LOVE UNSEEN T1 – CHAPITRE 5
Le son d’un piano
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Traduction : Raitei
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O
— Cette petite tache blanche est une tumeur maligne, m’expliqua le médecin.
Je n’avais pas l’impression qu’il parlait de moi. Les seuls symptômes que j’avais ressentis étaient de la fatigue et des maux de tête. Rien de particulièrement grave.
La tumeur était à peu près de la taille de l’ongle de mon petit doigt, alors l’opération ne dura pas longtemps. C’était une intervention simple, qui ne nécessitait même pas de scalpel. Elle fut terminée en un rien de temps. Cela m’avait paru incroyablement facile, et j’avais cru que toute cette histoire appartenait désormais au passé.
Quelques années plus tard, cependant, les médecins découvrirent que le cancer s’était déplacé.
— Nous devons commencer une chimiothérapie.
Ces quelques mots prononcés par le médecin marquèrent le début de mon cauchemar. Je devais m’injecter un médicament puissant afin d’empêcher les cellules cancéreuses de se multiplier. Les mauvaises cellules cessèrent de se développer, mais les cellules saines ralentirent elles aussi.
Qu’est-ce que cela signifiait ?
Tout d’abord, je fus frappée par de violentes nausées et des diarrhées.
Mes cheveux tombèrent, alors je commençai à porter un bonnet en laine, même à l’intérieur. Je me mis également à souffrir d’insomnie, ce qui me laissait constamment dans le brouillard.
Mes souvenirs devinrent de plus en plus flous. Apparemment, je souffrais de ce que l’on appelait le brouillard cérébral lié à la chimiothérapie.
J’avais du mal à me rappeler ce qui s’était produit quelques jours plus tôt, voire la veille.
Attends… À quoi suis-je en train de penser ?
Mes pensées partaient dans tous les sens, et cela me rendait folle. Peu à peu, même cette sensation disparut, et je cessai complètement de réfléchir.
Je ne ressentais plus rien. J’étais totalement absente.
Puis, sans prévenir, une angoisse insoutenable s’abattit sur moi. Je passais presque toutes mes journées à pleurer seule.
J’étais manifestement dépressive.
Pourquoi étais-je la seule à devoir endurer autant de souffrances ?
Je maudissais mon destin. Je me maudissais moi-même.
Je commençai à penser qu’il vaudrait mieux que je meure.
Je songeais à m’enrouler une serviette autour du cou.
À sauter d’un toit.
À me trancher les poignets.
À me mordre la langue jusqu’à l’arracher.
Je pensais à la mort chaque jour.
Mais ma famille refusait de me laisser penser ainsi.
Reste en vie.
Continue de vivre.
Je portais seule le poids de leurs supplications.
Pouvez-vous seulement imaginer ce que cela représente ?
À quel point il est douloureux d’entendre les autres souhaiter que vous viviez, alors que vous désirez mourir ?
Ah… Je comprends.
C’est donc cela, l’enfer sur terre.
❅
Hayase n’avait reçu aucune nouvelle de Fuyutsuki depuis qu’elle lui avait envoyé la vidéo de ma déclaration. Et comme si cela ne suffisait pas, cela faisait une semaine que je n’avais pas vu Fuyutsuki.
Ce n’était pas parce que j’étais trop embarrassé ou gêné pour lui faire face. Je ne l’avais véritablement croisée nulle part. Narumi et Hayase étaient dans la même situation, et nous restions régulièrement en contact.
— [Yuuko : L’un de vous a eu des nouvelles de Fuyutsuki ?]
— [Ushio : Rien de mon côté.]
— [Sorano : Pareil.]
Je lui avais envoyé un simple « Salut », mais le message était resté non lu. Sans surprise, elle ne répondait pas non plus à mes appels. Je ne parvenais à la joindre ni sur LINE ni par téléphone. Elle ne venait plus non plus à l’université.
Qu’est-ce qui pouvait bien se passer ?
Mon inquiétude était impossible à décrire. Fuyutsuki n’avait pas assisté au premier cours du lundi matin. La terrasse où nous nous retrouvions habituellement était elle aussi déserte.
Le lieu était silencieux, comme si Koharu Fuyutsuki n’avait jamais existé.
J’étais assis seul sur la terrasse, une bouteille de soda à la main, observant les nuages défiler. La boisson sucrée pétillait sur ma langue avant de couler dans ma gorge. Tous les lundis, après le premier cours, nous passions le temps ensemble sur la terrasse de la maison des étudiants.
