INEPT T1 – CHAPITRE 2

Reirin fait face à l’exécution

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Traduction : Moonkissed
Correction : Ostinliss
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Shin-u leva les yeux vers le ciel, l’air maussade, puis poussa un nouveau soupir de lassitude en contemplant ses teintes bleues éblouissantes. C’était une journée ensoleillée, sans le moindre nuage à l’horizon. Le temps idéal pour une exécution.

— Le Jugement du Lion, hein ? marmonna-t-il d’un ton sombre, en caressant l’épée de cérémonie qui pendait à sa hanche. C’était le nom du rituel qu’il s’apprêtait à accomplir. Le suspect était jeté dans la même cage qu’un lion. Si la bête l’épargnait, il était innocent, et si elle le dévorait, il était mort. C’était un procès véritablement brutal et arbitraire.

Cette pratique remontait à la légende d’un sage qui avait autrefois dirigé le royaume d’Ei, dont l’âme noble avait inspiré une bête à lui épargner la vie, mais la version contemporaine consistait à exciter un lion affamé avant de l’envoyer dans la cage. Les chances de survie étaient nulles. En pratique, cela ne différait en rien d’une exécution.

Une immense cage avait été installée dans la cour au bout du cloître, et les dames de la cour ainsi que les eunuques s’y étaient rassemblés pour assister au spectacle. Leurs yeux brillaient comme s’ils attendaient un spectacle. Leur choix d’une humble tenue noire n’était rien d’autre qu’une mesure visant à empêcher les éclaboussures de sang de l’accusée de tacher leurs vêtements.

Shin-u poussa un nouveau soupir.

Si seulement je pouvais la tuer d’un seul coup et en avoir fini avec ça.

Ce sentiment n’était pas né de la pitié. Il détestait simplement l’idée d’assister au spectacle inévitable de cette femme hurlant, suppliant qu’on lui laisse la vie sauve et se traînant dans la cage, couverte de honte.

Il avait déjà assisté plusieurs fois au Jugement du Lion, et même les hommes adultes ne pouvaient s’empêcher de hurler. Sachant qu’une Demoiselle — et Keigetsu, qui plus est — allait certainement semer le chaos, il redoutait le spectacle à venir.

J’en sais assez pour comprendre à quel point Shu Keigetsu est une source de souffrance.

Le simple fait de repenser à tous les ennuis qu’elle avait causés au bureau des Yeux de l’Aigle suffisait à le faire grimacer. Bien que la tristement célèbre Demoiselle du clan Shu adorât adopter un ton mielleux et se montrer amicale envers les personnes au pouvoir, telles que Gyoumei, Shin-u ou les quatre concubines, elle se comportait toujours en tyran avec les eunuques et les dames de cour de rang inférieur. Les injures et les insultes fusaient comme si de rien n’était. À plusieurs reprises, elle avait accusé ses dames de compagnie de fautes inventées de toutes pièces afin de leur retenir leur salaire en guise de « punition », et elle avait malmené les eunuques.

Comme elle était une Demoiselle — l’une des plus haut placées à la cour, — les Yeux de l’Aigle ne pouvaient pas faire grand-chose pour la tenir en bride tant qu’elle évitait les crimes plus graves comme le vol ou le meurtre. Maintenant qu’elle était accusée, la tempête de ressentiment qui couvait depuis longtemps à la Cour des Demoiselles allait se déchaîner et s’abattre sur elle d’un seul coup. Normalement, un temps était réservé aux offrandes de miséricorde, durant lequel ceux qui sympathisaient avec le Criminel étaient autorisés à nourrir la bête — en d’autres termes, plus on était vertueux, plus on avait de chances d’en réchapper vivant — mais personne n’allait faire cela pour elle.

En bref, la tâche de Shin-u pour la journée consistait à poser quelques questions de pure forme à une femme hystérique, puis à récupérer les morceaux de chair qui resteraient d’elle à la fin.

