THE KEPT MAN t5 - CHAPITRE 5

Les profondeurs de l’enfer vues depuis la surface

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Traduction : Raitei
Correction : Faucon

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La monstrueuse prédicatrice du nom de Samantha tendit les bras et plia soigneusement ses vêtements. J’avais l’impression de vivre un cauchemar.

— C’est à cause de ces pilules que tu ressembles à ça ?

— À moitié juste, répondit-elle en exhibant joyeusement les pilules blanches. Elles s’appellent « Ascending ». Leurs composants sont en quelque sorte une version concentrée de ceux de la Release, ce qui les rend plus puissantes. Elles guident l’âme vers une forme supérieure.

— C’est toi qui les as fabriquées ?

— Les humains sont une espèce pécheresse, n’est-ce pas ?

Un prêtre quelconque avait donc manipulé quelqu’un d’autre pour lui faire produire encore plus de drogue. Quelle ordure.

— Et pourquoi avoir pris ta forme monstrueuse devant moi ?

L’un des leurs avait travaillé pendant des années comme porteur pour la guilde. L’idée qu’un prédicateur puisse mener secrètement sa propre carrière n’avait donc rien de particulièrement surprenant. Ce que je ne comprenais pas, c’était pourquoi elle avait choisi de me révéler sa véritable apparence. Garder ce secret lui aurait donné un avantage sur moi. Il lui aurait été beaucoup plus facile de nous assassiner, Arwin et moi. Pourquoi renoncer volontairement à cet atout ?

— « Vous qui recherchez la foi, ne craignez ni l’affrontement ni les querelles, mais offrez plutôt votre âme. Ne présentez pas un visage mensonger. »

— Ce ne serait pas… ?

— Le chapitre deux, verset dix-sept du Livre Saint : « De l’amour et de la confiance de Dieu ».

— Ça t’ennuierait de ne pas réciter les Écritures ? Elles vont me faire pourrir les oreilles.

Autrement dit, il s’agissait d’un enseignement religieux tout ce qu’il y avait de plus classique : pour gagner la confiance de quelqu’un, il ne fallait pas lui mentir. Et, aussi incroyable que cela puisse paraître, cette femme mettait réellement cet enseignement en pratique.

— J’ai pensé que ce serait plus rapide et plus convaincant qu’une centaine de paroles persuasives, ajouta-t-elle en me proposant un verre de vin.

Même gratuit, je n’avais aucune envie de boire.

— Alors, c’est ton dernier jour à la tête de cet établissement ?

Les habitants de cette ville détestaient cette tique boursouflée de Dieu Soleil. C’était lui qui avait déclenché la Ruée ayant ravagé leurs foyers. Si je révélais la véritable nature de Samantha, toute la ville viendrait prendre d’assaut son établissement.

— Cela dépend de toi, Mardukas le Dévoreur de géants.

En d’autres termes, si je parlais, elle révélerait également mes secrets.

— Tu n’as donc pas tué Donald pour le faire taire ?

— Une trop grande quantité de petits moucherons finit par compliquer les choses.

Donald enquêtait sur la présence éventuelle d’Éprouvés dans les rangs de la guilde. S’il avait fait son rapport, celle-ci aurait pris des mesures.

— Maintenant, au sujet de ce dont je voulais discuter…

— Si tu veux me demander de te rejoindre, la réponse est non.

— Je ne pensais pas que tu accepterais, répondit Samantha en faisant claquer ses pinces avec ravissement. Même Levi n’a pas réussi à te convaincre. Je doute d’être à la hauteur d’un tel défi.

— Alors pourquoi m’avoir fait venir ?

— Tu ne nous rejoins peut-être pas… mais tu pourrais accepter de combattre à nos côtés.

— À vos côtés ?

— Le Dieu Soleil et toi n’êtes pas les seuls à rechercher le Cristal Astral. D’autres le convoitent.

— Qui ça ?

— Opus, la Terre-Mère, répondit Samantha avec mépris. L’âge des dieux appartient au passé. Leur capacité à accomplir des miracles n’est plus ce qu’elle était autrefois. Bientôt, la foi disparaîtra et ne sera plus qu’une relique du passé. Nous continuons de nous battre afin d’empêcher cela.

Pour moi, cela ressemblait surtout à une guerre de gangs. Parler de foi embellissait les choses, mais, au fond, il ne s’agissait que d’une lutte de territoire pour le contrôle des ressources.

— Ils tentent de nous arracher le Cristal Astral ainsi que les projets que nous mûrissons depuis si longtemps. Nous ne parvenons pas à suivre : nous avons peu de prédicateurs, et pas suffisamment d’Éprouvés non plus. Nous devons renforcer nos rangs.

— Pourquoi moi ?

Elle devait savoir que j’avais tué plusieurs de ses compagnons prédicateurs. Dez et Natalie se trouvaient eux aussi dans cette ville.

— Aux yeux d’un dieu, les humains sont impossibles à distinguer les uns des autres.

Cela se tenait. Les humains étaient eux aussi incapables de différencier individuellement les abeilles ou les fourmis.

— Mais le Dieu Soleil éprouve pour toi un intérêt personnel et très particulier. C’est extrêmement rare. En plus d’un siècle passé à son service, je ne crois pas avoir déjà vu une telle chose.

— Alors prends ma place.

— Ce serait une hérésie pour une personne telle que moi de chercher à faire changer Dieu d’avis, répondit-elle avec un reniflement indigné. Les ministres de la Terre-Mère sont puissants. Randy n’a récemment pas fait le poids face à l’un d’eux, et je ne pense pas pouvoir en vaincre un seul non plus.

— C’est toi qui sèmes le trouble dans le coin ?

Si Samantha disait vrai, un ministre du culte de la Terre-Mère se trouvait déjà en ville.

Cette Église employait des inquisiteurs fanatiques, alors leurs ministres ne devaient pas valoir mieux. Supporter ce Dieu Soleil couvert de merde était déjà suffisamment pénible, et voilà qu’un autre dieu venait s’en mêler ? Qu’on me laisse souffler.

— Ce Randy s’en est pris à moi il y a peu, dis-je.

— Il ne t’a pas trop malmené, j’espère ? Ce n’est pas un mauvais garçon, mais il peut se montrer un peu trop emporté.

— Il ne fera plus les têtes brulées vu qu’il n’a plus de tête du tout.

— Oh.

Elle n’était manifestement pas au courant. La nouvelle la laissa figée pendant quelques instants.

Bien fait pour elle.

— Tu l’as vaincu ?

— Exactement.

Je n’avais aucune raison de lui parler de Natalie.

— Alors je ferais mieux d’organiser ses funérailles. Même s’il ne reste aucun corps à enterrer.

— Qui était Randy, au juste ? Ton subordonné ? demandai-je avant qu’elle ne commence à prier sous sa forme monstrueuse.

La dernière chose que je voulais entendre, c’était une prière adressée à ce Dieu Soleil éclaboussé de merde.

