THE KEPT MAN t4 - chapitre 1
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Traduction : Raitei
Correction : Faucon
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Tout avait commencé par la tentative d’enlèvement d’April, la petite‑fille chérie du maître de guilde.
Le culte de Sol Magni, adorateurs de ce Dieu Soleil à la con enlevait femmes et enfants pour les égorger en sacrifices humains. Il y a environ un mois, ils avaient voulu faire de même avec April. Ils avaient assommé les deux aventuriers qui la gardaient et tentaient de l’emporter dans une carriole, quand quelqu’un, par bonheur, l’avait arrachée à leurs mains et confiée aux Paladins pour sa protection.
Ils avaient voulu sacrifier la fillette, mais ce fut vain.
Le maître de guilde était entré en fureur. Il fit jouer tout le poids de son rang et de sa renommée, rassembla autant d’aventuriers qu’il put et partit pour anéantir Sol Magni. Après avoir retourné la ville de fond en comble, ils repérèrent le groupe dans un bâtiment abandonné au sud‑est et lancèrent l’assaut.
— Medusa et Argo ont pris la tête de l’opération. Toutes les équipes de haut rang encore en ville ont été sollicitées comme si un dragon avait fait son apparition.
— C’est un peu exagéré…
Ce petit Barbu pouvait se charger d’un dragon tout seul, en fait.
— Et tous les membres de Sol Magni qui se trouvaient là se sont retrouvés soit emprisonnés, soit exécutés.
— Des monstres bizarres parmi eux ? demandai‑je. — Du genre difforme avec grands yeux qui balancent des rayons par les mains ?
Ce monstre‑là était le fondateur de Sol Magni, prédicateur de ce Dieu Soleil de mort.
Il était apparu au treizième niveau du Millénaire du Soleil de Minuit et avait failli tuer Arwin. Si c’était vraiment leur repaire, il aurait dû s’y trouver aussi.
— On dit que Medusa l’a terrassé.
— Les sœurs Maretto ?
— Il était très puissant, et deux ou trois aventuriers sont morts dans la tentative. Mais au final, la magie des sœurs l’a réduit en cendres, paraît‑il.
Les papiers trouvés dans leur planque révélèrent leurs desseins. Ils cherchaient à provoquer une Ruée « pour purifier la ville », à les entendre. Les femmes et les enfants enlevés devaient servir de sacrifices rituels pour y parvenir.
Avec la chute de cette monstruosité, les tremblements de terre à répétition cessèrent. Les aventuriers envoyés en reconnaissance rapportèrent que le nombre de monstres dans le Donjon retombait à des niveaux de pré‑Ruée.
— Et la Festival de la Fondation approche, non ? Au début, ils allaient l’annuler, mais puisque la Ruée était finie, les gens ont décidé de le maintenir, et c’est ce qu’ils préparent en hâte, maintenant. Toute la ville est en ébullition.
Le Donjon restait bouclé, par prudence, mais l’on comptait le rouvrir après la fête. Après un silence, Arwin demanda :
— Qu’était ce monstre ?
— Jadis, dit‑on, certains furent changés en monstres après avoir conclu un pacte avec le diable. Peut‑être l’un de ceux‑là ?
Pas surprenant pour ces crasseux avec de la merde dans les oreilles de pactiser avec ce Dieu Soleil plein de morve. Tout le monde serait d’accord avec moi.
— Le monstre est vraiment mort ?
— Je ne sais pas. Mais depuis, la ville est d’un calme absolu. Selon les hauts placés et les autorités, même s’il subsiste quelques survivants, ils ne sont plus en mesure de faire grand-chose.
Bien sûr, on renforcerait la surveillance de l’événement afin de guetter des mouvements suspects, mais le festival de la Fondation se tiendrait comme à l’accoutumée. Arwin fronça les sourcils.
Elle avait peine à croire tout à fait l’histoire de Gloria. Revenir pour découvrir que l’objet de sa vengeance avait disparu et que les problèmes se trouvaient déjà réglés laissait plus qu’un arrière‑goût amer. Même moi, je n’accordais qu’à moitié crédit à ce que j’entendais.
Rien, dans ma vie, ne s’était jamais passé aussi bien.
— Alors… commença Arwin, mais le martèlement de pas dans l’escalier l’interrompit.
La porte vola, et une fille aux cheveux d’argent se rua dans la pièce.
— Arwin !
C’était April, la petite-fille du maître de guilde. Elle avait l’air en forme. Tellement de choses s’étaient enchaînées depuis qu’on l’avait sauvée que je n’avais pas eu le temps de lui parler. À la vue d’Arwin, ses yeux se remplirent de larmes et elle se jeta à son cou.
— Tu n’es pas blessée, hein ? Où est-ce que tu étais passée ? Ça va mieux, maintenant ? demanda la gamine.
Arwin sourit et lui ébouriffa les cheveux.
— Pardon de t’avoir inquiétée. Je vais parfaitement bien.
De toute évidence, April avait tout gardé en elle trop longtemps. La digue céda. Son visage se crispa, et elle éclata en sanglots comme un nourrisson. Un filet de morve lui pendait même au nez.
— Allons, tu fous en l’air ta jolie frimousse, dis-je, d’un altruisme exemplaire, en lui tendant un mouchoir.
Au lieu de le prendre avec gratitude, April me lança un sale regard, se tourna et me flanqua un coup de pied dans le tibia.
