LOVE UNSEEN T1 – CHAPITRE 7
Feux d’artifice dessinés
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Traduction : Raitei
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J’avais toujours cru que je n’avais pas besoin de compter sur les autres. Pourtant, je finis par comprendre qu’il ne s’agissait que d’un mécanisme de défense proche de la résignation. Je fus même surpris de découvrir l’obstination extrême qui sommeillait en moi.
Malgré toutes les larmes que j’avais versées, je me retrouvai de nouveau à l’hôpital, consterné par ma propre ténacité.
Ce jour-là, Hayase lisait un album illustré. Sa voix douce, légèrement plus aiguë que d’ordinaire, résonnait dans toute la salle des enfants. Tous l’écoutaient avec une attention absolue.
— La princesse croqua dans le petit fruit, et des larmes se mirent à couler sur ses joues.
Elle avait mangé le « fruit de la vérité » confectionné par la sorcière. En pleurant, la princesse avoua le mensonge qu’elle avait raconté par souci pour le prince.
Certains enfants avaient eux aussi les larmes aux yeux.
— Et la princesse et le prince vécurent heureux pour toujours.
Grâce aux efforts déployés par le prince après avoir découvert la vérité, l’histoire s’acheva sur une fin heureuse, laissant les enfants ravis. Même s’ils semblaient s’amuser, Fuyutsuki, assise sur une chaise au fond de la salle, paraissait souffrir. Elle avait du mal à respirer.
Une fois la lecture terminée, ce fut à son tour de jouer du piano. Mais elle commit de nombreuses erreurs et dut s’interrompre à plusieurs reprises. Le lendemain, lorsque je me présentai pour ma journée de bénévolat, Fuyutsuki n’était pas là. Apparemment, son état s’était aggravé.
Elle ne vint pas davantage le jour suivant.
Je savais dans quelle chambre elle séjournait.
Un jour, inquiet de la voir aussi instable sur ses jambes, je l’avais suivie jusqu’à sa chambre sans lui adresser la parole.
J’avais agi comme un véritable harceleur.
Sur le moment, mon propre comportement m’avait même effrayé. Mais à présent, j’étais heureux d’avoir fait cet effort. Après m’être séparé de Hayase et Narumi à la fin de l’Heure des enfants, je me dirigeai directement vers la chambre de Fuyutsuki.
Comme il s’agissait d’un grand hôpital haut de gamme, toutes les chambres du service étaient individuelles. Elles étaient parfaitement alignées, chacune munie d’une plaque sur laquelle figurait le nom d’un seul patient.
Je me rendis dans l’aile ouest du septième étage, juste au-dessus de la salle des enfants, et m’arrêtai devant une plaque portant le nom :
KOHARU FUYUTSUKI
Alors que j’allais frapper, j’entendis des voix à l’intérieur.
— Tu veux vraiment que je les coupe ?
— Oui. S’il te plaît.
J’entrouvris silencieusement la porte coulissante et jetai un regard à l’intérieur. À travers l’ouverture, je ne distinguais que le pied d’un lit blanc. Je n’aperçus pas Fuyutsuki, mais vis une femme vêtue d’un kimono.
Je ne connaissais pas grand-chose aux kimonos, mais même moi, je pouvais voir au premier coup d’œil que celui-ci était coûteux. Son tissu bleu outremer pâle paraissait incroyablement doux et était décoré d’éventails.
La femme ressemblait beaucoup à Fuyutsuki. Elle avait l’air plus détendue et ses yeux semblaient légèrement plus grands, mais je supposai qu’il s’agissait de sa mère. Elle tenait une paire de ciseaux.
La mère de Fuyutsuki tourna les yeux vers la porte. Elle avait dû remarquer que je l’observais par l’entrebâillement. Nos regards se croisèrent.
Merde !
Mon cœur faillit s’arrêter sous l’effet de la panique. Mais son expression s’adoucit aussitôt, et elle posa un doigt sur ses lèvres pour m’intimer le silence.
— Je comprends, ma chérie. Je vais aller chercher quelque chose à boire, déclara-t-elle à la personne allongée sur le lit en riant doucement.
