement taillés, où la beauté de la nature avait été mise en valeur avec retenue. Des fleurs de toutes sortes poussaient un peu partout.
Elles étaient assez nombreuses pour qu’aucune ne paraisse isolée, mais pas au point de rendre l’ensemble étouffant. Le jardin possédait une atmosphère remarquable. Un jardinier spécialement engagé par la famille devait certainement s’en occuper.
— Il m’arrive de participer à son entretien, de temps en temps, expliqua Shueste.
— Hein ? Ah bon ?
— Oui. Cela vous surprend ?
— Un peu, je dois l’avouer.
J’avais du mal à imaginer la fille d’un margrave jardiner elle-même. Je ne pensais évidemment pas que les nobles passaient leurs journées à ne rien faire, mais cela restait assez inattendu. Dans mon propre univers, cela aurait ressemblé à Allucia nettoyant elle-même la salle d’entraînement. Au moment où je m’installai à une table offrant une vue dégagée sur les arbres aux couleurs éclatantes, un domestique posa le petit-déjeuner devant moi.
— Votre repas, monsieur.
— Ah, merci.
Le remercier avait été un réflexe. Pour moi, c’était parfaitement naturel. Mais les nobles agissaient-ils de la même manière ? Voilà précisément le genre de chose que je devais apprendre. Le petit-déjeuner se composait d’une baguette, de bacon, de fromage et de lait. Le menu reflétait clairement la spécialisation de la région dans l’élevage.
— Merci pour le repas, déclarai-je.
— Je vous en prie, répondit Shueste. Régalez-vous.
Je déposai le bacon sur la baguette avant de mordre dedans. Le pain n’était ni sec ni trop dur. Le bacon avait une texture agréable et était bien gras. C’était véritablement délicieux, même si j’aurais pu le deviner avant d’y goûter.
Manger dehors, dans un espace aussi calme et ouvert, procurait une fraîcheur que l’on ne retrouvait ni dans une auberge ni à la maison. Le restaurant où Kinera m’avait invité disposait lui aussi d’une terrasse, mais le brouhaha de la ville y demeurait parfaitement audible.
Après s’être assurée que j’avais commencé à manger, Shueste entama également son repas. Elle manipulait sa fourchette et son couteau avec une élégance remarquable et prenait de toutes petites bouchées.
La scène était réellement digne d’un tableau.
Et même s’il était un peu tard pour le remarquer, partager un repas avec une femme de la haute société me donnait l’impression de vivre dans une autre réalité. Lorsque nous eûmes tous les deux suffisamment mangé pour que mon estomac commence à s’apaiser, Shueste engagea la conversation.
— Maître Beryl, mon frère et mon père m’ont raconté que vous avez consacré toute votre vie à l’épée.
— Hm ? Oui, on peut dire ça. Depuis toujours, je n’ai jamais su faire autre chose que m’acharner à manier l’épée.
J’ignorais ce que Gisgarte et Warren lui avaient exactement raconté, mais ils n’avaient pas tort. Ma vie s’était résumée à manier l’épée et à enseigner son usage aux autres. Je ne le regrettais pas. En y repensant, mes seuls véritables regrets ressemblaient plutôt à : « J’aurais pu mieux réussir cette technique si je m’y étais pris autrement. »
Il était toutefois difficile de nier que ma vie aurait peut-être gagné à posséder un peu plus de couleurs.
— J’ai parfois envié mon frère, murmura Shueste.
— Tu l’enviais… ?
Elle affichait toujours le même sourire chaleureux, mais une légère amertume apparut derrière celui-ci au moment où ces mots quittèrent ses lèvres.
— Je suis la fille aînée de la maison Flumvelk. Je n’éprouve aucune insatisfaction envers l’éducation que j’ai reçue pour être digne de ce nom. J’éprouve également le plus grand respect pour mon père et mon frère. Je sais aussi à quel point ils m’aiment.
Shueste posa ses couverts et baissa légèrement les yeux. Sa voix ne contenait aucun effet dramatique superflu. Elle ne semblait pas mentir.
— Pourtant, si l’on m’autorisait une seule demande égoïste… J’aurais aimé découvrir le monde situé au-delà des murs de cet univers limité, comme mon père et mon frère ont pu le faire. Une partie de moi le souhaite encore aujourd’hui.
— Je vois…
Elle avait certainement été élevée comme une princesse et entourée de toute l’affection possible. D’après Warren, elle n’avait que des frères plus âgés. Maintenant que je m’occupais de Mewi, je comprenais à quel point je serais moi-même incapable de ne pas gâter une fille.
En revanche, Flumvelk se trouvait à une distance considérable de Baltrain, et Beaden était encore plus éloigné. Envoyer une fille adorée dans un voyage pareil aurait été un choix particulièrement difficile. D’autant plus si elle était la benjamine de la famille.
— Tu en as parlé à Warren et à Gisgarte ? demandai-je.
