INEPT T1 – CHAPITRE 9

Reirin tend son arc

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Traduction : Moonkissed
Correction : Ostinliss
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— J’ai apporté de l’eau pour vous, Madame.

Le soleil s’était couché depuis longtemps, plongeant le ciel dans l’obscurité. Leelee tendit un peu d’eau à sa maîtresse, qui tirait sans relâche des flèches dans un coin du terrain d’entraînement emprunté aux Yeux de l’Aigle.

Cependant, la Demoiselle armée de son arc ne jeta même pas un regard en coin au bol. Lorsque Leelee remarqua que la nourriture et l’eau qu’elle avait apportées plus tôt étaient toujours posées, intactes, sur le sol à côté d’elle, elle éleva la voix en criant.

— Qu’est-ce que vous faites ?! Vous m’avez dit que vous alliez vraiment manger quelque chose la dernière fois !

— …

La Demoiselle ne répondit pas. Elle banda simplement son arc en silence. L’arc était si puissant que le twang de sa corde était suffisamment fort pour faire vibrer les tympans. L’instant d’après, la flèche s’élança tout droit dans les airs, avant de dévier progressivement de sa trajectoire et de passer sous la cible.

— Mm. Encore raté, marmonna-t-elle avec frustration, avant de se retourner brusquement comme si elle venait seulement de remarquer la présence de sa servante. Désolée, Leelee. Euh, tu me demandais quoi déjà ? Si je préfère le miel ou le sel sur mes pommes de terre sautées ?

— Tu dois viser juste avec cette fichue conversation ! s’écria-t-elle, retombant accidentellement dans son langage de rue habituel. Embarrassée, elle poursuivit : Je vous conseillais de prendre un vrai repas. Vous n’avez rien mangé depuis le petit-déjeuner, n’est-ce pas ? C’est encore pire quand vous tirez sans arrêt avec cet arc monstrueux. Peu importe à quel point vous êtes résistante… ça suffirait à mettre n’importe qui KO.

La Demoiselle sourit.

— Eh bien. Tu t’inquiètes pour moi ? Je t’en suis reconnaissante.

— Pas du tout ! Si vous vous évanouissez, je vais perdre ma place pour dormir. C’est tout !

Leelee lui répondit d’un ton bredouillant, puis ajouta d’un air penaud :

— Alors… si on en restait là pour ce soir ?

Son regard se posa sur la main qui avait tendu l’arc — cette main fine tremblant sous l’effort de la tâche.

L’arme sacrée censée repousser le mal avait une stature tout aussi imposante que sa réputation le laissait supposer, au point que même une fille aussi grande que Shu Keigetsu avait du mal à la tenir. Lorsque Leelee l’avait essayée il n’y a pas si longtemps, elle avait été stupéfaite de son poids. Pire encore, le puissant qi d’eau de l’arc le rendait si résistant au toucher d’une Shu que, quelle que soit la force avec laquelle elle tirait sur la corde, elle ne sentait pas le moindre mouvement.

La Demoiselle tendait cet arc depuis plus de six heures maintenant. Et cela s’ajoutait à l’exécution de la Virevolte sogdienne pour la cérémonie, à son retour précipité à l’entrepôt et à la livraison des herbes qu’elle avait préparées pour Kou Reirin au Palais du Qilin d’Or.

— Une fois que vous serez convaincues de mes bonnes intentions, veuillez lui faire prendre ce remède, avait-elle dit aux dames d’honneur du palais Kou.

Au début, les femmes lui avaient réservé un accueil glacial. Cependant, alors qu’elles venaient à tour de rôle au champ de tir pour la surveiller, la vue de Shu Keigetsu transpirant à grosses gouttes en bandant son arc les avait laissées bouche bée de stupéfaction, puis les avait réduites au silence, et finalement les avait fait s’éloigner comme si elles avaient perdu une bataille de volontés. Ou peut-être étaient-elles simplement lassées de regarder, voire avaient-elles succombé à une vague de somnolence.

La maîtresse de Leelee avait tiré à l’arc sans relâche, au point de lasser son public.

Ses bras tremblaient depuis longtemps, et ses épaules commençaient à enfler. Ses doigts étaient probablement engourdis eux aussi. Après tout, elle n’avait pas de tenue de tir à l’arc, alors elle avait coupé une partie des manches longues de sa robe de cérémonie et l’avait enroulée autour de sa main à la place du protège-doigts traditionnel.

À ce stade, Leelee ne pouvait s’empêcher de s’inquiéter pour elle.

— À tout le moins, je suis sûre que ces dames de la cour du clan Kou ont pu voir à quel point vous êtes déterminée à aider Dame Kou Reirin. Je ne sais pas si cela suffira à compenser ce que vous avez fait, mais je suis sûre que cela servira de début d’excuses. N’est-ce pas suffisant pour l’instant ?

Au rythme où elle allait, sa maîtresse allait vraiment s’effondrer.

— Elle a raison, dit une voix grave.

Lorsque Leelee se retourna pour voir qui c’était, elle vit Shin-u, le capitaine toujours maussade des Yeux de l’Aigle, et son subordonné, Bunkou, qui tenait une torche.

— Capitaine ! Que faites-vous ici ? Ne me dites pas que… Je veux dire, êtes-vous venu m’arrêter, monsieur ? demanda Leelee, les souvenirs de la fois où il l’avait maîtrisée la rendant nerveuse.

— Bien sûr que non. Je suis venu raisonner ton imprudente demoiselle, répondit-il en reniflant. Puis il regarda la Demoiselle qui tenait toujours son arc en position. J’ai reçu des plaintes des dames de la cour et des eunuques qui ne supportaient plus de voir ça. Ils ont dit que vous avez tiré à l’arc plus qu’il n’en fallait pour vous racheter.

