COTEY3 T4 - CHAPITRE 3

Les problèmes imminents

—————————————-
Traduction : Calumi
Correction : Raitei
———————————————–

Le lendemain matin à 6h30, alors que le soleil venait de se lever, je remarquai des bruits de pas qui s’approchaient de la tente et me redressai lentement. À côté de moi, Yoshida et Sanada dormaient encore, leur respiration paisible résonnant faiblement dans leur sommeil.

Je passai la tête hors de la tente.

Non loin de là, Katsuragi me salua brièvement d’un bonjour teinté d’une légère surprise. Je lui rendis son salut.

Katsuragi — Désolé, je t’ai réveillé ?

Moi — Non, je l’étais déjà.

Katsuragi — Je vois. Alors, pourrais-je te prendre un peu de temps ? Avant le début des épreuves du deuxième jour, j’aimerais discuter avec toi de cet examen spécial.

Après une nuit entière, Katsuragi avait-il trouvé quelque chose, ou bien avait-il reçu des instructions de Ryuuen hors de ma vue ?

Après avoir acquiescé, je sortis de la tente.

Katsuragi — Parmi toutes les pénalités comportant un risque d’expulsion, seule celle visant le dernier au classement des jetons ne peut être évitée. Même si tout le monde termine à égalité, elle reste inévitable. Mais tu le sais déjà, selon les circonstances, il existe un moyen de la surmonter facilement, n’est-ce pas ?

Moi — Il suffit qu’un élève possédant un point de protection se sacrifie volontairement. Encore faut-il que quelqu’un accepte de le faire.

Katsuragi — Exactement. Si cela ne concernait qu’un problème interne à une classe, un sacrifice personnel pourrait sans doute fonctionner. Mais dès que cela devient un affrontement impliquant toute la promo, ce genre de sacrifice revient à aider l’ennemi.

Moi — S’il existe quelqu’un capable de se sacrifier sans faire de distinction entre alliés et ennemis… alors ce serait sans doute uniquement quelqu’un de la classe d’Ichinose.

Katsuragi — …Il y a actuellement quelqu’un dans la classe d’Ichinose qui possède un point de protection ?

Comme il s’agissait d’une information que les autres classes devaient garder secrète, Katsuragi posa la question d’un ton détaché, comme si elle lui était venue naturellement.

Moi — Désolé, je n’en sais rien. Et même si je le savais, je ne pourrais pas te le dire.

Katsuragi — …C’est vrai.

Les informations internes de la classe d’Ichinose ne pouvaient évidemment pas être révélées aussi facilement à une classe rivale.

En réalité, j’avais déjà confirmé qu’au sein de la classe D, Ichinose comprise, personne ne possédait actuellement de point de protection. Malheureusement, cette méthode était donc totalement irréalisable.

Moi — Ce n’est qu’une supposition personnelle, mais indépendamment de l’existence ou non de points de protection, Ichinose n’agira sans doute pas avant d’y être forcée. Elle n’hésiterait pas une seconde s’il s’agissait de protéger ses propres camarades, mais l’Ichinose actuelle n’est probablement pas disposée à accorder cette même faveur aux autres classes.

Katsuragi — Si ta supposition est juste, alors à moins qu’un élève possédant un point de protection ne termine par hasard à la dernière place, il y a de fortes chances qu’un élève soit expulsé après-demain. Puisque nous ne pouvons pas connaître le nombre total de jetons de la promo, plutôt que de nous focaliser sur les taux de conservation, il vaut mieux viser le fait d’éviter qu’un membre de notre groupe finisse dernier en nombre de jetons.

Même dépasser une seule personne en nombre de jetons suffisait à offrir un minimum de soulagement, du moment qu’on pouvait en être certain.

Bien entendu, les choses n’étaient pas si simples.

Sans pouvoir vérifier directement, il était déjà difficile d’estimer avec fiabilité le nombre exact de jetons possédés par les autres. À cela s’ajoutait le fait qu’il était possible d’en transférer à tout moment, vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Dans des conditions normales, il était impossible d’effacer totalement cette inquiétude.

Katsuragi — Ayanokôji, qu’as-tu l’intention de faire ?

Moi — Voilà une question bien directe. Mes mouvements t’intéressent tant que ça ?

Katsuragi — Les choses que je peux faire sont limitées. Je ne veux pas qu’il y ait d’expulsion dans la classe B, mais mon influence ne dépasse pas les limites de mon propre groupe. Dans ce cas, au moins, je veux manœuvrer de façon à m’assurer qu’aucun camarade de mon équipe ne soit expulsé.

Katsuragi n’était pas le seul à penser ainsi. La grande majorité des élèves devaient probablement partager cette idée. Après tout, lorsqu’un membre de son groupe était expulsé, la responsabilité retombait aussi sur les autres. C’est précisément pour cela qu’il était parfaitement naturel de vouloir au moins sauver ceux qui se trouvaient dans son champ de vision.

Katsuragi — La façon dont tu as traité Ike et Shinohara hier était particulièrement dure. Tu avais sûrement une raison d’agir ainsi, non ?

Aux yeux de Katsuragi, cela ne ressemblait ni à une dispute inutile ni à une attitude dictée par de simples préférences personnelles.

Mais je me contentai de secouer légèrement la tête pour nier.

Moi — Si c’est vraiment ce que tu penses, alors tu me surestimes beaucoup. Je m’entends simplement mal avec eux deux.

Katsuragi — Tu irais jusqu’à adopter une attitude provocatrice envers des camarades de ton propre groupe à cause de simples sentiments personnels ? Ce n’est pas l’image que j’avais de toi. Je pensais que tu étais quelqu’un de plus calme et posé.

Moi — Ike et les autres ne l’ont-ils pas dit eux-mêmes ? Que j’avais révélé ma vraie nature depuis que j’étais devenu le leader de la classe.

