sentenced t3 - CHAPITRE 2 PARTIE 2
Châtiment : Défendre la fortification sur la ligne de front de Tujin Tuga (2)
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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Il y avait d’innombrables choses à faire, mais nous devions conserver nos forces pour la bataille. Tout ce travail ne servirait à rien si nous étions trop épuisés pour bouger au moment où l’ennemi arriverait.
Après avoir fait le strict nécessaire pour soigner le garçon, nous avions terminé les préparatifs contre l’attaque ennemie et prenions maintenant des tours de repos. Même si chacun ne pourrait dormir qu’une heure ou deux, c’était largement préférable à rien.
Dans ce genre de situation, Tsav était toujours le premier à commencer ses idioties. Sans faute, il engageait une conversation frivole avec un soldat régulier et parvenait à détériorer encore davantage nos relations déjà mauvaises avec le reste de l’armée. Cette fois ne faisait pas exception. Il bavardait actuellement sans relâche avec les anciens membres du Treizième Ordre. Plus incroyable encore, Rhyno restait souvent sur le côté à l’observer avec une fascination totale, absorbé à noter tout ce qu’il entendait. L’ensemble était franchement malsain.
— Je me suis dit que ça m’aiderait à apprendre à converser et à sociabiliser, affirma Rhyno, mais j’avais l’impression qu’il existait une infinité de meilleurs sujets d’étude.
Quant aux autres héros condamnés, Norgalle continuait d’ordonner à Tatsuya de creuser, et Jayce accompagnait Dotta, qui assurait la surveillance.
— Ça doit être pénible d’être toujours de garde. Pourquoi tu n’essaierais pas de faire de la reconnaissance depuis les airs la prochaine fois ? Je connais une fille qui accepterait sans problème que tu montes sur son dos.
Jayce leva les yeux vers Dotta tout en mâchant des rations à l’aspect répugnant.
— Elle s’appelle Kaja. Tu te souviens de la fille qui te regardait au camp hier, non ? Tu sais, celle avec des écailles noires et de longues cornes droites ?
— J…je ne sais pas trop… Je n’ai pas l’habitude de voler, alors il me faudrait de l’entraînement…
— Alors pourquoi ne pas t’entraîner la prochaine fois que tu es libre ? Kaja est un peu timide, mais c’est une brave fille, et elle prend son travail au sérieux.
Jayce donnait l’impression d’essayer de marier Dotta avec sa nièce ou quelque chose du genre, mais c’était une offre extrêmement rare venant du chevalier-dragon. Preuve de l’estime qu’il portait à Dotta. Leur relation n’avait honnêtement aucun sens à mes yeux.
C’était plus ou moins ainsi que les héros condamnés passaient leur pause. Mais certains d’entre nous n’avaient même pas de pause. Patausche était la plus occupée, et ce n’était pas parce qu’elle était la nouvelle. Nous devions coordonner la bataille à venir avec les anciens membres du Treizième Ordre, et elle était la seule capable de servir d’intermédiaire.
Nous avions quatre cents renforts, et même si ce nombre restait faible face aux dix mille ennemis auxquels nous faisions face, c’était déjà un miracle de les avoir de notre côté. Nous devions leur demander de s’occuper d’une certaine tâche, et cette demande ne serait pas facile à formuler. C’était probablement pour cette raison que Venetim avait laissé cette mission à Patausche et moi.
— Je pense qu’elle est la plus adaptée pour ça, affirma Venetim, affalé sur le sol comme s’il était sur le point de mourir. — Et puis, c’est uniquement grâce à son charisme qu’ils sont ici.
Il n’était vraiment pas fait pour être soldat. Un peu de travail physique pour la première fois depuis longtemps avait suffi à le mettre à terre.
Pendant ce temps, les chevaliers de l’ancien Treizième Ordre attendaient à cheval à l’arrière de notre fortification, image parfaite d’une troupe disciplinée. Ils nous observaient avec des visages rigides et sombres. Puis l’un d’eux s’approcha de Patausche. C’était quelqu’un que j’avais déjà vu auparavant : le chef de la cavalerie, Zofflec.
J’entendis leur conversation tandis que j’étais assis seul dans un coin.
Je n’essayais pas d’écouter aux portes, mais tous deux parlaient extrêmement fort.
— Hé, ex-capitaine, lança Zofflec avec un sourire cynique.
Ce n’était pas particulièrement ouvert, mais il traçait clairement une ligne entre eux.
— La première manœuvre a été un succès. Vous êtes vraiment une commandante talentueuse.
Je ne pouvais pas savoir ce qu’il ressentait, mais j’imaginais qu’il était furieux de ce qui leur était arrivé, qu’ils soient désormais déshonorés comme l’ancienne unité d’un traître. Combien de batailles leur faudrait-il encore livrer avant de pouvoir retrouver leur réputation ? Même Patausche semblait pleine de regrets.
