Free! t2 chapitre 2

Run

Le cours de japonais, étrangement laborieux, prit enfin fin. Comme toujours, Asahi vint aussitôt rejoindre Haruka à son bureau.

Haruka ne comprenait toujours pas pourquoi il venait le voir à chaque récréation. Il ne lui parlait de rien en particulier et se contentait de perdre son temps inutilement. Il lui arrivait même de passer toute la pause à regarder par la fenêtre. Le bureau de Haruka se trouvant juste à côté, peut-être venait-il simplement admirer le paysage extérieur.

Pendant le cours, le professeur s’était longuement étendu sur les multiples facettes des choses, au point de rendre son explication particulièrement fastidieuse. Apparemment, selon l’angle sous lequel on les observait, elles pouvaient révéler des caractéristiques différentes.

— Haru, tu comptes faire quoi pour la prochaine compétition ?

Asahi possédait-il lui aussi plusieurs facettes ?

Haruka avait beau chercher, il n’en trouvait aucune autre que « pénible ».

— Je n’ai pas encore décidé.

La prochaine compétition aurait lieu à la fin de la Golden Week[1]. Contrairement à la précédente, elle ne comporterait que des séries et des finales, si bien que tout se déroulerait en une seule journée. À partir de cette compétition, ils seraient également intégrés à la catégorie d’âge supérieure.

— La dernière fois, tu as participé au relais quatre nages, pas vrai ? Si vous gardez la même équipe, vous allez forcément refaire le relais, non ?

— Je ne participerai pas au relais.

— Mais tu sais, si vous ne vous inscrivez pas rapidement, vous ne serez pas prêts à temps. Tachibana, dans la classe d’à côté, faisait lui aussi partie de l’équipe, non ? Vous vous entraînez correctement ?

— …

Haruka venait pourtant de lui dire qu’il ne participerait pas au relais. Répondre à quelqu’un qui n’écoutait pas ce qu’on lui disait ne servait à rien.

Comme il s’y attendait, les chances de découvrir chez Asahi une autre facette que « pénible » étaient extrêmement faibles.

— Hé, vous parlez de quoi ?

Kisumi s’immisça dans leur conversation. Il passa une main dans ses cheveux soyeux et leur adressa un sourire éclatant.

— Ça ne te concerne pas. On parle de nos clubs de natation.

— Waouh, vous allez tous les deux dans un club de natation ? C’est pour ça que vous vous entendez aussi bien ?

Est-ce que, vus de l’extérieur, ils donnaient vraiment l’impression de bien s’entendre ?

Cette idée suffit à assombrir l’humeur de Haruka.

— Oui. Moi, je vais au club de Bandô et toi, Haru, à celui d’Iwatobi. Enfin, tu vois le genre. On est ce qu’on appelle des rivaux.

Apprendre que Asahi les considérait ainsi fit encore chuter son moral.

— Je vous envie. C’est bien d’avoir ce genre de relation.

— Héhé. C’est un monde inaccessible au commun des mortels… Hé, Kisumi, pourquoi tu t’incrustes aussi naturellement ? Laisse-nous tranquilles.

— Quand je reste seul à ma place, les filles viennent se rassembler autour de moi et me posent toutes sortes de questions.

Tout en ramenant ses cheveux soyeux en arrière, Kisumi désigna son bureau du regard. Trois filles se tenaient effectivement autour de la table privée de son propriétaire et de sa chaise.

Elles fixaient les garçons d’un air mécontent.

— Quel genre de questions ? demanda Asahi.

— Ce que je préfère manger, ma chanson préférée, ma couleur préférée… Des choses comme ça.

— Comment tu pourrais répondre à une question sur ta couleur préférée ? Ce n’est pas comme si tu n’utilisais que celle-là. On ne peut pas peindre un tableau seulement avec du bleu, pas vrai ? Elles posent vraiment des questions absurdes.

Dans l’esprit de Asahi, les couleurs semblaient être indissociables de la peinture.

— C’est pour ça que je me suis réfugié ici en urgence.

— Réfugié ?

Asahi le regarda sans comprendre.

— Oui. Tant que je reste avec vous, les filles n’approcheront pas. Haru n’est pas sociable et personne ne sait jamais ce qu’il pense. Et à toi, Asahi, tu es malpoli et bruyant.

En résumé, Kisumi les utilisait comme bouclier.

Les pointes des cheveux de Asahi frémirent brusquement.

— Kisumi, ce n’est pas parce que tu as un peu de succès auprès des filles que tu dois prendre la grosse tête. La valeur d’un homme se trouve ici et ici.

Asahi désigna ses bras et sa poitrine avec ses pouces. Apparemment, la tête n’entrait pas en ligne de compte.

— Oui, c’est vrai. Je vais veiller à les muscler avec le basket. Ah, au fait, Haru : Makoto a rendu sa fiche d’inscription au club.

— …Makoto ?

Haruka savait que Makoto comptait le rejoindre, mais il ignorait que Kisumi et lui étaient déjà devenus assez proches pour s’appeler par leurs prénoms. Comme toujours, Makoto était capable de bien s’entendre avec n’importe qui. Kisumi était du même genre. C’était sûrement ce qu’on appelait « qui se ressemble s’assemble ».

— Tu devrais rejoindre le club de basket toi aussi, Haru. Et toi aussi, Asahi.

Les cheveux déjà hérissés de Asahi semblèrent devenir encore plus pointus.

— Je t’ai déjà dit que c’était impossible.

— Ah, quel dommage. Je pensais qu’en commençant tous ensemble maintenant, on pourrait former une bonne équipe quand on sera en troisième.

— Hé, tu me sous-estimes ? Si je rejoignais le club de basket, je deviendrais immédiatement titulaire.

— Waouh, c’est incroyable. C’est bien notre Asahi. Le sauveur du club de basket. Tiens, voilà la fiche d’inscription.

— Ouais…

Asahi prit le stylo.

— Hé ! Tu pensais vraiment que j’allais encore tomber dans le panneau ?

Il n’avait peut-être compris qu’après avoir commencé à écrire « Shii » dans la case réservée à son nom. À moins qu’il ait essayé de faire rire les autres.

Dans ce cas, la plaisanterie n’avait rien de particulièrement brillant.

Quoi qu’il en soit, si Kisumi se promenait avec des fiches d’inscription sur lui, c’était peut-être parce que les candidats étaient réellement peu nombreux.

Dans ces circonstances, l’inscription de Makoto était pratiquement acquise. Une fois solidement pris dans ces nouveaux liens, il ne pourrait plus quitter le club.

Les choses se dérouleraient probablement ainsi…

— Nanase-kun !

Une voix peu familière appela soudain Haruka.

Lorsqu’il releva la tête, Yuzuki Tomo se tenait devant lui sans chercher à dissimuler son mécontentement. Asahi et Kisumi la regardèrent avec confusion.

Haruka avait-il fait quelque chose pour la mettre en colère ?

— Pendant la réunion de classe d’hier…

Haruka comprit soudain. Tomo était chargée du service de classe la veille et avait donc rempli le rôle de présidente pendant la réunion. Le sujet abordé était : « Décorer la salle de classe avec des fleurs ».

L’une des filles pratiquait l’ikebana[2] et avait proposé d’apporter des fleurs ainsi qu’un vase pour décorer la classe. Haruka avait trouvé la question insignifiante. Lorsqu’on lui avait demandé son avis, il avait simplement répondu : « Ça ne me dérange pas. »

Apparemment, sa réponse avait touché un point sensible.

Les grands yeux de Tomo le fusillaient.

— Je ne te laisserai plus te montrer aussi passif. C’est à cause de toi que tous les garçons interrogés après toi ont répondu : « Ça ne me dérange pas », non ? La fille qui a fait la proposition a pleuré après la réunion.