La mère de Fuyutsuki se dirigea à petits pas vers la porte. Elle sortit de la chambre, puis me regarda en clignant des yeux d’un air interrogateur.
— Tu es un ami de Koharu ? murmura-t-elle.
— Euh, oui, répondis-je à voix normale.
Elle me fit aussitôt signe de parler moins fort.
— Allons discuter là-bas, pour que Koharu ne nous entende pas, chuchota-t-elle, toujours les ciseaux serrés contre sa poitrine.
Elle aurait pu les poser, mais continua de les transporter en passant le pouce et l’index dans les anneaux. Cela lui donnait un air légèrement inquiétant. Pourtant, elle paraissait également un peu tête en l’air, exactement comme on pouvait s’y attendre de la mère de Fuyutsuki.
Nous nous assîmes sur le canapé installé devant les distributeurs automatiques. Elle me sourit en me regardant dans les yeux.
Fuyutsuki n’avait jamais pu croiser mon regard. Cette sensation me parut donc étrange, sans doute parce que toutes deux se ressemblaient énormément.
— Tu es bien un ami de Koharu ? demanda-t-elle de nouveau.
— Ah, oui. Je m’appelle Kakeru Sorano. Nous sommes dans la même université.
— À l’université ? m’interrompit-elle. Alors elle y est vraiment allée.
— Oui. Nous suivions la même matière.
— Quel soulagement…
Elle se laissa retomber contre le dossier du canapé.
— Depuis son hospitalisation, Koharu affirme qu’elle n’est jamais allée à l’université. Je commençais à croire que j’avais perdu la tête.
— Elle disait déjà ça chez vous ?
— Elle t’a dit quelque chose ?
— …Elle agit comme si elle ne se souvenait absolument pas de moi.
Les yeux de la mère de Fuyutsuki s’écarquillèrent. L’avais-je bouleversée ? Aurais-je dû garder cela pour moi ? Une vague de culpabilité me submergea. Pourtant, à ma grande surprise, elle m’adressa un sourire bienveillant.
— Je vois… Cela doit être difficile pour toi aussi.
Elle refusait de laisser paraître sa tristesse, ce qui me serra la poitrine.
— Non, ça va.
— Je n’en crois pas un mot. Cela doit forcément être douloureux.
— Je vais bien.
— Si tu le dis, répondit-elle avec un rire.
Comment pouvait-elle continuer à sourire ainsi ?
— Vous ne trouvez pas tout cela difficile, madame ?
— « Madame » ? On dirait que tu rencontres ta belle-mère. Koharu et toi étiez… ?
— N-non ! répondis-je en réfutant précipitamment ses soupçons.
— Je plaisantais, déclara-t-elle avec un petit rire.
Elle n’avait cessé de rire depuis le début de notre échange. Le fruit n’était vraiment pas tombé loin de l’arbre. Je ne pus m’empêcher de remarquer à quel point elle ressemblait à sa fille.
— Je ne sais pas vraiment si je devrais te dire cela… commença-t-elle doucement.
Elle marqua une pause.
— C’est très difficile.
Le calme de sa voix crispa tout mon corps.
— Il ne se passe pas un jour sans que je souhaite que mon enfant soit née avec un corps plus robuste. Mais… si j’affiche constamment un visage abattu, cela ne fera que rendre les choses plus pénibles pour elle. Si elle doit surmonter tout cela, je dois rester à ses côtés en souriant.
Des larmes apparurent au coin de ses yeux.
Ma vision commença elle aussi à se brouiller.
— Alors, s’il te plaît. Reste près d’elle. Ce sera peut-être difficile, mais j’aimerais que tu continues à lui tenir compagnie avec le sourire.
— Je le ferai, répondis-je.
— Merci, déclara-t-elle avec un sourire radieux.
La mère de Fuyutsuki commença à ouvrir et refermer les ciseaux qu’elle tenait encore.
— À quoi servent ces ciseaux ? demandai-je.
Elle baissa les yeux vers eux.
