THE KEPT MAN t5 - CHAPITRE 7
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Traduction : Raitei
Correction : Faucon
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— Alors, quand pourras-tu fabriquer la prochaine dose ? demandai-je.
Nicholas semblait embarrassé.
— Vous posez la question comme si c’était si simple. La mise au point d’un médicament exige une succession d’essais et d’erreurs. Ce n’est pas quelque chose que l’on peut accomplir en une journée…
— Assez tergiversé.
Je n’étais pas venu écouter ses excuses.
— Je t’ai donné l’argent. J’ai fait ma part. À toi de faire la tienne.
En plus de produire de nouvelles doses de l’antidote, je lui avais demandé de travailler sur un autre médicament, plus efficace que les précédents. Il développait également une pilule destinée à atténuer les symptômes du manque.
Une fois ces traitements terminés, nous n’aurions plus à nous livrer à cette absurdité consistant à administrer simultanément le poison et son antidote. Arwin pourrait enfin ramper hors de l’enfer dans lequel elle vivait.
— Je ferai de mon mieux, gémit Nicholas en se grattant le nez. Mais où avez-vous trouvé autant d’argent… ?
— J’ai rencontré une mécène absolument charmante.
Lui révéler que j’avais dérobé cet argent dans la fortune cachée d’un criminel ne ferait que m’attirer davantage d’ennuis. Moins une personne partageait un secret, mieux elle se portait.
— … Évitez simplement de faire quelque chose qui la plongerait dans le deuil.
— Compris.
Ce n’était pas parce que Nicholas avait autrefois été prêtre que j’avais envie d’écouter ses sermons.
— Et toi aussi, sois prudent, ajoutai-je.
Les sbires de cet ascaris de Dieu Soleil rôdaient toujours en ville.
— Pour le moment, limite ta vie au trajet entre cette maison et le donjon. Sors le moins possible.
— Ce sera une existence bien ennuyeuse.
— Si tu as des envies, fais venir une fille. Il existe un établissement appelé les Poissons migrateurs de la nuit qui peut t’en envoyer. Tu confies le message à un gamin, et elles se présentent directement à ta porte. Mais tu ne peux demander à changer de fille que deux fois. À la troisième demande pour en avoir une plus jolie, ils te facturent un supplément, alors fais attention à ne pas…
— Je n’aurai absolument pas besoin de ça ! s’emporta Nicholas.
Son visage avait pris une légère teinte rose.
— Désolé.
Lorsque je rencontrais des gens qui se comportaient comme de grands et sages saints, j’éprouvais toujours l’envie de les faire sortir de leurs gonds.
Une mauvaise habitude.
— Bon, je vais y aller. Continue de travailler sur cet antidote.
— Où allez-vous ?
— Prendre du bon temps.
— Merci beaucoup. Revenez nous voir, déclara une voix obséquieuse.
Une porte se referma, puis j’entendis de l’eau clapoter. Elle devait probablement laver les assiettes et les verres.
Je me trouvais dans le sous-sol du Carrosse d’Or.
L’ancien propriétaire avait aménagé cette pièce afin d’écouter les conversations privées de ses clients.
Il m’en avait révélé l’existence pour me remercier de lui avoir communiqué mes pronostics sur les combats de coqs.
Je n’oublierais jamais l’expression de parfait abruti qu’il arborait lorsqu’il me l’avait montrée.
L’entrée se trouvait à l’extérieur du bâtiment, afin que ses employés ne la découvrent pas. Samantha venait d’ailleurs et avait acheté l’établissement en l’état. J’avais donc supposé qu’elle n’avait pas touché à cette petite pièce.
J’avais vu juste.
Elle ignorait probablement jusqu’à son existence.
Je m’y étais introduit dans l’espoir de découvrir des informations compromettantes sur Samantha, ou n’importe quel élément susceptible de la désavantager. Mais rien de ce que j’avais entendu jusqu’ici ne m’avait été utile.
Mes oreilles agonisaient entre les tentatives mielleuses des hommes qui cherchaient à séduire Samantha et les ivrognes du milieu de matinée en train de vomir leur petit-déjeuner.
Alors que je commençais à ne plus pouvoir le supporter, quelque chose se produisit. Samantha se mit à chasser ses clients. J’entendis des portes et des fenêtres se refermer.