Haruka n’était pas responsable de ce que les autres garçons avaient répondu. Et puisqu’ils avaient finalement décidé de décorer la classe avec des fleurs, il ne voyait pas pourquoi elle avait pleuré. De belles roses blanches et du gypsophile avaient d’ailleurs déjà été disposés dans un vase au fond de la salle.

— Aujourd’hui, nous devons choisir les responsables de classe. Alors, montre-toi un peu plus actif, d’accord ? Et ça vaut aussi pour vous deux !

— Oui !

Asahi et Kisumi répondirent instinctivement en se redressant.

Après les avoir tous examinés du même regard sévère, Tomo tourna les talons et s’éloigna.

— Elle fait peur. Je ne sais vraiment pas comment gérer les gens comme elle.

Asahi s’effondra sur le bureau tandis que toute la tension quittait son corps. Il avait apparemment été particulièrement nerveux.

— Mais lorsqu’une personne comme elle devient responsable, elle est sûrement capable d’entraîner tout le monde derrière elle.

Kisumi se mit à rire, ce qui dévoila ses dents blanches. À l’idée de se retrouver encore prisonnier de nouveaux liens, Haruka se sentit déjà épuisé.

Il poussa un soupir au moment même où la sonnerie annonçant la fin de la récréation retentit.

Grâce à Tomo, la désignation des responsables de classe se déroula sans difficulté.

Elle ouvrit elle-même le bal en présentant sa candidature au poste de représentante de classe. Comme personne ne se porta candidat contre elle, elle fut élue immédiatement. Elle abandonna alors son rôle de responsable du jour pour prendre la direction de la réunion et passa sans attendre à la désignation du représentant des garçons.

Puisque aucun garçon ne se proposait, elle décida rapidement de procéder par recommandations.

— Comme il est joyeux, dynamique et gentil avec tout le monde, je pense que Shigino Kisumi-kun conviendrait parfaitement.

La proposition reçut un soutien massif de la part des filles, et Kisumi fut désigné représentant des garçons.

La suite avança au même rythme.

Asahi fut recommandé comme assistant chargé des animaux de l’école. La proposition venait, là encore, d’une fille.

— Je pense que ce rôle lui irait bien. Il a la tête des animaux dont il devra s’occuper.

Telle était la raison invoquée. La fille qui pratiquait l’ikebana avait déjà été choisie comme assistante du côté des filles. Asahi accepta son nouveau rôle avec une expression embarrassée et un sourire béat. La fille qui l’avait recommandé gloussa avant de chuchoter quelque chose à l’oreille de sa camarade. Sa voix parvint malgré tout jusqu’à Haruka.

— Une poule. Je parlais d’une poule.

La fille qui pratiquait l’ikebana rit discrètement à son tour.

Ah, je comprends.

Faisait-elle référence à la coiffure de Asahi, semblable à une crête, ou au contenu de sa tête ?

Après réflexion, probablement aux deux.

Tomo dirigea alors son regard vers lui.

— Responsable de la bibliothèque pour les garçons. Est-ce que quelqu’un…

Sa façon de parler évoquait une vente aux enchères. Son regard demeurait constamment fixé sur Haruka. Celui-ci finit par lever la main à contrecœur et fut désigné sur-le-champ.

— À présent, les filles.

Une main se leva presque sans bruit. L’espace d’un instant, le temps sembla s’arrêter dans la classe. Le bras de Nii Satomi, une fille plutôt discrète, était dressé avec une assurance impressionnante, sans la moindre hésitation.

— Dans ce cas, Nii-san sera responsable de la bibliothèque pour les filles.

Malgré l’assurance avec laquelle elle avait levé la main, elle poussa un profond soupir de soulagement lorsqu’elle fut choisie. Lorsque la répartition des responsabilités prit fin et que les élèves commencèrent à préparer leurs affaires pour rentrer, Makoto passa la tête par la porte depuis le couloir. Haruka avait trouvé que la classe 1 avait terminé rapidement, mais la classe 2 avait apparemment été encore plus efficace.

Il prit son sac et sortit de la salle.

— C’était rapide. Vous avez déjà choisi tous les responsables ?

— Oui. On avait décidé de proposer des candidats à l’avance.

— Je vois. Et toi, tu as eu quel poste ?

— Je m’étais proposé comme responsable de la décoration, mais j’ai perdu à pierre-feuille-ciseaux. Et toi, Haru ?

— Responsable de la bibliothèque. Rentrons.

— Ah, à partir d’aujourd’hui, je…

— Désolé de t’avoir fait attendre, Makoto. On y va ?

Kisumi sortit de la classe et passa un bras autour des épaules de Makoto.

Ah, oui.

Les activités de club commençaient aujourd’hui.

— Oui. À plus tard, Haru.

— Oui.

Poussé dans le dos par Kisumi, Makoto se dirigea vers le gymnase. Kisumi se retourna une fois vers Haruka et lui tira la langue.

Haruka ignorait pourquoi.

Lorsqu’il rentra chez lui, Haruka trouva deux barquettes en polystyrène au pied de l’escalier de pierre. L’une contenait encore un peu de lait. L’autre était vide.

Les habitants de cette ville sont vraiment gentils.

Il regarda autour de lui, mais le chien était introuvable.

Peut-être était-il parti ailleurs. Peut-être que la fourrière l’avait emporté. Ou peut-être avait-il suivi la personne qui lui avait laissé la nourriture.

Quoi qu’il en soit, les certitudes de Makoto semblaient s’être révélées fausses. Haruka ramassa les barquettes, gravit les marches, franchit le torii et tourna à gauche. Lorsqu’il dépassa le chôzuya, il aperçut le chien assis devant sa maison.

En le voyant, l’animal aboya. Apparemment, le souhait le plus sincère de Haruka n’avait pas été entendu. Après s’être changé, il fourra le nécessaire dans son sac et quitta la maison. Lorsque Haruka redescendit les marches, le chien le suivit.

Advienne que pourra.

Il se mit à courir. Sur la route qui longeait la côte, il accéléra. Il quitta ainsi le village d’Iwatobi et approcha bientôt du pied du pont Mutsuki. L’espace d’un instant, il eut l’impression que Nagisa se trouvait là. Mais c’était impossible.

Nagisa était sûrement passé depuis longtemps. Haruka traversa le pont, puis accéléra encore, comme pour chasser cette illusion. Il parcourut d’une seule traite la digue qui longeait la rivière Shiwa.

À bout de souffle, Haruka franchit les portes automatiques de l’entrée.

Le chien s’assit sagement à l’extérieur. Dans les vestiaires, Haruka retira son tee-shirt trempé de sueur. À l’idée de devoir le remettre sur le chemin du retour, il ressentit un léger dégoût. Lorsqu’il songea ensuite qu’il devrait de nouveau rentrer en courant avec le chien, son dégoût augmenta encore d’un cran.

Quand il arriva au bord du bassin, Nagisa vint aussitôt se suspendre à lui.

— Hein ? Où est Mako-chan ?

— Il a commencé le basket.

Le visage de Kisumi lui tirant la langue traversa son esprit, puis disparut.

— Hein ? Mako-chan arrête lui aussi ?

— Il a dit qu’il n’arrêtait pas. Il viendra les jours où il n’aura pas d’entraînement au collège.

— Et toi, Haru-chan, tu vas rejoindre un club scolaire ?

— Non. Je n’y ai pas réfléchi.

Haruka mit ses lunettes et se dirigea vers les lignes d’eau. Il ne pouvait pas continuer éternellement à tenir compagnie à Nagisa.

Il plongea et glissa son corps dans l’eau. Se reconnaître mutuellement et s’accepter. Reconnaître que l’eau et lui étaient de natures différentes, tout en acceptant malgré tout la présence de l’autre.