— Oh. Je vais lui couper les cheveux. Ils commencent à tomber à cause du traitement. C’est la troisième fois qu’elle traverse cela, alors elle sait probablement très bien ce qui l’attend.
— …Je vois. Mais ses cheveux sont tellement longs et beaux.
— Elle ne va pas simplement les couper pour les jeter. Tu as déjà entendu parler du don de cheveux ?
— Comme… donner ses cheveux ?
Je sortis mon téléphone pour effectuer une recherche.
Apparemment, le don de cheveux consistait à offrir ses cheveux afin de fabriquer des perruques pour des enfants qui les avaient perdus à cause d’une maladie. Les perruques leur étaient fournies gratuitement.
Il semblait qu’un grand nombre d’enfants attendaient encore leur tour.
— Si Fuyutsuki va perdre tous ses cheveux, elle pourrait fabriquer une perruque pour elle-même, non ? demandai-je.
— Elle ne le veut pas, répondit sa mère en secouant la tête. Lorsqu’elle était plus jeune, perdre ses cheveux l’avait profondément bouleversée. Elle souhaite donc les donner à des enfants qui traversent la même épreuve.
— C’est…
Les mots restèrent bloqués dans ma gorge.
Cette nouvelle manifestation de la bonté de Fuyutsuki me donna envie de pleurer. Je pris une profonde inspiration, puis une autre, encore plus grande, afin de retenir mes larmes.
— Cela ressemble vraiment à quelque chose que Fuyutsuki ferait.
— N’est-ce pas ? Je parle peut-être simplement comme une mère trop fière de son enfant, mais je n’aurais pas pu rêver d’une meilleure fille. Reviens lui rendre visite, d’accord ?
Sur ces dernières paroles, la mère de Fuyutsuki m’adressa un signe de la main droite, celle qui tenait toujours les ciseaux, puis retourna dans la chambre de sa fille.
❅
— Aujourd’hui, nous allons dessiner des feux d’artifice sur cette feuille.
Pour l’Heure des enfants, nous avions prévu de faire dessiner des feux d’artifice aux enfants. Il existait des feux d’artifice dits « figuratifs », qui formaient dans le ciel des motifs comme des sourires ou des étoiles. Je demandais donc aux enfants d’imaginer leurs propres formes.
Une semaine plus tôt, après avoir déchiffré le marque-page de Fuyutsuki à la bibliothèque, j’avais appelé Hayase.
La première chose que je lui avais dite avait été : « Tirons des feux d’artifice ». Comme Hayase avait fait partie du comité du festival universitaire, je lui avais demandé ce qu’il était advenu des feux d’artifice qui auraient dû être lancés pendant le festival.
— Je pense que cela pourrait réveiller certains de ses souvenirs.
Je lui avais raconté ce que le médecin m’avait expliqué, puis nous avions envisagé d’organiser le spectacle auquel Fuyutsuki n’avait pas pu assister.
Nous passâmes plusieurs jours à tout préparer.
En tant qu’ancien membre du comité, Hayase souleva la question suivante : « les enfants de l’hôpital pourraient-ils eux aussi assister au feu d’artifice ? »
Après avoir obtenu les conseils de Kotomugi, le président du club d’étude des feux d’artifice, notre projet évolua pour devenir un événement appelé « Les Feux d’artifice des enfants ».
Nous expliquâmes la situation aux différentes parties concernées, notamment à l’université et aux fabricants de feux d’artifice. Finalement, il fut décidé d’organiser un festival estival pendant lequel seraient présentés ceux qui n’avaient pas pu être lancés lors du festival universitaire.
Dans la salle des enfants, ces derniers dessinaient avec enthousiasme leurs feux d’artifice à l’aide de crayons de cire et de crayons de couleur.
Fuyutsuki, cependant, n’était pas venue.
D’après une infirmière avec laquelle je m’étais lié d’amitié, elle était allongée dans sa chambre. Elle ne pouvait toutefois rien m’expliquer de plus au sujet de son état, puisqu’il s’agissait d’informations confidentielles.