— Eh bien, « reçu des plaintes », c’est une façon de voir les choses. C’est plutôt lui qui est venu vous espionner au stand de tir plusieurs fois, puis qui a forcé les autres à dire des trucs… aïe !

Shin-u fit taire la clarification murmurée par Bunkou d’un coup de pied rapide.

— Les Kous souhaitent concentrer leurs efforts sur les soins à apporter à Dame Reirin et ne peuvent plus se permettre de consacrer du personnel à votre surveillance ; par conséquent, le Palais du Qilin d’Or a également déclaré officiellement qu’il n’était plus nécessaire de continuer à tirer à l’arc. Vous êtes libre d’arrêter quand vous voulez, Shu Keigetsu, l’assura le capitaine d’un ton étonnamment doux.

— A-t-elle pris le remède que j’ai préparé, alors ? demanda Reirin en tournant seulement la tête pour le regarder.

Il marqua une pause.

— D’après ce que j’ai entendu, Dame Reirin ne s’est pas encore réveillée. Elle n’a pas été en état de prendre le moindre remède, y compris celui de l’apothicaire.

— Je vois. Je vais donc devoir continuer à tendre mon arc. D’ailleurs, on m’a ordonné de le faire pendant une nuit entière.

— Ça suffit. J’ai dit que tout le monde croyait en vos bonnes intentions, rétorqua Shin-u avec agacement, mais la Demoiselle campa sur ses positions.

— C’est vrai que je tends cet arc pour faire connaître mes intentions, mais la seule raison pour laquelle je dois faire ça, c’est pour l’aider. Si je ne peux pas la sauver, tout ça n’a aucun sens.

Le ton catégorique de sa voix réduisit Shin-u et Bunkou au silence. Cela signifiait que tout cela n’était pas une simple mise en scène pour se racheter ; elle tendait vraiment l’arc pour guérir Kou Reirin de sa maladie.

Mais Shu Keigetsu avait-elle toujours été une personne aussi prête au sacrifice ?

Leelee lança aux gardes un regard qui disait : Vous voyez, elle est pas un peu difficile à gérer ? Shin-u ouvrit la bouche pour entamer un deuxième round de discussion au nom du groupe, mais soudain, il fronça les sourcils.

— Hé. Laissez-moi jeter un œil à votre main droite.

— Hein ? Pour une raison quelconque, la Demoiselle s’arrêta dans son élan, prise de panique. Non, euh… ce ne serait pas convenable de laisser un homme autre que Son Altesse toucher…

Elle tenta de cacher derrière son dos la main qui serrait sa flèche suivante. Lorsque Shin-u tendit néanmoins la main pour la saisir de force, elle prit l’air de quelqu’un retenant un cri.

— Vous vous moquez de moi…

Dès que Shin-u eut dénoué le tissu enroulé autour de sa main, tout le groupe resta bouche bée. Leelee, quant à elle, devint blanche comme un linge en fixant le spectacle macabre dévoilé à la lueur des torches.

— Mais… Mais à quoi pensez-vous ?! s’écria la rousse. Votre main est mise en lambeaux !

La main de la Demoiselle avait autrefois été aussi immaculée que celle de n’importe quelle noble.

Elle n’était plus qu’un amas sanglant de chair écorchée.

— C-C’est bon. J’ai pris soin de ne pas mettre de sang sur l’arc sa…

— Ce n’est pas la question !

— V-Vous avez raison ! M’obséder sur des détails insignifiants comme ça ne fait que nuire à ma concentration ! Bon, alors…

— Ce n’est pas ça non plus ! Idiote !

— Oui, ma chère ! Je suis une idiote !

Tous ses efforts pour surveiller son langage ayant été réduits à néant, Leelee s’avança d’un pas décidé avec une intensité jamais vue auparavant. Sa maîtresse recula d’un pas, l’air inhabituellement troublée.

Pendant ce temps, Shin-u fronça les sourcils et dit :

— Quelle femme va jusqu’à ces extrêmes ? Je reprends cet arc.

Alors qu’il tentait de s’emparer de l’arme, la Demoiselle se déplaça pour la garder hors de sa portée.

— Non !

— Shu Keigetsu !

— Pourquoi essayez-vous de m’arrêter, Capitaine ? Ne suis-je pas censée être une méchante ? Vous ne devriez pas vous inquiéter pour une femme comme moi qui a quelques égratignures ! affirma-t-elle avec une conviction si surprenante que Shin-u n’eut d’autre choix que de se taire.

C’est à ce moment-là qu’un eunuque arriva en courant depuis le Palais du Qilin d’Or. Il s’écria :

— Capitaine ! Seigneur Bunkou ! On dit que la fièvre de Dame Kou Reirin est tombée ! L’apothicaire affirme qu’elle devrait reprendre conscience d’une minute à l’autre !

— Qu’as-tu dit ? demanda Shin-u en jetant un coup d’œil par-dessus son épaule. Nous devons en informer Son Altesse immédiatement.

Bien que le statut de Gyoumei lui permette d’aller et venir à sa guise à la Cour des Demoiselles, il n’en restait pas moins le prince héritier du royaume. On l’avait renvoyé au palais principal sous prétexte que passer trop de temps auprès d’une femme malade risquait de l’exposer à une contagion.

Sachant que son demi-frère serait avide de la moindre nouvelle, Shin-u fit demi-tour sans hésiter.

Avant de quitter le terrain de tir à l’arc, cependant, il jeta un dernier coup d’œil par-dessus son épaule.

