THE KEPT MAN t5 - CHAPITRE 6

Aux limites de l’amour et de la luxure

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Traduction : Raitei
Correction : Faucon

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— Ne te mets plus jamais ainsi en danger. Si tu mourais, j’en serais triste moi aussi, réprimanda Arwin en serrant April très fort contre elle. Mais tu as fait preuve d’un grand courage.

Sa voix tremblait légèrement. Elle caressa la tête d’April, puis se tourna vers moi.

— Je suis désolée d’avoir mis autant de temps.

— Quelques instants de plus, et cet homme m’aurait volé ma chasteté.

— … Tu as l’air d’aller parfaitement bien, alors.

— E-Espèce de… !

Harrison lutta pour se remettre debout. L’éclair aurait pu le tuer, mais il se trouvait encore dans un état d’esprit combatif. Que ce soit par pure ténacité ou par crainte du jugement des puissants, il lança à Arwin un regard chargé d’une haine absolue.

— Je m’en fous que tu sois une héroïne. Si t’essaies de m’arrêter, je ne te ferai aucun cadeau, cracha-t-il.

— Je pourrais te dire la même chose, répondit Arwin. Je ne fermerai plus les yeux sur tes agissements hors-la-loi. Si tu veux te battre, tu auras droit à un combat.

Lorsqu’elle dégaina son épée, Harrison semblait déjà avoir perdu toute volonté physique et mentale de riposter, et il tomba à genoux. Il refusait néanmoins toujours de se laisser arrêter et agitait son couteau pour tenir les Paladins à distance.

Arwin lui jeta un dernier regard, puis déplia une feuille et s’adressa aux émeutiers.

 

— Sa Seigneurie a annulé son ordre ! Il s’agissait d’une erreur. Il n’existe plus aucun motif officiel justifiant qu’April soit recherchée !

Les négociations avaient réussi. Puisque le seigneur ne pouvait pas reconnaître qu’il s’était laissé influencer par la cupidité, le seul moyen de sauver la face consistait à prétendre qu’il s’agissait d’une simple erreur. Il n’était désormais plus possible de justifier son enlèvement en affirmant qu’on cherchait à arrêter une criminelle.

Mais un problème subsistait : la prime placée sur la tête d’April.

— Et alors ?! cria quelqu’un dans la foule, comme on pouvait s’y attendre. Du moment que je touche cet argent, je pourrai échapper à cette vie de merde !

— Mon fils est malade !

Chacun avait ses propres problèmes. Certains étaient tellement endettés que leur famille menaçait de voler en éclats. D’autres avaient des proches atteints de maladies invalidantes. Certains avaient une femme et des enfants qui mouraient de faim.

C’était un cliché éculé, mais néanmoins vrai : il existait autant de formes de justice que d’individus.

— Malgré cela, il est profondément injuste de tenir April responsable de crimes qu’elle n’a pas commis.

— Je m’en fiche que ce soit injuste ! Si je ne trouve pas d’argent, je vais mourir !

Faire appel à leur bon sens ne changerait rien aux réalités de la vie. Aucune prière adressée aux dieux ne faisait pleuvoir des pièces du ciel. Des gens continuaient de mourir pour des raisons injustes.

— Tu n’es pas censée être de notre côté ?! cria quelqu’un dans la foule. Tu peux vraiment garder la tête haute et prétendre que ce que tu fais est juste ?

Mais même confrontée à la cruauté de cette réalité, Arwin ne vacilla pas.

— April et moi avons nos propres circonstances, tout comme chacun d’entre vous. Vous tentez d’exploiter une enfant innocente pour de l’argent. Vous pourriez consacrer des millions de mots à justifier votre conduite que cela ne changerait rien à ce simple fait. Êtes-vous prêts à payer le prix d’un tel péché ?

Ce fut comme si l’on venait de renverser un seau d’eau glacée sur les têtes brûlées de la foule.

Étaient-ils réellement prêts à devenir des pécheurs pour cela ?

Peu à peu, la folie retomba. Après quelques instants de réflexion, ils prirent conscience de l’horreur de leurs actes. Et surtout, s’ils s’emparaient malgré tout de la fortune cachée ou tentaient d’enlever April, ce seraient eux qui finiraient en prison.

Mais quelques imbéciles refusaient toujours de reculer.

— Ta gueule !

Un homme brandit un couteau de cuisine et se précipita en avant.

— Si tu la fermes pas et que tu nous livres pas cette morveuse…

 

— Fais un pas de plus vers elle et je te transperce le cœur !

 

Sa voix claqua comme le tonnerre et figea l’homme sur place. Il lâcha son couteau et s’effondra sur les fesses. L’intimidation d’Arwin répandit la peur parmi la foule rendue folle par la cupidité.

Maintenant.

Je leur tournai le dos et me pinçai le nez.

— Dispersez-fous immédiademend ! Sinon, ze fous fais tous zeter en brison !

Mon imitation parfaite de la voix de Bronzé produisit l’effet escompté. On venait de leur donner une raison d’éprouver de la culpabilité, et maintenant que leur ferveur retombait, leur détermination se révélait fragile.

De plus, la foule comptait un bon nombre d’idiots. Certains avaient sans doute déjà eu des démêlés avec les gardes de la ville.

Une foule déchaînée devenait incontrôlable une fois lancée, mais elle se montrait également très faible dès que la peur s’installait. Les uns après les autres, ils jetèrent leurs armes et s’éparpillèrent dans toutes les directions. Même l’homme assis par terre se mit à ramper vers une ruelle voisine.

— Cesse cette résistance inutile. Tu es le seul qui reste.

Ses subordonnés avaient déjà pris la fuite ou avaient été capturés.

Harrison était désormais seul.

— Abandonne. Tu n’as aucune chance.

— Allez vous faire foutre !

Il brandit le parchemin blanc de tout à l’heure. Il l’avait encore sur lui. Il lui suffisait de le dérouler et de réciter l’incantation pour provoquer une explosion de chaleur et de vent.

— Ce parchemin a été spécialement fabriqué. Vous ne repartirez pas avec la fortune cachée de Heather. C’est vous qui allez mourir !

Il utilisa ses dents pour dérouler le parchemin, ce qui lui permit de continuer à brandir son couteau.

— Saisissez-le ! ordonna Vincent.

Les Paladins s’élancèrent. Arwin se précipita en avant, l’épée levée. Les sœurs Maretto commencèrent à réciter leurs incantations. Mais aucun d’eux n’arriverait à temps.

Un symbole magique apparut sur le papier jusque-là vierge. C’était mauvais signe. Une fois le symbole apparu, plus rien ne pouvait arrêter le processus. Le sort allait s’exécuter.

Harrison poussa un hurlement mêlant folie et jubilation, jusqu’à ce qu’une petite main pâle surgisse sur le côté et lui arrache le parchemin.

— Saleté de truc !

April lança le parchemin aussi loin qu’elle le put. Toujours enroulé autour de sa tige, il battit dans le vent en traversant les airs, puis disparut dans le trou de la décharge.

— À terre ! hurlai-je en me baissant.

