THE INSIPID PRINCE T4 – CHAPITRE 4
La bataille finale dans le Sud
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Traduction : JLPTea
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1
Alors que Leo et les membres de sa mission quittaient la capitale, Gordon s’affairait lui aussi à exécuter l’ordre de l’empereur et à rassembler les troupes.
— Sonya. Tu as un deuxième conseil à me donner ?
Gordon interrogea Sonya tandis qu’ils chevauchaient vers le lieu de rassemblement désigné. Le comportement de Leo n’avait pas seulement pris Gordon au dépourvu. Sonya aussi avait été surprise. Ils n’avaient jamais envisagé que Leo puisse élaborer un plan aussi audacieux que de se faire passer pour un émissaire afin de lancer une attaque surprise.
Selon toute vraisemblance, l’idée ne venait d’ailleurs pas de lui.
Celui qui l’avait conçue devait être beaucoup plus méfiant envers les autres. Quelqu’un capable de voir au-delà des apparences et de comprendre leurs motivations profondes. Une personne bien plus pessimiste et calculatrice.
Cette personne se tenait probablement derrière Leo à cet instant même, un sourire triomphant aux lèvres. Quant à savoir de qui il s’agissait, Sonya avait sa petite idée. Malheureusement, connaître son identité ne changerait rien.
— Ce serait une mauvaise idée d’entraver une stratégie à laquelle l’empereur a déjà donné son accord. Pour le moment, notre meilleure option consiste à rester en attente. Le plan du prince Leonard est ingénieux, mais son exécution ne sera pas simple. Sur un champ de bataille, ce sont les décisions prises directement sur le terrain qui ont le plus de poids. Vous pourrez réagir si vous constatez une anomalie dans la situation. Pour l’instant, nous devrions patienter et attendre notre occasion.
— C’est trop passif. Ça ne me plaît pas.
— Même si le prince Leonard réussit, cela ne bouleversera pas la guerre de succession. Il progressera simplement dans la course au trône et prendra la place de la princesse Zandra. Vous, vous ne subirez aucun préjudice.
— Moi, je veux obtenir des résultats, même si ça implique d’encaisser quelques pertes. C’est précisément pour ça que j’ai suivi tes conseils jusqu’à présent. Quel exemple je donne à mes subordonnés si leur général n’a toujours aucun exploit à son actif à ce stade ?
— Mais intervenir maintenant vous placerait encore davantage en disgrâce auprès de l’empereur et pourrait, dans le pire des cas, vous valoir une accusation criminelle.
— Je suis déjà en disgrâce. Autant prendre le risque et reprendre l’initiative.
Gordon s’opposait ouvertement aux conseils de Sonya. Son raisonnement n’était pas complètement faux. Sonya elle-même pouvait le reconnaître. Mais lorsqu’elle envisageait les conséquences d’un échec, elle arrivait toujours à la conclusion qu’il valait mieux attendre le bon moment.
— Si vous obéissez aux ordres, les autres y verront une marque de respect envers l’empereur. Tant qu’ils penseront que vous connaissez votre place en tant que prince, votre réputation restera intacte. Mais si vous prenez maintenant des mesures radicales, cela sera interprété comme un signe de mépris envers l’empereur. À partir de là, remporter le trône deviendra beaucoup plus difficile. Après tout, c’est l’empereur qui choisira le prochain prince héritier.
— Hmpf. Ce n’est pas drôle.
— Comment ça ?
— Je n’ai aucune intention d’être choisi comme empereur par mon père. Je prendrai le trône par ma propre force, et uniquement par elle. Ensuite, je prendrai le commandement de l’armée impériale et j’unifierai tout le continent. Je laisserai mon nom dans l’histoire comme héros de guerre.
— Il n’y a rien de mal à nourrir de grandes ambitions. Mais vous ne remporterez pas la victoire uniquement par la force. Surtout face au prince Erik.
— Peut-être pas dans la guerre de succession.
Sur ces mots, Gordon talonna son cheval et prit de l’avance. Sonya avait perçu quelque chose de sinistre dans ses paroles et au fond de son regard.
Elle continua de tenter de le conseiller.
Mais Gordon ne prêta plus la moindre attention à ses avertissements.
Gordon rassemblait les troupes du centre d’Adrasia dans la vaste plaine qui s’étendait au sud de la capitale.
Elles étaient déjà trente mille.
Si tout se déroulait comme prévu, leurs effectifs finiraient par doubler.
— Prince Gordon ! On va rester ici toute la journée à se tourner les pouces ?! râla un homme barbu d’âge moyen dans la tente servant de quartier général à l’armée.
Il s’appelait Adam Galver. Petit et trapu, avec une musculature massive mais également un ventre imposant, sa silhouette rappelait presque celle d’un tonneau.
Il faisait partie des généraux stationnés dans la capitale et occupait actuellement la fonction de commandant en second sous les ordres de Gordon. C’était également l’un de ses plus fervents partisans.
— L’ordre de l’empereur était de rassembler les troupes, pas d’attaquer.
— Mais… ! insista Galver.
C’était la faction de Gordon qui avait délibérément cherché à provoquer une guerre civile. Et voilà que Leo et les siens étaient sur le point de réduire ce plan à néant. Sachant cela, Galver refusait de rester tranquillement assis à attendre des nouvelles de la progression de Leo.
— Calme-toi, Galver. Je ne peux pas bouger d’ici tant que toutes les troupes ne sont pas réunies. Une fois que ce sera fait, j’aimerais te confier une mission de reconnaissance.
— On n’a pas besoin de reconnaissance ! L’ennemi n’est qu’une bande désorganisée ! Si on envahit maintenant, on percera immédiatement leur ligne de front et on pourra avancer très loin en territoire ennemi !
Ce n’était pas seulement l’opinion de Galver.
Beaucoup de militaires partageaient son avis.
Plusieurs villes de la région Sud, en particulier celles situées sur la ligne de front, souffraient d’un moral très bas et ne disposaient que de faibles forces militaires.
Du point de vue de Galver, recevoir l’ordre de se contenter d’observer des villes qui se seraient probablement rendues immédiatement en cas d’attaque était terriblement frustrant.
Mais Gordon avait ses propres intentions.
— Arrête de parler comme ça, Galver. Je te confie dix mille soldats. Va reconnaître la ville de Gelth, sur la ligne de front.
L’ordre était inhabituel. Même sans précédent.
Envoyer un tiers des forces actuellement réunies pour une simple mission de reconnaissance n’avait aucun sens. Pendant un instant, Galver crut avoir mal entendu. Puis il remarqua le sourire de Gordon.
— Vous avez un plan, pas vrai ?!
L’espoir illumina son visage.
Gordon se contenta d’acquiescer silencieusement.
— Oui, Votre Altesse ! Immédiatement ! Je prendrai le commandement de dix mille soldats pour mener une mission de reconnaissance !
— Très bien. Je vais t’affecter deux adjoints.
Gordon fit appeler deux autres personnes présentes dans la tente de commandement. La première était sa stratège, Sonya. Le second était un grand soldat aux cheveux gris. Dès que Galver l’aperçut, il ricana.
— Tiens donc. Colonel Letz. Heureux de vous avoir dans mon équipe.
— De même. C’est un honneur de servir comme votre adjoint, général Galver.
Letz salua sans la moindre émotion. C’était l’un des partisans de Gordon et un officier supérieur de la cavalerie.
Malgré son grade de colonel, ses talents et ses compétences avaient largement fait leurs preuves, et il comptait parmi les hommes de confiance de Gordon.
Pour Galver, cependant, Letz était surtout un rival gênant.
Le voir affecté comme simple adjoint lui procura donc une petite satisfaction.
Après avoir observé leur échange quelques instants, Sonya fixa Gordon.
— Dix mille soldats pour une reconnaissance ? Vous vous rendez compte de l’impression que cela donnera, n’est-ce pas ?
— C’est une mission de reconnaissance. Il faut bien prendre toutes les précautions possibles.
— Si vous avez une idée derrière la tête, je vous conseille de l’abandonner. La moindre erreur pourrait provoquer de lourdes pertes. En restant en attente, vous n’obtiendrez peut-être pas la grande occasion que vous espérez, mais au moins, vous éviterez les ennuis.
— Comme je l’ai dit, c’est juste une reconnaissance.
Gordon ne prêta aucune attention à son avertissement. Sonya savait déjà qu’il n’avait plus l’intention de l’écouter. Il ignorait ses conseils et l’excluait des réunions stratégiques depuis avant même le début du rassemblement dans la plaine.
Gordon avait clairement décidé qu’un stratège incapable de lui proposer exactement les plans qu’il voulait entendre ne lui servait à rien.
— Va assister Galver. Fais-le pour toi et pour ta famille.
— Puisque vous ne souhaitez plus réellement m’utiliser comme stratège, pourriez-vous envisager de les libérer ? Mes idées ne correspondent manifestement pas aux vôtres, et les vôtres ne correspondent pas aux miennes. Je préférerais éviter qu’on coule tous les deux simplement parce que nous sommes incapables de nous entendre.
— J’ai besoin de toi comme stratège. C’est précisément pour ça que je te donne cette mission. Si tu as assez de temps pour rester ici à te plaindre, alors va faire ton travail.
Sur ces mots, Gordon congédia Sonya et Galver. Il ne resta plus que Letz.
Gordon lui parla alors à voix basse.
— Tout se déroule comme prévu ?
— Oui, général ! Tout a été préparé conformément à vos ordres !
Letz salua. Gordon acquiesça avec satisfaction devant l’enthousiasme de ce complice digne de confiance.
Puis il se tourna vers le Sud, un sourire mauvais aux lèvres.
— Leonard est vraiment foutu, cette fois.
— Mais général Gordon, si votre stratégie réussit, le plan de secours ne sera plus nécessaire, non ?
— Il y a toujours un risque que quelque chose tourne mal. Cette fois, ils ont quand même les Amsberg de leur côté. On va donc poursuivre la prochaine phase au cas où les informations sur leur stratégie n’arriveraient pas jusqu’à Kruger. Je compte sur toi.
— Compris. Je ne vous décevrai pas.
— Très bien. Une fois Gelth tombée, il suffira de continuer à avancer. Va aussi loin que possible. Je te suivrai avec le reste des troupes.
— Oui, général ! Je vous ouvrirai la voie !
Letz proclama ces mots avec une immense assurance.
Le sourire de Gordon s’élargit encore.
Presque tous les officiers réunis sur place appartenaient à sa faction.
Ils suivraient probablement ses ordres quoi qu’il arrive.
— Je vais m’assurer qu’une guerre éclate. Ensuite, j’écraserai la région Sud jusqu’à ce qu’il n’en reste rien… et après ça, ce sera au tour de la capitale.
— Le moment est enfin venu.
— Oui. Cette interminable et compliquée guerre de succession s’arrête ici. Je deviendrai empereur, puis Adrasia commencera à unifier le continent de Vogel. Une fois le continent sous notre contrôle, nous passerons aux territoires d’outre-mer. Je ferai en sorte que le monde entier porte le nom de l’Empire d’Adrasia.
— Et je vous suivrai jusqu’au bout !
Gordon et Letz laissèrent leur imagination vagabonder vers cet avenir glorieux.
Sans savoir que leurs projets avaient déjà commencé à dérailler.
L’unité clandestine que Gordon avait mobilisée afin de retrouver Rebecca comptait parmi les formations les plus compétentes de toute l’armée impériale. Ses membres avaient été recrutés parmi les soldats les plus talentueux avant de subir un entraînement particulièrement long et rigoureux.
S’ils avaient accepté de coopérer avec Gordon, c’était parce qu’ils désiraient un empereur à l’esprit militaire qui leur permettrait d’exploiter et de démontrer pleinement leurs talents.
Mais sur la route de la région Sud, ils rencontrèrent un obstacle.
— Merde ! Qu’est-ce qui se passe ?!
Le major qui commandait l’unité n’arrivait pas à croire ce qui était en train de se produire. Gordon avait envoyé l’unité clandestine dans la région Sud afin de transmettre des informations à Kruger.
Et ces informations concernaient évidemment les détails de la stratégie de Leo. L’unité progressait en groupe d’environ cent hommes. Mais elle avait désormais complètement cessé de fonctionner comme telle.
— Personne nous avait parlé de brouillard !
Le problème venait d’un changement météorologique brutal. Le brouillard était si dense qu’il était impossible de reconnaître quelqu’un marchant juste à côté de soi. L’unité clandestine s’était rapidement dispersée.
Malgré cela, ses membres d’élite continuaient d’avancer en s’accrochant aux rares repères qu’ils parvenaient encore à distinguer.
— Ce brouillard n’a rien de naturel.
Une fois cette évidence comprise, le major progressa avec prudence en prenant soin de dissimuler parfaitement sa présence. Si le brouillard n’était pas naturel, la première hypothèse qui lui vint à l’esprit fut l’intervention de monstres. Il n’avait jamais entendu parler d’une créature utilisant le brouillard pour chasser ses proies.
Mais cela ne signifiait pas qu’un tel monstre n’existait pas.
Le major continua donc à avancer aussi silencieusement que possible, sans appeler ses hommes. Peu importait l’épaisseur du brouillard, ses soldats étaient suffisamment compétents pour progresser malgré tout. Même ceux qui avaient été séparés du groupe.
Il décida donc de poursuivre. Cette décision était à la fois juste et complètement erronée. Face à un brouillard ordinaire, l’unité aurait effectivement pu continuer sur son itinéraire prévu. Mais ce qu’elle voyait n’était pas véritablement du brouillard.
— Alors, major ? Comment trouvez-vous mon illusion de brouillard ?
Un mage portant un masque argenté et une robe noire flottait au-dessus d’eux. Silver.
Son regard était fixé sur le major, qui s’enfonçait toujours plus profondément dans les montagnes avec la démarche hésitante d’un somnambule.
Silver avait utilisé une illusion appelée Brouillard profond, qui paralysait complètement le sens de l’orientation. Même le meilleur entraînement du monde ne servait plus à rien une fois cette faculté supprimée.
Des cris retentissaient à différents endroits du brouillard. Certains membres de l’unité étaient attaqués par des monstres. D’autres tombaient d’une falaise. D’autres encore connaissaient des fins tout aussi tragiques.
L’intégralité de l’unité clandestine avait été stoppée net.
— Dommage, Gordon. Ton unité vient d’être anéantie.
Sur ces mots, Silver disparut.
L’unité clandestine allait passer plusieurs jours complètement immobilisée, prisonnière du brouillard. Aucune chance qu’elle parvienne à retrouver ses esprits et à atteindre le duc Kruger à temps. Peu importait la vitesse à laquelle elle repartirait ensuite.
Leo et son groupe seraient déjà arrivés. Impossible de rattraper plusieurs jours de retard. Silver venait d’écraser sans effort la première stratégie de Gordon.
2
Gelth était l’une des plus grandes villes situées sur la ligne de front de la région Sud. À l’échelle de l’Empire, elle ne restait pourtant qu’une ville de taille moyenne. Environ cinq cents chevaliers y étaient stationnés.
Même en ajoutant tous les habitants capables de combattre, ses forces ne dépassaient pas un millier d’hommes. Un millier d’hommes actuellement écrasés sous le poids de l’armée de Galver, forte de dix mille soldats.
— Mouahahaha ! Les chevaliers lâches de la région Sud doivent trembler dans leurs bottes à l’heure qu’il est !
Galver éclata d’un rire triomphant en contemplant la ville. Gelth était protégée par des remparts relativement hauts et de grandes portes particulièrement solides. Avec suffisamment de défenseurs, elle aurait pu se révéler difficile à prendre.
Mais Galver savait déjà qu’elle ne disposait que d’un millier de combattants. Une fois le plan de Gordon lancé et les combats engagés, Gelth tomberait presque certainement en moins d’une journée.
— Colonel Letz. Des nouvelles du général Gordon ?
— Rien de nouveau. Il nous demande seulement de poursuivre la reconnaissance.
— Je vois. Il doit donc préparer quelque chose d’autre sans rapport avec ce qu’on fait ici.
— Probablement. Continuons donc à suivre ses ordres. Il y a une colline un peu plus loin. De là-haut, nous aurons une vue d’ensemble du champ de bataille.
— Bien. Montrez le chemin.
Si Gordon devenait empereur, ses plus proches collaborateurs monteraient eux aussi en grade. Mais seuls quelques privilégiés obtiendraient le titre de maréchal. Du point de vue de Galver, Letz représentait l’un de ses principaux rivaux pour l’un de ces postes.
Pour le moment, cependant, le colonel restait humblement dans son rôle d’adjoint. Après tout, Gordon avait clairement établi que Galver lui était supérieur. Galver commençait déjà à s’imaginer promu maréchal lorsque Sonya interrompit brutalement ses rêveries.
— Général, cette colline est trop proche de Gelth. Vous devriez choisir un point d’observation plus éloigné.
— Hmpf ! Qu’est-ce que ça peut faire qu’on soit proches ? Tu crois qu’ils vont nous attaquer ? Ne sois pas ridicule.
— Nous serons à portée d’un archer suffisamment doué. En tant que commandant, vous devez agir avec prudence.
— On n’est pas si près que ça de la ville. S’ils avaient quelqu’un capable de tirer à cette distance, je le saurais déjà.
— Mais cette possibilité existe quand même. C’est précisément le problème.
— Rah… Ça ne sert à rien de discuter avec une petite demi-elfe trouillarde.
Galver rejeta une nouvelle fois le conseil prudent de Sonya et continua à gravir la colline, Letz juste derrière lui. Sonya poussa un soupir avant de les suivre. Quelques instants plus tard, Letz ralentit.
Les gardes qui les entouraient firent de même. Galver fut donc le seul à atteindre rapidement le sommet de la colline. C’est alors que Sonya entendit le sifflement caractéristique d’un objet fendant l’air.
Une fraction de seconde plus tard retentit le bruit sec d’un objet transperçant quelque chose.
— Ah…
Au sommet de la colline, Galver se tenait immobile. Une flèche était fichée dans son front. Son corps s’effondra lourdement avant de commencer à dévaler lentement la pente. Dans la confusion générale, Letz rattrapa son cadavre et vérifia ses signes vitaux.
— Général ?! Général Galver ?!
La flèche avait directement traversé son cerveau.
Galver était mort sur le coup. Dès qu’il en eut la certitude, Letz cria ses ordres aux autres.
— Tous les soldats en alerte maximale ! Le général Galver a été abattu ! Gelth compte résister à notre invasion !
Sonya écoutait en silence. Puis elle tourna les yeux vers Letz. En apercevant son expression, elle se demanda avec incrédulité si son intuition pouvait vraiment avoir raison. Letz souriait.
Comme si tout venait de se dérouler exactement selon son plan.
— Vous avez volontairement laissé tuer quelqu’un de votre propre camp ?
— Il a été tué par l’ennemi.
Letz s’occupa aussitôt du corps de Galver tout en répondant.
Puis il annonça :
— À partir de maintenant, je prends le commandement. Stratège Sonya, élaborez un plan pour envahir et prendre la ville de Gelth.
— Vous êtes prêts à aller aussi loin juste pour déclencher une guerre ?! Vous voulez vraiment servir un homme capable d’ordonner le sacrifice délibéré de l’un de ses propres soldats simplement pour provoquer un conflit ?!
— Nous ne voulions pas de guerre. C’est l’ennemi qui nous a attaqués le premier. Ils ont même assassiné l’un de nos généraux. Nous sommes face à une situation d’urgence. Désormais, nous réagirons en fonction de ce qui se produit réellement sur le terrain. Après tout, ce sont les décisions prises sur place qui ont le plus de poids.
Letz s’éloigna sans montrer la moindre trace de remords.
Sa démarche assurée confirma davantage encore les soupçons de Sonya.
Gordon détournait volontairement les conseils de Sonya de leur sens et comptait s’en servir comme prétexte pour provoquer une guerre civile à son avantage. Pour le moment, cependant, Sonya n’avait aucun pouvoir pour l’arrêter.
Elle resta simplement immobile à contempler longuement la ville de Gelth.
— Comment peut-il faire une chose pareille… ?
Impossible de savoir si l’archer responsable du tir avait été envoyé personnellement dans Gelth par Gordon ou s’il avait été préparé par un complice déjà présent dans la ville.
Quoi qu’il en soit, Gelth était probablement la plus grande ville de la ligne de front. Si elle tombait aux mains de l’armée impériale, les autres cités se rendraient ou n’opposeraient qu’une résistance insignifiante.
À partir de là, les troupes de Gordon pourraient avancer presque librement jusqu’au quartier général ennemi. Et cela placerait également Leo et son groupe dans une situation extrêmement dangereuse.
Si Gordon prenait Gelth, la guerre deviendrait longue et difficile. Le plus frustrant, c’était que même sans l’aide de Sonya, Gordon disposait déjà de suffisamment de puissance militaire pour y parvenir.
— Qu’est-ce que je peux faire pour empêcher ça… ?
Gordon possédait l’initiative. Sonya, elle, n’avait pratiquement aucune autorité. Son titre de stratège du général ne signifiait plus rien. On l’avait complètement écartée. Mais elle n’allait pas abandonner pour autant.
— Il faut que j’essaie.
Sonya se donna elle-même du courage. Il devait forcément exister quelque chose qu’elle pouvait encore faire.
Les habitants de Gelth étaient tout aussi désorientés par l’attaque de l’archer.
— Mon oncle ! Qu’est-ce que ça signifie ?!
Le seigneur de Gelth, le comte Alois von Simmel, était un garçon de douze ans. Il avait les cheveux châtain clair, les yeux de la même couleur et était plus petit que la plupart des enfants de son âge.
Son père était mort l’année précédente. Depuis, Alois gouvernait le territoire familial avec l’aide de sa mère et de son oncle.
Et c’était précisément cet oncle qui se tenait actuellement devant lui avec son escorte.
— De quoi parles-tu ?
— Ne faites pas l’idiot ! Je sais que c’est vous qui avez ordonné à cet archer d’attaquer !
— Je ne sais rien d’une attaque.
— Mon oncle ! Expliquez-moi ce que vous essayez de faire !
— Ce que j’essaie de faire ? Si tu ne comprends toujours pas, alors tu es vraiment stupide, Alois. J’ai rejoint l’armée impériale.
— Vous avez quoi… ? Alors pourquoi auriez-vous ordonné qu’on les attaque ?!
Alois était incapable de comprendre ses paroles. La majorité des nobles du Sud avaient des membres de leur famille retenus en otage par le duc Kruger. La mère d’Alois faisait partie de ces otages.
Voilà pourquoi il ne pouvait pas se rendre. Mais il ne voulait pas non plus aggraver volontairement la situation. Il savait parfaitement qu’ils perdraient la guerre. Ils auraient peut-être une chance si Kruger commandait l’ensemble des forces de la région.
Mais une seule ville ne disposait que de capacités de résistance limitées. La prudence était donc indispensable. Et pourtant, son oncle venait de lui annoncer qu’il avait rejoint l’armée impériale tout en faisant assassiner l’un de ses généraux.
Alois commença sérieusement à se demander s’il n’avait pas perdu la raison.
— Parce que c’est une guerre. Le prince Gordon, en tant que commandant en chef de l’armée impériale, veut qu’une guerre éclate. La mort de l’un de leurs généraux aux mains de l’ennemi leur donne une raison de combattre. Poussés par la colère, ils prendront cette ville. Et à partir de là, une véritable guerre civile commencera.
— C’est complètement fou ! Pourquoi faire une chose pareille ?!
— Le prince Gordon utilisera sa victoire à la tête de l’armée pour s’emparer du trône impérial. Ensuite, je devrais être nommé seigneur d’un territoire quelconque. Ce sera déjà beaucoup mieux que ma situation actuelle.
L’oncle d’Alois affichait un sourire avide et ambitieux. À cette expression, le garçon comprit qu’il était inutile d’essayer de le raisonner.
Il n’y avait plus de retour en arrière possible.
— L’armée impériale finira par envahir la ville. En attendant, Alois, ne te mêle pas de tout ça.
— Ne pas m’en mêler ?! Cette terre est le domaine que mes ancêtres se transmettent depuis des générations ! C’est ici que vivent les gens qu’ils ont toujours protégés !
— Ce ne sont pas mes gens, répondit sèchement son oncle.
Alois baissa la tête, impuissant.
Il lui était impossible de lutter contre cet homme.
Qu’est-ce qu’un simple enfant comme moi pourrait bien faire ?
Alors qu’il se maudissait intérieurement, le regard d’Alois tomba sur l’épée fixée à son siège. Son père la lui avait léguée sur son lit de mort. Alois ne l’avait encore jamais sortie de son fourreau.
Mais tandis qu’il la contemplait, une détermination nouvelle apparut sur son visage. Il tendit la main et dégaina la lame.
— Qu’est-ce que tu crois faire ?
— Je suis le comte Simmel, seigneur de ce territoire. J’ai la responsabilité de protéger mon peuple !
— C’est assez drôle venant de quelqu’un impliqué dans une rébellion contre l’empereur. Tu as abandonné toute responsabilité envers les citoyens de l’Empire dès l’instant où tu as déclaré ta révolte !
— Malgré tout, je suis fier de l’héritage de ma famille ! Je ne vous laisserai pas faire !
Alois fixa son oncle en rassemblant toutes ses forces pour maintenir l’épée en position.
— Tss ! Arrêtez-le ! ordonna son oncle, surpris par sa détermination.
Mais les gardes ne réagirent pas. Déconcerté, l’homme se retourna. Tous ses soldats dormaient profondément. Alors qu’il les maudissait intérieurement, une violente somnolence le frappa à son tour.
Ses paupières devinrent lourdes.
— C’est… de la magie… ?
— Exactement. J’ai besoin que vous fassiez une petite sieste pendant que je discute avec le jeune seigneur.
Ce furent les dernières paroles qu’entendit l’oncle d’Alois avant de s’effondrer sur le sol et de sombrer dans le sommeil.
Il ne resta plus qu’un homme debout devant Alois.
— Qui êtes-vous ?
— Silver, aventurier de rang SS. Si vous voulez faire quelque chose pour régler cette situation, je suis prêt à vous prêter main-forte.
— Silver ?! Le gardien de la capitale… Qu’est-ce que vous faites ici ?
— En tant qu’aventurier, je n’ai aucune envie qu’une guerre inutile agite les monstres et menace la sécurité des habitants de l’Empire. Ça créerait peut-être de nouvelles requêtes, mais davantage de requêtes signifie également davantage de victimes. Peu importe la logique qu’on essaie d’utiliser pour prétendre le contraire, la paix reste toujours préférable.