J’avais cru que nous continuerions ainsi pour toujours.
Fuyutsuki s’asseyait à côté de moi et buvait son thé au lait saturé de sucre, tandis que je prenais un déjeuner en avance acheté à la cafétéria.
Nous parlions de tout et de rien. Et Fuyutsuki riait.
Pour une raison inconnue, j’avais cru que les choses resteraient toujours ainsi.
— Où es-tu, Fuyutsuki ?
Je me souvins qu’elle m’avait un jour expliqué qu’elle n’aimait pas les sodas.
— Tu te souviens quand je t’ai dit que les distributeurs ressemblaient à une roulette russe pour moi ? Je ne bois pas de boissons gazeuses, alors quand j’en obtiens une par erreur, j’ai l’impression que ma gorge brûle.
Je repensai à ces paroles en observant les nuages.
Un unique nuage cotonneux dérivait lentement de la droite vers la gauche. Des oiseaux chantaient, et j’entendais les voix joyeuses de filles traversant le campus.
— Aaah… J’aimerais tellement entendre sa voix.
Les mots m’avaient échappé sans que je m’en rende compte. Lorsque je réalisai ce que je venais de dire, une vague de honte m’envahit. Pour me distraire, je sortis mon téléphone et ouvris LINE.
— [Sorano : Tu viens en cours aujourd’hui ?]
Le message envoyé la veille était toujours indiqué comme non lu.
Est-ce qu’elle m’ignorait ? M’avait-elle bloqué ?
Des pensées désagréables bouillonnaient en moi. J’avais l’impression que quelque chose était coincé dans ma gorge et m’empêchait de respirer. Mon cœur me faisait mal et ma poitrine était oppressée.
— Qu’est-ce que c’est ? Un chagrin d’amour ?
Pourtant, je ne parvenais pas à me débarrasser de l’idée qu’il s’agissait d’autre chose. J’avais le mauvais pressentiment qu’un événement bien plus grave était arrivé à Fuyutsuki, et une inquiétude diffuse s’empara de moi.
C’était pour cette raison que je voulais la voir. Pour m’assurer qu’elle n’avait pas disparu. Les personnes auxquelles on tenait pouvaient s’évanouir en un instant, comme si elles n’avaient jamais existé.
C’était ce qui s’était produit avec mon père. Avant même que je ne comprenne ce qui se passait, il était parti, et je ne l’avais jamais revu. J’avais l’impression que quelqu’un avait déclaré : « Puisqu’elle compte autant pour toi, je vais te l’enlever », avant d’arracher quelque chose enfoui au plus profond de moi.
Qu’avais-je fait de mal ? Qu’avais-je fait pour mériter cela ?
— …J’ai dû commettre des choses terribles dans une vie antérieure.
J’étais tellement bouleversé que je ne pouvais plus que m’accrocher à des notions qui échappaient à mon contrôle, comme les vies antérieures ou le destin. Je baissai la tête, au bord des larmes.
— Bonjour.
Alors que je fixais une fourmi sur l’asphalte, j’entendis la voix de Hayase. Je levai les yeux et la découvris devant moi, le visage sombre.
— Ça va, Hayase ?
Son teint m’inquiétait. C’était peut-être son maquillage ou les cernes sous ses yeux, mais elle ressemblait à un panda gravement malade.
— Je n’aurais jamais cru te voir aussi abattue, Hayase.
— Tu me trouves forte en général ?
— Tous les gens qui ont l’âme d’un chef me paraissent forts.
— Crois-le ou non, je suis très sensible.
Hayase était effectivement voûtée à un point tel que sa colonne vertébrale semblait s’être changée en gelée.
— J’imagine que Koharu n’est pas là.
Fuyutsuki pouvait toujours apparaître de nulle part avec un sourire et déclarer : « Je vous ai inquiétés ? Héhéhé. »
Hayase s’accrochait peut-être elle aussi à ce mince espoir.
Je comprenais ce qu’elle ressentait.
— C’est peut-être parce que je lui ai envoyé cette vidéo bizarre, murmura-t-elle.
— Comment ça, « bizarre » ?
— Je me moquais de ta déclaration.
— Ah. Donc c’était bien ton intention.
Hayase n’avait probablement pas l’habitude de voir les gens disparaître.