Katsuragi — …J’ai du mal à y croire. Enfin, peu importe.

Estimant sans doute qu’il n’obtiendrait rien de plus en poursuivant dans cette direction, Katsuragi changea de sujet.

Katsuragi — Peu importe ta véritable nature, le fond de ta manière de penser devrait rester le même. Tout en plaçant au premier plan le fait de ne pas vouloir voir des camarades de classe expulsés, je pense qu’il devrait malgré tout exister des points sur lesquels nous pouvons coopérer.

Moi — En tant que membre du même groupe, il y a peut-être des aspects sur lesquels nous pouvons unir nos forces. Mais notre manière de percevoir les sanctions est totalement différente. Coopérer risque d’être difficile.

Katsuragi — Différente…?

Moi — Katsuragi, si tu ne veux pas voir d’élèves expulsés, c’est parce qu’ils sont tes camarades de classe. Mais ce qui importe, ce n’est pas qu’ils soient dans la même classe ou non. Ce qui compte, c’est de savoir s’ils ont la valeur nécessaire pour survivre à cet examen spécial. Même un camarade du même groupe ou de la même classe, s’il ne possède pas cette valeur, alors son expulsion est naturelle.

Katsuragi — Je ne rejette pas entièrement ce que tu dis. Mais traiter tout le monde de manière parfaitement égale est souvent bien plus facile à dire qu’à faire. Au fond, vouloir protéger ses camarades en priorité n’a rien de mal. Je dirais même que c’est une règle naturelle. Pas seulement dans cet examen spécial. Quand on regarde l’histoire de l’humanité, tout ne s’est-il pas toujours déroulé ainsi ?

Qu’ils partagent ou non les mêmes origines, la même race ou le même pays. Les êtres humains tracent toujours une ligne quelque part, puis consacrent toute leur énergie à protéger ceux qu’ils considèrent comme leurs « alliés », tout en combattant leurs ennemis.

Katsuragi — Je ne te demande pas d’agir comme ça toi aussi. Je veux simplement dire qu’au fond, c’est ainsi que les choses fonctionnent naturellement.

Sans qu’il soit nécessaire de l’imposer à qui que ce soit, les sanctions naissaient naturellement à l’intérieur du système, et ceux qui n’étaient pas aptes à rester finissaient par disparaître.

Katsuragi — Alors, tu veux dire que même si un élève de la classe C terminait dernier et se faisait expulser cette fois-ci, cela t’importerait peu ? Si c’est vraiment le cas, alors oui, notre vision des sanctions diffère profondément. Mais si tu penses réellement ainsi, je dois avouer que cela me décevrait un peu.

Moi — Éliminer les éléments incapables ou ceux qui nuisent à l’harmonie d’une classe afin d’assainir le groupe, ce genre de chose n’a rien de nouveau. Bien sûr, je ne prétends pas que tous les élèves expulsés jusqu’à présent entraient dans cette catégorie. Mais Yamauchi, Sakura, Maezono… leur disparition. Et avant même ton transfert, Ryuuen avait aussi éliminé Manabe. Certes, perdre des effectifs constitue un désavantage numérique, mais dans l’ensemble, ce n’est pas forcément une mauvaise affaire.

Ce genre de théorie ne pouvait absolument pas trouver d’écho auprès de Katsuragi, qui cherchait avant tout à protéger ses camarades. Après tout, personne ne pouvait entendre ce genre de propos sans en être contrarié.

Katsuragi — Désolé de t’avoir dérangé si tôt le matin.

Notre échange n’avait duré qu’environ cinq minutes. Katsuragi hocha la tête, s’excusa à voix basse, puis retourna vers sa tente sans même chercher à dissimuler la déception visible dans son regard.

Après 7h du matin, une fois séparé de Katsuragi, j’attendis un moment avant de me diriger vers la tente de la classe C. Yoshida était déjà réveillé et préparait le petit-déjeuner devant la tente. Sanada s’affairait également un peu plus loin.

Yoshida — On dirait que tu as discuté un bon moment avec Katsuragi.

Moi — Tu l’as remarqué ?

Yoshida — Après ton départ de la tente, j’ai vaguement entendu la voix de Katsuragi. J’étais un peu curieux, mais je me suis dit que ce serait malvenu de venir vous déranger. Vous parliez de l’examen spécial ?

Puisqu’il savait déjà que nous étions sortis discuter, il n’y avait aucune raison de le cacher.

Moi — Il est venu me demander s’il était possible de coopérer pour éviter qu’il y ait des expulsions dans nos classes.

Yoshida — Tu comptes faire alliance avec la classe B ?

Yoshida ne montra ni approbation ni opposition. Il semblait simplement curieux du jugement que j’allais prendre en tant que leader de la classe.

Moi — Malheureusement, les négociations ont échoué. Ce n’est pas un problème que deux classes peuvent résoudre à elles seules. Mais maintenant que nous sommes au deuxième jour, j’imagine que ce genre de discussions et de tentatives d’alliance va commencer à apparaître un peu partout.

Yoshida — Il va falloir garder les yeux bien ouverts.

Le regard grave, Yoshida jeta un œil en direction des tentes des autres classes.

1

Après avoir pris le petit-déjeuner avec Yoshida et les autres, le surveillant nous transmit alors ses instructions.

M. Urushibara — Bien, nous allons maintenant annoncer la première épreuve de la journée. Étant donné que vous allez passer de nombreuses épreuves dès ce matin, veuillez rester concentrés et donner le meilleur de vous-mêmes.

Le surveillant sortit quatre tablettes qu’il remit aux quatre représentants.