À la fin de l’Heure des enfants, Hayase me tendit une feuille blanche et des crayons de couleur.
— Tiens.
— Merci, répondis-je en hochant la tête.
Puis nous nous séparâmes.
Elle emporta les dessins des enfants jusqu’au campus, tandis que je me dirigeai vers la chambre de Fuyutsuki. En chemin, je croisai sa mère. Elle m’adressa un sourire chaleureux.
— Merci, me dit-elle.
— Ce n’est rien. Je suis plutôt désolé de venir vous déranger jour après jour.
— Occupe-toi bien de Koharu pour moi. J’ai une course à faire.
Elle tenait le téléphone de sa fille, dont l’écran était brisé comme une toile d’araignée.
— Apparemment, elle l’a cassé dans sa chambre l’autre jour. Le téléphone de remplacement est enfin arrivé, alors je dois aller le récupérer.
— D’accord.
— Oh, et prends ceci. C’est un masque. J’ai aussi du désinfectant. Il est possible qu’elle dorme.
La mère de Fuyutsuki me tendit un masque, puis pulvérisa du désinfectant sur mes mains. Ce seul geste suffisait à me faire comprendre que l’état de Fuyutsuki s’était aggravé.
Devant sa chambre, je pris une grande inspiration afin de me calmer, puis frappai à la porte.
Aucune réponse.
— J’entre.
Je me glissai dans la chambre comme un voleur. Fuyutsuki dormait, allongée sur son lit médicalisé dont le dossier était relevé.
La fenêtre était ouverte.
Les rideaux ondulaient doucement chaque fois qu’une brise fraîche pénétrait dans la pièce. L’air paraissait étonnamment pur pour une grande ville.
Les cheveux de Fuyutsuki avaient été coupés courts.
Autrefois, elle portait la longue chevelure typique de nombreuses jeunes femmes. À présent, ses cheveux s’arrêtaient juste au-dessus de ses oreilles.
Je m’assis sur la chaise à côté de son lit, sentant la brise effleurer ma peau. J’entendais la respiration douce et régulière de Fuyutsuki. Elle ressemblait à Blanche-Neige endormie dans son lit.
En la regardant, je sentis une vague d’affection gonfler dans ma poitrine. J’observai son beau visage en essayant de me faire aussi discret que possible. Je ne voulais pas la réveiller. J’aurais aimé que cet instant paisible dure éternellement. Pourtant, chaque fois que je pensais à la maladie qui dévorait son corps, un froid glacial m’envahissait.
Pourquoi Fuyutsuki devait-elle subir un tel destin ?
Elle ne possédait que cinq pour cent de chances de survivre jusqu’à la fin de l’année. Lorsque ce chiffre me revint à l’esprit, contempler son visage endormi et serein m’effraya soudain.
Je l’imaginai mourir, et le désespoir que provoquerait sa perte me submergea.
La brise qui m’avait semblé rafraîchissante quelques instants auparavant devint brusquement froide. Je commençai donc à refermer lentement la fenêtre. Elle produisit alors un grincement.
Merde.
Je me figeai sur place. Le bruit fit sursauter Fuyutsuki.
— Ngh…
Elle gémit en s’étirant.
— Maman, c’est toi ?
Elle ouvrit les yeux et regarda dans ma direction. Mon cœur manqua un battement à l’idée qu’elle puisse me voir. Mais évidemment, Fuyutsuki ne remarqua pas qui j’étais.
— Tu peux laisser la fenêtre ouverte. Il fait agréablement frais, déclara-t-elle avec cette voix à la fois douce et légèrement capricieuse qu’elle employait autrefois pour me traiter de méchant.
Cela faisait étrangement plaisir à entendre. En la voyant se retourner sur le ventre, je faillis rire. Mais l’absence de réponse de sa « mère » sembla soudain éveiller ses soupçons.
— Maman, c’est toi ? Ou bien une infirmière ?
Une pointe de panique se glissa dans sa voix. Je me sentis trop embarrassé pour continuer à garder le silence.
— Désolé. C’est moi, Sorano.
