THE KEPT MAN t5 - CHAPITRE 4
Le dieu des pâturages prend la fuite
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Traduction : Raitei
Correction : Faucon
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— Oui, je vois, dit Vincent après nous avoir écoutés dans notre salon.
La situation d’April ne faisait qu’empirer. Arwin et moi ne pouvions pas faire grand-chose de plus pour la protéger. Arwin avait une mission autrement plus importante : conquérir le donjon. Quant à moi, je n’étais qu’un gros balourd inutile dès que l’ombre ou la nuit tombait.
Non seulement nos ennemis étaient trop nombreux pour que nous puissions tous les gérer, mais il était impossible de savoir quand ils passeraient à l’attaque. Aucun répit, aucun moment pour souffler, et la pression ne ferait que s’accumuler avec le temps. Mais nous ne pouvions pas non plus rester terrés indéfiniment.
— Quand est-ce que le vieux va être libéré ?
— Ce n’est pas de mon ressort, alors j’ignore les détails. Mais cela ne semble pas près d’arriver, répondit Vincent.
April baissa la tête.
— Les pontes veulent tous se faire tomber entre eux, ou quoi ? demandai-je.
— La direction de la Guilde veut que Gregory soit reconnu coupable, mais de nombreuses voix s’y opposent. Les intérêts en jeu sont complexes et contradictoires, sans compter les enjeux personnels, et il est difficile de distinguer les alliés des ennemis. Mais ne rien faire donnerait l’impression que les autorités sont corrompues.
— Seulement l’impression, ou elles le sont vraiment ?
Même le seigneur de la région était tiraillé entre ses obligations, sa cupidité et ses intérêts personnels. Faire arrêter le vieux n’était qu’un moyen de montrer à la population qu’il faisait son travail.
— J’ai aussi entendu parler de la prime. Je peux promulguer un édit pour l’interdire, mais cela ne suffira probablement pas à mettre fin à cette pratique, déclara Vincent.
Ceux qui finançaient ces primes dirigeaient déjà des organisations criminelles. Ils se moquaient bien de la loi. Même les Paladins, pourtant soutenus par la famille royale, ne pouvaient pas faire tout ce qu’ils voulaient.
Je me levai de ma chaise, m’agenouillai et plaquai le front contre le sol.
— Je t’en prie, prends April sous ta protection. Je t’en supplie.
— Arrête ça ! protesta April, mais en vain.
Je le supplierais des centaines de fois si c’était ce qu’il fallait.
La base des Paladins était une véritable forteresse, gardée et surveillée en permanence. Ce n’étaient pas de vulgaires voyous qui allaient réussir à s’y introduire.
Cela nous ferait gagner assez de temps pour que toutes les parties concernées déterminent qui devait payer quoi.
La sécurité d’April comptait bien plus qu’un mystérieux trésor enfoui. Je savais que Vincent était suffisamment responsable pour faire ce qui s’imposait. Il s’en sortirait bien mieux que ce bon à rien de Matthew, qui devenait une mauviette dès que le soleil disparaissait.
— D’ici peu, l’un d’eux finira par découvrir où cette fortune est cachée en ville. À ce moment-là, ils n’auront plus aucune raison de s’en prendre à la petite. Elle n’aura alors plus besoin de protection.
Vincent réfléchit un long moment en silence. Puis il déclara d’un ton grave :
— Je ne peux pas faire ça.
J’eus l’impression de recevoir une gifle.
— Pourquoi ? Protéger la population, ce n’est pas ton devoir ?
Vincent ne manquait pas d’audace et disposait d’un certain poids politique.
Peu de temps auparavant, il avait même autorisé les enfants à entrer dans la base des Paladins afin qu’ils puissent assister au festival en toute sécurité.
— À cause de ces fumiers et de leurs rumeurs débiles, une enfant innocente se retrouve exposée à un grave danger, ajoutai-je.
— Je n’ai aucune intention d’entrer en guerre contre l’Alliance du Diable.
— Va te faire foutre ! hurlai-je à Vincent. Après tous tes grands discours, c’est derrière ça que tu te caches ? Je ne te demande pas de prendre leur repaire d’assaut. Tout ce que tu as à faire, c’est prendre une fille innocente sous ta protection.
— Dis ce que tu voudras. Je ne peux pas faire l’impossible.
— Alors le grand et puissant capitaine a fini par céder aux mœurs pourries de cette ville, c’est ça ? Combien on te paie ?
— C’est pour le bien de la petite, répondit-il faiblement. La pègre n’est pas la seule à s’intéresser à ce trésor enfoui.
Alors de riches et puissants avares voulaient eux aussi participer à la chasse ?
— On m’a déjà interrogé à ce sujet en privé. Si je l’accueille ici, je ne ferai que leur fournir un prétexte pour passer à l’action.
— Puisqu’on parle de discrétion, tu ne peux pas simplement garder sa présence secrète ?
— Les Paladins sont… une vaste organisation.
Grâce à leurs exploits lors de la Ruée, ils avaient gagné en influence, mais aussi hérité de davantage de devoirs et d’obligations. Ils avaient renforcé leurs effectifs, mais la formation et les évaluations n’avaient pas suivi. Les écarts de niveau au sein du groupe les avaient donc ramenés à leur point de départ. Vincent avait consacré énormément d’efforts à rétablir la discipline dans leurs rangs et à en faire une force d’élite, mais tout recommençait à se déliter. Ils avaient également dû recruter de nouveaux membres moins compétents pour compenser les pertes subies pendant la Ruée. Il fallait bien combler les vides, d’une manière ou d’une autre.
— Si nous la gardons ici, cela finira tôt ou tard par se savoir.
— … Donc April sera en danger si elle reste ici.

— Je suis désolé, dit-il.
Les endroits où nous pouvions mettre April à l’abri commençaient à manquer. À ce stade, la meilleure solution aurait été de la faire quitter la ville. Mais si même les autorités locales participaient à la partie, impossible de passer par les portes : autant la conduire nous-mêmes jusqu’à sa cellule. Le vieux Toby nous aiderait à sortir, mais les chemins qu’il empruntait étaient sans doute surveillés par la pègre. Plus le temps passait, moins April avait de possibilités de fuite. Plus nous cherchions à nous échapper, plus l’étau se resserrait autour de nous. Comme des oiseaux en cage.
Je lâchai la chemise de Vincent et me tournai vers Arwin.
— Tu ne connais personne d’autre ? Un chevalier héroïque ou un prince miraculeux qui aurait l’oreille des puissants et ne serait absolument pas intimidé par la pègre ? Même un Prince Chevalier ferait l’affaire.
— … Je suis désolée, non.
— Ne t’excuse pas. Je n’aurais pas dû te demander ça.
M’en prendre à Arwin ne résoudrait rien.
— Bon. En gros, on joue à une gigantesque partie hybride de cache-cache et de chat. Compris.
La ville entière était le chat, et si elle nous attrapait, nous risquions de mourir. Nous n’avions pas d’autre choix que de jouer, et refuser nous coûterait probablement la vie. C’était un jeu de merde, mais je pouvais faire avec. Après tout, ma vie entière n’avait été qu’une partie truquée.
— Viens, la petite.
Nous allions sans doute retourner voir Dez. Lui ne se laissait intimider ni par les mafieux ni par les autorités. Ce n’était plus qu’une course contre la montre. Le vieux serait-il libéré en premier, ou April se ferait-elle attraper pour subir un sort atroce ?
— …
April ne répondit pas. Elle restait parfaitement immobile, les yeux rivés sur ses pieds.
— Qu’est-ce qu’il y a ? Si tu dois pisser, je peux t’attendre.
— … Laisse tomber.
— Laisser tomber quoi ?
— Laisse tout tomber ! cria-t-elle en tremblant, les yeux pleins de larmes. Personne ne viendra m’aider. Papy n’est pas là, et tout le monde me pourchasse. À force, vous allez finir par mourir tous les deux à cause de moi…
Elle secoua frénétiquement la tête, ses cheveux volant dans tous les sens.
— Je ne vais pas mourir, dis-je. Ça ne m’est encore jamais arrivé.
— Ce n’est pas le moment de plaisanter ! Oubliez-moi ! Laissez-moi partir.
— Je ne peux pas faire ça, répondis-je avec un haussement d’épaules. Qui va m’apprendre à lire ?
— N’importe qui peut le faire !
— Mais c’est toi que je veux.
Je m’agenouillai et posai les mains sur ses épaules.
— Je sais que tu es une gentille fille et que tu dis ça avec de bonnes intentions, mais tu ne peux pas faire ça. Ce ne sont pas des paroles qu’une enfant devrait avoir à prononcer. Tout ça, c’est la faute de ces fous cupides. Pas la tienne.
— Mais… mais qu’est-ce que je dois faire ? Je ne sais vraiment pas…
— C’est simple, répondis-je. Tu n’as qu’à dire : « Aide-moi. » Rien de plus facile.
Elle était trop douce et trop innocente pour demander de l’aide. Elle avait perdu ses parents très jeune et avait été élevée à la place par un vieux grand-père malfaisant. Il lui fallait quelqu’un sur qui elle puisse s’appuyer quand elle en avait besoin.
J’essuyai les larmes au coin de ses yeux.
— Tu as le droit de pleurer, mais garde plutôt ces larmes pour un beau garçon ou un autre. Tout ce que tu as sous la main, pour l’instant, c’est une Princesse Chevalier obstinée et son homme entretenu dégénéré.
Un jour, April deviendrait une très belle femme. Les hommes prêts à voler à son secours ne manqueraient pas.
— Le vieux sera triste si tu n’es plus là. Arwin aussi.
— Même toi, Matthew ?
— Évidemment.
Elle passa ses bras autour de mon cou.
— … Aide-moi, Matthew.
— Bien sûr que je vais t’aider, la rassurai-je.
— Moi aussi, déclara Arwin en s’agenouillant devant elle. Je t’en donne ma parole : je te ramènerai saine et sauve auprès de ton grand-père.
— Merci.
Et voilà, son moral était déjà remonté. Comme les choses pouvaient changer vite.
— Si vous partez maintenant, je vous conseille de passer par la porte de derrière, dit Vincent. Des individus peu recommandables vous attendent devant l’entrée principale.
— Je ne te remercierai pas, lui lançai-je.
— Je ne le mériterais pas.
Il ne pouvait pas la sauver. Il ne pouvait même pas nous aider. Il savait qu’il n’avait aucun droit à notre gratitude. Ce devait être une existence pénible que d’être contraint d’abandonner jusqu’à ses propres principes pour survivre.
— Salut. On se reverra peut-être un jour, si on survit.
— Attends, dit April.
Elle s’arrêta au moment de dépasser Vincent, puis se retourna, s’inclina et le remercia avant de revenir précipitamment vers moi.
— Tu n’avais pas besoin de remercier ce type.
— Mais qu’est-ce que tu racontes, Matthew ? me réprimanda April. Il avait l’air sur le point de pleurer depuis le début. Il me faisait de la peine.
Nous installâmes Oliver dans une petite cage de transport, puis sortîmes par la porte de derrière. En rejoignant la maison de Dez par les rues principales, nous resterions bien en vue, ce qui rendrait une attaque moins probable. Même ceux qui graissaient la patte des gardes jusqu’à s’en fatiguer le bras avaient leurs limites. Si des violences incontrôlées éclataient au grand jour, en pleine journée, la situation finirait par leur échapper.
Mais mon raisonnement se révéla naïf. Avant même que nous atteignions la rue principale, nous tombâmes sur une barricade gardée par plusieurs hommes de la pègre à l’allure particulièrement professionnelle.
Arwin posa la main sur la garde de son épée, mais je tendis le bras pour l’arrêter. Certains hommes du groupe étaient munis de filets de lancer. Impossible de prendre la fuite. Et si nous les affrontions ici, April risquait d’être blessée.
Les hommes de la pègre nous forcèrent à rebrousser chemin, mais un homme immense nous barrait le passage dans l’autre direction. Il me dépassait légèrement et semblait avoir une trentaine d’années. Ses cheveux blonds étaient coupés court, et ses petits yeux perçants rappelaient ceux d’un faucon.
À son endroit le plus épais, ses bras et ses jambes avaient la largeur de la taille d’une femme. Même entièrement vêtu, il suffisait d’un regard pour comprendre qu’il n’était fait que de muscles. Une large cicatrice, apparemment laissée par une lame, ornait son front.
— Bien essayé.
Sa voix était étonnamment aiguë. À ne l’entendre que parler, on aurait pu le prendre pour un bon garçon, mais son apparence ajoutait à l’ensemble une bonne dose de menace. Il avait manifestement l’habitude d’intimider les gens.