— Mon mari. Du moins, officiellement, ajouta-t-elle avec entrain. Voyager avec un mari est plus pratique que d’être seule. Cela facilite l’entrée dans une ville et la création d’un commerce.

C’était logique. Une femme mariée avait moins de questions indiscrètes auxquelles répondre.

— C’était un homme bien. Jeune, mais responsable. Vous auriez peut-être pu devenir amis.

— Je ne deviendrai jamais l’ami de quelqu’un qui prend son pied à tourmenter une fille de quatorze ans.

— … C’est regrettable.

Elle ne précisa pas quelle partie de la situation elle trouvait regrettable.

— Pour en revenir à notre discussion, tu as vaincu trois… non, quatre de nos prédicateurs. J’ai pensé que tu serais peut-être capable de contrer l’influence de la Terre-Mère.

— Ils sont eux aussi affaiblis à l’intérieur du donjon, pas vrai ?

— Ils possèdent leurs propres Éprouvés. Mais ils les appellent des « Martyrs ».

Par-dessus le marché, la Terre-Mère comptait une quantité considérable de fidèles. Si tous étaient mobilisés, l’impopulaire Dieu Soleil n’aurait aucune chance. C’était pour cette raison qu’ils s’adressaient à moi, leur ennemi juré, en espérant que je leur apporterais un minuscule avantage.

— Alors demandez à votre Éprouvé de les combattre. Vous en avez bien un en ville, pas vrai ?

— C’est exact, admit Samantha.

Je n’avais pourtant fait que lancer ça au hasard.

— Qui est-ce ? Un aventurier ?

— Je ne peux pas te le dire.

— Pourtant, nous avons traversé tant de choses ensemble. Ne gardons aucun secret entre nous.

— Oh, tu vas donc nous rejoindre ?

— Si je devais m’allier à l’un de vous, il serait beaucoup plus simple de rejoindre la Terre-Mère afin de vous exterminer.

— Cela ne fonctionnera pas.

La tête d’écrevisse oscilla de gauche à droite.

— Leur ambition est de convertir tous les humains et tous les peuples féeriques du monde.

« Peuples féeriques » était un terme désignant l’ensemble des races non humaines. Cela comprenait les nains comme Dez, les elfes et les brownies[1]. Presque toutes prétendaient descendre des fées, d’où cette appellation. Comme elles étaient intelligentes et n’étaient pas considérées comme des monstres, elles bénéficiaient de certains « droits humains ».

— Vous êtes plus ou moins pareils, non ?

— Au moins, le Dieu Soleil nous autorise à conserver notre individualité.

— Même après avoir détruit la ville avec une Ruée de monstres ?

— C’était un sacrifice nécessaire… même s’il est regrettable que le nombre de monstres engendrés n’ait pas diminué autant que prévu.

Ils n’avaient donc pas obtenu les résultats escomptés, mais estimaient malgré tout que provoquer la Ruée avait été une bonne chose. C’était ainsi que Samantha interprétait la situation… et sans doute aussi ce Dieu Soleil arrogant.

Quels enfoirés.

— Combien de personnes crois-tu mortes pendant cette catastrophe ? Je ne peux pas te faire confiance.

— C’est également en partie ta faute, répondit-elle avec une compassion feinte. Si tu avais simplement accepté de te réformer, ton âme profiterait aujourd’hui de la grâce du paradis. Mais tu as résisté, et tu subiras désormais dans les enfers des tourments atroces et injustes.

Que quelqu’un félicite ma retenue : je n’avais pas encore fracassé sur-le-champ le crâne de cette créature monstrueuse. Nous parlions la même langue, mais je comprenais à peine la moitié de ce qu’elle racontait.

— Nous obtiendrons le Cristal Astral. Ni tes espoirs ni les siens ne se réaliseront. Il est trop tard pour regretter ton choix.

— Tu sembles croire que vous avez déjà gagné.

— Nous gagnerons.

Je reniflai.

— Oui, je suis toujours dans le camp des perdants. Je ne partage jamais l’avis de ceux qui cherchent à miser sur le cheval gagnant.

— … Je vois. J’imagine qu’il n’y a plus rien à ajouter.

Samantha se leva. Nos négociations avaient échoué.

Je portai la main à ma poche. Il était temps de passer à l’action.

Mais Samantha disparut simplement de nouveau derrière le rideau du comptoir. À travers sa silhouette, je vis de la fumée jaillir de sa bouche. Une nouvelle fois, des volutes s’échappèrent par les ouvertures du rideau. Tout devint blanc.

— Merde !

Je sortis le soleil temporaire, prononçai l’incantation, puis lançai mon poing vers la forme dissimulée derrière le rideau de fumée.

L’instant suivant, mon coup mortel fut enveloppé par quelque chose de doux. Une ombre sombre se découpait derrière le rideau blanc. Sa silhouette était redevenue humaine.

Mon souffle se bloqua dans ma gorge.

Ce poing avait brisé des rochers et ôté la vie à des milliers de monstres. Il se retrouvait à présent emprisonné dans une petite paume délicate. J’essayai de le retirer, mais j’avais l’impression qu’un étau le retenait.

Rien qu’avec la main frêle d’une femme.

— Que t’avais-je dit ? Aujourd’hui, nous ne faisons que discuter.

Le visage humain de Samantha apparut sur le côté du rideau, accompagné d’une épaule nue. Elle relâcha ma main, se retourna et commença à remettre ses vêtements.

Je ne pouvais pas frapper.

Le soleil temporaire brillait dans mon dos et projetait mon ombre sur la table.

Encore sous le choc, j’abaissai le poing et réduisis en morceaux la chaise sur laquelle j’étais assis.

— J’ajouterai le prix de la chaise à ton ardoise, déclara Samantha en sortant de derrière le rideau, désormais complètement habillée. Voilà, c’est tout ce dont je voulais parler. C’était amusant.

Elle se hâta de rouvrir les fenêtres et de remettre sa pancarte à l’extérieur.

— Je vais reprendre le travail. Il faut que je compense ce que j’ai perdu aujourd’hui.

— Tu ne vas pas te battre ?

— Ma Révélation consiste à recruter et à organiser les prédicateurs et les Éprouvés. Le combat ne relève pas de mon domaine d’expertise.

— Pas ton domaine ? Après avoir tué Donald ?

— Cette mission appartenait en réalité à Randy. Je ne faisais que le soutenir. J’avais une affaire avec la Terre-Mère qui m’avait conduite dans les environs, rien de plus.

Si elle était uniquement là pour le soutenir, elle aurait dû l’encourager en agitant son cul, pas intervenir, bon sang.

Sans montrer le moindre intérêt, elle poussa de côté les morceaux de la chaise brisée, puis rinça le verre dans lequel j’avais bu.

— Souhaites-tu rester prendre un verre ? Je peux t’en offrir un autre.

— Non merci.

Attaquer un adversaire que je ne comprenais pas ne ferait que garantir qu’elle me rendrait la monnaie de ma pièce plus tard. Inutile de se précipiter. Elle m’avait révélé sa faiblesse. J’aurais de nombreuses autres cartes à jouer.