Tout en parlant, Silver s’approcha lentement d’Alois. Puis son apparence changea brusquement. Il devint un homme mystérieux vêtu d’une robe grise qui dissimulait entièrement sa tête. Son visage invisible lui donnait une allure extrêmement suspecte.
— Cela dit, en tant qu’aventurier, Silver ne peut pas intervenir dans les affaires internes de l’Empire. Je vais donc devoir agir sous un déguisement. Si cela ne vous pose pas de problème, je travaillerai pour vous jusqu’à ce que nous ayons traversé cette phase de la crise.
— Vraiment ? Pourquoi quelqu’un comme vous serait prêt à aller aussi loin ?
— En ce moment même, un émissaire impérial envoyé par l’empereur se dirige vers le quartier général du duc Kruger. Son objectif est de lancer une attaque surprise pour mettre fin à toute cette affaire en limitant au maximum les pertes. Si l’armée impériale cherche à provoquer une guerre, c’est justement parce qu’elle veut empêcher ce plan de réussir. Et de la même manière qu’il existe des gens désireux de le saboter, il en existe d’autres qui souhaitent le protéger.
— Et vous dites que l’une des personnes voulant protéger ce plan vous a demandé d’intervenir ?
— Vous pouvez l’interpréter comme ça si vous le souhaitez. Alors ? Vous voulez mon aide ou pas ?
Alois hésita un instant face à cette décision pourtant simple.
Puis il se décida rapidement.
— J’accepte votre aide.
— Bien. Alors commençons à discuter de notre stratégie. Je suis… un stratège indépendant que vous avez rencontré par hasard. Présentez-moi comme ça à vos vassaux. Vous pouvez m’appeler… voyons voir… Grau, ça vous va ?
— Grau, comme « gris » ? C’est un peu simpliste.
— Les noms simples sont généralement les meilleurs.
C’est ainsi que Silver devint Grau.
Et par la même occasion, le stratège personnel d’Alois.
3
Après être entré dans Gelth sous l’identité du stratège indépendant Grau, je demandai au jeune seigneur du territoire, Alois, de m’expliquer tout ce qui s’était passé jusque-là.
— Vous pouvez commencer par m’expliquer pourquoi tout le monde est aussi tendu ?
— Vous ne savez pas ?
— J’étais occupé à jouer un petit tour à l’unité clandestine de l’armée. Quand je suis arrivé ici, c’était déjà le chaos. Je venais justement demander ce qui se passait quand je suis tombé sur votre dispute.
— Je vois. Pour résumer, un archer de notre camp a tiré une flèche et assassiné l’un des généraux ennemis.
Ils avaient donc prévu un plan de secours.
C’était trop sournois pour venir de Gordon. Et trop grossier pour être une idée de Sonya. Gordon avait probablement préparé cela avec l’un de ses proches.
À quoi ça lui sert d’avoir une stratège, au juste ?
Quoi qu’il en soit, le fait qu’il cherche à provoquer une guerre de force indiquait qu’il commençait véritablement à se moquer de l’opinion de Père. Et cela me donnait un indice important sur ce qu’il comptait faire une fois la guerre contre la région Sud terminée.
— Voilà une situation intéressante. C’est votre oncle qui a préparé l’archer ?
— Très probablement.
Cela faisait de Gelth et de la région Sud les coupables.
L’armée impériale pourrait lancer une contre-attaque en invoquant l’assassinat de l’un de ses généraux.
Le prétexte était grossièrement fabriqué.
Mais il serait facile de le justifier en affirmant qu’il s’agissait d’une décision prise sur le vif en réponse à l’évolution de la situation. Et si cette attaque conduisait à la chute de Gelth, une guerre totale éclaterait entre l’Empire et la région Sud. À partir de là, impossible de revenir en arrière.
L’Empire n’aurait plus d’autre choix que de lancer une véritable campagne pour vaincre le Sud. Pour Gordon, ce serait probablement le scénario idéal. Mais si Gelth ne tombait pas, la situation pourrait évoluer différemment.
Le combat resterait une simple escarmouche. Les informations mettraient du temps à atteindre le quartier général du duc Kruger. Et d’ici là, Leo serait probablement arrivé jusqu’à lui et aurait pu exécuter notre plan en toute sécurité.
Tant que Gelth tiendrait quelques jours et empêcherait les combats de s’étendre, tout pouvait encore fonctionner. Quant à Gordon, si la nouvelle parvenait jusqu’à la capitale, Père lui ordonnerait immédiatement de cesser les hostilités. L’ennemi avait donc autant intérêt que moi à empêcher les informations de circuler.
— L’armée avance exactement comme elle le souhaitait. Pour elle, tout se déroule probablement selon le plan. On ne pourra pas éviter le combat. De combien d’hommes dispose la ville ?
— Cinq cents chevaliers et cinq cents fantassins. Mille combattants au total. Mais… les soldats n’ont pas vraiment reçu beaucoup d’entraînement.
— Une armée improvisée, hein ? C’est toujours mieux que rien. Mais on a dix mille soldats d’élite contre notre millier d’amateurs. Ils nous dépassent à dix contre un en nombre, et l’écart réel de niveau et de puissance est probablement encore plus important.
Même si notre seule condition de victoire consistait à retenir l’ennemi, une différence de force aussi colossale rendait l’idée de tenir plusieurs jours terriblement improbable.
Si l’armée impériale s’y mettait sérieusement, Gelth pourrait tomber en moins d’une journée.
— Vous pensez qu’on peut gagner ? demanda Alois avec une certaine appréhension.
J’acquiesçai fermement pour le rassurer.
— On a de bonnes chances. Mais ça va vous demander énormément de travail.
— C-ce n’est pas grave ! Je peux le faire !
— Très bien. Première chose : présentez-moi à vos autres vassaux. Une fois qu’ils seront de notre côté, on pourra commencer.
— Oui !
Alois répondit avec enthousiasme et nous partîmes ensemble.
— Je comprends la situation.
Le chevalier qui venait de répondre était un homme âgé. Malgré son âge, les yeux du vétéran restaient perçants et ses mouvements possédaient encore l’agilité d’un homme bien plus jeune. Il s’appelait Voigt et commandait le régiment de cavalerie du comte Simmel.
— Si ce tir a réellement été organisé par quelqu’un de votre maison, il sera impossible de vous défendre. Peu importe à quel point vous affirmerez n’avoir rien à voir avec cette attaque, l’armée ne vous croira pas. Votre désir de combattre pour votre mère et pour les habitants de la région Sud est courageux, mais je pense qu’il serait imprudent de coopérer aussi étroitement avec un homme aussi mystérieux.
Après avoir exprimé ses inquiétudes, Voigt me lança un regard sévère.
Tous les autres vassaux expérimentés du territoire des Simmel présents autour de nous firent de même. L’oncle d’Alois ne les avait informés de rien. Ils avaient été chargés de défendre les remparts. À leurs yeux, combattre aux côtés d’Alois allait donc de soi. En revanche, ils semblaient très peu enthousiastes à l’idée de m’avoir parmi eux.
— Grau m’a aidé. Nous pouvons lui faire confiance.
— Ce n’est pas parce qu’il vous a aidé qu’il est digne de confiance.
Hmpf. Je m’attendais un peu à ce genre de problème.
Nous n’avions vraiment pas le temps de nous déchirer en interne alors que nous devions présenter un front uni.
— Capitaine Voigt. Je peux vous poser une question ?
— Que voulez-vous, monsieur Grau ?
— Comment évaluez-vous la situation actuelle ?
— Il s’agit d’une crise extrêmement grave pour la maison Simmel.
— Ha. C’est optimiste. Beaucoup trop optimiste.
— Pardon ?
Je désignai la carte que j’avais étalée pour notre réunion stratégique. Gelth se trouvait tout à l’avant de la ligne défensive de la région Sud.
Si Gordon parvenait à dépasser cette ville, l’intégralité du front risquait de s’effondrer.
— Si l’armée impériale nous dépasse, elle envahira immédiatement toute la région Sud. Les combats se répandront partout et l’Empire sera sérieusement affaibli. Et qui aura déclenché les hostilités ? Tout le monde se souviendra que c’était la maison Simmel. Même si vous survivez à la guerre, l’empereur fera probablement exécuter toute votre famille.
— E-euh…
— D’un autre côté, il est déjà trop tard pour vous rendre. Vous serez quand même exécutés pour l’assassinat d’un général. La maison Simmel est au bord de l’extinction. Sans compter que vos soldats vont se demander pourquoi on les force à combattre l’armée impériale. Même si la mère du seigneur est retenue en otage, ça reste son problème à lui. Ça va être difficile de les convaincre que cette guerre vaut la peine d’être menée. Et pour couronner le tout, vos forces sont faibles et celles de l’adversaire puissantes. La réalité, c’est que vous êtes dans une situation presque désespérée. Même vous devez comprendre à quel point il est précieux d’avoir quelqu’un qui propose de vous aider.
— Malgré tout, il faudra davantage que cela pour gagner notre confiance.
— Alors contentez-vous de me surveiller pour l’instant. L’armée impériale, elle, ne va pas attendre avant d’attaquer.
— …Très bien. Tant que vous comprenez dans quoi vous vous engagez, vous pouvez vous joindre à nous. Pensez-vous que nous avons une chance de gagner ?
J’acquiesçai à la question de Voigt, puis parcourus du regard les autres participants à la réunion.
— La maison Simmel est dans une situation désespérée. Mais il reste de l’espoir. L’Empire prépare actuellement une stratégie ultrasecrète. Dans les prochains jours, une attaque surprise devrait être lancée contre le duc Kruger. Vous devez simplement tenir jusque-là.
— Nous n’avons entendu parler d’aucune stratégie de ce genre.
— Évidemment. Elle est ultrasecrète. Maintenant, revenons à ce que je disais. La maison Simmel se trouve peut-être dans une situation catastrophique pour le moment, mais si nous surmontons cette étape, tout changera. Si Gelth parvient à tenir face à un adversaire dix fois plus nombreux et empêche la guerre civile de s’intensifier, l’empereur considérera cela comme un exploit digne d’éloges. En plus, le comte Simmel dispose d’une circonstance atténuante puisque sa mère est retenue en otage. Enfin, cette affaire est étroitement liée à la guerre de succession qui se déroule actuellement dans la capitale. Si nous surmontons cet obstacle décisif, le vent tournera.
Alois prit la parole après moi.
— Pour être honnête, la survie de la maison Simmel passe au second plan. Le plus important est d’empêcher cette guerre civile de s’intensifier. C’est ce que je pense. Je comprends que vous ne puissiez pas faire confiance à Grau et que ses paroles n’aient aucune valeur à vos yeux. Mais lui faire confiance et coopérer avec lui est la seule option qui nous reste. Si nous nous contentons de nous défendre sans aucun plan, nous perdrons forcément.
Les vassaux réagirent avec amertume à ses paroles.
Mais finalement, ils baissèrent la tête avec résignation.
— Dans ce cas, écoutons votre stratégie.
— Très bien. Lorsqu’elle attaque une ville fortifiée comme celle-ci, l’armée impériale emploie toujours la même méthode éprouvée : elle concentre d’abord son offensive sur la porte principale, puis lance une attaque surprise contre une autre porte laissée plus vulnérable. Tant qu’ils penseront que tout se déroule comme prévu, ils suivront cette méthode.
— Alors nous devons répartir nos défenses entre les quatre portes ?
— Non. Nous sommes déjà dix fois moins nombreux. Si nous voulons résister à l’assaut sur la porte principale, nous devons y affecter suffisamment de combattants.
L’attaque contre la porte principale servirait peut-être seulement de diversion. Mais l’écart de puissance entre les deux camps était trop important.
Une attaque de diversion pouvait très facilement devenir une véritable offensive. Il serait imprudent de retirer trop de forces de la porte principale.
Voigt plissa les yeux.
— Vous proposez donc de vaincre l’attaque surprise grâce à une stratégie ?
— Exactement. Nos adversaires sont nombreux et appartiennent à une armée parfaitement entraînée. Nous, au contraire, avons peu d’hommes et une force improvisée. Ils ne s’attendront certainement pas à une grande résistance et finiront par baisser leur garde. Même s’ils essaient de rester concentrés, ce sera inévitable dans une certaine mesure. C’est là-dessus qu’on va jouer.
Peu importait à quel point l’unité chargée de l’attaque surprise resterait vigilante. Dans son esprit, Gelth ne serait jamais rien d’autre qu’une petite ville provinciale défendue par une bande d’amateurs.
Tant qu’ils sauraient disposer d’une supériorité militaire écrasante, ils ne pourraient pas agir avec une prudence absolue.
Et surtout, leur objectif consistait à prendre rapidement Gelth afin de contrôler la ligne de front de la région Sud.
Une fois cela accompli, même l’empereur aurait énormément de mal à les arrêter.
J’étais donc convaincu que l’armée utiliserait des tactiques classiques pour faire tomber immédiatement la ville.
— Comte Simmel. Vous pouvez me prêter cent soldats ?
— Cent ? Ça suffira vraiment à vaincre l’attaque surprise ?
— L’armée ciblera la porte qu’elle juge la plus vulnérable. Comme nous ne défendrons pas réellement les trois autres, cent hommes suffiront. J’ai également une autre demande.
— Tout ce que vous voulez. Je le préparerai immédiatement.
— Rien de très compliqué. Vous devez avoir des réserves d’huile destinées à la défense de la ville. Je peux en utiliser une partie ?
— Une attaque par le feu ? Vous savez bien qu’un simple incendie ne suffira pas à vaincre toute une unité d’assaut.
— J’y ai pensé. Ne vous inquiétez pas.
Je répondis avec un léger sourire.
Même si mon visage était dissimulé, mon ton dut en dire suffisamment long.
Voigt recula instinctivement d’un pas.
Et c’est ainsi que je pris part à la bataille opposant Gelth à l’armée impériale.
4
Le moment était venu de prendre position. Alois se tenait devant ses chevaliers et ses soldats. Les chevaliers semblaient relativement disposés à combattre. Les soldats, beaucoup moins. Difficile de leur en vouloir. Le fait que la mère de leur seigneur soit retenue en otage ne les concernait pas directement. Et tout ce discours exalté autour d’une Alliance du Sud n’éveillait en eux aucun sentiment particulier de loyauté ou d’appartenance. Ils restaient des citoyens de l’Empire d’Adrasia. Cette identité n’avait pas changé. Voilà pourquoi ils rechignaient à participer au combat à venir. Et une seule personne pouvait les convaincre. Alois.
— Je suis désolé de vous avoir tous réunis aujourd’hui. Mais je dois être honnête avec vous. L’homme qui a assassiné le général de l’armée impériale était mon oncle. Je n’étais au courant de rien, mais je doute que l’armée accepte de me croire.
— Quoi ?! Alors on va attaquer ?!
— Vous nous aviez dit qu’on attendrait de voir comment la situation évoluait !
— Ils sont dix mille ! On pourra jamais gagner !
Les soldats exprimèrent ouvertement leurs inquiétudes et leur mécontentement. Alois les écouta gravement avant d’acquiescer d’un air déterminé.
— J’ai décidé de combattre. Mais pas pour l’Alliance du Sud. Et pas pour l’Empire non plus. Je vais me battre pour la responsabilité que mes ancêtres m’ont transmise. Le chef de la maison Simmel est le seigneur de ce territoire. Nous avons le devoir de protéger ses habitants. Même si nous nous rendons, l’armée risque de piller notre ville et notre territoire afin de poursuivre sa conquête de la région Sud. Et notre ville serait ensuite méprisée pour avoir déclaré une rébellion contre l’Empire avant de capituler, ce qui provoquerait certainement le déclin de nos terres. Et c’est précisément cet avenir que nous devons éviter.
J’imaginais que la principale raison pour laquelle Alois voulait combattre restait sa mère. À seulement douze ans, après avoir déjà perdu son père, elle devait représenter presque tout pour lui. Et malgré cela, Alois affichait un visage courageux. Parce qu’il était le seigneur de ce territoire.
— L’empereur a envoyé un émissaire rencontrer le duc Kruger. Une fois l’émissaire arrivé, si les négociations se déroulent bien, il n’y aura finalement aucune guerre. Mais si nous laissons l’armée traverser notre ville maintenant, ces négociations n’auront jamais lieu. Il nous suffit de tenir quelques jours pour que la situation change complètement ! Et si les négociations échouent, alors l’Alliance du Sud devra venir nous aider. Cela dit, l’empereur ne souhaite pas une guerre civile de grande ampleur. Il sera prêt à traiter avec les villes ayant opposé une forte résistance. Nous pourrons limiter les dégâts au minimum en nous rendant à ce moment-là. Alors… pour l’instant, je vais me battre.
Alois dégaina l’épée héritée de son père. Puis il adressa quelques dernières paroles aux chevaliers et aux soldats.
— Je ne punirai personne qui souhaite partir. Si vous ne voulez pas risquer votre vie à mes côtés, partez maintenant. …Je suis désolé d’être un seigneur aussi pitoyable.
Après ces mots, un silence absolu tomba sur l’assemblée. Il fut finalement brisé par un soldat tenant une lance.
— Arrêtez avec tous ces jolis prétextes. Si vous voulez qu’on vous aide à sauver votre mère, pourquoi vous le dites pas simplement ?
C’était un homme à l’allure rude, probablement âgé d’une quarantaine d’années. Parmi tous les soldats relativement amateurs, il était le seul à se tenir avec le professionnalisme d’un véritable combattant. Peut-être un ancien aventurier. Les autres soldats semblaient le respecter, car leur attention se porta naturellement sur lui.
— Jordan… ? commença Alois.
— Monseigneur. Dites-nous simplement ce que vous ressentez vraiment. Qu’est-ce que vous voulez ?
— …Je veux protéger ma mère… et protéger cette ville en même temps.
— Votre père et vous avez toujours pris soin de nous. Les gars ! Le gamin nous demande notre aide ! On va vraiment ignorer les supplications d’un gosse ?! Renvoyons ces enfoirés de l’armée impériale d’où ils viennent !
Jordan cria ces mots à ses compagnons. Une flamme sembla soudain s’allumer dans leurs yeux. Leur réticence disparut pour laisser place à la volonté de combattre. Ils étaient devenus des soldats.
— Ouais ! Il a raison ! On va se battre !
— On va leur régler leur compte !
La confiance que leur inspirait le comte Simmel venait de faire toute la différence. Le moral des soldats grimpa si brusquement qu’il finit même par dépasser celui des chevaliers.
Alois contempla la scène avec satisfaction avant de me regarder.
Parfait.
Nous étions prêts à combattre.
— Bien ! Je vais maintenant vous expliquer notre stratégie ! cria Voigt en se laissant gagner par leur enthousiasme.
Le moral de toute l’assemblée monta encore d’un cran.
— Aaaaaaargh !
Des rugissements belliqueux retentissaient devant la porte principale. Le premier régiment de l’armée impériale tentait de la forcer. L’unité chargée de l’assaut initial ne disposait d’aucune arme de siège de grande ampleur. Probablement parce qu’elle n’avait besoin que de simuler une attaque peu convaincante.
J’en conclus qu’elle suivait les tactiques traditionnelles : des archers pour fournir un tir de couverture, des échelles pour escalader les remparts et des béliers pour défoncer les portes.
Plus de la moitié de nos forces étaient rassemblées autour de la porte principale.
En temps normal, une situation pareille favorisait les défenseurs.
Et peu importait le niveau des soldats de l’armée impériale, ils ne pouvaient disposer que de quelques combattants réellement exceptionnels. De plus, les armes les plus modernes étaient distribuées en priorité aux troupes stationnées aux frontières. Sans arme extraordinaire capable de bouleverser radicalement le rapport de force, l’armée devrait essentiellement compter sur sa supériorité numérique.
— Grau ! Vous êtes sûr qu’ils vont venir par la porte Est ? demanda Jordan en observant la route qui y menait.
Il faisait partie des cent soldats placés sous mon commandement. La porte Est présentait une particularité géographique. Une seule longue route montait jusqu’à elle sur une pente.
En temps normal, on l’aurait considérée comme la porte la plus difficile à attaquer. C’était précisément pour cela que j’étais convaincu que l’ennemi la choisirait.
— Si je me trompe, on changera rapidement de position. Mais je me trompe pas.
— Qu’est-ce qui vous rend aussi sûr ?
— La tactique classique de l’armée impériale consiste à attaquer la porte principale avant de lancer une offensive surprise ailleurs. Et psychologiquement, une attaque surprise contre l’endroit considéré comme le plus difficile à prendre est la plus efficace. C’est ce qu’on leur a appris.
Au moment même où je prononçai ces paroles, l’ennemi apparut au loin devant la porte Est. Ils étaient probablement un millier. Principalement des fantassins, accompagnés d’un petit nombre de cavaliers.
Et ils se dirigeaient droit vers nous.
— Les voilà. Commencez à tirer.
— Hein. Ils sont vraiment venus…
Sur mon ordre, plusieurs archers décochèrent leurs flèches. C’étaient les seuls archers de Gelth capables de tirer avec précision. Évidemment, ils n’avaient aucune chance d’arrêter l’avancée ennemie. L’armée impériale s’attendait naturellement à rencontrer au moins quelques gardes et s’y était préparée.
Et après les premières volées, je fus encore plus convaincu que ma prédiction était correcte. Les flèches disparurent au milieu de la masse rugissante des soldats de l’unité d’assaut.
L’une d’elles frappa même un homme dont la chute fit trébucher plusieurs soldats derrière lui.
Malgré cela, ils ne ralentirent pas.
— Chaaaaaargez !
Un homme à cheval poussa ce cri avant de galoper en avant. Il devait être le commandant de l’unité. Les archers postés sur les remparts reculèrent de peur. Je les rassurai calmement.
— Ne vous en préoccupez pas. Continuez à tirer.
— O-oui !
— Jordan, préparez tout le monde au sol.
— Compris.
À mon ordre, le groupe de Jordan commença à renforcer physiquement la porte en se plaçant derrière elle. Peu après, les premiers soldats de l’armée impériale atteignirent l’entrée avec leur bélier et commencèrent à la défoncer.
Ils essayèrent également de dresser une échelle. Mais nos archers et les autres soldats postés sur les remparts les empêchèrent de la mettre en place.
La porte, en revanche, résistait beaucoup moins bien au bélier.
— Continuez ! Détruisez la porte !
— Aaargh ! On tiendra jamais !
La barre qui maintenait la porte fermée grinçait de plus en plus fort. Les soldats mettaient tout leur poids pour la maintenir en place. Mais l’attaque ennemie était clairement trop puissante pour eux. Je le savais depuis le départ. Lorsque le bon moment arriva, je donnai le signal à Jordan.
Il l’attendait.
Les soldats reculèrent immédiatement de leurs positions derrière la porte.
— On peut plus tenir ! Repliez-vous ! Courez !
— Aaaaaah !
— Coureeeez !
Leur fuite précipitée n’était pas simulée. Seule une poignée de soldats connaissait réellement les détails de notre stratégie. Leurs cris étaient parfaitement sincères. Et cela convainquit encore davantage l’ennemi que son attaque surprise avait réussi.
— Parfait ! Continuez !
Le bélier finit enfin par faire céder la porte. Et à cet instant précis, l’unité de Jordan, qui attendait derrière, lança ses lances. La première rangée de soldats qui tentait d’entrer fut transpercée sur place. Mais l’ennemi ne recula pas.
— Bande de salauds ! Continuez, soldats ! Ne ralentissez pas ! À l’attaque !
Leur commandant galvanisa ses troupes et franchit lui-même la porte Est. Toute son unité se précipita à sa suite dans la ville. Mais dans leur enthousiasme, ils négligèrent complètement d’observer leur environnement. Le sol situé juste derrière la porte était recouvert d’une immense flaque d’huile. Une fois entrés, les soldats se retrouvèrent pris dedans.
— Q-qu’est-ce que c’est ?!
— Wouah !
— De l’huile ?! Le sol est recouvert d’huile !
La scène devant la porte sombra rapidement dans le chaos.
Malheureusement pour eux, leur charge particulièrement vigoureuse avait poussé soldat après soldat à s’enfoncer dans la zone huilée.
Pendant ce temps, Jordan me rejoignit avec un bâton enflammé à la main.
— Hé, Grau ! Vous êtes vraiment sûr de votre coup ?!
— Oui. Allez-y.
— Mais le vent souffle vers l’ouest ! Si on a pas de chance, on va mettre le feu à toute la ville !
— Je vous garantis qu’il n’arrivera rien. Aujourd’hui, à cet instant précis, le vent soufflera vers l’est.
— Sérieusement ?! Venez pas dire que je vous avais pas prévenu !
Jordan lança le bâton enflammé au milieu de l’unité d’assaut engluée dans l’huile. À cet instant précis, le vent changea brusquement de direction. Il se mit à souffler vers l’est. Le bâton toucha l’huile.
Une violente explosion de flammes jaillit dans les airs. Mais le souffle fut poussé vers l’est, épargnant complètement la ville. À la place, les flammes frappèrent les autres membres de l’unité d’assaut alignés sur la route montant jusqu’à la porte.
On aurait dit qu’un dragon crachait une immense gerbe de feu depuis les battants brisés. Les flammes engloutirent les soldats. Seuls quelques chanceux situés tout à l’arrière du groupe survécurent. Et même eux souffraient de brûlures ou s’occupaient de secourir leurs camarades blessés.
Ils n’étaient plus en état de lancer la moindre attaque.
— Tous les survivants, écoutez-moi bien ! Le stratège indépendant Grau s’est allié à la ville de Gelth ! Allez annoncer à votre commandant que vous n’entrerez plus jamais dans cette ville !
Je lançai cette déclaration en observant l’unité d’assaut battre en retraite avec un sourire. Jordan me rejoignit, complètement perplexe.
— Vous êtes… un mage ou un truc comme ça ?
— Non. Tout reposait sur mes calculs.
— Sérieusement ?
À l’abri sous ma capuche, je tirai discrètement la langue.
Évidemment que c’était de la magie.
Aucun vent ne pouvait changer de direction avec une précision pareille. Mais un stratège miraculeusement brillant inspirerait beaucoup plus de crainte qu’un mage utilisant simplement sa magie. Tant que je dissimulais mes sorts, je pouvais faire passer presque tout ce que je faisais pour le résultat de calculs minutieux.
Comme disait le proverbe, pour tromper son ennemi, il fallait commencer par tromper ses alliés. Les rumeurs concernant mes talents finiraient bientôt par atteindre l’armée impériale.
Et elle commencerait naturellement à me craindre. Désormais, elle allait devoir élaborer une contre-stratégie.