S’il tentait de séduire une femme, elle se pisserait simplement dessus de terreur.
Il me barra le chemin et demanda d’un ton condescendant :
— Il y a trois choses importantes dans la vie. Sais-tu lesquelles ?
— Je sais déjà que faire la leçon aux gens sous forme de devinette n’en fait pas partie.
L’un des autres hommes à la mine patibulaire me frappa, puis me poussa à genoux.
— La réponse, c’est la confiance, l’argent et le temps.
— Allez, ajoute au moins un peu d’originalité à ta formule. La réponse est tellement évidente que je la trouve ennuyeuse.
— La vérité est souvent simple. Mais la simplicité ennuie les gens. Alors ils inventent toutes sortes de petits jeux de mots stupides pour l’embellir, ce qui ne fait que les éloigner davantage de la vérité. Il suffit de décrire les choses telles qu’elles sont. Rien de plus.
— Très juste. Il faut ce degré de franchise pour annoncer aux gens des choses comme : « Toi aussi, tu mourras un jour. »
April et Arwin s’avancèrent pour arrêter les hommes avant qu’ils ne puissent me frapper de nouveau. Leur détermination face au danger me réchauffait le cœur. Mes dames étaient fortes et courageuses. J’aurais pu en pleurer.
Pendant ce temps, face à ce grave péril, le petit Oliver au cul poilu bâillait tranquillement dans sa cage. Quel ingrat. Il aurait au moins pu grogner ou feuler.
— Épargnons donc ce temps si précieux et allons droit au but, déclara l’homme. Livrez-nous la gamine.
April tressaillit. Je vis Arwin porter la main à son épée, alors je m’interposai rapidement dans cette situation au bord de l’explosion.
— Doucement, doucement. Nous sommes tous des inconnus les uns pour les autres, pas vrai ? Commençons par nous présenter. Moi, c’est Matthew. Et toi ?
— Harrison. Harrison, dit la Foudre ardente.
J’avais entendu parler de lui. C’était un membre haut placé de l’Alliance du Diable et, de toute évidence, un combattant. D’après les rumeurs, il avait autrefois participé à une ligue de combats clandestins.
Certains racontaient même qu’il avait déjà broyé la griffe d’un dragon à mains nues.
Moi aussi, cela dit.
— Écoute, je déteste voir tout ton dur travail réduit à néant, mais la petite ne sait rien. Son vieux non plus. Il commence à se faire âgé. La moitié du temps, il oublie même de prendre son petit-déjeuner.
— Il retrouverait probablement la mémoire en entendant sa petite-fille hurler.
— Réfléchis un peu. Ce trésor caché, pourquoi vous ne fouillez pas plutôt la maison de l’homme qui le gardait, ou celle de sa femme, quelque chose comme ça ?
— C’est déjà fait.
— Ah. Dommage. Dans ce cas…
— Je ne vais pas rester là à te regarder gagner du temps.
J’avais dû être un peu trop transparent. Ils ne pouvaient pas bloquer les rues de cette façon éternellement. Le seigneur local comprendrait que cela revenait à annoncer publiquement que la ville était une zone criminelle dangereuse. J’avais espéré qu’en gagnant du temps, nous réussirions peut-être à nous sortir de là, mais la chance n’était pas de mon côté.
En plus de ça, le ciel était couvert. Je plongeai la main dans ma poche pour saisir le soleil temporaire. Je ne voulais pas révéler mon secret, mais il s’agissait d’une urgence. Les mendiants ne pouvaient pas faire les difficiles.
— Qu’est-ce qu’il y a ? Tu n’as plus de répartie ? Tu ne fais que me faire perdre mon temps.
— Reculez ! ordonna Arwin, hérissée de colère. Si l’un de vous pose le moindre doigt sur elle, vous le paierez de votre vie.
— Tes menaces ne m’inquiètent pas, l’héroïne.
Harrison ricana.
— Vous vous croyez plus redoutables que des monstres ?
— Nous avons nos propres méthodes. Les humains ont l’intelligence de leur côté.
Les hommes munis de filets de lancer s’avancèrent. Ils comptaient la neutraliser, puis disposer d’elle à leur guise.
Je sentis mon sang se mettre à bouillir.
— Dernier avertissement. Livrez-nous la morveuse.
Arwin dégaina son épée. Elle porta un coup fulgurant, mais Harrison recula juste assez pour l’éviter.
— Voilà ma réponse, déclara-t-elle.
Un filet de sang coula le long du front de Harrison. J’avais cru qu’il avait esquivé, mais Arwin était bien trop douée pour qu’un voyou de cette ville puisse s’en tirer aussi facilement face à elle.
— Alors rattrapons le temps perdu et commençons à gagner un peu d’argent, déclara Harrison.
Il leva le bras. L’affrontement général était sur le point de commencer. Je serrai le soleil temporaire dans ma paume, mais un cri et une agitation soudaine derrière moi détournèrent mon attention.
Un autre groupe neutralisait rapidement les hommes de Harrison et les jetait à terre. Parmi eux se trouvait un visage que je n’avais absolument aucune envie de revoir.
— Vous avez vraiment foutu un beau bordel, ici.
C’était Oswald le Cirrocumulus, lieutenant des Oiseaux de proie.
— Qu’est-ce que vous croyez faire là ? exigea Harrison en s’avançant lorsqu’il comprit que ses hommes n’étaient pas de taille.
— Mais rien du tout. Je me promenais simplement en ville quand quelques sales gueules m’ont barré la route. Je les ai juste dégagées du chemin.
Ils étaient équipés d’épées, de haches, de lances et de boucliers, entièrement parés au combat. Cela me rappela la façon dont ils avaient parcouru la ville en tuant des monstres pendant la Ruée.
Une lueur d’irritation traversa le regard de Harrison. Indépendamment de leur nombre, les hommes d’Oswald avaient été éprouvés au combat. Leur expérience face aux monstres avait renforcé leur maîtrise et leur détermination.
— Ça vous concerne pas. Dégagez.
— J’ai bien peur que ce ne soit pas possible.
Oswald ricana.
— Je vois l’héroïne de la ville se faire harceler par des abrutis et des bons à rien. À qui devons-nous la paix et la tranquillité dont nous profitons aujourd’hui ? Vous devez avoir une sacrée bonne raison de dégainer vos armes contre elle, pas vrai ?
— Tu veux te battre en pleine rue ?
— Ne me menace pas, gamin, renifla Oswald. Je suis prêt à tout. Si ça doit arriver, ça arrivera.
L’air crépitait de tension. Un combat ici déclencherait une guerre entre l’Alliance du Diable et les Oiseaux de proie. L’Alliance du Diable disposait d’un avantage considérable en nombre. Elle remporterait probablement la guerre, mais au prix de pertes terribles. Et une fois la victoire acquise, elle risquait fort de devenir une proie facile pour les Loups tachetés.
— Au fait, intervins-je, j’ai remarqué que les gardes de la ville commençaient à se rassembler au loin. Tu es sûr de vouloir continuer ?
Harrison claqua de la langue. Il recula d’un pas, et je sentis la tension retomber dans l’air. La dernière chose que je voulais, c’était voir un conflit grave entre organisations criminelles éclater à cause d’Arwin.
— On s’en va, gronda Harrison en nous tournant le dos.
Oswald le laissa partir.
— Tout va bien ? demanda-t-il en s’approchant une fois l’autre bande disparue.
— Qu’est-ce que tu fais ici ? demandai-je.
— La ville est devenue un peu agitée, ces derniers temps, répondit-il avec un sourire mauvais.
April se cacha derrière mon dos.
— Ne t’inquiète pas, nous ne nous mêlerons pas de cette affaire. Nos affaires marchent très bien en ce moment.
Cela se tenait. Depuis la Ruée, ils gagnaient une fortune grâce aux travaux de reconstruction et aux contrats. Ils n’avaient aucune raison de risquer une guerre ouverte pour gagner encore plus d’argent.
— Tous ces gens sont à cran à force de chercher ce maudit trésor caché. Ils commençaient même à chercher des noises à nos gars. Plus cette situation s’éternise, plus elle nous cause de problèmes.
— Donc tu veux que nous trouvions rapidement la solution ?
— Nous ? Je parlais à la Princesse Chevalier, répondit-il sans la moindre honte. Vous voulez une escorte ? Si la petite a besoin d’un endroit où rester, nous pouvons l’héberger.
— Non merci.
La meilleure façon de traiter avec les hommes de la pègre était encore de ne pas traiter avec eux du tout. Ils prétendraient que vous aviez une dette envers eux, puis saisiraient toutes les occasions possibles de la réclamer.
— Dans ce cas, nous boirons un verre ensemble une autre fois, déclara Oswald avec un large sourire.
Puis ses hommes et lui nous saluèrent de la main avant de repartir.
— Tu les détestes ou quelque chose comme ça, Matthew ? demanda April.
— Ils ne font jamais rien sans y trouver leur compte.
Même cette petite intervention visait à nous rendre redevables envers eux.
— Le vieux te dirait la même chose : ne te mêle pas à eux. Tu finiras seulement par en souffrir.
Nous remarquâmes plusieurs autres individus louches en train de fouiner dans les environs, mais aucun ne vint nous chercher querelle. Nous finîmes enfin par atteindre la maison de Dez. Il avait l’air aussi renfrogné que d’habitude, mais il ne nous jeta pas dehors. Sa femme préparait le dîner dans la cuisine. April en avait déjà assez subi pour une seule journée, alors nous la laissâmes faire une sieste à l’étage.
— Il fallait vraiment que tu viennes m’apporter tes ennuis, grommela Dez. Et tu débarques comme si la maison t’appartenait.
— C’est uniquement parce que tu es mon confident le plus proche, mon ami de cœur, mon seul et unique.
Évidemment que j’étais venu le voir. Je pouvais toujours compter sur Dez quand j’avais besoin d’aide. Le pauvre malchanceux était condamné à être ma bonne poire jusqu’à la fin de ses jours, depuis la première fois où il avait accepté d’aider un vaurien comme moi.
— Je suis désolée de t’imposer ça, mais tu es la seule personne à qui nous puissions demander de l’aide, Dez, ajouta Arwin, accentuant encore la pression.
Dez posa le coude sur la table et appuya sa joue contre sa paume.
— Allez tous au diable, marmonna-t-il.
Je suivis son regard et aperçus une femme familière qui berçait le fils de Dez dans son berceau.
— Qu’est-ce que tu fais ici ? demandai-je. Tu t’es déjà excusée auprès de lui.
— Quand on passe dans le quartier, on est censé venir dire bonjour, répondit Natalie.
Au lieu de son costume de religieuse, elle portait une chemise à manches longues, un pantalon et un tablier.
— Après tout, je vais peut-être finir par devenir leur voisine.
La maison de Dez se trouvait dans le quartier des artisans, où vivaient de nombreux forgerons.
— Quoi, tu comptes devenir forgeronne, maintenant ?
— Je suis née dans une famille de forgerons.
— Je croyais que tu avais fui ta famille parce que tu détestais ça.
— Oui, mais j’ai peut-être un talent latent pour le métier, répondit Natalie.
Elle fouilla parmi les bouteilles d’alcool de la cuisine, puis annonça qu’elle partait travailler.
J’avais comme l’impression qu’un nouveau changement de carrière se profilait déjà à l’horizon.
Au moment de partir, cependant, elle se retourna.
— Ah oui. J’ai repéré quelques individus peu recommandables qui traînaient dans le coin, alors je leur ai administré une petite correction. Il s’est passé quelque chose ?
— Va simplement travailler, répliquai-je sèchement.
Natalie marmonna quelque chose avant de partir.
Arwin la regarda s’éloigner, puis demanda :
— Tu ne vas pas demander de l’aide à Natalie ?
— Cela transformerait toute la ville en champ de bataille.
On parlait de Natalie. Elle chargerait droit sur le quartier général de l’Alliance du Diable sans même y réfléchir. Et le reste de la ville n’aurait plus qu’à subir l’enfer qui suivrait.
— C’est vrai, admit Dez, qui comprenait parfaitement le danger que représentait Natalie.
— Que se passe-t-il à la guilde ? Et comment va le vieux ?
— Il n’est toujours pas revenu. C’est Hector qui dirige en son absence.
— Eh bien, c’est une catastrophe.