— Je vais demander à l’apothicaire de passer plus tard. Assurez-vous de vous faire soigner. Oh, et aussi ? Vous feriez mieux d’avoir posé cet arc quand je reviendrai. Vous pouvez faire bonne figure autant que vous voulez, mais la quantité de sueur que vous dégagez me dit que vous êtes proche de vos limites.

— Eh bien. C’est très gentil de votre part, capitaine. Vous vous inquiétez pour moi ?

— Si je dis oui, vous m’écouterez ? grogna-t-il à voix basse.

Les yeux de la Demoiselle s’écarquillèrent à peine, mais elle esquissa bientôt un sourire et secoua la tête en silence.

— Personne n’aime les filles insolentes.

— Ça ne change rien pour moi. À mon grand regret, je suis déjà détestée par à peu près tout le monde.

Les deux se regardèrent fixement pendant un long moment. Shin-u déglutit en remarquant que ses yeux noirs dégageaient un éclat assez puissant pour briller dans l’obscurité de la nuit.

Il fut le premier des deux à céder.

— Essayez de ne pas en faire trop. Toi là-bas, sa dame d’honneur. S’il lui arrive quoi que ce soit, préviens immédiatement le bureau des Yeux de l’Aigle.

Sur ce dernier conseil, le capitaine aux traits revêches des Yeux de l’Aigle se retourna pour partir une bonne fois pour toutes. La vilaine effrontée connue sous le nom de Shu Keigetsu — ou plutôt, Reirin — le regarda s’éloigner avec un sourire.

Le capitaine est un homme très gentil. Mais quand même…

Une fois qu’elle eut entendu ses pas s’éloigner, elle enroula à nouveau le tissu autour de sa main.

— Attendez ! Attendez au moins d’avoir été soignée ! Dame Kou Reirin est déjà en voie de guérison. N’en avez-vous pas assez fait ?

Leelee en vint presque à crier, mais Reirin ignora les cris de la Demoiselle tandis qu’elle levait son arc. C’était précisément parce que Keigetsu était en voie de guérison qu’elle devait s’assurer que la Demoiselle prenne son remède. Et qui plus est…

— Je m’amuse énormément… non, incroyablement avec cette situation.

Leelee resta sans voix, tandis que sa Dame ne faisait que sourire.

C’est vrai. Je me sens mal pour Dame Keigetsu, mais la vérité c’est que… je trouve cette situation assez palpitante, pensa Reirin en acquiesçant intérieurement.

On peut compter sur la famille pour savoir sur quels boutons appuyer. La mission de Kenshuu avait parfaitement réussi à réveiller le sang du clan Kou, avide de travail, qui sommeillait en elle.

Elle devait tirer à l’arc. Encore et encore. Peu importe que sa peau se déchire ou que ses os craquent.

C’était un peu comme enfoncer une houe dans un terrain accidenté encore et encore. Reirin savait au fond d’elle-même que Kenshuu avait proposé cette méthode non par malveillance, mais comme la conclusion logique pour mesurer la profondeur de sa sincérité. Si elle avait été à la place de Kenshuu, elle aurait ordonné la même chose.

De plus, l’aura puissante de l’eau ne pose aucun problème pour moi.

Le clan Kou était la lignée terrestre qui labourait les terres depuis longtemps.

La terre fait obstacle à l’eau. Au début, le trésor sacré connu sous le nom d’Arc de Protection était resté tendu comme pour repousser la main de « Shu Keigetsu », mais alors que Reirin persistait dans ses efforts pour le tendre, la corde avait progressivement commencé à se détendre. Cela ressemblait au phénomène consistant à amadouer un être vivant. Mais une explication plus simple aurait pu être qu’elle avait usé la corde à force de la tirer.

Je n’ai plus de sensation dans la main, mais ma précision s’améliore progressivement. J’ai l’impression que l’arc s’ouvre à moi petit à petit. Je me demande… est-ce étrange de ma part d’en être heureuse ?

Reirin contemplait le terrain de tir à l’arc plongé dans l’obscurité totale, éclairé uniquement par une torche extérieure.

Au début, toutes ses flèches étaient tombées à côté de la cible, mais à présent, elle commençait à toucher la paille disposée autour du cercle. L’une de ses dernières tentatives avait même effleuré le bord de la cible. Elle ne ressentait qu’un sentiment naissant d’accomplissement — pas la moindre trace de fatigue ou de résignation.

Oui, elle s’amusait. Contrairement à l’époque où elle était Reirin, lorsqu’elle était suivie de près par des serviteurs anxieux et tenue en laisse du matin au soir, elle était libre de relever des défis à sa guise, sans jamais risquer de déranger qui que ce soit.

Alors que Reirin fixait la flamme vacillante à côté de la cible, elle pensa à Keigetsu.

Je suis désolée, Dame Keigetsu. La vérité c’est que j’essayais de faire la forte devant vous, s’excusa-t-elle en son for intérieur. Lorsqu’elle et Keigetsu avaient conversé à travers la flamme trois jours plus tôt, elle avait dit un petit mensonge.

La première chose que j’avais souhaitée lors de la nuit de la Fête du double sept n’était pas exactement une meilleure santé.

C’était une vie plus facile.

Je devais être fatiguée.

Peu importe la quantité de médicaments qu’elle prenait, rien ne parvenait à endiguer les vagues incessantes de fièvre et de nausées qui l’assaillaient. Sa peau s’irritait dès qu’elle oubliait de suivre son traitement, et le moindre manque d’attention la faisait s’évanouir. Elle ne pouvait pas manger ses plats préférés, et elle passait ses journées à veiller sans cesse à ne pas inquiéter les autres. Elle ne pouvait compter le nombre de fois où elle s’était couchée le soir en se demandant si elle serait encore en vie le lendemain matin.