Cela nous ferait gagner du temps tout en augmentant la pression sur elle.
Et justement, le temps était ce qui lui manquait.
— Poursuivez le reste du plan.
— Compris.
Jordan commença à rassembler ses hommes.
Nos prochaines actions avaient déjà été décidées.
Parce que nous aussi devions constamment garder un coup d’avance.
— Alors… qu’est-ce qu’ils vont essayer maintenant ? murmurai-je en contemplant l’armée impériale.
5
Le lendemain, l’armée impériale abandonna sa stratégie d’attaque surprise et lança un assaut frontal. N’importe lequel de ses officiers aurait considéré cette décision parfaitement raisonnable.
L’armée se divisa en quatre unités, encercla Gelth et attaqua simultanément les quatre portes de la ville. Les forces ennemies, déjà très peu nombreuses, seraient obligées de se répartir encore davantage.
Il semblait donc logique que l’armée finisse forcément par pénétrer dans la ville par l’une des portes. Mais ce ne fut pas ce qui se produisit.
— Aaaaaaargh !
— Balancez-en une autre ! Écrasez-les !
Les chevaliers et les soldats de Gelth défendaient leur ville avec une passion féroce. Ils couvraient l’ennemi de flèches et faisaient tomber des pierres sur lui.
Des attaques défensives parfaitement prévisibles que les soldats de l’armée impériale auraient normalement dû pouvoir esquiver. Et pourtant, elles atteignaient presque systématiquement leur cible. Plusieurs raisons expliquaient cela.
Les récits de la stratégie de la veille s’étaient propagés. On racontait qu’un millier de soldats d’élite avaient été presque totalement anéantis.
On parlait de l’attaque par le feu. Et surtout, d’un mystérieux stratège qui avait tout commandé. Toutes ces histoires avaient semé la prudence et l’inquiétude dans le cœur des soldats.
Quelque chose de mauvais nous attend près des portes.
Si le feu intervient, il va encore se passer quelque chose.
Ces appréhensions ralentissaient leurs réflexes et leur prise de décision.
— Visez la porte !
— Oui, chef !
Sur l’ordre de son officier, un soldat s’avança. Mais dès que la porte apparut devant lui…
L’image de dizaines de ses camarades grièvement brûlés, ramenés jusqu’au camp la veille, traversa son esprit. Au lieu de courir directement vers la porte, il l’approcha avec prudence par le côté.
Ce mouvement inutile l’exposa aux flèches des défenseurs. Et la même scène se répétait devant chacune des portes. Dans des circonstances normales, une simple baisse des compétences et des réflexes de soldats d’élite n’aurait pas provoqué autant de pertes.
Elle les aurait seulement ramenés au niveau de soldats ordinaires. La véritable raison de ce résultat désastreux se trouvait du côté de l’armée de Gelth.
Ses hommes accomplissaient un travail remarquable. Ils concentraient leurs attaques sur chaque soldat hésitant. Ils écoutaient attentivement les ordres des officiers ennemis. Puis ils choisissaient, encore et encore, la meilleure réponse possible.
Un observateur extérieur aurait eu bien du mal à déterminer lequel des deux camps possédait réellement les soldats les mieux entraînés. L’armée impériale poursuivit néanmoins son assaut. De plus en plus de soldats tombèrent devant les quatre portes.
Finalement, Letz, qui exerçait provisoirement le commandement, comprit qu’ils n’avaient plus aucune chance de percer. Il ordonna une retraite temporaire.
— Ce satané stratège est un sorcier ou quoi ?!
Dans la tente servant de quartier général, Letz frappa violemment la table du poing. Tous les autres officiers présents partageaient son envie de hurler de rage. Ils avaient mené les attaques contre chacune des portes.
Ils avaient fait tout ce qu’ils pouvaient. Et pourtant, toutes leurs offensives s’étaient soldées par une défaite écrasante. Ils avaient perdu un temps précieux. Et de nombreux soldats avec lui.
Au départ, leur attaque se déroulait correctement.
Puis, à un moment donné, tout avait commencé à dérailler.
Et tout cela à cause d’un seul homme.
— C’est comme de la magie. Ils combattent comme une armée complètement différente de celle d’hier.
— Je n’ai jamais entendu parler d’une magie capable de transformer des soldats amateurs en combattants d’élite. Leur victoire d’hier a probablement fait exploser leur confiance et leur moral.
— Avec toutes ces histoires sur un stratège qui aurait prédit la direction du vent et transformé une attaque incendiaire en souffle de dragon, la peur se répand parmi nos soldats.
Letz grinça des dents en entendant les remarques de ses officiers. Selon son plan initial, Gelth aurait déjà dû être occupée et leurs troupes auraient dû progresser plus profondément dans la région.
En réalité, ils n’avaient pas avancé d’un seul pas. Et ils avaient subi de lourdes pertes. Son complice au sein de la maison Simmel, celui qui avait organisé l’attaque de l’archer, avait également cessé de répondre.
Impossible donc de continuer à manipuler la situation depuis l’intérieur. Presque toutes les options de Letz disparaissaient les unes après les autres. S’ils restaient incapables de prendre Gelth, le plan de Gordon échouerait.
Et la propre position de Letz serait menacée. Même en invoquant l’assassinat du général Galver, Letz avait ouvertement désobéi aux volontés de l’empereur en déclenchant les combats.
Il serait forcément puni d’une manière ou d’une autre. L’équilibre des forces au sein de la faction de Gordon risquait lui aussi de changer. Letz avait énormément à perdre dans cette bataille. Il prit donc rapidement une décision.
— Faites venir Sonya. On va battre ce stratège à son propre jeu.
— La demi-elfe ? Vous lui faites confiance ?
— Elle pourrait tous nous conduire à la ruine !
— Ça n’arrivera pas. Tant que sa famille reste entre nos mains, elle n’a pas d’autre choix que de nous obéir.
— Mais…
— Ça suffit. Ma décision est prise. Allez la chercher.
L’un des soldats obéit et partit chercher Sonya. Letz n’avait encore jamais véritablement utilisé ses services de stratège. Même après lui avoir ordonné de concevoir un plan d’attaque, il n’avait jamais pris la peine d’en discuter avec elle. Il savait que Sonya nourrissait des réserves envers Gordon.
Et envers lui également.
En plus de cela, Letz avait jusque-là eu suffisamment confiance en ses propres capacités pour croire qu’il pourrait évidemment vaincre seul une ville moyenne et ordinaire.
Cette assurance venait de s’effondrer. S’accrocher à une fierté brisée ne ferait que le conduire à sa perte. Pour préserver son avenir, Letz choisit donc de compter sur Sonya. Quelques minutes plus tard, celle-ci entra dans la tente avec une expression contrariée.
— Vous vouliez me voir ?
— L’ennemi possède un stratège. Je veux entendre ton plan pour conquérir Gelth.
— Je pense vous avoir déjà donné mon avis à ce sujet.
— Une guerre d’usure nous mènera nulle part !
Avant le début des combats, Sonya avait conseillé d’affaiblir l’ennemi en assiégeant la ville. Mais du point de vue de la faction de Gordon, Gelth devait tomber en seulement quelques jours. Son plan avait donc naturellement été rejeté. Pour Sonya, cependant, cette stratégie restait clairement la meilleure.
— Vous avez perdu mille soldats le premier jour, puis encore mille aujourd’hui. Il vous en reste huit mille. Ce qui se passera si vous continuez à lancer des assauts directs est évident. Votre plan est complètement bloqué depuis l’échec d’hier. L’ennemi a désormais développé une forte cohésion et défend sa ville avec passion. À votre place, je n’attaquerais pas.
— Nous devons attaquer et les vaincre ! Si tu te prétends stratège, alors donne-moi une stratégie ! Ou peut-être que tu te fiches de ce qui arrivera à ta famille ?!
— Vous pouvez me menacer autant que vous voulez, ma réponse ne changera pas. Si vous vouliez atteindre votre objectif stratégique, il fallait soit prendre Gelth dès le premier jour, soit maintenant l’assiéger et empêcher l’ennemi de continuer à s’unir et à gagner en puissance. Je vous ai déjà donné toute l’aide possible.
Je vous ai proposé une stratégie. C’est vous qui avez choisi de ne pas l’utiliser.
C’était ce que Sonya sous-entendait. Cela dit, elle avait présenté cette stratégie en sachant parfaitement qu’elle ne serait pas retenue. Le plan d’attaque surprise possédait de grandes chances de réussite. Même Sonya le reconnaissait.
L’ennemi était censé être composé d’amateurs. Du moins, c’était ce qu’ils croyaient. Mais un seul stratège avait suffi à tout changer.
— Ils disposent d’un stratège capable d’élaborer des embuscades efficaces et de pousser une armée improvisée à s’unir derrière son seigneur. Gelth n’est plus une cible facile. Une offensive risquée ne fera que vous exposer à une contre-attaque douloureuse.
— Et c’est précisément cette offensive risquée qu’on doit lancer ! Alors dépêche-toi de me donner un plan !
Sonya poussa un soupir devant l’insistance de Letz. Prendre d’assaut les remparts sans véritable matériel de siège ne ferait rien d’autre que sacrifier davantage de soldats. Avec une unité de mages, ils auraient peut-être eu une chance.
Mais aucune unité de ce type n’aurait été envoyée pour une simple mission de reconnaissance. À la connaissance de Sonya, ils ne disposaient d’aucune solution immédiatement efficace. Mais si elle refusait de proposer une stratégie, impossible de savoir ce qui pourrait arriver à son père et à ses grands-parents retenus en otage.
Elle se rappela le regard de Gordon. Et les ténèbres qui se cachaient au fond de ses yeux. Pour Sonya, cette obscurité annonçait de terribles possibilités. Tant que sa famille restait otage, ses choix demeuraient limités.
Mais impossible de savoir ce qu’un homme possédant un regard pareil pourrait faire une fois qu’il aurait provoqué une guerre.
Sonya comprit avec regret qu’elle avait commis une erreur incroyablement stupide. Elle avait accepté de travailler avec la seule personne qu’elle n’aurait jamais dû aider. Le fait que Gordon soit prêt à sacrifier l’un de ses propres proches alliés uniquement pour provoquer une guerre en constituait la preuve.
Elle était désormais certaine que, pour remporter la guerre de succession, Gordon ne cherchait pas seulement à provoquer une révolte isolée. Il voulait aller beaucoup plus loin. Il voulait une véritable guerre.
Et s’il devenait empereur, il continuerait probablement à employer les mêmes méthodes. Ce qui attendait l’Empire, ce serait une guerre sans fin. Il fallait empêcher cela coûte que coûte. Mais Sonya avait elle aussi ses propres problèmes. Ses propres contraintes.
Elle voulait désespérément libérer sa famille. Seulement, si Gordon devenait empereur, Adrasia serait obsédée et ravagée par la guerre. Et les premiers à en souffrir seraient ses citoyens. Sonya et sa famille comprises.
Mais si elle cessait de conseiller Gordon, sa famille ne serait jamais libérée.
Sonya avait continué à l’aider afin de devenir quelqu’un que les autres prétendants au trône jugeraient suffisamment précieux pour tenter de la rallier. Sa stratégie ne pouvait fonctionner que si Gordon dépendait fortement de ses services.
Aucun prétendant n’irait sauver les otages cachés par Gordon simplement pour récupérer une stratège que celui-ci ignorait et avait mise de côté, comme c’était actuellement le cas.
Le visage d’Arn apparut soudain dans l’esprit de Sonya.
Lui accepterait peut-être de m’aider…
Elle repoussa presque immédiatement cette pensée.
Impossible. Après tout, elle travaillait actuellement pour le camp qui cherchait à détruire la stratégie qu’Arn avait probablement lui-même élaborée. Ils étaient ennemis. Et même sans cela, si le plan d’Arn échouait, il n’aurait certainement pas le temps de s’occuper des problèmes de Sonya.
Elle réfléchit intérieurement pendant plusieurs minutes avant de finir par poser une question.
— Combien de temps nous reste-t-il ?
— Deux jours, grand maximum. À ce moment-là, l’émissaire aura atteint le duc Kruger.
Même s’ils parvenaient à prendre Gelth, il n’existerait plus aucune raison de poursuivre la guerre si le chef ennemi avait déjà été neutralisé.
Le véritable adversaire de l’armée impériale n’était donc pas Gelth.
C’était le temps.
Sonya décida finalement de proposer un plan.
— Dans ce cas, je suggère que nous consacrions une journée à construire des engins de siège improvisés.
— Tu ne m’as pas entendu ?! On n’a pas de temps ! Tu proposes vraiment qu’on gaspille une journée entière aussi tard dans la partie ?! L’émissaire pourrait arriver dès demain !
— Pourrait. Ce n’est qu’une possibilité. Nous n’avons plus d’autre choix que de parier sur le fait qu’il n’arrivera pas demain. S’il nous reste au maximum deux jours, alors utilisons ces deux jours. Pardonnez-moi, mais vous sous-estimez encore l’ennemi à ce stade ?
Letz n’eut rien à répondre.
Abattre des arbres et construire plusieurs engins de siège improvisés permettrait à la fois à Sonya de gagner du temps et de donner à l’armée une réelle chance de prendre Gelth.
Le seul danger était précisément que l’armée impériale réussisse effectivement à conquérir la ville.
Mais Sonya avait confiance dans les capacités du stratège ennemi. En temps normal, après une journée entière sans attaque, les défenseurs pourraient commencer à se détendre et à baisser leur garde.
Sonya doutait fortement que Grau commette une erreur aussi stupide. Il préparerait une contre-stratégie.
Le simple fait qu’il ait décidé de rejoindre l’armée de Gelth dans les conditions actuelles signifiait qu’il devait avoir une raison de penser qu’ils pouvaient réussir en tenant quelques jours.
En anticipant ainsi le raisonnement de Grau, Sonya avait élaboré une stratégie dont les chances de victoire étaient réparties presque parfaitement à cinquante-cinquante. Le meilleur résultat possible pour elle serait une bataille serrée au terme de laquelle l’armée impériale parviendrait finalement à pénétrer dans Gelth…
Mais trop tard pour que cela serve encore à quoi que ce soit. Ainsi, le plan de Sonya serait considéré comme efficace. Et son exécution par Letz comme médiocre.
Si, en parallèle, tout se déroulait correctement du côté de Leo, aucune guerre civile n’éclaterait. Et une fois Gordon placé sous la surveillance et les soupçons de l’empereur, il ne pourrait plus simplement se débarrasser d’elle. Mais dans le même temps, sa stratégie constituait également la seule véritable voie vers la victoire pour l’armée impériale.
Si elle fonctionnait trop bien, Gelth se rendrait et la guerre civile éclaterait. Tout dépendrait donc du stratège adverse. C’était un pari.
Et Sonya était prête à le prendre.
— Très bien ! Soldats ! Au travail ! Nous construisons immédiatement des engins de siège !
Tandis que Letz commençait à distribuer ses ordres, Sonya quitta la tente et marcha lentement.
Elle se dirigea vers la colline où Galver avait été abattu. Elle la gravit et contempla Gelth en contrebas. Impossible de distinguer précisément ce qui se passait dans la ville. Mais elle était clairement animée d’une énergie intense.
C’était le signe caractéristique d’un adversaire puissant.
Avec davantage de temps, l’armée impériale aurait pu utiliser différentes tactiques pour briser cet élan. Mais elle ne disposait pas de ce luxe. Sonya esquissa un sourire amer en prenant conscience de ses propres pensées.
Sans même s’en rendre compte, elle avait déjà commencé à élaborer une stratégie pour vaincre le stratège ennemi.
— Quel genre de personne êtes-vous, Grau ? Quelqu’un de gentil… ou de cruel ?
Sonya observait attentivement Gelth en murmurant à l’adresse d’un homme qui ne pourrait évidemment jamais l’entendre. C’est alors qu’elle aperçut quelqu’un grimper sur les remparts. Un homme entièrement enveloppé dans une robe grise à capuche.
Il se tourna dans sa direction. Puis lui adressa une élégante révérence. Sonya se figea. Et resta bouche bée lorsqu’il se mit à crier.
— Vous devez vraiment avoir la situation sous contrôle si vous avez le temps de rester plantée là à espionner l’ennemi ! J’ai entendu toutes les rumeurs sur la stratège demi-elfe du prince Gordon qui aurait réussi à prendre de vitesse les autres prétendants au trône ! J’ai hâte de voir comment vous allez vous sortir de cette situation !
— …Et vous devez avoir des relations sacrément importantes pour connaître autant de choses sur moi !
— Exactement ! Votre famille est retenue en otage et on vous oblige à combattre, c’est ça ? Quelle situation compliquée ! Je comprends parfaitement ce que ça fait de ne pas pouvoir choisir la personne qu’on sert !
— Hein ?!
Les yeux de Sonya s’écarquillèrent. Elle ne s’attendait absolument pas à cette remarque. Grau remarqua sa réaction et laissa échapper un petit rire. Puis il se redressa et cria de nouveau.
— Pensez uniquement à ce qui est le mieux pour votre famille ! Donnez tout ce que vous avez ! Nous réduirons toute votre armée en cendres !
— Très bien ! C’est ce que je vais faire !
Dès qu’elle entendit ces paroles, Sonya commença immédiatement à en chercher le véritable sens. Il venait de la provoquer. Il lui ordonnait d’arrêter d’utiliser la prise d’otages comme excuse. De combattre de toutes ses forces.
Et il affirmait qu’elle ne gagnerait malgré tout jamais.
Très bien. S’il veut jouer comme ça, alors allons-y.
Sonya retourna à la tente de commandement et écarta brutalement le soldat qui dessinait les plans des engins de siège.
— Donnez-moi ça.
Un adversaire suffisamment confiant pour lancer une telle provocation devait forcément disposer des préparatifs et des ressources nécessaires pour l’assumer.
Des armes construites à moitié ne pourraient jamais rivaliser avec ce qu’il préparait.
Pour convaincre tout le monde que son propre plan avait été efficace, l’armée devait porter un coup fatal à Gelth.
Autrement dit…
Elle devait briser la confiance de Grau.
Sonya prit sa provocation au sérieux.
Et mit absolument tout son talent dans la conception de leurs armes.
6
Pendant qu’Arn dirigeait la défense de Gelth sous l’identité de Grau, Leo et son groupe atteignirent Wumme, où se trouvait le quartier général du duc Kruger.
Ils étaient arrivés beaucoup plus rapidement que prévu.
Et cela grâce à la coopération des villes de la région Sud qu’ils avaient traversées au cours de leur voyage.
— Je n’arrive pas à croire qu’ils nous laissent entrer aussi facilement, murmura Leo alors qu’ils franchissaient les portes de Wumme.
Il s’était attendu à rencontrer au moins une certaine résistance.
Sebas chevauchait à côté de lui en observant les environs.
— Il doit y avoir très peu de personnes qui soutiennent sincèrement le duc Kruger et ses intentions. Les habitants eux-mêmes ne semblent pas particulièrement enthousiastes face aux événements récents. Je pense que nous pouvons considérer que l’opinion publique est opposée à cette révolte.
— Dans ce cas, venir jusqu’ici en valait vraiment la peine.
— Notre simple présence ici ne vaut rien, Votre Altesse, intervint Lars, qui chevauchait lui aussi à côté de Leo.
La voiture transportant Finne était entourée des meilleurs Narbenritter.
Mais ils ne pourraient pas la protéger ainsi indéfiniment.
— Nous devons agir contre le duc Kruger.
— Évidemment que je le sais, colonel.
— Alors assurons-nous une dernière fois que notre plan est clair. Une fois la porte principale franchie, le duc viendra probablement nous accueillir. C’est à ce moment-là que nous passerons à l’action. Plus tard, nos armes risqueraient de nous être confisquées.
— Mais Finne sera en danger si on attaque à ce moment-là.
— Inutile de vous inquiéter. Mademoiselle Lynfia et moi sommes là précisément pour cela, répondit Sebas en regardant Leo.
Leo le fixa, cherchant à lire dans son assurance une confirmation.
Sebas acquiesça silencieusement.
Pour le moment, les Narbenritter protégeaient Finne.
Mais si plusieurs gardes restaient autour d’elle lorsqu’elle rencontrerait personnellement le duc Kruger, cela paraîtrait trop suspect.
Sa protection devrait donc être confiée à quelqu’un comme Sebas, capable de veiller simultanément sur Leo et Finne sans éveiller la méfiance.
— Très bien. Dans ce cas, colonel, je vous laisse choisir le moment.
— Compris. Je vous recommande de rester à distance afin d’assurer votre sécurité.
— Ne vous inquiétez pas pour moi. Je sais me défendre.
— …Le prince Arnold me tuera s’il vous arrive quoi que ce soit.
— Colonel, je ne suis pas venu jusqu’ici pour être protégé. Je suis venu arrêter le duc Kruger. Et Arn me tuera lui-même si j’échoue.
Lars regarda Leo avec surprise.
Puis, face au regard ferme du prince, il inclina rapidement la tête.
— Pardonnez-moi d’avoir dépassé les bornes, Votre Altesse. Je vois que mon inquiétude était inutile.
— Exactement, colonel Weigl. Contrairement au prince Arnold, le prince Leonard est plutôt sportif.
— J’apprécierais que vous ne réduisiez pas les compétences au combat à de simples capacités athlétiques, Sebas.
— Cela revient presque au même. Et il est particulièrement rare de voir des jumeaux présenter une différence aussi importante dans ce domaine. Le prince Arnold est véritablement déficient à ce niveau. Il est légèrement inquiétant de voir quelqu’un avoir des courbatures simplement parce qu’il a tenu une épée.
— C’est uniquement parce qu’il essaie toujours d’avoir l’air impressionnant au lieu de simplement manier son épée tranquillement comme il le devrait.
— Il a effectivement tendance à vouloir se donner en spectacle, n’est-ce pas ?
— Je suis d’accord. Il semble bien être du genre à vouloir impressionner les autres. Mais c’est précisément cette tendance qui l’a poussé à se transpercer la main avec sa propre dague. À sa manière, c’est un homme assez remarquable.
Le compliment de Lars envers Arn fit sourire Leo. Depuis le début de la guerre de succession, Leo n’avait encore trouvé aucun plaisir à y participer. Mais plusieurs choses lui donnaient malgré tout des raisons d’être heureux d’avoir choisi de se battre. Et parmi elles…
Le fait d’entendre de plus en plus de personnes reconnaître les qualités d’Arn. Depuis qu’ils avaient rejoint la lutte pour le trône, l’Arn paresseux et passif, qui faisait toujours le strict minimum, avait commencé à agir.
De plus en plus de gens étaient témoins de ses actions.
Et ils comprenaient progressivement que tout son numéro de « Prince Insipide » n’était qu’une façade. Pour Leo, il n’y avait rien de plus réjouissant.
— Vous avez l’air particulièrement heureux, Maître Leonard.
— Je le suis. J’aime entendre les gens dire du bien d’Arn. Et je suis aussi heureux qu’on puisse enfin faire ce genre de choses ensemble. Arn a préparé cette scène pour nous. Une scène absolument parfaite. Il a accepté mon désir égoïste de limiter autant que possible le nombre de victimes et s’est donné énormément de mal pour tout préparer. Je suis heureux de pouvoir enfin entrer sur la scène qu’il a créée. Ça me donne vraiment l’impression qu’on mène cette bataille ensemble. Comme des frères.
Leo talonna son cheval et prit légèrement de l’avance.
Devant lui se dressait la porte principale du château du duc Kruger.
— Je suis Leonard Lakes Adler, huitième prince impérial d’Adrasia ! J’accompagne l’émissaire impériale de Sa Majesté ! Ouvrez les portes !
À sa demande, les portes du château s’ouvrirent lentement dans un grincement.
Leo les franchit. Il savait qu’une fois à l’intérieur…
Ils n’en ressortiraient pas avant que tout soit terminé.
D’une manière ou d’une autre.
Après être descendu de cheval, Leo fut accueilli par un chevalier qui le conduisit sous l’un des balcons du château.
— Qu’est-ce que je suis censé faire ici ?
— Eh bien, eh bien ! Si ce n’est pas le prince Leonard. Quel plaisir de vous revoir.
Les yeux de Leo se plissèrent en entendant la voix qui descendait du balcon. Elle appartenait au duc Kruger. C’était une façon particulièrement grossière et irrespectueuse d’accueillir un émissaire et sa délégation.
— Bonjour, duc Kruger. Qu’est-ce que cela signifie ?
— Oh, je prends simplement quelques précautions. Je ne voudrais surtout pas laisser entendre que je me méfie de vous. C’est juste que je suis actuellement une cible particulièrement recherchée. J’aimerais donc qu’un seul membre de votre délégation entre pour me rencontrer. Seul à seul.
La proposition du duc revenait à demander à l’un des leurs de pénétrer seul dans la tanière d’une bête sauvage.
Leo refusa immédiatement avec une grimace.
— Je trouve cette demande particulièrement impolie, duc Kruger. Je dois vous demander de venir jusqu’ici afin de confirmer le document contenant nos conditions de négociation. Je crois que le chevalier que vous avez envoyé en a déjà examiné et confirmé le contenu.
— Malheureusement, prince Leonard, tant que je ne pourrai pas le confirmer officiellement depuis l’endroit où je me trouve actuellement, je refuserai de le faire. Si cela ne vous convient pas, vous pouvez repartir.
— Dans ce cas, j’accompagnerai notre émissaire à l’intérieur.
— Non. Une seule personne.
L’insistance répétée du duc Kruger faillit pousser Leo à saisir instinctivement son épée. Son comportement était inadmissible. Mais respecter toutes les étapes du processus, jusqu’à la confirmation du document comprise, faisait partie intégrante de leur mission.
Si Kruger refusait ensuite d’obéir, alors le groupe de Leo aurait toute légitimité pour l’arrêter. Mais s’ils attaquaient avant que le document ne soit confirmé, ils ne seraient plus que des voyous ayant profité du statut d’émissaire impérial pour s’introduire dans le château et frapper par surprise.
À la surprise de Leo, Finne accepta immédiatement la demande de Kruger.
— Très bien. J’irai seule.
— Mais Finne…
— Tout ira bien. Le duc Kruger ne ferait jamais quoi que ce soit susceptible de nuire à une émissaire de Sa Majesté l’empereur. N’est-ce pas, duc Kruger ?
— Bien évidemment, Blaue Möwe.
— Alors je n’ai rien à craindre. L’empereur m’a confié ce document, et mon devoir consiste à le présenter au duc Kruger. Puisque le duc Kruger souhaite me rencontrer seul, je respecterai sa volonté.