Mais au moins, eux sont vivants. Mes hommes…
Je réalisai que je serrais les poings. Je me dis d’arrêter, que mes sentiments n’étaient pas justifiés. Se battre pour savoir qui avait subi le pire ne changerait rien. Ce n’était pas comme si nous faisions un concours de l’histoire la plus tragique.
— Zofflec, dit finalement Patausche. — Malheureusement, je ne suis pas la commandante de cette unité, je ne suis donc pas en position de donner des ordres.
— Je le sais. C’est Venetim Leopool, n’est-ce pas ?
Zofflec jeta un regard à Venetim, affalé au sol avec un visage livide. Il était difficile de croire qu’il était réellement soldat.
— Mais ce n’est qu’une façade. Son rôle consiste à maintenir tout le monde sous contrôle, rien de plus. C’est vous qui avez élaboré la véritable stratégie, non ?
Zofflec avait raison sur un point : Venetim n’était qu’une façade.
— Enfin, les héros condamnés sont essentiellement une bande de ratés incapables de devenir de vrais soldats, poursuivit-il. — Certains ne sont même pas des soldats. En fait…
Il me désigna du pouce.
Waouh. Donc il parlait fort exprès pour s’assurer que j’entende.
— …Le seul qui sache réellement se battre correctement, c’est le tueur de déesse.
— Pas exactement.
La voix de Patausche était dure, comme si elle essayait délibérément de ne montrer aucune émotion.
— Même si tu as partiellement raison… j’en suis venue à comprendre que les membres de l’unité des héros condamnés ne sont pas de simples criminels.
— Puis-je vous croire ? Puis-je croire que ce que vous dites est vrai ?
Le visage de Zofflec se déforma, sans que je puisse dire s’il essayait de sourire ou de paraître plus intimidant.
— J’ai envie de croire que votre condamnation parmi les héros condamnés n’était qu’une erreur, que vous avez été faussement accusée. Tout le monde ici pense la même chose. Vous êtes la dernière personne qui ferait du mal. Vous aviez forcément une raison, non ?
— Patausche.
Avant même de comprendre ce que je faisais, je m’étais levé et avais appelé son nom, interrompant leur conversation. J’aurais probablement dû garder la bouche fermée, mais…
— Quoi ?
Elle se retourna vers moi, agacée.
Cette femme avait tué son oncle et l’un de ses subordonnés. J’avais une idée de ce qui s’était passé, mais j’avais besoin d’en être certain. Je parlai à voix basse pour que Zofflec n’entende pas.
— Les crimes pour lesquels ils t’ont condamnée… Quelle part est vraie ?
— …Où veux-tu en venir ? J’ai tué mon oncle et laissé mourir l’un de mes hommes. Voilà ce dont je suis coupable.
— Si tu avais tué ton subordonné, tu l’aurais simplement dit. Tu as dit que tu l’avais laissé mourir, ce n’est pas pareil.
Patausche n’était pas le genre de personne capable de mentir quand il était question de la loi. Si cela avait été moi, j’aurais clairement dit que je l’avais tué. Comme je m’y attendais, elle se contenta de pincer les lèvres. L’erreur était évidente.
— Ce grand prêtre… ton oncle était un Coexistant ? demandai-je.
Je ne trouvais aucune autre explication au fait qu’une personne comme Patausche ait pu tuer un membre de sa propre famille.
— Tais-toi.
Ses yeux brûlaient de colère.
— Je respectais mon oncle, et je ne permettrai ni à toi ni à quiconque de parler de lui de cette manière, alors garde la bouche fermée.
— Impossible. Parce que ce sont aussi les Coexistants qui m’ont piégé.
Il ne s’agissait pas seulement d’elle et de son oncle. La colère de Patausche n’avait aucune importance.
— C’est comme ça que tu es devenu un héros condamné ?
Elle semblait décontenancée.
— Ouais. Mon unité a été anéantie à cause d’un faux rapport fabriqué par les Coexistants. À cause d’eux, j’ai fini par devoir tuer la déesse de mon unité avant qu’elle ne se transforme en féerie. Je suis vraiment un tueur de déesse, mais je ne pardonnerai jamais à ceux qui m’y ont forcé.
Je me sentais vide. C’était comme si les mots qui sortaient de ma bouche concernaient quelqu’un d’autre. Ce n’était pas étonnant. C’était probablement la première fois que je racontais cette histoire.
Patausche ouvrit la bouche comme si elle voulait dire quelque chose, mais au final elle resta silencieuse. C’était probablement ce qui me sauva. Je ne voulais pas de pitié. Le silence valait infiniment mieux qu’une tentative de réconfort.
— Dis-moi la vérité, Patausche. J’ai besoin du moindre indice possible.
Mes yeux devaient être pleins de colère tandis que je la fixais. Aucun de nous deux ne détourna le regard. Environ une seconde plus tard, je repris :
— Dis-moi. Je t’en supplie.