Le souvenir du relais lui traversa soudain l’esprit.

À quoi pensait-il lorsqu’ils avaient nagé ensemble ? À nager plus vite ? À gagner ?

Non.

C’était ce que ressentait Rin. Ce que ressentait Makoto. Haruka, lui, ne s’était jamais attaché à la victoire ou à la défaite. Il ne nageait pas pour ce genre de choses. Il avait simplement pensé à libérer toute son énergie.

Rin était là. Makoto était là. Nagisa était là.

Tout en accueillant les sentiments de ses camarades, Haruka avait libéré l’énergie infinie qui jaillissait du plus profond de sa poitrine.

Il n’avait pensé à rien d’autre.

Et alors, un paysage qu’il n’avait encore jamais vu…

Peut-être ne pouvait-il l’apercevoir qu’en nageant avec ces trois-là. Si c’était le cas, il ne le reverrait peut-être jamais.

Dans cette eau neutre, où ni Rin ni Makoto n’étaient présents, Haruka continua de nager sans raison, sans parvenir à se libérer ni à s’apaiser.

Lorsqu’il ressortit du bâtiment, le chien attendait toujours. Assis sagement, il regarda tour à tour Haruka et Nagisa, qui venait de franchir les portes, puis aboya une fois vers chacun d’eux.

— Waouh, il t’a encore suivi aujourd’hui ?

Nagisa courut joyeusement vers l’animal, prit son museau entre ses deux mains et lui secoua doucement la tête. Le chien plissa les yeux et se laissa faire, comme si cela lui plaisait.

— Il est mignon. Qu’est-ce que tu vas faire de lui ?

— Nagisa, garde-le chez toi.

— Chez moi… ce n’est pas possible.

Chose rare, son expression s’assombrit.

Il retrouva toutefois presque immédiatement son attitude habituelle.

— Hé, comment tu fais pour le nourrir ?

Haruka était sincèrement reconnaissant que Makoto ne soit pas là. S’il racontait à Nagisa que Haruka avait nourri le chien en ayant l’air de beaucoup s’amuser, celui-ci serait tellement embarrassé qu’il ne pourrait plus le regarder en face.

— Des gens gentils de la ville lui donnent à manger.

— Ce n’est pas bien. Comme ça, il risque de trop manger ou d’avoir une alimentation déséquilibrée.

Pour une fois, Nagisa venait de dire quelque chose de particulièrement raisonnable.

— Ne t’inquiète pas. À partir d’aujourd’hui, je vais le garder.

Même s’il essayait de le cacher, Makoto finirait probablement par le dire. Haruka serait encore plus embarrassé si Nagisa l’apprenait plus tard.

— Hein ? Vraiment ?

— Ne te fais pas de fausses idées. C’est seulement parce que Makoto a beaucoup insisté.

— Waouh, c’est génial ! Dis, dis, je peux venir chez toi maintenant, Haru-chan ?

— Pour quoi faire ?

— Tu vas garder le chien, non ? Dans ce cas, il y a énormément de choses que tu dois savoir.

Haruka ne comprenait pas vraiment qui devait savoir quoi, ni ce que Nagisa avait en tête. Il ne trouvait cependant aucune raison de refuser.

— Rentrons.

— Oui !

Nagisa suivit Haruka, et le chien courut derrière Nagisa. L’animal semblait s’être beaucoup attaché à ce dernier. Même pendant leur course, il ne cessait de jouer avec lui. Il ne se comportait jamais ainsi avec Haruka.

Peut-être considérait-il Nagisa comme l’un de ses semblables.

Dans ce cas, Haruka pouvait le comprendre.

La veille, Haruka avait ralenti dans l’espoir que le chien s’attache à Nagisa. Mais puisque Nagisa ne pouvait pas le garder, cela ne servait plus à rien. Il traversa donc le pont à son allure habituelle.

— Attends-moi, Haru-chan !

Nagisa courait derrière lui avec difficulté.

— C’est parce que tu continues de jouer avec le chien. Ça ne compte pas comme un entraînement si tu cours comme ça.

— Je le sais, mais le chien… Le chien est ouh là ! ouh là !

— Je continue sans toi.

— Attends-moi ! Wah !

Lorsqu’il atteignit le pied de l’escalier de pierre, Nagisa était complètement essoufflé. Il avait gaspillé une grande partie de son énergie en jouant. Contrairement à ce que Haruka avait pensé, cela avait peut-être constitué un entraînement efficace.

— C’est ici.

— Haa… haa…

Nagisa se contenta d’acquiescer, la respiration rauque. Il semblait éprouver des difficultés à parler. Ils franchirent le premier torii, tournèrent à gauche et dépassèrent le chôzuya avant d’arriver devant la maison.

— Tu veux boire quelque chose ?

Nagisa secoua la tête.

— Haa… waouh… haa… c’est assez grand, chez toi… haa… haa…

Il était enfin capable de parler.

— Entre.

Nagisa secoua de nouveau la tête.

— Ça ira. Haa… je peux… haa… regarder un peu le jardin ?

— D’accord.

On ne pouvait pas vraiment parler de jardin. Il y avait suffisamment de place pour y garder un chien, mais guère plus.

Les arbres n’étaient pas entretenus. Les cornouillers et les houx à longue tiges étendaient librement leurs branches. Les fougères poussaient elles aussi sans aucune retenue, au point qu’il devenait difficile de distinguer les mauvaises herbes de la pelouse.

Nagisa reprit le museau du chien entre ses mains et lui secoua une nouvelle fois la tête. Peut-être s’agissait-il d’une manière de saluer les chiens. Son geste semblait en tout cas parfaitement maîtrisé.

— Tu as un chien ?

S’il en possédait déjà un, cela expliquerait ce qu’il avait dit un peu plus tôt. En revanche, il ne pourrait certainement pas en garder trop chez lui.

— Plus maintenant… Mais j’en avais un avant.

L’expression de Nagisa s’assombrit de nouveau.

— Il est mort ?

Tout en caressant le chien, Nagisa acquiesça avec raideur.

— Alors, pour le remplacer…

— Personne ne peut le remplacer !

Nagisa avait parlé bien plus fort que Haruka ne s’y attendait, lui faisant ravaler la suite de sa phrase.

Les oreilles du chien se dressèrent.

Il fixa lui aussi le visage de Nagisa.

— Est-ce que tu pourrais remplacer Mako-chan ou moi par quelqu’un d’autre, Haru-chan ?

Haruka n’y avait jamais réfléchi. Entendre Nagisa parler ainsi lui paraissait profondément inhabituel.

Le regard triste du garçon provoquait en lui un violent sentiment de malaise. Nagisa avait-il toujours été ce genre de personne ?

Il détourna les yeux de Haruka et regarda de nouveau le chien.

— Désolé de t’avoir crié dessus, Haru-chan.

Un sourire artificiel apparut sur ses lèvres, comme s’il adressait ces excuses à l’animal.

— Non, c’était aussi ma faute… Désolé.

— …J’avais un chien blanc qui s’appelait Dick.

Nagisa commença son récit sans regarder Haruka.

— Quand il est mort, j’étais tellement triste que j’ai pleuré pendant trois jours. Je regrettais de ne pas avoir plus joué avec lui. De ne pas m’être mieux occupé de lui. De ne pas m’en être rendu compte plus tôt… Même maintenant, il m’arrive encore d’être triste quand je pense à lui. C’est pour ça que je ne veux plus avoir de chien. Je ne veux plus ressentir ce genre de douleur.

Nagisa lâcha le chien, se releva et se plaça face à Haruka.