Une immense colonne de feu jaillit vers le ciel. Les flammes rouges rugirent dans les hauteurs et couvrirent les environs d’une pluie d’étincelles. Lorsque le souffle qui nous picotait la peau retomba, une épaisse fumée noire s’échappait du trou. De temps à autre, quelque chose explosait encore dans les profondeurs, accompagné du fracas de structures qui s’effondraient.

— Eh bien, c’en est fini de cette fortune enfouie.

Une immense explosion venait de se produire dans un espace souterrain exigu. Elle avait dû tout anéantir : les pièces, les bijoux et les preuves des activités criminelles.

— Ah… ah…

Harrison tomba à genoux, sous le choc. On aurait dit qu’il venait de vieillir de dix ans. Les Paladins s’approchèrent enfin pour l’arrêter. Cette fois, il n’opposa aucune résistance.

Un vent froid traversa les lieux. Arwin rengaina son épée et vint vers moi.

— Nous sommes sauvés, dit-elle avec un sourire soulagé.

— C’est la petite qu’il faut remercier, pas moi. Mais avant ça…

April était assise par terre devant le trou noir d’où s’échappait encore de la fumée.

Elle semblait trop abasourdie pour parvenir à se relever. Je lui assénai un coup de poing sur le crâne.

— Pourquoi tu as fait ça ?! protesta-t-elle.

Arwin parut paniquée. Mais je n’allais pas laisser passer ça.

— Je t’avais dit de ne plus agir de manière aussi imprudente. Tu aurais très bien pu mourir.

— Mais si je ne l’avais pas fait…

— Tu n’avais pas besoin de jouer les héroïnes. La Princesse Chevalier derrière toi aurait réglé le problème.

Ce n’était pas mon genre de forcer des enfants à risquer leur vie.

— … Je suis désolée.

— Garde tes excuses pour le vieux, une fois que tu auras reçu ta fessée et rédigé cinquante rédactions d’excuses.

— On dirait un professeur, Matthew.

— J’enseigne par l’exemple, répondis-je.

J’étais précisément l’adulte qu’ils devaient veiller à ne jamais imiter.

— Beau travail, déclara Vincent en s’approchant. La fortune a été détruite, mais toute cette affaire a été bien trop publique pour l’Alliance du Diable. Ils en subiront lourdement les conséquences. Merci pour votre aide.

— …

— Gregory devrait bientôt être libéré. Au vu des circonstances, il ne serait pas judicieux de le garder enfermé plus longtemps.

— Je vois.

Je frappai Vincent au visage.

Le ciel était couvert. Mon coup ne fit que le faire chanceler légèrement, mais cela suffit à le stupéfier. Moustache et Bronzé me saisirent aussitôt par les bras et me jetèrent au sol. Ils firent correctement leur travail, mais pas assez vite. Si c’était mon ancien moi, Vincent serait mort. Il n’aurait pas pu me regarder de haut avec cette expression mêlant confusion et indignation.

— Pourquoi as-tu fait ça… ?

— Pour avoir utilisé des innocents comme appâts au bout de ton hameçon, crachai-je, le visage pressé contre la terre.

Arwin se figea maladroitement alors qu’elle s’apprêtait à accourir. Les yeux écarquillés, April retint son souffle.

L’arrivée de Vincent tombait bien trop à pic. Il devait surveiller Harrison et ses hommes depuis un moment, ce qui signifiait qu’il aurait pu nous sauver plus tôt. Au lieu de cela, il s’était servi de nous comme appâts pour récupérer la fortune cachée et arrêter Harrison ainsi que ses hommes.

Il avait mis April en danger.

Qui n’aurait pas eu envie de lui mettre son poing dans la figure ? Il aurait même dû s’estimer heureux que je n’aie rien fait de pire. Si le vieux avait été présent, il aurait frappé Vincent jusqu’à ce que ses yeux jaillissent de leurs orbites.

— Tu es libre d’employer des méthodes créatives, mais si tu ne surveilles pas tes actes, tu n’es rien d’autre qu’un scélérat. Garde toujours ton objectif et tes moyens à l’esprit, et ne les confonds pas, commandant.

Vincent pouvait se draper autant qu’il le voulait dans sa vertu, mais s’il blessait les personnes qui comptaient pour moi, je n’avais aucune raison de lui faire preuve de clémence.

Même un dégénéré avait ses limites.

Je n’étais pas assez mature pour me laisser éternellement piétiner sans riposter.

— Euh, s’il vous plaît, monsieur, intervint April en s’accrochant à la manche de Vincent. Matthew est un imbécile, un pervers et un homme incorrigible, mais il est aussi quelqu’un de bien… ou du moins, quelque chose qui s’en approche, et il n’est certainement pas mauvais à proprement parler…

— Désolé, Arwin, tu peux prendre le relais ? demandai-je.

Je ne pouvais plus écouter ça.

— Hé, j’essaie de t’aider !

— Tu ne me défends pas, tu rédiges une critique.

Son intervention risquait même de produire l’effet inverse.

— … Lâchez-le, ordonna Vincent en se frottant la joue.

Moustache et Bronzé me relâchèrent, et je me remis debout.

— Ne pousse pas ta chance trop loin, déclara Arwin en me frappant à son tour, tandis qu’April me donnait des coups de pied dans les tibias.

Ce n’était pas juste, mais cela m’allait. Me faire traiter d’idiot faisait partie de mon quotidien, et à ce stade, j’aurais dû me réjouir de retrouver une certaine normalité.

Qu’un garçon naïf joue donc au héros en sauvant les jeunes filles innocentes.

— Je suis épuisé. Je veux simplement rentrer à la maison. Va donc chercher ton os en récompense auprès de Sa Majesté, le toutou.

— Attends, dit Vincent.

Je me retournai et retrouvai son expression habituelle, froide et imperturbable.

— Sors ce que tu caches, ordonna-t-il.

Il confisqua une bague sertie d’un rubis dans la poche de mon pantalon, une pièce d’or dissimulée sous la semelle de ma chaussure et une petite pierre précieuse que j’avais glissée dans mon oreille.

— Quand est-ce que tu as… ? demanda Arwin, horrifiée.

Que pouvais-je répondre ? J’étais entouré de trésors. Évidemment que j’avais pris tout ce que je pouvais.

Ils finirent par me déshabiller entièrement. Personne n’avait besoin de le savoir, mais toutes ces mains qui fouillaient près de mes parties intimes commençaient à me faire un certain effet. Ils retournèrent même mes vêtements pour les inspecter.

— Faites attention avec ça. Vous ne pourrez pas les remplacer avec vos salaires.

J’avais acheté l’ensemble dans une friperie. Je ne retrouverais jamais les mêmes vêtements.

Dez fut également fouillé. Il garda une mine renfrognée du début à la fin. Le danger qui émanait constamment de lui intimidait les Paladins, mais ils réussirent malgré tout à fouiller jusque dans sa barbe et ses cheveux.

— Supporte ça, je t’en supplie, répétai-je encore et encore.

Si Dez perdait patience et se mettait en colère, quelqu’un allait mourir.

Lorsqu’ils finirent enfin par nous relâcher, le soleil se couchait.

— Ils ont tout pris, déplorai-je en soupirant.