— …Marlen Kivia était un Coexistant, admit-elle en fermant les yeux avant de hocher légèrement la tête. — Il était en contact avec le maître de guilde de la Guilde et conspirait contre l’humanité afin d’assurer la victoire du Fléau démoniaque. Je n’ai eu d’autre choix que de le tuer.
— Et tu ne comptes pas dire ça à tes hommes ? Ils pensent que tu es une traîtresse.
— En quoi cela aiderait ? Même s’ils me croyaient, et ensuite ?
Patausche répondit avec amertume.
— Je les enverrais au combat sans aucune confiance envers l’armée ni envers leur nation. Tu veux que je leur dise de se rebeller, ou de pourchasser les Coexistants ? Ou devrais-je leur suggérer de quitter l’armée et de choisir une autre manière de vivre ? Rien de tout cela n’est réaliste.
Elle avait probablement raison, pensai-je. Elle ne voulait impliquer personne d’autre dans cette histoire. J’aurais aimé que les autres membres de notre unité prennent exemple sur elle.
— Pour leur bien, je dois être un chevalier sacré ayant commis cet acte de violence de sa propre initiative. Je suis certaine que tu ferais la même chose à ma place.
— Ouais, je comprends.
Je jetai un regard aux membres de l’ancien Treizième Ordre et remarquai qu’ils parlaient entre eux. Il semblait que la vue de Patausche et moi en train de chuchoter les ait mis sur leurs gardes. Seul Zofflec restait silencieux, observant notre échange.
— Donc, si je résume, tu veux qu’ils te détestent ? demandai-je.
— …Oui.
— Alors laisse-moi aider. C’est ma spécialité. Et puis, j’ai encore besoin qu’ils fassent quelque chose pour nous.
— Attends. Ta manière de faire crée toujours des frict…
— Hé ! Ça suffit les bavardages ! Au travail !
Je frappai dans mes mains avant de m’avancer vers les chevaliers, pointant mon pouce vers Patausche derrière moi.
— Cette idiote n’est plus votre chef ni votre commandante, mais vous avez quand même été assez stupides pour venir jusqu’ici. Si vous avez encore la volonté de combattre à nos côtés, alors vous devrez faire ce qu’on vous dit.
— Attends un peu. En quoi les héros condamnés auraient-ils le droit de nous donner des ordres ?
Zofflec affichait un sourire narquois tout en me défiant du regard.
— Si vous avez un plan, alors on vous écoutera, mais vous avez réellement l’autorité nécessaire pour prendre le commandement ?
— Le commandant suprême, Hord Clivios, nous a donné l’ordre de défendre la ligne de front, et les héros condamnés ont reçu carte blanche quant à la manière de le faire. C’est bien vous qui avez décidé de participer à cette mission, non ?
— C’est vrai, mais nous…
Il commença à dire quelque chose avant de refermer la bouche. Il était évident qu’il n’avait aucun bon argument.
— Alors c’est réglé. Vous devez faire ce qu’on vous dit, et si vous êtes incapables de suivre les ordres, vous êtes libres de partir.
Les militaires avaient du mal à refuser quand les choses étaient présentées ainsi. La chaîne de commandement comme la situation ne pouvaient pas être plus claires, et mes paroles provoquèrent de l’agitation parmi les centaines de soldats tout en coupant court à toute objection.
Zofflec secoua la tête.
— Tueur de déesse, quand tu mourras, ce ne sera pas joli à voir.
— Si seulement je pouvais mourir.
Il était peut-être sarcastique. Peu importe. Il déforma son visage dans un rire, et avec cela, la discussion sur les ordres et l’autorité prit fin.
— D’abord, j’ai besoin que la moitié d’entre vous descendent de cheval, déclarai-je. — Nous n’avons besoin que de deux cents cavaliers. Le reste défendra la fortification.
Cela provoqua une nouvelle agitation parmi les soldats. Demander à des cavaliers de descendre de cheval était probablement une véritable insulte. Après tout, ces hommes étaient autrefois des Chevaliers Sacrés, les plus grands guerriers terrestres et la fierté du Royaume fédéré.
Mais nous n’avions pas vraiment le choix.
Et puis, nous essayions justement de nous faire détester.
— Tu es leur chef, dis-je à Zofflec. — Donc c’est toi qui décideras qui fait quoi. Je veux tous les tireurs à pied ! Nous aurons besoin de leur aide pour repousser l’ennemi quand il arrivera. Ceux qui resteront à cheval attendront à l’arrière en utilisant les collines comme couverture.
J’affichai le sourire le plus mauvais possible.
— J’ai besoin que vous, anciens Chevaliers Sacrés, vous dépêchiez, d’accord ? Et si vous avez peur, n’hésitez surtout pas à fuir. Vous n’aurez pas à vous inquiéter qu’on vous poursuive. Patausche vous expliquera le reste du plan.