J’étais sur le point de franchir la porte lorsque Samantha m’appela.

— Ah oui, j’oubliais une chose.

Lorsque je me retournai, elle souriait.

— Dis à la Princesse Chevalier qu’elle ferait mieux de ne plus jamais nous imiter.

Je retins mon souffle.

Parlait-elle du pouvoir qu’Arwin avait utilisé pendant la Ruée ? Samantha ne se trouvait pas en ville à ce moment-là, mais si elle supervisait les prédicateurs et les Éprouvés, elle avait certainement dirigé l’opération depuis ailleurs.

— C’est un avertissement sincère. Quelles que soient ses aptitudes, une personne qui n’a pas reçu le baptême ne fera que souffrir en tentant d’utiliser le pouvoir d’un prédicateur.

Cela ne ressemblait pas à une menace en l’air. Ce pouvoir avait été capable d’anéantir les monstres qui piétinaient la ville. Évidemment qu’il devait avoir un prix considérable.

— La prochaine fois qu’elle l’utilisera, rien ne garantit qu’elle survivra. Si elle souhaite vivre plus longtemps, elle ne doit plus s’en servir.

— C’est une menace ?

— La véritable foi ne peut être obtenue en manipulant quelqu’un afin qu’il se batte, en exploitant ses faiblesses contre lui.

Un corps qui accomplissait ce qu’on lui ordonnait, mais dont l’esprit était mort à l’intérieur, n’était qu’une marionnette.

Pas un prédicateur ni un Éprouvé.

— Voilà donc mon petit secret. Je n’en ai parlé ni aux autres prédicateurs ni aux Éprouvés.

— Me convoquer ici constituait déjà une forme de menace.

— Alors, viendras-tu immédiatement la prochaine fois que je t’appellerai ?

Je partis sans répondre.

— Reviens me voir à l’occasion, lança la femme d’une voix séductrice dans mon dos.

En vérité, je voulais la tuer, mais ma raison l’emporta de justesse.

Mes faibles chances de victoire y étaient pour quelque chose, mais Samantha avait également un doigt posé sur le secret d’Arwin. Même si je réussissais à la tuer, elle avait peut-être prévu un mécanisme qui révélerait ce secret après sa mort.

Si je dénonçais la véritable nature de Samantha, elle se vengerait en exposant les nôtres. Et si j’agissais inconsidérément, cela conduirait, comme l’annonçait la lettre, à la perte d’Arwin.

Je devais désormais surveiller chacun de mes actes. J’étais bel et bien dos au mur.

 

Lorsque je retournai chez Dez, sa famille était revenue.

J’ignorai les questions plaintives de Ralph sur l’endroit où j’étais allé et me retrouvai face à Dez.

— Les choses tournent mal, déclara-t-il avec une mine renfrognée. Le siège de la Guilde a envoyé un avis. Ils vont bientôt dépêcher un nouveau maître.

— Merde, vraiment ?

Le siège comptait donc abandonner le vieux.

— Le cas de la petite a également été évoqué. Ils nous ont ordonné de ne pas nous en mêler.

Protéger une personne recherchée par la loi ne relevait pas du travail d’un aventurier. Nous ne pouvions donc plus engager d’aventuriers pour assurer sa protection.

— Je sais. Ils voulaient te garder sous leur coupe.

Tout le monde à la guilde savait que Dez et moi étions proches.

— Je sais ce que tu veux dire, insistai-je.

Un proverbe nain disait : « Même celui qui creuse les fossés laisse s’échapper la taupe blessée. » Le sens de la loyauté et du devoir de Dez ne lui permettrait jamais de chasser un ami venu demander son aide. Il donnerait sa vie pour protéger April.

Voilà le genre d’homme qu’était Dez.

— Mais c’est mon problème, déclara-t-il.

Dez avait déjà trop de choses à protéger. Je ne pouvais pas continuer de profiter de la sécurité qu’il nous offrait.

— J’ai un plan. Ne t’inquiète pas. Prépare nos affaires, je vais réveiller la petite, dis-je en lui donnant une tape rassurante sur l’épaule.

Il me lança un regard presque désolé.

— Écoute, ne t’en fais pas. Elle ne te reprochera rien.

— Tu tiens vraiment autant à cette fille ?

— Je ne veux simplement pas devenir une ordure qui prend plaisir à tourmenter une enfant.

La vie était injuste. Les bons enfants comme April souffraient sans raison, tandis que les ordures de mon espèce pouvaient vivre tranquillement jusqu’à ce que la vieillesse les emporte.

— Et puis, ajoutai-je, je crois que la manie d’une certaine princesse chevalier de se mêler de tout a déteint sur moi. Je commence à vouloir voir la justice et l’équité triompher.

— Moi aussi.

Ralph entra lourdement dans le salon et commença à préparer son propre sac.

— Où allons-nous, maintenant ?

— Tu crois que tu viens avec nous ?

— Son Altesse me l’a demandé en personne, se vanta-t-il en bombant le torse.

— Tu risques de te faire expulser de la Guilde.

— Trahir les ordres de Son Altesse serait bien pire.

Au moins, il avait appris à parler comme un homme.

— Très bien. Je vais réveiller la petite. Prépare ses affaires.

Cette nuit-là, je demandai à Dez de transmettre un message à Arwin, puis nous quittâmes sa maison.

En avançant discrètement pour éviter d’attirer l’attention, nous rejoignîmes une maison abandonnée près de chez Nicholas. Je savais qu’elle était vide, alors j’en crochetai la serrure. Le bâtiment avait autrefois abrité un commerce : la boutique occupait la partie avant, tandis que les pièces d’habitation se trouvaient à l’arrière.

Mais les gens connaissaient certainement mes liens avec Nicholas. Beaucoup m’avaient vu aller et venir dans le quartier. Ce n’était qu’une question de temps avant qu’on nous découvre.

Pour le moment, nous installâmes un coin pour dormir dans la salle à manger. Nous trouvâmes suffisamment de couvertures et de coussins dans la maison pour fabriquer un lit, ce qui permettrait à April de dormir un peu plus confortablement.

Les couvertures restantes pouvaient servir de cloisons afin qu’elle n’ait pas à subir le regard insolent de Ralph.

— Tu dois être fatiguée, dis-je. Dors ici cette nuit.

— Merci…

April se mit à quatre pattes sur le lit. Son visage était pâle. Elle faisait courageusement bonne figure, mais devoir perdre encore et encore les lieux où elle pouvait se réfugier commençait clairement à l’affecter.

— Je sais que c’est difficile, mais il ne reste plus longtemps à tenir. Le vieux sera bientôt libéré.

— Oui.

Elle rit sans la moindre joie.

Ralph montait la garde près de la porte. Je lui avais ordonné de surveiller toute personne suspecte qui s’approcherait du bâtiment.

Rien de bon ne s’était produit depuis l’arrestation du vieux. Au contraire, la situation ne faisait qu’empirer. Je connaissais le moyen de sortir de cette impasse, mais j’étais incapable de le mettre en œuvre.