— C’était de l’argent mal acquis. Tu pensais vraiment pouvoir prélever ta petite part sur des pièces volées ? fit remarquer Arwin, à juste titre.

Je n’avais rien à répondre. Même April me lançait un regard mauvais.

— Viens. Nous avons beaucoup de choses à nous dire. Rentrons à la maison.

— Pas si vite, répondis-je en posant une main sur l’épaule de Dez. Désolé, tu vas devoir rentrer sans moi. Dez a besoin de mon aide. Il veut que je lui rembourse l’argent que je lui ai emprunté la dernière fois. Pas vrai ?

— …

Dez acquiesça sans un mot.

— … Alors, je te retrouverai là-bas, répondit Arwin, déçue, avant d’emmener April.

— Très bien, allons-y… Oui, oui, je sais. Ne me regarde pas comme ça, dis-je à Dez.

Nous gagnâmes sa salle privée dans le bâtiment de la Guilde des aventuriers et nous assîmes face à face sur ses petites chaises. Je vérifiai que personne ne nous écoutait avant de pouvoir enfin me détendre.

— D’accord, vas-y.

Dez plongea la main dans sa bouche et en retira un morceau de papier détrempé. De la salive en dégoulina et éclaboussa la table.

— C’est répugnant.

— C’est toi qui l’as fourré là-dedans ! gronda-t-il en m’écrasant la tête contre la table.

— Ne te fâche pas. C’était la seule solution.

Je m’étais douté que quelque chose de ce genre arriverait lorsque Vincent s’était présenté. J’avais retiré la tige du parchemin, plié le papier, puis l’avais enfoncé dans la bouche de Dez juste avant que Vincent ne s’approche.

Je savais qu’il allait me fouiller. Et, compte tenu de ma réputation de grande gueule, garder le silence n’était pas envisageable : cela lui aurait immédiatement fait comprendre que quelque chose clochait.

Mais Dez était connu pour être taciturne et revêche. Personne ne soupçonnerait qu’il cachait un secret.

Dans ce genre de situation, il fallait savoir exploiter la nature de chacun.

— … Après tout ce vacarme autour d’une fortune cachée, tout ce qu’on a réussi à récupérer, c’est un seul parchemin, grommela-t-il en essuyant la salive pour pouvoir l’examiner. Qu’est-ce qui est enfermé là-dedans… un gulon ?

C’était une sorte de blaireau au pelage noir et brun. Il mangeait tellement que, si personne ne l’arrêtait, il pouvait dévorer toute la végétation d’un versant de montagne.

Les plus imposants atteignaient la taille d’une maison, mais cette corpulence les rendait également lents. Ils étaient en outre craintifs et dociles, ce qui les rendait faciles à vaincre.

Tout au plus s’agissait-il de monstres deux étoiles.

La puissance d’un monstre se reflétait directement dans la valeur marchande du parchemin. Celui-ci nous rapporterait peut-être vingt ou trente pièces d’or au mieux.

— Nous sommes dans le rouge.

— Pas tout à fait, répondis-je avec un sourire en coin. Contente-toi de me suivre.

 

Cette nuit-là, je sortis discrètement de chez Arwin et me rendis dans un tunnel souterrain sous la ville. Dez m’y attendait déjà, l’air agacé. Il avait emporté une hache à manche court comme arme. C’était Numéro 16. Dez la maniait comme une épée courte, mais pour ceux qui subissaient sa terreur, elle ne différait en rien d’une hache de guerre.

— Tu es en retard, dit-il.

— Désolé. Il m’a fallu un peu de temps pour m’éclipser.

Arwin refusait tout simplement de me laisser partir. Quelle égoïste.

— Allez, commence.

Dez ferma les yeux et déroula le parchemin. N’importe qui pouvait invoquer un monstre. Le symbole qui y était inscrit émit une faible lueur et, quelques instants plus tard, un blaireau gigantesque apparut.

C’était bien un gulon.

Il commença à se redresser, son haleine empestant le métal, mais s’arrêta lorsque sa tête heurta le plafond du tunnel.

— Vas-y.

— Ne me donne pas d’ordres, grommela Dez.

Il avança lourdement sur ses courtes jambes, puis bondit sur le corps du gulon. Le monstre ne remarqua même pas que Dez l’escaladait en s’agrippant à sa fourrure.

C’était préférable.

Lorsqu’il atteignit sa gorge, il y planta Numéro 16 comme s’il enfonçait un clou. Un seul coup suffit à trancher un point vital. Le gulon bascula en arrière sans émettre le moindre son.

— Très bien. Je vous prie maintenant de vous en débarrasser, ami bien-aimé et éternel, père bienveillant, époux fidèle et seigneur Dez, proclamai-je.

Pour me remercier de ces louanges, il m’enfonça le manche de Numéro 16 dans le ventre.

— Flippant, marmonna-t-il.

Qu’est-ce que j’avais bien pu dire de mal ?

Il commença à ouvrir le ventre du gulon. Soudain, ses yeux s’écarquillèrent. Je sentis un rire monter en moi.

— Le gros lot.

Des richesses se déversèrent hors du ventre de la créature.

Dès l’instant où nous avions découvert cette fortune cachée sous terre, j’avais compris que quelque chose clochait. On parlait d’un million de pièces d’or, et ce que nous avions trouvé était loin d’atteindre ce montant. Le reste devait être dissimulé ailleurs, mais tous les autres emplacements possibles avaient déjà été fouillés.

Je repensai donc à ce qui s’était passé pendant la Ruée. Des monstres vivants étaient sortis du lindworm, lequel avait été invoqué depuis un parchemin.

J’avais alors compris qu’on pouvait enfermer tout ce que l’on voulait à l’intérieur d’un parchemin.

D’autres monstres étaient bien scellés de cette manière, mais le gulon était le seul qui semblait capable de contenir une quantité pareille dans son estomac.

Le meilleur endroit où cacher un arbre était au milieu d’une forêt.

— Ils ont gavé cette créature jusqu’à ce qu’elle soit sur le point d’éclater, remarqua Dez, surpris par la quantité d’or qui se répandait hors de son ventre.

Même durant nos années d’aventuriers, nous n’avions jamais touché un tel pactole. Et même si cela avait été le cas, il aurait fallu le partager en sept.

— Oui. Tout cet argent aurait pu littéralement finir transformé en merde.

Je ramassai des pièces d’or et les lançai en l’air.

Il pleuvait de l’argent.

Les pièces me frappèrent à la tête, mais j’étais tellement heureux que je ne ressentis aucune douleur. Tout ce que nous avions enduré en valait la peine.

— Et nous allons partager tout ça entre nous deux !

On disait que la fortune cachée de Heather valait un million de pièces d’or, mais il ne devait y en avoir qu’environ la moitié ici.

Cela représentait tout de même cinq cent mille pièces. Partagées entre Dez et moi, nous en obtiendrions deux cent cinquante mille chacun.

C’était largement assez pour faire fabriquer l’antidote d’Arwin, tout en conservant une somme confortable. Dez n’aurait plus besoin de se tuer à la tâche pour la guilde.

Il pourrait offrir une vie meilleure à sa femme et à son enfant.

— Entre nous trois, tu veux dire, déclara une voix derrière moi.