— Crétin de Matthew ! Comment oses-tu partir sans me prévenir ?!
— Je t’ai laissé un mot, non ?
— On ne peut pas lire ton gribouillis infâme ! Et tu n’as même pas écrit mon nom correctement ! Je te le dis tout le temps : tu dois t’exercer à lire et à écrire ! éructa-t-elle en me martelant les jambes.
Sacrée brute de prof.
— Et tu dois me prévenir quand tu rentres !
— Écoute, on vient de revenir, là, il y a quelques minutes. Et ne pleure pas, ne t’énerve pas et ne souris pas en même temps. Choisis, bon sang.
— Ferme-là ! Imbécile !
— Pardon, pardon. Si tu te calmes, je te donnerai des bonbons.
— M’en fiche !
Elle me tourna le dos en renâclant, au son des rires. Pas seulement Arwin, mais Noelle, Ralph et même Gloria.
Je retiens.
April se mit à parler pour rattraper le temps perdu. Après l’enlèvement, son grand-père l’avait gardée sous contrôle un moment. Ce n’est que l’autre jour qu’on lui avait enfin permis de remettre les pieds à la guilde.
— Et Grand-père dit que je n’ai pas le droit d’aller au festival de la Fondation, non plus. Tu ne trouves pas que c’est horrible ?
— Quelle infamie, dis-je avec ton théâtral. — Tu sais très bien attendrir les gens avec des histoires bien montées et les orienter vers la réponse qui t’arrange, alors ça ne devrait pas être un problème.
Elle me recolla un coup dans le tibia et puis vint d’autres éclats de rire. L’humeur de la salle s’était franchement allégée.
— Je crois que ça suffit pour aujourd’hui, dit Arwin en se levant, un sourire aux lèvres.
De toute manière, ce n’était pas un sujet à poursuivre devant April.

— Tu pars déjà ? demanda April en lui saisissant la main d’un geste suppliant.
— Je reviendrai.
— Ça ira, maintenant. Je crois en toi, Arwin. Alors…
Arwin la serra dans ses bras avant qu’elle ne termine, lui caressa les cheveux, puis quitta la pièce. Elle avait un don pour ça. Si je faisais la même chose, on me jetterait au cachot.
Quand ses pas commencèrent à s’évanouir dans l’escalier, Noelle et Ralph la suivirent rapidement. J’allais être le dernier à sortir lorsque Gloria intervint :
— Attends, on n’a pas fini. D’où viennent ces écailles ?
— Demande à Dez.
Je doutais qu’il lui dise quoi que ce soit. Il n’aurait sans doute pas envie de révéler certains détails des Galeries du Dragon.
Elle insista avec ses questions, mais je l’ignorai et descendis. En bas, le groupe d’Arwin parlait avec quelqu’un : Rex, le chef de Chrysaor. Je l’avais à peine revu depuis le sauvetage d’Arwin. En fait, je ne l’avais même pas encore remercié, aussi commençai-je à m’approcher pour me joindre à la discussion quand Ralph cracha la chose suivante de son air niais :
— C’est des conneries ! La princesse ne ferait jamais un truc pareil !
Il parlait si fort que les concernés se penchèrent par-dessus le comptoir pour voir de quoi il retournait.
— Ne crie pas ainsi, Ralph. Tu déranges tout le monde, dit Arwin d’un ton presque apaisant.
— Mais…!
Il était manifestement encore secoué. Noelle ne disait rien, mais on voyait bien qu’elle ravala sa colère, elle aussi.
— Ça ne sert à rien de t’en prendre à moi, reprit Rex. — Je ne fais que rapporter les rumeurs. Ce n’est pas moi qui les propage.
— De quoi il s’agit ? demandai-je.
Pour une raison ou une autre, Rex détourna le regard, gêné, et se tut.
— Il circule des saletés à mon sujet, voilà tout, dit Arwin comme en passant.
Je lui demandai lesquelles. Un éclair de colère traversa ses yeux.
— Que celle qui contrôlait Sol Magni et qui essayait de déclencher la Ruée, c’était moi.
En substance, la rumeur disait ceci. Arwin, « la Princesse Chevalier Écarlate », aurait ourdi une Ruée afin d’obtenir au plus vite le Cristal Astral au cœur du donjon. Après la Ruée, les monstres se retireraient et seraient bien plus faibles, ce qui faciliterait la progression. Elle aurait rameuté d’anciens compatriotes, fondé la secte Sol Magni, et les aurait chargés de ses basses besognes. Dans le même temps, elle aurait fait semblant de disparaître afin de mener un rituel au fond du donjon.
Cependant, trois de ses compagnons l’auraient trahie. Elle les aurait tués pour les réduire au silence, mais, blessée dans l’affaire, elle aurait inventé l’histoire d’un monstre mystérieux pour s’en défausser. Puis elle aurait laissé la suite à Sol Magni et se serait éclipsée de la ville pour se soigner et éviter la Ruée. Mais par la grande vaillance des aventuriers, Sol Magni avait été vaincu, faisant échouer ses plans. Toutefois, la meneuse Arwin étant encore en vie, il ne fallait pas baisser la garde. Elle attendait sûrement son heure hors des murs. Quiconque la verrait devait prévenir aussitôt la garde.
— C’est vraiment des conneries.
Ridicule. Une torsion volontaire des faits pour obtenir une histoire qui allait dans leur sens. Il y avait mille façons de la démonter.