— …Xylo.
Patausche m’attrapa le bras alors que je m’apprêtais à partir. Son regard semblait demander : « Pourquoi est-ce que tu te comportes comme un connard ? »
— La manière dont tu dis les choses compte, finit-elle par dire.
— Je vais m’en souvenir.
Je lui tapotai légèrement l’épaule.
— J’espère que certains finiront par nous détester au point de vraiment s’enfuir. S’ils ont une famille qui les attend chez eux, ils devraient partir maintenant… Mais s’il y en a qui veulent restaurer leur réputation ternie, pour eux-mêmes ou pour leur commandante…
Plus je parlais, plus Patausche affichait une expression dégoûtée, ce qui me convenait parfaitement.
— …alors on ne peut plus rien faire pour eux, poursuivis-je. — Donc je vais leur faire nous prêter main-forte. Fais de ton mieux pour les garder en vie.
— …C’est pour ça que la manière dont tu dis les choses compte. Et tu…
Elle soupira au lieu de terminer sa phrase. On aurait presque dit qu’elle souriait, mais c’était probablement mon imagination. Après cela, elle partit transmettre ses ordres aux chevaliers et leur expliquer la stratégie plus en détail. Au final, chacun de ses anciens hommes resta pour combattre.
Heh. C’est évident à quel point ils l’admirent.
Je les observais du coin de l’œil tout en buvant le thé que je venais de faire chauffer. Son goût épicé engourdissait presque ma langue.
— Qu’est-ce que c’est, mon chevalier ?
Teoritta venait soudainement d’apparaître à côté de moi et observait avec curiosité la tasse de thé dans ma main.
— Ça sent merveilleusement bon.
— N’y pense même pas. C’est épicé, et il y a aussi de l’alcool dedans.
J’éloignai ma tasse d’elle.
— C’est comme ça qu’on boit le thé dans le sud. Ça réchauffe, mais c’est le genre de goût qu’on adore ou qu’on déteste.
On appelait ce type de thé « ucchir », ce qui signifiait vaguement « coup de coude », d’après ce dont je me souvenais. Il était préparé avec de la poudre de sleewak et du sirop obtenu en faisant réduire des fruits, le tout mélangé à un thé très fort. Une demi-tasse suffisait à réchauffer le corps.
Personnellement, j’aimais y ajouter quelques gouttes d’alcool.
— …Je vois, répondit Teoritta en détournant le regard.
Elle avait l’air contrariée. Ou peut-être boudeuse. Son comportement semblait extrêmement forcé. Elle refusait de me regarder dans les yeux, et pourtant elle était assise tout contre moi. Elle était tellement évidente que même moi je ne pouvais pas l’ignorer.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demandai-je. — Tu as l’air de mauvaise humeur.
— Je vais bien.
— C’est exactement ce que disent les gens quand ils sont de mauvaise humeur. Crache le morceau.
— J’ai dit que je vais bien… C’est juste que…
Teoritta détourna le visage quand j’essayai d’apercevoir son expression.
— Tu avais l’air seul, mon chevalier. Alors… j’ai pensé que je pourrais te tenir compagnie.
— Waouh. Quelle déesse compatissante.
Je me mis à rire. Il fallait bien rire. Mais si Teoritta pensait que j’étais seul, c’était sûrement parce que j’observais Patausche et ses anciens hommes interagir ensemble. Elle avait encore des subordonnés qui l’admiraient. Pour un soldat, c’était l’un des plus grands honneurs possibles.
Moi, je n’avais plus ça.
Mes hommes étaient tous morts.
— Mais… poursuivit Teoritta. Je suis de mauvaise humeur pour une autre raison. Je pensais pouvoir te remonter le moral, mais je n’en ai plus envie maintenant.
— Donc tu es bien de mauvaise humeur.
— …Depuis que nous sommes arrivés sur cette colline, tu passes tout ton temps à discuter avec Patausche.
— C’est mon travail.
— Vous vous entendez vraiment bien, tous les deux. Ça doit être parce que vous êtes d’anciens Chevaliers Sacrés. C’est tellement évident.
— On avait vraiment l’air de s’amuser ?
— Oui.
Teoritta se leva et me pointa du doigt.
— Écoute, Xylo. Je suis une déesse, et tu es mon chevalier sacré. Nous n’avons que l’un l’autre ! Et quoi qu’il arrive, je ne te permettrai pas de me négliger ! Je m’assurerai personnellement que tu subisses une punition divine si tu ne commences pas à me faire passer en priorité et à me donner les louanges que je mérite !
— Ouais, ouais. J’ai compris.
Elle n’avait pas tort. Patausche avait ses hommes, mais moi j’avais une déesse, une déesse que cet idiot de Dotta leur avait volée, d’ailleurs. Une fois que j’y pensai, je ne pus m’empêcher de rire. Je riais tellement que Teoritta commença à me réprimander pour ça.