Finne fit signe au chevalier de la conduire.
Celui-ci obéit et l’escorta jusqu’au balcon.
— Vous semblez en excellente santé, Blaue Möwe. Et vous êtes encore plus ravissante de près.
— Merci, duc Kruger. Voici le document de Sa Majesté.
— Merci.
Kruger prit le document. Entouré de ses propres chevaliers, il l’ouvrit et en parcourut le contenu. Pas un sourcil ne se leva.
Pas une lèvre ne tressaillit.
— Je vois. Voilà donc la réponse de l’empereur ?
— Oui.
— Quel homme terriblement cruel… Utiliser sa précieuse Blaue Möwe pour m’apporter une déclaration de guerre.
— Malheureusement, ceci n’est pas une déclaration de guerre, duc Kruger. Au nom de Sa Majesté l’empereur, je vous ordonne de mettre immédiatement fin à votre rébellion, de vous rendre et d’ordonner aux seigneurs de la région Sud de déposer les armes. Si vous refusez d’obéir, vous serez soumis à une sanction impériale.
— Hahaha ! Je vais être puni, vraiment ? Qu’est-ce que vous croyez pouvoir accomplir ici ? Malheureusement, ma réponse est non. Reprenons donc les négociations une fois que vous serez devenue mon otage.
— Vous refusez d’obéir à un ordre officiel de l’empereur ?
— Sa Majesté l’empereur par-ci, Sa Majesté l’empereur par-là… Ces mots et cet homme n’ont aucune autorité sur moi. Avant que notre territoire soit annexé par l’Empire, la maison Kruger régnait sur sa propre nation souveraine. C’est la famille impériale qui s’est emparée de nos terres par la force et nous a enfermés sous le titre de duc. Depuis ce jour, les Kruger ont transmis de génération en génération leur rancœur et leur haine envers cet acte. Pas une seule seconde de ma vie je n’ai considéré ce maudit homme comme mon maître !
— Je vois. Votre rancœur est donc ancienne et profondément enracinée. Je ne prétendrai pas comprendre toute l’étendue de vos griefs. Mais il y a une chose dont je suis certaine : cette terre était effectivement autrefois une nation gouvernée par votre maison. Et cela signifie que les habitants qui vivent ici devraient toujours être sous votre protection, même si votre territoire a été intégré à l’Empire. Pourtant, c’est vous qui les avez fait souffrir. Ce seul fait vous rend indigne de devenir roi. Non… vous êtes même indigne de vous prétendre noble !
— Je n’ai aucune envie de débattre avec vous de ce que sont un roi ou un noble. Je vais seulement vous apprendre une chose. Ce sont les plus forts qui deviennent rois.
— Dans ce cas, vous êtes véritablement indigne de le devenir. Un véritable roi est bien plus fort que vous ne l’imaginez. Et il possède des sujets loyaux dotés de talents très variés.
Finne marqua une courte pause.
— Comme ceci.
En un instant, Sebas apparut silencieusement à côté d’elle.

Il abattit tous les chevaliers qui l’entouraient d’un seul mouvement. Sa lame se dirigea ensuite vers Kruger. Mais le duc utilisa ses propres chevaliers comme boucliers et parvint à s’enfuir.
En contrebas, cependant, Leo et les Narbenritter avaient déjà pénétré dans le château.
— Tu ne t’échapperas pas, Kruger !
— Argh ! Tuez-les tous !
Les chevaliers de Kruger se dressèrent fermement devant le groupe de Leo. Mais les Narbenritter, menés par Lars, fondirent aussitôt sur eux. Ils brisèrent leurs rangs et dégagèrent le passage devant Leo.
— Finne !
— Je vais bien ! Continue !
— D’accord ! Fais attention !
Finne quitta les lieux avec Lynfia et quelques Narbenritter.
Et la guerre miniature à l’intérieur du château de Wumme commença.
7
— Ne le laissez pas s’échapper !
Leo ordonna aux autres membres de Narbenritter de poursuivre Kruger, mais un groupe de chevaliers leur barra la route.
Au milieu de l’affrontement entre les deux camps, Leo et Kruger croisèrent leurs regards.
— Tu ne réussiras jamais à t’enfuir, Kruger !
— Hmpf ! Tu as la moindre idée du nombre de chevaliers présents dans ce château ? Je vois que tu as amené d’excellents combattants, mais tu ne prendras jamais tout un château avec une armée aussi minuscule !
— Tu ne nous sous-estimeras plus très longtemps.
Lars abattait chevalier après chevalier avec une épée dans chaque main.
À cette vue, Kruger fit brusquement volte-face et reprit sa fuite.
Laissant derrière eux un peloton de Narbenritter, Leo se lança à sa poursuite tandis que Lars lui ouvrait la voie.
— Il monte vers les étages supérieurs.
— Il doit avoir un atout caché. Après tout, on parle de l’oncle de Zandra.
À peine Leo eut-il prononcé ces mots qu’une voix retentit derrière lui.
— Ennemis sur votre gauche !
— Troisième et quatrième pelotons ! Arrêtez-les !
— Oui !
Sur l’ordre de Lars, Narbenritter se divisa une nouvelle fois afin d’affronter les ennemis qui arrivaient. S’ils s’arrêtaient, leur infériorité numérique finirait par les écraser. Ils devaient donc continuer à avancer, même si leur groupe diminuait progressivement à mesure que des pelotons se détachaient pour retenir les chevaliers adverses.
Leo observait malgré tout avec inquiétude chaque unité qui quittait le groupe. L’un des chevaliers restés auprès de lui finit par prendre la parole.
— Inutile de vous inquiéter. Nous sommes tous venus ici prêts à affronter toutes les épreuves qui pourraient nous attendre.
— Comment t’appelles-tu ?
— Sous-lieutenant Bernd Lerner.
— J’ai déjà entendu ce nom. Mon frère m’a parlé de toi. Il m’a dit que tu avais été le premier à te porter volontaire pour cette mission.
— Oui, Votre Altesse ! J’ai estimé qu’il était juste de risquer ma vie pour votre mission. Je vous en prie, gardez les yeux tournés vers l’avant. Nous protégerons vos arrières.
— D’accord. Merci. Je te confie l’arrière-garde.
— Avec plaisir.
— Restez tous prudents. J’ai le mauvais pressentiment qu’on se dirige droit vers un piège.
— Voilà qui est plutôt inquiétant.
Malgré sa réponse légère, Lars semblait avoir éprouvé le même pressentiment. Il continua d’ordonner à ses chevaliers de rester sur leurs gardes. Quelque chose approchait.
Quelque chose qui exigeait davantage de prudence que de rapidité.
C’était ce que Lars avait senti. Et il ne s’était pas trompé. Soudain, le mur du couloir se mit à vibrer tandis que de violents bruits résonnaient derrière. Ils se rapprochaient rapidement.
— Écartez-vous ! hurla Lars.
Tout le monde bondit hors de la zone. Quelques secondes plus tard, le mur du couloir explosa.
— Raaaaaargh !
— C’est quoi, ce truc ?!
— Attention !
Les Narbenritter adoptèrent instantanément leurs positions de combat.
Quelque chose apparut dans le nuage de poussière et de débris. La créature mesurait près de trois mètres et était suffisamment large pour bloquer la moitié du couloir. Mais le plus surprenant était ailleurs.
Il s’agissait clairement d’un être humain. Et pourtant, impossible de nier qu’il s’agissait également d’un monstre.
— Ça, c’est une surprise. Qui garde un monstre de compagnie dans son château ?
Tout en parlant, Lars se glissa rapidement à portée et entailla les jambes de la créature. Les autres soldats du peloton synchronisèrent leurs attaques avec la sienne et frappèrent tous en même temps.
— Grrr ?
— Ça lui fait absolument rien !
Malgré les nombreuses épées plantées dans son corps, la créature ne réagit pratiquement pas. Puis elle balaya l’air de son bras avec toute sa force. Ce seul mouvement projeta plusieurs soldats au loin.
— Il ne ressent pas la douleur ! Visez le cou !
Après avoir rapidement identifié la faiblesse de leur adversaire, Leo cria ses ordres tout en progressant vers l’avant du groupe.
Les soldats proches de lui essayèrent de le retenir. Leo les repoussa et continua.
La créature balança de nouveau son bras. Leo l’esquiva en bondissant haut dans les airs. En retombant, il parvint à atterrir sur son épaule. De là, il tenta de frapper son cou.
Le monstre agita violemment son bras pour l’arrêter. Lars le trancha net.
— Beau travail, colonel.
Leo s’élança une dernière fois vers le cou de la créature.
De nombreuses questions tournaient dans son esprit à propos de ce qu’ils venaient d’affronter.
Mais elles devraient attendre.
— Tous les blessés, repliez-vous et mettez-vous à l’abri ! Tous les autres, suivez-moi !
Leo lança ses ordres tout en reprenant sa course vers l’escalier menant à l’étage supérieur.
Après le départ de Leo et de son groupe à la poursuite du duc Kruger, Finne et les siens furent eux aussi pris en chasse.
Cependant, grâce à Lynfia et aux soldats de Narbenritter qui l’accompagnaient, leurs poursuivants ne parvinrent jamais à s’approcher d’elle.
— Restez un peu plus loin derrière moi, Dame Finne.
— D’accord.
Finne recula de plusieurs pas pour obéir à Lynfia. Puis son visage se décomposa lorsqu’elle vit celle-ci tuer le chevalier qui tentait de l’attraper.
Mais elle ne dit rien. Ils se battaient pour leur vie. Finne avait conscience de cette possibilité lorsqu’elle avait choisi de venir. Elle s’y était préparée.
Puisqu’elle était incapable de combattre elle-même, beaucoup de gens verseraient leur sang à sa place. Elle ne pouvait pas leur demander d’arrêter simplement parce que le spectacle lui était insupportable.
Malgré tout, il lui était impossible de ne ressentir aucune compassion envers quelqu’un simplement parce qu’il appartenait au camp adverse.
— C’est terminé… Dame Finne ?
Finne s’accroupit silencieusement près du chevalier tombé au sol.
L’un des soldats tenta de l’arrêter en lui disant que c’était dangereux.
Lynfia l’interrompit.
— Je m’appelle Finne von Kleinert. Avez-vous quelque chose à dire avant de mourir ?
— Ah… J-je… sers la maison Tarnat…
— Hmm ? Alors qu’est-ce que vous faites ici, dans ce château ?
— M-mon seigneur… a été pris en otage… Ils ont dit… que si je ne vous capturais pas… ils le tueraient…
— Y a-t-il quelque chose que vous souhaitez que je fasse pour vous ?
— Je vous en prie… sauvez… mon seigneur…
Le chevalier tendit la main. Avant que Finne ne puisse la saisir, les dernières forces quittèrent son corps. Les yeux de Finne s’écarquillèrent.
Puis elle prit lentement sa main inerte entre les siennes.
— Je sauverai votre seigneur.
— Dame Finne. Nous devons partir immédiatement, insista l’un des soldats.
Finne acquiesça faiblement avant de regarder Lynfia. Cette dernière fut surprise par son expression. Mais elle lui adressa un léger sourire et acquiesça.
— Comme vous le souhaitez, Dame Finne.
— Merci.
— Mon unique devoir est de vous protéger. Et je soutiendrai ce que vous choisirez de faire.
— Je suis vraiment désolée… mais merci.
Finne regarda les soldats qui l’entouraient.
Les combattants les plus compétents parmi les Narbenritter avaient été sélectionnés pour assurer sa protection. De leur point de vue, son comportement imprudent était incompréhensible.
Leur mission consistait à conduire Finne dans un endroit sûr aussi rapidement que possible. S’arrêter pour discuter ne faisait que leur faire perdre un temps précieux. Mais ce que Finne déclara ensuite leur parut encore plus incompréhensible.
— Je… Je vais libérer les otages.
— Quoi ?! Vous avez perdu la tête ?!
— C’est beaucoup trop dangereux de faire ça maintenant !
— Je vous en prie, reconsidérez votre décision !
Tous protestèrent.
Finne leur adressa cependant un regard déterminé.
— J’ai parfaitement conscience du danger. Mais en tant qu’émissaire de l’empereur, j’ai le devoir de sauver les seigneurs de la région Sud.
— Mais… !
— Je comprends pourquoi vous voulez m’arrêter. Et vous avez raison. C’est probablement la décision la plus raisonnable.
Finne leva lentement la main vers la mouette bleue ornant ses cheveux.
Depuis le jour où elle avait accepté cet ornement, elle avait cessé d’être simplement la fille d’un duc. C’était justement parce qu’elle détestait cette réalité qu’elle avait refusé pendant si longtemps de quitter le territoire de sa famille.
Et pourtant, elle avait fini par le faire.
Depuis, elle s’était consacrée corps et âme à suivre Arn et à l’aider. Au plus profond d’elle-même, des sentiments particuliers la poussaient à agir. Elle voulait se rendre utile à Arn.
Lui rendre toute la gentillesse qu’il lui avait témoignée.
Des années plus tôt, lors de la cérémonie destinée à choisir celle qui recevrait cet ornement, Finne avait été sur le point de s’évanouir sous l’effet du stress et de l’anxiété.
Un jeune garçon sympathique était alors venu l’encourager.
Le visage dissimulé sous son voile, Finne l’avait entendu lui expliquer avec désinvolture que l’empereur n’était qu’un gentil vieil homme tout ce qu’il y avait de plus normal et qu’elle n’avait aucune raison d’être nerveuse.
C’était presque risible.
Le garçon qui l’encourageait à monter sur scène venait lui-même de la fuir parce qu’il trouvait tout cela trop pénible. Mais c’était grâce à ce garçon, Arn, que Finne avait reçu l’ornement de la mouette bleue. Et depuis ce jour, il avait toujours occupé une place particulière dans son cœur.
Elle voulait plus que tout l’aider. Elle savait qu’elle ferait absolument tout ce qui était en son pouvoir pour y parvenir. Si elle continuait d’assumer son rôle de Blaue Möwe, c’était précisément pour se montrer digne de lui. Lorsqu’elle touchait l’ornement dans ses cheveux, elle avait l’impression de pouvoir tout accomplir.
Un courage sans limites montait en elle.
— Mais, poursuivit-elle, abandonner des personnes en difficulté simplement parce que c’est la décision correcte ou raisonnable va à l’encontre de mes principes. Je suis venue ici pour sauver des gens. Et vous aussi, n’est-ce pas ? Les paroles d’Arn et sa mission ne vous ont-elles pas poussés à agir ? Allez-vous vraiment fermer les yeux sur les horreurs qui se déroulent juste devant vous ? Quelqu’un ayant un jour porté le titre de chevalier peut-il vraiment faire une chose pareille ?
— Mais Dame Finne, s’il vous arrivait quelque chose…
— Il ne m’arrivera rien. J’ai les meilleurs chevaliers du pays juste à mes côtés.
— Quoi… ?
— Je suis l’émissaire impériale de l’empereur. Puisque vous me protégez, cela fait de vous les chevaliers de la Garde impériale. Je crois que vous possédez les compétences et le courage nécessaires pour remplir ce rôle. J’ai confiance dans les chevaliers que Maître Arn a choisis pour me protéger. Je refuse que vous prétendiez ne pas avoir vous-mêmes cette confiance en vos capacités. Vous êtes les Narbenritter, l’élite de l’armée impériale.
Les soldats échangèrent des regards. Puis ils acquiescèrent avec résignation. Aucun d’entre eux ne disposait d’un argument susceptible de faire changer Finne d’avis. Et personnellement, ils avaient eux aussi ressenti le désir d’agir face à cette situation. Ils étaient convaincus d’avoir les capacités nécessaires. Ils étaient également prêts à protéger leur jeune protégée contre n’importe quelle menace. Malgré tout cela, ils avaient choisi l’option la plus sûre.
Parce que le prince qui les avait tant inspirés leur avait confié cette mission. Mais si la jeune femme elle-même décidait d’y aller, ils ne pouvaient plus vraiment l’en empêcher.
— Nous vous protégerons de toutes nos forces. Mais si nous jugeons que votre vie est en danger, nous vous conduirons de force en lieu sûr si nécessaire.
— Je comprends. Merci. Je vous suis reconnaissante pour tout ce que vous faites.
Finne sourit.
Leur décision prise, Lynfia rejoignit la conversation.
— Alors, où devons-nous chercher ? Si nous trouvons rapidement les otages, nous pourrons également venir en aide au groupe chargé de l’infiltration. J’aimerais faire vite, si possible.
— Ça ne devrait pas poser de problème. Sebas ?
Finne prononça son nom avec assurance.
À son appel, l’homme apparut derrière elle.
— Je suis là, Dame Finne.
— Savez-vous où les otages pourraient se trouver ?
— J’ai rapidement inspecté le château. J’ai donc quelques idées.
— Vous pouvez nous y conduire ?
— Très bien. Vous savez… ces derniers temps, vous ressemblez de plus en plus à Maître Arn.
— Vraiment ?
— Oui. Énormément.
Finne sourit avec bonheur.
C’était probablement le plus beau compliment qu’elle aurait pu espérer recevoir.
8
Derrière le château principal de Wumme se trouvait une annexe indépendante. C’était là qu’étaient détenus les nobles de la région Sud pris en otage par Kruger.
— Marquis Traut ! Laissez-nous sortir d’ici ! supplia à haute voix l’un des prisonniers, un homme au début de la trentaine.
C’était le comte Tarnat, l’un des plus jeunes membres de la noblesse du Sud et le principal représentant du groupe favorable à l’Empire. L’homme auquel il s’adressait était le marquis Traut. Grand et obèse, il pouvait être considéré comme le principal complice de Kruger.
— Vous continuez vraiment avec ça, comte Tarnat ?
Le marquis Traut ricana avec mépris en s’approchant lentement de lui.
Plusieurs chevaliers se tenaient à ses côtés afin d’empêcher les otages désarmés de résister.
— L’empereur a désigné la région Sud comme ennemie. Vous ne pensez pas qu’il est temps que nous nous battions tous ensemble ?
— Nous ne sommes devenus des ennemis que parce que vous et le duc Kruger dirigiez une organisation de traite humaine ! Nous n’avons rien à voir avec ça !
— Allons, allons. Plus d’un tiers de la noblesse du Sud est impliqué dans cette organisation. Ça paraît un peu étrange de prétendre que vous n’avez rien à voir avec elle alors que vous appartenez au même groupe, non ?
— C’est absurde et vous le savez ! La majorité des personnes impliquées ont été contraintes de coopérer ! Comme le comte Sitterheim !
Le comte Tarnat fit un pas vers le marquis Traut sous l’effet de la colère. Les chevaliers lui barrèrent immédiatement la route avec leurs lances. Le jeune comte claqua alors la langue avec frustration et recula de quelques pas.
— J’imagine que votre réponse n’a pas changé ?
— Pas la moindre chance ! Nous ne rejoindrons jamais votre farce d’Alliance du Sud ! Nous sommes des nobles de l’Empire d’Adrasia !
— Ha ! Voilà qui est très noble. Mais vous savez que les autres nobles, y compris ceux de votre propre territoire, ont déjà rejoint l’Alliance, non ?
— Uniquement parce que vous nous avez pris en otage !
— Et qui va croire ça ? Un émissaire de l’empereur vient justement d’arriver au château. L’empereur est tellement alarmé par la révolte de toute la région qu’il est prêt à négocier avec nous. Vous ne valez pas mieux que nous maintenant. Tous les nobles de la région Sud sont dans le même bateau.
Le marquis Traut prononça ces paroles d’un ton victorieux.
Le comte Tarnat fronça les sourcils. La plupart des nobles enfermés dans l’annexe avaient été attirés au château par Kruger sous de faux prétextes avant d’être pris en otage. Ils étaient officiellement venus pour discuter de manière constructive de l’avenir de la région Sud.
Et ils s’étaient retrouvés prisonniers. Tous avaient été pris au dépourvu. Personne n’avait imaginé que Kruger comptait réellement appeler à la révolte contre l’Empire.
— Quelle preuve avez-vous que l’empereur est prêt à négocier ? Et s’il avait envoyé cet émissaire pour déclarer la guerre ?
— Alors nous nous battrons. Nous avons déjà établi des contacts avec certains pays étrangers.
— L’Empire dispose de suffisamment de puissance pour faire face à tout ça ! S’ils mobilisent les chevaliers de la Garde impériale, toute la région Sud sera réduite en cendres !
— Nous signerons un traité de paix avant que cela arrive. Un traité qui garantira bien sûr mon immunité et celle de Kruger.
Le marquis Traut afficha un sourire répugnant.
Depuis le début, il n’avait considéré le comte Tarnat et les autres nobles que comme des pions.
Si une guerre éclatait, Kruger et lui comptaient les livrer à l’Empire comme traîtres au moment opportun afin d’assurer leur propre sécurité. En attendant, les chevaliers qui combattraient l’Empire seraient principalement ceux servant ces nobles emprisonnés.
Leurs propres mains resteraient propres. Ayant compris le plan abject du marquis, le comte Tarnat gronda avec dégoût :
— Espèce de salaud ! Vous êtes trop fourbe et pitoyable pour mériter un titre de noblesse !
— Pas du tout. Je suis un véritable noble, jusqu’au bout des ongles.
Alors que le marquis affichait un sourire triomphant, le comte Tarnat se jeta sur lui. Les chevaliers l’arrêtèrent de nouveau. Mais plusieurs autres nobles captifs se joignirent à lui et ils réussirent à les submerger.
Dans la confusion, le comte Tarnat s’empara de l’épée de l’un des chevaliers. Mais plusieurs autres gardes avaient déjà pointé leurs lances vers les femmes nobles rassemblées dans un coin de la pièce.
— E-espèce de sale nuisible insolent ! Vous vous fichez de ce qui arrivera à vos petites camarades prises en otage ?!
Le marquis Traut leva le bras d’un geste menaçant. S’il donnait le signal, les chevaliers tueraient sans pitié toutes les femmes. Le comte Tarnat baissa les yeux avec frustration et résignation. C’est alors qu’une noble plus âgée s’adressa à lui.
— Comte Tarnat. Vous n’avez pas à vous soucier de nous.
Elle le fixa d’un regard rempli de courage et de détermination. Sa bravoure contrastait avec les pointes des lances dirigées droit sur elle.
— Dame Simmel…
— Je ne vais pas prétendre me soucier de ce qui est le mieux pour l’Empire. Mais si ma présence doit devenir une chaîne entravant la famille que j’ai laissée sur notre territoire, alors je choisis la mort.
— Ha ! Vous bluffez !
— Marquis Traut, quelqu’un comme vous, qui ne pense qu’à lui-même, ne pourra jamais comprendre. L’amour d’une mère pour ses enfants lui donne une force infinie. Si vous voulez me tuer, alors faites-le !
Dame Simmel s’avança courageusement vers les chevaliers. Ceux-ci se tournèrent vers le marquis Traut, incertains de la manière dont ils devaient réagir. Le marquis fronça les sourcils en réfléchissant à ses options.
S’il faisait tuer cette femme, le comte Tarnat l’attaquerait immédiatement. Jugeant préférable d’éviter cela, il désigna Dame Simmel d’un mouvement du menton.
— Amenez-la-moi !
— Lâchez-moi !
— Alors, comte Tarnat ? Vous voulez toujours vous battre ?
Le marquis Traut dégaina sa dague et la plaça contre le cou de Dame Simmel. Le comte Tarnat était manifestement tiraillé. En le voyant, Dame Simmel ferma les yeux et se prépara à mourir.
— Comte Tarnat. Faites ce que vous devez faire.
— …Oui, madame.
En les voyant tous deux se préparer à l’inévitable, le marquis Traut recula d’un pas. Puis il éclata d’un rire clairement irrité.
— Ha… Haha… Hahahaha ! Vous voulez vraiment mourir à ce point ?! Bande d’idiots ! La vie est faite pour être vécue ! Ceux qui meurent sont des imbéciles ! Qu’est-ce que vous croyez protéger en risquant vos vies ? Rien du tout ! L’Empire ne viendra jamais vous sauver !
Une autre voix retentit soudain.
— Vous vous trompez. L’empereur n’abandonnera pas les nobles qui lui sont réellement fidèles.
Au même instant, un son étrange résonna dans toute la pièce. Tout le monde fronça les sourcils en l’entendant.
Plusieurs personnes tombèrent à genoux. Une violente somnolence provoquée par le mana venait brusquement de les envahir. Même les chevaliers ne purent y résister.
— Argh… Qu’est-ce qui se passe ?
— Désolée. C’est difficile de régler précisément la portée de ce truc.
Une jeune femme entra dans la pièce en faisant tournoyer une lance.
Elle entailla les bras et les jambes des chevaliers avec son arme, les mettant hors d’état de résister ou de s’enfuir. Lorsqu’elle cessa enfin de faire tourner sa lance, le son soporifique disparut lui aussi.
— Merci, Lynfia.
— Je fais simplement mon travail.
Tout en répondant de son habituel ton détaché, Lynfia arracha rapidement Dame Simmel aux mains du marquis Traut. La femme chancelait sous l’effet de la somnolence. Lynfia lui murmura avec regret :
— Je suis désolée de ne pas avoir pu vous épargner les effets.
La lance magique de Lynfia avait la capacité de produire un son soporifique lorsqu’on la faisait tournoyer. En revanche, elle n’était pas assez précise pour exclure certaines personnes présentes dans une pièce.
Au mieux, Lynfia pouvait diriger le son vers l’avant ou sur une seule personne. Dans une situation comme celle-ci, avec autant de monde réuni dans un espace clos, elle n’avait donc pas d’autre choix que d’endormir tout le monde.
Mais grâce à cette capacité, les chevaliers chargés de surveiller les otages avaient été neutralisés. Pendant ce temps, le marquis Traut, complètement perdu, se retrouva face à une autre jeune femme pleine d’assurance.
— Argh… Qui êtes-vous ?
— Finne von Kleinert. Je suis venue en tant qu’émissaire impériale de l’empereur.
— Blaue Möwe… ? Qu’est-ce que vous faites ici ?
— Je suis venue libérer les otages.
— Vous vous foutez de moi… G-gardes ! Venez ici !
— Tous vos gardes dorment. Votre sécurité est tellement médiocre que nous avons cru nous être trompés d’endroit.
Sebas apparut à côté de Finne. Il avait neutralisé sans faire le moindre bruit tous les gardes chargés de surveiller l’annexe.
Voilà pourquoi le marquis n’avait pas remarqué leur arrivée et n’avait pas pu empêcher l’attaque surprise de Lynfia.
— I-impossible… L-le duc Kruger ne vous laissera jamais vous en sortir comme ça !