Capitaine des Yeux de l’Aigle peut sembler un titre impressionnant, mais en pratique, je ne suis qu’un serviteur de plus, pensa-t-il en se traînant vers la cour, les lèvres tordues de mécontentement.

Être un prince sans prétention au trône n’était rien d’autre qu’un inconvénient — tant pour lui-même que pour tous ceux qui l’entouraient.

Shin-u savait très bien pourquoi on lui avait confié une tâche aussi sanglante et fastidieuse. On le mettait à l’épreuve. Serait-il capable de se consacrer pleinement à son rôle de serviteur ?

Serait-il capable de suivre ses ordres et d’éliminer tous les ennemis de la Cour impériale ?

Il était constamment surveillé. Certains le regardaient avec suspicion, se demandant quand il allait se retourner contre eux.

D’autres le craignaient comme un bourreau impitoyable. Les plus ridicules de toutes étaient les femmes qui le regardaient avec une convoitise déplaisante, séduites par une beauté qui ne dépassait pas la surface.

J’en ai marre de tout ça.

Franchement, il trouvait tout cela pénible. Son séjour à la cour intérieure lui avait appris que ce magnifique complexe n’abritait rien d’autre qu’une masse de désirs malveillants, égoïstes et égocentriques. C’est pour cette raison que Shin-u n’avait pas esquissé un seul sourire depuis qu’il était devenu capitaine des Yeux de l’Aigle.

Au moment où il mit le pied dans l’arène, la porte au fond de la cour s’ouvrit et un lion géant, de la taille de trois hommes adultes, fit son entrée. Shin-u prit la bête des mains de ses soigneurs et la guida prudemment dans la cage. Presque au même moment, Gyoumei, l’impératrice et les quatre concubines arrivèrent sur les lieux et prirent place sur les sièges d’honneur.

Toutes les Demoiselles, à l’exception de Shu Keigetsu, étaient assises un rang derrière elles. En raison de sa fièvre, Kou Reirin avait obtenu une autorisation spéciale pour étendre un tapis sous un pavillon du jardin situé à quelques pas de là et regarder depuis cet endroit. Elle semblait encore plus désemparée et désorientée que d’habitude.

Après avoir jeté un regard inquiet en direction de Reirin, Gyoumei annonça calmement :

— Nous allons maintenant commencer le Jugement du Lion de Shu Keigetsu.

Une fois qu’il eut lu les chefs d’accusation retenus contre l’accusée, il demanda si quelqu’un souhaitait présenter une offrande de clémence. La foule répondit immédiatement par un « non ».

Un nuage sombre s’abattit sur les traits doux de sa tutrice, la Consort Noble Shu, mais finalement, elle s’inclina profondément et dit :

— Si elle est innocente, elle ne sera pas dévorée. Si elle est coupable du crime, alors ce qui lui arrivera ne concerne plus le clan Shu. Dans tous les cas, une offrande de clémence ne sera pas nécessaire.

En d’autres termes, elle n’avait pas besoin d’un Criminel parmi ses proches. L’assistance haussa les sourcils et ne fit aucun commentaire sur sa réponse hésitante, mais par ailleurs inoffensive.

— Amenez Shu Keigetsu ici, ordonna Gyoumei en levant la main.

C’était le signal pour ouvrir l’autre porte.

Shin-u s’était préparé à voir la Demoiselle arriver en se débattant et en hurlant, mais lorsqu’il se retourna, il ne put s’empêcher de hausser un sourcil d’incrédulité. Shu Keigetsu était venue sans faire de bruit. Il n’aurait pas été surprenant qu’une jeune femme choyée comme elle devienne folle dès qu’elle serait jetée dans le donjon, mais elle marchait droit devant elle, les yeux brillants et le regard inébranlable. Peut-être grâce à sa démarche gracieuse, sa robe vermillon ostentatoire semblait presque un peu sophistiquée.

— Me voici.