Je me retournai et grimaçai horriblement en découvrant la personne qui se tenait là.

Natalie.

Elle portait la tenue de voyage qu’elle avait lors de son arrivée en ville.

— Je me demandais où Dez et toi pouviez bien aller au beau milieu de la nuit. Je comprends mieux, maintenant, déclara-t-elle en ramassant une pierre précieuse. C’est donc cette fortune enfouie dont tout le monde parle. Évidemment, je ne suis pas un monstre, alors j’accepte de la partager équitablement avec vous deux.

— Va te faire foutre !

Elle n’avait absolument rien fait pour mériter cet argent, et elle s’imaginait pouvoir débarquer tranquillement et se servir ?

— Je t’ai sauvé tout à l’heure, pas vrai ? répondit fièrement cette connasse. Et tu sais évidemment ce qui arrivera si je laisse échapper ce secret.

L’Alliance du Diable convoitait déjà cette fortune. Et compte tenu du montant, les autres organisations de la pègre seraient elles aussi ravies de mettre la main dessus.

Tous les criminels de la ville se lanceraient à notre poursuite.

Dez acquiesça simplement avec résignation. J’aurais préféré faire taire Natalie pour toujours, mais nous étions sous terre et, au vu de l’instabilité du soleil temporaire, il existait de fortes chances pour que ce soit moi qu’on réduise au silence.

Nous finîmes par accepter de partager la fortune en trois.

Natalie sélectionna uniquement les bijoux faciles à revendre, les jeta dans sa vieille sacoche en lambeaux, puis détala. Nous décidâmes de cacher les pièces restantes au fond de l’ancien tunnel souterrain.

— Maudite salope. Je te jure qu’un jour, je l’étranglerai jusqu’à ce qu’elle cesse de respirer.

— Vous êtes toujours en train de vous quereller pour quelque chose.

— Seulement parce qu’elle n’arrête pas de me chercher.

Rien de bon ne s’était produit depuis son arrivée. Elle apportait toujours une foutue tempête dans son sillage.

 

Le lendemain matin, je me rendis à la Guilde des aventuriers pour voir Dez. Je voulais lui demander comment convertir cette fortune cachée en argent utilisable. Les pièces ne posaient pas vraiment de problème, mais le trésor contenait aussi de nombreuses œuvres d’art dont on pourrait facilement remonter la trace jusqu’à moi si je ne les revendais pas avec précaution.

Avant même que je pénètre dans le bâtiment, je découvris la guilde en pleine effervescence. Une foule immense s’était rassemblée autour, composée non seulement d’aventuriers, mais aussi de simples passants. Grâce à ma taille remarquable, je compris aussitôt la raison de toute cette agitation.

Le vieux était revenu.

April l’enlaçait en pleurant. Les négociations d’Arwin avaient dû porter leurs fruits. Et Vincent avait tenu parole.

— Oh ! Matthew ! s’écria April en me voyant.

Cette fois, elle courut vers moi et me serra dans ses bras.

— Papy ! Papy est revenu…

— Je suis heureux pour toi, dis-je en lui caressant la tête.

Je me tournai ensuite vers le vieux.

— Il paraît que tu as fait beaucoup de choses pour nous, reconnut-il avec une certaine gêne.

— De diverses manières.

Nous avions pris soin de sa petite-fille et même contribué à le faire libérer. Nous n’avions pas chômé.

— Il faut qu’on parle, déclara-t-il.

Il m’emmena sur le toit du bâtiment de la guilde. Il fit partir tous ceux qui s’y trouvaient, si bien que nous nous retrouvâmes seuls. Il me traversa l’esprit que, s’il le souhaitait, il disposait là d’une occasion parfaite pour me tuer. Après tout, nous étions sur le toit d’un bâtiment de trois étages.

Cela dit, avec mon corps, une chute pareille ne suffirait probablement pas.

— Merci pour tout ce que tu as fait. Je t’en suis reconnaissant, déclara-t-il en s’inclinant profondément.

J’avais du mal à croire que ce vieillard arrogant soit capable d’un tel geste.

— Grâce à toi, je peux revoir le visage de ma petite-fille.

— Tu pourrais accompagner tes paroles de quelques actes. Mille pièces d’or tout au plus suffiraient.

Après cela, je lui pardonnerais d’avoir essayé de m’entuber et de se débarrasser de Donald.

— Il faudra te contenter de ça, répondit-il en me lançant une pile de cartes blanches.

— Je ne suis pas très amateur de jeux de cartes.

— Elles sont magiques. Je les ai dénichées au marché noir. Elles sont un peu délicates à manier, mais je pense que tu arriveras à les maîtriser. J’ai noté leur mode d’emploi, alors lis-le attentivement.

Je me demandais en quoi elles pourraient m’être utiles. Enfin, je n’avais jamais été du genre à refuser un cadeau, tant qu’il ne s’agissait pas d’une maladie vénérienne.

— Au fait, simple question comme ça : tu as déjà entendu parler des Ciseaux de Lombardi ?

Randy s’était présenté dans la cachette personnelle du vieux à la recherche de ces ciseaux. Il était logique de supposer que le vieux les avait obtenus ou qu’il entretenait un lien quelconque avec eux.

— Ah, April m’en a parlé, elle aussi. Elle a dit qu’un prédicateur les recherchait, répondit-il en fronçant les sourcils. J’ai l’impression d’avoir déjà entendu ce nom, mais je ne me souviens plus où. En tout cas, je ne me rappelle pas avoir possédé quoi que ce soit portant ce nom.

— Je vois.

Il ne semblait ni mentir ni jouer la comédie. Il ne savait réellement rien. J’avais également interrogé Nicholas, mais ce nom ne lui disait rien non plus.

Mes pistes commençaient à se tarir.

— Et de ton côté, qu’est-ce qui s’est passé ?

— Maintenant que la fortune enfouie a disparu, ils n’avaient plus aucune raison de me garder enfermé. J’ai même réussi à obtenir du seigneur la tête du meneur et quelques dédommagements.

— Et la guilde ? J’ai entendu dire qu’ils comptaient envoyer un nouveau maître de guilde.

— C’est annulé, bien entendu, répondit-il avec un sourire.

Le règne de terreur du vieux allait donc se poursuivre.

Donald était mort pour rien. J’éprouvais une certaine compassion pour lui, mais, d’un autre côté, j’avais besoin que le vieux reste en vie jusqu’à ce qu’April soit adulte et capable de se défendre seule.

— Ce n’est pas la seule chose dont tu voulais parler, pas vrai ? Tu veux discuter de ta propre fortune cachée.

Il ne m’aurait pas conduit dans un endroit aussi isolé s’il souhaitait uniquement me remercier avant de me laisser repartir.

— Ne t’inquiète pas, le rassurai-je. Je n’ai pas pris une seule pièce. Tout appartient à April.

Quelques pièces avaient certes été fondues, mais Randy le prédicateur en était entièrement responsable. Et la quantité était tellement insignifiante qu’elle entrait largement dans la marge d’erreur.

— … Qu’est-ce que tu as vu là-dessous ? demanda le vieux en plissant dangereusement les yeux.