Contrairement à elle, j’étais habitué aux adultes qui entraient dans ma vie avant d’en ressortir. J’étais donc moins affecté qu’elle.
Non. C’était faux. Rectification : la disparition de Fuyutsuki me faisait terriblement souffrir.
— Je me demande ce qui lui est arrivé, dis-je.
— Aucune idée, répondit simplement Hayase.
— …
— …
La conversation s’interrompit complètement.
— Sinon, à propos des examens de mi-semestre, commençai-je en me forçant à parler… On peut récupérer les anciens sujets auprès des étudiants des années supérieures ?
— Oui. En général, il faut leur demander.
— Tu pourrais photocopier les tiens pour moi ? Je t’offrirai quelques snacks de la maison des étudiants.
— D’accord.
Je m’attendais à ce que Hayase proteste contre l’inégalité de cet échange, mais elle avait l’esprit ailleurs.
Elle ne réagit même pas à ma tentative de plaisanterie, probablement trop occupée à s’inquiéter pour Fuyutsuki. Elle se contenta de fixer d’un air absent une file de fourmis au sol.
J’entendis alors quelqu’un crier :
— Sorano !
C’était Narumi.
Il courait vers nous en agitant la main. Avec sa carrure imposante, il ressemblait à un joueur de rugby, et les autres étudiants s’écartaient de son chemin en le voyant arriver.
S’il les percutait, ils ne seraient pas simplement renversés.
Ils se feraient écraser.
Narumi s’arrêta devant nous et posa les mains sur ses genoux pour reprendre son souffle.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demandai-je.
— Pourquoi tu cours ? ajouta Hayase.
— Haah… Haah… J’ai… couru… depuis Tsukishima…
Il nous livrait les informations par fragments entre deux halètements.
Il semblait avoir couru depuis la station Tsukishima, située à plus d’un kilomètre. Il devrait probablement exister une loi interdisant aux types aussi massifs que lui de courir sur les trottoirs.
J’allais plaisanter à ce sujet lorsque Narumi prononça une phrase complètement inattendue.
— J’ai vu Fuyutsuki.
Dès qu’il prononça ces mots, Hayase et moi échangeâmes un regard.
— Où ?
— Elle marchait depuis Shintomichô. Elle est entrée dans un grand hôpital.
Le mot hôpital me glaça aussitôt le sang.
Je ne pus m’empêcher de penser au passé de Fuyutsuki.
Son cancer. La propagation de la maladie. Son hospitalisation.
Était-elle de nouveau malade ?
Mon cerveau se mit à chauffer. Je devais la voir. Plus rien d’autre n’avait d’importance.
— Merci. Je vais la retrouver.
— Je viens avec toi, déclara Hayase en agrippant fermement la manche de ma chemise.
— Et toi, Narumi ?
— Désolé… J’ai un cours obligatoire que j’peux pas sécher.
— Ce n’est rien. On va y aller tous les deux !
Hayase et moi étions déjà en train de courir.
— Vous savez où vous allez ? cria Narumi derrière nous.
Je me retournai et agitai mon téléphone.
— Ne t’inquiète pas, je regarderai la carte ! Merci !
— Faites attention !
Nous courûmes aussi vite que possible jusqu’à en perdre le souffle. Puis nous passâmes à la marche rapide, avant de recommencer à courir. J’avais mal aux côtes et un goût de sang dans la bouche. Mes poumons me brûlaient.
Mais je m’en moquais. Rien de tout cela n’avait d’importance. Je voulais simplement voir Fuyutsuki le plus rapidement possible. L’idée de la retrouver ne serait-ce qu’une seconde plus tôt rendait tous ces efforts supportables.
❅
Shintomichô se trouvait à une station de métro de Tsukishima. Nous hésitâmes à prendre le train, mais décidâmes finalement de courir. Cela nous semblait plus rapide que de descendre sur le quai et d’attendre une rame. Hayase portait des talons. Elle dut abandonner presque immédiatement après que nous nous fûmes remis à courir.
— Continue sans moi, me dit-elle.
Je partis donc seul.
Depuis le pont Tsukuda, je distinguais déjà le grand hôpital. À ce stade, j’étais totalement épuisé. J’avais probablement couru près de deux kilomètres. L’établissement ressemblait à une imposante forteresse, composée d’une partie basse et d’une immense tour.
Waouh. Y’a même un jardin sur le toit.
Il correspondait exactement à l’image que je me faisais d’un grand hôpital métropolitain.