Hector était un homme maigre de plus de cinquante ans qui occupait, du moins sur le papier, le poste de numéro deux de la guilde. Cette fonction existait parce que la loi imposait qu’une personne puisse remplacer le maître de guilde si celui-ci était dans l’incapacité d’exercer, mais Hector n’était l’homme que personne aurait choisi. Malgré son âge, c’était un lâche. Il ne possédait pas une once de l’ambition nécessaire pour contourner les règles ou tenter de damer le pion au vieux. Sa seule préoccupation était de passer chaque journée sans rencontrer le moindre problème. C’était d’ailleurs l’unique raison pour laquelle le vieux l’avait laissé vivre aussi longtemps.
Pour le meilleur comme pour le pire, ce n’était donc personne. Si une nouvelle catastrophe comparable à la Ruée se produisait, il se mettrait simplement à écumer avant de s’évanouir.
Un changement de maître de guilde aurait d’immenses répercussions sur la manière dont la guilde était dirigée, ainsi que sur les activités menées dans le donjon. Dans cinq ou dix ans, les choses seraient peut-être différentes, mais pour l’heure, nous avions besoin du vieux.
Mais surtout, il devait revenir pour April. Son papy adoré lui manquait terriblement. Les bouleversements qui s’étaient enchaînés ces derniers jours l’avaient durement éprouvée. La pauvre était épuisée.
— J’irai négocier avec le seigneur pour obtenir la libération du maître de guilde au plus vite, déclara Arwin, les yeux débordant de détermination. J’emmènerai aussi les autres avec moi. Même les sœurs Maretto ne s’y opposeraient pas.
L’arrestation du maître de guilde avait paralysé la guilde entière. Cela ne pouvait qu’avoir des conséquences néfastes sur l’exploration du donjon.
— Tu crois que c’est une bonne idée ? demandai-je.
Ses origines mises à part, Arwin était officiellement une réfugiée, et elle n’était même pas princesse.
— Il ne peut pas refuser de me recevoir. Je lui ai rendu visite pas plus tard que l’autre jour.
Qui aurait cru que sa présence au banquet finirait par nous être utile ? Pendant ce temps, je resterais à la maison avec April. Je n’aurais même pas l’occasion d’assister à la discussion : je n’avais aucun statut.
— Et puis… ajouta Arwin avant de se mettre à bredouiller.
Elle marmonna quelques mots à voix basse, puis finit par rassembler son courage.
— J’aimerais… que nous sortions de cette situation.
— C’est vrai.
Nous devions rendre sa tranquillité d’esprit à April le plus vite possible.
— … Et c’est toi qui vas nous garder ? demandai-je, incrédule.
— Ça te pose un problème ?
— Évidemment que oui, puisque j’ai été obligé de le dire à voix haute, répliquai-je sèchement.
Pourquoi fallait-il que Ralph, entre tous, me réponde sur ce ton ?
— … On m’a expliqué la situation. Ne t’inquiète pas : je vous protégerai fidèlement au nom de Son Altesse.
— Ah oui ?
Ses compétences mises à part, s’il invoquait le nom d’Arwin, c’était qu’il était réellement déterminé à bien faire.
— Dans ce cas, pour le moment, monte la garde devant l’entrée. Ne t’inquiète pas, on t’apportera une tasse de thé.
Je l’installai dehors comme un chien de garde. Nous nous trouvions dans le quartier des artisans, où les étrangers se remarquaient comme le nez au milieu de la figure.
April descendit l’escalier. Elle semblait aller mieux après s’être reposée.
— Tiens, lui dis-je en lui tendant du thé chaud.
Je n’avais pas demandé la permission d’utiliser la cuisine, mais je doutais que la maîtresse de maison m’en tienne rigueur. Pour avoir épousé Dez, elle devait forcément être une sainte.
April prit la tasse fumante et en but une gorgée.
— C’est délicieux.
— Tant mieux.
Plus elle se sentirait détendue, plus elle resterait calme et aurait de bonnes idées.
Il était encore trop tôt pour céder au désespoir.
— Dis, Matthew, demanda April d’un ton sérieux, pourquoi tu es si gentil ?
— Parce que je suis un dégénéré.
J’occupais le dernier échelon de l’humanité. J’avais commis à peu près toutes les dépravations possibles. Mais c’était justement pour cette raison que je pardonnais facilement les faiblesses humaines. Je n’étais pas en position de faire la leçon à qui que ce soit sur la morale.
— Elle ressemblait à quoi, ton enfance, Matthew ?
— Elle était très différente de la tienne.
J’étais pauvre, grand sans que cela me serve à quoi que ce soit, et un vaurien fini. Tout l’inverse de la petite.
— Comme je te l’ai sans doute déjà raconté, mes parents m’ont vendu quand j’avais huit ans. J’ai vécu comme esclave. Je me suis enfui de chez mon maître, puis je suis tombé entre les mains de bandits. Je suis donc redevenu esclave, juste sous un autre nom. Je me suis échappé une nouvelle fois et j’ai survécu en volant en ville, jusqu’à ce que des mercenaires me recueillent. Ensuite, je suis devenu l’un des leurs.
— J’ai vraiment du mal à t’imaginer en mercenaire, déclara April en secouant la tête, émerveillée.
À ses yeux, je n’étais rien d’autre qu’un coureur de jupons faible et sans défense. Elle ne pouvait pas m’imaginer partir à la guerre pour combattre.
— Tu sais, le combat n’est pas la seule compétence d’un mercenaire. Il y a d’autres tâches à accomplir, comme transporter la nourriture et les armes.
Bien sûr, je devais aussi me battre. Je préférais passer cette partie sous silence devant April, car une fois devenu mercenaire, j’avais tué un nombre incalculable de personnes. Tuer me rapportait de l’argent, grâce auquel je pouvais me remplir le ventre et coucher avec des femmes. De garçon à tout faire de la troupe, j’étais devenu un combattant ordinaire, puis rapidement l’un de ses membres les plus précieux. Les mercenaires voulaient eux aussi survivre, alors ils cherchaient à rejoindre des groupes puissants. Nous étions une vingtaine quand je les avais intégrés, et jusqu’à une centaine au plus fort de notre activité.
— Mais un jour, nous avons perdu, et la troupe s’est complètement disloquée. J’ai réussi à survivre, je ne sais trop comment, mais la plupart de mes compagnons sont morts. Je ne savais pas quoi faire ensuite. Puis un autre survivant m’a proposé de devenir aventurier.
Nous étions moins nombreux, mais nous faisions la même chose : au lieu de tuer des gens, nous tuions des monstres. Et il m’arrivait encore de tuer des gens. Je tuais encore et encore, j’étais payé, je buvais, je baisais, puis je recommençais.
Les membres allaient et venaient, jusqu’à ce qu’il ne reste plus que sept d’entre nous.
En remontant jusqu’à mes années de mercenaire, j’avais perdu des dizaines, voire des centaines de compagnons. Parfois, je les abandonnais à leur mort. D’autres fois, je mettais moi-même fin à leurs souffrances.
— Mais à la longue, la vie d’aventurier n’a pas fonctionné non plus. Le groupe s’est séparé. Ensuite, j’ai erré un peu partout jusqu’à ce que j’arrive i… Hé !
April reniflait en sanglotant. Je sortis rapidement un mouchoir pour le lui tendre.
— Ne pleure pas, petite.
— Mais… mais…
Elle devait sans doute éprouver de la pitié pour ce que j’avais vécu, même si je ne voyais pas quelle partie de cette histoire méritait la moindre compassion.
— Vas-y, tu peux te moucher dedans.
Au bout du compte, nous dûmes jeter deux mouchoirs dans le panier à linge avant qu’April ne se calme.
— … Tu as vécu des choses très dures, Matthew.
— Ça ne mérite pas qu’on s’apitoie dessus.
Au contraire, bien plus de gens me détestaient, et pour des raisons bien plus profondes.
— Je ne parle pas de m’apitoyer. Je ne sais pas… Je m’explique mal. Mais je crois que je viens de comprendre quelque chose.
— Quoi donc ?
— Les aventuriers rient et pleurent comme tout le monde, mais leur regard fait vraiment peur. C’est comme si, même en essayant de toutes leurs forces, ils ne parvenaient jamais à être complètement ivres.
Quelle perspicacité. Tout le temps qu’elle avait passé dans le bâtiment de la guilde n’avait pas été perdu.
Les aventuriers étaient une bande de rustres. Ils avaient tous commis des actes qu’ils auraient préféré cacher.
La culpabilité et la peur se lisaient dans leurs yeux.
— Mais toi, tu es différent, Matthew. Tu me sembles seul ou triste. Même quand tu plaisantes, tes yeux donnent l’impression que tu pleures à l’intérieur.
— Je trouve que ce regard plaît beaucoup aux dames.
— Oui, exactement ce regard-là, répondit April en scrutant mon visage.
Elle était très proche.
— Mais quand tu es avec Arwin, ton regard devient très doux et bienveillant.
— …
Je me retins de lui répondre qu’elle se faisait des idées. Cela ne servait à rien de discuter. Si April s’en était convaincue, cela ne me dérangeait pas. Peu importait ce que j’étais réellement.
— Si quelque chose te pèse, Matthew, je t’écouterai. Tu peux m’en parler.
— Euh…
— Du moment que ça ne concerne ni l’argent, ni les jeux d’argent, ni les femmes, insista-t-elle.
Pour une petite morveuse, elle ne manquait vraiment pas de culot. Maintenant qu’April avait dit ce qu’elle avait sur le cœur, elle semblait s’être dégonflée.
— Qu’est-ce qui va se passer, maintenant… ? murmura-t-elle.
Nous ne pouvions pas rester trop longtemps dans cette maison. Nous pouvions gérer les minables attirés par la prime, mais l’Alliance du Diable était déterminée. Elle continuerait de nous traquer, quel qu’en soit le prix. Ses membres ne pouvaient peut-être pas s’en prendre à Dez, mais ils pouvaient blesser sa femme et son fils encore nourrisson.
— Je suis désolée. C’était pourtant moi qui avais dit que je te donnerais des conseils.
— Ce n’est rien, répondis-je en secouant la tête. Je crois savoir ce que nous pouvons faire, maintenant.
Fuir indéfiniment n’était pas dans ma nature.
— Tu comptes attaquer le quartier général de l’Alliance du Diable ?
— Ils ne recevront pas un visiteur qui ne leur apporte même pas de cadeau, répondis-je.
Ils ne se contenteraient pas de me refouler à l’entrée. Ils me captureraient et m’offriraient un menu dégustation de torture en sept services. Avec le soleil temporaire, je pouvais facilement venir à bout des truands ordinaires, mais ils étaient trop nombreux. Au mieux, je pourrais arracher un match nul face à leur chef, à supposer qu’il ne prenne pas la fuite avant.
— Tout ce raffut tourne autour de la fortune cachée. C’est pour cette raison que le vieux a été arrêté.
Techniquement, ce n’était pas vrai, mais je n’allais pas expliquer les véritables raisons à sa petite-fille, qui le vénérait.
— Dans ce cas…
— Exactement, dis-je. Nous allons trouver ce trésor.
Tout empirait parce que personne ne l’avait encore découvert, laissant les histoires et les rumeurs se répandre sans contrôle. Nous devions mettre la main sur le trésor à l’origine de tout ce chaos et couper le problème à la racine. Pour ce que j’en avais à faire, je pouvais très bien le remettre à l’Alliance du Diable. Ou l’offrir en pot-de-vin à un seigneur ou à un fonctionnaire afin d’obtenir un traitement de faveur quelconque pour Arwin.
Dès que les gens comprendraient qu’aucun magot ne les attendait, ils se retireraient. Personne ne voulait perdre son temps avec quelque chose qui ne lui rapporterait pas d’argent.
— Je vais mettre un terme à toute cette mascarade.
Malgré ses yeux encore humides, April semblait sceptique.
— Tu as un plan ?
— Évidemment.
Je désignai Oliver, qui avait déjà pris ses aises et paressait dans la maison de Dez comme s’il en était le propriétaire.
Sale gros chat fainéant.
— C’est lui, la clé du trésor.
Le vieux n’était pas encore complètement sénile. S’il avait laissé un message au sujet du chat, c’était forcément pour nous mettre sur une piste.
— Tu crois qu’il a une carte au trésor cachée quelque part sur lui ?
— Tu as lu trop d’histoires.
J’avais déjà examiné le corps du chat sans rien trouver de la sorte. Il ne semblait pas non plus avoir avalé quoi que ce soit. De toute façon, impossible de cacher quelque chose dans le ventre d’un chat : ils passaient leur temps à vomir des boules de poils et de l’herbe. Et bien entendu, le vieux n’avait rien implanté dans son corps non plus.
Je sentis quelque chose d’étrange contre mes pieds. Je regardai sous la table et compris pourquoi : Oliver s’était levé et tenait un rat mort dans sa gueule.