— C’est que des commérages grossiers. Aucune raison de les prendre au sérieux ni d’y réagir.
— Mais apparemment, tout le monde en parle en ville, dit Arwin d’un ton détaché.
En effet, j’avais senti des regards étranges en chemin. J’avais cru qu’ils étaient juste surpris du retour d’Arwin, mais je comprenais à présent que c’étaient des regards de haine, de soupçon et de moquerie.
— On n’y croit pas, bien sûr. Aucun de ceux qui ont participé au sauvetage n’y croit, assura Rex un peu trop vivement. — Si tout ça n’était qu’une comédie, tu serais la première actrice du théâtre royal.
Il faisait allusion à son état second dans le donjon. Ce fut un moment terrible.
— Mais tout le monde n’a pas pris part au sauvetage. Et pour eux, c’est plus facile à croire. Surtout pour les simples d’esprit.
Même ceux qui naissaient dans la ville-donjon n’étaient pas forcément au fait de tout ce qui concernait le donjon lui-même. Beaucoup passaient leur vie entière sans jamais y mettre les pieds.
— Qui ose déverser de telles calomnies ?! Merde ! jura Ralph en envoyant un coup dans le mur.
Eh, si tu pètes un truc, ça sortira de ta bourse, morveux.
— J’ai entendu dire que ça avait commencé il y a une quinzaine de jours. Un peu après votre départ de la ville, dit Rex.
— Et ça circule encore ?
— Ouais.
— C’est tenace.
Beaucoup prennent plaisir à propager des rumeurs inconsidérées et à remuer la merde, mais ce genre d’histoires finit généralement par se dissiper dès que l’ennui les gagne. Y’a toujours un autre commérage qui prend la place.
— Tu penses que quelqu’un les répand exprès ? demandai-je.
— Peut-être bien, admit Rex.
Arwin avait bien des admirateurs, mais aussi des détracteurs. Des gens que l’idée d’une femme l’épée au poing indisposait. Rien d’étonnant à ce que quelqu’un saisisse l’occasion de salir sa réputation pendant son absence.
— Faites juste attention dehors. On ne sait pas ce que les gens feront s’ils y croient.
— J’apprécie ton avertissement, Rex, dit Arwin avec gravité. — Mais je suis revenue pour reprendre le combat. Je ne peux pas simplement fui…
Elle fut interrompue par la porte du bâtiment qui claqua contre le mur. Tous les regards se tournèrent vers une vieille harpie voûtée qui entra. Elle portait une robe grise avec un châle blanc sur les épaules. À vue de nez, une citadine ordinaire. Ses cheveux blancs étaient en désordre, ses yeux injectés de sang. Elle tendit vers Arwin des mains veinées et fripées, les lèvres tremblantes.
— C’est toi, n’est-ce pas ? Tu sais où se trouve ma Sonia ?
— Comment ça ?
— Ne fais pas l’innocente ! Tout le monde dit que tu l’as emmenée. Rends-la-moi. Elle n’a que seize ans ! Tu la nourris au moins ? Elle adore le ragoût de tomates ! sanglota la vieille.
Arwin ne savait trop quoi faire. Une inconnue l’accostait, puis se mettait à bredouiller des choses étranges.
— Je suis désolée, mais je ne connais aucune Sonia. J’ignore où elle est.
— Regarde bien, là. Elle a des grains de beauté au même endroit que moi ! On les montrait toujours, parce qu’on se ressemblait comme deux gouttes d’eau !
La vieille désigna son cou, où trois grains de beauté noirs formaient une ligne sur sa peau flasque. Elle appuyait avec une force surprenante, réclamant l’attention d’Arwin. Elle ressassait sans relâche la même litanie, et, à la fin, nous lui arrachâmes son histoire. Il y a dix jours environ, sa petite-fille, Sonia, était allée chez une amie et n’était jamais revenue.
Après la mort de ses parents, Sonia vivait avec sa grand-mère. Elles n’étaient pas dans une situation aisée, mais elles s’entendaient bien.
— Les commères du quartier disent qu’elle a trouvé un homme et s’est enfuie avec lui, mais ce n’est pas vrai ! Elle ne m’abandonnerait jamais !
Elle l’avait cherchée partout, en vain. Se tourner vers la garde ne lui avait valu qu’un accueil glacial, sans la moindre aide. Lorsqu’elle avait entendu dire que Sol Magni enlevait des enfants et des jeunes gens, elle avait tenté d’identifier quelqu’un qui pourrait appartenir à ce groupe, sans la moindre idée d’où en trouver.
Dévorée par une détresse fébrile, elle était finalement tombée, par hasard, sur Arwin ce jour-là, et l’avait suivie jusqu’ici.
— …Je suis navrée de vous décevoir, mais je ne sais pas où est Sonia, et je n’ai rien à voir avec Sol Magni. Je les méprise. Et puis, je viens seulement de rentrer en ville aujourd’hui, expliqua Arwin avec compassion.
La Princesse Chevalier se montrait clémente et compréhensive, mais, en l’occurrence, cela produisait l’effet inverse.
— Menteuse ! Tu ne m’auras pas !
Quand les gens sont acculés, leur esprit se resserre avec eux. Une fois qu’une idée s’y est arrimée, il devient très difficile de l’en déloger. Ils crient, se débattent, et sont prêts à tout pour imposer leur point de vue. Ici, cela avait fini par attirer une foule.