La peur et la douleur peuvent toutes deux devenir une seconde nature si on les ressent assez souvent. Ou peut-être pas tout à fait — la vérité, c’est que son cœur s’était lassé depuis longtemps.

C’est ce qui avait poussé Reirin à se débarrasser de ses émotions négatives. La peur, la douleur, la haine, la colère et l’obsession. Tout ce qu’elles faisaient, c’était lui vider ses forces. Il ne faisait aucun doute que la raison pour laquelle elle s’était consacrée à son entraînement pendant sa maladie était de vider son esprit de toute pensée.

Mais alors…

Alors qu’elle se frottait le bras, qui était enfin devenu trop douloureux pour être ignoré, un sourire apparut sur le visage ruisselant de sueur de Reirin.

Mais alors, la nuit de la Fête du double sept, une comète lui avait offert un nouveau corps robuste. Chaque jour qu’elle passait sous les traits de Keigetsu, elle était profondément émue de découvrir ce que signifiait être en bonne forme physique.

Elle pouvait rire aux éclats et se lancer dans n’importe quelle activité sans autre raison que son simple désir. Elle pouvait ressentir la douleur, s’inquiéter pour les autres et se mettre en colère. Chaque jour semblait si intense et si réel que parfois, Reirin avait du mal à retenir ses larmes.

Dame Keigetsu… Je vous suis vraiment reconnaissante. Et je suis désolée.

Keigetsu l’avait un jour réprimandée pour avoir agi « comme si elle était au-dessus de tout ça ». Bien que Reirin ne se fût jamais considérée comme supérieure aux autres, il était vrai qu’elle avait été indifférente à ceux qui l’entouraient.

Dites, Dame Keigetsu ? J’ai une endurance sans limites maintenant. Assez de force merveilleuse pour laisser mon cœur courir librement. Et donc…

Reirin leva ses bras en hurlant et prépara son arc. Elle encocha la flèche et la porta à sa joue.

Laissez-moi me battre sans honte, me pousser au-delà de mes limites… et vous sauver la vie !

Elle n’était pas prête à laisser Keigetsu succomber à son propre corps.

Twaaang !

La flèche qu’elle avait décochée traça un arc dans les airs aussi vite qu’une étoile filante, jusqu’à ce qu’elle atteigne enfin sa cible.

— Oh ! s’exclama Leelee, stupéfaite par ce qu’elle voyait. La flèche avait atteint le centre de la cible.

— Ah ! J’ai réussi ! J’ai réussi, Leelee ! s’écria Reirin, ravie, les yeux brillants de joie. Tu as vu ça ? Tu as vu ?! L’arc s’ouvre définitivement à moi ! Je ne vais pas m’arrêter maintenant. Je peux continuer ! Je peux continuer à tirer avec cet arc autant de flèches et autant d’heures qu’il le faudra !

Dans son enthousiasme, elle tendit la main pour encocher sa flèche suivante.

À ce moment-là, une salve d’acclamations parvint jusqu’aux filles, portée par la brise nocturne, venant de la direction du lointain palais Kou. Reirin et Leelee échangèrent rapidement un regard. C’était un bon signe indiquant que « Kou Reirin » avait repris conscience.

La Demoiselle ferma les yeux un instant. Saisissant la joie qui imprégnait le silence, elle murmura :

— Dieu merci…

Les bras tombés mollement le long de son corps tremblaient comme s’ils venaient de se rappeler la douleur qu’elle ressentait. Après avoir caressé doucement chacun de ses membres, Reirin les serra tous deux contre sa poitrine et serra l’arc contre elle.

— Oh ! Je suis tellement contente !

Une chaleur lui monta à la poitrine et à la gorge.

Reirin s’empressa de cligner des yeux pour chasser cette émotion si forte qu’elle traversait tout son corps jusqu’à menacer de se matérialiser en larmes.

Bien que ses yeux aient toujours eu tendance à s’embuer rapidement, elle avait pour principe de ne pas pleurer devant les autres.

Au lieu de cela, elle sourit et se tourna vers sa servante.

— Leelee. Désolée de te demander ça, mais pourrais-tu aller au bureau des Yeux de l’Aigle pour vérifier si tu-sais-qui est debout ?

— Euh, bien sûr… commença Leelee, mais pour une raison quelconque, elle s’interrompit soudainement. Fronçant les sourcils, elle scruta le visage de sa maîtresse comme si elle effectuait une inspection. Ça ne me dérange pas, bien sûr… mais, euh…

— Qu’y a-t-il ?

— Eh bien… C’est moi, ou votre visage est-il blanc comme un linge ?

— Hein ?

Alors qu’elle penchait la tête sur le côté, Reirin remarqua que Leelee avait commencé à vaciller sur ses jambes.

Oh ? Non. Ce n’était pas ça. C’était elle qui vacillait.

— Oh… ?

Au moment où elle s’en rendit compte, elle sentit le monde entier se mettre à tourner. Elle fut prise d’un bourdonnement dans les oreilles, d’une sensation de claustrophobie et d’une légère vague de nausée. C’était quelque chose qu’elle n’avait pas connu depuis bien longtemps : un évanouissement.

Oh oh… C’est parce que… je me suis détendue tout à coup…

Malgré sa foi aveugle en la capacité de son nouveau corps à tout supporter, maintenant qu’elle y réfléchissait, non seulement elle s’était tellement laissée absorber par sa broderie qu’elle avait à peine dormi ces derniers jours, mais elle était debout depuis le matin à danser la Virevolte sogdienne, à préparer des infusions d’herbes et à tirer à l’arc jusque tard dans la nuit.

Hein… ? O-oh non… Mon record de huit jours sans perdre connaissance… Ruiné…

Au moment où elle réalisa qu’elle allait s’évanouir, ses genoux cédèrent déjà sous elle.