Lorsque j’entrai par l’accès du rez-de-chaussée, je fus accueilli par une odeur de café plutôt que par l’odeur habituelle des hôpitaux.
L’atmosphère luxueuse me laissa incrédule. On y trouvait un café appartenant à une célèbre chaîne verte, des restaurants et même, pour une raison inconnue, une galerie d’art.
On se serait cru dans un hôtel haut de gamme.
Je n’étais absolument pas à ma place. Je commençai à me demander si les employés de l’accueil seraient habillés comme des concierges d’hôtel. Mais l’accueil se révéla finalement tout à fait ordinaire.
— Euh… Excusez… moi… Je peux… vous demander… quelque chose ? articulai-je entre deux halètements.
— B-bien sûr. Est-ce votre première consultation chez nous ? demanda la réceptionniste, légèrement déstabilisée par mon essoufflement.
— Est-ce qu’une patiente… appelée Fuyutsuki… se trouve dans cet hôpital ? Koharu Fuyutsuki ?
La réceptionniste commença à m’observer avec méfiance.
— Je suis désolée, mais il s’agit d’une information personnelle.
— S’il vous plaît. Je n’arrive plus à la contacter depuis quelque temps.
J’étais désespéré.
Je savais que mon comportement était stupide, mais je ne pouvais pas m’en empêcher. J’avais besoin qu’elle le sache. Il fallait que cette femme dise à Koharu Fuyutsuki que je voulais la voir.
— …Je crains que cela ne change rien.
Une femme qui semblait être la supérieure de la réceptionniste s’approcha, un sourire plaqué sur le visage. Il s’agissait manifestement du sourire qu’elle réservait aux individus suspects.
— Il y a un problème ? demanda-t-elle.
— Désolé. Tout va bien, répondis-je.
Mais rien n’allait bien.
Je m’éloignai provisoirement de l’accueil. Je savais à quel point mon comportement était ridicule, mais cela ne réduisait en rien mon désespoir. À cet instant, le sol se mit à tanguer sous mes pieds. Ma vision devint blanche. Mon cerveau devait manquer d’oxygène.
Incapable de rester debout, je m’effondrai sur une chaise du hall. Quand avais-je couru aussi intensément pour la dernière fois ? Un carillon électronique retentit, suivi d’une voix :
— Numéro cent sept, s’il vous plaît.
Je m’étais dit qu’en restant suffisamment longtemps dans le hall, je finirais peut-être par entendre le nom de Fuyutsuki.
Mais les patients semblaient être appelés par des numéros. Je pouvais rester là aussi longtemps que je le voulais, la tête baissée, je n’entendrais jamais son nom.
— Où es-tu ? murmurai-je.
Je sortis mon téléphone et ouvris LINE.
Le message envoyé la veille restait non lu.
Fuyutsuki.
Fuyutsuki.
Fuyutsuki.
Son nom était la seule chose qui résonnait dans mon esprit.
— Sorano !
Hayase venait enfin d’arriver dans le hall de l’hôpital.
— Tu as pris le métro ? demandai-je.
— Non, un taxi.
Son expression était figée. Je voyais qu’elle s’était dépêchée.
— Alors ? Où est Koharu ?
— L’accueil refuse de me dire quoi que ce soit.
— Idiot. Évidemment qu’ils ne vont rien te dire ! Mais d’accord. Je comprends.
Le regard de Hayase devint déterminé.
— On n’a pas le choix. On va devoir la chercher nous-mêmes. Je vais m’occuper de l’ancien bâtiment, juste à côté. Préviens-moi si tu la trouves.
Sur ces mots, Hayase se dirigea vers l’ancien bâtiment, tandis que je partis chercher Fuyutsuki. L’hôpital comptait douze étages, et je les parcourus lentement, l’un après l’autre. Je ne voulais pas éveiller les soupçons. Je m’efforçai donc de ne pas fixer les gens et de donner l’impression que je me rendais dans une chambre précise.
Plus je montais, plus la façade luxueuse du rez-de-chaussée s’effaçait, remplacée par une puissante odeur de désinfectant. Le service d’ophtalmologie me semblait être l’endroit le plus probable. Je cherchai une personne utilisant une canne blanche.
Mais elle n’était pas là.
Fuyutsuki.
Fuyutsuki.
Fuyutsuki.
Son nom occupait constamment mes pensées.