— Tu sais, le soir où nous avions contemplé le cerisier en fleurs, j’ai pleuré. Quand nous étions tous ensemble, je n’avais encore rien compris. Mais lorsque j’ai pensé que nous ne pourrions plus nager tous ensemble, les larmes se sont mises à couler. J’aurais voulu nager davantage avec vous. Je voulais continuer à nager avec vous. Rien que d’y penser, je suis soudain devenu triste… Même avec ses camarades ou ses amis, il faut forcément se séparer un jour, pas vrai ?

Non.

Si Haruka avait prononcé ce mot, Nagisa lui aurait peut-être de nouveau adressé son sourire innocent. Cependant, il ne savait pas expliquer ce qui était faux dans ses paroles, ni en quoi elles l’étaient.

Irrité de ne pas parvenir à exprimer correctement ses sentiments, Haruka détourna les yeux de Nagisa et contempla les feuilles des houx qui oscillaient dans le vent.

La rosée du matin n’avait pas encore disparu lorsque Makoto vint apporter de la nourriture au chien.

Haruka sortit en se frottant les yeux, encore à moitié endormi, et saisit le tuyau d’arrosage.

— Bonjour, Haru.

— Salut.

Il arrosa le jardin, puis remplit également la gamelle d’eau du chien.

— Tu vois ? Tout s’est passé exactement comme je l’avais dit, pas vrai ?

Makoto lui adressa un sourire triomphant.

— … Oui.

Le menu de ce matin se composait de chinchard frit et de steak Salisbury. Si cela continuait, l’alimentation du chien finirait réellement par être déséquilibrée. Haruka retourna dans la maison en se demandant ce qu’il pourrait faire pour y remédier. Lorsqu’il arriva devant la table du petit-déjeuner, il tendit ses baguettes vers les shaomai frits.

Sur le chemin du collège, Makoto ne cessa de se retourner vers l’escalier de pierre. Peu importait le nombre de fois où il regardait derrière lui : le chien ne venait pas.

— Il ne nous suit pas.

— Tu voulais qu’il vienne ?

— Non. Je me disais seulement que, puisqu’il n’est pas attaché, il pourrait partir n’importe où.

Où était passée la certitude dont Makoto avait fait preuve la veille ?

— Il ne viendra pas jusqu’au collège.

— Oui. C’est vraiment un chien intelligent.

Haruka ignorait s’il était intelligent ou non, mais il était certain qu’il avait été correctement dressé. Nagisa le lui avait d’ailleurs confirmé.

Après leur conversation de la veille, Nagisa lui avait expliqué comment s’occuper d’un chien. Haruka avait ainsi découvert toutes sortes de tâches qui lui prendraient du temps. Il devait le faire enregistrer auprès des services municipaux et l’emmener chez le vétérinaire. Il fallait également préparer le matériel et acheter de la nourriture.

Il n’était apparemment pas conseillé de lui donner des aliments destinés aux humains. Le lait non plus n’était pas très bon pour lui. En revanche, Haruka avait bien fait de lui donner de l’eau.

Il faudrait aussi le promener et le laver, parmi bien d’autres choses.

Plus Nagisa parlait, plus Haruka se sentait découragé. Mais devant son enthousiasme, il n’avait pas trouvé la force de lui annoncer qu’il renonçait finalement.

Il l’avait donc écouté docilement jusqu’au bout.

— Au fait, tu lui as choisi un nom ? demanda Makoto.

— Makoto.[3]

— Hein ?

— C’est toi qui l’as trouvé le premier. Alors, Makoto.

— Le même nom que moi ?

— Nourrir Makoto. Dresser Makoto. Je sais, on pourrait aussi lui apprendre des tours. Makoto, assis. Makoto, donne la patte. Makoto, pas bouger. Et puis je devrai ramasser les crottes de Makoto…

— A-attends ! Arrête ! S’il te plaît, trouvons-lui un autre nom. Je sais… puisqu’il est noir, on pourrait l’appeler Kujira[4].

— Makkou.

— Ah, comme dans makkou kujira[5], Mais j’ai toujours l’impression qu’il y a mon nom dedans…

— Makkou.

— …

Après cela, Makoto ne prononça plus un seul mot jusqu’à leur arrivée au collège. C’était une bien maigre résistance. Pour l’instant, le chien porterait donc le nom de Makkou.

Lorsque la pause déjeuner commença, Asahi arriva au bureau de Haruka avec son bentô.

— Enfin l’heure de manger ! Ah, je meurs de faim.

Il s’assit à l’envers sur la chaise placée devant Haruka et ouvrit son repas en lui faisant face.

— Hé, je peux manger avec vous ?

Kisumi arriva à son tour en transportant une chaise.

— Kisumi, va manger avec les filles.

Autour du bureau désormais privé de son propriétaire et de sa chaise, les trois filles lançaient aux garçons des regards pleins de reproches.

Haruka s’efforça de ne pas regarder dans leur direction.

— Et pourquoi ça, Asahi ?

— Ne m’appelle pas sans suffixe. En fait, appelle-moi plutôt par mon nom de famille.

— Mais toi, tu m’appelles bien « Kisumi », non ?

— Tais-toi ! Moi, j’ai le droit de t’appeler sans suffixe !

Ne pouvaient-ils pas au moins le laisser déjeuner en silence ?

Son bureau se trouvait pourtant près de la fenêtre. Avec eux à ses côtés, il ne pouvait même plus profiter du murmure du vent. Depuis son entrée au collège, le bentô était sans doute ce que Haruka attendait le plus chaque jour.

À l’école primaire, le déjeuner était fourni par l’établissement. Le chikuzenni, un ragoût de poulet et de légumes, ainsi que le porc sauté au gingembre qu’il attendait avec impatience allaient désespérément mal avec le pain qui les accompagnait.

Décidément, rien ne vaut du riz blanc.

Le plat principal de ce jour était un kinpira de bardane relevé au poivre sanshô. À côté attendaient du poulet teriyaki, une omelette roulée et des brocolis bouillis assaisonnés de sauce soja. Du chou chinois mariné trônait dans un coin du riz blanc parfaitement cuit.

Tous ces aliments se mariaient à merveille avec le riz. Manger son bentô près de la fenêtre aurait dû représenter un moment de bonheur absolu.

Si seulement Asahi et Kisumi n’avaient pas été là…

La boîte de Asahi était entièrement remplie de spaghettis, surmontés d’un œuf dur et d’une saucisse.

Celle de Kisumi était incompréhensible.

En dehors d’un steak haché grossièrement préparé et de poulet frit mêlé à des morceaux d’orange, Haruka ne parvenait pas à identifier ce que contenait la salade de pommes de terre enveloppée dans une feuille de laitue.

Kisumi remarqua peut-être son regard, car il en saisit un morceau avec ses baguettes et le lui montra.

— Ça ? C’est de la salade de pommes de terre.

— Qu’est-ce qu’il y a dedans ?

— Euh… du maïs, des carottes, du blanc de poulet et de l’avocat.

— De l’avocat ?

C’était la première fois que Haruka entendait parler de cet ingrédient.

— Tu veux goûter ?

Kisumi tendit ses baguettes vers la bouche de Haruka.

L’agitation monta soudain dans la classe, et un frisson parcourut le dos de Haruka. Il était hors de question qu’il mange directement ainsi.

— Ah, bien sûr. Tiens.

Kisumi déposa la salade de pommes de terre sur le couvercle de son bentô. Haruka la saisit avec ses propres baguettes. Tandis qu’il la portait à sa bouche, un petit cri aigu retentit quelque part dans la classe. Trop effrayé pour regarder autour de lui, il mangea en gardant les yeux tournés vers la fenêtre.

— Alors ?

Il aurait préféré que ce soit un peu plus salé.

— C’est bon.

— Pas vrai ?

— En échange, prends ça…

Haruka s’apprêtait à lui offrir un peu de son kinpira de bardane, mais la classe se remit aussitôt à s’agiter. Il renonça.