C’était tout ce qu’il me fallait pour comprendre ce que Rex m’avait raconté. Pour un retour triomphal, l’accueil réservé à la Princesse Chevalier avait, en réalité, quelque chose de fort glacial.
— Conduis-moi à elle ! Où l’as-tu cachée ? Parle, voleuse d’enfant !
— Ça suffit ! rugit Ralph, qui n’en pouvait plus d’entendre sa meneuse se faire traiter de la sorte.
Furieux, il repoussa la vieille femme, qui s’effondra au sol comme une brindille sans résistance. Son corps se plia sous le choc, et elle grimaça de douleur.
— Arrête ! Tu vas trop loin, Ralph ! lança sèchement Arwin, réprimandant son incapable de subordonné, avant de tenter d’aider la vieille femme à se relever.
Mais l’aïeule repoussa sa main d’une claque, enfouit le visage contre le sol et se mit à pleurer.
Les regards de la foule se firent encore plus glacials. Finalement, un homme qui avait l’âge d’être son fils vint la chercher. Il était, semble-t-il, un ami de son défunt fils. Avec son aide, elle parvint à s’en aller, non sans maudire tout ce qui l’entourait en s’éloignant.
— Bon sang…
L’avertissement de Rex venait de se vérifier presque aussitôt. Arwin elle-même semblait troublée par la détresse de cette femme.
— J’aurais aimé pouvoir entendre son histoire plus en détail…
— Une autre fois.
Malgré la compassion d’Arwin, le reste d’entre nous n’avait pas le loisir de se montrer aussi magnanime. Il y avait bien trop de choses à faire. D’abord, il n’était toujours pas certain que Sol Magni soit mêlé à cette affaire. Et si c’était le cas, nul ne pouvait prédire ce qui risquait d’arriver.
Dans cette ville, des gens disparaissaient tous les jours. Certains s’enfuyaient par amour, c’était certain. Mais nombre de ses habitants étaient aussi de parfaites ordures, prêtes à vendre une jeune femme pour peu qu’on y mette le prix. De plus, nous n’avions que la parole de la vieille femme pour affirmer que Sonia ne l’aurait jamais abandonnée. Seule la jeune fille pouvait dire ce qu’elle ressentait réellement.
J’avais prévenu Arwin depuis longtemps : si elle voulait corriger tous les méfaits de cette ville, elle n’en verrait jamais le bout.
— Si elle a vraiment été enlevée, alors nous la retrouverons en traquant ces gens. À ce moment-là, nous pourrons lui dire que sa grand-mère l’attend à la maison avec une marmite de ragoût de tomates bien chaud.
Arwin acquiesça, même si elle avait l’air d’avoir été contrainte d’avaler une pilule particulièrement amère.
— Le mieux serait sans doute de rentrer pour aujourd’hui, poursuivis-je.
J’avais envisagé de faire une halte quelque part en chemin, mais à ce rythme, cela ne ferait que provoquer une nouvelle scène.
— Vous retournez aux Cinq Moutons ?
— C’est l’idée.
— Alors vous devriez réserver votre chambre au plus vite.
Une fête impliquait des visiteurs venus des environs. Les aventuriers formaient d’ordinaire la clientèle habituelle des Cinq Moutons, mais une fois les autres auberges remplies, les touristes viendraient eux aussi y chercher des chambres. Le propriétaire de l’auberge était de ce genre d’homme retors qui accepterait sans hésiter d’héberger la Princesse Chevalier paria et ses compagnons. Sa devise était simple : tout le monde peut rester, tant qu’il paie.
— Dans ce cas, arrêtons-nous là pour aujourd’hui, suggéra Arwin.
Mais Ralph et Noelle s’y opposèrent fermement.
— C’est trop dangereux !
— Au moins, laissez-nous vous raccompagner…
Ils avancèrent toutes sortes de raisons pour insister, mais Arwin tint bon plus longtemps qu’eux. Le groupe convint de se retrouver à la guilde le lendemain, puis nous nous séparâmes.
— Ne dites à personne ce que nous avons vu à Mactarode. Inventez ce que vous voulez pour qu’on vous lâche. Surtout toi, Ralph.
Les Galeries du Dragon abritait des secrets nains. S’il causait à Dez d’être rejeté par son peuple, je lui tordrais son petit cou jusqu’à ce qu’il en crève.
— Bien sûr, répondit docilement Noelle.
— Je le sais déjà ! fulmina Ralph, en parfait idiot indigné. — Ne me donne pas d’ordres ! Tu crois toujours pouvoir dire tout ce qui te passe par la tête et t’en tirer comme ça. À cause de ce rapport ridicule que tu as fait après le donjon, l’autre fois, on a été forcés de jouer les complices de…
— On part, dit Noelle en entraînant Ralph à l’écart.
Juste au moment où je commençais à croire qu’il avait grandi, le voilà qui redevenait l’ancien Ralph. Grandis un peu, gamin.
Après cela, nous quittâmes la guilde tous les deux et prîmes la grande rue vers l’ouest, mais les piétons étaient si nombreux qu’il était difficile d’avancer. Étant donné les rumeurs que nous venions d’entendre, Arwin avait relevé sa capuche pour cacher son visage. Bien sûr, je continuais pour ma part à attirer l’attention comme une tache d’encre sur une nappe blanche, alors on ne pouvait pas vraiment dire que nous passions inaperçus. J’essayai de mettre un peu de distance entre nous, mais Arwin refusa de quitter mon côté.