M. Urushibara — Le contenu de l’épreuve 【Équipe】 consiste en un affrontement de tests académiques simples entre les quatre classes. Chaque classe devra envoyer un membre muni d’une tablette. L’ordre de passage des quatre participants de chaque groupe sera entièrement aléatoire. La première place rapportera 3 jetons, la deuxième 2 jetons, la troisième 1 jeton, et la quatrième ne recevra aucune récompense.

Après cette introduction, le surveillant révéla les détails précis de l’épreuve.

Si les quatre participants remportaient chacun leur manche, cela permettrait d’obtenir douze jetons. À l’inverse, si les quatre terminaient derniers, le total serait de zéro. Même s’il n’y avait aucun risque de perdre des jetons, l’écart entre les classes allait probablement se creuser.

Tout dépendait de l’ordre de passage. Plutôt que de voir les meilleurs élèves s’affronter entre eux, l’idéal était évidemment d’affronter des élèves moins compétents que soi. L’ordre de passage de la classe C était le suivant : Morishita, Sanada, Yoshida, puis moi.

Comme aucun autre facteur que les capacités académiques ne pouvait intervenir, je me contentai d’observer l’épreuve à distance.

Comme le surveillant l’avait annoncé au départ, le déroulement était extrêmement simple. Dix questions étaient tirées d’une matière précise, toutes sous la forme de QCM à cinq choix. En cas d’égalité de score, le classement était déterminé par le temps nécessaire pour répondre aux dix questions.

Au final, Morishita termina troisième et Sanada premier. Vint ensuite le tour de Yoshida qui, opposé à Katsuragi, Wang et Amikura, finit quatrième. Enfin, lorsque vint mon tour, je pris la première place.

À l’issue de cette série d’épreuves, la classe C obtint un total de sept jetons. La classe A, bien qu’Ike et Shinohara aient terminé derniers, bénéficia d’un bon tirage et d’une répartition favorable. Kushida et Wang finirent premiers, ce qui leur permit de récolter six jetons au total. La classe B en obtint cinq. La classe D en récolta six. On pouvait dire qu’il s’agissait d’un début relativement stable, sans véritable écart notable.

Yoshida — Les écarts sont encore plus faibles que ce que j’imaginais.

Effectivement, si l’on ne considérait que cette seule épreuve, un ou deux points de différence restaient dans la marge d’erreur.

Mais les choses n’allaient évidemment pas se terminer aussi facilement.

M. Urushibara — Nous allons maintenant passer à l’épreuve suivante. L’ordre de passage restera entièrement aléatoire.

Après avoir reçu l’ordre de passer à la matière suivante, nous répétâmes ce processus cinq fois de suite sur cette île déserte, tablette en main. Les écarts infimes du départ, les différences dues à la chance ou aux circonstances, commencèrent peu à peu à converger vers des résultats plus conformes à la réalité.

À partir de la deuxième manche, même si les épreuves continuaient à se dérouler exactement sous la même forme, leur nature avait déjà changé discrètement. Lors de la première manche, les groupes et les hasards de répartition influençaient encore les résultats. Mais à mesure que les manches s’enchaînaient, ces facteurs aléatoires étaient progressivement éliminés, laissant les capacités académiques et la rapidité de traitement de chacun se refléter directement dans le classement.

Avec seulement dix questions et un format simple à cinq choix, l’épreuve éliminait au contraire toute possibilité de jouer sur la chance ou les combines. Comme l’égalité se décidait au temps d’exécution, obtenir un score parfait devenait pratiquement une évidence parmi les meilleurs. Toute la différence reposait alors sur la capacité à réduire le processus au strict minimum.

Réduire les hésitations, repérer immédiatement le point clé d’une question, éliminer les mauvaises réponses avec précision. Il suffisait d’un très léger retard dans l’un de ces domaines pour perdre une place, voire deux.

Parmi eux, ceux qui restaient constamment au sommet étaient Sanada et Katsuragi. Du début à la fin, Sanada fit preuve d’une rigueur impressionnante. Peu importe le type de question, ses décisions ne connaissaient aucune hésitation.

Au moment même où il terminait la lecture de l’énoncé, la réponse semblait déjà décidée. Sans le moindre mouvement superflu, il dominait autant par sa rapidité que par sa précision.

À l’inverse, Katsuragi adopta une approche différente de celle de Sanada. Plutôt que de viser systématiquement le score parfait, il privilégiait le maintien dans le haut du classement, ne consacrant du temps qu’aux points nécessaires afin d’optimiser l’ensemble de son processus de réponse. Grâce à cela, il démontra une grande force dans les confrontations départagées au temps, commettant très rarement de véritables erreurs.

Juste derrière eux venaient Wang et Kushida. Leur vitesse n’avait rien d’exceptionnel, mais elles se trompaient rarement dans leur compréhension des questions. Comme leurs bases étaient solides, elles évitaient tout effondrement brutal. Kushida termina certes dernière lors de la deuxième manche, mais elle retrouva ensuite son rythme au milieu de l’épreuve et recommença progressivement à enchaîner les bonnes réponses.

Quant à Wang, elle conserva du début à la fin le même rythme de résolution, avec très peu de variations dans ses résultats, occupant régulièrement les deuxième ou troisième places. Dans ce genre d’épreuve de longue haleine, ce type de participant fiable transformait directement ses performances en accumulation régulière de jetons.

Cependant, tout le monde n’était pas capable de s’adapter à ce rythme de la même manière. À mesure que les manches s’enchaînaient, les visages des élèves confinés au bas du classement devinrent de plus en plus évidents.

Parmi eux, la chute d’Ibuki était particulièrement marquée.