— Le puissant chasseur s’éveille, déclarai-je en tendant la main pour le caresser.
Au lieu de ça, il me mordit puis détala, me laissant récupérer le rat mort.
— Il a peut-être cru que tu essayais de lui voler sa prise.
— Voilà pourquoi je préfère les chiens, dis-je en me tournant vers April. Pourquoi tu n’en as pas un ? Un gentil gros chien bien touffu.
— Pourquoi tu n’en prends pas un, toi ?
— Arwin ne veut pas.
Elle en avait autrefois gardé un comme chien de garde, jusqu’à ce que quelqu’un l’empoisonne pour se venger d’elle. Une histoire horrible.
… Mais attends.
— Hé, j’ai besoin de te demander un service, lançai-je à Dez, qui se trouvait au fond de la maison.
— Tu as encore besoin d’argent ?
— Non.
Je posai Oliver sur mon épaule. Étonnamment, il s’y tenait plutôt tranquille.
— Je dois entrer discrètement dans le manoir avec lui. J’ai besoin que tu m’aides à m’y introduire.
Sans ma force, rien que franchir la clôture serait déjà une véritable épreuve.
— Tu parles du manoir de la petite ? J’imagine qu’il a déjà été fouillé de fond en comble, répondit Dez.
Ils avaient dû retourner l’endroit dans tous les sens.
— Mais le vieux n’aurait rien laissé dans un endroit facile à trouver, pas vrai ?
— Et tu penses que le chat est la clé ?
— Très probablement.
Je remis Oliver dans sa cage.
— Bon, je reviens vite. Reste ici et veille sur la maison. Désolé que tu n’aies que Ralph pour te protéger…
April se leva d’un bond, pleine de détermination.
— Je viens aussi.
— Non.
Sortir ne ferait que la transformer en cible pour tous ces charognards attirés par la prime.
— Mais tu fais tout ça pour moi, Matthew ! Je ne peux pas rester enfermée ici sous surveillance en attendant qu’on vienne m’aider !
— Tu surestimes tes capacités, répondis-je.
Je faisais tout ça pour mon intérêt personnel.
— Je pensais trouver le trésor avant tout le monde et me servir un petit peu au passage.
— Tu mens !
Comment pouvait-elle en être aussi sûre ? Après tout, elle savait que je n’étais qu’un homme entretenu dégénéré.
— Peu importe, je viens avec toi. C’est aussi mon problème. Je ne peux pas rester en arrière à attendre.
— Et je vous accompagnerai également, bien entendu, déclara Ralph, qui avait tout entendu depuis l’autre côté de la porte. Tu ne te débarrasseras pas de moi aussi facilement. Je ne te quitterai jamais.
Ne prononce pas ce genre de réplique à moins d’être une femme magnifique qui fait dans la séduction, pensai-je.
Deux hommes montaient la garde devant le manoir et avaient l’allure de gardes de la ville. Plusieurs cadenas maintenaient le portail fermé. D’autres gardes surveillaient la porte arrière et l’entrée de service, toutes deux condamnées par des planches. Des patrouilles semblaient également faire régulièrement le tour de la propriété.
J’entendais des bruits et des voix à l’intérieur du manoir. Ils commençaient à désespérer et retournaient les lieux à la recherche d’un trésor caché qu’ils ne trouveraient jamais.
— Nous n’avons plus qu’à passer par-dessus, dis-je.
Une fois le mur franchi, nous nous retrouverions dans le vaste jardin, où de nombreux arbres et buissons nous permettraient de nous dissimuler.
— Tu comptes l’escalader avec une corde ? demanda Ralph en sortant de son sac une corde munie d’un grappin.
Les aventuriers devaient toujours avoir ce genre d’outils à portée de main.
— Il y a plus simple.
C’était précisément pour cela que j’avais emmené Dez. Il n’était pas taillé pour se faufiler discrètement ; son rôle était de nous transporter.
— Vas-y, lui dis-je.
Dez me souleva d’une seule main. April et Ralph le regardèrent, stupéfaits, mais pour lui, mon poids ne devait pas être plus difficile à porter qu’une feuille de papier.
— Arrange-toi juste pour bien retomber, dit-il avant de me lancer.
Mon corps passa par-dessus le mur et atterrit dans les hautes herbes. Le choc me brouilla momentanément la vue, mais je n’avais pas le temps de m’en préoccuper.
Je pouvais facilement deviner ce que Dez allait faire ensuite. Il se montrait plus délicat avec les femmes et les enfants, mais n’épargnait jamais sa force aux hommes adultes. Je devais dégager avant qu’il ne soit trop tard.
Un instant plus tard, Ralph tomba dans ma direction. Je bondis sur le côté, tandis qu’il parvenait de justesse à amortir sa chute. Je saisis sa corde et la lançai par-dessus le mur, ignorant ses protestations.
— Allez, attrape-la ! criai-je.
Je demandai à Ralph de maintenir la corde bien tendue de notre côté. April escalada ensuite le mur avec la cage d’Oliver attachée dans son dos. De l’autre côté, j’entendis une voix furieuse réprimander Dez : l’un des gardes l’avait repéré. Je m’y attendais, bien sûr, et lui avais dit d’inventer une excuse avant de rentrer chez lui.
La première chose qui me frappa dans le jardin fut l’odeur de terre. April gémit. Ils avaient retourné tout le terrain, creusant un peu partout à la recherche du prétendu « trésor enfoui ». À ce rythme, l’intérieur du bâtiment devait être encore plus ravagé. Il avait vraiment fallu qu’ils se montrent aussi impatients. Jamais le vieux n’aurait caché quoi que ce soit dans son jardin.
Je fis sortir Oliver de sa cage. Une fine ficelle était attachée à son collier. Elle constituait notre seul fil conducteur.
— Où est-ce qu’il dort ?
— Par là, répondit April en nous conduisant derrière le manoir. Il aime dormir au soleil juste ici.
Elle désigna une chaise en bois placée contre le bâtiment, dont l’assise était recouverte d’un coussin. Oliver s’y traîna lourdement avant de se rouler en boule dessus. Il ne réagissait même pas quand on l’appelait. Voilà pourquoi je détestais les chats.
— Hmm ?
Juste avant que je ne puisse retourner le coussin avec le chat, Oliver se releva. Il sauta à terre et fixa intensément les herbes. Je regardai dans la même direction et aperçus une forme grise passer en trombe : un rat. Le rongeur fit demi-tour, remarquant soudain la présence du chat, mais Oliver s’élança dans l’herbe comme si sa fourrure avait pris feu.
— Oh, pas encore ! se lamenta April en secouant la tête.
Encore ?
— Oliver passe son temps à courir après les rats ?
— Oui. Papy dit que c’est grâce à lui qu’ils ne viennent pas ravager notre réserve…
— Ah-ha.
Le vieux avait imaginé un petit jeu plutôt ingénieux.
— Suivons-le.
— Hein ? Attendez ! s’écria Ralph, qui ne comprenait manifestement pas mon raisonnement.
Je l’ignorai. Oliver filait à travers les herbes en poussant de puissants miaulements. Pour une petite boule aussi dodue, il était sacrément rapide. L’instinct félin à l’œuvre, sans doute.
Sentant sa vie menacée, le rat accéléra et se glissa dans un trou au pied du mur. Oliver s’y engouffra péniblement à sa suite, parvenant tant bien que mal à passer. Évidemment, nous ne pouvions pas l’imiter. April leva vers le mur un regard désespéré. Il séparait cette propriété de celle des voisins. Un toit noir se dressait de l’autre côté.
— Le manoir voisin, hein ?
— Je ne crois pas que quelqu’un y ait vécu depuis très longtemps, répondit April.
— Parfait.
Nous utilisâmes Ralph comme marchepied pour escalader le mur. S’il avait des objections, je n’avais aucune intention de les écouter.
— Nous avons le droit d’aller là-bas ? demanda April.
— Si quelqu’un nous voit, nous dirons simplement que notre chat s’est introduit dans la propriété et que nous essayons de le récupérer.
Je préférai ne pas préciser que l’éventuelle personne qui nous surprendrait n’écouterait probablement pas ce genre d’excuses.
La résidence voisine n’avait fait l’objet d’aucun entretien. Les arbres du jardin n’avaient pas été taillés, et leurs branches se tordaient comme les membres contorsionnés d’une danseuse.
Le jardin lui-même était envahi par la végétation, dont l’odeur puissante et sauvage m’assaillit les narines. Je ne distinguais plus que la tête d’April au-dessus des plantes.
Je m’accroupis pour chercher les traces laissées par Oliver. Il semblait s’être dirigé vers le manoir. Ou plutôt vers les ruines du manoir, en l’occurrence. De loin, la demeure paraissait impressionnante, mais de près, ses murs s’effritaient et son toit pourri, percé de fuites, menaçait de s’effondrer. Si nous ne faisions pas attention en entrant, tout le bâtiment risquait de nous tomber dessus.
— Reste près de moi, avertis-je April.
Elle acquiesça solennellement, puis nous nous dirigeâmes vers la bâtisse délabrée. Je m’attendais à voir les traces entrer directement dans le manoir, mais celles d’Oliver dévièrent en chemin vers les arbres.
— Regarde.
Un arbre gigantesque se dressait devant nous, si large que je n’aurais pas pu en encercler le tronc avec mes bras. Il devait être là depuis des dizaines d’années. Dans une vaste cavité du tronc, je trouvai un tas de feuilles mortes. Mais aucune trace d’Oliver.
— Hmm, je vois.
J’enfonçai la main au fond de la cavité et soulevai un couvercle. Les feuilles servaient à le dissimuler.
Le creux cachait en réalité un passage qui s’enfonçait sous terre. Derrière le couvercle, un escalier couvert de mousse descendait dans les profondeurs. Une partie de celui-ci était brisée, ce qui avait permis à Oliver de s’y glisser. Le passage était étroit, mais même moi, je pouvais y entrer.
— On dirait une chasse au trésor… murmura April, les yeux brillants.
Elle imaginait probablement quelque trésor de pirates romantique, mais cet argent avait été accumulé grâce à la contrebande de drogues et d’esclaves.
Il avait été gagné au prix des larmes des faibles.
Il n’y avait là ni aventure ni merveilleux.
— Allons-y.
Ralph finit par franchir le mur par ses propres moyens, en criant de ne pas l’abandonner. Je lui jetai un regard, puis descendis l’escalier.
Celui-ci débouchait sur un passage au plafond bas. Ralph pouvait s’y déplacer normalement, mais je dus me voûter pour avancer.
— Je ne me sens pas bien ici, murmura April, mal à l’aise, depuis l’arrière du groupe. Il y a déjà cet énorme trou qui mène au gigantesque donjon sous la ville, et maintenant, il y a encore cet étrange tunnel ici ?
— Le donjon ressemble davantage à un autre monde. Le trou n’est que l’entrée qui permet de l’atteindre, lui expliquai-je.
C’était pour cette raison qu’il pouvait y avoir de la terre solide sous l’entrée. On pouvait creuser en dessous sans rien trouver. Ce n’était qu’une béance noire suspendue au milieu de nulle part.
C’était aussi ce qui permettait à des monstres inexistants dans notre monde d’y apparaître, et à leurs cornes, leurs dents ou leurs peaux rares de se vendre si cher. C’était ce commerce qui avait donné naissance à cette ville-donjon.
— Tu en sais beaucoup à ce sujet.
— J’en connais quelques notions.
— Ah oui, c’est vrai. Tu étais aventurier, toi aussi, il y a longtemps.
— Il y a très longtemps.
Nous arrivions au bout. Une grande porte se dressait à l’extrémité du tunnel. Elle refusa de bouger.
Un petit trou se trouvait à côté, probablement celui qu’Oliver avait emprunté. Bien entendu, aucun de nous n’aurait pu y passer.
Je frappai contre la porte. Le son produit indiquait qu’elle était particulièrement épaisse. Elle n’avait ni serrure ni même une poignée.
Seul un objet ressemblant à un panneau plat était fixé à sa surface.
Il ne restait donc qu’une seule possibilité.
— Tiens, essaie de toucher ça.
— C’est tout ? demanda April en posant la main contre le panneau.
Celui-ci se mit brusquement à briller, et la porte se sépara en deux moitiés qui coulissèrent sur les côtés.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Une porte magique. On trouve ce genre de choses dans les ruines antiques et les endroits de ce genre.
Elles étaient conçues pour ne s’ouvrir qu’au contact d’une personne précise.
— Tu es déjà allé dans des ruines comme celles-là, Matthew ?