— Écoute, Matthew…
— Une minute.
J’apercevais, assis au bord de la rue, un homme d’une soixantaine d’années. C’était le vieux porteur. Le sommet de son crâne était dégarni, mais il lui restait encore des touffes blanches à l’arrière et sur les côtés de son crâne luisant, ainsi que d’épais sourcils broussailleux. Il portait une grande caisse sur le dos. Arwin se figea brièvement en le voyant, sans doute parce que ladite caisse était remplie à ras bord d’aubergines.
— Salut, le Vieux, lançai-je.
Il releva la tête et posa sur nous des yeux ensommeillés.
— C’est toi, Matthew ? T’as survécu, dit-il en se redressant avant de me frapper le bras, comme pour manifester sa surprise.
— Je viens juste de rentrer de voyage. Je vois qu’on se met déjà au travail, le Vieux.
— Une commande urgente d’une boutique cliente. Avec tous ces gens venus pour le festival, ils commencent à manquer d’ingrédients.
Il secoua sa caisse pour le démontrer. Arwin blêmit, mais se reprit, stabilisa sa respiration, puis demanda entre ses dents serrées :
— Cet homme travaille pour la guilde ?
— Oui, c’est un porteur.
Les porteurs étaient des transporteurs employés par la guilde. Ils récupéraient, dans le donjon, les corps de monstres, les trésors et les autres butins que les aventuriers ne pouvaient pas emporter, puis les ramenaient à la surface. C’était un travail essentiel, mais peu rémunérateur, si bien que la plupart ne l’exerçaient qu’en complément.
— Je suppose que je ne t’ai pas encore remercié, hein ? Tu nous as rendu un fier service. C’est grâce à toi si la princesse est encore en vie et en bonne santé.
— M’en parle pas. Dans le besoin, faut bien s’entraider.
— Je dois également vous remercier, dit Arwin en s’avançant. Matthew m’a tout raconté. Vous avez fait beaucoup pour nous. J’entends vous témoigner ma gratitude comme il se doit plus tard. Pour l’heure, permettez-moi de vous remercier.
— Mais non, il ne faut pas. Je ne suis pas digne des remerciements de Son Altesse, marmonna-t-il en baissant les yeux et en passant une main sur son crâne brillant.
Ce déplacement de son équilibre fit basculer quelques aubergines hors de sa caisse.
— Oups. Désolé pour ça.
Il tendit la main pour ramasser les légumes, puis se figea soudain dans une posture maladroite. Un véhicule passa juste derrière lui, les chevaux hennissant.
Ils étaient pressés ou quoi ? On ne fouette pas ces pauvres bêtes à l’aveuglette comme ça.
Je reportai les yeux sur le Vieux. Dans cette position, sa chemise pendait lâchement, révélant un symbole noir près de son épaule.
— Tu…?
Il remarqua mon regard et revint à lui, abandonnant les aubergines pour poser la main sur son épaule.
— Ne me regarde pas ! cria-t-il.
— Désolé.
Arwin avait les yeux écarquillés par la confusion, mais j’avais le sentiment de savoir de quoi il s’agissait. La marque sur son épaule était le sceau d’un esclave, et l’esclavage était une pratique qui existait sur tout le continent. Je ramassai les aubergines à sa place et les remis dans sa caisse.
— Toi aussi t’as eu la vie dure, hein ?
— Tout ça, c’est du passé.
À ma connaissance, cette pratique avait été interdite dans ce pays, mais bien des endroits continuaient d’y recourir.
L’esclavage n’était pas non plus un système unique et figé. Il prenait diverses formes selon les royaumes. Certains pays disposaient de lois contre les traitements cruels et brutaux, tandis que d’autres considéraient les esclaves comme des objets jetables, bons à être exploités jusqu’à ce qu’on s’en débarrasse.
Là-bas, ils ne recevaient même pas de nom. On les commandait à coups de cris, de sifflets et de fouet.
Toute résistance était proscrite, et quiconque était surpris à traîner recevait coups de fouet, coups de poing et coups de pied. Même entre esclaves de même statut, le traitement pouvait varier du tout au tout. Le favori du maître dominait les autres et méprisait les travailleurs les moins efficaces. À force de vivre assez longtemps dans un tel système, on finissait même par tirer fierté d’un collier bien lustré.
Il y avait trois moyens d’échapper à l’esclavage : racheter sa propre liberté, s’enfuir, ou mourir. Quelle que soit la méthode qu’il avait employée, cela n’avait pas dû être facile. Et même une fois libre, impossible d’effacer le passé. Le Vieux avait probablement eu un bref retour en arrière en entendant le claquement du fouet du cocher.
Arwin et Noelle avaient connu leurs propres épreuves avant d’arriver ici, et même Ralph avait traversé des moments difficiles. Je n’avais aucune intention de minimiser tout cela. Mais ce n’était pas la même chose que la douleur de perdre sa dignité.
— Je te croyais originaire d’ici.
— Ça ne fait pas si longtemps que j’ai échoué dans le coin. Trois ans, à peu près, répondit le Vieux en essuyant ses paumes moites sur son pantalon. — Mais ne vous tracassez pas pour moi. Ces derniers temps, il circule de drôles de rumeurs. Des gens racontent que la princesse serait impliquée dans la Ruée.
— Nous sommes au courant, admit Arwin.