Les questions n’étaient pourtant pas particulièrement difficiles, mais Ibuki abandonnait souvent sa réflexion avant même d’avoir pleinement saisi l’intention du problème, choisissant ses réponses presque au hasard alors que sa compréhension restait floue. À première vue, cette manière de faire semblait accélérer son temps de traitement, mais sans base solide pour identifier la bonne réponse, les résultats ne pouvaient évidemment pas rester stables. Elle parvenait parfois à tomber juste par chance, mais cette réussite ne pouvait pas se répéter indéfiniment. À mesure que les manches s’accumulaient, les fluctuations dues au hasard s’effaçaient progressivement, et son classement finit naturellement par converger vers le bas. Il ne s’agissait pas d’une simple baisse de forme passagère, mais du résultat inévitable de sa manière même de prendre ses décisions.

Plus surprenants encore furent Ike et Shinohara, dont les capacités scolaires inspiraient pourtant elles aussi peu de confiance. Contrairement à l’impression qu’ils donnaient au départ, ils ne bâclèrent pas l’épreuve sous prétexte de manquer de temps. Avec leurs connaissances limitées, ils continuèrent malgré tout à chercher honnêtement la réponse la plus proche possible de la bonne. Ils examinaient les choix un par un et, malgré leur confusion visible, tentaient toujours de sélectionner leurs réponses avec un minimum de raisonnement. Ce processus était loin d’être efficace, et il n’était pas rare de les voir perdre énormément de temps à hésiter. Mais au moins, ils n’abandonnaient pas leur réflexion.

Malgré cela, leur sérieux ne se traduisait pas directement par des résultats. Leur manque de connaissances de base ne pouvait être compensé, et le nombre de bonnes réponses qu’ils obtenaient ne progressait finalement pas. De plus, leur prudence augmentait leur temps de réponse, ce qui les plaçait automatiquement en position défavorable lors des égalités de score. En conséquence, leurs classements restaient bloqués en bas.

Sans finir systématiquement derniers comme Ibuki, ils demeuraient constamment coincés autour des avant-dernières et troisièmes places en partant de la fin.

Une fois les cinq manches terminées, les écarts de jetons entre les classes s’étaient creusés de manière lente, mais parfaitement nette.

Les simples différences d’un ou deux jetons observées lors de la première manche s’étaient accumulées au fil des épreuves jusqu’à devenir un écart devenu impossible à ignorer.

L’écart n’avait rien d’insurmontable. Mais c’était justement ce qui le rendait difficile à combler. Plus que tout, il révélait avec une grande justesse les capacités réelles des élèves.

Autrement dit, cette épreuve ne se jouait pas sur une victoire isolée. Ce qu’elle évaluait, c’était la capacité à ne pas s’effondrer, à enchaîner des résultats stables et réguliers. Au fond, elle ne faisait rien d’autre que mesurer les compétences fondamentales des élèves.

Et ceux qui n’étaient pas à la hauteur étaient, les uns après les autres, laissés en arrière, avec une froide certitude.

2

Cet examen n’avait absolument rien à voir avec l’examen précédent de l’île déserte, centré sur les activités physiques. Une fois terminé, les élèves, épuisés par l’effort mental excessif, accueillirent enfin une pause et s’assirent un peu partout pour se reposer.

Contrairement à la fatigue provoquée par un effort physique intense, l’épuisement né d’une réflexion continue laissait une douleur sourde au fond de l’esprit. Pendant un moment, personne ne parvint à enchaîner immédiatement sur une nouvelle action, et tous se laissèrent absorber par ce bref silence.

Durant ce temps, même si chaque classe gardait ses distances, les camarades de classe d’un même groupe se réunirent autour de leur représentant afin de procéder à la répartition des jetons obtenus selon leurs règles établies.

Naturellement, il en alla de même pour notre classe C.

Les jetons distribués à Yoshida, Morishita et Sanada furent répartis presque équitablement, en divisant simplement le total par quatre. Nous n’avions pas cherché à creuser volontairement les écarts selon les performances et avions préféré opter pour un partage égalitaire.

Yoshida — Ike nous regarde.

Moi — Ne fais pas attention. Ce n’est pas seulement nous qui l’intéressons. Il observe aussi attentivement la situation des trois autres classes.

La distribution des jetons ne consistait pas simplement à remettre des récompenses. C’était aussi une manière de transformer les contributions de chacun jusqu’à présent en valeur chiffrée et de les exposer crûment aux yeux de tous. Inconsciemment, chacun ne pouvait s’empêcher de regarder combien les autres avaient reçu.

Sanada — Après tout, c’est un examen spécial où la peur de finir dernier est omniprésente.

Sanada retira ses lunettes. Les verres devaient être sales, car il les essuyait soigneusement avec le bas de sa chemise.

Yoshida — Même si on ne sait absolument pas combien chacun possède au total, du point de vue des classes, on a quand même l’impression que les écarts commencent peu à peu à devenir impossibles à cerner.

Après avoir vérifié le nombre de jetons qu’il avait reçus, Yoshida balaya discrètement du regard les trois autres classes avant de laisser échapper cette remarque à voix basse. Pendant les épreuves, il avait été entièrement concentré sur ses propres réponses. Il était donc naturel qu’il ne sache pas précisément qui avait terminé à quelle place.

Morishita — Même moi, je commence à me sentir un peu anxieuse. Donne-m’en donc cinq de plus, en supplément.

Je décidai d’ignorer purement et simplement cette requête absurde de Morishita.

Plus que les classements précis, c’étaient les résultats fragmentaires et les impressions laissées ici et là qui restaient gravés dans les esprits. Chacun essayait de rassembler ces indices afin de deviner l’ensemble de la situation, mais faute d’informations décisives, personne ne pouvait parvenir à une conclusion claire. Cet état d’incertitude ambigu ne faisait qu’accentuer davantage le sentiment général d’anxiété.

Sanada — Katsuragi-kun, Wang et Kushida font clairement partie des élèves qui dominent les épreuves. Si on regarde les choses à l’échelle des classes, les écarts ne sont peut-être pas aussi importants qu’on l’imagine.