— Bonne nuit.

Je soufflai la bougie.

 

J’ouvris les yeux.

Je pensais n’avoir fait qu’une courte sieste, mais j’avais dormi bien plus longtemps que prévu. Comme j’étais resté assis sur une chaise, tout mon corps était raide et douloureux.

Le ciel s’éclaircissait dehors : l’aube approchait.

Combien de temps devrions-nous encore fuir ?

Ralph s’épuisait, et April devait avoir atteint ses limites, tant physiques que mentales.

— Et au bout du compte, l’emplacement de la fortune cachée reste un mystère, déplorai-je.

Tous ces efforts pour rien.

— Hé, Matthew, dit April en passant la tête derrière la couverture suspendue.

— Tu peux continuer à dormir.

— Ça va. Je ne suis vraiment pas si fatiguée.

Lorsqu’une personne était trop épuisée, son esprit pouvait parfois basculer dans un état d’hypervigilance qui lui donnait l’air parfaitement éveillée. Mais je voyais bien qu’à l’intérieur, elle était au bord de l’effondrement.

— Et puis, tu es sûr que la fortune cachée se trouve vraiment dans cette ville ?

Je comprenais ce qu’April voulait dire. Elle évoquait la possibilité que le trésor ait été dissimulé dans une autre ville. Il aurait été difficile de transporter une telle quantité en une seule fois, mais, réparti sur des mois ou des années, cela devenait parfaitement envisageable.

— Le gardien du trésor se trouvait lui aussi dans cette ville, dis-je. Cela me paraît peu probable.

Des allers-retours constants auraient attiré les regards et éveillé les soupçons. Quelqu’un aurait fini par le suivre pour découvrir où il allait, et la cachette aurait été repérée depuis longtemps.

— Oh, répondit-elle, déçue. Je pensais avoir eu une bonne idée.

Sa réaction était presque comique, comme si l’on venait de relâcher les fils d’une marionnette, mais je n’avais aucune envie de rire. April cherchait simplement tout ce qui pourrait résoudre notre problème.

— Si seulement le gardien se montrait, ajouta-t-elle. Tout pourrait être réglé très vite.

— On raconte qu’il a disparu pendant la Ruée. Il est probablement mort depuis longtemps.

Toute la pègre le recherchait. S’il était encore vivant et se cachait dans cette cité, on l’aurait déjà retrouvé.

Quelle que soit la fortune dont disposait un homme, il laissait toujours des traces.

— Hmm ?

Un détail me parut soudain étrange.

Ils affirmaient que le gardien du trésor avait été victime de la Ruée, mais cet homme devait posséder de l’argent. Une personne chargée de veiller sur une fortune considérable pouvait évidemment se transformer en voleur à tout moment. Heather devait donc lui verser un salaire à la hauteur.

Alors, s’il en avait les moyens, pourquoi n’avait-il pas fui ?

Dès les premiers signes de la Ruée, les riches avaient été les premiers à quitter la ville précipitamment. Je n’avais jamais entendu dire que cet homme avait été malade ou blessé au point de ne pas pouvoir s’échapper. Il devait exister une autre raison pour laquelle il ne pouvait pas partir.

S’il y en avait une, elle était forcément liée à la fortune cachée. Il était trop préoccupé par le trésor pour l’abandonner. Ou peut-être avait-il tenté de fuir, mais il était déjà trop tard.

April doutait que la fortune cachée se trouve réellement dans les environs. Pourtant, les gens en fouillaient chaque recoin sans rien découvrir.

Ce qui signifiait…

— J’ai compris.

Je savais où la fortune était cachée.

— Merci, Matthew, déclara April, m’arrachant à mes réflexions fiévreuses. Je te suis vraiment reconnaissante. Je suis heureuse que tu sois là.

— Ne me remercie pas avant que tout soit terminé.

Le vieux était encore en prison, et aussi bien la pègre que les autorités de la ville nous recherchaient. Être remercié ne me déplaisait pas, mais il était encore beaucoup trop tôt.

— Je veux te le dire maintenant. Si je ne te remercie pas tout de suite, je ne crois pas que j’en aurai de nouveau l’occasion, déclara-t-elle avec sérieux. Écoute, Matthew. Je…

À cet instant précis, la fenêtre vola en éclats lorsqu’une pierre de la taille de la tête d’un enfant la traversa. April hurla et Ralph bondit dans la pièce.

— Nous sommes encerclés ! cria-t-il pour nous avertir.

Par la fenêtre brisée, je distinguai des silhouettes sombres entourant le bâtiment. Les torches qu’elles brandissaient les éclairaient parfaitement : une bande de misérables avides d’argent.

J’avais été tellement absorbé par mes réflexions que je ne les avais pas entendus approcher.

— Merde, ils ont été plus rapides que prévu.

Ralph se plaqua dos au mur, près de la fenêtre, et porta la main à son épée. Ses lèvres étaient bleues et sa main tremblait. Il avait affronté de nombreux monstres, mais ce serait la première fois qu’il se battrait pour sa vie contre d’autres êtres humains. Certains de nos assaillants ressemblaient même à de simples civils. Même en invoquant la légitime défense, tuer ainsi ses semblables serait difficile.

— Ne vous inquiétez pas. Je vais sauter dehors et les attirer pendant que vous…

— Très bonne plaisanterie, répondis-je en riant et en lui donnant une tape sur l’épaule.

Les brutes resserraient l’étau autour de nous. Elles étaient bien trop nombreuses pour que nous puissions nous défendre.

— Suivez-moi.

Je les conduisis tous les deux à travers la maison jusqu’à l’entrée du sous-sol.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Un entrepôt souterrain.

Une échelle descendait dans une large ouverture.

— Mais qu’est-ce que c’est vraiment ?

— Un truc construit par une bande de cinglés.

Cette maison avait appartenu à Thomas, le scribe de la rue des Sages. Peu de temps auparavant, Sol Magni l’utilisait comme repaire. J’exploiterais tout ce qui pouvait nous servir, même si cela avait été creusé par les fidèles de ce Dieu Soleil dérangé.

— Suivez-moi.

Je pris un chandelier, allumai une bougie et descendis dans le trou. J’aurais aimé condamner l’ouverture derrière nous afin d’empêcher nos poursuivants de nous suivre, mais nous n’en avions pas le temps.

— Un peu plus bas, il y a un grand espace ouvert d’où partent plusieurs sorties. C’est le chemin idéal pour leur échapper.

— C’est donc pour ça que tu as choisi cet endroit comme cachette, déclara Ralph, impressionné.

— Une bonne voie de fuite est indispensable lorsqu’on se prépare à subir un siège, répondis-je.

Même le château le plus robuste possédait une issue de secours.

— Je n’ai pas exploré chaque recoin, mais je sais que plusieurs tunnels remontent à la surface. Nous réussirons à les semer ici.

Je les conduisis à travers la salle où j’avais autrefois affronté le baphomet, puis dans l’étroit passage formé par la grotte naturelle.