— Ah…

— Hé !

Au moment même où elle entendit le cri de Leelee, une douleur atroce lui transperça tout le corps au milieu des cris désespérés de sa servante et de la touche lointaine d’un bras qui lui enserrait l’épaule, Reirin s’évanouit pour la première fois en huit jours.

 

***

Bon sang

Depuis ses appartements principaux, loin de la Cour des Demoiselles, Gyoumei fixait la lune d’un regard noir.

Il tendit l’oreille dans l’espoir d’entendre quelque chose de ce qui se passait à la cour, mais, désespéré de n’entendre rien d’autre que le silence de la nuit, il poussa un petit soupir. Il ne savait plus combien de fois il avait déjà fait cela.

— Il semble que vous ayez du mal à dormir, Votre Altesse. Dois-je vous apporter un verre ? osa demander un eunuque depuis son poste devant la porte.

— Ce n’est pas nécessaire. A-t-on des nouvelles du Palais du Qilin d’Or ? demanda le prince avec un air impatient.

— Je crains que non. Il semblerait qu’ils soient tellement occupés à s’occuper de Dame Kou Reirin qu’ils en ont négligé leurs rapports à notre intention, répondit l’eunuque en se prosternant. C’était le fonctionnaire qui servait de messager entre le palais principal et la Cour des Demoiselles.

— Ce n’est pas grave. Ce n’est pas de ta faute.

Le prince s’efforça de garder une voix calme. Ne sachant pas où diriger ses émotions bouillonnantes, il ébouriffa ses cheveux, coiffés en une coiffure de nuit lâche. Même dans des circonstances comme celles-ci, son page s’était assuré que sa chevelure soit bien soignée. Il était tout propre après son bain, et l’encens le plus raffiné brûlait au milieu du mobilier de première qualité de sa chambre.

Il jeta un regard dégoûté sur tout ce qui était si — parfaitement disposé autour de lui. Il préférait profiter de l’occasion pour tenir la main de Reirin et être là pour elle plutôt que de s’attarder sur tout ce qu’il voyait là.

Le prince héritier n’est rien de plus qu’un animal en cage. Ses lèvres bien dessinées s’incurvèrent en un sourire ironique.

Lui et l’impératrice s’étaient rendus au palais de Kou pour voir comment allait Reirin, mais cela n’avait pas duré longtemps. Dès qu’il fut clair que la Demoiselle était dans un état critique, Gyoumei fut reconduit au palais principal sans délai. Il ne devait rien arriver au « Suprême ».

C’était toujours ainsi à la cour intérieure d’Ei.

Bien qu’il semblât que les héritiers masculins du royaume se voyaient accorder une autorité sans pareille, la réalité était qu’ils étaient enfermés avec révérence dans une cage, soigneusement tenus à l’écart de toute querelle ou malheur. Que leur mère soit tuée ou que leur jeune sœur souffre d’une maladie — non, d’autant plus si la crise touchait de plus près leur foyer —, les hommes étaient chassés de la cour intérieure dès que le désastre frappait. C’étaient toujours les femmes qui se battaient, qui étaient blessées et qui criaient de douleur.

S’il avait été assez impitoyable pour accepter les sacrifices sans sourciller ou assez insensible pour rester indifférent à la souffrance des autres, Gyoumei aurait peut-être eu la vie plus facile.

C’était dommage que son sang Kou, qui désirait à la fois aimer plus qu’être aimé et protéger son précieux peuple à tout prix, ne fasse toujours des ravages dans son cœur dans des moments comme ceux-ci.

En se remémorant la vision de Reirin allongée, apathique, sur son lit, Gyoumei serra les poings.

— Honteux.

— Quoi ? demanda l’eunuque en se penchant en avant, déconcerté. Les murmures du prince avaient été trop faibles pour qu’il puisse les saisir.

— Rien, répondit-il en secouant la tête, puis il fit mine de s’asseoir sur son lit.

Puis il maugréa une fois de plus dans ses pensées. C’est honteux.

Il n’y a rien que je puisse faire lorsque la femme que j’aime est en danger.

Il avait la beauté virile héritée de la femme élue. Il avait un physique exceptionnel, le talent de faire tout ce qu’il décidait d’entreprendre, un qi de dragon formé à partir du sang des cinq clans, et le statut de Suprême. Mais à quoi tout cela lui servait-il ?

Même s’il pouvait faire appel aux meilleurs apothicaires du royaume et s’assurer qu’elle dispose du lit de malade le plus confortable qui soit, il ne pouvait pas être aux côtés de son amour alors qu’elle souffrait le plus.

— Excusez-moi, dit timidement l’eunuque messager, incapable d’ignorer l’irritation qu’il voyait dans le froncement de sourcils de Gyoumei. Je n’ai aucune nouvelle du Palais du Qilin d’Or… mais j’ai entendu un rapport du bureau des Yeux de l’Aigle selon lequel Dame Shu Keigetsu continue de tendre l’Arc de Protection.

Il semblait hésiter à mentionner « Shu Keigetsu », ce nom qui pouvait très bien être considéré comme le point sensible de Gyoumei.

Le prince ne répondit que par un regard silencieux. Jugeant qu’il n’avait pas encore suscité la colère du monarque, l’eunuque poursuivit d’un ton réservé. C’était l’une des rares bonnes nouvelles qu’il pouvait apporter.

— Deux dames de cour Kou et deux Yeux de l’Aigle ont été postées pour la surveiller… et d’après leur rapport, la Demoiselle tire à l’arc depuis plus de six heures d’affilée.

— As-tu dit six heures ?

Ce chiffre irréaliste fit écarquiller les yeux de Gyoumei.