La façon dont elle s’avança devant la cage et s’inclina devant les dignitaires n’en était pas moins inédite. L’assistance cligna des yeux, perplexe. Même la méchante de la Cour des Demoiselles semblait devenir docile face à l’échafaud.

— Ô méchante Shu Keigetsu. Tu as poussé mon papillon « Kou Reirin », une âme aussi pure qu’une Demoiselle céleste — depuis la Septième Pagode. Bien que personne n’ait été témoin du moment où tu l’as bousculée, ton propre cri, le témoignage de Reirin, ainsi que les événements qui ont précédé et suivi, constituent des preuves suffisantes de ton intention de tuer. Plaides-tu coupable de tes crimes ? demanda Gyoumei, d’une voix glaciale.

— Non, répondit-elle sans hésitation, s’inclinant devant le prince. Mais alors, pour des raisons obscures aux yeux de tous, elle fronça les sourcils et ajouta dans un murmure : C’est-à-dire que plusieurs éléments de votre récit ne sont pas tout à fait exacts… y compris les mots que vous avez utilisés pour me décrire…

— Quoi ? Non seulement tu nies tes méfaits, mais tu te déclares vertueuse ? Mécontent de sa réponse, le froncement de sourcils de Gyoumei s’assombrit encore davantage.

Déconcertée, Shu Keigetsu releva la tête et donna une réponse encore plus incompréhensible.

— Oh, non, ce n’est pas ce que je voulais dire ! Même si j’imagine que cela pourrait être interprété ainsi…

Manifestement à court de mots, elle ouvrit et ferma la bouche à plusieurs reprises, l’air frustré. La foule était sur le point de la voir sous un nouveau jour, mais à présent, leurs regards se firent froids tandis qu’ils pensaient : Oh, elle n’a pas changé.

— Peu importe, dit Gyoumei avec un soupir déçu et en secouant la tête. La vérité sera révélée lors du Jugement du Lion. Si tu es véritablement innocente, la bête refusera de te dévorer. Ou, si tu préfères, Reirin m’a gentiment demandé de te laisser utiliser l’épée du capitaine des Yeux de l’Aigle. Si tu te mets à genoux et que tu t’excuses, je te permettrai de recevoir un coup d’épée en plein cœur à la place du procès.

— Euh, ces deux options me semblent plutôt extrêmes…

Le désespoir se lisait sur son visage ; Shu Keigetsu fit fi des convenances et se jeta vers Gyoumei.

— Je vous en supplie ; écoutez-moi, ne serait-ce qu’un instant. Si vous êtes vraiment celui que l’on vante comme notre bienveillant souverain, mon cousin au grand cœur…

— Silence, l’interrompit le prince, le visage déformé par la rage. Sa voix tremblait, tout son sang-froid habituel s’était envolé. Il n’y a qu’une seule personne au monde autorisée à m’appeler ainsi, et c’est Reirin. On m’a dit que tu avais volé son journal intime. Pensais-tu pouvoir gagner ma faveur en imitant ma chère cousine, espèce de diablesse intrigante ?!

— Oui, sir ! Je suis une diablesse !

Sa tirade était si virulente que Shu Keigetsu acquiesça instinctivement.

Toujours incapable de contenir sa rage, Gyoumei fit signe à Shin-u.

— Mets-la dans la cage.

Le Jugement du Lion avait commencé. Shin-u poussa la Demoiselle dans l’enclos par derrière. Elle semblait trop terrifiée pour résister.

— Oh non… Je n’arrive pas à croire que j’ai commis la même erreur deux fois en si peu de temps. Leur affection est juste un peu trop envahissante…

Non, ce n’était pas de la peur. Les mains pressées contre son front, elle ne faisait que réfléchir à sa bévue.

Ayant remarqué la présence d’un intrus, le lion grogna et commença à avancer lentement. Alors que la Demoiselle continuait à froncer les sourcils et à marmonner malgré la bête qui approchait, Shin-u fut suffisamment perplexe pour l’interpeller à travers les barreaux de la cage.