C’est alors que j’entendis le sifflement aigu d’un sifflet résonner dans le ciel de l’aube. C’était Dotta, en poste de surveillance, qui signalait le début de la bataille.
— Xylo, dépêche-toi ! Ils arrivent ! cria-t-il avec un air désespéré.
Il panique un peu trop tôt, non ? pensai-je en terminant mon ucchir.
Cette bataille allait être la vraie.
Je lançai un regard au soleil qui émergeait de l’horizon.
On peut le faire.
***
Le combat commença par un éclair de lumière et un grondement, l’un des tirs en cloche de Rhyno.
Il n’existait rien de plus efficace pour stopper la charge de cavalerie qui approchait. Le tir tomba exactement au centre du groupe ennemi le plus avancé et pulvérisa d’innombrables dullahans, ainsi qu’une partie de la cavalerie humaine. Oui, de la cavalerie humaine. Ils étaient assez nombreux, probablement des mercenaires.
Teoritta, le visage pâle, baissa les yeux et agrippa mon bras.
— Xylo, pourquoi y a-t-il des humains du côté du Fléau démoniaque ? Sont-ils… contrôlés ?
— Peut-être.
Je voulais la rassurer, mais je ne trouvais rien à dire, et elle serait probablement capable de percevoir mes véritables sentiments de toute façon.
— Les mercenaires travaillent pour ceux qu’ils pensent voir gagner, alors on devrait sans doute leur laisser une marge.
— Je ne les blâme pas pour les choix qu’ils ont pensé devoir faire, mais…
Teoritta serra sa poitrine.
— Faire du mal à des humains me fait énormément souffrir. Ça me donne envie de vomir.
— C’est parce que tu es…
…une déesse créée par l’humanité pour la servir et lui plaire ?
Non. Ce n’était peut-être pas la raison. J’avais envie de croire qu’il y avait autre chose que ça. Je me sentis écœuré par mon propre optimisme stupide. Qui essayais-je de tromper ?
Et pourtant, je ne pouvais pas m’en empêcher.
— …tellement gentille, finis-je par dire.
— Ta seule faute est cette bouche ordurière que tu as là, mon chevalier.
Elle esquissa un léger sourire, son profil illuminé par le barrage incessant des tirs de canon. Rhyno utilisait son sceau composé d’artillerie Neven pour effectuer des tirs en cloche. Le spectacle sous le ciel clair de midi paraissait presque joyeux.
Les obus qui pleuvaient sur l’ennemi comme une tempête donnaient une impression irréelle. Rhyno avait accumulé de la luminescence ces derniers jours et disposait déjà d’un autre cylindre prêt à être utilisé.
Le rechargement était la tâche du roi Norgalle. Cela consistait à retirer l’énorme cylindre vide fixé dans le dos de l’armure de Rhyno, puis à saisir le nouveau — juste assez grand pour qu’un homme adulte puisse l’entourer de ses bras — avant de le pousser en place. Évidemment, cela demandait de la force.
— Au travail, Melneatis.
Il donnait même des ordres à la jeune fille qu’ils avaient sauvée, alors qu’elle était encore faible et venait tout juste de quitter son lit. Quel culot.
— C’est ton devoir en tant que membre de la famille royale ! Ramasse la neige et enterre ça. Ça doit être refroidi !
Il criait furieusement tout en retirant de la partie du bras de l’armure de Rhyno un objet semblable à une tige avant de le jeter au sol. Celui-ci brillait d’un rouge incandescent et faisait fondre la neige autour de lui.
— O…oui, sire !
La jeune fille appelée Melneatis semblait quelque peu confuse, mais elle fit ce qu’on lui demandait. Elle lui posait des questions en retour, mais je n’entendais que des fragments de ce qu’elle disait.
— Euh, alors… Sire Norgalle, qu’est-ce que vous faites ici ? Et, euh, qui sont ces soldats ? Qu’est-il arrivé à vos études au Temple ?
— Ce sont mes braves guerriers, protégés par la bénédiction divine de la déesse Teoritta.
— O…oh…? Euh… Mais ce que je voudrais savoir, c’est…
— Accomplis ton devoir de membre de la royauté ! Le rôle d’un roi n’est pas de rester assis sur son trône, mais de servir de bouclier au peuple ! Tu dois tenir sur la ligne de front avec nos hommes !
Norgalle hurlait pratiquement un cri de guerre.
— Tout simplement incroyable, camarade Norgalle, murmura Rhyno avec bonne humeur. — Vous ne cessez jamais de m’impressionner. Je ne peux m’empêcher de vous respecter… En vérité, grâce à vous, j’ai l’impression que je pourrai donner le meilleur de moi-même cette fois.