Bien qu’elle eût été celle qui avait donné l’ordre, même l’impératrice elle-même ne s’était sûrement pas attendue à ce qu’elle poursuive l’exercice aussi longtemps.

— C’est exact. Et avant de commencer, elle est retournée au Palais de l’Étalon Vermillon — ou plutôt, à cette cabane délabrée qui se trouve dans l’enceinte — et a préparé une décoction pour Dame Kou Reirin. Malgré les regards glacials que lui ont lancés les gardes en or de gamboge lorsqu’elle leur a remis le remède, la Demoiselle se serait contentée de s’incliner et de prendre congé poliment.

— …

— Après avoir demandé à emprunter le terrain de tir à l’arc des Yeux de l’Aigle, la première chose qu’elle fit fut de couper les manches de sa propre robe de cérémonie. Elle utilisa l’une d’elles pour nettoyer le terrain. L’autre lui servit de protège-doigt. Elle n’a même pas de véritable tenue de tir à l’arc. Elle a enroulé le tissu autour de sa main et n’a cessé de tirer à l’arc depuis, refusant ne serait-ce que de s’arrêter pour manger. J’ai entendu dire que la paume de sa main était déjà trempée de sang.

Gyoumei resta sans voix face à ce scénario qui défiait toute imagination. Pendant ce temps, un regard de sympathie indéniable se lisait sur le visage de l’eunuque.

— Au début, elle n’arrivait pas à atteindre la paille, encore moins la cible, mais on dit que sa précision s’améliore régulièrement. Même plusieurs membres des Yeux de l’Aigle semblent impressionnés. Plus tôt, le clan Kou n’avait cessé de signaler que l’état de leur Demoiselle empirait de minute en minute, mais les nouvelles ont cessé d’arriver depuis environ une heure. Je ne pense pas que ce soit de mauvais augure.

Bien qu’hésitant à exprimer ses opinions personnelles, l’homme ajouta prudemment :

— Peut-être, juste peut-être… cela signifie que la maladie de Dame Kou Reirin s’atténue lentement à chaque vibration de la corde de l’arc.

— …

Gardant le silence, Gyoumei plissa les yeux. Il ne pouvait imaginer que Shu Keigetsu fût une personne aussi altruiste. Elle avait raconté mensonge après mensonge, et trop souvent, elle s’était empressée de jouer la carte de la douceur et de l’innocence dès qu’elle se trouvait face à une figure d’autorité. Mais tout de même…

Si rien d’autre, c’est vrai qu’elle a tiré sur cet arc toute la nuit.

La question n’était pas de savoir s’il y croyait ou non. Cela était un fait avéré. Et cela signifiait qu’elle en faisait plus pour aider Kou Reirin que Gyoumei, à tout le moins.

Il jeta un coup d’œil par la fenêtre. Au loin, dans le ciel nocturne, il aurait pu jurer entendre les échos qui s’accumulaient, ceux de sa main pinçant maladroitement la corde de l’arc.

C’est alors qu’on frappa à la porte, d’un coup discret mais pressant.

— Votre Altesse, j’apporte de bonnes nouvelles.

L’homme dont la voix trahissait une légère excitation n’était autre que Shin-u, le capitaine des Yeux de l’Aigle. Il semblait avoir renoncé à envoyer un messager et être venu livrer son rapport en personne.

— On m’a dit que la fièvre de Dame Kou Reirin était tombée. D’après le pronostic de l’apothicaire, elle devrait se réveiller d’ici peu.

— Vraiment ?! Gyoumei eut l’impression qu’une main invisible venait soudainement de relâcher son étreinte sur son cœur. Je vois… C’est merveilleux.

Le prince se leva de son lit, puis jeta un coup d’œil à son propre corps. Il sortait tout juste du bain et était parfaitement propre. Son vêtement d’un blanc immaculé ne portait pas la moindre tache.

Après avoir réfléchi un instant, il appela le page qui attendait devant sa chambre.

— Je sors. Apporte-moi une torche.

— Votre Altesse ? Bien que je comprenne votre empressement, je vous suggère de reporter votre visite au Palais du Qilin d’Or jusqu’au matin. Shin-u fit un effort discret pour le retenir.

— Je sais. Je vais à la Source du Dragon Violet, déclara Gyoumei.

Le capitaine, d’ordinaire calme et posé, considéra cette destination inattendue avec un rare clignement des yeux surpris.

— La Source du Dragon Violet ? Vous voulez dire celle qui se trouve dans l’enceinte interdite ?

— Oui. Par chance, je me suis déjà purifié.

La Source du Dragon Violet était une petite source cachée au plus profond du palais impérial, dissimulée derrière une succession de forêts et de cascades. La légende racontait que l’eau de cette source, léguée au royaume par un sage, était aussi claire qu’un miroir et reflétait la vérité, et que s’en servir pour se laver la peau pouvait guérir les blessures en un instant. Pour cette même raison, la source était soumise à un contrôle strict, et même le prince héritier n’était pas autorisé à y puiser de l’eau sur un coup de tête. Pourtant, Gyoumei venait de déclarer qu’il allait aller chercher cette eau avant l’aube.

— Mais, Votre Altesse… Si l’eau de la Source du Dragon Violet est peut-être efficace sur les blessures, je crois qu’elle a peu de pouvoir pour guérir les maladies, intervint l’eunuque avec appréhension.

Un sourire discret se dessina aux lèvres de Gyoumei.

— Elle devrait au moins être plus efficace que de l’eau ordinaire. Alors que même la tristement célèbre Shu Keigetsu a peut-être contribué au rétablissement de Reirin, comment pourrais-je rester assis dans ma chambre à attendre que l’aube se lève ?