Je n’avais toujours reçu aucun message de Hayase.
Où es-tu ?!
À chaque seconde qui passait, mon inquiétude grandissait.
Lorsque j’atteignis l’étage de pédiatrie, je faillis faire demi-tour, persuadé qu’il était peu probable de la trouver ici.
C’est alors que je l’entendis…
♫
Le son d’un piano.
Une douce mélodie emplissait le couloir de l’hôpital. Mon cœur s’accéléra en reconnaissant cet air familier.
L’image du profil de Fuyutsuki jouant du piano traversa mon esprit.
Le lieu devait être ce que l’on appelait la salle des enfants.
Les murs étaient recouverts d’un papier peint bleu pastel, et le sol d’un tapis-puzzle moelleux aux couleurs jaune et verte. Des étagères remplies de jouets et de livres illustrés longeaient les murs.
Une dizaine d’enfants se trouvaient là.
Trois femmes, probablement leurs mères, les regardaient avec tendresse.
Dans la salle se dressait un piano droit. Une canne blanche reposait contre son clavier.
Mon cœur manqua un battement. Fuyutsuki jouait du piano.
Elle y mettait tout son corps, et ses longs cheveux oscillaient de gauche à droite tandis que ses doigts glissaient sur les touches.
Quel était ce morceau ?
On l’entendait souvent dans les églises.
— ♪ Quel ami nous avons en Jésus… ♪
Sa voix était légère et douce. Elle prolongeait les notes avec l’aisance d’une véritable chanteuse.
Tous les enfants se mirent à chanter avec elle.
Au moment où j’entendis la voix de Fuyutsuki, un immense soulagement se répandit du bout de mes orteils jusqu’au bout de mes doigts.
J’eus l’impression que j’allais m’effondrer.
Je l’avais trouvée. Je l’avais enfin retrouvée.
Dieu merci.
Elle n’avait pas disparu.
J’étais tellement heureux qu’elle soit encore là.
— ♪ Tous nos péchés et nos chagrins à porter… ♪
Sans remarquer ma présence, Fuyutsuki poursuivait son chant d’une voix insouciante et limpide comme une cloche. Je n’arrivais pas à croire qu’elle chantait aussi bien.
— Ha ha… Ah ah ah…
Un léger rire m’échappa tandis que ma vision se brouillait. Mes yeux me brûlaient et mes joues étaient humides. Je sortis mon téléphone pour prévenir Hayase.
— [Sorano : Elle est ici.]
— [Yuuko : Où ?!]
— [Sorano : Dans la salle des enfants, au service de pédiatrie.]
— [Yuuko : Qu’est-ce qu’elle fait là ?]
— [Sorano : Elle chante pour les enfants.]
Hayase m’envoya ensuite un sticker que je n’avais encore jamais vu. Même en le regardant attentivement, j’étais incapable de déterminer ce qu’elle ressentait.
Je retrouvai Hayase, et nous attendîmes ensemble que Fuyutsuki sorte. Elle dut passer une quinzaine de minutes à chanter pour les enfants.
— Merci ! crièrent-ils tous lorsqu’elle quitta la salle.
Fuyutsuki leur répondit qu’elle reviendrait bientôt.
— Allons-y, dis-je à Hayase.
Elle hocha la tête et me suivit.
Qu’étions-nous censés dire à Fuyutsuki ? Cela ne faisait qu’une semaine, mais j’avais l’impression de ne pas l’avoir vue depuis des années.
Mon cœur s’emballait.
C’est n’importe quoi.
Qu’est-ce que je vais lui dire ?
— Fuyutsuki !
Ma voix la fit sursauter.
En voyant sa réaction, je sentis que quelque chose clochait.
— Désolé, Fuyutsuki. C’est moi, Sorano. Je suis derrière toi.
Je savais qu’il fallait annoncer son nom lorsqu’on l’interpellait.
Je le faisais lorsque nous avions commencé à nous connaître. Mais Fuyutsuki s’était peu à peu habituée à moi et avait fini par apprendre à reconnaître ma voix seule.
Cette fois, pourtant, elle ne l’avait pas reconnue. Elle n’avait pas déclaré : « Oh, Kakeru ». Pas avec son insouciance habituelle.
Lorsqu’elle se retourna, elle paraissait effrayée.
Je devins nerveux.
Tout le sang dans mon corps sembla se figer, et ma gorge s’assécha.