Fuyutsuki afficha un instant une expression stupéfaite, puis sembla se souvenir de quelque chose. Le visage irrité, elle tâtonna à la recherche du bouton d’appel des infirmières.
— A-attends une seconde ! m’écriai-je.
— Pourquoi es-tu entré ici sans autorisation ?
— Je m’inquiétais pour toi. Ça fait un moment que tu n’es plus venue dans la salle des enfants.
— Je t’ai dit de m’oublier.
— Je suis seulement venu te rendre visite. Ta mère me l’a demandé.
— Tu as parlé à ma mère ?
Fuyutsuki se redressa brusquement sur son lit, furieuse.
Mais dès qu’elle le fit, elle se courba aussitôt en se tenant la poitrine, prise d’une vive douleur. Une perfusion était reliée à son bras gauche, et une poche transparente pendait à la potence.
— Ça va ? demandai-je.
— Laisse-moi… juste… un instant.
Elle haletait en essayant de stabiliser sa respiration. Son visage était pâle, et de la sueur perlait sur son front. Elle semblait aussi avoir maigri.
— Désolé, murmurai-je, ne sachant pas quoi dire d’autre.
— Tu es vraiment tenace, Sorano. Qu’est-ce qu’il faudrait pour que tu m’oublies ?
— Désolé.
— Arrête de t’excuser.
— Ça va ?
— J’ai mal.
Même si elle ne pouvait pas voir, elle orienta les yeux vers moi et sourit. Ce n’était pas le sourire sincère auquel j’étais habitué.
Il semblait teinté de tristesse.
— Ces derniers temps, même l’eau me fait vomir. C’est pour ça que je suis sous perfusion.
— C’est un effet secondaire du traitement ? Il est vraiment aussi puissant ?
— Oui. Mon taux de globules blancs est faible, et j’ai des ulcères dans toute la bouche.
Sa respiration devint plus difficile à mesure qu’elle parlait, et je distinguais la sueur froide sur sa peau.
— Tu es enfin dégoûté ? Tu ferais mieux de m’oublier.
— Cela ne me dégoûte absolument pas.
— …Tu n’abandonnes vraiment jamais, pas vrai ? répondit-elle en détournant le visage.
Sa voix était faible lorsqu’elle poursuivit :
— Mon médecin m’a dit que mes cheveux commenceraient peut-être à tomber la semaine prochaine.
— Ah… Je vois.
— C’est ce que je déteste le plus.
Fuyutsuki se montrait particulièrement bavarde ce jour-là. Peut-être aurait-elle été écrasée par le poids de ses inquiétudes si elle ne les avait pas exprimées. Ou peut-être avait-elle simplement renoncé à tout.
— Comme je ne vois pas, je ne sais pas à quoi je ressemble.
Sa voix se fit progressivement plus larmoyante.
L’entendre ainsi me faisait mal.
— C’est tellement difficile d’être obligée de tout imaginer uniquement grâce au toucher.
J’entendis un sanglot étouffé. Elle avait commencé à pleurer. L’affection que j’éprouvais pour elle fut engloutie par la douleur qui m’oppressait la poitrine. J’avais l’impression que l’on m’étranglait.
Puis elle murmura d’une petite voix :
— Je veux mourir.
Je n’arrivais pas à croire qu’il s’agissait de la même Fuyutsuki que j’avais connue, celle qui affichait toujours un sourire. Mais était-ce réellement Fuyutsuki ? Cette jeune femme souriante n’était-elle pas seulement une version que j’avais créée dans mon imagination ?
La véritable Fuyutsuki n’était-elle pas celle qui se trouvait devant moi, allongée sur ce lit, le corps tremblant ? Que pouvais-je faire ? Comment pouvais-je l’aider ? Dans ce genre de situation, il fallait normalement frotter le dos de la personne, non ?
Pendant un instant, j’hésitai à la toucher.
Mais lorsqu’une personne à laquelle on tenait pleurait, ne rien faire était probablement la pire solution.