Maintenant que le prince avait utilisé son propre rapport contre lui, l’eunuque n’avait plus aucun argument à opposer. En voyant l’expression sur le visage de l’homme, Gyoumei sentit quelque chose bouillonner en lui. C’était le pouvoir d’éclairer le chemin devant lui et d’aller de l’avant. Une petite chose appelée espoir.

Et ceux qui lui avaient apporté cet espoir étaient Reirin, qui s’était accrochée au monde des vivants, et Shu Keigetsu, qui avait persisté à tirer à l’arc, honnête jusqu’à l’excès.

Je ne vais pas me laisser battre par toi.

Faisant un pas décisif hors de sa chambre, Gyoumei lança ordre sur ordre aux serviteurs qui s’affairaient derrière lui.

— Envoyez l’avis de l’excursion. Apportez-moi une pierre à encre et un pinceau pour demander la permission de Sa Majesté également. J’ai besoin d’une torche imbibée d’huile et d’un tissu immaculé, de vin à offrir à la source, et d’une cuve toute neuve.

Puis il pensa un instant à Shu Keigetsu, dont on disait qu’elle avait tendu son arc jusqu’à ce que ses mains soient couvertes de sang.

— Faites-moi deux baignoires, déclara Gyoumei en s’avançant d’un pas assuré dans la lumière de la lune.

 

***

 

— Mm…

Alors que la lumière de la lune qui filtrait par la fenêtre venait frapper ses paupières, Reirin reprit lentement conscience.

suis-je ?

L’expérience fait tout. Étant donné qu’elle avait l’habitude de s’évanouir, son premier réflexe fut d’examiner son environnement et son état physique afin d’évaluer rapidement sa situation actuelle.

Oh… C’est vrai. Je me suis effondrée au stand de tir à l’arc. Il semble que ce soit encore la nuit.

À en juger par la position de la lune dans le ciel, peu de temps s’était écoulé depuis qu’elle s’était évanouie, et elle semblait être allongée sur son lit de paille tissé à la main dans l’entrepôt du palais Shu. C’était probablement Leelee qui l’avait portée là. Ou peut-être avait-elle couru jusqu’au bureau des Yeux de l’Aigle pour leur demander de l’aide. Quoi qu’il en soit, le visage de Reirin s’assombrit à l’idée qu’elle avait causé des ennuis à sa servante.

Où était Leelee ? Était-elle partie chercher de l’eau, ou était-elle allée chez les Yeux de l’Aigle pour négocier des médicaments ?

Reirin esquissa un sourire faible et contrit lorsqu’elle regarda sa main droite et vit le tissu noué sans grande habileté autour.

C’est elle-même qui m’a soignée.

À l’instant même où elle se souvint de ses blessures, celles-ci se mirent à lui faire terriblement mal.

Levant le bras, Reirin déroula le tissu avec précaution. Un seul regard sur les entailles mises à nu la fit soupirer et dire : « Oh là là ». Presque toute la peau de sa paume s’était décollée, et du sang suintait encore de la chair rougie.

Quelle horrible chose j’ai faite au corps de Dame Keigetsu.

Elle avait encore la tête un peu embrumée.

Allongée sur le dos, Reirin refit le bandage d’une main experte.

Elle aurait préféré nettoyer d’abord la blessure avec de l’eau de source et de l’alcool, mais il était plus important d’arrêter le saignement. Heureusement, elle avait bien plus de talent que Leelee pour faire des bandages.

Quelle agitation… Ces dernières vingt-quatre heures ont été tellement chargées. Ai-je jamais vécu une journée aussi bien remplie auparavant ?

Tout en enroulant le tissu autour de sa main, elle repensa aux événements de la journée, l’esprit encore embrumé. Ou peut-être aux derniers jours mouvementés — ou plutôt, à tout ce temps écoulé depuis qu’elle avait échangé sa place.

Pour la première fois de sa vie, on lui avait fait la leçon. Pour la première fois de sa vie, elle était sortie du Palais du Qilin d’Or. Pour la première fois de sa vie, elle avait préparé ses propres repas, tissé son propre lit et oublié toute retenue pour s’adonner à ses passe-temps. Elle avait rencontré une charmante dame de la cour, découvert une nouvelle facette de ses proches, s’était mise en colère, avait ri, s’était rebellée, s’était lancée des défis, et enfin…

— Ça fait mal…

Dès qu’elle eut fini de bander sa paume droite, Reirin la leva vers le plafond et la fixa. Tout son corps lui faisait tellement mal qu’elle en avait envie de rire, et sa main brûlante tremblait d’épuisement.

Ce jour-là, elle s’était enfin souvenue de toutes les émotions négatives — et de la douleur — auxquelles elle avait autrefois renoncé.

— Oh… mon Dieu…

Une larme coula soudainement sur son visage. Elle ruissela le long de sa tempe, toucha son lobe d’oreille, mouilla ses cheveux, puis se dissipa dans l’herbe du lit.

Ne sachant pas exactement de quel type de larmes il s’agissait, Reirin fronça les sourcils, perplexe. Mais après y avoir réfléchi un moment, elle comprit enfin.

Elle était soulagée.

Rien ne pouvait arrêter le flot de larmes qui ruisselait sur ses joues.

Reirin s’autorisa même un sanglot, juste pour cette fois.

Je n’en avais aucune idée…

Elle ne savait pas que cette vague de douleur ne survenait qu’une fois le corps détendu.

Elle ne savait pas que l’on pleurait aussi de soulagement. Reirin apprit ces deux choses pour la première fois ce jour-là.

Dame Keigetsu. Bien que le nom ne veuille pas sortir de sa gorge, elle interpella la Demoiselle dans son cœur. Je suis tellement contente que vous ayez survécu. Je suis tellement soulagée.