— Hé, Haru.

Sans prêter attention à l’atmosphère, Asahi lui parla la bouche pleine de spaghettis.

— Pour la prochaine compétition, tu as décidé ?

Haruka n’avait pas pensé une seule fois à cette compétition.

La notion même de se mesurer à quelqu’un n’existait pas réellement pour lui. Si Makoto ne l’avait pas invité à la fin de leur cinquième année de primaire, il n’aurait probablement jamais participé à la précédente compétition. Et s’il n’y avait pas participé, il n’aurait pas rencontré Rin.

Asahi ne se serait pas non plus mis à le suivre partout. Makoto, quant à lui, se consacrait avec enthousiasme au club de basket et ne s’était plus présenté au club de natation d’Iwatobi depuis quelque temps. Si la situation continuait ainsi, il ne participerait sans doute pas à la prochaine compétition. Et si Makoto ne participait pas, Haruka non plus…

— Je n’ai pas encore décidé.

— Tu dis ça, mais tu vas forcément choisir la nage libre, non ? Je ne crois pas t’avoir déjà vu nager autre chose, Haru.

Apparemment, Asahi l’observait depuis bien plus longtemps que la dernière compétition.

— Je n’ai même pas encore décidé si je participerai.

— Qu’est-ce que tu racontes ? Participe. Me dis pas que tu envisages de rejoindre le club de natation du collège ? Si tu entres dans un club pareil, ils ne te laisseront plus participer aux compéts des clubs privés. Laisse tomber. Les clubs scolaires ne sont que des jeux. Rien de plus.

Haruka n’avait pourtant jamais prononcé un seul mot sur une éventuelle inscription au club de natation du collège.

— Je ne rejoindrai aucun club scolaire.

Il murmura ces mots. Comme pour couvrir sa voix, Kisumi planta ses baguettes dans son steak haché et le pointa vers Asahi.

— Ce n’est pas un jeu.

— Hé ! Tu projettes du ketchup partout !

Asahi recula sur sa chaise.

— Ah, désolé.

Kisumi avala le steak en une seule bouchée, puis poursuivit :

— Je ne sais pas comment ça se passe au club de natation, mais au club de basket, tout le monde est sérieux. On a un entraînement matinal le mercredi et les exercices sont vraiment difficiles. Même Makoto a dit que l’entraînement de base était éprouvant. Tu comprendrais si tu venais faire un essai. Je suis sûr que même Asahi reconnaîtrait sa défaite.

— Espèce de… Dès qu’on te laisse parler, tu prends vraiment la grosse tête. Puisque tu insistes autant…

— Voilà la fiche d’inscription.

— Tu crois vraiment que je vais encore tomber dans le panneau ?

Apparemment, Asahi était bel et bien tombé dans le piège la première fois.

Il remplit sa bouche de spaghettis.

— Après le déjeuner, je vais te prouver ma valeur sur le terrain. Je vais te montrer la différence entre nous !

Parle après avoir avalé.

Et surtout, cesse de laisser tomber des morceaux de nourriture sur le bureau des autres.

— D’accord. Et toi, Haru ? Je vais aussi inviter Makoto.

— Sans moi.

Haruka répondit aussi sèchement que possible. Il ne voulait pas que Kisumi continue à insister.

— Makoto a dit qu’il pourrait concilier le basket avec le club de natation d’Iwatobi.

— On peut vraiment faire les deux ?

— Oui. Le capitaine a dit que ça ne posait aucun problème.

Ce n’était pas la question. Haruka se demandait plutôt si Makoto lui-même pouvait accepter de pratiquer deux activités de manière aussi incomplète. Asahi reprit la parole en projetant de nouveau de la sauce tomate autour de lui.

— Idiot. Il peut seulement dire ça tant qu’il est membre à l’essai. Lorsqu’il sera officiellement inscrit, ils considéreront évidemment qu’il leur appartient.

Kisumi agita de nouveau son steak haché.

— Ce n’est pas vrai !

— Bien sûr que si !

S’ils voulaient avoir une discussion aussi stérile, ne pouvaient-ils pas aller la poursuivre ailleurs ? Le bureau de Haruka était maintenant couvert de ketchup. Il n’avait même plus envie de le leur faire remarquer. Tout en mangeant son omelette roulée, il regarda par la fenêtre.

Il aperçut soudain quelqu’un qui courait sur le terrain.

Il s’agissait peut-être d’un élève de troisième année. Il possédait une carrure solide, au point que l’épaisseur de ses bras se devinait même sous son survêtement.

— Oh, c’est Natsuya-kun.

Asahi avait suivi le regard de Haruka.

— Tu le connais ?

— C’est le capitaine du club de natation du collège. Il s’appelle Kirishima Natsuya-kun. Il était avec moi au club de Bandô, mais il a arrêté l’année dernière.

Kirishima Natsuya.

Ce nom lui était familier. Haruka l’avait vu lors de sa toute première compétition. Il ne l’avait plus jamais aperçu depuis. Il devait effectivement être difficile de concilier un club privé avec celui du collège.

— Hé, regarde, Haru.

Asahi lui indiqua discrètement quelque chose du regard. Plusieurs filles s’étaient rassemblées près de la fenêtre. Elles montraient Natsuya du doigt en échangeant des commentaires.

— Elles sont complètement sous le charme de Natsuya lorsqu’il court. Il est vraiment classe, Natsuya-kun.

Asahi suivit lui aussi Natsuya d’un regard admiratif.

S’il l’aime autant, il n’a qu’à rejoindre rapidement son club de natation.

Sur cette pensée, Haruka porta à sa bouche la dernière bouchée de kinpira de bardane.

La pause déjeuner particulièrement animée prit fin, et Asahi comme Kisumi quittèrent enfin Haruka.

Se demandant si toutes ses journées se dérouleraient désormais ainsi, il essuya son bureau avec un mouchoir en papier, déjà épuisé.

— Nanase-kun !

Haruka entendit une voix au-dessus de lui et releva la tête. Tomo se tenait devant son bureau. Il ne pensait pourtant rien avoir fait qui mérite une réprimande.

— Quoi ?

— J’aimerais que tu m’aides. Tu peux venir dans la salle d’économie domestique ?

Le ton de Tomo était suffisamment autoritaire pour ne laisser aucune place à un refus.

— On a économie domestique au prochain cours ?

Haruka savait que cette tentative de résistance était inutile, mais il l’essaya malgré tout.

— C’est pour le club de cuisine. C’est le club que j’ai rejoint.

En quoi l’inscription de Tomo au club de cuisine obligeait-elle Haruka à lui venir en aide ? Il n’eut même pas l’occasion de poser la question. Tomo l’entraîna presque de force. Lorsqu’ils arrivèrent dans la salle d’économie domestique, deux filles qui semblaient être en première année installaient un escabeau.

— On nous a demandé de ranger le matériel, mais nous n’arrivons pas à atteindre les étagères du haut. Nanase-kun, tu es grand.

Il devait bien exister d’autres garçons de grande taille. Haruka essaya de se rappeler qui se trouvait encore dans la classe, mais personne de particulièrement remarquable ne lui vint à l’esprit. Kisumi les avait tous entraînés avec lui.

Puisqu’il était arrivé jusque-là, continuer à résister n’aurait servi à rien. Haruka décida donc de terminer rapidement. Il verrouilla l’escabeau installé par les filles, puis monta en tenant une casserole dans une main.

— Je peux la mettre ici ?

— Oui. On nous a dit de placer les affaires dans les espaces libres.

Haruka posa la casserole au hasard. Une poudre blanche s’éleva aussitôt et retomba sur sa tête. Lorsqu’il observa le dessus de l’étagère, il remarqua un paquet de farine à moitié utilisé, refermé à l’aide d’une pince à linge.

Depuis combien de temps c’est là ?