— Non… Comment pourrais-je… ?
Ma question sembla la décontenancer.
Imaginons, de manière purement hypothétique, que Mewi m’annonce vouloir voyager partout dans le monde. En définitive, je ne l’en empêcherais probablement pas. Évidemment, je serais terriblement inquiet. Je lui demanderais encore et encore si elle était vraiment certaine de sa décision. Nous devrions également en discuter longuement, jusqu’à ce qu’elle finisse par me convaincre.
Mais au bout du compte, je choisirais de respecter son souhait. Il en allait probablement de même pour Gisgarte et Warren. Bien sûr, les nobles étaient entravés par bien plus d’obligations que les roturiers dès leur naissance. Malgré cela, je ne voulais pas croire qu’un père puisse ignorer la volonté de sa fille bien-aimée.
Il en allait de même pour des frères envers leur petite sœur. Ils feraient certainement tout ce qui était en leur pouvoir pour réaliser son souhait. À condition, bien entendu, qu’il puisse l’être de manière réaliste.
— Shueste, tu ne leur as probablement jamais révélé ce que tu voulais vraiment. Tu ne peux donc pas savoir comment ils réagiraient.
— Oui… C’est certainement vrai.
Elle savait qu’ils l’aimaient. C’était précisément pour cette raison qu’elle n’osait pas leur ouvrir son cœur. En parlant, elle risquait de bouleverser l’équilibre de leur relation. Mais je connaissais Gisgarte et Warren, non pas seulement comme des nobles, mais comme des individus.
À mon avis, même si Shueste formulait une demande égoïste mais sincère, leurs sentiments envers elle ne changeraient pas.
— Je suis certain que ça ira. Je ne sais pas si ton souhait pourra réellement être exaucé, mais Gisgarte et Warren ne se mettront pas à te détester pour autant. Ils pourraient même s’en réjouir.
— S’en réjouir… ?
— Ils se diraient sûrement : « Shueste nous a enfin confié ce qu’elle ressent vraiment. »
Être égoïste et se montrer déraisonnable étaient deux choses différentes. D’après ce que je savais d’elle, elle n’était pas dans le deuxième cas de figure.
Elle a simplement besoin d’être un peu plus honnête envers elle-même.
— Cela dit, leur demander soudainement de te laisser partir en voyage risquerait de créer beaucoup de problèmes… Pour commencer, pourquoi ne leur demanderais-tu pas l’autorisation de t’occuper plus librement du jardin de la villa ?
Il était évidemment irréaliste que la fille aînée d’un margrave parte soudainement parcourir le monde. Commencer par une telle demande ne ferait que mettre Warren en difficulté. Il me semblait préférable qu’elle commence par une requête bien plus modeste.
— Comment… ? murmura Shueste.
— Hm ? Tu aimes la nature, pas vrai ? Même moi, je peux le voir.
Ma proposition semblait l’avoir légèrement bouleversée. Le sourire qu’elle conservait depuis notre première rencontre commença à se fissurer. Nous nous connaissions à peine, mais son amour des fleurs et de la nature m’était apparu immédiatement. Cela se lisait clairement dans le sourire qu’elle avait affiché en me guidant jusqu’à la cour.

— Hi hi… Je suppose que vous avez raison. Vous connaissez mon père et mon frère depuis de nombreuses années. Votre jugement doit être juste.
— Ça devient un peu gênant si tu me fais autant confiance.
En tant que membre de leur famille, elle les connaissait depuis bien plus longtemps que moi. Je comprenais néanmoins ce qu’elle voulait dire. Je connaissais simplement une facette d’eux qu’elle n’avait jamais eu l’occasion de voir.
— C’est décidé, déclara Shueste, comme si une nouvelle détermination venait de naître en elle. Je vais essayer d’être plus honnête avec ma famille. Et s’ils me font des reproches, je leur dirai que c’est vous qui me l’avez conseillé.
— Ha ha ha ! Je parie qu’ils vont m’en vouloir terriblement.
Son sourire paraissait bien plus lumineux qu’auparavant.
Ce n’était pourtant qu’une chose toute simple, le genre d’histoire parfaitement ordinaire que l’on retrouvait dans n’importe quelle famille. Mais certaines ne parvenaient jamais à résoudre des problèmes aussi banals.
J’espérais que mes paroles, aussi modestes soient-elles, lui donneraient l’impulsion dont elle avait besoin pour avancer.
— Maintenant que nous avons parlé de moi, racontez-moi davantage de choses sur vous, Maître Beryl.
— D’accord. Mais malgré toutes les années que j’ai vécues, je n’ai pas grand-chose d’intéressant à raconter.
Cette matinée avec Shueste avait commencé dans une atmosphère assez tendue pour moi. Pourtant, elle s’acheva de manière simple, paisible et étonnamment enrichissante.
Discuter ainsi de temps en temps n’était peut-être pas si désagréable.