Quelqu’un d’important allait certainement arriver.
J’ignorais de qui il s’agissait, mais cela représentait forcément une occasion d’en apprendre davantage sur Samantha et sur cet immonde pervers de Dieu Soleil.
Après un petit moment d’attente, j’entendis une porte s’ouvrir.
Ça y est.
Je fermai les yeux et concentrai toute mon attention sur mon ouïe.
— Oh, bienvenue.
La porte se referma, puis une chaise racla le sol.
— Voilà encore un drôle d’accoutrement.
Aucune réponse ne suivit. Elles devaient se faire face de part et d’autre du comptoir. Samantha lui avait-elle servi à boire ?
À en juger par les bruits de pas, il n’y avait qu’une seule visiteuse.
— Tu l’as apporté, je présume ?
J’entendis un objet lourd tomber sur le comptoir.
— Alors… voici les Ciseaux de Lombardi, déclara Samantha d’une voix profondément émue.
Quelque chose glissa sur le comptoir, comme si elle examinait l’objet.
Avait-elle réellement mis la main sur ces ciseaux légendaires ?
Où les avait-elle trouvés ?
— Puisqu’ils ont été aperçus pour la dernière fois dans cette ville, j’avais supposé qu’une personne des environs devait les posséder. Il semblerait que j’aie eu raison. Beau travail.
— …
La visiteuse répondit quelque chose, mais sa voix était trop basse et étouffée pour que je puisse la comprendre.
— Une personne ordinaire et ignorante n’aurait aucune idée de leur véritable valeur. Elle ne les reconnaîtrait même pas comme des ciseaux.
Qu’est-ce que cela signifiait ?
Étaient-ils déguisés sous la forme d’un autre objet ?
La conversation se poursuivit sans apporter la moindre réponse à mes questions.
— … Oui, c’était une erreur. Je suis désolée. Mais en définitive, nous avons bien fait de le mener par le bout du nez. Il nous a permis d’atteindre notre objectif.
Elles avaient donc manipulé un idiot pour qu’il guide cette visiteuse jusqu’aux Ciseaux de Lombardi.
Bravo, imbécile.
Qui pouvait être assez stupide pour tomber dans un piège pareil ?
— Tu as cependant mis du temps à me les apporter, reprit Samantha d’un ton plus tranchant. Tu les as obtenus il y a sept jours, n’est-ce pas ?
Sept jours plus tôt, nous avions affronté Randy le prédicateur.
Les Ciseaux de Lombardi se trouvaient-ils réellement dans cette salle souterraine ?
À quel moment les avait-elle récupérés ?
Je me sentis soudain déstabilisé.
Pendant ce temps, le ton de Samantha devenait de plus en plus accusateur.
— Tu ne comptais tout de même pas les garder pour toi ? À moins que tu n’aies eu un autre objectif en tête ?
Elle se montrait généreuse et calme en apparence, mais restait au fond la subordonnée d’une véritable ordure. Selon la réponse obtenue, elle découperait volontiers sa partenaire en morceaux.
J’attendis de savoir comment la visiteuse allait réagir.
Puis j’entendis enfin une seconde voix.
— Une lame aussi répugnante ne m’intéresse pas. Je préfère les épées plus élégantes et mieux affûtées.
Mon esprit se vida.
Cette voix ressemblait à… Non. Impossible.
Je restai abasourdi, mais la conversation continua.
— Tu veux parler de cette relique ?
— Une arme légèrement plus courte me paraît plus facile à manier.
— Es-tu en train de dire que les créations du Saint ne sont pas à ton goût ?
— Ce n’est qu’une préférence personnelle.
Malgré la réprimande évidente de Samantha, la visiteuse ne semblait nullement impressionnée par cet interrogatoire.
— Et puis, comment un dieu peut-il ignorer combien d’étages compte le Millénaire du Soleil de Minuit ?
— C’est un autre monde, que la lumière du soleil ne peut atteindre.
— Les dieux ont donc eux aussi leurs limites.
J’entendis un sifflement, suivi du bruit de l’air que l’on fendait.
Puis le silence.
Samantha avait probablement pointé une lame vers son invitée.
— Ne te fâche pas. C’est à cause de ce grand et puissant dieu que mon bras ne fonctionne plus. Et il s’agit de mon bras dominant. J’ai bien le droit de me plaindre un peu.