— Pourquoi ? Tu y cachais des livres cochons ?

— J’ai eu vent de ce que tu as fait. Tu as froissé la lettre et tu l’as jetée après l’avoir lue, pas vrai ?

Ralph avait dû tout lui raconter. Je savais que j’aurais dû réduire cet imbécile au silence.

— C’était extrêmement émouvant, répondis-je. Le père d’April t’avait écrit une lettre pour te confier sa jeune fille, en faisant ce qu’il pensait être le mieux pour elle. J’ai cru me noyer dans mes propres larmes en la lisant.

— Dis simplement la vérité, bon sang ! s’emporta le vieux en frappant la rambarde du toit.

J’avais justement espéré garder cette histoire secrète. Tenait-il vraiment à ce point à me faire taire ? Je haussai les épaules.

— Qu’est-ce que tu veux que je dise ? « Incroyable, Elton, le gardien du trésor, était en réalité le père d’April depuis le début » ?

Il expira longuement.

— Tu lui en as parlé ?

— Pas un mot. J’avais entendu dire que son père était un grand érudit dont le navire avait sombré pendant un voyage… mais ce n’est pas vrai, hein ?

Dans cette ville remplie d’imbéciles, aucune économie ne pouvait faire vivre un homme de lettres de ce genre. Une personne dotée de l’intelligence et de l’envie nécessaires pour mener des recherches serait partie dans la capitale royale.

De plus, les criminels du coin n’avaient pas l’ingéniosité nécessaire pour cacher de l’or dans le ventre d’un monstre enfermé dans un parchemin magique. Le maître de la Guilde des aventuriers, qui connaissait mieux les monstres et la magie, en revanche…

— C’est exact, répondit-il avec une grimace amère. Il s’appelait Morris. Et Morris était un criminel né.

À l’origine, Morris, le père d’April, était un domestique au service d’un marchand quelconque. Il avait ensuite commencé à jouer, puis avait volé l’argent de l’entreprise avant de prendre la fuite. Il était peut-être tombé au plus bas, mais il possédait un esprit calculateur et avait rejoint une organisation criminelle affiliée à un syndicat plus vaste : l’Alliance du Diable.

Ses membres appréciaient ses talents en matière de contrebande et de comptabilité.

Mais un jour, il avait rencontré Flora, la future mère d’April, lorsqu’elle était venue visiter la ville, et en était tombé amoureux. Morris avait juré de se racheter et tenté de rentrer dans le droit chemin. Il avait cherché à couper tous ses liens avec le milieu criminel.

Celui-ci n’avait cependant pas apprécié son initiative et avait envoyé des hommes à ses trousses. Morris ne pouvait pas prendre la fuite avec sa jeune fille.

Il avait donc confié April au vieux, puis s’était enfui avec son épouse.

— Tu ne pouvais pas les protéger ? demandai-je.

— J’ai essayé de négocier en sa faveur, mais il était impliqué dans des affaires particulièrement graves. Au mieux, ils acceptaient d’épargner sa femme et sa fille.

En réalité, Morris espérait poser les fondations de sa nouvelle vie dans une autre ville, le temps que les choses se calment.

Il aurait ensuite fait venir April lorsque le moment serait venu.

— Mais une épidémie a balayé Flora en un instant. Je pensais que Morris était mort, lui aussi, mais il était toujours bien vivant… et travaillait comme gardien de la fortune d’un membre haut placé de l’Alliance du Diable.

Nous ne saurions jamais s’il y avait été contraint ou si la mort de sa femme l’avait plongé dans un tel désespoir qu’il avait renoncé à tout. Quoi qu’il en soit, Morris avait changé de nom pour devenir Elton et trouvé une position sûre en tant que gardien secret de cette fortune.

— Je suis surpris que tu l’aies laissé faire.

Cet homme avait indirectement provoqué la mort de la fille du maître de guilde et abandonné sa propre fille bien-aimée. Connaissant le tempérament du vieux, j’aurais pensé qu’il le tuerait simplement.

— Oh, crois-moi, j’en avais envie. Mais déclencher des ennuis avec l’Alliance du Diable aurait coûté très cher. Et malgré tout, il restait le père d’April.

Le vieux avait donc fait promettre à Morris de ne jamais approcher April ni lui révéler qu’il était son père.

Je comprenais son intention.

Dans l’esprit d’April, son père était un prestigieux érudit. Le vieux ne voulait pas que la vérité détruise cette illusion. Morris était donc resté à l’écart et s’était chargé en secret du trésor d’un criminel.

— Mais il m’a contacté il y a seulement deux mois.

Heather était gravement malade et n’avait plus longtemps à vivre. C’était l’occasion de s’emparer de la fortune secrète. Morris comptait la prendre et s’enfuir. Cette fois, il abandonnerait définitivement le crime et mènerait une vie honnête avec sa fille.

Il avait donc supplié le vieux de l’autoriser à revoir April.

— Mais son projet a échoué.

Le plan avait fuité et Harrison, le subordonné de Heather, l’avait capturé.

Au lieu de s’enfuir avec le trésor, Morris avait été torturé afin qu’il révèle son emplacement.

— Ils lui ont même administré de la drogue pour le forcer à parler, mais il ne leur a toujours rien dit.

C’est à ce moment-là que la Ruée avait éclaté et que tout avait sombré dans le chaos. Morris avait réussi à s’échapper de sa cellule. Naturellement, l’Alliance du Diable avait remué ciel et terre pour le retrouver.

Le vieux avait également cherché Morris, mais il devait en même temps gérer la Ruée et ses conséquences. Il ne pouvait pas tout faire. Sans compter que l’Alliance du Diable le surveillait lui aussi.

— D’une manière ou d’une autre, ils ont appris que je l’avais rencontré. C’est pour cette raison qu’ils m’ont soupçonné, expliqua-t-il.

Cela me rappela l’interrogatoire de Rob, ce petit voyou sans importance. Il nous avait parlé d’une rumeur selon laquelle le gardien du trésor était un ancien aventurier proche du vieux. Quelqu’un avait dû se tromper et tirer cette conclusion simplement parce que le vieux dirigeait la guilde.

Ironiquement, c’était à cause de cette erreur qu’April avait été prise pour cible, uniquement parce qu’elle était sa petite-fille.

— La dernière fois que j’ai entendu parler de lui, c’était juste après la Ruée. Il s’était fondu dans l’Alliance des Gentilshommes des rues et attendait l’occasion de passer à l’action. Puis plus rien. Je n’ai plus reçu la moindre nouvelle.

J’avais supposé qu’il avait fui la ville, mais rien n’indiquait qu’il était parvenu à en sortir.

— Tu penses qu’il est mort ?

— Probablement, répondit le vieux en haussant les épaules. Malgré tout ce qui s’est produit récemment, il ne s’est pas manifesté. Et l’Alliance du Diable ne l’a évidemment pas capturé. J’imagine qu’il s’est retrouvé mêlé à de mauvais ennuis.

Personne ne prêtait attention aux Gentilshommes des rues. Lorsqu’on retrouvait leurs cadavres, ils étaient discrètement jetés dans le donjon, puis plus personne ne parlait jamais d’eux.