— Hé. Le Jugement du Lion est en cours.

— Hum ? Oui, on dirait bien.

Bien qu’elle ait levé la tête, sa réponse était on ne peut plus nonchalante. Shin-u la fixa, se demandant si elle avait finalement perdu la tête, mais son regard était parfaitement concentré. Pourtant, elle laissa cette situation critique passer sur elle comme une douce brise printanière.

Il dut lui demander une fois de plus.

— Comprenez-vous votre situation ? Vous êtes enfermée dans une cage avec une bête affamée.

— Oui… Si elle me déchiquette avec ses crocs, je suppose que je mourrai.

— Vous supposez ? C’est tout ?

C’était tout ce qu’elle avait à dire à ce sujet ? Non pas qu’il espérât une meilleure réaction, mais cela le troublait de la voir si calme.

Que se passe-t-il ? Était-elle toujours comme ça ?

Même un maître de l’épée aurait du mal à garder son sang-froid face à une bête aussi sauvage qui se rapprochait de lui. Tout comme un chef de guerre ayant survécu à d’innombrables rencontres avec la mort pourrait contempler calmement le champ de bataille, ou peut-être comme un sage ayant traversé d’innombrables enfers pourrait atteindre un état d’illumination, la femme devant lui ne faisait rien d’autre que rester là, imperturbable.

— La pensée de la mort ne vous effraie-t-elle pas ?

— J’y suis habituée.

— Quoi ?

Il lui jeta un autre regard, curieux de savoir comment une Demoiselle protégée au cœur de la cour pouvait tenir de tels propos. Son regard devint un peu distant tandis qu’elle répondait d’un ton neutre :

— Jusqu’au moment où l’on meurt, on est encore en vie. De même, tant que je n’ai pas été dévorée, cela ne s’est pas encore produit. Commencer à ressentir la douleur avant même d’avoir été mordue ne serait qu’un gaspillage d’énergie.

Son argument semblait aussi logique qu’absurde.

La seule chose dont Shin-u était certain, c’était qu’elle n’avait pas la moindre crainte de cette bête. Peut-être parce que sa sérénité ne provoquait guère sa colère, ou peut-être parce qu’il considérait son attitude tranquille avec prudence, le lion se contenta de renifler ses manches, sans faire le moindre geste pour attaquer. En voyant cela, Shin-u crut pour la première fois à l’histoire de la légende ; peut-être qu’un sage maître de lui-même aurait pu échapper à la bête indemne.

Les spectateurs se mirent à chuchoter, perplexes, face à ce revirement inattendu.

— Mais je n’ai jamais vu le lion laisser quelqu’un tranquille auparavant !

— Cela signifie-t-il que Shu Keigetsu est innocente ?

— Je suppose qu’il est vrai que personne ne l’a vue le faire.

— Mais que pourrait-il s’être passé d’autre ?

Le plus irrité par le brouhaha de la foule était Gyoumei, qui bouillait d’indignation vertueuse.

— Cela ne nous mène nulle part. Capitaine, pique la bête avec ton épée.

Il ordonnait au garde de pousser le lion à l’action.

— Mais, Votre Altesse, cela compromettrait l’intégrité de…

— Capitaine. C’était un ordre.

Gyoumei balaya la protestation de Shin-u d’un ton sans appel.

— C’est sa punition pour s’être moquée de Reirin.

Pour son demi-frère, Shin-u, Gyoumei n’était pas un tyran. Au contraire, il valorisait la raison, prenait soin des faibles et était salué comme un futur grand souverain. Cependant, c’était d’autant plus une raison pour laquelle il n’hésitait pas à punir ceux qui se comportaient de manière déraisonnable ou qui tourmentaient des Demoiselles sans défense sans même présenter d’excuses.

Les ordres du prince héritier étaient absolus. Shin-u jeta un coup d’œil à la femme dans la cage et vit qu’elle restait aussi calme que jamais. Puis, sans un mot, il donna un coup de pointe de l’épée dans le flanc de la bête.