La lumière devenait plus vive : nous approchions de la sortie. Les parois de roche nue laissèrent place à une cave recouverte de plâtre. Nous montâmes un petit escalier et finîmes par ressortir à l’air libre.

Nous nous trouvions dans une église proche d’une grande rue. Elle n’avait aucun lien avec le Dieu Soleil, mais son prêtre était mort durant la Ruée et personne n’avait repris sa charge. Le bâtiment sentait la pisse et la merde, signe que des chiens ou des chats errants y avaient élu domicile. Je n’avais cependant ni l’envie ni l’obligation de nettoyer les lieux.

— Qu’est-ce qu’on fait, maintenant ? demanda April.

Nous avions momentanément échappé à nos poursuivants, mais de nombreuses personnes nous recherchaient. Tôt ou tard, elles découvriraient cet itinéraire.

— Naturellement, le brillant Matthew a un plan, déclarai-je fièrement. Nous allons prendre la grande rue jusqu’au centre-ville.

— Au centre… Tu veux dire à la guilde ?

— Non. Au donjon… au Millénaire du Soleil de Minuit.

Ralph produisit un son semblable à celui d’un poulet qu’on étranglait.

April écarquilla les yeux.

— Tu as perdu l’esprit ? demanda Ralph.

— C’est pas impossible.

Si j’avais été sain d’esprit, je n’aurais probablement pas vécu aussi longtemps.

— Et si des monstres nous attaquent ? C’est bien trop dangereux !

— Qui a parlé d’entrer dans le donjon ? répliquai-je.

Pourquoi nous précipiterions-nous volontairement dans un antre de monstres ? Ce serait notre fin assurée.

— Nous allons seulement rejoindre l’entrée. C’est là que se trouve la fortune cachée.

Il resta bouche bée, clignant des yeux. Son esprit avait manifestement du mal à suivre.

— Écoute, nous n’avons pas le temps. Je t’expliquerai une fois sur place.

Si nous restions assis à perdre du temps, les chasseurs de primes finiraient par nous rattraper.

— Mais des gardes sont postés devant le donjon. Et ce sont d’anciens aventuriers, déclara Ralph, retrouvant enfin sa voix.

— C’est là que tu interviens.

Ce n’étaient que des retraités qui avaient quitté le terrain. Ralph devrait pouvoir s’en charger. Au pire, il pourrait servir d’appât.

La véritable difficulté serait de parvenir jusque-là sans être repérés. Si quelqu’un nous remarquait, il préviendrait aussi bien les criminels que les gardes de la ville.

— Dans tous les cas, nous n’avons pas une seconde à perdre.

Comme pour me donner raison, des bruits étouffés me parvinrent de l’escalier.

— D’accord, dit April. Je te fais confiance, Matthew.

— Merci.

Je trouvai une guimpe de religieuse à l’arrière de l’église et la déposai sur la tête d’April. Autrement, ses cheveux argentés se remarqueraient immédiatement.

— En route.

Nous franchîmes la porte de l’église avec le plus grand naturel. Nous arrêter brusquement ou accélérer le pas ne ferait qu’attirer l’attention. Et si quelqu’un nous attaquait dans une ruelle étroite, nous n’aurions aucune échappatoire.

Depuis un moment, j’avais l’impression de sentir des regards courir sur ma peau. J’espérais que mon imagination me jouait des tours, mais je devais rester prudent. Avancer ainsi sur de la glace prête à se briser faisait battre mon cœur à toute vitesse.

April était plus que nerveuse. Des gouttes de sueur perlaient sur sa peau.

— Ne t’inquiète pas. Ils ne nous trouveront pas si facilement, lui dis-je pour la rassurer.

— Il est là ! C’est lui ! cria une voix au loin. Le grand balourd ! Prévenez le patron !

Eh bien, merde.

C’était logique : un homme aussi grand que moi se remarquait facilement. J’avais tout gâché au moment critique.

Nous nous mîmes à courir pour sauver nos vies, mais nos poursuivants étaient des adultes. Ralph pouvait tenir le rythme, mais pas une petite fille et Matthew le traînard.

— Hé, cette fille…

— C’est bien elle, celle qui vaut tout cet argent…

— Attrapez-la !

D’autres personnes se lancèrent à notre poursuite, parmi lesquelles de simples habitants. La ménagère qui examinait des légumes frais, le charpentier qui plantait silencieusement des clous dans des poutres, le marchand qui renversa son étal en bord de route… tous nous poursuivaient, aveuglés par la cupidité.

Les idiots.

Dans leur course désespérée pour capturer une enfant innocente, nos poursuivants renversaient au hasard les passants qui s’étaient arrêtés afin de comprendre toute cette agitation. Ces bâtards méritaient d’aller en enfer.

Ou peut-être y étions-nous déjà : l’enfer auquel étaient condamnés tous les cupides et les avides.

— Aaaah ! Merde ! cria soudain Ralph en faisant volte-face pour repartir dans l’autre direction. Continuez sans moi !

Il dégaina son épée et commença à la brandir, non pas pour les attaquer, mais pour les menacer. Cela semblait fonctionner : déconcertés, nos poursuivants s’arrêtèrent.

— Ralph ! cria April en essayant de rester avec lui.

Je lui saisis le coude et l’obligeai à continuer de courir.

— Tout va bien. Il ne mourra pas.

S’il n’était pas assez fort pour assurer sa propre sécurité dans une situation pareille, il n’était pas digne de protéger Arwin.

Alors reste en vie, gamin.

Nous débouchâmes sur la rue principale. Il nous suffisait de courir vers le sud jusqu’au donjon. Les ordures cupides qui nous poursuivaient étaient moins nombreuses, mais elles n’avaient pas abandonné.

J’avais pensé qu’elles ralentiraient et se tiendraient mieux devant une foule plus importante. Je m’étais trompé. Au contraire, elles étaient encore plus déterminées à conclure la poursuite rapidement.

Abandonnez, bon sang. Même si vous obtenez tout cet argent, vous le gaspillerez en alcool, en femmes et aux dés. Exactement comme moi.

— Matthew, je… je n’arrive plus à…

Je serrai la main d’April.

— Je sais que tu ne peux plus continuer, mais tu dois trouver la force. Et je refuse de t’entendre me demander de t’abandonner pour poursuivre seul. Si tu t’arrêtes, je m’arrête. Nous partagerons le même sort.

— D’accord !

Je la guidai à travers la foule de passants immobilisés. Nous étions presque sortis de la cohue lorsqu’April perdit soudain l’équilibre et tomba. Je me précipitai pour l’aider à se relever, mais quelqu’un me fit un croche-pied.

Puis une foule entière s’abattit sur moi.

Le ciel était déjà couvert, et j’avais maintenant une bande de gens qui m’empêchaient de bouger. Sous mes yeux, un homme était assis à califourchon sur April et rugissait de triomphe. Il saisit une poignée de ses cheveux argentés et leva son autre main.

— Je la tiens ! Oui ! Oui ! Je l’ai…

Il avait à peine terminé sa phrase qu’un poing s’écrasa contre sa joue et le projeta contre un mur voisin.