— Peut-être. Enfin, s’il n’était pas actuellement poursuivi par le prince Leonard. C’était notre stratégie depuis le début, voyez-vous.
— V-vous avez fait semblant d’envoyer un émissaire pour lancer une attaque surprise ?! C’est une tactique de lâches !
— Ce n’est pas une attaque surprise injustifiée. L’ordre de l’empereur était de mettre fin à la rébellion et de se rendre. Le duc Kruger a refusé et a donc été dûment puni. Cela dit, je ne nierai pas que notre méthode était lâche. Elle l’était certainement. Mais personnellement, je suis heureuse d’être une lâche si cela permet de sauver des innocents. Et puis, nous sommes peut-être lâches, mais vous, monsieur, vous êtes abject. Vous n’avez aucun droit de critiquer qui que ce soit.
Une fois Finne arrivée au bout de sa tirade, Lynfia ponctua la conversation d’un coup de lance contre le marquis Traut. Il s’effondra inconscient. Finne se tourna ensuite vers le comte Tarnat et les autres otages.
— Permettez-moi de me présenter une nouvelle fois. Je suis Finne von Kleinert, émissaire impériale de Sa Majesté l’empereur. Pardonnez-moi d’avoir mis autant de temps à venir vous secourir.
— L-l’empereur… Il ne nous a pas abandonnés !
— Merci… Merci infiniment.
L’un des nobles les plus âgés au fond du groupe fut submergé par l’émotion et se mit à pleurer.
Finne lui adressa un doux sourire et attendit que tout le monde se calme avant de reprendre.
— J’ai une faveur à vous demander. Les chevaliers de vos territoires se trouvent dans ce château et sont contraints de nous combattre parce que vous êtes retenus en otage. Je voudrais que vous les convainquiez de déposer les armes.
— Bien sûr.
— Vous devez être le comte Tarnat, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Nous avons… tué l’un de vos chevaliers. Dans ses derniers instants, il nous a appris que vous étiez retenus ici. Vous avez des sujets remarquablement loyaux.
Finne ne présenta pas ses excuses. Elle savait que ni le comte Tarnat ni son chevalier ne l’auraient voulu. Le comte se mordit la lèvre avant d’acquiescer silencieusement.
— Maintenant, nous devons agir rapidement. Trouvons un endroit où tout le château pourra nous entendre et annonçons aux chevaliers que vous êtes sains et saufs.
— Oui, bien sûr… Mais il y a d’autres otages.
— D’autres ?
— Environ la moitié d’entre nous se trouve dans cette pièce. Les autres ont été emmenés ailleurs dans le château au cours des derniers jours.
À ces mots, Finne tourna vers Lynfia un regard inquiet. Lynfia lui rendit le même regard. Il était très peu probable que les otages aient été déplacés sans raison.
— Quelque chose se prépare, déclara Sebas.
— J’espère qu’ils vont bien.
— Nous n’avons aucun moyen de le vérifier pour le moment. Il faut d’abord annoncer que les otages présents ici sont en sécurité. Si ne serait-ce qu’une partie des chevaliers du château cesse de prendre les armes contre nous, il sera ensuite plus facile de rechercher les autres.
Lynfia venait d’expliquer à Finne leur objectif immédiat.
Convaincue par son raisonnement, Finne acquiesça.
Mais son inquiétude demeurait.
Elle avait un très mauvais pressentiment concernant ce qui les attendait.
Toucher l’ornement dans ses cheveux lui donna le courage d’avancer.
9
— À tous les chevaliers présents dans ce château. Ici Finne von Kleinert, émissaire impériale de Sa Majesté l’empereur.
Finne s’adressait aux chevaliers depuis la porte principale du château. Un amplificateur de voix avait été installé à côté d’elle. Habituellement, il servait à diffuser des annonces depuis le château vers le reste de la ville.
Le groupe de Finne s’en était emparé afin de faire porter sa voix à travers toute la forteresse.
— Nous avons actuellement secouru plusieurs nobles qui avaient été pris en otage. Nous sauverons également tous les autres. Tous ceux qui m’entendent, rengainez vos épées ! Nous n’avons aucune raison de nous battre !
Son annonce ne reçut aucune réponse. Malgré tout, Finne continua.
— Je comprends que vous combattiez à cause des otages. En vertu de mon autorité d’émissaire impériale, vous ne serez pas punis. Écoutez-moi, je vous en prie. Vous ne devez pas vous consacrer à un combat qui va à l’encontre de votre fierté. Le duc Kruger n’est pas celui que vous devriez protéger !
La voix de Finne révéla leur position. Des chevaliers commencèrent progressivement à se rassembler autour d’eux. Ils portaient l’armure de la maison Kruger. Lynfia et les Narbenritter préparèrent leurs armes. Finne s’adressa une nouvelle fois aux chevaliers qui approchaient.
— Si vous décidez de nous combattre, je ne vous en empêcherai pas. Mais je vous demande de réfléchir sérieusement à ce que vous êtes sur le point de faire. Avant d’avancer d’un seul pas, réfléchissez bien à ce que signifie pointer vos épées vers une émissaire officielle de l’empereur. Les seuls qui puissent prétendre affronter mes chevaliers sont ceux capables d’affirmer que leur conception de la justice est irréprochable.
Voir leurs motivations et leur sens de la justice directement remis en question arrêta les chevaliers.
Ils n’étaient pas tous de mauvaises personnes. La majorité servait la maison Kruger pour la simple raison qu’ils étaient chevaliers. Ils se battaient uniquement parce qu’ils en avaient reçu l’ordre. Ils ne réfléchissaient jamais réellement à la signification de leurs actes.
Parce que le simple fait de remettre ces ordres en question aurait pu leur valoir une punition. Et voilà que soudain, quelqu’un les forçait précisément à examiner leurs actions et leurs motivations. Une autre unité de chevaliers arriva alors en courant.
— Comte Tarnat !
— Hé ! Vous êtes là !
Il s’agissait des chevaliers servant les nobles pris en otage. Ils tombèrent à genoux devant leurs seigneurs, pleurant de joie en découvrant qu’ils étaient sains et saufs.
En voyant leurs excuses baignées de larmes, les chevaliers du duc Kruger commencèrent à hésiter. Lynfia murmura à Finne :
— Vous pouvez peut-être les rallier maintenant, Dame Finne.
— D’accord. Je vais essayer.
Finne se tourna de nouveau vers les chevaliers de Kruger.
— Je sais que vous vous êtes battus sur ordre de votre maître. Si vous rengainez vos épées maintenant et coopérez avec nous, vous ne subirez aucune sanction. En revanche, si vous décidez de retourner vos armes contre nous, vous et vos familles en subirez les conséquences. Parce qu’en ce moment même, c’est contre l’Empire que vous pointez vos épées.
Lynfia fut surprise par l’autorité qui transparaissait dans la voix de Finne. Cela ne lui ressemblait pas d’aller au-delà de la persuasion pour employer directement la menace.
Puis elle se rappela ce que Sebas avait dit plus tôt.
Finne commençait à ressembler à Arnold. Cette pensée lui arracha un sourire amer.
Je vois. Elle a effectivement commencé à lui ressembler.
Les menaces pouvaient se montrer extrêmement efficaces. Et le prince n’hésitait jamais à les employer lorsque c’était le cas. Les chevaliers ne combattaient pas par désir. Ils obéissaient à Kruger parce qu’ils tenaient à leur propre vie et à celle de leurs familles.
Mais la situation s’était inversée. Kruger était désormais en position de faiblesse. Il serait facile de les rallier au camp le plus puissant.
— N-nous ne serons vraiment pas punis ?!
— Pas du tout. Peu importe votre degré d’implication dans les activités illégales qui se déroulaient ici, vous ne serez pas tenus responsables. À condition, bien entendu, que vous répariez convenablement vos fautes.
Les paroles de Finne firent tressaillir les chevaliers. Ils savaient que Kruger participait à des activités illégales. Et eux-mêmes l’avaient évidemment aidé. Finne l’avait compris.
Si elle avait choisi de leur garantir l’absence de sanction, c’était parce qu’elle supposait qu’un homme comme Kruger ne confierait jamais de tâches réellement importantes à de simples chevaliers subalternes.
Après un bref silence, les chevaliers de la maison Kruger commencèrent à s’agenouiller.
— …Nous obéirons aux ordres de l’empereur et de son émissaire.
— Je vous remercie sincèrement pour votre courage. Maintenant, pouvez-vous nous dire où sont détenus les autres nobles ?
— Eh bien… voyez-vous…
Les chevaliers échangèrent des regards gênés. À ce stade, ils auraient volontiers révélé l’information. S’ils l’avaient connue.
— Tout ce que nous savons, c’est qu’ils ont été emmenés dans les sous-sols du château. La plupart d’entre nous n’y descendent jamais, alors nous ne pouvons pas vous dire précisément où ils se trouvent.
— Les sous-sols…
Lynfia réagit vivement aux connotations inquiétantes de ce mot. Les enfants emprisonnés à Bassau avaient eux aussi été enfermés dans un sous-sol.
Et soumis à une forme d’expérimentation.
Ce souvenir lui arracha une grimace.
Après tout, ils se trouvaient précisément dans le quartier général de l’homme qui avait donné ces ordres.
— Dame Finne. Je déteste devoir vous demander cela, mais je pense qu’il serait plus prudent d’attendre avant d’explorer les sous-sols.
— Pourquoi ?
— Nous sommes capables de vous protéger contre les chevaliers du château. Mais il pourrait y avoir quelque chose de beaucoup plus dangereux là-dessous. Peut-être même des démons. Nous ne disposons pas de la puissance nécessaire pour affronter ce genre d’ennemis. Nous devrions attendre d’avoir pris le contrôle du château.
— Vous pensez que ce qui s’est passé à Bassau pourrait se reproduire ici ?
— C’est toujours possible. Dans le pire des cas, le château pourrait entièrement disparaître. Mieux vaut attendre que la situation à la surface soit réglée.
Sebas intervint pour approuver cette décision d’un point de vue tactique.
— Je partage cet avis. Nous devons nous préparer à tout ce qui pourrait sortir de ces sous-sols. Et le groupe de Maître Leonard sera incapable d’évacuer si personne ne reste ici pour contenir l’ennemi.
Finne ferma les yeux.
Ses décisions égoïstes avaient déjà placé tout le monde en danger.
Elle savait qu’elle ne pouvait pas continuer dans cette direction alors même que les deux personnes les plus compréhensives envers ses sentiments lui conseillaient la prudence.
— D’accord. Je vais continuer à convaincre les chevaliers de coopérer avec nous.
Sa décision prise, Finne reprit ses appels aux occupants du château.
Tout en priant intérieurement pour que la bataille se termine au plus vite.
— Dépêchez-vous !
Kruger avait fui jusqu’au dernier étage du château et s’était barricadé dans une pièce. Son dernier recours était un nouveau type de potion qu’il avait développé avec Zandra.
Il pressait avec impatience le vieux scientifique à son service de terminer sa préparation afin de pouvoir la boire.
— Encore quelques minutes !
La potion nécessitait du temps pour être finalisée. Et Kruger n’avait pas prévu de l’essayer lui-même aussi tôt. Son développement avait connu échec après échec. Rien ne garantissait qu’elle soit sans danger.
Mais pour assurer sa propre survie, Kruger tendit malgré tout la main vers elle. Quelqu’un lui barra la route.
— Hyaaaaa !
Leo fracassa la porte barricadée et déboula dans la pièce. Les chevaliers présents pointèrent leurs épées vers lui. Mais Leo les élimina rapidement les uns après les autres avant qu’aucun ne puisse le toucher.
— Votre Altesse ! C’est trop dangereux !
Lars ordonna à Leo de rester en arrière mais Leo refusa. Son instinct lui criait qu’il était absolument impératif d’empêcher Kruger de boire cette potion. S’ils échouaient, tous les efforts qu’ils avaient fournis jusque-là ne serviraient à rien.
Leo écouta cet instinct et passa à l’action. Sans aucun soutien, il se jeta au milieu des chevaliers. Son épée abattit les ennemis les uns après les autres tandis qu’il continuait d’avancer.
— Putain…
L’un des Narbenritter, occupé à combattre d’autres chevaliers juste devant la pièce, laissa échapper ce juron admiratif.
Même aux yeux des combattants d’élite des Narbenritter, Leo était impressionnant.
Se jeter seul au milieu de l’ennemi et tous les faucher en une seule charge…
On aurait cru entendre l’un des récits consacrés à la grande princesse générale, la maréchale Liselotte.
Inspirés par cette vision, les Narbenritter pénétrèrent à leur tour dans la pièce. Même s’ils ne pouvaient éliminer qu’une partie des chevaliers qui approchaient Leo, ce serait toujours ça de gagné.
Pendant ce temps, celui-ci ne quittait pas Kruger des yeux. Il comptait sur ses réflexes pour parer les lames qui l’attaquaient de toutes les directions.
Autrefois, il ne se serait jamais placé dans une situation aussi dangereuse. Il n’aurait jamais combattu de cette manière. Leo aurait recherché la méthode la plus sûre pour gagner.
L’idée même de se fier à son instinct ne lui serait jamais venue. Et pourtant, ce même Leo s’appuyait désormais entièrement sur ses réflexes et son intuition. Cela ne signifiait pas qu’il avait complètement cessé de réfléchir.
Il évitait simplement de trop penser. Il prédisait rationnellement les mouvements de ses adversaires et laissait son corps réagir. Dans une mêlée aussi chaotique, c’était la meilleure solution.
La manière idéale d’affronter plusieurs ennemis à la fois. Lise avait appris à combattre ainsi sur les champs de bataille. Et Leo avait lui aussi maîtrisé cette méthode lors de sa dernière bataille dans la région Sud.
Ce nouveau style, entièrement axé sur l’offensive et la progression vers l’avant, dépassait largement ce que Kruger avait imaginé. Dans son esprit, Leonard était simplement un prince doué dans les arts martiaux et essentiellement compétent à l’épée.
Mais l’homme qui avançait vers lui ressemblait à une véritable force de la nature. Comprenant qu’il ne lui restait plus de temps, Kruger saisit la potion encore inachevée.
— Elle n’est pas encore terminée !
— C’est mieux que rien !
Kruger préférait encore devenir un monstre et obtenir sa vengeance plutôt que d’être capturé. C’était un pari. Et, venant d’un homme comme lui, une décision étonnamment courageuse.
Mais Leo suivit son instinct et prit un risque encore plus grand. Kruger venait de renoncer à toute prudence. Leo fit de même.
Ils avaient fourni tellement d’efforts.
Reçu tellement d’aide. Tant de personnes avaient œuvré pour qu’ils arrivent jusque-là. Leo savait qu’il serait incapable de regarder de nouveau en face tous ceux qui l’attendaient dans la capitale si tout cela finissait réduit à néant. Alors, entouré de chevaliers ennemis, il leva son épée.
— Certainement pas !
Et il la lança droit sur Kruger.
Avec une précision parfaite, la lame frappa le bras dans lequel le duc tenait la potion. Et le trancha net.
— Aaaaaaargh !
Kruger hurla de douleur. Mais Leo n’était pas dans une bien meilleure situation. Il se retrouvait encerclé de chevaliers armés sans disposer lui-même de la moindre arme. Il esquiva leurs attaques.
Mais sans épée pour parer leurs coups, il savait qu’il ne tiendrait pas longtemps. L’un des chevaliers frappa soudain droit vers sa poitrine.
Leo comprit que c’était terminé. Mais la lame ne l’atteignit jamais.
— Vous vous êtes mis dans une sacrée situation.
Lars venait de la bloquer. Il se plaça devant Leo pour le protéger et trancha rapidement la tête des chevaliers qui l’entouraient.
— Merci… colonel.
— Inutile de me remercier. Vous protéger est notre travail.
Lars sourit. Puis il regarda Kruger, qui hurlait toujours de terreur et de douleur.
— Arrêtez-le. Et n’oubliez pas de soigner sa blessure.
— Oui !
— On est arrivés juste à temps.
— Grâce à ce que vous avez fait là-bas. Vous avez été incroyable.
— Mon corps a juste bougé tout seul. Je n’ai rien fait de spécial, répondit humblement Leo.
Mais il débordait de satisfaction.
Ils avaient arrêté Kruger. Le responsable de toute cette affaire. Et ils l’avaient empêché d’utiliser son dernier recours.
— Hé. Qu’est-ce qu’il y a dans cette potion ?
— Hiiik ! P-par pitié, épargnez-moi ! répondit le vieux scientifique.
— Répondez !
— C-c’est une potion de transformation en vampire ! Elle utilise du sang de vampire pour transformer les humains en vampires !
Leo fronça sombrement les sourcils. Impossible d’entendre le mot « vampire » sans penser aux événements survenus dans la région Est.
— Alors c’était toi qui tirais les ficelles pendant l’incident des vampires dans la région Est.
— Euh… A-ahaha… On m’a seulement fourni un peu de sang. Ne va pas t’imaginer n’importe quoi, rétorqua Kruger.
— Dans ce cas, on n’aura qu’à remonter la piste jusqu’au véritable responsable.
— Tu es sûr d’avoir le temps de t’occuper de ça ?
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Pendant le développement de cette potion, nous en avons créé une autre plutôt particulière. Ses effets ne devraient plus tarder à apparaître.
À peine Kruger eut-il prononcé ces paroles inquiétantes qu’une multitude de cris retentit depuis les profondeurs du château.
La bataille dans la région Sud n’était pas encore terminée.
10
— Quel genre de magie vous avez utilisé ?
C’était le lendemain du jour où nous avions réussi à repousser la violente attaque de l’armée impériale.
J’observais ses troupes, qui avaient soudain changé d’attitude et s’étaient repliées dans leur camp, lorsque Alois vint me poser cette question.
— Tu parles de quand ?
— D’hier. Pour être honnête, je pensais pas qu’on réussirait à tenir.
— Hé. N’importe qui serait motivé en voyant son jeune seigneur venir personnellement donner des ordres.
— Vos ordres, vous voulez dire. Je pense qu’ils ont été efficaces, mais ça me paraît très improbable qu’ils aient suffi à repousser dix mille soldats ennemis.
— Tu as vraiment décidé d’attribuer notre victoire à ma magie, hein ?
— Je veux seulement connaître la vérité.
Je réfléchis quelques instants. Ça ne me dérangeait pas de lui révéler la vérité. Mais j’avais l’impression que ce serait dommage de lui donner la réponse gratuitement.
— Hmm… Dans ce cas, je vais te poser une question. Quel genre de magie penses-tu que j’ai utilisé ?
— Je vous poserais pas la question si j’en avais la moindre idée.
— Poser des questions est important. Mais réfléchir par soi-même avant de demander l’est encore plus. Utilise un peu ta tête. Qu’est-ce qui t’a le plus impressionné dans notre victoire d’hier ?
Je lui parlai comme un professeur à son élève. Alois se mit docilement à réfléchir.
Il devait parcourir ses souvenirs pour retrouver l’élément qui avait rendu notre victoire possible.
Finalement, il leva timidement deux doigts.
— J’ai deux idées.
— Vas-y.
— Premièrement, l’armée adverse était beaucoup plus faible que je le pensais. Deuxièmement, nos soldats étaient beaucoup plus forts que je le pensais.
— Donc, pour résumer, tu penses que j’ai utilisé ma magie pour renforcer notre camp et affaiblir l’ennemi ?
— Oui… je crois.
Son acquiescement manquait de conviction.
Il ne devait pas être très sûr de lui.
Je commençai alors à lui révéler mon secret.
— Tu as à moitié raison. Et à moitié tort.
— Donc une seule de mes réponses était correcte ?
— Exact. J’ai utilisé ma magie pour stabiliser mentalement nos soldats et les aider à continuer de réfléchir rationnellement afin qu’ils ne se laissent pas emporter par l’excitation du combat. Grâce à ça, ils sont restés calmes face à l’ennemi, ont soigneusement observé comment le vaincre et ont écouté attentivement les ordres. C’est la seule magie que j’ai utilisée.
Rester calme et rationnel procurait un avantage considérable au combat.
Normalement, quelqu’un manquant de confiance en lui perdrait facilement ses moyens face à l’ennemi.
Et c’était encore plus vrai pour des soldats amateurs qui n’avaient jamais connu le moindre combat.
L’armée impériale entraînait et disciplinait intensivement ses hommes précisément afin qu’ils restent capables de réfléchir rationnellement dans ce genre de situation extrêmement stressante.
En résumé, ma magie avait simplement élevé des soldats amateurs au niveau de professionnels.
— C’est tout ? Alors pourquoi l’ennemi était aussi faible ?
— La veille, une immense gerbe de flammes avait jailli de la porte et brûlé un millier de leurs meilleurs soldats. Entendre les récits de l’attaque et voir les blessures des survivants a forcément fait naître de la peur dans toute leur armée. Ils ont commencé à hésiter. À se demander si quelque chose de mauvais les attendait près des portes. Si nous allions encore prédire correctement leur stratégie. Ces doutes les ont empêchés de rester calmes et rationnels. Les soldats de l’armée impériale sont bien entraînés, mais ça veut pas dire que ce sont tous des héros de guerre exceptionnels. Une fois leur sang-froid perdu, ils ne représentaient plus une véritable menace.
— Ça suffit vraiment à faire une telle différence ?
— Ça suffit à décider de ton sort dans un combat à mort. En plus, lors d’un siège, les défenseurs ont déjà l’avantage. Le camp attaquant compte essentiellement sur la force brute. Dès qu’il commence à hésiter, il n’existe plus qu’une seule issue possible.
— C’était donc le véritable objectif de votre stratégie contre leur unité d’attaque surprise ?
— Plus ou moins. C’est facile de concevoir une contre-stratégie quand ton adversaire suit aveuglément les méthodes établies. Les théories, c’est facile. Mais quand tu es un simple soldat et que ton commandant s’accroche à une méthode que l’ennemi a déjà anticipée, là, ça devient terrifiant. Parce que celui qui va mourir, c’est toi. Et c’est exactement ce qu’ont fait les officiers de l’armée impériale. Leurs soldats ont commencé à hésiter, à douter, ils ont perdu leur calme et leurs mouvements sont devenus ceux d’amateurs. Nos soldats et nos chevaliers en ont pleinement profité. C’est tout.
Tenir une seule journée suffisait. Une fois cela accompli, l’ennemi commencerait à nous considérer comme un adversaire redoutable.
Et à partir de là, il ne lui resterait plus beaucoup d’options pour lancer rapidement une nouvelle offensive.
— Ça veut dire que vous avez déjà préparé votre prochain coup ?
— Qu’est-ce qui te fait penser ça ?
— Vous avez détruit l’unité d’attaque surprise pour semer la peur chez l’ennemi et provoquer notre victoire d’hier. Donc vous avez forcément préparé votre prochaine stratégie pendant la bataille d’hier aussi.
— Tu es plutôt intelligent, tu sais ? Mais tu as encore énormément à apprendre.
— Qu’est-ce que vous voulez dire ?
— Je n’ai pas préparé mon prochain plan hier.
J’avais déjà lancé la phase suivante le jour même où j’avais anéanti l’unité d’attaque surprise.
— Vous l’aviez fait encore avant ?!
Surpris, Alois commença à me poser d’autres questions.
Puis il s’interrompit et se mit à réfléchir.
Sa volonté enthousiaste d’appliquer ce que je lui enseignais était assez attendrissante.
Je posai une main sur sa tête.
— Tu étais tellement concentré hier que tu n’as probablement rien remarqué. Mais je parie que tu l’as déjà vu.
— Vu quoi ?
— Quelque chose qui manquait pendant la bataille d’hier.
Alois réfléchit frénétiquement à partir de cet indice.
Quelque chose qui avait manqué hier…
Quelque chose qu’il aurait normalement dû remarquer.
Il inclina la tête, toujours perplexe. Puis ses yeux s’écarquillèrent.
Il a compris ?
— Alors ?
— Depuis hier… je n’ai pas vu Jordan.
Je souris largement devant sa réponse et lui tapotai la tête pour le féliciter.
— Une fois que tu affrontes un adversaire redoutable, tu ne peux plus continuer à employer les mêmes vieux tours. Ils vont forcément tenter une nouvelle stratégie, avec toute leur puissance, pour percer nos défenses et prendre la ville. Et c’est précisément à ce moment-là qu’ils seront le plus vulnérables. Une attaque surprise lancée à cet instant peut mettre en déroute même une immense armée. Mais évidemment, ils seront aussi sur leurs gardes. On est probablement déjà surveillés. Si on envoyait des hommes maintenant, ils seraient repérés immédiatement.
— Alors… quand vous avez détruit leur unité d’attaque surprise, vous avez fait sortir Jordan et les autres combattants que je vous avais confiés ? Les cent ?!
— Le capitaine Voigt est extrêmement compétent. Il s’est assuré qu’ils se comportent tous normalement pour que personne ne remarque leur départ. Pour l’ennemi, difficile de voir la différence entre mille combattants et neuf cents. Et ça ne change pas vraiment non plus notre rapport de force, puisqu’on leur a éliminé mille soldats.
— Je n’avais aucune idée… Alors vous allez lancer une attaque surprise contre eux à votre tour ?
— Oui. Mais pas une attaque surprise ordinaire.
Maintenir cent personnes cachées à l’extérieur de la ville comportait toujours un risque que notre plan soit découvert.
Je leur avais donc ordonné de rester dissimulés.
Et les villages entourant Gelth leur avaient fourni des cachettes.
Jordan était populaire et connaissait beaucoup de monde.
Il possédait de nombreux amis et connaissances dans les villages proches de la ville.
Grâce à leur coopération, nos cent combattants s’étaient fondus parmi les habitants.
Je continuai à guider Alois à travers mon raisonnement.
— Pourquoi tu crois que l’ennemi est devenu aussi silencieux ?
— Parce qu’ils préparent un nouvel assaut sur la ville.
— Exact. Mais ils ont plusieurs contraintes. D’abord le temps. Ensuite, le fait qu’ils prétendent toujours mener une simple mission de reconnaissance. À cause de ça, ils ne peuvent pas demander de renforts supplémentaires ni faire venir de puissants mages. Ce sont des handicaps fatals pour un ennemi qui veut gagner rapidement et facilement. Il ne leur reste donc que deux possibilités : trouver une stratégie d’attaque originale ou construire des armes.
— Construire des armes ? Vous voulez dire des engins de siège ?