— Mais on ne sait jamais ce qui pourrait ressortir. Préviens-moi si tu le repères. Tu sembles plutôt doué pour retrouver les choses cachées.

La piste était donc froide. Le vieux avait sans doute déjà renoncé à le retrouver.

— Enfin, à quoi ressemble ce Morris ? Je ne peux pas le chercher sans connaître son visage.

— À ça.

Il me montra ce qui ressemblait à une œuvre inachevée. Le dessin représentait un jeune couple. La femme tenait une petite fille dans ses bras.

Au moins, je reconnus l’enfant.

— J’avais demandé à un peintre de réaliser leur portrait, mais tous ces malheurs ont interrompu son travail. C’est la seule représentation que je possède d’eux trois.

Le portrait familial était resté inachevé. Ce n’était encore qu’une esquisse. Il n’existait aucun tableau terminé.

— Alors, c’est lui, le père d’April…

Je fixai le dessin.

Je reconnus le visage de l’homme.

— … Tu as dit qu’ils avaient administré de la drogue à Morris avant qu’il ne parvienne à s’échapper ?

— De la Release, cracha le vieux. À en juger par les quantités qu’ils lui donnaient, son état devait être très avancé. Tu l’aurais reconnu aux taches qui marquaient ses poignets et sa nuque.

— …

Ce n’était pas possible.

Jusqu’au bout…

Depuis le tout début…

J’avais commis une erreur irréparable.

C’était lui, le gentilhomme des rues mort des suites de complications après que je l’avais utilisé comme sujet d’essai pour le décomposeur, cette préparation censée faire disparaître les taches noires d’Arwin.

C’était Morris.

Le père d’April.

Dans son agonie, il avait tenté de prononcer quelque chose. Peut-être le nom de sa fille.

— Qu’est-ce qui ne va pas ?

— Rien, répondis-je en essayant de ne rien laisser paraître de ma soudaine prise de conscience. Essaie de rester en vie encore longtemps. Et ne t’amuse pas avec des filles trop jeunes.

Il était peut-être un vieillard dégénéré, mais c’était toute la famille qu’il lui restait.

— Occupe-toi de tes affaires, bon sang.

Je descendais l’escalier lorsqu’une immense vague de fatigue me submergea. Je dus m’asseoir et rejeter la tête en arrière. Un gémissement s’échappa de mes lèvres.

Je n’avais pas cherché à le tuer. Mais si je lui avais administré une dose aussi importante, c’était parce que sa mort m’importait peu.

Rien de ce que je pourrais dire n’excuserait mon geste.

Lorsqu’April parlait de son père, je n’avais jamais perçu la moindre émotion négative dans sa voix. Même réduit à l’ombre de l’homme qu’il avait été, même tombé au point de travailler pour la pègre, il restait son père.

Impossible de savoir si leurs retrouvailles auraient été heureuses ou tragiques. Mais désormais, aucune de ces deux possibilités ne se réaliserait jamais.

Et c’était entièrement ma faute.

J’avais fait quelque chose d’horrible à April.

Pourtant, je n’étais même pas déchiré par d’insoutenables remords.

J’avais commis de nombreux péchés au cours de ma vie. J’avais tué des innocents, des personnes qui s’étaient simplement trouvées au mauvais endroit au mauvais moment, afin de protéger Arwin. J’avais également ôté quantité de vies avant même de la rencontrer.

Il était beaucoup trop tard pour moi.

Et cet homme, je ne lui avais jamais vraiment parlé.

Oui, découvrir qu’il était le père d’April m’avait bouleversé, mais cette révélation avait à peine provoqué une ondulation dans mon cœur.

Je restais parfaitement calme.

Cette partie de moi riait intérieurement, parce que les vies des autres ne signifiaient rien pour elle.

Le karma me rattraperait peut-être en enfer, mais ici, sur terre, personne ne découvrirait la vérité. Même le vieux ne semblait pas avoir remarqué ma réaction. Si je ne soufflais mot de cette histoire, le secret m’accompagnerait dans la tombe.

Et depuis l’instant où j’avais lié mon destin à celui d’Arwin, ma vie se dirigeait de toute manière droit vers les enfers.

Je suivais une route à sens unique vers le Tartare, le niveau le plus profond de l’enfer.

— Te voilà, déclara Arwin lorsque je regagnai le rez-de-chaussée.

Elle devait partir pour le donjon ce matin-là. Je ne m’attendais donc pas à la trouver encore ici.

— … Quelque chose ne va pas ? demanda-t-elle.

Je pensais le dissimuler, mais elle avait décelé quelque chose dans mon expression.

— Je suis simplement agacé. Le vieux m’a confié une tâche particulièrement pénible, répondis-je.

Je ne mentais pas. Je savais seulement que je ne pourrais jamais l’accomplir.

— Tu veux que je t’aide ?

— Non, ça n’a rien à voir avec le combat.

— Tu crois que je ne suis bonne qu’à employer la violence ? Parle-moi lorsque quelque chose te tourmente. Du moment que ça ne concerne pas l’argent.

Je ne pouvais pas parler de mes problèmes.

Se repentir ne revenait qu’à déposer son propre fardeau sur les épaules de quelqu’un d’autre. Je n’avais pas le droit d’échapper à ma culpabilité.

À la place, je lui demandai si elle avait oublié quelque chose. Pour toute réponse, elle m’entraîna dans un coin de la pièce, après avoir vérifié que personne ne se trouvait assez près pour nous entendre.

— Cela concerne l’« Éprouvé ».

— Tu l’as retrouvé ? demandai-je en essayant de repousser l’atmosphère oppressante qui m’avait envahi.

— Son nom est différent, mais il semble correspondre à la description. Tout concorde parfaitement avec les notes de Donald. Je pense que c’est bien lui.

Il s’était donc réellement caché parmi les aventuriers.

— Où est-il ?

— Dans le donjon. Enfin… son corps s’y trouve.

Je compris alors pourquoi Arwin semblait si mal à l’aise à l’idée d’aborder le sujet ouvertement.

— Il a été retrouvé mort en ville l’autre jour, le crâne ensanglanté, expliqua-t-elle. D’après le témoin, l’agresseur était une jeune femme. Il semblerait qu’ils étaient en train de se séparer et que la situation ait dégénéré.

— Où est-ce arrivé ?

— Près du Carrosse d’Or, je crois.

Le visage d’un jeune homme me revint à l’esprit.

Un homme particulièrement stupide, qui avait tenté de me détruire et en avait très rapidement payé le prix.

— Le corps a été jeté dans le donjon, et ses compagnons ont récupéré son équipement. Mais eux aussi ont ensuite été retrouvés morts à l’intérieur.

— … Je vois.

— Nous ignorons s’il a réellement été tué lors de cette dispute ou si quelqu’un l’a réduit au silence, mais notre piste s’arrête ici. Nous ne savons pas si d’autres Éprouvés se cachent encore dans les environs.

 

Je me rappelai alors la voix d’une femme :

 

— Dans ce cas, je vais m’occuper du nettoyage.

 

— Un service irréprochable, du début à la fin…

— Hmm ?