Contrairement à Yoshida, Sanada, qui percevait la situation avec davantage de lucidité, formula cette analyse particulièrement pertinente.

Il était d’un calme impérial. Même s’il ne faisait qu’énoncer des faits, ses paroles portaient à la fois l’idée qu’aucun écart décisif ne s’était encore creusé et le pressentiment que le moindre mouvement à venir pourrait bouleverser radicalement la situation.

Il ressentait clairement un certain sentiment de crise.

Il était vrai que les écarts entre les classes continuaient progressivement de s’élargir, mais comme chaque épreuve ne rapportait qu’un nombre limité de jetons, aucun fossé irrattrapable ne s’était encore formé à l’échelle globale.

Mais cela n’était vrai qu’en considérant chaque classe comme un tout.
Puisque les actions de chacun étaient ensuite directement converties en chiffres, des écarts commençaient aussi à se creuser discrètement à l’intérieur même des classes. Et si l’on portait son regard sur chaque individu, ces différences avaient probablement déjà dépassé de loin ce que l’on pouvait imaginer.

Ibuki — Attendez un peu ! Je n’ai reçu que deux misérables jetons ?! C’est quoi ce délire ?!

En principe, les informations concernant le nombre exact de jetons ne devaient jamais être révélées aux élèves des autres classes.

Mais pour les classes dont la répartition reposait sur une comparaison directe des contributions de chaque élève, il était extrêmement difficile de garder cela totalement secret. Surtout lorsqu’un résultat jugé inacceptable apparaissait, le mécontentement finissait facilement par éclater au grand jour.

Hors d’elle, Ibuki ne semblait pas se soucier le moins du monde du fait qu’elle révélait des informations sensibles et criait après Katsuragi d’une voix suffisamment forte pour être entendue de tous. À cet instant, elle était entièrement dominée par ses émotions. Plus que les calculs de gains ou de risques, c’était simplement le fait de ne pas pouvoir accepter la situation qui guidait complètement ses actes.

Katsuragi — Je l’ai pourtant expliqué dès le départ. Les jetons seront répartis équitablement selon les contributions de chacun. Jusqu’à présent, toutes les épreuves étaient des tests académiques, qui sont précisément ton point faible, et tu as effectivement énormément pénalisé le groupe. Tu as terminé dernière à chaque fois, non ? Le fait même que tu reçoives autant est déjà une forme de traitement favorable.

Même s’il avait soigneusement écarté toute émotion de son choix de mots, le contenu de ses paroles, lui, ne laissait aucune ambiguïté. En exposant des faits incontestables, il venait de couper toute possibilité de contestation.

Les deux autres membres de la classe B ne formulèrent aucune objection.

Puisque les critères de répartition avaient été définis de manière aussi claire, laisser intervenir des sentiments personnels risquait de désavantager leurs propres camarades. À cet instant, il n’existait donc aucune raison de remettre en question la décision de Katsuragi.

Le fait qu’Ibuki ait terminé dernière à chaque manche était incontestable. Autrement dit, les jetons qu’elle avait personnellement générés étaient bel et bien nuls. Vu sous cet angle, le fait que Katsuragi lui en accorde malgré tout deux relevait sans aucun doute d’une forme de bienveillance.

Ibuki — Tu essaies de me faire finir dernière, c’est ça ?!

Katsuragi — Ne dis pas n’importe quoi. Je n’ai jamais eu l’intention de laisser qui que ce soit de ma classe être expulsé. Mais si je répartissais les jetons de manière parfaitement égale, même avec ceux qui ont pénalisé le groupe, ce serait injuste envers Sonoda et Morofuji. Cet examen spécial peut mener à des expulsions. Je refuse de les mettre en danger par une décision injuste.

Katsuragi souligna qu’il s’agissait également d’un choix difficile pour lui. Pour protéger quelqu’un, il fallait nécessairement qu’un autre accepte son mécontentement. C’était le propre de l’examen.

Ibuki — Dans ce cas… si je contribue bien, tu me donneras plus la prochaine fois, c’est ça ?

Katsuragi — Évidemment.

Face à cette réponse immédiate de Katsuragi, Ibuki claqua bruyamment la langue avant de tourner les talons et de quitter les lieux.

Son dos débordait de frustration et d’amertume. Mais parce qu’elle comprenait que seule la preuve par les résultats pouvait désormais renverser la situation, Ibuki ne rajouta rien de plus.

3

Le soleil était désormais haut dans le ciel, et l’île déserte commençait à se réchauffer. Même si la montre indiquait qu’il était à peine passé 9h du matin, l’impression que la matinée durait depuis une éternité s’était déjà installée.

Une légère brise traversait les arbres avant de glisser sur les peaux couvertes d’une fine pellicule de sueur. Cette sensation, qui aurait normalement dû être agréable, devenait à présent l’un des facteurs contribuant à engourdir les esprits. Les épreuves intellectuelles qui s’étaient succédé avaient réellement entamé la concentration de chacun.

Avant de reprendre une activité physique, ce bref silence semblait s’étirer à l’infini. Tout le monde attendait l’épreuve suivante. Personne ne parvenait à se détendre complètement, et chacun restait sur place avec une tension diffuse impossible à évacuer.

M. Urushibara — Nous allons maintenant passer à plusieurs épreuves mettant à l’épreuve vos capacités physiques.

En entendant cette annonce du surveillant, Ibuki serra involontairement les poings. Après les affrontements académiques précédents, la situation semblait s’inverser. Dès que les élèves apprirent que les prochaines épreuves reposeraient sur les capacités physiques, l’atmosphère devint visiblement plus légère. Ceux qui avaient accumulé de la frustration, ceux qui avaient décroché pendant les épreuves intellectuelles, semblaient désormais impatients de montrer enfin ce dont ils étaient capables.