La question éveilla sa curiosité, mais cela ne le concernait pas. Haruka décida de faire comme s’il n’avait rien vu. Même si des acariens finissaient par proliférer dans le paquet, ce ne serait pas sa faute.

— Celui-ci aussi, s’il te plaît.

Haruka prit le saladier que Tomo lui tendait.

Depuis le haut de l’escabeau, il aperçut la piscine par la fenêtre. Elle n’était visible que sous cet angle. Après avoir passé tout l’hiver à l’extérieur, le bassin présentait un spectacle pitoyable. Des feuilles mortes et des déchets flottaient à la surface d’une eau devenue verte. La piscine ressemblait maintenant à un marécage.

Plusieurs personnes en survêtement s’entraînaient au bord du bassin. Certaines avaient installé des tapis et effectuaient des abdominaux ou des pompes. D’autres utilisaient des bandes élastiques pour travailler leurs muscles pectoraux. Elles disposaient même de matériel plus perfectionné, notamment des bancs de musculation et des extenseurs.

Le regard de Haruka s’arrêta soudain sur Makoto. Il tenait un haltère dans chaque main et effectuait des élévations. Puisqu’ils se trouvaient au bord de la piscine, s’agissait-il du club de natation ?

En observant mieux, Haruka reconnut également Natsuya, le capitaine.

Makoto lui avait pourtant affirmé avoir rejoint le club de basket. Pourquoi se mêlait-il aux membres du club de natation ? Peut-être que Kisumi ne l’avait finalement pas invité. Haruka n’y comprenait absolument rien.

— Nanase-kun…

— Ah, désolé.

Rappelé à l’ordre par Tomo, Haruka reprit son travail.

Chaque fois qu’il posait un objet sur l’étagère, la farine s’envolait. Et chaque fois que Makoto apparaissait dans son champ de vision par la fenêtre, son comportement le préoccupait.

À quoi peut-il bien penser ?

Après les cours eut lieu la réunion des membres du comité de bibliothèque. On leur expliqua la nature de leur travail ainsi que le système de permanence. Le président du comité était un garçon au teint clair nommé Serizawa Nao. Il dirigea la réunion avec une élégance assez singulière.

Malgré sa peau pâle, il appartenait apparemment au club de natation du collège. Il l’avait mentionné pendant sa présentation. Du début à la fin, il expliqua les informations essentielles avec précision et un sourire lumineux. Grâce à lui, Haruka parvint à comprendre l’essentiel.

Il découvrit également que les responsables de la bibliothèque avaient beaucoup plus de travail qu’il ne l’aurait imaginé.

Ils devaient évidemment tenir le comptoir pour enregistrer les emprunts et les retours. Mais il leur fallait aussi coller des étiquettes de classement sur les nouveaux livres, transporter les ouvrages remplacés jusqu’à la réserve et rappeler à l’ordre les élèves qui tardaient à rendre leurs emprunts.

Chaque jour, ils devaient dépoussiérer les livres et nettoyer le sol. Lorsqu’il faisait beau, certains ouvrages étaient même placés au soleil afin de les aérer. Ils devaient également trier les questionnaires et les demandes des élèves, puis préparer des propositions d’achat à partir de celles-ci. Le comité réalisait en outre une publication intitulée « Les nouvelles de la bibliothèque ».

Enfin, tous les responsables devaient rédiger une fiche de lecture chaque mois. Nao choisissait celle qui serait publiée.

Après cette présentation générale, ils observèrent brièvement le déroulement concret des tâches. Une annonce retentit bientôt dans l’établissement pour signaler que les élèves devaient quitter les lieux.

— Ce sera tout pour aujourd’hui. Je vous ai donné beaucoup d’informations d’un seul coup, alors cela doit vous paraître difficile. Mais il vous suffira d’apprendre progressivement au fil des permanences. Bien, terminons par un claquement de mains.

À l’invitation de Nao, tout le monde frappa des mains avant de retourner dans sa classe.

Lorsque Haruka revint dans la sienne, elle était déjà vide. Il prit son sac et entendit Satomi pousser un profond soupir.

— Nanase-kun, tu as retenu tout ce qu’il a expliqué ?

— Je ne pourrai pas le savoir avant d’avoir essayé.

— Je me suis portée volontaire uniquement parce que j’aime les livres, mais je commence déjà à le regretter un peu.

— On ne nous demande pas de tout faire immédiatement. Il suffit d’apprendre les choses une par une. Le président Serizawa l’a dit lui aussi. Et surtout, il est déjà l’heure de quitter le collège.

— Oui…

Haruka sortit de la classe avec Satomi, qui semblait avoir le cœur particulièrement lourd. Sur le chemin du portail, celle-ci laissa échapper un petit cri et tendit la main.

— Nanase-kun, sur ta tête…

— Hum ?

Haruka pensa que quelque chose s’était accroché à ses cheveux et essaya de le retirer lui-même.

— Pas là. Ici.

Satomi se dressa sur la pointe des pieds pour épousseter les cheveux de Haruka. De la poudre blanche s’en échappa. C’était la farine de tout à l’heure.

— Merci.

Par précaution, Haruka passa lui aussi une main dans ses cheveux.

— Nanase-kuuun !

Une voix retentit au loin. Lorsqu’il se retourna, Tomo courait vers eux. Elle tenait un petit paquet dans une main.

— Je suis contente de t’avoir trouvé. Haa… haa… Je pensais te le donner demain, mais… haa… Tiens, tu peux les manger.

Elle lui tendit le paquet, et Haruka le prit instinctivement.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Des biscuits que nous avons préparés au club de cuisine. Quand j’ai expliqué à nos senpais que tu nous avais aidées, elles m’ont dit de t’en apporter.

— Ah…

— Merci pour ton aide.

Haruka n’avait pourtant rien fait de particulier. Mais puisqu’elle les lui offrait, il pouvait les accepter.

— Merci.

Il allait repartir après avoir remercié Tomo lorsqu’une nouvelle voix l’appela au loin.

— Haru !

Makoto et Aki couraient vers eux en agitant les mains.

— Tu avais une réunion du comité de bibliothèque ? Mon entraînement vient également de se terminer.

Quel entraînement ?

Puisque Aki se trouvait avec lui, Makoto revenait peut-être du club de natation. Haruka ne comprenait décidément pas ce qu’il avait en tête.

— Le mien vient aussi de finir, ajouta Aki. Ensuite, j’ai croisé Tachibana-kun.

Dans ce cas, Makoto revenait peut-être du basket. Haruka envisagea de l’interroger, mais quelqu’un passa brusquement tout près de lui et manqua de le percuter. Haruka l’évita en reculant d’un demi-pas.

C’est Kirishima Ikuya.

Ikuya marchait à grands pas. Il dirigea son regard vers Haruka pendant une fraction de seconde. Sous ses longs cils, ses yeux perçants, chargés d’une lueur sombre, le transpercèrent. Sans ralentir, Ikuya déplaça son regard vers Satomi.

— Satomi…

Il continua ainsi vers le portail.

— Ah, attends, Ikuya-kun.

Satomi partit au petit trot derrière lui et franchit à son tour le portail. Seul un silence étrange subsista. Makoto releva doucement ses sourcils inclinés.

— Rentrons, nous aussi.

Encouragés par ses paroles, Haruka et Aki se mirent à marcher.

— Moi, je pars de ce côté.

Tomo s’adressa à Haruka, puis courut dans la direction opposée.

— D’accord. Merci pour ça.

Haruka leva le paquet de biscuits. Sans cesser de courir, Tomo lui fit signe de la main.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda Makoto.

— Des biscuits.

— Ah, ceux du club de cuisine, intervint Aki. Ils en ont aussi partagé avec le club de natation.

Makoto adressa un regard incrédule à Haruka.