La première fois que j’observai l’un des tirs en cloche de Rhyno, j’étais perplexe. Il en tirait plusieurs d’affilée avec une facilité déconcertante, puis il se taisait et attendait. La plupart des artilleurs tiraient un coup avant d’effectuer des ajustements, mais pas Rhyno. Quand je lui avais demandé une fois comment il procédait, il m’avait répondu : « En raison de la difficulté des calculs nécessaires aux tirs, j’estime que cette méthode me convient le mieux ».
Il m’avait ensuite montré un carnet rempli de formules mathématiques absurdement complexes. Le carnet était plutôt épais, et il en possédait d’autres de la même taille. Je pensais que c’étaient des journaux intimes, mais il s’agissait apparemment de registres de ce qu’il avait appris et du fruit de ses efforts.
— Si je peux prédire la trajectoire et le point d’impact après avoir pris en compte les variables externes… eh bien, alors je n’ai pas besoin de craindre une erreur de calcul. Si je connais les valeurs numériques qu’il faut intégrer dans l’équation, alors il vaut mieux tirer plusieurs coups rapidement, puisque les conditions peuvent changer à chaque seconde qui passe.
Ça n’avait aucun sens pour moi, mais quoi qu’il fasse, cela semblait fonctionner à merveille. Malgré tout, nos ennemis continuaient d’approcher. Peu importait à quel point Rhyno était bon. Il ne pouvait pas tous les éliminer à lui seul.
Pendant ce temps, Jayce se battait pour la suprématie aérienne au-dessus de nous. Autrement dit, nous devions nous occuper nous-mêmes des ennemis qui approchaient.
— Tatsuya.
— Grrr !
Je l’entendis grogner quelque part à proximité au moment même où je l’appelai. Il se releva hors de sa tranchée, tenant dans sa main un étrange bâton de foudre aussi gros qu’une bûche. Je pouvais voir que son extrémité émettait déjà de la lumière. Il savait manifestement s’en servir. J’aurais dû lui faire utiliser ce genre de chose depuis longtemps.
Celui-ci était un modèle spécial fabriqué par Verkle Développement, nécessitant normalement plusieurs personnes pour être utilisé. Le produit était connu sous le nom de sceau composé Blaster Halgut, fruit de recherches portant sur un type de puissance destructrice différent de celui des armures-canons des artilleurs.
— Commence à attaquer les ennemis pendant qu’ils approchent. Tire sur eux tous.
— Vuuh, grogna Tatsuya en levant son sceau composé Blaster dans les airs.
Je savais qu’il était fort, mais c’était trop lourd pour être manié par une seule personne. Je me dis que je devrais trouver quelqu’un pour l’aider.
Mais avant même que je puisse ajouter un mot, ses doigts commencèrent à tracer des mouvements complexes dans les airs. Ça n’avait aucun sens pour moi, mais c’était l’une de ses vieilles habitudes. Chaque fois qu’il s’apprêtait à essayer quelque chose de nouveau, il faisait ça avec ses doigts pendant quelques instants.
L’instant d’après, son corps se développa tandis que ses os et les muscles de ses épaules craquaient et claquaient d’une manière inquiétante. Bientôt, ses deux bras avaient gonflé de façon monstrueuse et il tint son bâton prêt à tirer. Il s’agissait clairement d’une sorte de transformation physique anormale.
Tu te fous de moi…
Les autres étaient probablement aussi stupéfaits que moi. Le corps de Tatsuya venait de se transformer sous nos yeux. Alors que nous observions tous la scène avec incrédulité, un éclair spectaculaire, aveuglant même en plein jour, fouetta le champ enneigé comme un fouet de feu scintillant et engloutit la cavalerie ennemie.
— Gi.
Un grognement s’échappa de la gorge de Tatsuya.
— Giiigigigigigigigigigi !
Cela ressemblait à une sorte de cri de guerre. Ou peut-être un rire.
Le rayon lumineux traversait indistinctement chaque homme, chaque dullahan et chaque coiste bodhar à portée de vue. Le sceau composé Blaster Halgut était censé être utilisé par plusieurs personnes. Il était trop imposant pour être qualifié de simple bâton de foudre et avait été conçu pour tirer rapidement de multiples éclairs à chaque tir afin d’attaquer une vaste zone d’ennemis.
Un bâton de foudre à tir rapide, exactement le genre de chose qu’on pouvait attendre du département R&D de Verkle Développement. Ce n’était pas pour rien que les militaires l’appelaient la Boîte à jouets des pervers. Quoi qu’il en soit, c’était bien trop énorme pour être manié seul, et cela consommait une quantité monstrueuse de luminescence.
À l’origine, Venetim était censé aider à l’utiliser, puisqu’il ne servait pas à grand-chose d’autre, mais cela ne semblait plus nécessaire. Tatsuya manipulait facilement l’arme gigantesque avec ses bras monstrueux, envoyant des éclairs balayer la gauche et la droite tout en pulvérisant les ennemis qui approchaient à travers les plaines enneigées.