Je tentai de masquer mon inquiétude par une plaisanterie.
— Excusez-nous, mademoiselle, mais nous vous cherchons partout. Pourrions-nous vous prendre un instant ?
D’ordinaire, Fuyutsuki aurait ri et serait entrée dans mon jeu.
Elle aurait répondu quelque chose comme : « Qui vous envoie ? » Ou : « Vous vous trompez de personne ! »
N’importe quelle réponse absurde à ma plaisanterie idiote.
Cette fois, elle se contenta de dire :
— D’accord.
Qu’est-ce qui se passait ? Sa réponse et son ton étaient étranges.
Le jardin sur le toit se trouvait à l’étage au-dessus de la salle des enfants. Fuyutsuki, Hayase et moi décidâmes donc de nous y rendre. Hayase tenta de lui prêter son bras, mais Fuyutsuki refusa et avança seule en suivant la rambarde.
Nous nous trouvions au sommet du bâtiment, mais des arbres et une pelouse soigneusement entretenue s’étendaient devant nous. Quelques azalées portaient des fleurs rouges, et une arche végétale menait jusqu’à un banc situé de l’autre côté. Nous fîmes asseoir Fuyutsuki sur le banc.
Elle portait un pyjama moelleux aux couleurs pastel. Nous étions enfin réunis face à face, mais je ne savais toujours pas par où commencer. Je décidai finalement de dissimuler la profonde affection que je ressentais pour elle et de commencer simplement.
— Cela faisait longtemps.
Assise à côté de Fuyutsuki, Hayase lui prit la main.
— Nous étions morts d’inquiétude. Pourquoi est-ce qu’on n’arrivait plus à te joindre ?
Fuyutsuki sembla se crisper, probablement parce que Hayase lui avait soudainement saisi la main.
Quelque chose n’allait vraiment pas. Fuyutsuki entrouvrit alors les lèvres.
— Euh…
Les mots qui suivirent me plongèrent dans le désespoir.
— Est-ce qu’on s’est déjà rencontrés quelque part ?
C’était comme si elle ne nous avait jamais connus.
Hayase resta figée, les yeux écarquillés.
— Ce n’est pas possible… murmura-t-elle avant de se tourner vers moi.
Évidemment, je n’arrivais pas davantage à croire ce que je venais d’entendre. Sans m’en rendre compte, ma voix devint plus dure.
— Tu es sérieuse ?
— Hii !
Fuyutsuki poussa un petit cri effrayé. Une personne dont elle ne pouvait pas voir l’expression venait de lui parler sur un ton menaçant. Il était naturel qu’elle ait peur.
— Désolé.
Je m’excusai une seconde fois, si doucement que je fus le seul à l’entendre, comme pour me réprimander moi-même.
Nous venions enfin de la retrouver. Alors qu’est-ce qui se passait, bon sang ? Mon cœur battait à toute vitesse et j’avais la tête qui tournait.
Je fermai les yeux et levai le visage vers le ciel.
Le soleil brûlant frappait mon visage et me donnait la nausée. À cet instant, de l’acide gastrique remonta jusque dans ma gorge.
— Ce n’est… pas une plaisanterie, pas vrai ? demandai-je de nouveau.
J’espérais que cette question mettrait fin à la situation. S’il s’agissait d’une plaisanterie, elle devait s’arrêter maintenant.
Je priais pour que tout s’arrête.
— Qu’est-ce qui n’est pas une plaisanterie ?
Elle ne plaisantait pas.
— Et surtout, qui êtes-vous ? Je vais appeler quelqu’un.
Elle ne plaisantait vraiment pas. Confrontée à la réalité, Hayase commença à avoir les larmes aux yeux.
— Très bien, alors.
Les mots se formèrent naturellement sur ma langue.
Une fois que j’eus accepté la situation, mes nerfs commencèrent étrangement à se calmer.
— Enchanté. Je m’appelle Kakeru Sorano, et voici Hayase…
❅
Après avoir parlé à Fuyutsuki, je décidai de retourner un moment à la résidence. Lorsque nous quittâmes l’hôpital, le soir était tombé. Sous le pont Tsukuda, la Sumida était teintée d’orange. Il ne faisait pas encore complètement nuit, mais les réverbères du pont étaient déjà allumés.
Je devais avoir l’air terriblement abattu, car un caniche toy promené à proximité se mit à aboyer en me voyant. Impuissant, je ramassai une petite pierre au sol et la lançai dans le fleuve depuis le pont.