— Hum… Pourquoi tu en as reçu, Haru ?

Lui fournir toute l’explication serait fatigant.

— Il en restait, alors elles me les ont donnés. Plus important : Makoto, qu’est-ce que tu faisais au bord de la piscine pendant la pause déjeuner ?

Makoto releva légèrement les sourcils, comme s’il était surpris. Il retrouva cependant presque aussitôt son sourire habituel.

— Alors tu me regardais, Haru. Les membres du club de natation m’ont permis de participer à leur séance de musculation.

Haruka avait bien vu ce qu’il faisait. Il lui demandait surtout pourquoi il s’était retrouvé avec eux.

— Pourquoi ?

— Il y a un panier de basket dans un coin du terrain, pas vrai ? Des élèves jouaient là-bas.

— Kisumi et les autres ?

Kisumi avait annoncé qu’il inviterait Makoto. Asahi devait lui aussi les rejoindre.

— Oui. Le club de natation faisait de la musculation à côté. Je les observais, et quelqu’un m’a demandé si cela m’intéressait.

— Qui ?

— Le capitaine du club. Il était en train de courir.

Il parlait de Natsuya. Sa course servait donc peut-être également de patrouille destinée à repérer de nouvelles recrues.

— Il m’a proposé d’essayer. Quand je lui ai expliqué que j’étais au club de basket, il m’a répondu que je pouvais simplement venir découvrir leur entraînement.

Pendant la période d’essai, les élèves avaient le droit de tester plusieurs clubs. Il était malgré tout un peu triste que la découverte du club de natation se limite à de la musculation. Un club de natation devait normalement permettre de nager. Mais comme la saison était encore trop froide, on ne pouvait rien y faire.

Ce qui était encore plus regrettable, c’était que le club de natation avait arraché Makoto à Kisumi et aux autres.

— Et le basket ?

— Je leur ai bien dit que je m’absentais un moment.

Quelle légèreté. Makoto avait-il toujours été aussi peu sérieux ?

Aki s’immisça joyeusement dans la conversation.

— Tu vas rejoindre le club de natation ?

— Ils m’ont seulement laissé essayer. Mais la musculation est vraiment amusante. Ils m’ont même dit que j’avais de bons muscles.

Donc seule la musculation l’intéresse.

— Et toi, Yazaki, tu en as fait aussi ?

— Non. Les filles ne s’entraînent pas pendant la pause déjeuner. Hé, Tachibana-kun, rejoins le club de natation. Et toi aussi, Nanase-kun. Comme ça, nous pourrons tous nager ensemble de nouveau. Ce serait sûrement amusant.

— Hum… Je dois vraiment y réfléchir. Le basket est amusant, et la musculation a aussi ses avantages. Ah, ils ont dit que je pourrais recommencer demain. Haru, tu ne veux pas venir avec moi ?

— Non, sans façon.

Haruka refusa simultanément l’invitation de Aki et celle de Makoto.

Il se demandait surtout s’il était réellement raisonnable de comparer le basket à la musculation.

Une fois encore, il ne comprenait plus Makoto.

— Au fait, ce Kirishima de tout à l’heure…

Haruka changea soudain de sujet. Les sourires de Makoto et de Aki se figèrent.

— Quel genre de garçon est-ce ?

Il était rare que Haruka s’intéresse à quelqu’un. Il était donc naturel que Makoto et Aki le regardent avec surprise. Haruka lui-même trouvait son intérêt inhabituel. Pourtant, ces yeux l’intriguaient.

— C’est bien celui qui a dit que les clubs scolaires n’étaient pas sérieux, non ? demanda Haruka.

Makoto répondit avec hésitation.

— Depuis ce jour-là, je ne lui ai plus parlé… Mais il est toujours seul. Il regarde par la fenêtre avec un air renfrogné.

— Je ne le connais pas encore très bien, ajouta prudemment Aki, mais j’ai l’impression que toutes les filles ont du mal à l’approcher…

Ces yeux perçants, chargés d’une lueur sombre…

Haruka les avait déjà vus quelque part. Il ignorait où et quand. Il n’était même pas certain qu’il s’agissait réellement de Ikuya. Mais il se souvenait parfaitement avoir déjà croisé ce regard.

— Dis, Haru, tu vas au club de natation d’Iwatobi aujourd’hui ? demanda Makoto.

— Non. Il est déjà tard, alors je n’irai pas.

Jusqu’alors, Haruka aurait voulu nager, même pendant seulement dix minutes. Pourtant, aujourd’hui, il n’en ressentait aucune envie. Était-ce parce que l’eau ne parvenait plus à l’apaiser ni à le libérer ? Ou peut-être…

— Nous avons encore le temps de nager un peu.

— Ça ira pour aujourd’hui. Je dois acheter du matériel et de la nourriture pour Makkou. Makoto, tu viens avec moi.

Makoto portait lui aussi une part de responsabilité dans l’adoption du chien.

L’accompagner pour faire les achats était donc la moindre de ses obligations.

— Oui, d’accord. Ah, Makkou est un chien, expliqua Makoto à Aki. Il vit maintenant chez Haru.

— Waouh, il faudra que tu me le montres. Bon, je pars de ce côté. À demain.

Aki leur fit signe avec un sourire.

— Oui.

— Salut.

Après l’avoir regardée partir, Haruka tendit le petit paquet à Makoto.

— Donne-les à ton frère et à ta sœur.

— Tu es sûr ? Mais j’ai l’impression que…

— Ne fais pas de manières.

— Je ne fais pas de manières. C’est seulement que… c’est l’intention qui compte.

— L’intention, je l’ai déjà reçue.

— … Oui. D’accord, alors je les prends.

S’il n’avait rien su du paquet de farine abandonné sur l’étagère, Haruka aurait sûrement mangé ces biscuits avec plaisir. Malheureusement, il savait.

Il ne pouvait qu’espérer que la chaleur du four avait tout stérilisé.

Après être rentrés chez eux, Haruka et Makoto se rendirent à vélo dans un magasin de bricolage.

Ils devaient acheter tout ce que Nagisa avait recommandé la veille : une laisse, un collier, un kit pour construire une niche, de la nourriture, une gamelle, des alèses, une brosse et du shampooing.

Cela représentait une quantité considérable d’affaires. Haruka avait bien fait de demander à Makoto de l’accompagner. À partir du lendemain, il devrait promener Makkou chaque matin et le laver. Comme ils n’auraient pas pu transporter une niche déjà montée, ils avaient choisi un modèle en kit. Il faudrait également la construire.

La quantité de tâches qui allaient lui prendre du temps commençait déjà à l’accabler.

Le lendemain, Haruka passa à Makkou la laisse et le collier qu’il venait d’acheter afin de l’emmener se promener. Il s’attendait à ce que le chien n’apprécie pas, mais celui-ci ne manifesta pas le moindre mécontentement et se laissa équiper docilement.

— Voilà. Bon chien.

Comme Nagisa l’avait fait, Haruka prit le museau de Makkou entre ses deux mains et lui secoua doucement la tête. Makkou bomba fièrement le torse et aboya vers lui. Alors que le jour commençait à se lever, les bateaux qui avaient terminé leur pêche rentraient les uns après les autres au port.

Des mouettes essayaient de se poser à l’extrémité de leurs mâts blancs. Comme les bateaux avançaient encore, les mâts oscillaient de façon irrégulière. Malgré cela, les oiseaux ajustaient habilement leur trajectoire avant de se poser légèrement sur leur extrémité.

Ce sont vraiment des créatures intelligentes.

Tout en les admirant, Haruka traversa le port en courant avec Makkou. Lorsqu’ils atteignirent la côte, ils descendirent sur la plage. Haruka voulait vérifier quelque chose au sujet de Makkou, ce chien parfaitement dressé et particulièrement sociable.