Sa propre contribution avait peut-être été insignifiante, mais elle espérait tout de même que la Demoiselle la laisserait se joindre à elle pour célébrer son rétablissement.

Les larmes coulant de ses yeux, Reirin répétait sans cesse les mots « Je suis tellement contente ».

Même si elle comprenait, d’une certaine manière, que ce phénomène de détente soudaine des cordes du cœur s’appelait le « soulagement », elle ne savait pas vraiment ce qui l’avait rendue si tendue au départ. C’était une première pour elle, après tout.

Si elle devait deviner, elle avait été terrifiée à l’idée de prendre la vie d’une autre personne à cause de sa propre fragilité. Ou peut-être que son corps actuel, qu’elle avait poussé à ses limites jour après jour, avait entraîné son esprit dans ses cris de pitié. Ou peut-être que la réponse était que depuis longtemps déjà — trop longtemps pour qu’elle s’en souvienne — elle avait vécu avec un cœur endurci.

Reirin n’en était pas sûre — mais elle appréciait cette étrange nouvelle émotion qui la secouait comme jamais auparavant. Les fluctuations de son cœur la faisaient se sentir un peu impuissante, mais elles avaient toute la chaleur d’une flamme ou d’un battement de cœur.

Vous savez une chose, Dame Keigetsu ? Je ne peux vraiment m’empêcher d’être reconnaissante envers vous.

Avec un léger sourire, elle serra sa main droite en un poing lâche. Elle sentit la blessure encore sanglante battre au rythme de son cœur.

C’est alors qu’elle écoutait le son de ses propres battements de cœur qu’elle perçut une agitation à l’extérieur de la cabane. On aurait dit une femme qui marchait et parlait, accompagnée de deux paires de pas s’approchant à des vitesses différentes.

— … a dit… pas en état de…

L’une des deux personnes était Leelee. Elle s’adressait à l’autre d’un ton irrité.

— Je peux m’occuper du rapport. Il n’est pas nécessaire qu’une dame d’honneur vienne jusqu’ici.

On aurait dit que cette femme mystérieuse était une dame d’honneur de haut rang, mais qui qu’elle fût, elle parlait d’une voix trop douce pour que Reirin puisse la distinguer. Une fois que le duo se fut arrêté juste devant l’entrée de la remise, Reirin s’est empressa d’essuyer les traces de larmes sur son visage.

— Leelee ? Avons-nous un invité ? Je suis debout…

Reirin avait réussi à se redresser et à appeler à travers la porte, mais son salut fut interrompu.

— Tu es réveillée ? demanda une voix aussi grave et froide qu’un champ enneigé. Celle qui poussa la porte grinçante était une femme vêtue d’or de gamboge.

C’était Tousetsu, la dame d’honneur en chef de Kou Reirin.

— Tousetsu…

La lumière de sa bougie était aveuglante. Plissant les yeux face à cette luminosité, Reirin ouvrit la bouche pour lui demander ce qu’elle faisait là, puis la referma aussitôt. Cela aurait tout aussi bien pu être une reconstitution de leur rencontre dans les cachots.

Cela rappela à Reirin que la femme lui avait demandé de ne pas la tutoyer. Vu la tournure que prenaient les choses, elle allait se faire réprimander une deuxième fois en tant que rat d’égout.

Je dois enfin apprendre ma leçon…

Gênée, Reirin porta une main à son visage et poussa un petit soupir, mais à sa grande surprise, Tousetsu ne la réprimanda pas pour cette erreur.

Elle se contenta de fixer la façon dont Reirin tenait sa joue, puis dit d’un ton neutre :

— Je vous fais rapport en tant que dame d’honneur en chef du clan Kou. La malade a repris conscience. Curieusement, sa fièvre a effectivement commencé à baisser dès que les vibrations de l’Arc de Protection se sont faites plus claires — dès que vos flèches ont commencé à voler plus près de la cible. Il y a peu, elle s’est même levée de son lit et a pris le remède que vous lui aviez préparé.

— Oh, c’est une merveilleuse nouvelle !

— Depuis lors, les derniers vestiges de sa fièvre se sont dissipés, et son teint ainsi que sa fréquence respiratoire sont revenus à la normale. Ainsi, malgré son ordre de tirer avec l’arme sacrée pendant toute une nuit, l’impératrice a déclaré que vous n’aviez plus besoin de tirer avec l’Arc de Protection. Je pense que Sa Majesté passera plus tard pour vous remercier et…

Pour une raison quelconque, elle s’interrompit brusquement.

— Pour vous remercier et s’excuser…

Tout à coup, ses yeux de poupée se remplirent de larmes.

— Tousetsu ? Euh, je veux dire… Dame Kou Tousetsu ?

— La façon dont vous avez enroulé ce bandage.

Des larmes cristallines coulaient sur son visage impassible.

— Vos tournures de phrases. Votre sourire. La façon dont vous posez une main sur votre joue quand vous êtes troublée.

En y regardant de plus près, à la faible lueur de la bougie, on voyait que les cheveux de Tousetsu, qui avaient toujours été si impeccablement coiffés, étaient ébouriffés par l’épuisement. Ses sourcils fins étaient froncés, et les coins de ses lèvres tremblaient.

— C’est vraiment vrai.

— Hein ?

— Elle a vraiment arraché votre âme de votre corps et l’a remplacée par la sienne.

Tousetsu jeta le chandelier et s’agenouilla sur place, puis leva les yeux vers Reirin avec une supplication dans le regard.

— Vous êtes bien Dame Reirin, n’est-ce pas ?!

Son cri désespéré fit vaciller les yeux de Reirin sous le poids de l’émotion.

Elle ouvrit la bouche comme pour parler, et pendant un moment, elle et sa dame d’honneur en larmes se regardèrent en silence.

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