Je posai la main sur le dos de Fuyutsuki, ce qui la fit sursauter. Je me demandai si cela lui déplaisait, mais, à ma grande surprise, elle ne dit rien. Je m’efforçai de parler avec la voix la plus calme possible.
— Nous préparons un événement appelé « Les Feux d’artifice des enfants » à l’université.
— Les… Feux d’artifice des enfants ?
— Dans le cadre de notre bénévolat à l’hôpital, nous allons transformer les dessins des enfants en véritables feux d’artifice. Ils seront lancés sur le campus.
Je parlai lentement afin de lui laisser le temps de comprendre ce que je lui proposais.
— Alors, j’aimerais te demander quelque chose. Est-ce que toi aussi, tu voudrais faire un dessin ?
— Moi ?
— Oui. Nous envoyons tous les dessins à l’entreprise de feux d’artifice aujourd’hui. Mais il faudra du temps pour les fabriquer et tout préparer, donc le spectacle aura lieu à la fin du mois de septembre. C’est pour ça que… nous devons faire de notre mieux. Il nous reste un peu plus de trois mois. Essayons d’améliorer ton état de santé d’ici là.
— Pourquoi ? demanda Fuyutsuki en haussant la voix. Pourquoi est-ce que tu me dis ça ?! Je t’ai déjà expliqué que c’était difficile pour moi ! Pourquoi est-ce que tu me demandes de faire encore plus d’efforts… ? Comment peux-tu être aussi cruel ?
Elle couvrit son visage de ses deux mains et se mit à pleurer. Ses larmes tombèrent une à une sur les draps blancs.
— Est-ce que tu reconnais ça ?
Je pris son bras et déposai quelque chose dans sa main. C’était le marque-page jaune que j’avais retrouvé.
Dès qu’elle le toucha, elle afficha une expression surprise.
— Il est à moi ?
— Désolé. Je l’ai déjà lu.
— …Ce n’est pas juste… Ce n’est vraiment pas juste.
Elle pleura, son visage de nouveau trempé de larmes.
Je la saisis par les épaules et rassemblai tout l’optimisme qui me restait.
— Est-ce que ce n’est pas mieux d’avoir un objectif à atteindre ?
Fuyutsuki était si généreuse qu’elle avait décidé de donner ses cheveux à d’autres, alors même qu’elle souffrait terriblement.
Je voulais lui rendre courage.
— Avoir un objectif vaut mieux que de simplement pleurer. Alors faisons de notre mieux pour le réaliser. Je ne peux pas rendre ta maladie moins difficile, mais je peux venir te voir, t’écouter et t’encourager. Alors essayons de nous battre ensemble.
Je savais qu’elle ne pouvait pas me voir.
Pourtant, je lui souris. Peut-être que ce sourire se transmettrait dans ma voix ou se diffuserait dans l’atmosphère. Même si elle ne percevait qu’un pour cent des encouragements que j’essayais de lui transmettre, cela me suffisait.
Je forçai mon sourire pour lui demander de ne pas abandonner.
— Tu crois que les choses pourraient bien se passer ?
— J’en suis certain.
— Peut-être que je peux essayer.
Fuyutsuki continuait à pleurer à chaudes larmes.
Je lui frottai le dos en répétant encore et encore que tout irait bien.
— …Est-ce que je peux… dessiner un feu d’artifice, moi aussi ? demanda-t-elle d’une voix rauque.
— Bien sûr.
— Alors promets-moi quelque chose. Une fois que j’aurai terminé mon dessin et plié la feuille, tu ne regarderas pas à l’intérieur.
— D’accord.
— Tourne-toi, s’il te plaît.
— Très bien.
— Tu regardes bien dans l’autre direction ?
— Oui.
Fuyutsuki me demanda les crayons de couleur, et je les lui tendis.
Elle ne mit pas longtemps à terminer son dessin.
— Tu as besoin d’aide ?
— Je peux dessiner quelque chose comme ça toute seule.
Elle plia soigneusement la feuille en deux à trois reprises, puis me tendit son dessin en ajoutant une dernière mise en garde :
— Tu n’as absolument pas le droit de regarder à l’intérieur.