Le vieil homme allait partout et voyait beaucoup de monde. Il avait dû saisir la rumeur très tôt.
— Eh bien, c’est complètement faux. Si tu pouvais éviter que ça circule plus, le prévins-je.
Pour une raison que j’ignorais, il eut l’air un peu coupable.
— Voilà, c’était la dernière, dit Arwin en remettant la dernière aubergine dans sa caisse, bien qu’elle la tînt délicatement entre deux doigts.
Après avoir tapoté ses mains pour les débarrasser d’une souillure d’aubergine imaginaire, elle déclara gravement :
— Monsieur, je regrette les souffrances que vous avez dû endurer. Pardonnez-moi.
— Euh, ce n’est pas votre faute…
— Je prierai pour que le reste de votre vie se déroule dans la paix et la bonne humeur.
Puis elle m’appela et s’éloigna d’un pas résolu, le dos droit. Quelle prestance.
Tandis que je l’admirais, le Vieux jeta un regard vers elle, puis vers moi, comme s’il me jaugeait.
— Vous deux, vous n’allez pas bien ensemble.
Hé, va te faire foutre.
— Allons-y, dit la Princesse Chevalier, qui avait déjà plusieurs pas d’avance.
— À plus, le Vieux. Si tu te retrouves avec des aubergines en trop, livre-les chez nous. Je t’achèterai tout le lot.
— Chez vous ? Mais c’est… Hé, attends ! lança-t-il d’un ton suppliant.
Je me contentai de lui adresser un bref signe de la main avant de repartir derrière Arwin.
Après notre rencontre avec le Vieux, nous reprîmes le chemin de la maison. Il faisait encore jour, si bien que nous avions moins à craindre une attaque. Mais à cause des rumeurs, je sentais encore, de temps à autre, des regards malveillants se poser sur nous. C’était très agaçant, et cela me poussa à accélérer le pas pour éviter que quelqu’un ne vienne nous chercher querelle comme tout à l’heure.
— À propos de Sol Magni, dit Arwin une fois que nous eûmes quitté la grande rue pour entrer dans le quartier résidentiel, marchant côte à côte.
Je grognai, soudain plus attentif. Elle avait sûrement renvoyé Ralph et Noelle pour pouvoir m’en parler plus facilement.
— Crois-tu vraiment que ce monstre est mort ?
— J’ai du mal à y croire. Et toi ?
— Je ne veux pas sous-estimer le talent ni la valeur de ces filles, mais j’ai peine à imaginer que le combat ait pu être facile, répondit-elle.
Arwin avait affronté ce prédicateur. Malgré son incroyable habileté, elle était tombée et avait perdu trois de ses compagnons.
Cela dit, d’autres facteurs entraient toujours en jeu dans une bataille : les compatibilités, la chance, les circonstances, les compromis. Il était toujours possible de se faire prendre au dépourvu par un adversaire inférieur. Et les sœurs Maretto étaient des magiciennes. Elles avaient pu l’emporter grâce à des pouvoirs qu’Arwin ne possédait pas.
Il était également possible qu’elles n’aient vaincu qu’un faux habilement conçu, ou une doublure. Mais nous n’avions pas assez d’informations pour l’affirmer. Le mieux serait de leur parler en personne.
— Alors, qu’est-ce que c’est vraiment, ce monstre ? Tu le sais, n’est-ce pas ? demanda-t-elle.
Nous y voilà.
Si je le lui disais, il me faudrait expliquer l’existence de cette saloperie de Dieu Soleil rampant. Même si je parvenais à contourner prudemment le sujet de ma malédiction, cela risquait de l’impliquer dans mon combat personnel.
Comme je ne répondis pas immédiatement, Arwin poussa un profond soupir.
— Je me suis reposée sur toi de bien des manières. Et dernièrement, tu as vu certains aspects très laids de ma personne. Je comprendrais que tu ne puisses plus me faire confiance, désormais. Mais…
Elle me fixa intensément.
— Si ce monstre est encore vivant, il reviendra me traquer. Et quand cela arrivera, il sera déjà trop tard. C’est mon combat.
Elle porta une main à sa poitrine.
— Et ce n’est pas tout. Je suis morte, ce jour-là, n’est-ce pas ? demanda-t-elle, même si son ton indiquait davantage une affirmation qu’une véritable question. — Tout du moins, ce n’étaient pas des blessures auxquelles j’aurais dû survivre. Je doute que la magie aurait suffi à les guérir. Pourtant, me voici. Dans le peu de conscience qu’il me restait, je t’ai vu parler avec cet homme, Nicholas. Vous m’avez sauvée, tous les deux, n’est-ce pas ?
— Ou peut-être qu’on t’a simplement entraînée en enfer avec nous.
Si elle était morte, au moins aurait-elle été en paix, désormais.
— Malgré tout, poursuivit-elle en grimaçant, — si nous pouvons parler maintenant, c’est parce que je suis en vie. Rien que pour cela, je vous suis reconnaissante à tous les deux.
Quand cela venait du fond de ses entrailles à ce point, il m’était impossible de discuter.
— Je sais.
J’étais résigné. Même si ce monstre était réellement mort, tant qu’elle resterait près de moi, un autre prédicateur finirait par venir tourmenter Arwin. Il serait trop tard pour le regretter une fois le moment venu. Nous devions agir, pour elle.
— C’est un prédicateur. Un sbire de ce Dieu Soleil de merde.