— C’est toi qui as tué Randy, n’est-ce pas ?
— Ce n’était qu’un moins-que-rien. Un minable incapable d’entrer dans le donjon et qui ne servait pratiquement à rien, répondit la visiteuse sans méchanceté particulière. Honnêtement, notre grand balourd serait des milliers de fois plus utile que lui. C’est un dégénéré, mais cela signifie au moins qu’il possède quelques tours dans son sac.
Je perçus un soupir de Samantha.
Un objet produisit un bruit sourd. Elle avait probablement reposé son arme sur le comptoir.
— Et les camarades potentiels ?
— Aucun ne mérite que l’on s’y attarde, répondit la visiteuse avec un reniflement. Il suffit de les discipliner un peu pour qu’ils s’enfuient en couinant et en pleurant. Et tu veux que j’entre dans le donjon avec eux ? Tu cherches à me faire tuer ? Donne-moi quelqu’un qui en vaut la peine. J’ai besoin d’un chef de groupe talentueux, ou d’un nain anormalement puissant et honnête, ou d’un homme au caractère exécrable, ou d’un homme au caractère exécrable… ou encore d’un homme au caractère vraiment exécrable.
La visiteuse continua ainsi pendant un long moment, comme si elle était ivre.
Étaient-elles en train de constituer un groupe destiné à explorer le donjon ?
Quoi qu’il en soit, les candidats ne lui convenaient pas.
— … Leur recrutement a pourtant coûté une somme considérable. Chacun d’eux est de niveau quatre étoiles.
— Essayons de leur ajouter trois étoiles supplémentaires. Nous y sommes presque. Encore un petit effort, répondit-elle avec une irresponsabilité totale.
À la place de Samantha, je l’aurais étranglée.
— Je réunirai d’autres candidats. Peu m’importe combien mourront. Mais j’ai d’abord une tâche à te confier. Les hérétiques sont en mouvement. Je ne veux aucune interférence.
— Oui, oui. Tu veux que je m’occupe d’eux en attendant, répondit la visiteuse.
Une chaise racla le sol lorsqu’elle se leva.
— Bien, je vais y aller. Je te reverrai dans une quinzaine de jours.
— Préviens-moi avant de venir. Et présente-toi plus tôt dans la journée. Je n’ai pas envie de devoir fermer mon établissement après l’avoir déjà ouvert.
— Dommage. J’aurai trop sommeil.
— …
— Je plaisante. Entendu. Évite simplement d’exhiber cette drogue, je te prie.
La visiteuse gloussa avant de s’éloigner d’un pas traînant.
Je n’avais pas besoin de la voir prendre la fuite dès que la situation se compliquait pour m’en faire une image parfaitement nette.
— Bien, à la prochaine.
— Jusqu’à notre prochaine rencontre.
Après un bref silence, les deux femmes parlèrent à l’unisson.
— Sol nia spectus. (Le Dieu Soleil voit tout.)
J’eus l’impression que le monde oscillait.
Pris de vertige, je posai la main contre le mur.
Un grand fracas retentit aussitôt derrière moi.
Je me retournai.
Le bâton que j’avais appuyé contre le mur venait de tomber.
Je sentis immédiatement un silence glacial s’installer à l’étage.
— … Il semblerait que j’aie un petit problème de rats.
Je venais de trahir ma présence.
Je me précipitai aussitôt dehors et me fondis dans la foule. Je changeai plusieurs fois de rue et, lorsque je fus certain que personne ne me suivait, je m’appuyai contre un mur et expirai.
J’espérais que ce que je venais d’entendre n’était qu’une erreur.
Mais il était impossible que je me trompe sur cette voix.
Non, nous n’avions jamais été en très bons termes.
Pourtant, nous avions risqué nos vies l’un pour l’autre et nous nous étions mutuellement aidés à survivre.
Au minimum, je la considérais comme une camarade.
Mais ça…
— Bon sang, je suis vraiment pitoyable.
Autrefois, j’aurais défoncé cette porte et distribué les coups jusqu’à obtenir des aveux. Mais, à présent, mes chances de victoire étaient minces. Ma force était limitée à l’intérieur d’un bâtiment.