❅
Le jour de la mer arriva, marquant le début des vacances d’été.
Dans la plupart des universités, les vacances commençaient en août et se terminaient en septembre. Mais la nôtre suivait le même calendrier que les écoles primaires, les collèges et les lycées.
Apparemment, cela permettait aux étudiants de la filière de Narumi d’effectuer un mois complet d’entraînement à la navigation.
Le fait que nos examens du premier semestre aient lieu en septembre, après les vacances d’été, nous distinguait encore davantage des autres universités.
Comme il convenait au jour de la mer, le temps était chaud et dégagé.
Pour la première fois depuis un moment, nous nous rendîmes tous les trois à notre activité de bénévolat et jouâmes avec les enfants. Narumi était de loin le plus populaire auprès d’eux.
Chaque fois qu’il apparaissait, les garçons se précipitaient vers lui en criant :
— Narumi !
De leur côté, ils m’appelaient :
— Monsieur Sorano.
Une fois l’Heure des enfants terminée, Hayase, Narumi et moi passâmes ensemble dans la chambre de Fuyutsuki. Chaque fois que je la voyais, elle semblait encore plus maigre.
— Comment tu te sens ? demandai-je.
— Comme ci, comme ça, répondit Fuyutsuki avec un sourire ambigu.
Je ne savais pas si cela signifiait qu’elle allait un peu mieux ou légèrement plus mal. Son ton, autrefois tranchant, s’était considérablement adouci.
Pourtant, elle paraissait toujours souffrir.
Narumi parlait sans s’arrêter avec son accent du Kansai, racontant son travail à temps partiel comme s’il s’agissait d’une épopée héroïque, tandis que Hayase lui répondait froidement. Fuyutsuki ne parvenait qu’à esquisser un sourire poli en écoutant leurs échanges.
Nous étions couverts de sueur rien qu’en revenant de notre visite. Nous nous arrêtâmes donc dans une supérette pour acheter des glaces. Narumi choisit une glace à l’eau goût soda. Hayase et moi l’imitâmes.
Nous marchions côte à côte en les mangeant.
Lorsque je mordis dans la glace bleue, une sensation glacée se répandit dans ma bouche, accompagnée du goût familier du soda.
— Ouh là ! s’écria Narumi en mordant dans la partie inférieure de sa glace à moitié fondue.
La fin de l’après-midi approchait, mais le soleil demeurait haut dans le ciel. Je mangeai rapidement avant que sa chaleur brûlante ne fasse fondre ma glace.
Hayase, en revanche, en prenait de minuscules bouchées.
Elle n’aurait jamais le temps de la finir.
— Hé, Hayase. Fais attention, ça coule, la prévins-je.
— Mais je n’y peux rien, répondit-elle en orientant sa glace vers Narumi.
— Ouh là, ne pointe pas ça vers moi !
Elle se tourna donc dans ma direction.
Hayase était prise en sandwich entre Narumi et moi. Elle pivotait sans cesse de l’un à l’autre tandis que nous répétions :
— Attention !
— Éloigne-toi de moi !
L’absurdité de la situation finit par nous faire éclater de rire tous les trois.
— Ne vous moquez pas de moi ! protesta Hayase en boudant, tandis que le dernier morceau de sa glace tombait sur l’asphalte.
Nous échangeâmes des regards, puis poussâmes tous les trois un soupir à l’unisson. Pour une raison inconnue, nous fûmes de nouveau pris d’un fou rire. C’était comme si les vannes venaient de céder après que nous avions dû rester graves et impassibles dans la chambre de Fuyutsuki.
— J’ai mal au ventre, déclara Hayase en se tenant l’abdomen.
— Pourquoi est-ce qu’on a tous pris des glaces à l’eau, déjà ? se demanda Narumi à voix haute. C’est un peu tôt, mais ça vous dit d’aller manger des burgers pour l’dîner ? Y’a un resto à Tsukishima.
L’idée de Narumi me convenait, mais Hayase grommela.
— Qu’est-ce que tu veux manger, alors ? lui demanda Narumi.