— C’est parfaitement possible s’ils mettent leurs soldats au travail. Même des engins de siège rudimentaires leur faciliteraient énormément la tâche. Et vu notre manière de nous défendre jusqu’à présent, ils ont probablement compris qu’on n’avait aucun mage. Ils pourraient même fabriquer de gigantesques engins sans véritable problème.
Mais c’était précisément leur angle mort.
Parce qu’ils étaient pressés de prendre la ville, ils finiraient nécessairement par employer des méthodes peu scrupuleuses.
Ils n’avaient simplement pas d’autre choix.
— Et si tu veux construire rapidement de gros engins de siège compliqués, le mieux est d’avoir autant de bras supplémentaires que possible. Donc l’armée impériale va commencer à offrir de l’argent aux habitants des villages voisins pour recruter de la main-d’œuvre.
— Alors vous voulez dire que… ?
— Nos cent combattants sont déjà dans le camp ennemi. Évidemment, ça ne représente pas une grande menace à lui seul. Tout ce que je leur ai demandé, c’est de se porter volontaires et de faire semblant de coopérer dès que l’armée commencerait à recruter des gens. Au mieux, ils pourraient provoquer un peu de chaos et les gêner. Mais… qu’est-ce qui se passe si moi aussi je me trouve là-bas ?
— Mais vous venez de dire que l’ennemi nous surveillait constamment.
— Ça ne me concerne pas. Je peux aller où je veux.
— Oh…
— De leur point de vue, j’aurai simplement l’air d’être apparu de nulle part. Évidemment, je ne vais pas leur dire que j’ai utilisé de la magie. Ensuite, on leur prendra leurs réserves de nourriture et leurs engins de siège. Et ce sera terminé. Ils n’auront plus d’autre choix que de battre en retraite. Même s’ils réussissaient alors à prendre Gelth, ils ne pourraient plus continuer à avancer dans la région. Et sans engins de siège, il serait de toute façon déjà trop tard.
Après avoir détaillé mon plan, j’observai Alois. Il restait un enfant. Mais il était aussi le seigneur de ce territoire. Il me restait donc une chose importante à lui expliquer.
— Une fois notre attaque surprise terminée, je partirai. Je me débarrasserai de tous ceux qui risquent de te causer des problèmes, alors ne t’inquiète pas pour ça. Mais c’est après mon départ que tu devras vraiment te montrer à la hauteur.
— Je sais… J’ai combattu l’armée impériale, après tout.
— Appuie-toi sur le prince Leonard si tu as besoin de quoi que ce soit. Il doit actuellement voyager avec l’émissaire impériale. Une fois le duc Kruger neutralisé, assure-toi que les otages sont en sécurité, puis va immédiatement présenter tes excuses à l’empereur. Tu as de solides circonstances atténuantes. Et l’empereur n’est pas assez stupide pour infliger une lourde peine au jeune seigneur qui a réussi à stopper dix mille soldats impériaux. Je doute sérieusement que tu sois sévèrement puni.
— Je comprends. Je ferai ce que vous dites.
— Bien. Redescendons. Le vent commence à être froid ici.
— Quand allez-vous partir pour leur camp ?
— C’est un secret.
Je lui tapotai une dernière fois la tête.
Puis nous redescendîmes des remparts.
11
Cette nuit-là, j’utilisai ma magie de transfert pour pénétrer silencieusement dans le camp ennemi.
Puis, depuis l’ombre des arbres, j’appelai Jordan.
— Marche droit vers l’est. Je suis près du grand arbre.
Je laissai le vent porter mes paroles jusqu’à Jordan, et à lui seul.
Ses yeux s’écarquillèrent en pleine conversation avec d’autres villageois recrutés. Il avait clairement entendu ma voix.
Quelques instants plus tard, il se dirigea nonchalamment dans ma direction.
— Hé, sérieux… Comment vous avez fait ça ?
— Juste un petit tour de magie. Oublie ça. Où en sont les préparatifs ?
— Les engins de siège sont presque terminés. Tous nos hommes sont répartis à leurs postes. Sans armes, évidemment.
— J’ai apporté des armes. La plupart des villageois sont encore ici ?
— Oui. Ils ont reçu un tiers de leur salaire en avance. Le reste devait être payé demain.
— Désolé pour ça.
— Pas grave. Les gens du coin aiment pas vraiment cette armée tyrannique non plus.
— Bonne nouvelle. On passe à l’action dans deux heures. Soyez prêts.
— Compris. Il y a quand même énormément de sentinelles.
— Elles regardent toutes vers l’extérieur. Elles ne poseront aucun problème.
— Si vous le dites. Je vais prévenir les autres qu’on est prêts.
Jordan repartit. D’après ce que je voyais, l’armée avait recruté un nombre assez important de villageois.
Ils avaient dû construire des armes de siège particulièrement imposantes.
Évidemment, plus ces armes seraient grosses et plus ils auraient investi d’efforts dedans…
Plus leur destruction leur ferait mal.
— Bon… Il est temps d’y aller.
Je murmurai ces mots avant de me transférer hors du camp.
Au beau milieu de la nuit, alors que presque tout le monde dormait, Jordan et nos cent soldats progressaient silencieusement entre les arbres.
J’ouvrais la marche.
— Catapultes, balistes, tours de siège… Je suis impressionné qu’ils aient réussi à construire tout ça aussi vite.
Ils possédaient deux exemplaires de chaque engin. Et tous étaient d’une construction assez complexe. Je supposais que Sonya avait conçu les plans.
Apparemment, elle avait pris mon défi au sérieux. Grâce à cela, les villageois avaient été recrutés. Et les regards de l’ennemi étaient entièrement tournés vers l’extérieur. Mais au moindre faux pas, tous ces regards se braqueraient sur nous.
Peut-être que c’était quand même un pari assez dangereux.
— Il y a vraiment énormément de sentinelles.
— En fait, je ne suis pas sûr que ça nous pose beaucoup de problèmes.
Les gardes semblaient plutôt nerveux.
Leur supérieur vient peut-être de passer.
Mon intuition fut rapidement confirmée lorsqu’un officier en uniforme arriva à grandes enjambées.
— Hé, je connais ce type !
— Qui ?
— Le colonel Letz. C’est lui qui assure le commandement provisoire.
— Et il vient inspecter tout ça en personne. Intéressant.
Notre ennemi était manifestement soumis à une énorme pression.
Comme ces engins représentaient leur dernier espoir, le colonel devait être tellement nerveux qu’il n’avait pas pu s’empêcher de venir vérifier lui-même qu’ils étaient en sécurité.
Mais se montrer ainsi était une mauvaise décision. Au minimum, sa présence rendait les soldats nerveux. Après avoir vérifié que tous les engins de siège étaient en ordre, Letz repartit avec son adjoint.
Dès que leur commandant disparut, l’atmosphère tendue se relâcha. Je remarquai quelques soldats bâiller. Je décidai de les achever pendant qu’ils étaient déjà affaiblis.
Je déployai une barrière de sommeil autour de leur camp. En elle-même, elle n’était pas particulièrement puissante. Elle rendait simplement l’idée de dormir extrêmement attirante.
Mais sur des soldats déjà fatigués, son efficacité était redoutable. Ils commencèrent rapidement à lutter vaillamment pour garder les yeux ouverts. Mais cela représentait déjà toute leur activité.
Rien que rester debout doit leur demander toutes leurs forces.
— Bien. C’est parti.
— V-vous êtes sûr ? murmura anxieusement l’un de nos soldats. Ils sont sur leurs gardes… et ce sont les seules armes qu’on a.
Je leur avais fourni des dagues. Transporter et distribuer de véritables armes à cent hommes n’était tout simplement pas réaliste. Mais des dagues suffisaient pour tuer.
— Ils surveillent les intrusions venant de l’extérieur. Et ils attendent les rapports des sentinelles postées autour du camp. Ils n’ont aucune idée que l’endroit où ils se tiennent est sur le point de devenir un champ de bataille. Autrement dit, c’est précisément parce qu’ils concentrent leur vigilance au mauvais endroit qu’ils sont vulnérables.
— Vulnérables, hein…
— T’inquiète pas. Vous avez déjà réussi à tromper l’armée impériale. Tout va bien se passer. Sortez de là victorieux et vous rentrerez tous à Gelth en héros.
Je vis un peu de détermination revenir dans leurs regards anxieux. Je leur fis alors signe de commencer à avancer lentement. Nous progressâmes accroupis, en nous fondant dans l’obscurité. Nous arrivâmes bientôt suffisamment près pour qu’ils auraient normalement dû nous repérer.
Mais les sentinelles ne virent toujours rien. Elles ne comprirent que quelque chose clochait qu’au moment où nos dagues se posèrent contre leurs gorges. Une sentinelle à moitié endormie valait autant qu’aucune sentinelle.
Jordan mena les soldats pendant qu’ils les éliminaient une par une. Il ne fallut pas longtemps pour qu’il n’en reste plus aucune. En parcourant les lieux pour vérifier s’il y avait des survivants, je découvris l’un des gardes allongé sur le sol.
Mort. Les yeux encore grands ouverts.
Je m’approchai et lui fermai doucement les paupières. C’était regrettable. Cet homme avait probablement une famille quelque part. Et il ne servait sûrement pas Gordon de son plein gré. Les soldats situés tout en bas de la hiérarchie n’avaient pas le privilège de choisir leurs supérieurs.
Et pourtant, c’étaient toujours leurs vies qu’on finissait par sacrifier. C’était précisément pour ça que cette guerre de succession était si stupide. La vie de citoyens innocents perdait toute valeur simplement à cause d’une rivalité absurde entre frères et sœurs.
— Désolé. Tu pourras m’engueuler pour toutes ces conneries quand on se retrouvera un jour de l’autre côté.
Après ces dernières paroles au soldat mort, je commençai à répandre l’huile que j’avais transportée sur les engins de siège. C’était justement cette huile qui m’avait empêché d’apporter des armes plus grandes.
Mais elle allait aussi précipiter l’armée impériale au fond du gouffre. Une fois tous les engins généreusement recouverts, je donnai mon dernier ordre à Jordan.
— Maintenant, partez tous d’ici. Une fois l’incendie déclenché, vous devriez pouvoir vous échapper facilement dans la confusion.
— Et vous, Grau ?
— Après avoir mis le feu, il me reste encore une chose à faire.
— …Vous êtes obligé ?
— Oui.
— Oh… Bon. Mourez pas, d’accord ? On vous doit tous une fière chandelle maintenant. Il faut que vous restiez vivant pour qu’on puisse vous rendre la pareille un jour.
— D’accord. Marché conclu.
J’attendis que Jordan et les autres soient partis et suffisamment loin. Puis je mis le feu aux engins de siège. J’utilisai ensuite le vent pour attiser les flammes.
— Bien. Plus qu’un dernier travail.
Je regardai les engins être progressivement engloutis par le feu.
Puis je m’éloignai.
— Qu’est-ce qui se passe ici ?!
— J’en sais rien ! Tout a pris feu d’un seul coup !
— Un incendie se déclenche pas tout seul ! Qu’est-ce que foutaient les sentinelles ?! Comment elles ont pu laisser passer une attaque surprise ?!
— L’ennemi a pas bougé !
— Quoi ?!
Le quartier général de l’armée impériale était plongé dans la panique et le chaos. Autour de cette même zone, je déployai une version encore plus puissante de la barrière de sommeil utilisée précédemment.
Tous les soldats qui se trouvaient à l’intérieur devenaient progressivement somnolents.
— Q-qu’est-ce…
— Bonsoir, colonel Letz.
Je pénétrai tranquillement dans le quartier général et m’adressai à l’homme qui en avait le commandement.
Si je le laissais vivre, il risquait de lancer imprudemment un nouvel assaut et d’augmenter encore le nombre de victimes.
Je ne pouvais pas laisser quelqu’un comme lui en vie.
— Qui… êtes-vous… ?
— Grau. Le stratège indépendant.
— C’est toi… Espèce d’enfoiré ! Qu’est-ce que tu as fait ?!
— J’ai simplement mis un petit quelque chose dans votre nourriture et votre eau.
— Quoi… ?
Letz regarda la réserve d’eau du quartier général. C’était un mensonge éhonté. Mais je haussai les épaules avec une expression faussement coupable.
Le colonel grimaça de frustration. Je sortis alors ma dague.
— Attends… Si tu me tues… le prince Gordon laissera pas passer ça…
— Et ?
— Alors tu te mettras le prochain empereur à dos… évidemment… Tu ferais mieux de nous rejoindre… Le prince Gordon saura exploiter tes talents…
— La rumeur dit pourtant qu’il est déjà en train de mettre sa stratège actuelle à l’écart.
— C-c’est faux…
— Vous mentez très mal. Personne ne veut servir un chef qui trompe et jette les gens dès qu’il n’en a plus besoin.
Après ces mots, j’enfonçai ma dague dans la poitrine de Letz. Mes paroles s’appliquaient tout autant à moi. C’était précisément pour cela que je restais toujours dans l’ombre. Les menteurs ne faisaient jamais de bons dirigeants.
— Maintenant, l’armée n’aura plus d’autre choix que de battre en retraite. Pas vrai, mademoiselle la stratège demi-elfe ?
Je me tournai vers Sonya. Elle essayait de reprendre son souffle après avoir accouru jusqu’au quartier général.
Elle était arrivée anormalement vite.
— Vous… nous avez vraiment eus… Grau !
— Hé. Je t’avais dit que je réduirais toute votre armée en cendres, non ?
Sonya avait probablement abandonné tout espoir de sauver les engins de siège dès qu’ils avaient commencé à brûler. Puis elle m’avait retrouvé après avoir supposé que mon prochain objectif serait le quartier général.
Comme je préparais constamment la phase suivante de chacun de mes plans, elle avait certainement compris que l’incendie n’était qu’une nouvelle étape.
Et elle avait parfaitement raison.
— Je vous surveillais attentivement depuis tout ce temps… Et pourtant… vous avez quand même réussi à lancer une attaque surprise… Ça veut dire que vous aviez commencé à préparer ça… avant même…
Sonya s’avança vers moi.
Puis elle trébucha et posa la main sur le bureau pour retrouver son équilibre. La barrière de sommeil était toujours active. Elle venait d’être frappée par une vague de somnolence en entrant dans la tente.
— Exact. J’avais déjà envoyé une unité d’attaque surprise avant même que tu commences à nous surveiller. Par contre, la manière dont je suis arrivé ici restera secrète.
— H-huh…? C’est… une barrière magique… ?
— On ne peut vraiment rien cacher à une demi-elfe, hein ?
Les elfes possédaient une affinité naturelle avec la magie. Grâce à son sang elfique, Sonya avait non seulement une forte résistance à la magie, mais aussi une grande sensibilité à celle-ci.
J’avais rendu ma barrière aussi subtile que possible. Et malgré tout, elle l’avait immédiatement remarquée une fois à l’intérieur. Cela dit, si elle avait su que je pouvais utiliser de la magie, elle ne serait probablement pas entrée aussi imprudemment.
Encore une victoire stratégique pour moi.
— Peu de gens… savent utiliser une magie aussi subtile… Qui êtes-vous… vraiment… ?
— Bonne question. En quoi mon identité t’intéresse ?
Je pointai ma dague ensanglantée vers Sonya. Pendant un instant, elle sembla prête à se battre. Puis elle baissa la tête avec résignation.
— Si vous comptez me tuer… alors allez-y…
— Tu abandonnes vite. Tu devrais pouvoir te défendre contre moi. Je suis sûr que tu connais au moins quelques techniques d’autodéfense. Ce n’’est pas quelque chose dont je suis fier, mais je suis incroyablement faible.
— Hahaha… Vous êtes drôle… On dirait presque que vous voulez que je me défende… C’est bon… J’en ai fini.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— On a perdu notre commandant… et on n’a pas réussi à prendre la ville… On va me tenir responsable de tout ça… puisque vous venez de tuer celui qui portait réellement la responsabilité.
— C’était trop dangereux de le laisser vivre. Et ton statut est bien trop faible pour qu’on puisse réellement te faire porter la responsabilité, non ?
— Ça change rien… Je sais quel genre de personne est le prince Gordon… Être tuée serait presque une bénédiction. Je supporterais pas qu’il arrive quelque chose aux membres de ma famille qu’il retient en otage…
Il ne restait aucune ambition dans les yeux de Sonya. Aucune vitalité. La dernière fois que nous nous étions rencontrés, j’y avais vu les deux. Elles avaient désormais disparu.
Cela suffisait à comprendre à quel point elle avait dû subir de stress et d’épuisement. Voir sa famille prise en otage et se retrouver seule au milieu de l’ennemi devait être terriblement éprouvant.
— Même si je vis… quelqu’un d’autre mourra… Ma famille souffrira… Ce serait mieux pour tout le monde si on me tuait…
— C’est juste choisir la solution de facilité.
— Comment pouvez-vous dire ça… ?! Vous savez rien de moi ou de ma vie !
— J’en sais largement assez. Je sais que ta famille est prise en otage et que Gordon te force à obéir à ses ordres. Et alors ? Tout le monde peut se plaindre de son manque de chance.
— …J’ai fait tout ce que je pouvais… ! J’ai fait tout mon possible pour empêcher la guerre de s’aggraver… tout en protégeant les otages ! J’ai fait ça… J’ai fait tout ça… mais…
— Presque aucun plan ne fonctionne parfaitement du premier coup. C’est pour ça qu’on prépare des plans de secours. Pour se relever après une erreur, on réfléchit à la manière d’avancer. Ceux qui pensent stratégiquement… ce sont ceux qui n’abandonnent jamais, qui continuent d’avancer et trouvent un moyen de surmonter les obstacles sur leur route. Ceux qui n’arrêtent jamais de réfléchir. Un stratège, ce n’est pas quelqu’un qui s’apitoie sur lui-même et abandonne simplement parce qu’il a fait une erreur.
— …?!
Sonya accueillit mes paroles avec stupeur. Elle recula maladroitement avant de tomber au sol. Elle avait fait une erreur.
C’était vrai. Et il était également vrai que des épreuves et beaucoup de souffrance l’attendaient probablement.
Mais impossible de surmonter les difficultés si l’on sombrait dans le désespoir chaque fois qu’un plan échouait.
Les épreuves n’attendaient pas qu’on soit prêt. Elles surgissaient soudainement, qu’on le veuille ou non. Élevée par un stratège de génie, Sonya possédait probablement l’intelligence nécessaire pour imaginer toutes sortes de stratégies.
Elle devait avoir des dizaines de plans et d’idées dans la tête.
Ce qui lui manquait, c’était simplement l’expérience nécessaire pour les mettre en pratique.
Et pour un bon stratège, cette expérience était la chose la plus importante de toutes.
— Sonya Raspedo. La stratège demi-elfe. Je me suis renseigné sur toi. Tu as été adoptée et élevée par un homme célèbre pour être un stratège de génie. Et maintenant, le prince Gordon retient ton père en otage. Je comprends pourquoi tu lui obéis… mais tu ne peux pas abandonner ta vie aussi facilement alors que tu es encore en vie ! Ton père ne t’a pas élevée pour que tu demandes à quelqu’un de te tuer ! C’est de l’arrogance pure de croire que ta vie n’appartient qu’à toi !
Je me tins face à Sonya, levai ma dague et l’abattis de toutes mes forces. Elle protégea instinctivement son visage avec ses mains. La lame manqua aussi bien son visage que ses doigts. Et se planta dans le sol.
— Ah…
— Je pourrais te tuer. Mais ce serait trop cruel pour ton père. S’il te reste ne serait-ce qu’une infime volonté de vivre, alors bats-toi pour ta vie.
Sonya répondit avec un grondement furieux.
— Vous savez absolument pas de quoi vous parlez… ! Je… Je veux pas que quelqu’un meure… ou soit blessé à cause de moi ! Mais malgré ça… moi…
Des larmes coulèrent de ses yeux. Elle avait dû se pousser bien au-delà de ses limites pour protéger les otages. Elle était trop gentille. Elle aurait pu s’épargner énormément de souffrance si elle avait seulement été capable de se soucier un peu moins des personnes autour d’elle.
Peu importait son talent. Un stratège sans expérience réelle était encore trop immature pour pouvoir être véritablement qualifié de stratège. Normalement, on acquérait cette expérience petit à petit.
Sonya, elle, avait été directement jetée dans une situation de vie ou de mort. Toutes les étapes intermédiaires avaient été sautées. Dans une situation pareille, un simple ordre ou un geste pouvait provoquer la mort de milliers de personnes.
Les chiffres autrefois disposés sur un plateau stratégique devenaient soudain des êtres humains faits de chair et de sang.
Quelqu’un incapable de surmonter la peur provoquée par cette réalité ne pourrait jamais devenir stratège.
Sonya n’aurait jamais dû être forcée à affronter ça.
Tout était de la faute de Gordon.
— Tout ce que je voulais… c’était vivre une vie calme… et paisible…
— Je peux comprendre ça.
— Alors… aidez-moi…
Je fus incapable de répondre immédiatement à sa supplication. Parce qu’à cet instant précis, j’entendis au loin le son d’un sifflet. Je passai à côté d’elle.
— Désolé, mais j’ai déjà un engagement. Et puis, commence par faire toi-même tout ce que tu peux. Ne va pas demander de l’aide aux autres à la moindre difficulté. Fais tout ce qui est en ton pouvoir pour t’aider toi-même. Même si c’est une chose minuscule, fais-la. Tôt ou tard, la situation commencera à s’améliorer.
Après lui avoir donné ce dernier conseil, je quittai la tente du quartier général. Ses sanglots me parvenaient encore depuis l’intérieur.
Peut-être que j’avais été cruel.
Peut-être que j’aurais dû lui proposer mon aide.
Mais je savais que même en acceptant de l’aider, la seule personne que j’aurais pu sauver aurait été Sonya elle-même. Je n’aurais pas pu sauver les membres de sa famille retenus en otage.
Impossible de sauver des gens dont on ignorait même où ils se trouvaient. Pendant que je les chercherais, ils tomberaient sous l’épée de Gordon. Sonya ne voudrait pas non plus d’un tel résultat.
Pour obtenir le meilleur avenir possible, il fallait donc pousser Sonya à agir elle-même.
Gordon ne la tuerait pas.
Ce serait une lutte douloureuse.
Mais tant qu’elle refuserait d’abandonner, l’occasion de sauver sa famille finirait forcément par se présenter.
Satisfait de mon raisonnement, je me transférai hors du camp militaire.
12
— Sortez du château, immédiatement !
Lars ordonna à ses hommes d’emporter Kruger et de battre en retraite hors du château. La raison était simple.
Des cris inquiétants continuaient de retentir depuis les sous-sols. Lars avait instinctivement compris que ce qui s’y produisait était de très mauvais augure.
Il décida donc d’éloigner tout le monde du château avant d’aller vérifier. Et il s’avéra que cette décision était la bonne.
— Hé, vous ! D’où viennent tous ces cris ?!
Lars prit un instant pour interroger le vieux scientifique de Kruger.
Bien que ses mains soient attachées, l’homme répondit avec une fierté inattendue dans la voix.
— O-oh ! En fait… voyez-vous… ces cris viennent de mon plus grand chef-d’œuvre !
— Je m’en fiche ! Allez droit au but !
— Hiiik ! Ne me faites pas de mal ! N-nous avons créé plusieurs versions différentes de la potion de transformation en vampire. Mais elles ont toutes échoué parce que le sang de vampire était trop puissant. Les sujets grandissaient et gagnaient en force, mais ils perdaient leurs capacités linguistiques, entre autres choses… Nous les appelions simplement des expériences ratées.
— Alors c’était ça, ce truc.
Lars fronça les sourcils en repensant à l’immense créature monstrueuse qu’ils avaient affrontée dans le château. Cette chose avait autrefois été un homme. Encore une victime de Kruger.
— Et alors ? Ces cris viennent de la dernière version de vos petites expériences ratées ?
— Oh, non, non ! Ces cris proviennent de quelque chose de bien, bien plus extraordinaire ! Pendant nos expériences, nous avons essayé d’utiliser une autre substance particulière afin de contrer la puissance du sang de vampire ! Et grâce à elle, nous avons obtenu des résultats spectaculairement meilleurs !
— Qu’est-ce que c’est, bon sang ?!
— Le sang d’humains possédés par des démons. Nous avons mélangé du sang de démon et du sang de vampire !
À ces mots, un silence stupéfait tomba sur tout le groupe tandis qu’ils continuaient à courir. L’idée était monstrueusement contre nature.
Finalement, Leo demanda d’une voix basse :
— Le sang de démon… Où l’avez-vous obtenu ?
— Je l’ignore. Mais les résultats ont été magnifiques ! Les sujets perdaient encore une partie de leurs facultés linguistiques, mais leur apparence se transformait très peu. Et surtout, ils ont acquis une capacité extraordinaire et totalement unique : toute personne qu’ils mordent développe les mêmes caractéristiques !
Leo détourna les yeux.
Il ne supportait plus de voir le vieux scientifique se vanter avec triomphe de sa réussite. Tout le monde savait que les vampires appréciaient le sang. Mais l’idée qu’une personne mordue ou vidée de son sang devienne elle-même vampire n’était qu’un mythe.
Une pure fiction destinée à effrayer les enfants. Les vampires ne possédaient tout simplement pas une telle faculté. Que quelqu’un ait réussi à transformer cette capacité légendaire en réalité était inconcevable. Leo ferma les yeux.
Plus il y réfléchissait, plus il sentait son crâne commencer à lui faire mal.
— Nous les avons appelés des « vampires démoniaques » ! En envoyant ces vampires démoniaques en territoire ennemi, il devient possible de provoquer une infection de masse et de conquérir facilement l’adversaire !
— …Duc Kruger. Sur qui avez-vous utilisé cette potion ?
Leo regarda Kruger, transporté par plusieurs Narbenritter.
Même après avoir perdu tout espoir de victoire, le duc restait inexplicablement calme.
— Je pense que tu connais déjà la réponse, non ? Sur la noblesse de la région Sud, évidemment ! Mes partisans comme mes otages !
— Vous avez complètement perdu toute humanité.
— Hahaha ! C’est difficile à avaler, pas vrai ? Savoir que j’ai gagné ! Si vous n’éliminez pas tous les vampires démoniaques, le chaos et la catastrophe se répandront dans tout l’Empire ! Mais si vous les tuez, vous provoquerez une immense rancœur parmi la noblesse du Sud ! Et cette rancœur finira par donner naissance à mon successeur ! Tôt ou tard, Adrasia s’effondrera sous son poids !
Kruger éclata encore et encore d’un rire triomphant. Leo, le visage sombre, continua de descendre les escaliers sans rien répondre. Lorsqu’ils atteignirent la sortie, ils découvrirent plusieurs chevaliers affrontant certains des sujets issus des expériences ratées de Kruger.