Je sortis le soleil temporaire de ma poche et claquai la langue de frustration. Ses fissures s’étaient encore approfondies. Il pouvait tomber en morceaux à tout instant. Si elle était elle aussi devenue mon ennemie, alors la situation était réellement critique.
Je devrais probablement en parler à Dez. Mais si elle était vraiment liée à Samantha, une prédicatrice, nous devions agir avec une extrême prudence.
Les conséquences risquaient facilement de retomber sur Arwin.
J’avais de l’argent. Le Syndrome du Donjon d’Arwin s’était calmé. Ce n’était plus qu’une question de temps avant que nous disposions de suffisamment d’antidote pour la guérir.
Tout commençait enfin à s’améliorer.
Et voilà que les problèmes s’accumulaient de nouveau.
Essayer de démêler tout cela alors que mes pensées étaient en plein chaos ne me mènerait nulle part.
Dans ces moments-là, le mieux était de vider complètement son esprit.
Je me courbai et me précipitai dans la première taverne venue.
Pour la première fois depuis longtemps, je me soûlai complètement. En temps normal, je devais économiser l’argent de poche qu’Arwin me donnait, ce qui limitait ma consommation. Cela faisait donc une éternité que je ne m’étais pas retrouvé ivre mort.
Mes jambes finirent par lâcher, et quelques hommes de passage me jetèrent dehors à coups de pied.
Rien de très différent de l’ordinaire.
Toute cette succession d’événements était véritablement incompréhensible.
La Ruée avait enfin pris fin, mais les ambitions d’innombrables personnes s’étaient ensuite entrechoquées et entremêlées, plongeant la ville dans un nouveau chaos.
La situation s’était apaisée, mais des braises continuaient de couver çà et là.
Les organisations criminelles comme l’Alliance du Diable, les Loups Tachetés et les Oiseaux de Proie. Les Gentilshommes des rues. Les Paladins et leur commandant. Le maître de la Guilde des aventuriers et sa petite-fille. Les enfants de l’orphelinat. Les prédicateurs et les Éprouvés du Dieu Soleil. Mes anciens camarades de l’époque où nous étions aventuriers. La Princesse Chevalier Écarlate qui dirigeait Aegis, ainsi que son homme entretenu.
Combien de groupes tortueux et empêtrés pouvait-on encore ajouter à ce tableau ?
Le chaudron de la sorcière pouvait de nouveau déborder dans la folie, n’importe où et n’importe quand.
Voilà à quoi ressemblait Voisin-Gris.
Il était temps de rentrer pour aujourd’hui.
Je réfléchirais à tous mes problèmes le lendemain.
— Oh ! Matthew ! s’écria soudain une voix, attirant mon attention.
Je me retournai et vis April qui me faisait signe depuis la fenêtre d’une calèche. Le temps avait filé plus vite que je ne l’avais cru. Le soir était déjà tombé.
— Salut, Crevette. Tu as l’air en forme.
— Combien de fois dois-je te demander d’arrêter de m’appeler « Crevette » ?!
Elle tenta de me frapper, mais se trouvait bien trop haut dans la calèche. Il fut facile d’esquiver sa main.
— … Oh, je suis désolée. Oui, juste un instant, dit April à quelqu’un à l’intérieur.
Sa nouvelle garde du corps devait probablement l’accompagner.
— Tu es encore allée acheter des vêtements ?
— Nous nous sommes aussi arrêtées à l’orphelinat. Je rentre chez moi, maintenant.
— Préviens-moi si ces sales petits morveux recommencent à t’embêter. Je leur botterai le derrière jusqu’à ce qu’ils aient les fesses rouges.
Eddie commençait à poser sur April un regard d’une autre nature.
Le petit bâtard lubrique.
— … Qu’est-ce qui ne va pas, Matthew ? Tu as l’air contrarié, déclara April d’un air sombre.
Mon humeur s’était apparemment affichée sur mon visage.
Le problème, quand on buvait pour oublier ses soucis, c’était qu’on savait pertinemment que cela ne fonctionnerait pas, mais qu’on le faisait tout de même.
— J’ai perdu gros aux combats de coqs. Je suis fauché, alors j’ai dû emprunter de l’argent à Dez, et je viens de noyer mon chagrin dans l’alcool.