— Je veux essayer aussi, déclara Hayase.
Les yeux encore humides, elle ramassa elle aussi une pierre et la jeta dans l’eau. J’en pris une autre afin que nous les lancions ensemble. Nos deux cailloux heurtèrent la surface dans un petit ploc.
Des ondulations plissèrent l’eau. Mais elles étaient bien trop faibles. Mon cœur était en plein chaos, tandis que la surface devant moi restait incroyablement paisible. Peu importait le nombre de pierres que je lancerais, elle conserverait toujours cette tranquillité. Je ne supportais pas de la voir aussi calme après ce qui était arrivé à Fuyutsuki.
Je me rappelai une phrase prononcée longtemps auparavant : « Je ne veux même pas provoquer la moindre ondulation. »
Le fait d’avoir autant changé prouvait à quel point je m’étais attaché à elle.
Soudain, je poussai un cri.
— Aaaaargh !
Hayase se joignit à moi tout en continuant de lancer des pierres.
Cette fois, un chihuahua se mit à nous aboyer dessus.
— Tout va bien ? demanda l’homme d’âge moyen qui promenait le chien.
Il ne parlait pas par inquiétude, mais pour s’assurer que nous ne risquions de blesser personne. Il tenait son téléphone dans une main et semblait prêt à appeler de l’aide au moindre geste suspect.
Alors nous prîmes la fuite. Hayase m’accompagna jusqu’à ma chambre.
Nous ne l’avions pas véritablement décidé. J’étais simplement resté dans le brouillard et, lorsque je repris conscience de la situation, nous nous trouvions déjà devant la résidence. Dès que j’ouvris la porte, une puissante odeur d’ail me frappa.
Apparemment, Narumi préparait des gyôza.
— Salut. Vous en voulez ?
Il semblait si insouciant que j’en aurais presque pleuré.
— Ça pue ! lança Hayase avec colère, la voix chargée de larmes.
Cinquante raviolis étaient disposés sur la table ronde au milieu de la pièce.
— Bon. Reprenons tout ce qui s’est passé.
Narumi trempa un gyôza dans de la sauce soja vinaigrée, puis l’enfourna avec une bouchée de riz.
— Dimanch’, Fuyutsuki et Sowano…
— Avale avant de parler, lui dis-je.
— Comment cet idiot peut-il être aussi détendu ? demanda Hayase.
Elle posa le bout des doigts sur ses tempes.
Narumi avala sa bouchée dans un bruit sonore.
— Très bien. Récapitulons.
Fuyutsuki et moi nous étions embrassés après le festival universitaire, le dimanche.
— Ensuite, lundi. Aucun de vous ne l’a vue, c’est ça ?
— Non, répondis-je en secouant la tête. Elle n’était pas non plus à notre cours.
— Puis, lundi soir, j’ai envoyé la vidéo de sa déclaration depuis le restaurant de monja, expliqua Hayase, les bras croisés.
Pendant la semaine qui avait suivi, Fuyutsuki n’avait donné aucun signe de vie et était restée injoignable. Et lorsque nous l’avions enfin retrouvée, elle avait agi comme si elle avait perdu la mémoire.
— Je lui ai expliqué que nous étions amis, mais elle n’arrêtait pas de le nier.
— Elle a pas de téléphone ? Il lui suffit de regarder ses messages LINE pour comprendre que vous dites la vérité.
— C’est aussi ce que j’ai pensé, répondit Hayase. Alors je lui ai demandé de nous montrer son téléphone, mais…
— Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda Narumi en remarquant son hésitation.
— Son écran était complètement brisé, expliquai-je.
— Oui, confirma Hayase. Il était entièrement détruit, couvert d’une véritable toile de fissures. Koharu nous a dit : « Je peux téléphoner, mais c’est difficile d’utiliser l’écran ! » Elle était passée à côté du problème, mais c’était exactement le genre de remarque qu’elle ferait.
Narumi éclata de rire et se frappa la cuisse.
— Ça lui r’ssemble vraiment.
— Ce n’est pas drôle ! cria Hayase.
Assise avec les jambes repliées sur le côté, elle faillit se lever sous l’effet de la colère.
— Je sais que la situation n’est pas brillante, mais vous énerver ne changera rien.
— Si tu l’avais vue, tu ne dirais pas ça.
Un sanglot échappa à Hayase.