— Tout le monde, dehors ! Rejoignez la porte principale ! Colonel, bloquez la route reliant le château à la ville !
— Vous devez d’abord vous mettre vous-même en sécurité, Votre Altesse !
— Non… Je ne pense pas qu’on ait ce luxe.
Le grondement de nombreux pas remontait déjà des profondeurs des sous-sols. Leo l’entendit et pressa Lars d’agir.
— Dépêchons-nous !
— Argh ! Très bien ! Bloquez le château !
Lars donna ses ordres. Ses soldats commencèrent à condamner les quatre portes séparant le château de la ville. Pendant ce temps, Leo installa leur position devant la porte principale.
— Ça ne sert à rien ! Les sous-sols ont été ouverts ! Dans peu de temps, tout le château grouillera de monstres ! Vous êtes foutus !
— Ferme-la ! D’après ce que je vois, ils poursuivent surtout les cibles en mouvement. Colonel, rassemblez tout le monde devant la porte principale !
— Compris !
En comptant les Narbenritter et les chevaliers du château, près de six cents hommes et femmes se regroupèrent à l’entrée principale.
— J’espère que Finne et les autres sont sorties.
— On pourrait s’échapper en escaladant la porte… mais je doute que les monstres nous laissent suffisamment de temps pour faire passer tout le monde.
— Ceux qui veulent fuir peuvent partir. Mais il faut des gens ici pour retenir les vampires démoniaques. Tant qu’on les bloque, ils ne peuvent pas sortir. Finne profitera de ce temps pour évacuer les autres.
Personne n’accepta l’offre de Leo. Les chevaliers restés sur place étaient prêts à sacrifier leur vie. Certains avaient servi le duc Kruger. D’autres appartenaient aux maisons des nobles pris en otage.
Mais tous avaient choisi cet endroit pour expier leurs actes. Quelques-uns n’avaient certes pas fait ce choix. Mais ceux-là travaillaient actuellement aux côtés de Finne.
Pendant ce temps, les vampires démoniaques restaient pour l’essentiel à l’intérieur du château et attaquaient les chevaliers de Kruger qui avaient tardé à évacuer.
— S’ils possèdent réellement la capacité décrite par le scientifique, ça veut dire que tous les chevaliers encore dans le château sont déjà devenus des vampires démoniaques.
— Duc Kruger. Combien de chevaliers se trouvaient dans votre château ?
— Hmpf. Environ deux mille.
— Même si on en a tué cinq cents et qu’environ cinq cents autres sont ici avec nous, ça laisse encore un millier de vampires démoniaques. Leur niveau au combat ?
— L-légèrement amélioré. Principalement à cause de la transformation du sang démoniaque provoquée par l’intégration du sang de vampire.
— Même une légère amélioration suffit à les rendre extrêmement dangereux.
Ces créatures n’étaient pas des vampires possédés par des démons. C’étaient des humains auxquels on avait injecté un mélange de sang démoniaque et vampirique. Le simple fait qu’ils aient survécu à l’infusion de ces deux sangs constituait déjà un miracle.
En regardant le château soudain silencieux, Leo se demanda si ce miracle avait été rendu possible par la manière dont les sangs de ces deux races extrêmement puissantes se repoussaient mutuellement.
Un homme sortit alors du château. La qualité de ses vêtements indiquait qu’il appartenait probablement à la noblesse du Sud. Mais il avançait d’un pas chancelant, semblable à celui d’un malade.
Lorsque l’homme releva la tête, l’anomalie devint évidente. Ses yeux étaient entièrement blancs. Un frisson parcourut le dos de Leo. Le vampire démoniaque ne se dirigea pas immédiatement vers le groupe rassemblé devant la porte.
Il attendit qu’un grand nombre de sujets issus des expériences ratées sortent du château pour le rejoindre. Puis il sembla lancer toute la horde de créatures vampiriques contre eux.
— Celui-là commande les autres ?!
— J-je sais rien à ce sujet !
Le vieux scientifique commençait à paniquer. Comprenant que la situation venait de se compliquer encore davantage, Leo se plaça dos à la porte et ordonna à tout le monde de former un demi-cercle. Les sujets des expériences ratées chargèrent.
— Ne les laissez pas passer !
— Votre Altesse ! Vous devriez vraiment vous mettre à l’abri, au moins !
— Je n’ai pas fait tout ce chemin pour battre en retraite maintenant !
— Mais on ne peut rien faire contre tous les vampires démoniaques encore dans le château ! Et si on les affronte, on perdra des soldats de notre côté !
Si cela arrivait, le nombre de vampires démoniaques ne diminuerait jamais.
Il leur faudrait une force deux ou trois fois supérieure pour pouvoir les éliminer définitivement. C’était l’avis de Lars. Leo, lui, pensait autrement.
— J’ai une idée.
Les chevaliers combattaient vaillamment. Mais ils ne conservaient qu’un très léger avantage. Si les vampires démoniaques rejoignaient l’affrontement, ils subiraient énormément de pertes.
— Ce n’est qu’une théorie, mais s’ils contiennent du sang de démon mélangé à du sang de vampire, ils doivent être proches d’humains possédés par des démons.
— Je suppose…
— Dans ce cas, il est peut-être possible de les purifier avec de la magie sacrée.
La magie sacrée capable de détruire les êtres maléfiques était d’un niveau extrêmement élevé et particulièrement difficile à maîtriser.
Mais son efficacité était également exceptionnelle.
— Lorsqu’une personne est profondément possédée par un démon, son corps lui-même est reconnu comme maléfique. Mais si le sang démoniaque a été affaibli, il est peut-être possible de détruire uniquement le sang étranger et de les sauver.
— C’est beaucoup trop imprudent ! On ne sait même pas si ça fonctionnera ! Et même si ça marche, qu’est-ce qui nous garantit que ça ne fera pas simplement disparaître le sang démoniaque ? Vous pourriez créer encore plus de ces monstruosités !
— Vous. Qu’est-ce que vous en pensez ?
Leo interrogea le vieux scientifique qui se trouvait à proximité.
L’homme hésita à répondre. Mais lorsque Leo posa sa main droite sur son épée, les mots sortirent immédiatement.
— J-je ne pense pas que cela se produirait. Le sang de démon et le sang de vampire ont complètement fusionné. Si le sang démoniaque disparaît, ils devraient redevenir des humains normaux. J-je préférerais toutefois que vous ne le fassiez pas.
— Vous avez entendu, Lars ?
— Ce sera loin d’être aussi simple. Il faudra couvrir efficacement une immense zone de magie sacrée afin de purifier tous les vampires démoniaques présents dans le château. Si mes souvenirs sont bons, la seule personne ici capable d’utiliser une magie sacrée de haut niveau, c’est vous, prince Leonard.
— Exact. Je comptais le faire moi-même.
— C’est trop dangereux ! Seuls des mages experts peuvent déployer de la magie sacrée sur une zone aussi étendue ! Il existe d’innombrables récits de mages morts après avoir tenté d’utiliser une magie dépassant leurs capacités et d’avoir épuisé trop de mana ! Je refuse de vous laisser faire quelque chose d’aussi insensé ! Si vous tenez absolument à prendre des mesures radicales, ordonnez-nous de tous les éliminer ! Nous pouvons le faire ! Je vous le garantis !
— Je pense que mon idée est plus sûre que de risquer de voir vos hommes transformés en vampires démoniaques. Si ça fonctionne, énormément de vies seront sauvées. Et même si ça échoue, ça améliorera au moins la situation.
— Si ça échoue, vous pourriez mourir ! Et même si vous survivez, vous serez complètement sans défense au beau milieu d’un danger mortel ! Je vous en prie, comprenez à quel point votre sécurité est importante ! Tant que vous êtes ici, nous pouvons mobiliser tous les chevaliers du Sud, voire toute l’armée de la région ! Mais si vous mourez maintenant, nous n’aurons plus aucune méthode pour résoudre cette situation ! Vous comprenez ça ?!
— Je comprends ce que vous dites, colonel. Mais je ne veux pas abandonner notre seule chance de sauver tous ceux dont la vie est en jeu. Si ne serait-ce qu’un seul vampire démoniaque s’échappe, l’infection se répandra dans tout l’Empire. Même si je survis, on ne pourra plus arrêter ça… à moins de le faire maintenant.
Leo avait déjà cessé de tenir compte de sa propre survie. Toute son attention se concentrait sur la manière de contenir la crise actuelle.
En voyant la détermination et la conviction profonde dans son regard, Lars commença à regretter sa propre naïveté.
Il avait cru que, lorsque la situation deviendrait désespérée, Leo accepterait de fuir pour sauver sa vie. Mais pour Leo, une situation « trop désespérée » n’existait tout simplement pas.
Il n’y avait que deux possibilités. Agir immédiatement. Ou ne pas agir. Après avoir vu cette détermination dans les yeux du prince, Lars proposa finalement un compromis entre ses dents serrées de résignation.
— Arrêtez immédiatement si vous sentez que votre vie est en danger. Je me chargerai personnellement d’éliminer nos ennemis et de résoudre cette crise.
— Merci, colonel.
— Le prince Leonard va commencer à préparer un puissant sort ! Tout le monde se concentre sur sa protection ! Je ne veux pas voir la moindre égratignure sur lui !
À l’ordre de Lars, les Narbenritter se mobilisèrent avec enthousiasme.
Leo observa leur ardeur.
Il savait qu’il était entre de bonnes mains.
Puis il commença à préparer son sort.
Lars resserra sa prise sur ses deux épées avec une détermination renouvelée.
À cet instant précis, le son d’un sifflet retentit dans l’air.
Personne présent autour du château ne pouvait l’entendre.
Mais il existait une personne que ce son atteindrait à coup sûr.
13
Après être apparu dans le ciel au-dessus de Wumme sous l’apparence de Grau, Arn contempla la ville avec curiosité.
— Hmm ? Qu’est-ce qui se passe ici ?
Il se lança immédiatement à la recherche de Finne. Il s’attendait à la trouver dans une situation dangereuse. Mais il la repéra rapidement, seule au sommet des remparts du château, le sifflet à la main.
— Ça alors. J’avais traversé tout ce chemin prêt à venir te sauver.
— Maître Arn.
Malgré son déguisement de Grau, Finne le reconnut sans la moindre hésitation. Pour une raison quelconque, elle semblait au bord des larmes.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Je vous en prie, faites quelque chose ! Maître Leo va mourir !
— Sebas ?
— Je suis là.
À la vue de Finne au bord des larmes, Arn renonça à lui demander les détails. Il appela son majordome, sachant que Sebas pourrait vite lui expliquer.
— Raconte-moi tout.
— Oui, Maître Arn. Le duc Kruger a développé une potion combinant du sang de démon et du sang de vampire. Il l’a utilisée pour transformer la moitié des nobles du Sud retenus en otage en créatures qu’il appelle des vampires démoniaques. Ces vampires démoniaques sont capables de transformer les personnes qu’ils mordent en créatures semblables. Par conséquent, les mille chevaliers qui se trouvaient encore dans le château sont désormais eux aussi devenus des vampires démoniaques. Le château est actuellement bouclé et les habitants de la ville sont évacués vers des lieux sûrs.
— Je vois. Et Leo a décidé de faire quoi ?
— Il compte utiliser un puissant sort pour purifier le sang démoniaque et sauver les personnes transformées en vampires démoniaques. Cependant…
— Il n’a toujours pas réussi à lancer son sort, termina Finne.
Arn regarda Sebas.
Celui-ci acquiesça silencieusement.
Ça ressemble parfaitement à Leo.
Même lorsqu’une situation où six sur dix constituerait déjà un résultat acceptable, Leo viserait toujours dix sur dix.
Et cette tendance devenait encore plus évidente lorsque des vies humaines étaient en jeu.
Il refusait d’abandonner ne serait-ce qu’une seule personne.
Il chercherait toujours à réduire les victimes à zéro. Son plan actuel correspondait donc exactement à son caractère. Cela ne le rendait pas plus facile à accepter pour autant.
— Bon sang… Il peut vraiment être idiot, parfois. Il aurait simplement pu boucler la ville et appeler la garnison de la frontière Sud pour gérer la situation. Mais évidemment, monsieur décide d’aller sauver autant de vies que possible.
— C’est extrêmement noble de sa part ! Mais Maître Leo ne peut pas y arriver seul ! Je vous en prie, Maître Arn. Vous devez l’aider.
— Non.
Arn répondit sèchement.
Les yeux de Finne s’écarquillèrent.
Une violente rafale balaya le sommet des remparts.
Lorsque le vent retomba, Arn murmura calmement :
— C’est une règle familiale.
— Une règle familiale ?
— Tu peux faire ce que tu veux, mais tu assumes entièrement la responsabilité de tes choix. C’est la règle chez nous. Leo avait plusieurs options acceptables. Elles étaient peut-être imparfaites. Peut-être pas idéales. Mais elles auraient quand même permis de sauver énormément de monde. Tuer les nobles de la région Sud pouvait provoquer de la rancœur. Sacrifier la ville aussi. Mais ces solutions auraient quand même empêché une guerre et protégé beaucoup de vies.
Arn regarda vers le château.
— Seulement, Leo a rejeté toutes ces options… et il a décidé de sauver tout le monde. C’est sa responsabilité. C’est le problème de Leo. À lui de trouver la solution.
— M-mais… et toutes les autres fois où vous l’avez aidé ?!
— Les seules fois où je l’ai aidé en tant que Silver, c’était quand il affrontait des adversaires complètement hors de sa portée. Des vampires, des dragons, des démons… Des créatures non humaines qui exigeaient une puissance brute énorme. Mais c’est différent ici. Leo aurait pu gérer cette situation beaucoup plus facilement s’il avait accepté quelques compromis. Si ces vampires démoniaques possèdent une force monstrueuse, je pourrais toujours les éliminer avec ma magie. Mais s’il ne s’agissait que de ça, Leo aurait probablement réussi à les enfermer dans la ville avec les moyens dont il dispose. Beaucoup de Narbenritter seraient peut-être morts. En ignorant ce détail, ça aurait été un résultat parfaitement acceptable. Leo a rejeté cette solution et a choisi le meilleur résultat possible : sauver aussi bien ses alliés que ses ennemis. C’est lui qui a décidé de poursuivre cet objectif.
— C’est… mal ? Maître Leo risque sa vie en ce moment pour sauver celles des autres ! Exactement comme vous le faites toujours !
— Il n’y a rien de surprenant là-dedans. Tu ne peux sauver qu’un nombre limité de vies si tu aides les autres depuis un endroit parfaitement sûr, Finne. Si tu veux réellement sauver autant de gens que possible, il faut accepter de t’approcher aussi près que possible de la mort. Leo est parti sauver des milliers de personnes, et il a entraîné tous ceux qui le suivent dans cette mission. Évidemment qu’il doit lui aussi risquer sa vie.
Sauver des vies n’était jamais quelque chose de simple. Et plus on voulait en sauver, plus les risques augmentaient. Dès lors que Leo avait mis en danger la vie de ceux qui le suivaient pour poursuivre son idéal, il était naturel qu’il mette également la sienne en jeu.
C’était ainsi qu’Arn voyait les choses. À ses yeux, quelqu’un incapable de risquer lui-même sa vie n’était pas digne d’occuper une position d’autorité.
— Mais… même si c’est évident, Leo est désespéré en ce moment ! Il a besoin de votre aide ! Je vous en prie !
Finne inclina profondément la tête en suppliant Arn de reconsidérer sa décision. C’était la seule chose qu’elle pouvait faire. Mais la réponse d’Arn fut la réalité, cruelle et implacable.
— Finne. Je ne peux pas les sauver. La magie ancienne ne possède aucun sort permettant de purifier les démons. La magie sacrée n’a été développée qu’il y a cinq cents ans, lorsque le roi-démon est apparu. La magie ancienne remonte à bien avant ça, alors c’est logique. Tout ce que je pourrais faire, ce serait les tuer. Sachant ça, tu veux vraiment que je m’en mêle, que j’écarte Leo et que je massacre les gens qu’il risque sa vie pour sauver ?
— B-bien sûr que non… Mais il doit forcément exister une autre solution.
— Je ne suis pas omnipotent. Je n’ai même pas le moindre talent pour la magie moderne. Leo est le seul capable d’ouvrir la voie vers le résultat qu’il désire. Et même si je pouvais faire quelque chose, je n’interviendrais pas. Je pourrais le faire si ceux qui le suivent se retrouvaient victimes de son idéalisme personnel, parce que ce serait absurde. Mais je ne vais pas intervenir au beau milieu de son combat. Parce que c’est son problème. Et sa responsabilité.
— Mais… quand même…
Arn adressa un sourire amer à Finne en voyant de grosses larmes couler sur ses joues. Puis il les essuya de la main droite.
— Ne t’inquiète pas. Il n’y a aucune raison d’être triste.
— Je ne suis pas… Je ne pleure pas parce que je suis triste… J’ai juste l’impression de servir à rien.
— Alors tu n’as aucune raison de pleurer. Tu as fait tout ce que tu pouvais. Maintenant, c’est au tour de Leo de faire ce qu’il peut. Bon, d’accord, il dépasse peut-être un peu ses limites… Mais regarde bien. C’est mon frère. Il peut surmonter n’importe quel obstacle qu’il décide d’affronter.
Arn regarda Leo, concentré sur sa magie.
Il n’avait toujours pas commencé son incantation.
Probablement parce qu’il n’avait pas encore réussi à réunir suffisamment de mana. Le manque de mana était un problème courant. Dans des circonstances normales, le mage interrompait simplement son sort face aux risques mortels qu’impliquait la poursuite.
— C’est beau que vous ayez autant confiance en lui, mais cela ne change pas le fait que ce qu’il fait est dangereux, remarqua Sebas.
— S’il meurt, il meurt. Mais mon frère ne va pas mourir.
— Ce doit être une lourde épreuve pour le prince Leonard de savoir que son plus proche compagnon est aussi celui qui attend le plus de lui.
— Ça me paraît parfaitement logique. Personne ne sait mieux que moi à quel point il est incroyable.
— Mais vous connaissez également ses faiblesses mieux que quiconque, n’est-ce pas ?
— Ha. Pas faux. J’imagine que je devrais faire mon boulot de grand frère et l’encourager, hein ?
Arn prit une profonde inspiration. Puis il commença lentement à appeler.
— Leo… tu m’entends ?
— Argh… Uuurgh…
Leo sentait ses forces le quitter. Il avait l’impression que son sang se vidait de son corps. Il devenait de plus en plus difficile de maintenir ses pensées conscientes. En sueur, haletant, il fixait le sol.
Son état d’esprit commençait à devenir légèrement…
Très légèrement…
Plus pessimiste.
Peut-être que c’est impossible.
Peut-être que je devrais arrêter.
À mesure que sa conscience faiblissait, la faiblesse s’insinuait dans son esprit. Une voix atteignit alors ses oreilles.
— Leo ? Tu m’entends ?
— Arn… ?
Il pensa qu’il s’agissait d’une hallucination provoquée par son esprit embrumé. Leo se reprocha d’être arrivé à un tel point. Dans sa détermination à sauver absolument tout le monde, il avait trébuché dès la toute première étape. Et maintenant, il entendait même des voix imaginaires.
Mais cette voix commença à le provoquer.
— Qu’est-ce qu’il y a ? Arrête de fixer tes pieds. Qu’est-ce qu’il y a de si intéressant par terre ?
— Bon sang… Tu ne me laisses vraiment aucun répit, hein ?
— Pas question. T’es mon frère. C’est toi qui as décidé de faire ça même si tout le monde essayait de t’arrêter, tu te souviens ? Peu importe ce que les autres disaient, t’étais déterminé à essayer. Tu ne voulais pas abandonner la moindre vie. Pas vrai ?
— Tu… me connais vraiment trop bien…
L’illusion parlant avec la voix d’Arn semblait lire jusque dans ses pensées et ses sentiments les plus profonds. Les lèvres de Leo formèrent un sourire amer. Mais au moins, il devait l’admettre…
Il avait retrouvé suffisamment d’énergie pour sourire. Pourquoi ?
Parce qu’il avait entendu la voix de son frère.
— Ton choix était complètement idiot. La vie est beaucoup plus simple quand on choisit la sécurité et la stabilité. Atteindre la perfection est impossible. Il faut savoir quand abandonner et accepter de laisser certaines choses derrière soi.
— Ouais… t’as raison…
— Mais tu savais déjà tout ça quand t’as décidé de te battre, pas vrai ? Alors n’abandonne pas maintenant. Peu importe à quel point c’est difficile. Peu importe à quel point ça fait mal. Serre les dents et continue. T’as entraîné énormément de gens dans cette quête égoïste. Tu n’as plus le droit d’abandonner maintenant.
— Je… je sais… Mais mon mana… J’y arrive pas…
L’état d’esprit de Leo venait de basculer très légèrement dans une direction plus positive. Mais le problème concret restait entier. Il n’avait pas assez de mana. Le sort refusait toujours de prendre forme.
Et pourtant, la voix continuait de le pousser sans la moindre pitié.
— Il n’y a pas de « mais ». Il n’y a pas de « je peux » ou « je ne peux pas ». Tu dois juste le faire. Tu dis que t’as plus assez de mana ? T’as vraiment extrait jusqu’à la toute dernière goutte de force de ton corps ? T’as visiblement encore assez d’énergie pour parler. Assez pour réfléchir. T’es encore très loin de ta véritable limite. Ne t’arrête pas à la frontière que t’as toi-même dessinée. L’homme que je vois devant moi a décidé de sauver tout le monde. Alors relève-toi et dépasse cette limite !
La voix refusait d’accepter le découragement de Leo. Elle continuait obstinément à le pousser en avant. Et chaque fois qu’il l’entendait, davantage de force revenait dans son corps. Un feu s’alluma dans son cœur.
Instinctivement, Leo comprit que cette voix avait raison. Il ne crachait même pas encore de sang. Il pouvait toujours rester debout. Il était encore très loin d’avoir atteint sa limite.
Comprenant une nouvelle fois qu’il venait de se laisser sombrer dans l’apitoiement et la résignation, Leo reprit son sort avec l’intention d’épuiser jusqu’à la toute dernière goutte de mana de son corps.
— Il y aura toujours des gens pour te traiter de naïf et d’idéaliste. Des gens qui riront de toi en disant que tu poursuis un rêve impossible. Et c’est vrai que sur cent personnes, quatre-vingt-dix-neuf ne feraient probablement jamais le même choix. Mais toi, t’es justement celui qui est différent. Et cette personne sur cent est la seule qui peut vivre un miracle. Alors fais taire tous les rires et toutes les critiques en montrant à ces enfoirés ce dont t’es capable !
— Ouais… Je crois que je vais faire ça… Je vais sauver tout le monde… J’ai décidé de sauver tout le monde, alors c’est exactement ce que je vais faire !
— Voilà ! Maintenant, relève le menton et regarde droit devant toi. Toutes les personnes que tu veux sauver et toutes celles qui attendent que tu les sauves sont devant toi. Pas à tes pieds.

Lentement, Leo releva la tête et observa ce qui l’entourait. Tout près, les Narbenritter affrontaient les sujets issus des expériences ratées. Et plus loin, à l’intérieur du château, se trouvaient les vampires démoniaques.
Avec leurs yeux d’un blanc macabre et leur démarche anormale et chancelante, ils semblaient irrécupérables. Et pourtant, Leo comprit une chose. Abandonner simplement parce qu’on pensait ne pas pouvoir sauver tout le monde, sans même essayer…
Cela ne conduirait qu’à ne sauver personne.
Se sentir impuissant. Se croire incapable.
Ce n’étaient que de pitoyables excuses. Il devait essayer. Parce qu’au fond, c’était précisément pour cette raison qu’il était venu jusqu’ici.
Il voulait les sauver. Alors il les sauverait. Même si quelqu’un d’autre les jugeait irrécupérables, lui voulait devenir celui qui répondrait que non… Et qui les sauverait malgré tout. C’était l’objectif qui l’avait conduit jusque-là.
Sa véritable nature. Et sa véritable valeur.
— Je… suis venu ici pour sauver des vies… Je suis venu arrêter cette guerre… et sauver le monde !
La vue des vampires démoniaques lui rendit des forces. La pensée de pouvoir les aider le poussa à continuer. Du sang remonta dans sa gorge tandis que son corps commençait à souffrir d’avoir été poussé bien au-delà de ses limites.
Il le ravala.
Il ne pouvait pas se permettre d’avoir l’air faible ou misérable. Il devait rester inébranlable. Fier. Confiant.
Être empereur signifiait devoir faire cela encore et encore. S’il en était incapable une seule fois, alors il n’aurait aucune chance d’y parvenir à répétition dans l’avenir.
— Je… Je deviendrai un empereur qui sauve des vies ! Je tendrai la main à tous ceux qui tombent au bord du chemin pour les aider à se relever ! Peu importe qui me dira que c’est impossible…
— Parce que quelqu’un qui renonce à poursuivre ses idéaux ne pourra jamais devenir empereur !
— Exactement. Tu deviendras cet empereur. T’es mon petit frère. Ma plus grande fierté. Ne pense plus à rien d’autre maintenant. Concentre-toi uniquement sur ce qui se trouve devant toi. Une fois que t’auras épuisé jusqu’à la dernière parcelle de force qui te reste, je m’occuperai du reste…
Arn marqua une courte pause.
— Parce que je suis ton grand frère.

— D’accord !
À cet instant, Leo eut l’impression d’avoir reçu exactement l’impulsion dont il avait besoin. Porté par cet élan, il joignit les mains. Il serra les dents et déversa jusqu’à la dernière parcelle de mana qui lui restait dans son sort. Son corps se mit à briller d’une lumière dorée tandis qu’il entamait l’incantation.
— La lumière du salut est descendue des cieux…
Arn l’observa avec un sourire satisfait.
— Tu vois ? Il n’y avait aucune raison de s’inquiéter.
— Vous êtes le seul ici à ne pas vous être inquiété, rétorqua Sebas.
Finne avait enfoui son visage dans ses mains, soulagée. Tout en lui caressant doucement les cheveux, Arn promena lentement son regard autour d’eux.
— On a quelques rats dans les environs.
— Probablement des membres de l’organisation de traite humaine.
— Et ils ont très envie de mettre des bâtons dans les roues de Leo.
Un sourire en coin apparut sur les lèvres d’Arn. Il avait dit à Leo de ne penser à rien d’autre et de se concentrer uniquement sur ce qu’il avait devant lui.
Pour tenir cette promesse, Arn passa à l’action.