— Je parlais tout seul, répondis-je avec un sourire forcé. Fais simplement attention. Rien ne garantit qu’il n’ait pas d’autres complices cachés dans les environs.

Arwin acquiesça gravement.

— Et il y a autre chose… au sujet des Ciseaux de Lombardi dont tu m’as parlé.

— Tu as découvert ce que c’était ?

Même le vieux n’en savait rien, alors je pensais cette piste perdue. Mais Arwin sortit un vieux livre couvert de poussière.

— Comme tu le sais, ils vénèrent un Livre Saint. J’en ai trouvé une mention dans un écrit pseudépigraphique.

Lorsqu’un texte sacré était compilé pour un dieu — et pas uniquement pour cet escroc de Dieu Soleil —, les récits et les écrits dont l’authenticité ne pouvait être vérifiée en étaient écartés.

Ces fragments prétendument liés à la religion, mais relégués en dehors de son canon officiel, étaient appelés des apocryphes ou des pseudépigraphes.

— Pour faire simple, ce sont des enseignements hérétiques. Beaucoup de fidèles et de prêtres ignorent jusqu’à leur existence, alors j’ai eu beaucoup de mal à retrouver celui-ci, poursuivit-elle.

Cela expliquait pourquoi même Nicholas n’en avait jamais entendu parler. Arwin inspecta une nouvelle fois les environs avec prudence, puis baissa la voix.

— Pour résumer, les Ciseaux sont une autre relique tachée du sang du Dieu Soleil, comme le Suaire de Bereni.

Après la mort de Bereni, le suaire avait été déchiré en plusieurs morceaux, dispersés aux quatre vents. L’un de ces fragments se trouvait à l’intérieur du corps d’Arwin.

— Selon ce pseudépigraphe, après la mort de Bereni, un homme extrêmement cupide aurait découpé le suaire. Cet homme s’appelait Lombardi.

Lorsqu’il avait tranché le tissu, une partie du sang de ce Dieu Soleil couvert de merde de chat avait contaminé les Ciseaux. Mais comme cette histoire ne figurait pas dans le Livre Saint, presque personne n’en avait entendu parler.

— Tout comme le suaire, les Ciseaux ont acquis un pouvoir mystérieux. Mais contrairement à lui, cette souillure n’apportait que désastre et malheur.

Un homme avait souhaité obtenir une épouse magnifique, mais, le jour de leur mariage, sa future femme l’avait poignardé à mort. Un autre s’était servi des Ciseaux pour devenir fabuleusement riche, mais, un an plus tard, ils s’étaient plantés dans sa gorge lors d’un accident et l’avaient tué. Quelqu’un avait souhaité conserver une jeunesse éternelle, mais toutes les personnes qui l’entouraient vieillissaient à sa place. Un autre encore avait désiré devenir roi, avant de voir son territoire envahi par un pays voisin et d’être exécuté.

Les Ciseaux de Lombardi pouvaient exaucer le souhait d’une personne, mais exigeaient en échange un prix qui lui coûtait tout ce qu’elle possédait.

— Cette histoire me paraît familière.

— Je pensais qu’il ne s’agissait que d’une sorte de conte, mais je ne crois plus que nous puissions la balayer d’un revers de main.

Elle posa une main sur sa poitrine. Le Suaire de Bereni n’avait lui aussi été qu’une légende, un récit extravagant, jusqu’à ce qu’il nous parvienne sous la forme d’un véritable objet doté de pouvoirs réels et sauve la vie d’Arwin.

— Qui sait ce qu’ils pourraient accomplir avec une telle chose s’ils mettaient la main dessus. Sois prudent, je t’en prie.

— Je le serai.

 

J’accompagnai Arwin jusqu’au donjon avant de rentrer chez nous.

La ville semblait parfaitement paisible. Mais il suffisait d’en gratter légèrement la surface pour découvrir un bourbier de péchés et de malveillance. Des gens ordinaires étaient prêts à vendre une jeune fille innocente au cœur pur à une bande de criminels en échange de quelques pièces.

Les personnes qui parcouraient les rues affichaient des visages parfaitement respectables, et aucun monstre ne risquait de surgir prochainement du Millénaire du Soleil de Minuit. Pourtant, la banalité du mal humain demeurait.

Il en fallait peu pour déclencher une Ruée d’un autre genre.

Si nous ne restions pas prudents, les prochains à être piétinés seraient Arwin, moi-même ou l’un de ces habitants qui vaquaient simplement à leurs occupations dans la rue.

Lorsque j’arrivai chez nous, la porte était déverrouillée, alors que je l’avais bien fermée avant de partir. Je pensai d’abord à un cambrioleur, mais elle n’avait pas été forcée.

Les seules personnes qui possédaient une clé étaient Arwin, le propriétaire et moi. J’avais la mienne sur moi. Quant au propriétaire, il ne s’introduirait pas chez nous en notre absence.

Alors, qui était entré ?

Je serrai le soleil temporaire dans ma main et ouvris prudemment la porte. Rien ne semblait avoir été endommagé. Pourtant, je percevais une présence.

Quelqu’un se trouvait dans la cuisine.

J’avançai silencieusement, avec précaution. Un mauvais pressentiment grandissait en moi à chaque seconde. J’avais caché dans la cuisine les « ingrédients » nécessaires à la confection des bonbons. Ils constituaient le grand secret d’Arwin. Si quelqu’un les découvrait, elle était perdue.

J’avais déjà tué plusieurs personnes qui avaient appris ce secret.

Peu importait l’identité de l’intrus.

Je continuai d’avancer sur la pointe des pieds, sans produire le moindre bruit. J’entendis quelqu’un fouiller.

Comme je le pensais, l’intrus se trouvait dans la cuisine. Il avait ouvert le placard inférieur et s’était accroupi pour regarder à l’intérieur.

— April.

La jeune fille aux cheveux argentés sursauta de peur. Elle se retourna lentement vers moi, le visage livide de culpabilité. Elle tenait un saladier. Ses doigts étaient couverts de farine, et le linge dont j’avais recouvert le récipient avait été retiré.

— Le vieux ne t’a jamais appris qu’entrer chez les gens sans leur permission était extrêmement malpoli ? la réprimandai-je.

April se ratatina presque sous la pression.

— Euh… J’avais oublié qu’Arwin m’avait donné sa clé, alors je suis revenue pour la rendre. Mais ensuite, j’ai repensé aux pâtisseries que tu avais préparées la dernière fois et j’étais curieuse, alors…

Elle débitait fébrilement ses excuses, mais aucune ne parvenait jusqu’à mon esprit. Elles entraient par une oreille et ressortaient aussitôt par l’autre.

— Je ne voulais pas l’ouvrir, mais tes gâteaux étaient tellement délicieux que je n’ai pas pu m’en empêcher, et…

Son visage était rouge vif, échauffé par l’excitation, tandis que ma tête devenait de plus en plus froide, engourdie et vidée de toute vie.

J’aurais dû me montrer plus prudent avec elle. Cette petite demoiselle était bien trop curieuse pour son propre bien.

Plusieurs réactions possibles traversèrent mon esprit, mais je connaissais déjà la seule décision correcte.

— Euh, pour les gâteaux… je…

Je ne répondis rien. Je savais que mon silence serait plus efficace.