— Matthew…
Elle me lança un regard plein de déception.
— Pourquoi est-ce que tu ne cherches pas simplement un travail ? Arwin est encore dans le donjon aujourd’hui, pas vrai ? Tu pourrais préparer davantage de gâteaux pour les vendre au prochain marché fermier…
— J’étais justement en train de pisser au coin de la rue lorsque je me suis rendu compte que j’avais oublié la recette.
— Beurk ! Tu es dégoûtant !
C’était exactement ce que je voulais.
Je ne souhaitais ni son respect ni son inquiétude. Tant qu’elle gonflait les joues et réprimandait de temps à autre un adulte incorrigible, je n’avais aucune raison de me plaindre.
— Il est temps de rentrer, maîtresse, déclara la femme aux cheveux noirs assise à côté d’April en se penchant pour que je puisse la voir.
Je me figeai complètement.
Comme si des chaînes invisibles venaient de m’attacher sur place.
La femme ignora ma réaction, descendit par la porte située de l’autre côté du carrosse, puis en fit le tour pour venir se placer devant moi.
— Veuillez pardonner cette présentation tardive, déclara-t-elle.
Elle portait une robe bleue sans manches par-dessus une tenue blanche à manches longues. Étrangement, une épée pendait également à sa taille.
Elle s’inclina avec une politesse mielleuse.
— Je suis la nouvelle servante personnelle de mademoiselle. Natalie, pour vous servir.
— … Toi ? parvins-je à articuler.
Il se passait tellement de choses que mon esprit ne réussissait plus à suivre.
— C’est le métier parfait pour moi, pas vrai ?
Je me tournai vers April, qui acquiesça avec enthousiasme.
— Natalie est super, super forte ! Tu arrives à croire qu’elle est une épéiste accomplie alors qu’elle est aussi belle ?!
Oui, je le savais.
Je l’avais vue trancher des milliers de monstres pendant nos années communes, et même couper en deux un gigantesque golem de pierre.
— Après tout ce qui s’est passé, Papy a dit que j’avais besoin d’une véritable garde du corps. Et Natalie a répondu qu’elle accepterait volontiers si elle pouvait aussi devenir ma servante.
Qu’elle fasse ou non une bonne garde du corps, elle était indéniablement une combattante puissante.
Je pouvais le garantir.
— Tu sais qu’elle est incapable de distinguer des mauvaises herbes de feuilles de thé, pas vrai ? Je lui ai préparé une théière avec des herbes que j’avais ramassées au coin de la rue. Elle a dit que c’était délicieux et en a repris deux tasses…
— Avez-vous envisagé de garder le silence ? demanda Natalie d’un ton à la fois distingué et glacial. Le maître m’a personnellement confié cette mission.
Son couteau se retrouva contre ma gorge.
Quelle servante violente.
J’entraînai Natalie derrière le carrosse afin de l’interroger.
— Mais qu’est-ce que tu fous ? sifflai-je.
— La même chose que toi, répondit Natalie en haussant les épaules. J’aime bien cette fille. Le manoir est moins contraignant qu’une demeure noble, et je suis payée pour contribuer à sa protection. C’est le travail parfait pour moi.
— Et tu leur as proposé tes services ?
— Ils m’ont engagée sur-le-champ.
Une ancienne aventurière sept étoiles comme garde du corps.
Qu’il l’ait réellement acceptée « sur-le-champ » ou non, le vieux avait forcément dû voir en elle la solution parfaite à son problème.
— Tu viens de recevoir tout cet argent, tu te souviens ?
— J’ai tout dépensé.
Pendant un instant, je fus incapable de comprendre ce qu’elle venait de dire.
— Il y avait une arme absolument parfaite dans une boutique, vois-tu.
Peu de temps auparavant, je l’aurais traitée d’idiote avant de lui faire la leçon.
Mais je n’en avais pas la force.
Tu as réellement dépensé tout cet argent pour enrichir ta collection d’armes ?
J’espérais au moins qu’il n’avait pas servi à lever une nouvelle armée de fantassins pour ce Dieu Soleil à l’allure de chenille.
Plusieurs détails me semblaient suspects.
Tout remontait à notre première rencontre en ville.
Son bras gauche, prétendument paralysé par une malédiction, bougeait parfaitement. Si la volonté ou la simple force musculaire permettaient de surmonter cette malédiction, j’aurais récupéré depuis longtemps.