Et je lui racontai ce que je pouvais. Que le fidèle du dieu solaire cherchait le Cristal Astral dans le donjon. Qu’il essayait d’éliminer la ville et les gens qui risquaient de lui faire obstacle. Que le prédicateur eût tiré les ficelles de la vague de monstres, et que c’était lui qui avait failli tuer Arwin. Qu’il était probablement le fondateur de Sol Magni.
Lorsqu’elle apprit que son cousin Roland était de mèche avec eux, elle pâlit. Je lui dis que c’était Dez qui l’avait vaincu.
Je lui parlai aussi du fragment du Suaire dans son cœur. Je me contentai de lui dire qu’il s’agissait d’un objet précieux lié au Dieu Soleil, sans rien ajouter au sujet de Nicholas.
En terminant, elle se tourna vers moi, furieuse, exactement comme je m’y attendais.
— Pourquoi ne me l’as-tu pas dit ?
— Parce qu’au départ, c’était mon problème.
Je ne voulais pas qu’elle ait quoi que ce soit à voir avec cette fange de Dieu Soleil.
— Et je ne veux pas alourdir ton fardeau plus qu’il ne l’est déjà.
Arwin serra les lèvres. Elle n’acceptait pas ce raisonnement, mais elle ne semblait pas avoir de bonne réplique à y opposer. Elle venait elle-même de céder sous son fardeau, il y avait peu. À la place, elle changea de sujet.
— Lorsque ce prédicateur, comme tu l’appelles, m’a eu par surprise…
L’aggravation de son Syndrome du Donjon avait embrumé sa mémoire pendant quelque temps, mais ces derniers jours, les événements lui revenaient plus clairement.
— Il pensait m’avoir tuée et a baissé sa garde. Après avoir lancé un étrange sort sur le donjon, il a dit : « Désormais, je n’ai plus besoin d’entrer dans cet enfer souterrain »
D’après Nicholas, le donjon limitait le pouvoir des prédicateurs. Et ce type était à bout de forces.
Il avait dû fuir avant de pouvoir achever Arwin pour de bon. Il avait probablement marmonné cela à cause de la souffrance qu’il éprouvait là-dedans.
— Cela signifie deux choses, dit Arwin en levant deux doigts. — Ce monstre retient actuellement la Ruée. Et il faisait partie de l’équipe de secours envoyée pour aider Aegis.
— Attends une seconde.
La première partie, je la comprenais. S’il contrôlait désormais la Ruée, il n’avait plus besoin de retourner dans le donjon. Mais que voulait-elle dire par la seconde ?
— Je pense que son pouvoir ne fonctionne que pendant une courte durée à l’intérieur du donjon. Alors comment est-il descendu jusqu’au treizième étage ? Et surtout, un non-aventurier est-il entré et sorti du donjon dernièrement ?
La guilde contrôlait l’accès au donjon. Il serait très difficile d’y entrer sans se faire remarquer. S’il pouvait devenir invisible et passer sous les yeux des gardes, alors il n’aurait pas besoin de s’occuper de nous du tout.
— Je pense qu’il a rejoint l’opération de secours sous forme humaine, puis s’est transformé en prédicateur au treizième étage pour accomplir ce rituel. Mais il est alors tombé sur nous, et cela a tourné au combat.
Et après les avoir vaincus, il avait repris le rituel. Une fois la Ruée sous son contrôle, il avait retrouvé sa forme précédente et rejoint le groupe, qui n’y avait vu que du feu. Cette brume, avant que nous ne trouvions le groupe d’Arwin, était probablement de son fait. Une mise en scène destinée à faciliter la séparation de l’équipe de secours et à rendre sa propre absence crédible.
À ce moment-là, en dehors de moi et d’Aegis, il n’y avait que quelques aventuriers et membres du personnel de la Guilde au treizième étage. Et le monstre serait l’un de ces rares individus ?
Enfant de pute.
J’avais vaincu Roland et Justin après leur transformation en monstres hideux, aussi n’avais-je jamais envisagé qu’ils puissent reprendre forme humaine. Maintenant que j’y pensais, cela aurait été un sacrifice considérable s’ils avaient dû rester à jamais sous forme monstrueuse.
C’étaient les sbires de ce Dieu Soleil, cette merde collée sous ma chaussure. Il leur avait sans doute enseigné comment redevenir humains en échange d’un léchage en règle de ses bottes. Une seule question demeurait : qui était le prédicateur ? Le donjon était déjà assez sombre comme ça, et il fallait y ajouter la brume. Personne ne se souviendrait de l’endroit où se trouvait chacun. Nous pouvions recueillir des témoignages et les comparer, mais si cela n’était pas fait avec une extrême prudence, la taupe serait alertée et riposterait.
— Et encore une chose, dis-je en levant un doigt. — Il te hait.
Le prédicateur était entré dans une rage vengeresse juste avant d’achever Arwin, en disant : « Ne… me dis… pas quoi faire ! » Il s’était senti humilié d’avoir reçu un ordre. Pourtant, lorsqu’il me parlait, il semblait parfaitement sûr de lui et imperturbable. C’était un homme orgueilleux, certes, mais il devait y avoir une autre raison à cette colère soudaine.
— Une idée ?
— Aucune, répondit-elle fermement. — Je n’oublierais jamais un visage aussi distinctif après l’avoir vu.
J’imagine que non.