— Hé, euh…
Venetim se tourna vers moi.
— Il se passe quoi ? Quelqu’un savait que Tatsuya pouvait faire ça ?
— Tu es celui qui est avec lui depuis le plus longtemps. Si toi tu ne le savais pas, comment est-ce que nous, on pourrait le savoir ?
Je levai les yeux au ciel. Je commençais à douter de toutes les rumeurs que Venetim m’avait racontées jusque-là. En fait, utiliser cet homme comme source d’informations était probablement une erreur depuis le début. Mais si Tatsuya était réellement un membre de l’Unité de Héros Condamnés 9001, cela signifiait qu’il avait participé à la Première Guerre de Subjugation, la seule victoire recensée de l’humanité contre le Fléau démoniaque. Un guerrier invoqué depuis un autre monde à une époque où l’humanité était plus forte. Si tout cela était vrai, alors cela expliquait peut-être cet exploit absurde qu’il accomplissait sous nos yeux. Quoi qu’il en soit, il semblait que nous pouvions laisser Tatsuya gérer les ennemis de face.
Tout ce qui nous restait à craindre désormais, c’étaient les cavaliers qui contournaient notre position pour nous attaquer sur les flancs, les dullahans en particulier. Si les coiste bodhars étaient comparables à des chevaux transformés en féeries, alors les dullahans ressemblaient plutôt à une fusion entre un cheval et une créature parasite devenus féeries ensemble.
J’avais entendu parler de cas où des humains montés à cheval s’étaient transformés en dullahans.
Ils n’étaient pas aussi rapides que les coiste bodhars, mais ils étaient plus grands et plus intelligents. De plus, selon la créature perchée au sommet du cheval, certains pouvaient même manier des armes. Cinq… six… sept silhouettes franchissaient les tirs d’artillerie et les éclairs.
J’abandonnai rapidement l’idée de les compter, parce que leur nombre augmentait à toute vitesse. Ils étaient nombreux, et ils étaient presque sur nous.
— I…ils arrivent, Xylo. Ils sont juste devant nous, bégaya Venetim.
Sa voix tremblait, et ses mains secouaient le bâton de foudre qu’il tenait. Cela faisait longtemps qu’il n’avait plus combattu sur la ligne de front, et il était probablement encore moins précis que Dotta.
— Continue à les attirer, dis-je. — Ne t’inquiète pas. Tsav s’occupera des coriaces.
— Ouais, carrément ! Laisse juste le sale boulot au grand maître, et tout ira bien ! J’ai pas fini premier d’innombrables fois au concours de tir des assassins pour rien ! J’ai touché et tué ma cible à chaque fois. Bref, Dotta, je descends qui ensuite ?
— Hein ? Oh, euh…
Dotta approcha son œil de la lentille de la longue-vue. Il était assis sur une pile de caisses en bois. Nous avions besoin de quelqu’un en observation pendant que Jayce était occupé dans le ciel, et personne n’avait une meilleure vue que Dotta.
— …Je crois que le plus gros ennemi est à dix heures. C’est probablement leur chef. Il y a un grand nombre de féeries qui le suivent de très près… Attends une seconde.
Soudain, ses genoux commencèrent à trembler nerveusement au sommet des caisses.
— C’est moi ou je suis dans une position vraiment dangereuse ? Qu’est-ce que je fais si un projectile arrive droit sur moi ?
— Tu devrais aller bien tant que l’infanterie ne s’approche pas davantage, répondis-je. — Mais si tu sens que ça tourne mal, saute. Quelqu’un te rattrapera probablement.
— « Quelqu’un »…
Dotta regarda autour de lui, passant chacun de nos visages en revue.
— Qui va me rattraper ?! Je peux pas déjà descendre d’ici ?
— Tu pourrais, mais on serait obligés de te tuer, et je suis sûr que ce serait vraiment douloureux, donc je te le déconseille.
— Mmm ! Xylo, le réprimanda Teoritta. — Pourrais-tu arrêter de dire des choses aussi horribles ! Dotta a l’air terrorisé. Le pauvre, il tremble !
Dotta, cependant, prit mon aimable conseil très au sérieux et ferma sa bouche.
Crac
Une détonation sèche déchira l’air tandis que Tsav tirait un éclair sur le grand dullahan que Dotta avait désigné. La créature fut projetée au loin avant de s’effondrer sur le sol. Cela désorganisa l’ennemi, mais ils continuèrent malgré tout d’avancer.
— À vous de briller, anciens Chevaliers Sacrés ! criai-je. — Attaquez !
Les chevaliers descendus de leurs montures étaient déjà en position devant les barbelés, chacun tenant son bâton de foudre en silence. Ils n’avaient pas l’air d’apprécier recevoir des ordres de ma part, mais cela n’avait aucune importance tant qu’ils les exécutaient au final.