Pourtant, elle maniait son épée sans même recourir aux capacités d’Aubelame. Lorsque je surveillais Donald, elle était sortie du Carrosse d’Or. Était-ce une simple coïncidence si elle nous avait rejoints dans cette salle au trésor souterraine ?
Rôdait-elle seulement en ville parce qu’elle recherchait les Ciseaux de Lombardi ?
Pourquoi avait-elle serré cette sacoche vide contre elle comme si elle était si précieuse ?
Parce qu’elle y avait caché les Ciseaux de Lombardi après les avoir dérobés dans la salle souterraine ?
Était-elle réellement venue dans cette ville pour faire profil bas et se cacher ?
Était-il même vrai qu’elle avait simulé sa mort parce qu’un ancien ennemi cherchait à la retrouver ?
J’avais une multitude de questions à poser, mais je ne parvenais pas à parler.
Je ne pouvais pas le croire. Je ne voulais pas le croire.
C’était une camarade.
J’avais combattu à ses côtés pour la maintenir en vie, et elle avait fait de même pour moi.
Comme moi, elle avait connu l’enfer à cause de cette maudite malédiction.
Comment avait-elle pu tomber au point de devenir l’Éprouvée de cette ordure de Dieu Soleil ?
— Natalie, est-ce que tu…
— Mardukas, m’interrompit-elle en employant mon ancien nom.
Elle jeta un regard de côté vers April.
— Je dis la vérité lorsque j’affirme l’apprécier. Je jure sur nos souvenirs et sur le nom des Lames Infinies que je garantirai sa sécurité. Je t’en prie, crois au moins cela.
À quoi étais-je censé faire confiance ?
Ses paroles ressemblaient à une confession.
Puis elle leva un doigt et le posa sur mes lèvres.
— Je ne pense pas qu’il soit convenable d’écouter en secret les conversations d’une jeune fille.
J’eus l’impression que l’on venait de me faire tomber une tonne de briques sur la tête.

— … Quelle jeune fille ?
— Voilà qui est très impoli, répondit-elle en tremblant de rire. Bien, je vais y aller. J’espère te revoir bientôt, Mardukas !
— Il est mort.
— Ah, bien entendu, répondit Natalie.
Elle remonta ensuite dans le carrosse et repartit avec April.
Mes épaules s’affaissèrent tandis que le véhicule s’éloignait.
Tant de choses avaient changé à une vitesse vertigineuse au cours des derniers jours.
J’étais épuisé.
Je n’avais même plus envie de relâcher la pression auprès d’une jolie femme. Les effets de l’alcool s’étaient eux aussi dissipés.
Je voulais rentrer chez moi. Je fis volte-face et m’apprêtai à partir.
— Est-ce qu’elle vient de dire « Mardukas » ? exigea une voix.
Mon cœur bondit jusque dans ma gorge. Il ne portait pas son uniforme. Il devait probablement effectuer une course personnelle. Je me retournai et vis le commandant des Paladins s’approcher de moi, le regard complètement dément.
— Mardukas le Dévoreur de Géants, des Lames Infinies ?
La phrase était formulée comme une question, mais la voix de Vincent débordait de certitude. Il avait toujours soupçonné que je n’étais pas qu’un vulgaire homme entretenu.
— Qu’est-ce que cela signifie ? Tu es réellement… ?
Il me saisit par les épaules et me secoua avec vigueur.
Calme-toi.
Comment veux-tu qu’un homme te réponde si tu le secoues comme ça ?
Tu as simplement mal entendu. Elle m’a appelé « Matthew ».
Tu as peut-être les oreilles bouchées par du cérumen. Tu devrais les faire nettoyer. Je pourrais même m’en charger, en échange d’un peu d’argent.
Tu pourras poser ta tête sur mes genoux pendant que je m’en occuperai.
Mais je n’avais pas l’énergie de prononcer l’une de mes plaisanteries habituelles.
Cela dépassait complètement mes capacités à cet instant.
Cette idiote venait de me laisser une sacrée tempête avant de partir.
Je restai là, stupéfait, tandis que Vincent me secouait une nouvelle fois, insistant et désespéré.
— Réponds-moi !
À suivre…