— Si ce prédicateur est encore vivant, alors ce ne sera pas terminé. Il tentera de provoquer une nouvelle Ruée, sans aucun doute.
Ce qui signifiait qu’il croiserait de nouveau notre route. Évidemment.
— Retournons à la guilde des aventuriers demain et posons des questions.
Nous étions au moins de retour en ville, mais les problèmes qui nous attendaient étaient nombreux. Que toute la ville tremble de peur était problématique, mais la voir célébrer quelque chose l’était tout autant. Les festivals avaient tendance à relâcher la vigilance des gens et à les distraire. C’était le cadre idéal pour les comploteurs et les saboteurs.
— Bah, je suis sûr que ça ira, dis-je en feignant l’optimisme.
Je ne voulais pas qu’Arwin se sente abattue et subisse une rechute soudaine de son Syndrome du Donjon.
— Au fait, dit soudain Arwin, l’air embarrassée. Concernant l’autre affaire…
— Quelle affaire ?
Il y en avait tellement, de ces fichues affaires, que je ne pouvais même pas deviner. Il fallait qu’elle soit plus précise.
— C’était à propos de mon entrée dans la cité royale de Mactarode ? Je te l’ai déjà dit plusieurs fois : c’était une combinaison de chance et de coïncidences qui se sont superposées.
— J’aimerais aussi en entendre parler, mais non, répondit-elle en refusant de croiser mon regard. — C’était, hum, sous le village, quand tu as… enfin…
— Ahhh.
Je compris.
— Tu veux parler de ma déclaration ? Celle d’une passion écrasante et stupéfiante ?
— Ne dis pas ça toi-même ! s’écria Arwin, le visage rouge. — Écoute. J’ai une mission et un rang à préserver. Mais je… hum… je ne veux pas piétiner tes sentiments, alors…
— Hé, ne t’inquiète pas pour ça.
— Hein ?
Elle s’interrompit net, prise de court pour une raison quelconque.
— Oublie simplement. Dis-toi que ce n’était qu’un rêve qui t’est apparu cette nuit-là, avant de disparaître.
J’avais exprimé ces sentiments à cause des circonstances du moment, mais nous venions de classes sociales et de milieux différents.
Il n’était pas juste d’espérer une fin de conte de fées. Ce genre de conclusion, je l’avais laissé derrière moi depuis longtemps.
Elle parut brièvement stupéfaite, puis se retourna vers moi, la rage dans les yeux.
— Mais tu… Je… Après tout ce que j’ai…
Cela lui pesait manifestement depuis un moment, et je soupçonnais que la chose soit balayée si facilement la rendait furieuse.
Je levai les mains en signe d’apaisement.

— Désolé, désolé. Je m’excuse si ça t’a tracassée.
— Laisse tomber…
Elle lâcha prise et me dépassa d’un pas rapide, faisant clairement comprendre qu’elle avait l’intention de me laisser derrière.
— C’est dangereux, lançai-je en trottinant à sa suite.
Elle se mettait vraiment vite en colère.
Je tournai à un coin de rue et la vis figée sur place. Nous étions devant notre maison.
Au début, je crus qu’elle m’y avait attendu, mais je compris bientôt qu’il y avait une autre raison.
Notre maison était en ruines.
— Quel désastre.
La maison avait brûlé de fond en comble, du plancher jusqu’au toit. Ce qui avait autrefois été des meubles n’était plus qu’un amas de cendres friables.
— On dirait que des cambrioleurs sont entrés pendant notre absence.
Ils semblaient avoir fouillé nos biens de valeur avant de mettre le feu aux lieux. Après que la magie de Cecilia Maretto eut déjà roussi l’endroit, ils avaient achevé le travail. Peut-être que ces rumeurs avaient, elles aussi, quelque chose à voir là-dedans. S’il y avait un maigre réconfort à en tirer, c’était que seuls les objets de valeur avaient été perdus. Les choses véritablement inestimables, ainsi que les sombres secrets, avaient déjà été déplacés dans un lieu sûr ou détruits.
— Que fait-on, maintenant ? demanda Arwin.
Il n’y avait plus de lits, même plus un sol propre où dormir.
Impossible de rester ici.
Le soleil déclinait, lui aussi. Si nous ne faisions rien rapidement, nous finirions par camper dans la rue.
— Contacter le propriétaire et louer un autre logement, j’imagine.
— C’est possible dans un délai aussi court ?
Cela dépendait du bien, mais une urgence pareille risquait de limiter sévèrement nos options.
— Ça, ou une auberge.
Ralph et Noelle séjournaient aux Cinq Moutons, une auberge idéalement située près de la guilde, mais nous ignorions s’il leur restait des chambres libres. Et même si nous parvenions à en obtenir une, Arwin avait sa propre situation. Mieux valait éviter que nous partagions la même chambre.
Sans compter que des abrutis en rut rôdaient partout en ville, et qu’on ne savait jamais si l’un d’eux serait assez audacieux et stupide pour tenter de s’introduire dans sa chambre. Ce n’était pas exactement une situation rassurante pour elle.
Quant aux autres auberges, elles pouvaient être encore pires.
— Y a-t-il un autre endroit où nous pourrions loger, Matthew ?
Mais quand ma Princesse Chevalier me fait une demande, je suis incapable de lui dire non.
— Ne t’inquiète pas, dis-je avec un sourire. — Je vais nous trouver le meilleur endroit possible pour passer la nuit.