La personne qui l’avait frappé était une ménagère âgée. Elle plaqua la tête d’April contre le sol et hurla afin que tout le monde l’entende :

— Vous voyez ! J’ai attrapé la fille ! L’argent est à moi !

— Pousse-toi, vieille bique !

Un autre homme éloigna la femme d’un coup de pied, et le même scénario continua. Chaque nouvel arrivant attaquait le précédent en clamant qu’il avait droit à la prime placée sur April, laquelle ne pouvait que rester allongée par terre, écrasée sous la mêlée.

Et malgré toute sa patience et sa tolérance, le sympathique Matthew en avait assez.

— Bande d’enfoirés…

Seule la mort leur permettrait de comprendre la leçon.

Vous voulez de l’argent à ce point ? Je vais vous en donner. Des sacs entiers d’or et d’argent, que vous pourrez emporter avec vous en enfer.

Au moment où je serrai le soleil temporaire dans mon poing, une petite silhouette fendit la foule.

— Arrêtez !

Eddie, l’orphelin, se précipita vers April, les larmes aux yeux, et se jeta de tout son poids contre l’homme installé sur elle pour le faire tomber.

Tandis que celui-ci titubait, Eddie se baissa et recouvrit April de son corps.

— Dégage, gamin !

— Enlève-toi !

La foule le piétina et lui donna des coups de pied, mais Eddie serra les dents et se replia comme une tortue dans sa carapace, refusant de quitter April.

— Hé, qu’est-ce que tu fais… ? demanda-t-elle, incapable de comprendre ce qui se passait.

— Tais-toi ! Tais-toi, c’est tout ! cria Eddie.

Peu après, quelqu’un le tira brusquement en arrière. L’homme qu’il avait fait tomber lui saisit les cheveux et le visage, le souleva puis le projeta au loin.

— Dégage, sale gamin.

— Non, c’est toi qui dois dégager !

Eddie n’abandonna pas. Il bondit de nouveau sur ses pieds et se jeta contre l’homme, lui mordant les doigts. Celui-ci hurla.

Pour une raison ou une autre, Eddie nous avait offert une ouverture. Je commençai à me relever, cherchant un moyen d’atteindre April, lorsque la foule s’écarta brusquement.

Toutes les ordures humaines qui s’accrochaient si désespérément à nous fondirent sans prévenir. Un groupe de criminels endurcis avançait tranquillement dans l’espace ainsi libéré : l’Alliance du Diable.

Harrison dit la Foudre ardente marchait en tête.

— Nous nous retrouvons, déclara-t-il en nous dominant du regard.

Il leva la main.

Ses hommes se dispersèrent afin de bloquer toutes les ruelles par lesquelles j’aurais pu m’enfuir. La pègre nous avait pris au piège. Ils me saisirent les bras et me forcèrent à m’agenouiller. Ils renversèrent April et la plaquèrent également au sol.

Harrison se dressa devant nous, condescendant et satisfait de lui-même.

— Il existe trois certitudes dans la vie, déclara-t-il. Les rencontres, les séparations et… quelle est la dernière ?

— Les trous du cul qui prêchent comme s’ils étaient philosophes ? Crois-moi, t’inventer une personnalité originale ne fera que te donner mal à la tête. Tu devrais arrêter pendant qu’il en est encore temps.

Le pied de Harrison s’abattit sur ma tête et me força à embrasser le sol.

— La réponse est : « les catastrophes ».

— Ce n’était vraiment pas la peine de me l’expliquer.

Ma vie n’avait été qu’une catastrophe après l’autre. Rien de nouveau là-dedans.

— Vous avez fait une entrée plutôt impressionnante, mais vous n’êtes qu’une bande de figurants. Dans une parade costumée, vous finiriez bons derniers.

— Tu sembles beaucoup trop satisfait de toi, le comique.

Cette fois, il me frappa au visage d’un coup de pied.

— Arrêtez ! cria April en essayant de me défendre.

Harrison et ses hommes se contentèrent de sourire.

— Ne t’inquiète pas, petite. Ton tour viendra… devant le vieux.

Harrison saisit April par les cheveux et la projeta. Quelques mèches argentées restèrent accrochées entre ses doigts.

— Vous auriez besoin de quelques leçons sur la manière de traiter une dame, patron, dis-je.

— J’ai seulement besoin qu’elle reste en vie.

Ils voulaient uniquement se servir d’April pour menacer le vieux. Ils pouvaient la gaver de drogues, la forcer à satisfaire des pervers et des malades, lui arracher les membres ou lui crever les yeux, tant qu’elle respirait encore.

Quant à moi, je n’étais qu’un gigolo qui appartenait par hasard à une personnalité connue.

Ma vie ne méritait même pas d’être épargnée.

— Malheureusement, même le vieux ignore où se trouve la fortune cachée. Tu peux parier là-dessus.

Il refusait toujours de parler, même après tout l’enfer traversé par sa petite-fille adorée. Il était évident qu’il ne savait rien.

— Vous devriez probablement partir avant de vous couvrir de ridicule, poursuivis-je. Pendant que tu perds ton temps ici, ton amante est sans doute enlacée avec un homme beaucoup plus jeune. Tu vas finir par élever les enfants d’un autre. Je ne te savais pas aussi charitable, Monsieur le Cocu.

Harrison enfonça la pointe de son couteau dans ma bouche. La lame piqua douloureusement ma langue. April observait la scène avec terreur, le visage livide.

— Il faut que je te coupe la langue pour que tu te taises ?

J’aurais volontiers répliqué, mais bouger les lèvres ou la langue les aurait mises en contact avec la lame.

— Arrêtez ! Je ne sais rien, et Matthew non plus ! Nous n’avons même jamais rencontré le gardien du trésor ! C’est vrai, nous ne savons rien ! insista April, d’une voix qui tenait davantage de la supplication.

Harrison la souleva par la chemise et la projeta au loin.

— C’est moi qui en déciderai.

Un membre d’une organisation criminelle brutalisait une enfant en plein jour devant une foule, et personne ne bougeait le petit doigt pour l’aider.

Personne ne l’arrêterait. Non pas parce que les gens craignaient l’Alliance du Diable, mais parce que ces hommes finançaient la prime. Les seules voix qui s’élevaient réclamaient de l’argent. Personne ne se préoccupait de notre sécurité.

À travers les interstices de la foule, je voyais Eddie se faire piétiner par les hommes de la pègre. Heureusement, April ne pouvait pas le voir. Il n’abandonnait pas et, même étendu à plat ventre, continuait de crier quelque chose. Il suppliait probablement qu’on épargne April, mais je ne l’entendais pas. Sa voix était noyée par les hurlements de la foule, exactement comme les nôtres.

Je distinguais également les gardes de la ville, mais personne ne les implorait de nous aider. Ils ne pouvaient ou ne voulaient pas s’en prendre à la foule déchaînée qui nous entourait.

J’adressai un regard suppliant à Harrison. Impossible d’avoir une conversation dans ces conditions.