Jamais, même dans ses rêves les plus fous, il n’aurait pensé que cette épreuve le ferait se sentir coupable envers Shu Keigetsu.

Grr… Grrraaah !

Le lion, jusque-là docile, rugit. Des cris stridents jaillirent de la foule tandis qu’il se jetait contre les parois de la cage à maintes reprises, de la bave coulant de ses mâchoires ouvertes.

Il bondit sur la Demoiselle. Elle avait réussi à rester immobile jusqu’à ce moment-là, mais alors que la bête tentait d’enfoncer ses crocs dans ses manches, elle se précipita pour retirer son bras hors de sa portée.

— N-non, il ne faut pas !

La peur avait-elle fini par l’emporter ? Shin-u détourna automatiquement le regard.

Non ! C’est que je garde les restes de M. Rat !

La vérité derrière la panique soudaine de Reirin, cependant, était que la manche de sa robe cachait le rat qu’elle avait rencontré dans le donjon. Elle avait joué avec le rongeur juste avant d’être emmenée de sa cellule, puis il avait accidentellement avalé le poison de Tousetsu. Elle avait complètement oublié qu’elle avait laissé tomber le poison sous le choc en voyant la magie de feu de Keigetsu. Se reprochant sa mort, elle avait glissé son cadavre dans sa manche, avec l’intention de l’enterrer dès que l’occasion se présenterait.

— C-calmez-vous ! Je comprends, c’est instinctif pour vous de vouloir ça !

Tu es une parente du chat, après tout !

Reculant, Reirin tenta désespérément de raisonner le lion.

— Je comprends que c’est l’ordre naturel des choses, mais je n’ai pas eu le temps de tourner la page ! Je veux dire, j’aimerais expier à ma manière !

La foule s’emballa à la vue de la détresse soudaine et manifeste de « Shu Keigetsu ». Reirin, quant à elle, était trop bouleversée pour s’en rendre compte.

— Euh, je sais que ça peut passer pour une excuse, mais c’est pour ton bien ! Manger ça ne te rendra pas service !

Dépouillée de ses chaussures, elle sentit le froid des barreaux d’acier contre ses talons. Elle n’avait plus nulle part où fuir.

Grraaaah !

— Une fois que vous aurez repris vos esprits, vous verrez que la fraîcheur et la qualité de cette collation laissent à désirer… Aïe !

Ses tentatives de diplomatie avaient échoué ; la bête affamée et agitée bondit sur elle. Le déchirement du tissu résonna dans l’arène, suivi d’un rugissement encore plus fort.

Mais lorsque les spectateurs qui avaient fermé les yeux ou détourné le regard reportèrent enfin leur attention sur la cage, ils restèrent bouche bée. Le lion avait avalé les restes qu’il avait happés avec une vitesse féroce, pour s’effondrer au sol quelques instants plus tard.

— Quoi… ?

— Hein ? C’est le lion qui est tombé ?

Alors que le public autour d’elle était abasourdi et silencieux, la Demoiselle eut le souffle coupé et tomba à genoux.

— J’ai essayé de vous prévenir ! Non… c’est ma responsabilité. Je suis désolée.

Elle tendit la main pour caresser la bête. Lorsqu’elle fut certaine qu’elle avait rendu son dernier souffle, ses épaules s’affaissèrent de chagrin.

— Euh… Le lion… est-il mort ?

Peu après, la foule se mit à murmurer, perplexe.

— Cela signifie-t-il que le procès est terminé ?

— Forcément, non ? L’un des deux est mort.

— Cela signifie-t-il alors que Shu Keigetsu était innocente ?

Il n’y avait aucun précédent où l’accusé avait survécu à la bête lors du Jugement du Lion. Personne ne savait vraiment comment interpréter l’issue de ce scénario.