— Occupe-toi de Finne pour moi, Sebas.
— Oui, Votre Altesse.
— Maître Arn !
— Attends-moi. Je n’en ai pas pour longtemps.
Sur ces mots, Arn se transféra afin de protéger son frère.
14
À quel moment avais-je commencé à me considérer comme le grand frère de Leo ?
Mère nous avait toujours traités de la même manière. Elle ne m’avait jamais demandé quoi que ce soit de différent simplement parce que j’étais l’aîné. Je n’avais jamais été élevé avec une quelconque distinction en tant que grand frère. Et pourtant, à un moment donné, quelque chose avait changé. J’avais à agir comme tel.
Mais quand, exactement ?
J’étais encore plongé dans mes pensées lorsque mon transfert s’acheva. Plusieurs mages s’étaient postés au sommet de hautes tours réparties dans toute la ville. Et tous visaient Leo.
Sans la moindre pitié, je transperçai la poitrine du mage qui se trouvait devant moi. Il n’y avait aucune finesse dans mon geste. Ce n’était qu’un coup brutal de la main, renforcé par le mana. Mais c’était précisément ce que je recherchais.
De cette manière, j’avais moins de chances d’être reconnu.
— Argh… ?
Le mage fut complètement pris au dépourvu par mon apparition soudaine. Il mourut avant même d’avoir pu se remettre de sa surprise. Au même instant, je me transférai jusqu’au mage suivant.
— Qu’est-ce que… ?!
Ils ne devaient pas s’attendre à voir quelqu’un apparaître soudainement de nulle part grâce à la magie. Avant qu’il puisse organiser la moindre défense efficace, je lui transperçai la poitrine.
C’est à peu près à ce moment-là que les autres mages visant Leo comprirent que quelque chose clochait. Malheureusement pour eux, je pouvais me transférer bien plus vite qu’ils n’étaient capables de réagir.
Transfert. Poitrine transpercée.
Je répétai ce cycle encore et encore à toute vitesse.
Alors que je passais d’une tour à l’autre, un vieux souvenir me revint. La fois où j’avais vu ce qu’était véritablement un grand frère. Lorsque j’avais été enfermé dans une cellule, il était venu me rendre visite tous les jours.
Peu importait à quel point il était occupé. Il trouvait toujours le temps de venir parler avec moi. Rien de plus.
Il ne m’avait jamais promis de me faire sortir de prison. Il ne m’avait jamais apporté de cadeau pour me remonter le moral. Il savait que je ne voulais rien de tout ça. Alors il venait simplement me tenir compagnie.
Pour que je ne me sente pas seul. Lorsque j’avais finalement été libéré, il m’avait tapoté la tête.
— Tu t’es bien débrouillé.
C’était tout ce qu’il avait dit. À cet instant, j’avais compris que je voulais devenir quelqu’un capable de prononcer ces mêmes mots. Un grand frère capable d’approuver les actes inconsidérés de son petit frère. Quelqu’un capable d’assister à ses folies, de les accepter telles qu’elles étaient et de rester à ses côtés.
Oui… c’était ça.
Leo admirait notre frère aîné, Wilhelm, le prince héritier. Et moi aussi. Je voulais devenir un grand frère comme lui.
— C’est parce qu’on est frères, murmurai-je en plantant ma main dans le cœur du mage suivant. On admirait tous les deux la même personne.
Du sang jaillit de sa poitrine. Je ne ressentis aucune compassion. Ces types n’étaient pas des soldats entraînés contre leur gré dans la guerre de succession. Ils avaient volontairement trempé leurs mains dans le crime. Et ils cherchaient maintenant à augmenter encore le nombre de victimes.
Je savais qu’ils auraient normalement dû être jugés conformément à la loi. Mais ils auraient de toute façon été condamnés à mort. Alors je voyais pas vraiment le problème à exécuter la sentence un peu plus tôt.
Il restait deux mages.
— Hiiik ?!
Le premier poussa un petit cri aigu de terreur.
Je n’hésitai pas. Je lui transperçai la poitrine. Puis je me transférai immédiatement. Ma dernière cible renonça à essayer de m’affronter. À la place, elle leva les mains vers Leo. Impossible pour celui-ci d’esquiver une attaque alors qu’il était aussi profondément concentré.
Les Narbenritter, eux, avaient toute leur attention tournée vers le combat devant eux. Ils ne pourraient probablement pas arrêter le sort que ce mage s’apprêtait à lancer.
Je l’attrapai donc par le bras. Et le brisai net.
— Aaaaaaargh ?!
— Mon frère est en plein milieu d’une épreuve assez difficile. Ça vous dérangerait de le laisser tranquille ?
— V-votre frère ?!
— Sérieusement, c’est un boulot épuisant. Je dois l’engueuler parce qu’il fait n’importe quoi tout en le soutenant pour être sûr qu’il n’échoue pas. C’est ça qui est difficile quand on est grand frère.
— A-attendez… Vous voulez dire que vous êtes le prin… ?!
Le mage n’eut jamais le temps de terminer sa question. Je lui transperçai le cœur. Je regardai son corps s’effondrer comme une marionnette dont on aurait coupé les fils.
Puis je pris position au sommet de la tour. L’incantation de Leo avançait comme prévu.
— Sa lueur est la miséricorde de Dieu, qui apporte le salut à tous les hommes. Sa couleur dorée est le miracle des cieux. Repentez-vous, êtres malfaisants !
Le sort se poursuivait. Il comptait sept versets. C’était la catégorie la plus élevée de sorts de la magie moderne. Sept versets signifiaient également qu’il figurait parmi les sorts de magie sacrée les plus puissants.
Et compte tenu de la difficulté générale de cette magie, son niveau dépassait certainement celui de la majorité des sorts de magie ancienne.
La magie sacrée avait été développée pour vaincre les démons.
C’était l’arme de l’humanité contre les êtres maléfiques et impurs.
Comment Leo avait appris à s’en servir ?
Il avait probablement commencé à l’étudier après notre précédent désastre dans la région Sud contre les démons. Je me souvenais l’avoir entendu regretter à l’époque son incapacité à utiliser la magie sacrée.
Il avait été profondément insatisfait du résultat.
Et cette frustration l’avait poussé à maîtriser de nouvelles formes de magie. Mais employer aussi rapidement dans une véritable situation de crise une magie qu’il venait à peine d’apprendre était complètement imprudent.
Et stupide.
D’ailleurs, il avait du mal à terminer l’incantation. J’imaginais que ses organes internes subissaient une pression telle que du sang remontait déjà dans sa gorge. Avec difficulté, il réussit à le ravaler afin de poursuivre son sort.
Je décidai donc de lui offrir un environnement légèrement plus favorable.
— Ô dieu du temps, je suis celui qui se rebelle contre ta providence divine. Le cours que tu as établi demeure immuable. Le temps s’écoule sans pause, sans retard, sans interruption. Son grand courant se poursuit pour l’éternité. Je défie ce courant du temps. Je dérobe un aperçu de l’avenir. Horloge du déjà-vu !
La magie ancienne capable de manipuler le temps était généralement difficile à utiliser. Il n’existait aucun sort temporel qu’un mage puisse lancer directement sur lui-même. Et ceux qui agissaient sur les autres restaient limités dans leur efficacité.
En plus de cela, ils consommaient une quantité immense de mana. En résumé, ils n’étaient pas particulièrement pratiques. Parmi les différents sorts temporels, l’Horloge du déjà-vu restait au moins relativement utile. Il provoquait chez une personne une impression de déjà-vu en lui montrant un aperçu d’un futur proche possible.
Pas un avenir certain. Simplement l’une des nombreuses possibilités qui n’avaient pas encore été fixées.
Et uniquement quelques instants dans le futur.
Malgré ces défauts, ce sort était suffisamment utile au beau milieu d’un combat. Ce déjà-vu pouvait avertir quelqu’un d’une issue dangereuse. Et parfois, ce simple avertissement suffisait à pousser une personne à agir et à sauver sa vie.
Un jeune soldat attaqua soudain une immense créature monstrueuse. Son geste paraissait extrêmement dangereux. Mais de son point de vue, il devait en être autrement. Je savais pas quel avenir il avait aperçu.
Mais il avait manifestement décidé qu’il s’agissait de la meilleure option. Et il avait agi en conséquence. Le soldat planta alors son épée dans le cou du monstre. Tous deux s’effondrèrent dans un nuage de poussière.
Quelques secondes plus tard, le jeune homme en ressortit en roulant.
— On dirait que tu as tenu ta promesse, Lerner.
Après cette contribution particulièrement audacieuse à la bataille, le sous-lieutenant Bernd Lerner saisit une nouvelle épée. Et retourna risquer sa vie pour mener sa mission à bien. Tout le monde se battait pour Leo.
Tous acceptaient de le suivre même lorsque son comportement et ses décisions étaient complètement stupides. Et ce n’était pas parce qu’il était prince.
— C’est juste le genre d’idiot autour duquel les gens ont envie de se rassembler.
Honnête jusqu’à l’excès. Cette expression décrivait parfaitement Leo. Il restait fidèle à ses convictions même lorsqu’elles le désavantageaient. Il refusait de faire des compromis même lorsqu’il aurait été plus raisonnable d’en faire.
Et pourtant, les gens se rassemblaient autour de lui. Parce qu’eux-mêmes ne possédaient pas ces qualités. Les humains aspiraient toujours à ce qui leur manquait. Et être capable d’accomplir ce que la majorité ne pouvait pas faire constituait l’une des qualités d’un grand dirigeant.
Soutenir habilement un tel chef…
Ou l’arrêter lorsque c’était nécessaire… C’était le rôle de ceux qui l’entouraient. Et Leo possédait les qualités nécessaires pour attirer ce genre de personnes auprès de lui.
Tout comme Père avait Franz à ses côtés. J’étais prêt à parier que Leo finirait lui aussi par trouver quelqu’un comme ça un jour.
— Très bien, Leo. Tout le monde t’a ouvert la voie. Maintenant, termine le travail.
— Les cieux n’abandonneront jamais les justes. Cette lumière dorée est celle qui détruit le mal. Éclat sacré !
Un cercle doré apparut autour du château. Une lumière de la même couleur commença à s’en déverser. C’était une barrière. Elle empêcherait quiconque de s’échapper de la lumière purificatrice qui allait suivre.
Puis un cercle magique complexe apparut au-dessus du château. Un gigantesque pilier de lumière dorée en descendit. Il engloutit l’intégralité de la forteresse et commença à purifier tout ce qui se trouvait à l’intérieur.
Peu à peu, la lumière s’estompa.
Si le sang démoniaque avait profondément corrompu le corps des victimes, le sort aurait tout purifié. Et personne n’aurait survécu. Mais lorsque la lumière disparut complètement, le sol était couvert de corps inconscients.
Au même moment, Lars et ses chevaliers achevèrent d’abattre les gigantesques créatures. Des cris de joie éclatèrent. Le danger était écarté. De nombreuses personnes commencèrent à scander le nom de Leo.
Il essaya de leur répondre. Mais il avait manifestement atteint sa limite. Après avoir vacillé quelques instants, il s’effondra. Le sous-lieutenant Bernd Lerner parvint à le rattraper juste avant qu’il ne touche le sol.
Une fois certain que Leo était entre de bonnes mains, je me transférai auprès de Finne.
— On a réussi, hein ?
— Beau travail, répondit Sebas. Vous devez être épuisé.
— Pas vraiment. Je suis resté dans les coulisses tout ce temps.
— Euh… Maître Arn… Je…
— Hmm ?
La voix de Finne se réduisit à un murmure tandis qu’elle luttait pour terminer sa phrase.
Finalement, elle inclina vivement la tête.
— Je suis vraiment désolée ! Pardonnez-moi d’avoir été aussi égoïste !
— Tu n’avais pas tort, Finne. Ni de m’appeler, ni de me dire ce que tu pensais. J’ai juste privilégié ma confiance personnelle envers mon frère au détriment d’une vision plus globale. Si tout ça s’était terminé par un massacre, je ne serais pas mieux qu’un meurtrier à l’heure actuelle. C’est plutôt moi qui suis désolé. Leo et moi, on est tous les deux des idiots.
Finne agita frénétiquement les mains pour rejeter mes excuses. Elle tenta plusieurs fois de répondre sans réussir à sortir un mot. La voir ainsi me fit finalement rire. Puis je repris :
— Cela dit, j’avais confiance en Leo. J’avais réfléchi à toute la situation et conclu qu’il réussirait à sauver tout le monde. De ton point de vue, j’imagine que c’était une décision dangereuse et terriblement stressante. Désolé de toujours te faire subir ce genre de trucs.
— N-non, pas du tout ! Vous ne me faites rien subir ! C’est moi qui gâche toujours tout… Je suis désolée de ne jamais réussir à faire quoi que ce soit correctement.
En voyant les épaules de Finne s’affaisser de découragement, je me tournai vers Sebas.
Elle avait fait une erreur catastrophique pendant la mission ?
J’ignorais complètement ce qui s’était passé. Sebas secoua cependant la tête.
— Vous avez été un véritable atout pour cette mission, Dame Finne. Personne n’oserait dire que vous avez mal agi.
— Tu vois ?
— J-je ne…
— C’est bon, Finne. Chacun a son propre rôle. Personne ne peut tout faire. Ni moi, ni toi, ni même Leo. C’est pour ça qu’on travaille ensemble et qu’on se soutient les uns les autres. Tu n’as peut-être pas des compétences utiles dans un combat physique, mais tu possèdes énormément d’autres qualités et capacités que je n’ai pas. Je compte constamment sur toi.
— Maître Arn…
— Cela dit, j’ai un service à te demander. Occupe-toi de mon idiot de frère qui s’est écroulé là-bas. Il est vraiment pénible. Tu es la seule personne sur qui je peux compter pour le gérer. Et son voyage ne sera pas terminé tant qu’il ne sera pas rentré sain et sauf. Ramène-le-moi entier à la capitale.
— Bien sûr ! Ça, je peux le faire !
Voir Finne retrouver immédiatement son énergie m’arracha un sourire.
Puis j’ouvris un portail de transfert.
Un seul regard suffit à mon fidèle majordome pour comprendre ce que je voulais.
Sebas veillerait sur Finne à ma place.
Il accepta d’une élégante révérence et me souhaita bon voyage.
On peut vraiment rien cacher à ce type.
En me jurant de découvrir un jour son point faible, je me transférai jusqu’à la capitale.
15
— Deuxième princesse impériale, Zandra Lakes Adler. Je vous assigne par la présente à résidence pour une durée indéterminée. Vous ne quitterez pas vos appartements du Palais Intérieur sans mon autorisation et vous ne recevrez aucun visiteur. Naturellement, toute participation future à la guerre de succession vous est également interdite.
Les troubles dans la région Sud avaient pris fin.
Dès le retour de Leo, après qu’il eut efficacement dirigé la répression de la rébellion, les procédures destinées à régler les conséquences de toute l’affaire commencèrent.
La toute première personne à recevoir sa punition fut évidemment Zandra.
— Votre Majesté, je sais que je suis la nièce du duc Kruger, mais je suis avant tout membre de la famille impériale. Je n’ai aucune intention de provoquer une rébellion contre l’Empire. Je vous présente mes excuses pour ne pas avoir eu connaissance du complot du duc Kruger, mais je n’y ai participé en aucune manière.
— Je vais choisir de te croire. Mais ta punition reste inchangée. Peu importe ce que tu prétends, tu appartiens à la famille du duc Kruger et tu as accepté son soutien. Je te parle maintenant en tant que père. Écoute-moi attentivement, Zandra. Oublie toute possibilité de me succéder sur le trône.
Pour Zandra, ces mots devaient avoir la même valeur qu’une condamnation à mort.
Devant de nombreux hauts responsables influents de l’Empire, Père venait de l’exclure de la guerre de succession.
Son visage se tordit sous l’humiliation. Puis elle planta un regard dur dans celui de notre père.
— Vous détestez vraiment ma mère à ce point ?
— Cette décision ne repose sur aucun sentiment personnel.
— Vous avez tort, Père. Ce sont précisément vos sentiments personnels qui vous influencent. Vous croyez ces rumeurs honteuses affirmant que c’est ma mère qui a assassiné la deuxième consorte impériale, n’est-ce pas ?! Depuis ce jour, vous ne m’avez jamais considérée comme l’une de vos enfants !
Zandra fit un pas en avant. La Garde impériale présente dans la pièce porta fut main à l’épée. Père leur fit signe de ne pas intervenir.
— Je te considère bel et bien comme l’une de mes enfants. Si je t’avais tenue responsable, j’aurais gardé mes distances avec toi.
— C’est un mensonge éhonté ! La colère que vous ressentez envers ma mère et moi n’a jamais disparu de votre regard ! Je vous l’ai répété encore et encore ! Ce n’est pas ma mère qui a tué la deuxième consorte impériale ! Pourquoi refusez-vous de le comprendre ?!
— Zandra, cela n’a rien à voir avec ma deuxième consorte.
— Si vous me considérez réellement comme votre enfant, alors vous devriez croire ce que je vous dis ! Vous ne trouvez pas absurde de punir une nièce pour les crimes de son oncle ?!
— Zandra, t’assigner à résidence est précisément un acte de clémence de ma part.
— Ce n’est pas de la clémence ! J’ai tout risqué pour devenir la prochaine impératrice !
— Tu n’es véritablement pas qualifiée pour monter sur le trône. Renonce, Zandra.
La tristesse qui s’insinua dans la voix de Père donna à ses paroles un poids bien plus important encore. Il regarda directement Zandra avant de poursuivre.
— Quelqu’un qui ne pense qu’à lui-même ne pourra jamais devenir empereur. Un empereur doit penser avant toute chose à l’Empire. Ensuite viennent les habitants de l’Empire. Lui-même passe très, très loin derrière. Tout l’Empire connaît désormais les crimes du duc Kruger. Il dirigeait une organisation qui a enlevé des dizaines d’enfants de nos citoyens. Ma décision est parfaitement logique. C’est toi qui es incapable de le comprendre.
— Je le comprends parfaitement !
— Alors pourquoi ne parles-tu que de toi ? Ni la dignité de l’Empire d’Adrasia ni les sentiments de son peuple ne permettront que tu montes sur le trône. Tu es parente par le sang d’un homme qui a provoqué une révolte. Tu as entretenu des liens avec un criminel corrompu et malfaisant qui a infligé d’immenses souffrances aux citoyens de l’Empire. Même si tu ignorais tout des actes de ton oncle, tu as tout de même coopéré avec un criminel. Le peuple est en colère. Il exige que justice soit rendue. Je veux que tu comprennes que seule la clémence que j’éprouve envers toi en tant que père m’empêche de te faire trancher la tête.
— P-Père… J-je…
— Tu peux partir. Je refuse d’écouter davantage quelqu’un qui ne sait penser qu’à lui-même.
Père fit un geste aux chevaliers impériaux. Deux d’entre eux saisirent Zandra par les bras. Elle leur lança un regard furieux.
— Bande d’ingrats ! Vous savez qui je suis ?! Je suis une princesse impériale ! Lâchez-moi !
— Pardonnez-nous, Votre Altesse.
— Argh ! Vous n’avez pas le droit de me traiter ainsi ! Lâchez-moi ! Père ! Père ! Pèèèère !
Zandra fut traînée hors de la pièce. Sa peine était beaucoup plus légère que ce à quoi je m’étais attendu. J’avais même envisagé l’exécution comme une possibilité tout à fait réaliste. Quelque chose dans sa punition me paraissait donc étrange.
Zandra aurait préparé quelque chose pour pousser Père à se montrer clément ? Mais quel genre de plan pourrait contraindre Père à réduire sa sentence ?
Je réfléchis encore et encore. Rien ne me vint. Pendant ce temps, Père passa à la punition suivante. Avec un soupir épuisé, il se laissa lourdement aller contre son siège. Son regard se posa sur Gordon.
— Après avoir assisté à la petite tirade de Zandra, as-tu quelque chose à dire pour ta défense, Gordon ?
— Non, Votre Majesté.
— Je vois. Tu as été incapable de tenir tes subordonnés en laisse. Non seulement tu as exposé mon émissaire et sa délégation au danger, mais tu as également tenté de provoquer une guerre totale contre la région Sud. Ce n’est pas un délit mineur.
— Oui, Votre Majesté. Je reconnais pleinement que tout ce qui s’est produit est dû à ma propre incompétence. J’accepterai ma punition.
Il était inhabituel de voir Gordon adopter une attitude aussi respectable face à la perspective d’être puni. Mais il devait probablement estimer que ses actes étaient, d’une certaine manière, justifiés. L’escarmouche sur la ligne de front avait commencé parce que l’un de ses généraux avait été assassiné.
Du point de vue de Gordon, il devait lui sembler légitime d’affirmer qu’il avait été contraint de réagir aux événements. J’avais l’impression qu’il abordait cette discussion en partant du principe qu’en acceptant docilement la punition choisie par Père, il réussirait finalement à s’en tirer à bon compte.
Après tout, le pire scénario ne s’était pas produit. Évidemment, s’il avait eu lieu, cela aurait signifié une guerre totale contre la région Sud. Et dans ce cas, punir Gordon pour son rôle dans le déclenchement de la crise aurait été très loin d’être la priorité de Père.
— Tu sembles regretter tes actes. Mais un crime reste un crime. Tu partiras immédiatement pour la garnison de la frontière Nord. Tu ne reviendras pas avant au moins deux mois. Va retrouver une perspective plus juste de ce que signifie protéger ton Empire depuis les lignes de front.
— …Compris, répondit Gordon entre ses dents serrées.
Ce n’était pas la première fois qu’on lui proposait une affectation à la frontière Nord. Dans le passé, il avait refusé le poste de commandant de cette garnison au motif que cela gênerait sa participation à la guerre de succession et que la région Nord constituait une frontière relativement peu prioritaire pour l’Empire.
Mais je connaissais la véritable raison de son refus.
Il avait anticipé qu’on le comparerait à Lise, qui occupait elle aussi un poste de commandement à une frontière.
Être affecté précisément à l’endroit qu’il avait autrefois refusé devait être humiliant. Et cette fois, même pas comme commandant. J’imaginais que Père avait évité de l’envoyer à la frontière Sud à cause du danger. La région se trouvait encore en plein chaos et dans la confusion des efforts de reconstruction après les combats.
À l’ouest et à l’est d’Adrasia se trouvaient également de puissantes nations étrangères. Il aurait été difficile de garder Gordon sous contrôle sur ces frontières. Au bout du compte, la garnison de la frontière Nord constituait donc le choix le plus adapté. Et probablement aussi le plus humiliant.
— Cela conclut les discussions concernant les sanctions. Merci à tous pour vos efforts courageux. C’est grâce à votre aide constante que cette crise a pu être résolue avec un minimum de conséquences.
Père exprima généreusement sa gratitude envers toutes les personnes présentes. Une seule absence était particulièrement remarquable.
Erik.
En tant que ministre des Affaires étrangères, il se trouvait toujours à l’étranger afin d’empêcher d’autres pays de profiter de l’agitation interne d’Adrasia pour lancer une invasion.
Lui aussi avait joué un rôle plus discret, mais néanmoins indispensable, dans la gestion globale de la crise. Leo venait de marquer beaucoup de points. Mais Erik en avait lui aussi accumulé un nombre considérable.
Avec Zandra désormais hors course, Leo avait rattrapé Gordon. Il lui restait néanmoins encore énormément de chemin avant de dépasser Erik.
— Je souhaite remercier tout particulièrement Erik, qui n’est pas présent aujourd’hui, ainsi que toi, Leonard. Vous vous êtes tous les deux remarquablement bien débrouillés.
— Je n’ai fait que remplir mon devoir en tant que prince.
— Inutile d’être modeste. J’ai entendu dire que tu avais utilisé un sort particulièrement puissant à la fin. Comment te sens-tu ?
— Très bien, merci.
— Tant mieux… Arnold, tu as toi aussi contribué. Beau travail.
Père tourna son regard vers moi.
Il devait faire référence au fait que j’avais recruté les Narbenritter. Je lui adressai un sourire embarrassé et me grattai maladroitement la tête. Puis je répondis avec une assurance parfaitement calculée.
— Oh, vous savez, c’était vraiment pas grand-chose. Enfin, j’imagine que pas mal de choses se sont bien passées. Et au final, il y a même pas eu de guerre. Je dirais que tout s’est quasiment déroulé à la perfection, non ?
Mon objectif était de donner l’impression que les compliments de Père venaient immédiatement de me monter à la tête. Les ministres autour de nous froncèrent presque tous les sourcils. Ils savaient parfaitement comment l’empereur allait réagir à ce genre de réponse.
Quelques instants plus tôt, il avait justement invoqué l’opinion du peuple dans son jugement contre Zandra. Autrement dit, il comprenait parfaitement le point de vue des citoyens. Sa réponse était donc évidente.
— Pas de guerre, tu dis ?! Tu es complètement stupide ou quoi ?! Il y a eu une guerre ! De notre point de vue, ce n’était peut-être qu’une petite escarmouche, mais une ville entière a subi les ravages d’une bataille ! Pour tous les habitants qui s’y trouvaient, c’était une guerre dévastatrice ! Il y a bel et bien eu une guerre !
— J-je me suis mal exprimé… Pardonnez-moi.
— Tu ne comprends absolument rien ! Notre devoir consiste justement à gouverner l’Empire de manière à ce que ses habitants n’aient jamais à subir ce genre de choses ! Si tu es incapable d’observer la situation autrement que depuis ta propre position privilégiée, alors tu ne vaux pas mieux que Zandra ! Tu ferais bien d’y réfléchir sérieusement ! À moins que tu veuilles toi aussi finir assigné à résidence ?!
Je baissai la tête et encaissai docilement la colère cinglante de Père. Évidemment qu’il était furieux. Mais grâce à ça, le gain de réputation que j’avais obtenu en convainquant les Narbenritter de nous aider venait d’être annulé.
Même si cela avait été nécessaire pour notre plan, cette réussite m’avait beaucoup trop exposé. Je devais continuer à rester en arrière-plan.
Une présence parfaitement inoffensive.
Le mieux était donc qu’en dépit de mes quelques réussites, tout le monde continue à me voir comme un prince irréfléchi et négligent.
Cela dit…
Maintenir cette couverture avait un prix particulièrement élevé.
Le sermon de Père se prolongea encore et encore.
Debout devant lui, en regrettant amèrement le coût de mes manipulations, je n’avais plus qu’à laisser sa leçon me passer au-dessus de la tête…
Et prier pour qu’elle se termine rapidement.