— Quoi ? Tu supplies qu’on t’épargne ?

Il retira le couteau de ma bouche. Voir toute cette salive sur la lame était répugnant, même en sachant qu’il s’agissait de la mienne.

April allait devenir leur jouet. Arwin ne me pardonnerait jamais si je les laissais faire.

— Très bien. Tu as gagné. Je vais te dire où se trouve le trésor.

Harrison m’attrapa par le col et me redressa. Il jeta un regard à ses subordonnés, qui repoussèrent aussitôt la foule. Un large espace vide se forma autour de nous.

— Où est-il ?

— Juste là-bas. On peut le voir d’ici, répondis-je en désignant l’endroit du menton. La fortune cachée se trouve dans le donjon.

Il releva brusquement son couteau. April hurla.

La lame s’immobilisa juste devant mes yeux, frémissante.

— Arrête de raconter des conneries, le gigolo.

Il tapota ma joue avec le couteau.

— Tu veux qu’on cherche à l’intérieur du donjon ? Qu’on se comporte comme la Guilde et qu’on parte vivre une petite aventure jusqu’au dernier étage ?

— Je n’avais pas terminé.

Le donjon était rempli de monstres, certes. Et même au premier étage, relativement sûr, des ramasseurs parcouraient les lieux à la recherche de butin à revendre. Il serait presque impossible d’y dissimuler une fortune aussi volumineuse. Et si le gardien du trésor s’y rendait régulièrement, il aurait rapidement attiré l’attention.

— La fortune cachée se trouve sous le sol sur lequel repose le donjon.

Beaucoup de gens croyaient à tort que le donjon constituait un espace continu avec la surface. Pourtant, il appartenait à la fois à ce monde et à un autre : une sorte de dimension parallèle.

Le trou que l’on traversait n’était qu’une entrée vers cet autre monde.

Il y avait donc de la terre solide directement sous l’ouverture. Et sous la surface s’étendaient quantité de cavités et de grottes naturelles.

— Tout le monde ne voit que ce grand trou d’où sortent les monstres. C’est précisément pour cela qu’il s’agit de la cachette parfaite.

— Même si c’est vrai, répondit-il en agitant son couteau sous mon nez, comment est-ce qu’on passe en dessous ?

L’accès au donjon était entouré de murs. Les gardes et les aventuriers vous verraient devant la porte ou à l’intérieur de l’enceinte. Mais l’extérieur des murs, c’était une autre histoire. Les gens ordinaires n’osaient pas s’en approcher, par crainte des monstres.

— On raconte que le gardien du trésor a disparu près du donjon au beau milieu de la Ruée. L’entrée de l’espace souterrain doit se trouver dans les environs.

— Tu as une piste ?

— Vous savez déjà quels endroits le gardien fréquentait, pas vrai ? Elle doit être quelque part dans ce secteur.

— Nous avons fouillé les lieux il y a longtemps. Nous n’avons rien trouvé.

— Alors elle se trouve dans un endroit auquel vous ne pouvez pas accéder.

— Où ça… ?

— Et la décharge ? Elle se trouve près des murs, non ?

L’endroit avait toujours été désert, même avant la Ruée. L’entrée pouvait être recouverte d’ordures nauséabondes et infectes. Le parfum que portait Elton, le gardien du trésor, devait servir à masquer cette puanteur.

— Tu viens avec nous.

Harrison ordonna à ses hommes de me saisir les bras et de me faire avancer à ses côtés. April subit le même traitement derrière moi.

— Si tu racontes des conneries, nous ferons en sorte que la fille ne soit plus en état de se marier.

— Dans ce cas, je l’épouserai moi-même.

La parade de brutes costumées nous escorta jusqu’au dépotoir situé près des murs entourant le donjon. La dernière fois que j’étais venu, une immense montagne d’ordures s’élevait là, mais elle avait presque entièrement disparu. Les éboueurs avaient dû reprendre leur travail.

L’odeur rance restait cependant imprégnée dans les lieux. J’avais l’impression que mes narines brûlaient.

— Vas-y.

— À vos ordres.

Sur l’ordre de Harrison, je commençai à fouiller les déchets à mains nues. Mes doigts se couvrirent de crasse.

En repoussant les saletés, je découvris une cavité enfoncée dans le sol. Je continuai de creuser dans la boue jusqu’à ce que la sensation sous mes doigts change et devienne plus dure.

Il y avait une surface lisse.

Je la frottai jusqu’à sentir une fine jointure. Je la suivis afin d’en trouver le contour et révélai finalement une trappe ronde, assez large pour laisser passer une personne. La charnière ne laissait aucun doute.

— C’est ici.

Bien qu’elle soit dissimulée sous la crasse, on distinguait légèrement une poignée. Je tirai dessus, mais elle ne bougea pas.

— On dirait que c’est verrouillé.

Je demandai à Harrison ce que nous devions faire. Il fit signe à l’un de ses hommes. Un grand malabar mal dégrossi enfonça un pied-de-biche dans l’interstice et força sur la trappe.

Le panneau circulaire se souleva, dévoilant un trou sombre.

— Ce doit être l’entrée.

Une solide échelle de corde pendait depuis le haut.

— Descends le premier.

— Je doute que ce soit piégé.

— Descends quand même.

Ils me remirent une torche et m’envoyèrent dans l’ouverture.

— Oooh.

Au bas de l’échelle se trouvait une petite pièce aux murs de pierre. Des étagères couvraient trois des parois, et deux rangées supplémentaires occupaient le centre. De nombreuses caisses de bois y étaient posées, remplies de livres, de documents, de registres, ainsi que d’innombrables piles de pièces d’or, de bijoux et de parfums.

Le gros lot.

Je vis également des œuvres d’art, comme des tableaux, ainsi que des objets magiques : bâtons et grimoires. J’avais déjà vécu l’enfer à cause de parchemins. À en juger par les noms inscrits sur les bandes de papier qui les maintenaient fermés, ceux-ci contenaient des sorts ou des monstres scellés.

— Eh bien, eh bien…

— C’est donc ici qu’il l’avait cachée, déclara une voix derrière moi.

Harrison était descendu avec l’un de ses hommes. Il ignora les richesses et se dirigea directement vers les documents et les livres. Il s’agissait peut-être de registres de transactions illégales. Dans tous les cas, leur publication embarrasserait certainement beaucoup de monde.

— Beau travail, déclara Harrison en retournant son couteau contre moi.

Exactement comme je l’avais prévu.

— Tu comptes me tuer ici ? L’odeur de mon cadavre risque d’imprégner tout le trésor.

— Ne t’inquiète pas. Tu seras facile à transporter une fois découpé en petits morceaux.

— Et l’odeur du sang, alors ?

— P-Patron ! On a un problème ! cria l’un des hommes de Harrison en descendant précipitamment. Les autorités arrêtent les gars, là-haut…

— Quoi ?

Il remonta l’échelle de corde en me traînant avec lui.

Autour du trou, les hommes de Harrison formaient un demi-cercle compact, encerclé par des Paladins lourdement armés.