— J’ai tellement de peine pour Koharu.
— Hé, pas besoin de pleurer, déclara Narumi.
Je comprenais pourquoi elle pleurait.
Lorsque Fuyutsuki nous avait demandé « Qui êtes-vous ? » avec cette expression innocente, j’avais ressenti une douleur terrible.
Comme si tout ce que nous avions vécu avait été entièrement effacé.
Nous nous étions tellement amusés.
Nous avions tellement ri.
Nous avions vécu tant de choses passionnantes ensemble.
Je ne pouvais pas simplement répondre « Ah, d’accord » et accepter que tout cela ait disparu.
Qu’est-ce qui avait bien pu se passer ?
Comment Fuyutsuki avait-elle fini dans cet état ?
Elle avait tout fait pour entrer à l’université, malgré une maladie douloureuse et la perte de sa vue. S’il existait une divinité qui lui imposait désormais des épreuves encore plus cruelles, alors elle était véritablement impitoyable.
— Allez, ça sert à rien de pleurer, reprit Narumi. On veut faire quelque chose pour elle, pas vrai ?
— Mais qu’est-ce qu’on est censés faire ? demanda Hayase.
— Il doit bien y avoir quelque chose…
— D’accord, mais quoi ?! cria-t-elle avec hystérie.
— …
— …
— …
Nous tombâmes tous les trois dans le silence.
Les rires grossiers de garçons dans le couloir traversèrent le mur.
Narumi se leva lentement.
— Bon. F’sons simplement tout ce qu’on peut.
Il commença à fouiller parmi les aliments préparés posés sur le réfrigérateur.
— Vous voulez d’la soupe miso ?
— T’es notre mère ou quoi ? répliquai-je comme d’habitude.
— Il reste plein d’riz, alors resservez-vous.
— Tu ressembles vraiment à notre mère.
Un rire finit par échapper à Hayase.
— Ne me fais pas rire, Sorano.
— Pleurer ne te servira à rien.
— Pourquoi est-ce que tu es si détendu maintenant, Sorano ?
— Tu crois vraiment que je m’en fiche ? Sérieusement ? Tu te moques de moi ?! criai-je en perdant soudain mon calme.
Narumi écarta les mains pour tenter d’apaiser la tension.
— Allez, pourquoi on ne mangerait pas les gyôza avant qu’ils refroidissent ?
— Non. Je n’en veux pas, bouda Hayase.
J’étais probablement allé trop loin.
— Ça sert à rien de se disputer, déclara Narumi. Allez, mange un gyôza.
— D’accord, maman, répondit faiblement Hayase avant d’en porter un à sa bouche à contrecœur.
— …Ils sont délicieux.
— Pas vrai ?
Narumi afficha un sourire satisfait.
Après lui avoir lancé un regard plein de rancune, Hayase continua à manger, engloutissant les raviolis les uns après les autres.
Pour quelqu’un qui refusait d’y toucher quelques secondes plus tôt, elle semblait posséder un solide appétit.
— Hé, les mange pas tous.
— Ne me donne pas d’ordres. J’ai faim quand je suis de mauvaise humeur. Tu n’as rien d’autre que des gyôza ?
— Maintenant que j’y pense, tu n’avais pas reçu des saucisses de chez toi ? demandai-je à Narumi.
Je tournai les yeux vers le réfrigérateur, mais Narumi se plaça devant d’un geste théâtral et s’écria :
— Noooon !
Son sens de l’humour typiquement kansaïte s’exprimait pleinement.
— Mais ce sont mes préférées ! On les appelle des saucisses en spirale parce qu’elles sont enroulées sur elles-mêmes !
— Elles ont l’air délicieuses. Allez, sors-les. Ne sois pas radin.
Hayase saisit Narumi par les épaules et tenta de l’éloigner du réfrigérateur, mais il résista en secouant vivement la tête.
— Nan. Hors de question.
Je les observai en riant à m’en tenir le ventre.
Avant d’entrer à l’université, je n’aurais jamais imaginé pouvoir autant m’amuser avec des amis.
Préparer des gyôza.
S’inquiéter.
Pleurer.
Se disputer.
Et tenter de trouver une solution par nous-mêmes.
Notre manière de réfléchir était peut-être naïve.
Peut-être étions-nous seulement capables d’imaginer des solutions maladroites.
Mais malgré tout, ce désespoir qui nous poussait à agir ne me semblait pas si mauvais.