— Elles avaient déjà été entièrement pillées.
Je préférai ne pas préciser que nous étions ceux qui les avaient mises à sac.
— Mais il semblerait que nous ayons trouvé notre salle au trésor.
Une fois la porte ouverte, j’allumai le bougeoir fixé au mur. Sa faible lumière révéla une pièce aux murs de pierre, probablement une sorte de sous-sol secret. Pourtant, la direction empruntée par le passage nous avait éloignés de la demeure délabrée. L’ensemble du manoir n’était donc qu’un leurre.
April se mit à tousser. La pièce était pleine de poussière et n’avait manifestement pas été nettoyée depuis longtemps. Des crottes de rats jonchaient également le sol.
Je lui tendis un mouchoir.
— Couvre-toi le nez et la bouche. Essaie de ne pas trop respirer cet air.
April me remercia, déplia le mouchoir puis le noua derrière sa tête pour couvrir la moitié inférieure de son visage. Elle ressemblait exactement à une cambrioleuse, mais personne ne pouvait vraiment le lui reprocher dans un endroit pareil.
— Où est Oliver ? demanda-t-elle.
— Il nous laisse des traces à suivre, répondis-je en désignant les petites empreintes de pattes visibles dans la poussière.
Nous les suivîmes avec précaution. La poussière commençait déjà à les combler, mais elles restaient discernables. Oliver semblait venir régulièrement ici.
— Waouh, c’est quoi, cet endroit ? s’écria stupidement Ralph.
Il avait donc enfin réussi à entrer.
— C’est ici ? Où est la fortune cachée ? demanda-t-il en inspectant le sous-sol.
Mais nous n’étions entourés que de murs de pierre, sans rien qui paraisse avoir la moindre valeur.
— Ce n’est pas ici ? demanda April.
— Il n’aurait pas conçu une porte que toi seule peux ouvrir s’il n’y avait rien derrière, lui fis-je remarquer. Ce doit forcément être le bon endroit. Regarde.
Un petit trou était percé dans un coin. Un rat gris en surgit. Mais Oliver l’attendait à proximité. Il poussa un miaulement perçant et se précipita vers le trou. Une foule de rats détala entre nos pieds en direction de la sortie. Oliver se lança à leur poursuite et disparut.
— Voilà qui explique tout.
« Cherche Oliver », avait dit le vieux.
— Pardon, je passe le bras.
J’enfonçai la main dans le trou situé dans le coin, tâtonnai autour de moi et sentis quelque chose qui dépassait. Je tirai dessus de toutes mes forces, puis entendis un bruit lourd.
Dans un profond grondement, le mur se souleva jusqu’au plafond. Une petite pièce apparut de l’autre côté.
Et là, entassée devant nous, se dressait une montagne de richesses. Des bijoux, des tableaux et même des vases s’y accumulaient. Je ne connaissais pas grand-chose à ce domaine, mais je supposais qu’il s’agissait d’œuvres d’art de grande valeur.
— Incroyable…
April restait fascinée par le trésor qui s’étendait devant elle.
— C’est ça, la fortune cachée ?
— On dirait bien, répondis-je en passant les mains parmi les pièces d’or. Mais cette fortune est à toi.
— Hein ?
Je montrai à April le tableau accroché au mur. La femme représentée lui ressemblait énormément, en plus âgée. Il s’agissait probablement d’un portrait de sa mère.
— Ce trésor n’a rien à voir avec celui qui provenait de l’Alliance du Diable. C’est la fortune cachée du vieux.
C’était logique. S’il devait révéler quelque chose à sa petite-fille adorée, il lui parlerait de sa propre fortune. Et Heather n’était morte que récemment. Ce lieu était bien trop élaboré, et sa construction avait dû prendre bien trop longtemps, pour avoir été aménagé après sa mort. Le vieux accumulait cette fortune pour sa petite-fille depuis des années.
Ralph restait bouche bée devant une telle quantité de trésors.
— Combien est-ce que tout cela peut bien valoir… ?
— Aucune idée. Probablement au moins autant que la fortune cachée que tout le monde recherche.
Un maître de guilde détenait un pouvoir considérable, et le vieux s’était servi du sien pour s’enrichir pendant des années et des années. Qu’il ait pu amasser une pareille somme n’avait rien de surprenant.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? demandai-je.
April semblait bouleversée.
— Un jour, tout cela sera à toi. Tu deviendras alors la personne la plus riche ou la deuxième plus riche de cette ville. Tu pourras construire une école ou faire tout ce que tu voudras.
Elle secoua la tête.
— Je ne veux pas de cet argent.
— Je comprends ce que tu ressens.
C’était à cause de l’argent que des hommes malfaisants la poursuivaient et que les petits prétentieux de l’orphelinat l’avaient trahie.
Contrairement au vieux, elle n’avait aucun moyen de se protéger.
À la place, elle se retrouvait exposée à des dangers toujours plus atroces.
L’argent n’était rien d’autre qu’un fléau dans la vie d’April.
Même si, personnellement, je préférais encore ce fléau à la pauvreté qui nous conduisait à être vendu comme esclave.
— Mais tu as encore le temps. Tu pourras réfléchir à ce que tu veux en faire.
April pouvait utiliser cet argent pour accomplir quelque chose de significatif, en le donnant à des œuvres caritatives si elle le désirait. La décision lui appartenait entièrement.
— Nous n’en emportons rien ? demanda-t-elle.
— Si c’était l’argent du vieux, je m’en fourrerais sous la chemise jusqu’à avoir les plus gros nichons en or du monde. Mais cet argent est à toi. Je ne peux pas simplement le prendre pour moi, et ce serait du gâchis de l’offrir à des hommes malfaisants.
Elle me regarda, exaspérée.
— Tu te montres intègre pour les choses les plus étranges.
— Tout dépend de la personne avec qui je traite.
Je choisissais simplement envers qui je me montrais intègre. Rien de plus compliqué.
Cette fortune avait été laissée à April. J’examinai les piles de richesses à la recherche d’un éventuel message qui lui serait destiné et aperçus une lettre dépassant d’un coffret à bijoux. Le papier était ancien et décoloré. Elle avait manifestement été écrite des années auparavant.
— Une lettre.
— Hé, tu ne devrais pas…
Je levai la main pour interrompre les protestations de Ralph, puis l’ouvris.
— …
— Qu’est-ce qu’elle dit ?
Au lieu de répondre, je froissai le papier.
— Le vieux a écrit une lettre d’amour. Drôle de chose à laisser derrière soi.
Ralph grimaça de déception.
— Enfin bref, refermons cette porte. Elle s’est ouverte plus facilement qu’on aurait pu le croire. Si quelqu’un déclenche le mécanisme, elle remontera probablement jusqu’au plafond. Et la laisser ouverte ne ferait que nous tenter.
Ralph grommela, déçu, mais leva la main vers la porte.
C’est alors qu’une voix que je ne m’attendais absolument pas à entendre retentit.
— Arrêtez.
Je reconnus cette voix aiguë. Mais je ne comprenais absolument pas ce qu’elle faisait ici. Avant même que j’aie le temps de me préparer, une silhouette émergea des ténèbres.
— Remettez-moi ce trésor.
La créature glabre aux allures de singe se dressait sinistrement dans la pénombre, à peine éclairée par la faible lueur des bougies. C’était le prédicateur que Donald avait appelé « Sam ».
— Toi !
Ralph dégaina aussitôt son épée et se plaça devant April. Sa lame libérée brillait d’une lueur magique. Il avait compris en un instant qu’il ne devait pas charger tête baissée, qui il devait protéger et qu’il ne pouvait affronter cet ennemi sans élaborer de plan. Le garçon progressait.
Le sous-sol était si exigu que, si un combat éclatait, la petite serait en danger. Moi, je pouvais me débrouiller.
— Hé, ça fait plaisir de te revoir. Comment tu vas ? Tu te souviens de moi ? John Smith ! lançai-je pour tenter de gagner du temps.
Sam pencha la tête.
— Il me semble… que tu t’appelais Matthew.
— Vraiment ? Il m’arrive souvent de ne plus très bien savoir comment je m’appelle. Je bois trop.
Et changer constamment de nom retardait parfois la réaction de mes interlocuteurs.
— Alors, comment tu t’appelles ? Comment est-ce que je dois t’appeler ?
— … Randy.
Je ne m’attendais pas à ce qu’il me réponde réellement, même s’il ne s’agissait que d’un autre pseudonyme.
— Pas Sam ?
— Je ne suis pas Sam.
— Je vois.
À en juger par la réaction de Donald, c’était la première fois qu’il rencontrait ce prédicateur. Il avait donc tenté de deviner l’identité du monstre, mais s’était apparemment trompé. Qu’il repose en paix.
— Alors, qu’est-ce que tu veux ? Tu ne vas tout de même pas prétendre que ton dieu désire voler l’héritage de cette adorable petite fille ?
Sam — ou plutôt Randy — ne chercha pas à dissimuler son irritation.
— Où sont les Ciseaux de Lombardi ?
C’était la première fois que j’en entendais parler. Je jetai un regard de côté à April et Ralph, mais ni l’un ni l’autre ne réagit.
— Qu’est-ce que c’est ? Tu en as besoin pour te couper les cheveux ?
Je supposais qu’il s’agissait soit d’une nouvelle relique de cet abruti de Dieu Soleil, soit d’un autre déchet couvert de sang, dans le genre du Suaire de Bereni.
— Ce n’est pas quelque chose que les gens de ton espèce ont besoin de savoir.
Je n’allais donc rien tirer de lui. Si j’avais su que les choses tourneraient ainsi, j’aurais forcé Dez à nous accompagner, quitte à attirer des ennuis. Je levai les mains.
— Fais comme chez toi. Cherche tes ciseaux, ton aiguille à coudre ou tout ce qu’il te faut d’autre.
Derrière ma tête, je fis un geste pour transmettre un signal. Sans pouvoir le voir, je sentis que Ralph avait compris. Je m’agenouillai devant Randy.
— Le trésor est là-bas. Prends tout ce que tu veux. Épargne seulement nos vies…
Les yeux de Randy dévièrent vers la salle au trésor.
— Courez ! hurlai-je.
Puis je lançai le soleil temporaire que je tenais dans ma paume. Ralph souleva April et se précipita vers le passage. Le petit soleil heurta le crâne du singe chauve avant de rebondir. Je le rattrapai au vol.
— Irradiation !
Son cristal émit une lumière aveuglante. Une force immense afflua dans mon corps. L’éclat qui lui frappa les yeux obligea Randy à détourner la tête et à courber le dos. Je profitai de cette ouverture pour réduire la distance et lui asséner un coup de poing au crâne. L’impact fut considérable. Sa tête partit en arrière et heurta violemment le mur.
— …
Même s’il ne dit rien, je voyais bien que cela lui avait fait mal. Mais je ne voulais pas lui laisser le temps d’invoquer de nouveau ce monstre-écrevisse. Il fallait en finir rapidement. Je le maintins plaqué contre le mur et frappai encore et encore son ventre et son visage. La violence des impacts souleva ses pieds au-dessus du sol. Il n’aurait aucune occasion de riposter ni d’utiliser une attaque secrète.
Il s’affaissa. J’en profitai pour dégainer une dague. J’avais largement assez de force pour lui trancher la tête.
— Adieu.
J’abattis la lame de toutes mes forces, mais sentis aussitôt toute ma puissance quitter mes membres.
Le tranchant heurta son cou dans un bruit dur et rugueux. Il ne lui entailla même pas la peau. La pointe de la dague se brisa.
Je me retournai et vis le soleil temporaire rouler misérablement sur le sol. Je l’avais abondamment exposé au soleil la veille. Il aurait dû me rester beaucoup plus de temps.
Pourtant, l’orbe translucide vacillait et clignotait comme s’il peinait à respirer. La fissure s’était également approfondie, probablement à cause du choc contre le sol.
Une violente secousse traversa mon crâne. Lorsque je compris qu’on venait de me frapper, j’étais déjà étendu par terre.
— La situation s’est inversée, déclara Randy d’une voix lasse en se relevant.
Il secouait la tête, mais ses jambes semblaient parfaitement stables.
— Merde…
Tous les dégâts que je lui avais infligés avaient disparu. Randy m’enfourcha au sol et posa ses mains autour de mon cou. Il comptait m’étrangler.
— Tu es sûr de vouloir faire ça ? Ton maître ne risque pas de se mettre en colère si tu me tues ?
— Nous n’avons pas besoin d’Éprouvés faibles.
Les petits yeux de Randy étaient aussi troubles et crasseux que de la boue.