Finalement, Shin-u tourna la clé dans la serrure et entra dans la cage.

— Hé, Shu Keigetsu. Vous pouvez vous lever ? Je dois vérifier si le lion est mort. Poussez-vous.

Tout en maintenant la pointe de son épée pressée contre la gorge de la bête, il procéda à un bref examen.

— Du poison, hein ? marmonna-t-il enfin, puis il tourna sa lame vers la Demoiselle à la place. C’est vous qui avez monté tout ça ?

— Non. C’était un tragique accident.

— Un accident ? Comment ça ?

— Le problème, c’était M. Rat, voyez-vous…

Même avec la lame du redoutable bourreau pointée sur elle, « Shu Keigetsu » ne broncha pas. Lorsque la Demoiselle, l’air abattu, lui raconta la vérité, Shin-u resta bouche bée.

— Vous avez caché un des rats du donjon dans votre manche ? Pour l’enterrer ?

— Oui. Il a perdu la vie à cause de ma propre négligence.

Elle avait répondu comme si c’était la chose la plus naturelle au monde, mais avait-elle toujours été du genre à faire preuve d’une telle responsabilité et d’une telle compassion ?

— Je n’aurais jamais imaginé que le poison persisterait dans ses restes… Je regrette sincèrement que mes actions aient coûté la vie à deux animaux différents aujourd’hui.

La confession docile de la Demoiselle suffit à faire légèrement tressaillir le coin des lèvres de Shin-u.

— Hé…

Pour la première fois depuis qui sait combien de temps, il ressentit l’envie de rire.

Les dames de la cour se retrouvèrent captivées par le sourire inédit du magnifique capitaine, puis tournèrent les yeux vers le ciel, craignant que la neige ne commence à tomber du ciel estival.

Shin-u s’éclaircit la gorge et ravala son amusement.

— Si quelqu’un avait offert une proie au lion, il aurait peut-être agi de manière un peu plus rationnelle.

L’ironie n’avait certainement pas échappé à certains dans la foule. Entre les femmes qui avaient refusé d’apaiser la bête lors de l’exécution de leur propre parent et la soi-disant criminelle qui avait pleuré un rat immonde, les cieux avaient fait preuve de miséricorde envers cette dernière.

Le garde sortit de la cage, puis s’agenouilla sur place et déclara :

— Votre Altesse Impériale, le prince Gyoumei ! La mort de la bête marque la fin du Jugement du Lion. Si l’accusé est dévoré, il est coupable ; s’il est épargné, il est innocent. Conformément aux règles sacrées de ce rituel, je déclare par la présente Shu Keigetsu innocente !

Un murmure parcourut la cour.

Gyoumei resta silencieux pendant quelques instants, le front plissé par la réflexion.

Finalement, il dit :

— Je prends acte.

La nature de vie ou de mort du procès rendait son verdict absolu. Pas même Gyoumei ne pouvait le renverser.

— Non…!

— Pardonne-moi, Reirin. Je jure de te protéger, quoi qu’il en coûte.

Le visage de Gyoumei se crispa en une grimace de tourment lorsqu’il vit la Demoiselle allongée sous le pavillon devenir blanche comme un linge. Il tourna alors son regard noir vers l’autre Demoiselle, qui avait fait un pas hésitant hors de sa cage.

— Shu Keigetsu. En reconnaissance de ton innocence, je t’autoriserai à rester à la Cour des Demoiselles. Mais ne te méprends pas. La seule accusation dont tu as été innocentée est celle d’avoir poussé Reirin par-dessus la balustrade. Je ne t’ai en aucun cas pardonnée pour les insultes que tu lui as adressées. Garde bien cela à l’esprit.

— Oh ? Mais si je ne me trompe pas, le fait d’avoir poussé le capitaine à agir n’était-il pas censé être ma punition pour m’être moquée d’elle ? murmura-t-elle, perplexe, en posant une main sur sa joue.

De toute évidence, elle avait surpris leur échange.