— Je suis désolée, c’est juste que…

— Vilaine fille.

Un rayon de soleil éclatant vint se poser dans le dos d’April, terrorisée. C’était le seul élément qui la séparait de la pièce plongée dans l’obscurité.

Elle semblait emprisonnée dans une cage de lumière.

Ou peut-être était-elle un ange en route vers les cieux.

Je m’approchai d’elle en silence.

Ma force habituelle afflua dans mes bras tandis que je retirais le saladier des mains d’April. Lorsqu’elle poussa un petit couinement, je sentis ma résolution vaciller. Mais il fallait régler cette affaire tôt ou tard.

Je rassemblai tout mon courage.

April assise dans mon ombre, je déclarai froidement :

— Je ne t’avais pas prévenue ? Cette pâte à quatre-quarts doit reposer toute une nuit pour obtenir le bon goût. Venir la regarder ne fera que gâcher sa saveur.

— Je suis désolée, répondit-elle d’une voix pitoyable, toute recroquevillée.

Je soupirai.

— Tu as mérité ta punition. Je vais cuire ce gâteau immédiatement, et tu seras obligée de le manger. Je ne garantis pas qu’il sera bon. Compris ?

— Oui.

J’enfournai la pâte à quatre-quarts dans notre four flambant neuf. April se trémoussait presque d’impatience à l’idée de déguster cette douceur. Pendant qu’elle était distraite, je m’autorisai un instant de soulagement silencieux.

J’étais extrêmement heureux d’avoir décidé de déplacer les bonbons et leurs ingrédients dans la cachette située derrière le panneau du plafond. Mon habitude de faire preuve d’une prudence excessive venait de porter ses fruits de manière inattendue.

Je ne voulais plus avoir à tuer des gens que je ne souhaitais pas tuer.

— Qu’est-ce qu’il y a, Matthew ? demanda April en remarquant mon regard.

Ses yeux purs, francs et innocents plongèrent dans les miens. Elle n’avait aucune idée des péchés que je portais.

— Rien, répondis-je en détournant le regard. Je réfléchissais simplement à la meilleure manière d’engraisser une certaine petite gourmande.

— Mais je me suis déjà excusée !

— Je vais mettre beaucoup de sucre et de beurre. Tu n’auras plus faim ce soir, et ton vieux grand-père te criera dessus.

— Méchant !

April me donna un coup de pied dans le tibia.

Elle allait parfaitement bien.

— Au fait, demandai-je en cherchant un autre sujet de conversation, qu’est-ce que tu allais me dire, là-bas ? Dans la maison abandonnée.

— J’étais en train de dire quelque chose ? demanda-t-elle. Désolée, je ne m’en souviens plus. Ce n’est plus important.

— D’accord.

Elle ne se souvenait plus de ce qu’elle voulait dire, mais cela n’avait plus d’importance ? Si elle ne souhaitait pas en parler, cela m’allait. Je n’allais pas lui arracher la réponse.

— Oui, ce n’est plus important. Je ne crois pas… pouvoir gagner, déclara-t-elle tristement.

J’ignorais ce qu’elle voulait dire, mais je n’allais pas lui réclamer davantage d’explications. Je n’avais pas l’habitude de fouiller dans les secrets des jeunes filles. Je lui fis ensuite manger assez de quatre-quarts pour remplir entièrement son ventre, alors que le soleil était encore haut dans le ciel.

— Qu’est-ce que tu comptes faire, maintenant ? Tu rentres chez toi ?

— Je pensais aller voir l’orphelinat.

— Pour les obliger à se prosterner devant toi, hein ?

Ils lui avaient fait un sale coup. Qu’ils rampent donc jusqu’à avoir le visage couvert de boue. Ils devaient au moins cela à April.

Eddie était venu la sauver et avait risqué sa sécurité comme un chevalier en armure étincelante, mais il avait également été le premier à tenter de la vendre.

— Mais non, ce n’est pas pour ça ! protesta-t-elle avec frustration. Je veux simplement reparler à tout le monde.

Après tout ce qu’elle avait traversé, elle restait douce et sincère.

La plupart des gens auraient perdu toute confiance en l’humanité.

C’était mon cas depuis longtemps.

— Allez, je vais t’accompagner.

Qui savait ce que ces petits idiots pourraient encore inventer ? La prime placée sur sa tête avait disparu, mais il existait toujours des exceptions. Et April avait déjà quatorze ans. Dans les années à venir, de plus en plus de personnes poseraient sur elle un regard déplacé.

Nous sortîmes et marchâmes côte à côte, attirant de nombreux regards. Un vendeur détourna maladroitement les yeux.

Je le reconnus.

Il faisait partie de ceux qui avaient poursuivi April lorsque Harrison leur avait promis de l’argent. La prochaine fois que je le croiserais dans la rue, je lui laisserais un énorme nuage de pet bien épais.

— Au fait, comment va Oliver ?

— Oh, il est très heureux.

Le gros chat était officiellement devenu l’animal de compagnie d’April. Après tout ce qu’il lui avait fait subir, le vieux n’avait pas pu lui refuser cette demande.

Le chat passait la majeure partie de ses journées à dormir, mais, lorsqu’il en avait envie, il attrapait parfois un rat et venait l’offrir à April. Les gens racontaient qu’ils l’entendaient hurler tard dans la nuit lorsqu’elle découvrait ces cadeaux.

— Et comment se passe la recherche d’une remplaçante pour Nora ?

La servante d’April avait été profondément bouleversée par toute cette affaire, ce qui avait aggravé ses douleurs au dos. Elle avait quitté son poste et sa famille s’occupait désormais d’elle.

— Quelqu’un de nouveau va arriver. Elle est très forte, alors elle me servira également de garde du corps, révéla April.

Connaissant le vieux, je pensais qu’il engagerait toute une troupe de chevaliers pour la protéger.

— Elle est jolie ?

— C’est un secret, répondit malicieusement April. Je te la présenterai un jour, Matthew.

— J’ai hâte.

Elle acquiesça, puis baissa légèrement les yeux.

— Alors… je vais continuer d’aller à la guilde et à l’orphelinat comme d’habitude.

— … Tu ne vas pas quitter la ville ?

Après cet incident, April avait forcément compris à quel point le mal tapi dans le cœur de cette ville pouvait se montrer hideux et impitoyable.

Un jour, le vieux ne serait plus là.

Et une riche jeune fille choyée, privée de protection, constituait une cible idéale pour une meute de criminels. Harrison se trouvait en prison, mais l’ossature de l’Alliance du Diable restait solide.

— … Grand-père m’a demandé de quitter cette ville pour aller étudier dans la capitale royale.

— Je pense que ce serait une bonne chose pour toi.

Elle pourrait étudier, apprendre et se faire des amis normaux. Ce serait une vie bien meilleure que de traîner avec des aventuriers, le rebut de la société.

— Mais c’est ici que je suis née, répondit-elle.

Sa ville natale.

Voilà une émotion que je ne pouvais pas comprendre. Je n’avais jamais souhaité retourner chez moi.

Puis April sourit doucement.

— Et puis, tout le monde est ici.

 

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