— Il y a un restaurant de ramen que je voudrais essayer depuis longtemps.
L’établissement dont elle nous parla se trouvait après la station Monzen-nakachô, sous un viaduc de l’autoroute métropolitaine. L’un des senpai[1] de sa spécialité lui en avait fait des éloges, et elle avait toujours été curieuse de le découvrir.
Cela dit, Hayase n’avait pas le courage de s’y rendre seule et se sentait trop gênée pour proposer à cet étudiant de l’accompagner.
— Mais ça ne te gêne pas d’y aller avec nous, remarquai-je en lui lançant un regard froid.
— Pas du tout, répondit Hayase avec un sourire aguicheur.
— Allons prendre l’métro depuis Tsukishima, alors, déclara Narumi en croisant les mains derrière la tête.
Puis il ajouta d’une voix étrangement calme :
— On devrait probablement éviter d’aller voir Fuyutsuki en grand groupe désormais.
— Oui, répondit Hayase avec sérieux.
L’état de Fuyutsuki était si mauvais que nous n’avions même pas pu rester plus de quinze minutes dans sa chambre.
Compte tenu de sa santé, nous avions eu raison de ne pas nous attarder. Mais ce jour-là, nous avions véritablement eu l’impression de ne pas devoir être là.
Nous ne supportions pas de voir Fuyutsuki souffrir.
Cela projetait une ombre sur nos cœurs.
— Quand les vacances commenceront, j’ferai mon entraînement à la navigation, alors j’serai pas de retour à la résidence avant la fin du mois d’août, annonça Narumi.
— Ah bon ? demanda Hayase.
— Tu savais pas ? C’est c’que fait ma filière : on navigue autour du Japon sur un navire-école.
— Je veux des caramels au jingisukan[2] de Hokkaidô comme souvenir, déclara Hayase.
— C’est pas des vacances, répondit Narumi avec un sourire embarrassé.
Malgré tout, j’avais le sentiment qu’il lui en rapporterait.
— On devrait aller voir Koharu à tour de rôle, alors ? proposa Hayase.
— J’irai, répondis-je automatiquement.
— Tout seul ?
— Oui.
— Tu ne veux pas que je vienne ?
— Non. En fait, je préférerais y aller seul.
— D’accord, répondit-elle en hochant la tête. Pour compenser, je vais m’occuper de tous les préparatifs du feu d’artifice. Cela aidera peut-être Koharu à retrouver ses souvenirs.
— On ne le saura qu’en essayant.
— Oui, répondit Hayase.
Une atmosphère pesante s’installa autour de nous.
— Les chances de lui rendre la mémoire sont infimes. Mais je serai déjà heureuse si nous pouvons montrer des feux d’artifice à Fuyutsuki et aux enfants.
Hayase et Narumi échangèrent un regard, puis hochèrent la tête.
— Attends, t’rentres pas chez toi pendant les vacances ? me demanda Narumi.
— Je n’en ai pas l’intention. Maintenant que j’y pense, tu habites où, Hayase ?
— Moi ? Je vis chez mes parents.
— Attends, ta famille possède une maison à Kiyosumi-Shirakawa ? Vous devez être riches pour avoir un logement en plein centre de Tokyo…
— On devrait demander à notre riche amie de nous offrir les ramen ce soir, plaisanta Narumi.
— Hors de question ! Mes parents sont de simples employés de bureau ! protesta Hayase.
Sa voix prit une intonation étrangement rythmée lorsqu’elle prononça « employés de bureau », ce qui fit éclater de rire Narumi et moi.
Hayase gonfla les joues avec indignation tandis que nous montions dans le métro.
Tous les trois, nous partîmes manger des ramen.
[1] Dans ce contexte, un senpai est un élève plus âgé.
[2] Caramel souvenir de Hokkaidô inspiré du jingisukan (Genghis Khan), plat célèbre pour son goût volontairement infect mêlant sucre, ail et poireau, sans contenir d’agneau. (Le nom « Genghis Khan » viendrait surtout de l’association entre la Mongolie et la viande de mouton.)