M. Urushibara — Cette fois encore, il s’agit d’une épreuve 【Équipe】. Chaque classe devra former des binômes. Comme précédemment, les groupes seront désignés aléatoirement par mes soins. L’épreuve consistera à tester votre équilibre et votre maintien corporel. Les binômes devront tenir le plus longtemps possible sur un seul pied sans poser l’autre. Le binôme qui terminera premier rapportera 10 jetons à sa classe, le deuxième 5 jetons, le troisième 3 jetons. Quant au binôme arrivé dernier, le représentant de sa classe se verra retirer 2 jetons.

Dès qu’un des deux participants posait son autre pied au sol, le binôme était considéré comme éliminé. Bien que classée parmi les épreuves physiques, la règle imposait simplement de garder un pied levé. Qu’ils se tiennent la main ou se soutiennent par les épaules, la manière de maintenir l’équilibre était laissée entièrement à l’appréciation des binômes.

En apparence, il ne s’agissait que d’un simple affrontement d’endurance physique, mais en réalité, l’épreuve testait surtout la coordination et la capacité d’adaptation entre partenaires. Il était impossible de réussir seul. La manière dont chacun saurait partager l’effort selon l’état de son partenaire influencerait directement le résultat final.

Ibuki — Hein ? Un binôme ? Pourquoi on ne peut pas le faire seul… ?

Pour Ibuki, qui avait une confiance absolue dans ses capacités physiques, devoir coopérer avec quelqu’un d’autre représentait au contraire un handicap. Selon le partenaire désigné, elle risquait de devoir porter une charge énorme, voire de se faire ralentir. Rien d’étonnant à ce qu’elle ne s’en réjouisse pas.

Plus quelqu’un avait confiance en sa propre force, plus il détestait les facteurs imprévisibles que représentaient les autres. Pour Ibuki, cette coopération imposée par l’examen ressemblait davantage à une contrainte. Au final, Sanada et moi étions dans le même binôme, tandis que Yoshida fit équipe avec Morishita.

Compte tenu de la carrure de Sanada, de la hauteur de son centre de gravité et de sa tendance à privilégier l’endurance, j’estimai qu’il valait mieux éviter une posture reposant sur un soutien mutuel complet.

Le plus stable serait que je serve de point d’ancrage fixe et que l’ensemble de la posture soit orienté de manière à ce que ce soit moi qui absorbe la majeure partie de la charge.

Ibuki, qui ne cessait de râler jusque-là, ne parvint plus à cacher sa déception ni sa colère lorsqu’elle apprit que sa partenaire serait Morofuji. Vu la personnalité de cette dernière, il était évident qu’au moindre moment de panique ou d’hésitation, son équilibre risquait immédiatement de vaciller. Pour Ibuki, cela devait probablement être l’un des pires tirages possibles.

Sanada — Quelle serait la meilleure manière de procéder…? Il y a quand même une certaine différence de taille entre toi et moi, Ayanokôji-kun. Si on se soutient par les épaules, j’ai l’impression que notre équilibre risque d’être moins bon… Pour être honnête, je ne suis pas sûr de moi.

Si les règles avaient permis qu’un seul membre du binôme soit éliminé, le plus efficace aurait naturellement été que je continue seul jusqu’au bout. Sans soutien inutile ni coordination à maintenir, cela m’aurait même davantage convenu. Mais dès l’instant où Sanada tomberait, je serais automatiquement considéré comme éliminé moi aussi.

Moi — Mieux vaut éviter de rester collés l’un à l’autre. Ce genre de méthode ne devient réellement efficace que lorsque les deux personnes risquent de tomber en même temps.

Sanada — Tu as confiance en ton équilibre sur un pied ?

Moi — Plus ou moins. Considère-moi simplement comme un objet fixe, un arbre qui ne bouge pas. Pour tenir le plus longtemps possible sans trop t’épuiser, adapte librement ta manière de t’appuyer sur moi selon la situation. Tu n’as pas besoin de te retenir par considération pour moi.

Sanada — Autrement dit, que je m’agrippe à toi ou que je me repose sur toi, je fais comme je veux… Ça ne pose vraiment aucun problème ?

Moi — Oui. Pour une épreuve en binôme, c’est probablement la meilleure approche possible.

L’idée était que j’absorbe la charge de Sanada afin de prolonger au maximum notre durée totale de maintien. Plutôt que de rechercher une stabilité immédiate, c’était une méthode pensée pour empêcher l’effondrement sur le long terme.

M. Urushibara — Bien, début de l’épreuve. À vos marques… commencez.

Au signal du surveillant, les seize participants levèrent simultanément un pied du sol. Même si le départ était parfaitement synchronisé, les écarts ne se manifesteraient pas immédiatement. Le véritable test consistait à savoir combien de temps chacun parviendrait à tenir. Au début, il n’y avait pas de différences particulièrement visibles entre les binômes.

Certains se soutenaient mutuellement, d’autres gardaient leurs distances, tandis que certains faisaient reposer leur centre de gravité sur l’épaule de leur partenaire. Les approches variaient, mais aucune ne semblait sur le point de s’effondrer rapidement. Le vrai problème viendrait plus tard.

Après plusieurs dizaines de secondes, puis une fois la barre de la minute franchie, les légers déséquilibres présents dans les postures commencèrent progressivement à s’accumuler.

Même s’ils semblaient insignifiants à première vue, ces déséquilibres constituaient sans aucun doute l’origine même de l’effondrement. S’ils n’étaient pas corrigés à temps, ils finissaient par provoquer une réaction en chaîne.

La charge concentrée sur une seule jambe augmentait continuellement avec le temps. Peu à peu, la sensation du contact entre le pied et le sol devenait floue, tandis que la cheville commençait à trembler de manière incontrôlable. L’équilibre, qui au départ était encore maintenu consciemment, se transformait sans qu’on s’en rende compte : on ne cherchait plus à « tenir », mais à lutter désespérément pour ne pas tomber.