Se contentait-il d’obéir parce qu’il avait été bien éduqué ?

Ou possédait-il réellement beaucoup de courage ?

Haruka retira sa laisse et marcha jusqu’au bord de l’eau. Là, il se retourna vers Makkou. Peut-être attendait-il un ordre, car il resta immobile en fixant Haruka. À moins que le bruit des vagues ne l’effraie.

— Viens ici.

En entendant sa voix, Makkou se mit à courir avec une énergie impressionnante.

Haruka partit le long de l’eau, comme s’il cherchait à lui échapper. Une fois qu’il l’eut rattrapé, Makkou courut du côté de la mer. Même lorsque les vagues se brisaient près de lui, il continuait sans la moindre hésitation, projetant des éclaboussures autour de ses pattes.

Le soleil levant apparaissait derrière la montagne. Sa lumière frappait les gouttes soulevées par Makkou et les faisait éclater comme un feu d’artifice. Transformées en minuscules grains lumineux, elles se dispersaient dans l’air matinal saturé par l’odeur de la mer.

Ils coururent ainsi jusqu’au bout de la plage. Haruka s’arrêta.

Lorsque sa respiration redevint régulière, Makkou repartit dans la direction opposée. Avant de trop s’éloigner, il s’immobilisa et se retourna vers Haruka.

Viens me chercher.

Makkou le provoquait.

— Petit…

Dès que Haruka se remit à courir, Makkou s’enfuit en soulevant de nouvelles éclaboussures.

Haruka le poursuivit de toutes ses forces, trébuchant parfois dans le sable.

Les gouttes projetées par Makkou frappaient son visage. Le chien le faisait volontairement. Il se retournait de temps en temps, une expression espiègle sur le museau.

Haruka oublia tout le reste et éclata de rire sous le soleil matinal.

Cela faisait longtemps qu’il ne s’était pas senti ainsi.

En essayant de se rappeler la dernière fois, il réalisa que ce n’était finalement pas si ancien. Il avait éprouvé la même sensation dans l’eau, à peine un mois auparavant. Sur la plage à l’aube, baignés par la lumière du soleil et les éclaboussures, leurs deux visages souriants semblaient rayonner.

Lorsqu’il rentra du collège, Haruka commença immédiatement à construire la niche. Comme il s’agissait d’un kit, il n’avait pas besoin d’utiliser de scie.

Il suffisait de planter des clous. Il y avait cependant bien plus de pièces qu’il ne l’avait imaginé, et il ne pourrait sûrement pas terminer avant la fin de la journée.

Il remit donc la suite au lendemain et décida plutôt de laver Makkou.

Haruka tira le tuyau depuis la salle de bains et versa de l’eau chaude sur le chien. Même pendant le lavage, Makkou se comporta parfaitement. Lorsqu’il le sécha avec une serviette, une grande quantité de poils noirs s’y accrocha. Elle devint donc la « serviette réservée à Makkou ».

Quand Haruka le brossa, le chien plissa les yeux avec satisfaction.

Le lendemain matin, ils firent de nouveau l’aller-retour jusqu’à la plage. Cela pourrait devenir un excellent entraînement. Courir dans le sable rendait l’équilibre difficile. Comme Haruka devait également lever les jambes plus haut que d’habitude, ses abdominaux et les muscles de son dos étaient davantage sollicités.

Il se dit que les courses courtes et intenses lui convenaient peut-être mieux que les longues distances. Faire exploser toute son énergie lui venait plus naturellement que chercher à la conserver.

Après le collège, il se remit aussitôt à construire la niche. Attirés par le bruit des clous, le frère et la sœur de Makoto vinrent lui rendre visite et commencèrent à jouer avec Makkou. Le chien ne savait visiblement pas comment se comporter avec les deux petits jumeaux et semblait complètement désemparé. En voyant son comportement étrange, un sourire échappa à Haruka.

— Tu es toujours aussi habile, Haru.

Sans que Haruka s’en soit aperçu, l’entraînement de Makoto avait pris fin et celui-ci était déjà rentré.

Haruka pourrait probablement terminer la niche avant la fin de la journée, mais il manquerait encore une fois le club de natation d’Iwatobi. Le lendemain, il devrait se rendre auprès des services municipaux, puis chez le vétérinaire. Il manquerait donc sûrement une journée supplémentaire.

Le jour suivant, Haruka fit enregistrer Makkou auprès des services municipaux, puis l’emmena à la clinique vétérinaire pour le faire vacciner.

Ces seules démarches occupèrent toute la journée.

Lorsqu’il rentra enfin chez lui, le crépuscule approchait déjà. Le soleil était sur le point de disparaître.

Haruka gravit l’escalier de pierre, franchit le premier torii et tourna à gauche. Lorsqu’il dépassa le chôzuya, il aperçut Nagisa devant sa maison. Le garçon se tenait immobile, son sac à la main, et dirigeait vers Haruka un regard abattu.

Haruka avait déjà entrevu cette expression sur son visage, mais seulement pendant de très courts instants. Nagisa retrouvait toujours presque immédiatement son innocence habituelle.

C’était cela, Nagisa. Pourtant…

— Tu es venu voir le chien ? Il s’appelle Makkou…

— Pourquoi tu ne viens plus ?

Nagisa interrompit Haruka.

Ses yeux le fixaient droit devant lui.

La lumière du soleil couchant éclairait le côté de son visage. Haruka eut l’impression qu’elle lui permettait de voir jusqu’au plus profond de son regard.

— Pourquoi tu n’es pas venu ?tout au fond de lui.

— Il n’y a plus personne. Je nage tout seul. Je n’ai pas été choisi pour le relais en nage libre ni pour le relais quatre nages. Je nage tout seul.

Il se sentait seul.

Haruka n’était plus allé au club de natation depuis quatre jours. Pendant tout ce temps, Nagisa avait supporté cette solitude. Il l’avait endurée seul.

Haruka n’avait pas besoin de sonder le fond de ses yeux. Nagisa était toujours exactement tel qu’il se montrait.

— Et malgré ça, Mako-chan et Haru-chan ne viennent plus. Vous m’avez manqué.

Nagisa s’accrocha à la poitrine de Haruka. Il resta ainsi contre lui et pleura silencieusement.

Pour la première fois, Haruka reconnut le sentiment qui l’habitait.

La solitude.

Dans cette eau où ni Rin ni Makoto n’étaient présents, il avait ressenti de la solitude. Il n’était pas différent de Nagisa. Au lieu de pleurer, Haruka avait simplement cessé de venir au club de natation.

Il avait fui cette solitude. Il s’était enfui.

Pour la première fois, il venait de le reconnaître.

Il ne pouvait plus faire autrement que l’admettre.

Haruka laissa Nagisa pleurer autant qu’il le souhaitait, jusqu’à ce que le soleil couchant soit sur le point de toucher l’horizon.

Il lui proposa ensuite de le raccompagner à vélo, mais Nagisa secoua la tête.

— Je ne recommencerai plus… ce genre de chose. Désolé, Haru-chan.

Il ne prononça rien d’autre et partit en courant.

Depuis sa maison, Haruka pouvait apercevoir Nagisa qui descendait l’escalier de pierre, puis traversait le port.

La mer teintée par le soleil couchant baignait Nagisa de rouge, tandis que son ombre démesurément longue oscillait sans fin à travers le port, comme si elle cherchait à conserver la trace de chacun de ses pas.

[1] Série de quatre jours fériés au Japon concentrés sur sept jours (29 avril, 3,4 et 5 mai).

[2] L’art de la composition florale.

[3] Le nom du chien « Makoto » est écrit en katakana alors que le nom de Makoto le garçon est écrit en kanji.

[4] Kujira signifie baleine.

[5] Cachalot

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