— Lorsqu’il apprendra que je t’ai tué, Sam et lui auront une meilleure opinion de moi.
— Tuer quelqu’un pour se faire accepter ? Celle-là, elle est nouvelle.
— Tu vas mourir, maintenant.
Les mains de Randy se resserrèrent. Mon esprit commença à se vider. Je tentai de me débattre, mais je n’avais aucun appui et j’étais trop faible. Rien de ce que je pouvais faire ne m’aiderait.
— Hé !
Ralph frappa Randy par-derrière. Il était revenu.
— Lâche-le !
Une épée magique pouvait blesser un prédicateur. Randy était assis à califourchon sur moi et ne pouvait pas facilement esquiver. Une ligne de lumière brilla dans l’obscurité, puis la lame magique se ficha dans le sol.
Randy s’était élevé dans les airs en me tenant avec lui. La stupeur envahit le visage de Ralph.
Fuis, imbécile !
— Disparais.
Randy m’attrapa par la jambe et se servit de moi comme d’un bâton. Le choc parcourut mon corps de la tête aux pieds et me donna le vertige. L’instant suivant, je me retrouvai de nouveau à plat ventre sur le sol, tandis que Ralph s’écrasait contre le mur. Il était encore vivant, mais inconscient.
Je n’aurais jamais cru voir un jour ma propre robustesse utilisée contre moi.
— Reprenons, déclara Randy en s’accroupissant de nouveau au-dessus de moi avant de resserrer ses mains autour de ma gorge.
— Hrg… gahk…
Le cou d’une personne ordinaire se serait brisé depuis longtemps. Je commençais même à trouver cela agréable, ce qui était très mauvais signe. Si je perdais connaissance, la prochaine fois que j’ouvrirais les yeux, ce serait dans l’au-delà. Je battis des jambes, mais ne parvins même pas à faire pivoter mon corps. Je tendis le bras vers le soleil temporaire, mais il se trouvait hors de portée.
— Arrête !
Cette voix poussa Randy à desserrer ses mains pendant un bref instant. Le sang afflua de nouveau dans ma tête et me donna le vertige. À travers ma vision brouillée, je distinguai la petite silhouette d’April. Elle saisit le bras de Randy à deux mains et tira dessus.
Dégage d’ici, idiote ! tentai-je de crier, mais aucun son ne sortit.
— Lâche Matthew !
— Écarte-toi.
Il libéra son bras d’un mouvement sec. Cela suffit à projeter April au sol et à la faire glisser sur la pierre. Pendant un instant, je ne vis plus que du blanc, jusqu’à ce que je l’entende gémir. Elle tenta de se relever, tous les muscles de son corps tremblants. Heurter aussi violemment le sol de pierre avait dû lui faire terriblement mal. Elle serait couverte de bleus et d’égratignures.
Pourtant, elle faisait de son mieux pour se remettre debout.
— Lâche… Matthew ! hurla-t-elle en tendant les bras.
— Silence, païenne.
Une boule de feu jaillit de la paume de Randy. Au dernier instant, je levai le bras et lui saisis le poignet, le déviant juste assez pour modifier la trajectoire du projectile, qui passa à côté d’April.
Même sans la toucher directement, la puissance de son passage suffit à la faire rebondir sur le sol comme une balle. Elle roula sur elle-même avant de s’immobiliser près de la porte.
L’amulette ornée de crocs se détacha et glissa plus loin.
— April ! hurlai-je, enfin capable de parler. C’est fini pour moi. Tu dois transmettre un message à Arwin ! « Je t’aimerai toujours ! »
Connaissant la petite, elle ne comprendrait pas qu’elle devait fuir. Elle insisterait pour me sauver et resterait ici.
— Et dis-lui que je suis désolé d’avoir piqué quelques pièces d’argent dans sa bourse l’autre jour.
Le contenu du message n’avait aucune importance. Il fallait simplement qu’April quitte cet endroit.
— Je t’en prie. Tu es la seule à pouvoir le faire.
— Non, Matthew…
Au lieu de fuir, April campa obstinément sur ses positions et avança vers nous, déterminée à rester pour sauver un misérable comme moi.
— Tu devras le lui dire toi-même…
Arrête. Arrête, bon sang.
Un craquement sec retentit. Randy venait d’écraser l’amulette inutile sous son pied.
— Ceux qui confondent témérité et courage ne vivent pas longtemps, déclara-t-il en faisant apparaître de nouvelles flammes.
Cette fois, il ne s’agissait pas d’une simple boule de feu, mais d’une vague composée de multiples couches de flammes superposées.
Il n’y aurait aucune échappatoire.
— Cours, putain !
— Dans un dernier geste de miséricorde, je laisserai les os de la fille intacts, déclara Randy en se tournant vers moi avec un sourire cruel. Ainsi, j’entendrai mieux tes cris de désespoir.
Il abaissa les bras. La tempête de feu se répandit vers April.
— Je suis désolée, Matthew, dit-elle avec un sourire, parfaitement immobile, de ne pas avoir réussi à te sauver.
L’instant suivant, un tourbillon rouge d’une chaleur brûlante l’engloutit. Les flammes formèrent une immense colonne qui consuma et ravagea l’endroit où April se tenait.
Randy éclata de rire.
— Ne t’inquiète pas. Elle a à peine eu le temps de sentir la chaleur.
— Oh, si. C’est largement assez chaud, déclara une voix calme.
La colonne de flammes fut tranchée en deux. Chacune de ses moitiés se divisa ensuite en flammes plus petites, jusqu’à ce que l’ensemble se désagrège complètement.
En un instant, le feu disparut, révélant une femme que je connaissais bien.
Natalie.
Elle portait la même tenue de voyage qu’à son arrivée en ville. April était calée sous l’un de ses bras, tandis qu’elle tenait son épée rouge, Aubelame, dans l’autre main.
— J’ai cru que j’allais me brûler, grommela-t-elle en déposant April près du mur. Ne t’inquiète pas, elle est seulement inconsciente. Elle n’en mourra pas.
Un immense soulagement se répandit dans tout mon corps.
— J’ai croisé Dez dans la rue, expliqua-t-elle.
Les gardes de la ville étaient en train de l’arrêter lorsqu’elle lui était venue en aide, avant de se faire expliquer la situation. J’aurais pu faire quantité de plaisanteries sur son insistance à préciser qu’elle n’avait tué aucun garde, mais nous avions plus important à régler pour le moment.
— Je suis surpris que tu aies réussi à nous trouver.
— J’avais un guide, répondit-elle en désignant un vieux chat grassouillet.
Oliver frottait paresseusement son corps contre April.
— Fais attention, ce type est…
— Dez m’a déjà prévenue. C’est l’un de ces « prédicateurs », pas vrai ?
Natalie poussa un soupir théâtral.
— Qui pourrait désirer une chose à ce point pour accepter volontairement de devenir aussi hideux et ridicule ?
— Pourquoi m’arrêtes-tu ? exigea Randy en me projetant contre le mur.
Ça faisait mal.
— Tu as vraiment besoin de le demander ? Tu pensais pouvoir t’en tirer après une mascarade aussi grotesque ?
— Cet homme n’est en aucun cas digne du Saint. Je vais donc…
— Je parle d’elle, le coupa Natalie en jetant un regard à April.
— Qu’a donc cette fille païenne ?
— Je vais te transmettre une « révélation » très utile, alors débouche-toi bien les oreilles et écoute attentivement, déclara-t-elle en resserrant sa prise sur la garde de son épée. Et je préfère te prévenir : je suis particulièrement furieuse.
En un instant, elle franchit la distance qui la séparait de Randy et passa à l’attaque.
— Merde ! siffla-t-il en bondissant en arrière, pris de panique.
Il lança des boules de feu tout en esquivant, mais Natalie les trancha l’une après l’autre.
Dans l’espace exigu du sous-sol, il n’avait nulle part où fuir. Randy abandonna cette stratégie et se réfugia dans la salle au trésor.
Il ramassa alors des pièces et les projeta sur elle.
Leur vitesse était phénoménale, mais aux yeux de Natalie, elles auraient aussi bien pu rester immobiles dans les airs. Elle s’apprêtait à les frapper lorsque ses yeux s’écarquillèrent. Elle dévia aussitôt son corps, laissant les pièces heurter le mur et s’y écraser sous la forme d’un liquide visqueux.
Son attaque avait chauffé les pièces au point de faire fondre l’or. Elle ne pouvait donc pas manier son épée sans précaution. Si elle parait ou déviait les projectiles, l’or en fusion risquait de l’éclabousser et de la brûler.
— Quel terrible gaspillage.
— Silence, catin !
Il lança d’autres pièces. Maintenant qu’il jugeait cette tactique efficace, il comptait miser sur le nombre. Une pluie de pièces s’abattit sur Natalie.
Mais il commettait une grave erreur.
— Et voilà.
Juste avant que les pièces ne l’atteignent, Natalie inclina habilement son épée et les renvoya droit sur Randy.
— Gaaah !
Il poussa un hurlement de douleur lorsque l’or fondu lui éclaboussa le visage. Cette tactique ne neutralisait son épée que si elle s’en servait sans réfléchir.
Et Natalie ne commettrait jamais une telle erreur.
Tandis que Randy arrachait de son visage l’or fondu, emportant sa peau avec, Natalie passa à l’action et fondit sur lui.
— C’est terminé.
Alors que sa lame était sur le point de lui trancher la tête, le corps de Randy s’effondra soudainement. De la tête aux pieds, il se transforma en poussière, qui se répandit sur le sol.
L’avait-elle vaincu ? S’était-il autodétruit ?
Ni l’un ni l’autre.
Les minuscules fragments se mirent à bouger seuls et se dispersèrent sur le sol. Mais ce n’étaient pas des morceaux de son corps.
C’étaient de minuscules Randy.
Chacun d’eux était un Randy de la taille d’un bout de doigt, et ils attaquèrent tous ensemble.
Le feu de tout à l’heure n’était qu’un avant-goût. Voilà son véritable pouvoir.
— On dirait des insectes, grimaça Natalie.
Ils se dispersèrent avant de l’encercler en essaim. Il était facile de les repousser individuellement, mais ils étaient beaucoup trop petits et nombreux. On pouvait les piétiner, les trancher ou les balayer d’un revers de main, mais un essaim composé de milliers de Randy était tout simplement ingérable.
— Ne t’arrête pas de bouger. S’ils te recouvrent, tu es finie… Attends un peu.
Je pouvais enfin bouger de nouveau. Le soleil temporaire ne servait plus à rien, mais il me restait encore ma méthode fondée sur la force brute. Cela pourrait suffire.
Je détestais devoir dévoiler ma technique secrète, mais je n’avais guère le choix. Au moment où j’essayai de me redresser, Natalie apparut soudain devant moi et me barra la route.
— À qui crois-tu parler ?
Elle m’attrapa par la nuque et me lança d’une seule main. Je glissai sur le sol jusqu’à heurter le mur près d’April.
J’imaginais qu’elle ne voulait pas que je reste dans ses jambes.
— Toi, tu t’occupes d’elle. S’il lui arrive quelque chose, je t’écartèle, gros lourdeau.
Elle se retourna ensuite et frappa les petits Randy, leur tranchant la tête avec une précision parfaite. Je serais incapable d’égaler une telle dextérité. Malgré toutes les années passées sans pouvoir se servir correctement de son bras dominant, elle n’avait rien perdu de son talent.
Des quantités innombrables de Randy moururent et se changèrent en cendres. Pourtant, ils continuaient de l’assaillir. Leur tactique était d’une monotonie affligeante, mais leur nombre les rendait difficiles à gérer.
— Il semblerait que tu sois arrivée au bout de tes forces, déclara une voix semblable au bourdonnement d’une multitude d’ailes.
Je compris alors que Natalie avait été repoussée jusque dans un coin du sous-sol. C’était son objectif.
Des milliers de Randy minuscules s’étaient rassemblés à ses pieds. Dès que Natalie baissa les yeux, une petite masse tomba du plafond.
— Au-dessus !
Deux Randy fondaient sur elle, agrippés l’un à l’autre, un petit éclat de métal coincé entre leurs corps. Ils pouvaient facilement la prendre par surprise et lui trancher la gorge.
— Encore une combine minable, déclara Natalie, qui les avait évidemment remarqués.
Elle leva son épée, mais inclina brusquement le cou selon un angle anormal. J’aperçus un petit Randy installé sur son épaule, qui tirait ses cheveux noirs à deux mains.
D’où était-il sorti ?
Je compris aussitôt : du coin du sous-sol, à la jonction des deux murs.