La rapidité avec laquelle chacun parvenait à effectuer cette transition mentale influençait énormément le temps qu’il pouvait tenir.

Ike — D…Désolé, Kikyô-chan. Euh… on s’est retrouvés collés l’un à l’autre sans faire exprès.

Sans qu’on sache s’il cherchait à aider sa classe à obtenir davantage de jetons ou simplement à profiter d’un prétexte légitime pour rester aussi proche d’elle, Ike prit soin d’adopter un ton aussi calme que possible.

Pourtant, sa voix laissait clairement transparaître une excitation et une nervosité difficiles à dissimuler. Profitant du maintien de l’équilibre comme excuse pour poser sa main sur son épaule, il semblait beaucoup trop conscient du contact qu’il ressentait et de cette proximité immédiate. Son attention n’était déjà plus tournée vers l’épreuve elle-même, mais entièrement absorbée par Kushida à ses côtés. À partir du moment où sa concentration vacillait, le risque commençait déjà à naître discrètement. Mais l’intéressé lui-même n’en avait absolument pas conscience.

Yoshida — Ce salaud d’Ike… Franchement, je l’envie un peu.

À côté, Yoshida, qui peinait à tenir avec Morishita, semblait quelque peu agacé. Il imaginait probablement ce que cela donnerait s’il faisait équipe avec la fille qu’il aimait, ou bien il ne supportait simplement pas qu’Ike puisse se retrouver en binôme avec une fille mignonne.

Morishita — Au fond, tu dois être ravi de pouvoir avoir un contact physique avec moi sous prétexte qu’on est partenaires, non ?

Yoshida — Qui serait content de ça, idiote ?!

Le démenti fut immédiat et particulièrement vif. Peut-être cette réaction avait-elle légèrement perturbé son équilibre, mais son corps vacilla brusquement. Dans le même mouvement, Morishita perdit elle aussi l’équilibre et posa les deux pieds au sol, annonçant leur élimination. Cependant, afin d’éviter d’ajouter une pression inutile à Sanada, qui continuait encore à lutter à côté d’eux, les deux éliminés fermèrent immédiatement la bouche.

La moindre réaction des perdants pouvait affaiblir la concentration de ceux qui tenaient encore. Et parce que tout le monde en avait parfaitement conscience, ce silence maîtrisé continuait de régner sur place.

Pendant ce temps, face à l’attitude d’Ike, Kushida ne montrait ni rejet ni enthousiasme particulier. Elle se contentait de maintenir leurs interactions strictement dans le cadre de la coopération, tout en affichant du début à la fin un sourire naturel et parfaitement maîtrisé.

Sa manière de gérer la distance entre eux était remarquable. Ni trop froide, ni excessivement proche, elle restait constamment dans cette zone subtile qui donnait à l’autre l’illusion d’être autorisé à s’approcher.

Elle ne me déteste absolument pas… C’était probablement cette pensée optimiste qui troubla encore davantage l’esprit d’Ike. Même si son équilibre faillit s’effondrer à plusieurs reprises au cours de l’épreuve, il parvint malgré tout à rétablir de force sa posture.

Ike — Ooooh ! Je peux encore tenir !

Shinohara, qui faisait équipe avec Wang, lança un regard noir à Ike, grisé par son propre enthousiasme.

Cependant, faute d’avoir elle-même suffisamment de marge pour parler, le silence continua de dominer les lieux. Mais son regard, lui, débordait clairement d’une émotion particulièrement intense.

Tout en luttant désespérément pour maintenir son équilibre, Shinohara ne parvenait malgré tout pas à détourner complètement une partie de son attention de ces deux-là. Même si, en théorie, elle n’avait absolument aucune marge pour se mêler des affaires des autres, la scène qui se reflétait dans son champ de vision l’empêchait de l’ignorer totalement.

En conséquence, sa posture commença progressivement à se dérégler par de minuscules mouvements. Malgré sa tentative de reprise de contrôle, Wang fut elle aussi entraînée par cette perte d’équilibre et vit sa concentration se disperser. Toutes deux se retrouvèrent alors engagées dans une lutte acharnée pour tenir.

Puisqu’il s’agissait d’un binôme, le moindre déséquilibre de l’un affectait inévitablement l’autre. Les charges qu’ils partageaient ensemble devenaient également des faiblesses potentiellement fatales.

Pendant ce temps, complètement inconscient des difficultés dans lesquelles ces deux-là se débattaient, Ike gardait toujours son bras sur l’épaule de Kushida et lui souffla à l’oreille :

Ike — Hé hé hé… On est étonnamment bien synchros, tous les deux.

Kushida — Oui. Tu t’en sors vraiment très bien, Ike-kun, tu m’aides énormément. On va tenir ensemble jusqu’au dernier instant.

Ike — É…Évidemment. Même si ce n’est qu’une seconde de plus, je me donnerai à fond !

Une simple parole d’encouragement suffit à déformer encore davantage l’orientation de son attention. Alors qu’il aurait dû consacrer toute sa concentration au maintien de sa posture, son esprit était irrésistiblement attiré ailleurs. Une minute. Puis deux…

En s’aidant mutuellement, ils parvinrent à prolonger cette position sur un pied bien au-delà de ce qu’ils auraient pu tenir seuls.

À partir de là, ce n’était plus réellement une question d’endurance physique pure, mais une lutte visant à repousser l’effondrement final le plus longtemps possible. Cependant, tenir sur un seul pied n’était pas quelque chose que l’on pouvait maintenir indéfiniment. Même en pouvant s’appuyer l’un sur l’autre, cela ne signifiait pas pour autant que leur durée de maintien augmentait de manière spectaculaire.