Vincent se tenait à la tête du groupe.

— Cela suffit. Libérez vos otages et rendez-vous, ordonna-t-il.

Le groupe de Harrison comptait six hommes en tout.

Vincent en avait amené vingt. S’ils en venaient aux armes, Harrison n’aurait presque aucune chance.

— Tu es sûr de toi ? demanda-t-il en riant, nullement perturbé. Si vous essayez de nous arrêter, vous paierez vous aussi un prix élevé.

— Nous avons déjà arrêté ceux qui vous prêtaient assistance, révéla Vincent.

Harrison haussa un sourcil.

— Et dans quel monde laisserions-nous en liberté des criminels qui tentent d’enlever une enfant en plein jour ?

Je reniflai.

— Alors, vous allez pouvoir récupérer la fortune d’un gars de la pègre pour votre propre compte ?

— Cet argent a été obtenu illégalement. Après enquête, il sera versé dans les coffres du royaume.

Autrement dit, dans les poches des puissants.

— Remets-nous le trésor et je garantirai la sécurité de mademoiselle April. J’ai également l’intention de négocier avec Sa Seigneurie afin d’obtenir la libération du maître de guilde.

— Tu veux dire que tu n’agis pas sous ses ordres ?

— Ma loyauté va à Sa Majesté et au royaume, déclara fièrement Vincent. Je ne laisserai pas des hommes de moindre importance influencer mes décisions.

Au moins, il avait appris à parler comme un grand personnage.

— Ne va pas croire que tout cela vous appartient déjà, répliqua Harrison.

D’un geste, il ordonna à l’un de ses hommes de placer un couteau contre la gorge d’April. D’un simple mouvement de doigt, il pouvait mettre fin à la vie d’une enfant innocente.

— Cet argent appartient à Heather… à l’Alliance du Diable. Aucun fonctionnaire ne repartira avec.

— Dis, patron, lançai-je malgré le couteau appuyé contre ma propre gorge, considère ça comme un avertissement. Tu ferais mieux de l’écouter. Nous sommes juste à côté du donjon.

— Et alors ? Tu crois que des monstres vont encore en jaillir ?

— Non, répondis-je. Bien pire.

Une silhouette sombre tomba du ciel. Elle frappa l’homme de Harrison et l’enfonça dans le sol, récupéra April au passage, puis la lança vers les Paladins.

Moustache et Bronzé tendirent précipitamment les bras pour la rattraper.

— Traite les dames avec un peu plus de respect, grognai-je.

— Tu devrais commencer par suivre toi-même ce conseil plus régulièrement, répondit la silhouette en caressant sa barbe touffue.

Mon meilleur ami était arrivé.

Harrison claqua de la langue. Il connaissait les capacités du nain invaincu, incomparable et peu aimable. Un truand ordinaire de la ville n’avait aucune chance face à lui.

Dez lui lança un regard noir. Ses subordonnés prirent la fuite.

— Matthew ! cria April en courant vers moi pour m’enlacer.

Je lui caressai les cheveux.

— Ça va, April ? Ça a dû faire mal. Je suis désolé de t’avoir fait subir tout ça.

— Non… ça va…

Sa voix était pleine de larmes. Elle avait dû être terrifiée.

J’étais simplement heureux qu’elle soit saine et sauve.

— La situation s’est donc inversée, déclarai-je.

— Pas du tout, répondit Harrison avec suffisance.

J’ignorais d’où lui venait cette confiance, mais je ne tardai pas à le découvrir.

Une foule entière se précipitait vers nous dans le plus grand désordre. Les gens déboulèrent de la rue et jaillirent des ruelles, entourant les Paladins sur plusieurs rangées.

— Il est là ! Dans ce trou !

— C’est là que se trouve l’or ?

— Donnez-m’en ! Je n’en veux pas beaucoup, mais je veux ma part !

C’étaient des gens ordinaires. J’en reconnaissais certains. Tous habitaient le quartier.

— C’est exact ! Je partagerai avec vous ! Mais uniquement avec ceux qui arriveront à temps ! cria Harrison, provoquant les acclamations de la foule.

Ils se ruèrent tous vers le trou, désespérés à l’idée de récupérer une part de la fortune enfouie.

— Ne laissez passer personne ! ordonna Vincent.

Mais ils étaient trop nombreux.

— Oh-oh.

Dez pouvait affronter une centaine de criminels sans difficulté. Mais blesser de simples citoyens lui attirerait ensuite de graves ennuis. Il risquait même d’être expulsé de la Guilde. Les Paladins avaient sans doute le droit d’employer la force contre les habitants en cas de nécessité, mais la foule était trop importante.

Ils pourraient la contenir quelque temps, mais ce ne serait qu’une question de minutes.

— Nous avons notre propre réputation à préserver. Après tous ces efforts, je ne peux pas rentrer chez moi en annonçant que j’ai perdu.

Harrison sortit un parchemin magique enroulé autour d’une tige de bois. Je soupçonnai qu’il contenait un sort d’explosion.

S’il l’utilisait au milieu de la foule, des dizaines de personnes mourraient.

J’espérais qu’il bluffait, mais son regard montrait clairement qu’il était sérieux.

— Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Dez en tirant sur ma manche.

— Je vais trouver un moyen de lui prendre ce parchemin. Toi, occupe-toi des minables…

— Poussez-vous !

L’un des émeutiers traversa la ligne formée par les Paladins, ouvrant la voie à un flot humain qui força le passage jusqu’au trou. En un instant, la petite silhouette de Dez fut engloutie par la foule. Je fus moi aussi emporté.

Nous fûmes séparés. Tandis que la masse me transportait, je distinguai Harrison, un couteau à la main, avec April juste devant lui. Je hurlai.

Dans un rugissement de rage, Harrison plongea son couteau vers la poitrine d’April. Au même instant, une rafale de vent le frappa de côté. Il se plia en deux et perdit l’équilibre. Un éclair tomba du ciel et transperça son corps.

Carbonisé, couvert de brûlures, il laissa s’échapper une bouffée de fumée blanche par la bouche avant de s’effondrer. D’un seul coup, les émeutiers s’immobilisèrent.

Leurs yeux injectés de sang par la cupidité et le désir retrouvèrent soudain raison et peur.

— Allons, Bea, la réprimanda une voix. C’est un amateur. Tu es censée l’avertir avant de frapper, tu te souviens ?

— Oui, mais comme ça, c’est plus rapide.

— Voilà pourquoi les gens disent que tu as hérité de l’impatience de tonton Adam.

Deux magiciennes aux visages identiques échangeaient des plaisanteries : Cecilia et Beatrice, les sœurs Maretto.

Puis elle arriva depuis l’autre direction.

— Désolée pour l’attente.

Elle apparaissait toujours au meilleur moment possible.  Même Ralph et Noelle l’accompagnaient. Elle avait dû les récupérer en chemin.

La Princesse Chevalier était arrivée.

[1] Personnage du folklore écossais. Génie domestique sympathique (sorte de lutin).

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