Il l’avait poussée jusque-là précisément pour pouvoir exploiter cet angle. Natalie tenta de le chasser dans un mouvement paniqué, mais d’autres Randy s’agrippèrent à ses jambes et commencèrent à escalader son corps.
— Ah !
Natalie poussa un cri et s’effondra face contre terre. Ils grouillèrent aussitôt sur tout son corps.
— Natalie ! hurlai-je. Tu veux de l’aide ?
— Ta mémoire aussi commence à flancher ? répliqua-t-elle avec sarcasme.
Elle leva bien haut Aubelame.
— Tu sais bien que ça ne suffira pas à me vaincre, pas vrai ?
L’instant suivant, l’essaim de Randy miniatures fut violemment projeté loin de son corps.
— Sol est extrica, avasolus ix terra crea. (Le soleil règne sur toute chose, créateur absolu du ciel et de la terre.)
Elle avait dû apprendre à s’en servir il y avait bien longtemps. Sous l’effet de cette effroyable incantation, si stridente qu’elle en déchirait les oreilles, des écailles cunéiformes jaillirent d’Aubelame et arrachèrent les Randy divisés à son corps.
Celles d’Arwin étaient rouges, mais celles de Natalie étaient bleues. Les écailles bleues se multiplièrent rapidement, encerclant puis recouvrant son bras gauche tandis qu’elle se relevait.
— Torrisclade moa phosistoris. (Inflige à notre ennemi une défaite humiliante et la mort.)
Son bras se retrouva alors recouvert d’un immense gantelet bleu.
— Et voilà.
D’un simple petit mouvement, elle créa un maelström de flammes bleues. Animées d’une volonté propre, elles dansèrent, se contorsionnèrent et virevoltèrent avant d’engloutir les Randy miniatures. Une odeur âcre de brûlé emplit la pièce, accompagnée des hurlements de ces petits insectes.
— Ce n’est pas encore fini !
Natalie disparut.
Elle se déplaçait à une vitesse fulgurante, exterminant les Randy à coups de lame et de flammes. Ses feux bleus n’épargnèrent même pas ceux qui tentaient de se glisser dans les fissures à la jonction des murs. Lorsqu’ils cherchèrent à fuir dans la salle au trésor, elle ne brûla que les Randy, sans toucher aux richesses.
Cela n’avait absolument rien à voir avec ce qui se produisait quand Arwin utilisait ce pouvoir.
Les propriétés de cette magie variaient-elles selon son utilisateur ?
Ou était-ce simplement dû au talent inné de Natalie ?
Lorsque je repris mes esprits, il ne restait plus aucun Randy en vue.
Pendant un instant, je crus qu’il avait véritablement disparu. Puis je remarquai la suie qui se déplaçait sur le sol, les murs et le plafond. Une fois encore, les particules se rassemblèrent et gonflèrent jusqu’à reformer cette silhouette de singe chauve.
Il est coriace cet enfoiré.
Était-il impossible de se débarrasser de lui sans lui trancher la tête ?
Toutes ces attaques avaient néanmoins produit leur effet. Son corps était émacié, et son visage décharné, livide comme celui d’un mourant, n’était plus qu’un amas de peau et d’os.
— Tu… tu connaîtras ma colère, même si c’est la dernière chose que j’accomplis dans cette vie, gronda-t-il.
Au moins, sa volonté restait intacte.
— Avec un corps pareil ? Il ne te reste que quelques instants pour y parvenir.
— Parce que c’est tout le temps qu’il te reste à vivre, ricana Randy en pointant du doigt.
Un autre Randy minuscule se tenait près du cou de Natalie, brandissant un petit morceau de métal. Je pensais qu’elle les avait tous éliminés, mais l’une de ces petites créatures avait survécu.
— C’est la fin pour toi !
Il éclata d’un rire dément. Le Randy miniature abattit l’éclat de métal vers sa gorge.
Natalie ne bougea pas.
Dans un raclement strident, le fragment dérapa puis tomba au sol. Des écailles bleues protégeaient la gorge de Natalie.
— Je ne crois pas que tu m’aies entendue la première fois, alors je vais me répéter, déclara-t-elle en saisissant le petit Randy avant de lui arracher la tête d’un coup de pouce.
— Plus rien de ce que tu feras n’a d’importance. C’est terminé pour toi.

Randy, revenu à sa taille normale, poussa un petit cri aigu avant de bondir et de s’enfuir dans le tunnel à quatre pattes, tel un véritable singe.
Natalie ne le poursuivit pas. Elle laissa la pointe de son épée pendre juste au-dessus du sol et stabilisa sa respiration.
— Tu ne m’échapperas pas.
Lentement, elle releva son arme.
— Anima sol deus immortali est. (L’âme du Dieu Soleil est immortelle.)
Un éclair.
Une lumière bleue vacilla dans l’étroit tunnel plongé dans l’obscurité. La lueur spectrale projetée sur le mur dessina la silhouette de Randy, la tête séparée du corps. En s’effondrant au sol, il se transforma en cendres noires. Je craignis qu’il ne revienne comme Levi, mais ce prédicateur n’avait droit qu’à une seule vie. Les cendres se dissipèrent jusqu’à disparaître entièrement.
Le silence retomba.
Natalie rengaina Aubelame, puis retourna auprès d’April, toujours inconsciente, et la souleva.
— Merci pour ton aide.
Elle était stupide, mais elle savait faire son travail.
— Hmm-hmm, grogna Natalie en tendant la main.
C’était tout à fait son genre.
— Tiens, dis-je en déposant une pièce d’argent dans sa paume.
Elle gonfla les joues, vexée.
— Tu te moques de moi ? J’ai risqué ma vie en me battant pour vous, et c’est tout ce que tu me donnes ?
— Je suis fauché. C’est tout ce que je peux offrir.
Je désignai la salle au trésor.
— Tout ça appartiendra un jour à la petite. Envoie-lui ta facture plus tard, et elle te paiera ce que tu voudras.
— Si je lui prends de l’argent, je serai quelqu’un de mauvais.
— Qui a dit que tu ne l’étais pas ?
— Enfin bref, qu’est-ce qu’il en est de Dez ? Il va bien ? demandai-je.
— Après que je l’ai sauvé des gardes, un employé de la Guilde des aventuriers est venu le chercher et l’a ramené à la guilde. Apparemment, il y avait une urgence.
C’était un homme très occupé.
— On le laisse simplement ici, alors ? demanda-t-elle en désignant Ralph, toujours inconscient.
Je lui adressai un sourire éclatant.
— Oui. Tout est réglé, on peut partir.
— A-attendez… protesta Ralph en tendant un bras tremblant.
Il avait donc repris connaissance, finalement. Nous les récupérâmes tous les deux avant de remonter à la surface. Je dus traîner Ralph, bien plus lourd que la petite, car Natalie soutenait qu’on ne pouvait pas me faire confiance pour porter April.
— Bon sang, je suis épuisé, dis-je. J’ai cru que j’allais mourir.
Je m’assis près de l’arbre qui dissimulait l’entrée du sous-sol.
— Je ne m’attendais pas à entendre autant de plaintes de la part de l’homme qui a porté Son Altesse hors du donjon, déclara Ralph.
— Oh, tu t’imagines donc plus léger qu’Arwin ? Il faudra que je lui en parle.
— Non ! Ne fais pas ça.
— Ça suffit. Arrêtez de faire les idiots, tous les deux, intervint Natalie, qui s’occupait d’April un peu plus loin.
Au moins, elle ne semblait avoir aucune blessure susceptible de lui laisser une cicatrice.
S’il y avait ne serait-ce qu’une égratignure sur son visage, le vieux nous ferait exécuter.
— Elle est courageuse, cette petite.
— Je suis d’accord.
Mais elle était aussi beaucoup trop téméraire pour son propre bien, allant jusqu’à risquer sa vie pour quelqu’un comme moi.
— Voilà, ça devrait aller.
Natalie se releva.
— Je vais y aller.
— Où ça ?
— Je fais des livraisons, maintenant. Je dois apporter mon chargement à destination avant ce soir.
— C’est ça ? demandai-je en désignant une sacoche en lambeaux.
Elle semblait vide. J’imaginais qu’un voyou quelconque s’était emparé de son contenu.
— Au moins, tu peux encore utiliser le sac.
Natalie s’affaissa.
— Si j’avais su que ça finirait comme ça, je les aurais découpés en morceaux au lieu de simplement leur trancher la tête.
Quelle que soit la personne qu’elle s’imaginait tuer, Natalie se baissa et prit délicatement la sacoche dans ses bras.
— Euh, attendez ! l’appela Ralph alors qu’elle se retournait pour partir. Merci beaucoup. Vous m’avez sauvé la vie.
— Si tu tiens à exprimer ta reconnaissance sous forme d’argent, je viendrai le récupérer plus tard. Toi et ce grand dadais avez une dette envers moi, alors veillez à payer ensemble.
Des paroles bien cupides pour quelqu’un qui venait de recevoir un pourboire extrêmement généreux de ma part.
— Qui êtes-vous ? Et cette épée… ce n’est pas celle de Son Altesse ?
— Arwin me l’a rendue. À l’origine, c’était mon arme.
— Hein ?
— Le grand dadais là-bas pourra te raconter toute l’histoire. Salut.
Natalie finit enfin par partir, après m’avoir encore refilé une tâche supplémentaire.
— Hé, qui était-ce ? C’est une aventurière ? demanda Ralph, sans perdre une seconde avant de recommencer à me harceler.
Je ne pouvais pas raconter son histoire avec trop de légèreté, car cela risquait de remonter jusqu’à moi. Elle le savait parfaitement, et elle m’avait tout de même confié cette corvée. Et elle était censée être mon amie ?
— Juste une folle, répondis-je en choisissant d’esquiver la question et de prendre la fuite. Si tu veux en savoir plus, demande à Dez.
Ralph continua d’insister, mais j’éludai ses questions sur le chemin du retour. April était toujours inconsciente, alors je la portai. Heureusement, le soleil brillait encore, ce qui ne me posait aucun problème. Ralph marchait légèrement devant nous et surveillait les alentours, bien décidé à se racheter après son échec précédent. Il aurait eu fière allure sans l’encombrante cage à chat passée sur son épaule.
Alors que nous passions d’une rue à l’autre, je sentis quelque chose remuer sur mon dos.
— Hein ? Où est-il ?
— Enfin réveillée, Princesse ?
Entre elle et Arwin, j’avais décidément toujours des femmes téméraires autour de moi.
— Une force de la nature de passage a terrassé le monstre. Son corps a disparu, expliquai-je.
Présentée ainsi, l’histoire semblait inventée, mais c’était la vérité.
— Qui ?
— Cette personne n’a pas donné son nom.
Là encore, ce n’était pas un mensonge. Elle n’avait pas eu besoin de se présenter.
— C’était quoi, ce type ?
— Un allié de celui qui a provoqué la Ruée.
De nombreuses personnes avaient vu Levi sous sa forme de prédicateur, et April en avait elle aussi entendu parler. Il ne servait donc à rien de le lui cacher. Je sentis son corps se raidir.
— Ils essaient encore de faire du mal à cette ville ?
— Je pense que nous sommes tranquilles pour le moment.
Leur objectif était le Cristal Astral. Tout ce qui se trouvait hors du donjon pouvait attendre. Et Randy cherchait quelque chose de complètement différent : les Ciseaux de Lombardi.
Après le départ de Natalie, je m’étais glissé de nouveau dans la salle au trésor, mais je n’avais rien trouvé qui puisse y ressembler. Rien ne permettait même de savoir si le mot « ciseaux » n’était qu’une tournure poétique ou s’il désignait réellement une paire de ciseaux. Nous manquions tout simplement d’informations.
— Le véritable problème, c’est toi. J’ai cru que mon cœur allait lâcher.
Quand le vieux reviendrait, j’allais tout lui raconter. Elle aurait droit à une fessée.
— Ne fais plus jamais quelque chose d’aussi imprudent, la prévins-je.
— Mais…
— Il n’y a pas de « mais ».
— Pose-moi par terre.
— Non.
Elle avait reçu des soins d’urgence, mais elle restait blessée.
— Tu ne vas pas encore assez bien.
— Mais, Matthew, tu es trop faible pour me porter.
— Je suis largement assez fort pour porter une petite crevette comme…
Je n’eus même pas le temps de terminer ma phrase que des nuages masquèrent le soleil. Je redevins aussitôt un gringalet, et même son corps léger comme du papier se mit à peser lourdement sur mon dos.