Alors que l’épreuve approchait de la barre des trois minutes, les binômes commencèrent à tomber les uns après les autres. Les limites n’arrivaient jamais de manière égale pour tout le monde. Le moment de l’effondrement survenait souvent brutalement et provoquait des réactions en chaîne.

Comme on pouvait s’y attendre, ce furent Shinohara et Wang qui cédèrent ensuite. Au moment où l’équilibre de l’une se rompit, le déséquilibre se transmit immédiatement à l’autre sans lui laisser le moindre temps pour corriger sa posture, provoquant un effondrement total en chaîne. La stratégie du soutien mutuel était certes efficace, mais elle dissimulait également un énorme risque de chute commune.

À l’inverse, les binômes qui avaient maintenu une trop grande distance entre eux furent eux aussi rapidement éliminés. Miser entièrement sur la stabilité individuelle permettait certes d’afficher une certaine solidité au départ, mais avec le temps, la charge pesant sur chacun s’accumulait inévitablement jusqu’à ce que l’un des deux atteigne sa limite. Et si l’aide n’arrivait pas immédiatement à cet instant précis, tout s’effondrait aussitôt.

Quant aux binômes encore en lice, ils adoptaient tous sans exception une approche intermédiaire. Ni complètement collés l’un à l’autre, ni totalement indépendants. Ils n’établissaient un contact qu’aux moments nécessaires afin de répartir la charge sur leurs corps. La capacité à ajuster subtilement cet équilibre devenait alors le facteur décisif.

Ibuki — Tiens bon. Tant que je ne t’ai pas dit que c’était bon, ton pied n’a absolument pas le droit de toucher le sol. On va gagner, coûte que coûte !

À l’opposé total de l’énergie agressive d’Ibuki, Morofuji affichait un visage déformé par la souffrance.

Morofuji — C’est… affreux… J’en peux plus… j’ai mal…

Dans le même temps, Sanada, qui s’agrippait à moi, ne pouvait lui non plus échapper à la fatigue. Son pied droit, qui lui servait d’axe de soutien, imposait désormais une charge insoutenable à la plante de son pied et à sa cheville, si bien qu’une grande partie de son poids commençait progressivement à s’appuyer contre moi.

Sanada — Désolé… J’ai l’impression… d’être bientôt à bout…

Moi — Tiens aussi longtemps que tu le peux. Ce n’est pas grave.

Sanada — Mais Ayanokôji-kun… pourquoi as-tu… l’air aussi tranquille ?

Face à cette question de Sanada, dont le corps commençait déjà à trembler légèrement, je me contentai de lui répondre d’un regard calme.

Évidemment, même en tenant sur un pied, je devais également soutenir Sanada dans son état instable. Il m’était donc impossible de continuer ainsi indéfiniment.

À présent, les seuls binômes encore en lice étaient le nôtre, celui d’Ibuki et Morofuji, ainsi que celui d’Amikura et Minamikata.

Même si finir troisième n’aurait pas été un mauvais résultat, il valait peut-être mieux employer un léger stratagème à ce stade.

Après tout, gagner une place supplémentaire avait une valeur non négligeable. Toute la question était de savoir comment provoquer cette ouverture.

Moi — Morofuji.

Je fis volontairement entendre ma voix. Les règles n’interdisaient pas aux participants de parler entre eux tant qu’ils gardaient un pied levé.

Au moment où elle entendit son nom, les épaules de Morofuji sursautèrent brusquement et son regard, jusque-là rivé au sol, se tourna vers moi avec affolement.

Il suffisait simplement de détourner l’attention de quelqu’un pour provoquer l’effondrement complet de son équilibre.

Morofuji — Q…Quoi… qu’est-ce qu’il y a ?!

Depuis que nous avions été placés dans le même groupe, la peur que Morofuji éprouvait envers moi n’avait jamais disparu. Je n’eus besoin d’aucune autre parole. Je me contentai de planter mon regard dans le sien avec une pression presque oppressante. Après tout, Morofuji semblait avoir une réaction particulièrement excessive à ma présence.

La peur seule commençait à imposer une lourde charge supplémentaire à son esprit comme à son corps. Ce qu’elle devait supporter à cet instant n’était pas seulement un poids physique.

Ibuki — Hé, Morofuji ! Tu bouges là !

Même si Ibuki parvenait encore jusque-là à conserver un certain contrôle à elle seule, dès que le centre de gravité de son partenaire commençait à s’effondrer, la charge qui pesait sur elle augmentait de manière exponentielle.

Le moindre désordre d’un côté ouvrait directement la voie à un effondrement total. Pendant ce temps, Sanada n’avait déjà plus la moindre marge pour prêter attention à ce qui se passait autour de lui.

Sanada — Pourquoi… c’est aussi… difficile… ngh…

Les bruits extérieurs ne lui parvenaient déjà plus. Toute sa conscience était désormais concentrée sur cette lutte impitoyable contre lui-même. La force du tronc jouait certes un rôle important, mais la charge supportée par ses mollets et ses chevilles dépassait visiblement largement ce qu’il avait imaginé. Lorsqu’on atteignait ses limites, toutes les distractions mentales extérieures étaient instinctivement rejetées.

À la fin, il ne restait plus qu’un duel contre soi-même. Le centre de gravité de Sanada continua progressivement de pencher vers moi, et pour corriger cela, je dus mobiliser une partie de ma force musculaire. L’accumulation constante de ces minuscules dépenses d’énergie dévorait violemment l’endurance. C’était cela, la véritable limite individuelle.

Peu après, Sanada atteignit finalement sa limite absolue et posa les deux pieds au sol. Heureusement, juste un instant auparavant, Morofuji s’était elle aussi complètement effondré sous l’effet de la réaction en chaîne.

Nous avions finalement réussi à décrocher la deuxième place de justesse.

error: Pas touche !!