Les yeux du prince s’écarquillèrent légèrement devant cette surprenante perspicacité.

— Oui, eh bien, dit-il en s’éclaircissant la gorge. Je ne les tolérerai pas à l’avenir. Si je te surprends à manquer de respect à Reirin de quelque manière que ce soit, ou si je suis témoin d’une nouvelle tentative effrontée de ta part pour la supplanter, sache que je te ferai décapiter sur-le-champ.

— La supplanter ? Que voulez-vous dire ?

— Je veux dire que cela me met hors de moi de voir une femme de ton espèce imiter les manières de Reirin. Connais ta place en tant que méchante et comporte-toi en conséquence, cracha-t-il presque.

La Demoiselle ouvrit et ferma la bouche à plusieurs reprises, mais finit par abandonner et acquiesça.

— Une « méchante », hein ? Très bien. Bien que je sois une méchante inepte, je m’efforcerai d’être à la hauteur de ce titre.

La mollesse de son corps rappelait presque une fleur trempée par la pluie. Chez Shu Keigetsu, dont le visage n’arborait que très rarement autre chose qu’un sourire timide ou un rictus arrogant, la docilité de son attitude n’en était que plus frappante.

Gyoumei soupira, découragé. Avec le consentement de l’impératrice et des quatre concubines, il déclara la cérémonie levée.

Eh bien, eh bien. On dirait que le « nettoyage » va être plutôt facile, après tout, pensa Shin-u. Bien qu’il conservât son impassibilité de fer, c’est avec beaucoup d’amusement qu’il regarda l’assistance déçue s’éloigner en bavardant

Il jeta un coup d’œil à la femme acquittée, mais elle ne semblait pas très satisfaite du résultat. Elle restait clouée sur place, l’air aussi misérable que jamais.

Cependant, alors que la cour était presque vide, elle finit par se gifler les joues et sortit de sa torpeur.

— Allez, une fille doit avoir du cran ! Je vais juste devoir faire ce que je peux. Faisons ça en beauté !

Alors c’était maintenant qu’elle avait besoin de courage, et pas pendant le procès ? Son choix de cri de ralliement n’en était pas moins bizarre.

— Tout d’abord… Monsieur le Lion ? Monsieur le Rat ? Je suis sincèrement désolée pour ce qui s’est passé ici aujourd’hui. Veuillez accepter mes condoléances et reposez en paix.

De plus, la première chose qu’elle avait à faire était de prier pour les âmes de la bête et du rongeur. Chacun de ses gestes était un mystère — et un mystère divertissant, qui plus est.

— Shu Keigetsu. Avant même de s’en rendre compte, il se surprit à l’appeler. Avez-vous toujours été ce genre de personne ?

Pour des raisons qui échappaient à Shin-u, ses yeux s’illuminèrent à cette question.

— Oh !

— Est-ce que je vous semble différente ?!

Se penchant en avant avec enthousiasme, elle se livra à son habitude fréquente d’ouvrir et de fermer la bouche à plusieurs reprises, mais finit par s’arrêter et laissa ses épaules s’affaisser.

— Je ne suis plus celle que j’étais. J’ai bien peur que ce soit tout ce que je puisse dire à ce sujet.

Son exécution l’avait-elle poussée à prendre un nouveau départ ? Si une femme lambda perdait la raison dans un donjon, il était logique qu’une expérience de mort imminente puisse en inspirer une autre à changer de comportement.

— Oh ? rétorqua Shin-u d’un ton évasif.

Shu Keigetsu était hautaine et sans talent, une Demoiselle peu attrayante dont la seule compétence consistait à faire de la lèche à ses supérieurs. Et pourtant…

Elle est une personne intéressante.

Contemplant cette femme qui, au sein de cette masse de malveillance, d’égoïsme et de flagornerie qu’est la Cour des Demoiselles, n’avait manifesté aucun de ces sentiments, Shin-u se caressa le menton d’un air pensif.

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