Mais il était hors de question de la déposer. Elle avait risqué sa vie pour me protéger. Comment aurais-je pu lui dire : « Tu es trop lourde, descends » ?
— Je crois vraiment que tu as du mal.
— Tout va bien.
Une certaine Princesse Chevalier pesait bien plus lourd qu’elle.
Pas que je puisse un jour le dire en sa présence.
Nous nous arrêtâmes chez un mage guérisseur en chemin afin de faire soigner les blessures d’April, avant de retourner chez Dez. J’étais épuisé. April aussi, puisqu’elle s’endormit sur mon dos alors que nous étions encore dans les rues.
Après l’avoir déposée sur le lit, je m’assis sur la chaise basse et poussai un long soupir. Malgré tous nos efforts, nous n’avions découvert que les économies secrètes du vieux. La fortune cachée restait introuvable. Une nouvelle journée s’achevait sans le moindre progrès véritable.
— Mais qu’est-ce qui se passe, bon sang ? murmurai-je à voix haute.
Nous nous étions débarrassés du prédicateur nommé Randy, mais l’autre monstre aux allures d’écrevisse rôdait toujours dans les environs.
Et ce n’était pas notre seul problème. Un Éprouvé — voire plusieurs — se cachait quelque part en ville.
Puisque le Dieu Soleil convoitait lui aussi le Cristal Astral, de nouveaux affrontements avec Arwin étaient inévitables. S’ils l’attaquaient dans le donjon, je ne pourrais rien faire pour l’aider. Et cette fois, Arwin serait tuée avant même que j’aie la moindre chance de la sauver.
Je devais donc compter sur Aegis pour la protéger. Noelle était fiable, mais les sœurs Maretto ne pensaient qu’à leurs propres intérêts, tandis que Ralph n’était que fougue sans réflexion. À cet instant précis, il montait nerveusement la garde devant la porte.
Le voir aussi tendu me rendait moi-même nerveux.
Je venais de me lever pour aller évacuer un peu de pression avec un verre lorsqu’on frappa à la porte.
Dez et sa femme étaient sortis, mais ils ne frapperaient pas avant de rentrer chez eux. Et ce n’était pas non plus la manière de frapper d’Arwin.
Ralph entrouvrit nerveusement la porte.
— Hé, Matthew, m’appela-t-il. C’est pour toi.
— Oh, c’est vous, dis-je.
Moustache et Bronzé se tenaient devant la porte.
— Qu’est-ce que vous voulez aujourd’hui ? Et autant être clair tout de suite : je ne prends plus les paris sur les combats de coqs pour le mom…
Moustache ignora ma plaisanterie et déclara d’un ton sérieux :
— Nous allons discuter entre nous. C’est un sujet que nous ne voulons laisser entendre à personne. Tu ferais donc mieux de ne pas nous écouter.
Et avant même que je puisse répondre, ils commencèrent à parler.
— Les gardes de la ville recherchent une fille du nom d’April, commença Moustache.
Quoi ?
— Il semblerait que les grands bondes au boufoir aient décidé de se mêler de cedde histoire de fordune cachée, poursuivit Bronzé.
— D’après ce qu’on a compris, l’homme chargé de veiller sur le coffre qui la contenait était un homme de confiance de Gregory, le maître de guilde.
— Et la somme serait si considérable que, même divisée en deux, chaque moitié représenderait encore une véritable fordune.
— C’est pas tout. Il existerait aussi des documents recensant les méfaits de l’Alliance du Diable. Certains prétendent même qu’ils contiennent des informations compromettantes sur ses autres membres haut placés.
— Ils surveillent tous les endroits qu’April a l’habitude de fréquender. Ils disposeraient même d’un informadeur à l’orphelinat.
— Ça a également mis l’Alliance du Diable sur les nerfs. Ils demandent qu’à se battre.
— D’ailleurs, on a aberçu plusieurs individus peu recommandables près de cedde rue.
— Probablement plus qu’une question de temps avant qu’ils la trouvent.
— Bien endendu, Gregory n’aurait qu’à cracher le morceau, mais il refuse de barler.
— J’imagine que le sort de sa chère petite-fille lui importe peu.
Après tout cela, Bronzé me détailla de haut en bas.
— Ze subbose que t’as rien endendu de tout ce qu’on vient de dire…
Je lui adressai un sourire gêné et haussai les épaules.
— Je deviens dur d’oreille, ces derniers temps. Je n’ai aucune idée de ce que vous racontez.
— Barfait, répondit Bronzé, satisfait.
Il me tendit ensuite une lettre, dont le sceau était encore intact.
— Ça, c’est une audre affaire. On nous a demandé de te la remedre en bassant par ici.
— À la prochaine. Transmets nos salutations à la petite, conclut Moustache.
Ils avaient récité leur texte d’une voix atrocement monocorde, comme deux mauvais acteurs, mais je percevais toute la bienveillance qui se cachait derrière leur jeu.
Le contenu de leur message, en revanche, constituait une très mauvaise nouvelle. Les autorités recherchaient désormais April, elles aussi. J’en déduisis que leurs négociations avec le vieux n’avaient rien donné. Elles voulaient prendre sa petite-fille en otage pour le contraindre à coopérer.
Elles ne tarderaient pas à faire une descente dans cette maison.
Le temps nous manquait. Dez était une chose, mais sa femme et son fils n’avaient pas à subir tout cela. Il ne nous restait plus que l’une de mes planques.
Seulement, si les hommes de la pègre mobilisaient tous leurs hommes pour fouiller la ville et finissaient par nous découvrir, nous étions foutus.
— Cette fois, tout part vraiment en vrille…
La fortune cachée de Heather ne se limitait pas à des richesses. Même le trésor enfoui du vieux ne suffirait pas à satisfaire ceux qui le recherchaient.
— Alors… qu’est-ce qu’on fait, maintenant ?
Je brisai le sceau de la lettre. Peut-être contenait-elle un message de quelqu’un ?
— C’est peut-être une invitation à sortir de la part d’une belle dame.
Je la dépliai… et ma mâchoire se décrocha.
Je froissai aussitôt le papier et l’enfonçai dans ma poche.
— Je dois partir. Surveille April. En cas de besoin, fuyez par la porte de derrière, ordonnai-je à Ralph avant de quitter la maison de Dez.
J’avançai prudemment en veillant à ne pas me faire remarquer. En partie parce que sortir seul me rendait nerveux, mais aussi parce que personne d’autre ne devait avoir connaissance de cette affaire.
Une fois à l’abri des regards, je dépliai de nouveau la lettre pour l’examiner attentivement.
Cher Matthew,
Je t’écris afin de t’informer d’une affaire dont je souhaite discuter avec toi. Viens ce soir au Carrosse d’Or.
Si tu ne viens pas, cela pourrait entraîner la perte de la femme qui t’est si chère.
Veille à venir seul.
En bref, c’était une menace.
L’écriture était soignée, mais je ne la reconnaissais pas.
Je n’avais aucune idée de l’identité de l’expéditeur. J’aurais pu choisir de l’ignorer si son contenu n’avait pas été aussi curieux. Si c’était par exemple, une convocation de l’Alliance du Diable, la menace aurait été plus directe : « Elle mourra », « Elle ne verra pas le jour se lever » ou encore « Transmets nos salutations à la petite-fille du maître de guilde ».
Mais la lettre parlait de « perte ».
Ce qui pouvait causer la perte d’une personne variait selon l’individu. Dans le cas d’Arwin, cependant, cela ne pouvait désigner qu’une seule chose.
Et cela signifiait que je ne pouvais compter ni sur Dez ni sur quiconque d’autre pour m’aider.
Évidemment, je prendrais tout de même mes précautions.
Le soleil se couchait lorsque j’arrivai au Carrosse d’Or. Je fis le tour du bâtiment, par sécurité, mais ne détectai aucun signe d’embuscade. À travers la fenêtre, j’aperçus la patronne qui essuyait seule de la vaisselle. Il n’y avait personne d’autre à l’intérieur.
Ils sont à l’étage ?
Je pris mon courage à deux mains et franchis la porte.
C’était la première fois que j’entrais. Un long comptoir longeait le mur de droite depuis l’entrée, tandis que quatre tables occupaient la partie gauche. Au fond, un escalier menait à l’étage. L’agencement était donc globalement identique à celui de l’Archer à l’Ours de Fer qui l’avait précédée. Les seules différences étaient la pancarte interdisant l’accès à l’escalier et le choix d’alcools bien plus vaste derrière le comptoir.
— Oh, bienvenue.
Et il y avait un autre changement : le propriétaire était désormais une belle femme plutôt qu’un vieil homme.
— Je vous en prie, venez vous asseoir, dit-elle en désignant la place devant elle.
Je commandai d’abord une bière.
— Qu’est-ce que vous me conseillez pour l’accompagner ?
— Le poisson salé et les légumes marinés.
— Je vais prendre ça, alors.
Je vidai ma chope de bière et continuai d’attendre, mais personne d’autre ne se présenta. Je n’entendais pas non plus quelqu’un marcher à l’étage qui aurait pu finir par descendre. De nombreuses personnes passaient devant l’établissement, mais aucune n’entrait.
C’était anormal.
Encore, si le service et la bière avaient été infects, cela aurait pu s’expliquer, mais je savais par expérience que ce n’était pas le cas.
— C’est toujours aussi calme ?
— Non. L’établissement a été réservé aujourd’hui.
— Par qui ?
— Par moi, répondit la patronne avec un petit sourire. J’espérais pouvoir discuter plus longuement avec toi. C’est moi qui t’ai écrit cette lettre. J’ai placé une pancarte indiquant que nous étions fermés.
Elle sortit de derrière le comptoir et commença à fermer les volets. Les lumières disparurent les unes après les autres, comme des lucioles qui s’éteignaient.
Puis elle reprit sa place derrière le bar, suivie par une légère odeur de parfum.
— J’ai une proposition à te faire, déclara-t-elle.
— Il s’agit d’une liaison ? Ou d’une soirée rémunérée ? Je crains d’être actuellement lié par contrat. Et, aussi difficile que cela puisse paraître, je suis plutôt occupé. Alors, si ce n’est que pour ça…
— Pardonne-moi, répondit-elle avec un sourire gracieux avant de disparaître davantage derrière le comptoir.
Une simple tenture suspendue faisait office de séparation.
J’entendis des froissements de tissu. Elle semblait se déshabiller. À la lumière des bougies placées derrière le rideau, je distinguais son ombre se dénuder.
— Vous voulez commencer ici même ? Un lit à l’étage ne serait-il pas plus confortable ?
Ce n’était pas comme si l’idée ne me tentait pas.
— Je suis désolée, mais il ne s’agit pas du genre de sujet auquel tu penses.
Une main pâle et séduisante émergea de derrière le rideau. Elle tenait un petit paquet de papier blanc. La femme le déchira, révélant des pilules blanches.
Son ombre projetée sur la tenture sembla les porter à sa bouche.
Je l’entendis expirer, puis vis une sorte de fumée jaillir de ses lèvres. Cela ne pouvait être que cela, puisque je la regardai s’élever au-dessus du rideau.
Avant même que je comprenne ce qui se passait, la fumée blanche enveloppa entièrement la femme, l’enfermant dans une sorte d’immense cocon.
Quelques instants plus tard, le cocon se rompit.
Et la silhouette qui en émergea n’appartenait ni à cette femme…
ni à aucun être humain.
— Merci de ta patience.
Je restai sans voix devant la silhouette qui apparut.
Elle possédait un corps long et étroit, couvert de motifs tachetés noir et blanc semblables à un tatouage. Son visage allongé était doté de petits yeux dorés luisants. Je ne lui voyais ni nez ni bouche, mais d’énormes pinces prolongeaient les bras qui sortaient de ses flancs. C’était cette chose en forme d’écrevisse noir et blanc mouchetée. Le prédicateur qui avait tué Donald.
— Calme-toi, dit-elle lorsque j’essayai de sortir le soleil temporaire. Je n’ai pas l’intention de me battre contre toi. Je voulais seulement discuter.
C’était sans l’ombre d’un doute la voix de la patronne. Elle parlait et se comportait comme une femme, mais tout ce que j’avais sous les yeux, c’était cette monstruosité d’écrevisse noire et blanche tachetée.
Le décalage était total.
— Mais qui êtes-vous, au juste ?
— J’imagine que je ne t’ai jamais dit mon nom, n’est-ce pas ?
Elle porta une main à son visage et gloussa.
— Je m’appelle Samantha. Et comme tu peux le constater, je suis une prédicatrice du Dieu Soleil.
Sa voix était ensorcelante, pleine de séduction.
— Mais tu peux m’appeler Sam.