— Ne vous forcez pas trop, d’accord ? lança Tsav avec désinvolture. — Ce serait impossible pour vous de réussir tous vos tirs comme moi, alors contentez-vous de tout lâcher quand ils seront juste sous votre nez. Enfin, même Dotta serait capable de les toucher d’aussi près, donc vous devriez vous en sortir !
— Préparez-vous à tirer, ordonna l’officier de l’unité de tireurs, son bâton de foudre pointé vers l’ennemi.
Son nom était Siena, si je me souvenais bien. Il semblait que les provocations de Tsav l’aient atteinte.
— Je ne veux voir aucun raté, ajouta-t-elle.
Elle avait un sourcil levé, et j’étais presque certain qu’elle était furieuse.
Quelques secondes plus tard, la cavalerie ennemie arriva.
Les dullahans tendirent leurs lances tandis que les coiste bodhars se ruaient en avant en utilisant leurs propres corps comme béliers. Il était cependant évident qu’ils ne comprenaient pas le danger des obstacles dressés devant eux.
La clôture de barbelés se révéla bien plus efficace que je ne l’avais imaginé. Le fil déviait leurs sabots dans un bruit métallique tandis que les pointes s’enfonçaient dans leur chair. Elle bloquait à la fois leurs crocs et leurs lances et les empêchait d’avancer davantage.
Certains tombèrent, entraînant les autres avec eux, tandis que d’autres encore vinrent s’écraser dessus par derrière. Un dullahan tenta de forcer le passage, mais les pointes imprégnées de sceaux sacrés brûlèrent son corps et le firent tomber à genoux.
Ils n’étaient plus que des cibles pour les tireurs désormais. Des éclairs rugirent dans les airs et transpercèrent l’ennemi.
Au passage, cette clôture possédait un autre avantage : il était impossible de la traverser avec un explosif. Lorsque j’aperçus le groupe d’ennemis suivant approcher entre deux salves, je criai.
— Tout le monde à couvert ! Teoritta !
— Compris !
Immédiatement, une épée courte émergea du vide. Dès que je l’attrapai, je la lançai. Il n’était pas nécessaire de viser précisément. L’explosion fut suivie d’un éclair de lumière qui engloutit tout le groupe de dullahans dans les flammes et projeta de la neige fondue dans toutes les directions.
Nous menions une bataille à sens unique depuis l’arrière de la clôture, d’autant plus que nous réfugier dans les tranchées nous protégeait des explosions. Il aurait été impossible d’utiliser une telle stratégie avec nos habituelles barrières en bois gravées de sceaux sacrés. Je commençais à réaliser à quel point la nouvelle arme de Norgalle était réellement efficace.
À ma grande surprise, nous avions l’avantage. Cependant…
— …Ils sont trop nombreux, mon chevalier.
Teoritta affichait une expression grave.
— Ils continuent d’arriver les uns après les autres. C’est sans fin !
— Rien de surprenant.
Rhyno ne pouvait pas continuer à tirer éternellement non plus. Il y avait une limite au temps pendant lequel nous pouvions maintenir ce rythme, et les ennemis étaient bien trop nombreux. Il ne faudrait pas longtemps avant que la cavalerie adverse comprenne à quel point nous les dominions et commence à essayer de sauter par-dessus les clôtures ou de les traverser de force, voire décide de nous contourner pour nous attaquer par l’arrière.
La cavalerie féerie essayait déjà de percer notre barrage grâce au simple avantage du nombre. À terme, ils pourraient utiliser les corps de leurs alliés tombés pour grimper au-dessus des barbelés. Bien sûr, nous avions prévu tout cela et nous nous y étions préparés.
— Mon chevalier ! Ne devrions-nous pas commencer à agir pour protéger tout le monde ? J…je suis prête dès que tu l’es.
— Ne te force pas.
Teoritta serrait les poings beaucoup trop fort, alors je posai une main sur les siennes pour l’arrêter. Peu importait la précision de son tir. Il était hors de question que je l’envoie sur le champ de bataille maintenant. Son incapacité à attaquer des humains signifiait qu’elle serait sans défense si l’un d’eux la prenait pour cible.
— J’aurai besoin de ton aide le moment venu, dis-je. — Et ne t’inquiète pas. Je vais vraiment te faire trimer.
— Vraiment ? Sérieusement ? Tu vas compter sur moi ?
— Oui. Alors j’ai besoin que tu attendes. Laisse les humains s’occuper des humains.
Après avoir dégainé un couteau d’une main, j’infusai dans la lame une forte concentration d’énergie provenant de mon sceau sacré, levai le bras dans les airs et le lançai de toutes mes forces — droit sur la trajectoire de la cavalerie ennemie.
Le couteau pénétra le terrain enneigé et provoqua une énorme explosion, forçant la cavalerie à s’arrêter net. Pourtant, ce n’étaient pas les flammes qui les effrayaient. Les sabots de leurs montures venaient soudainement de s’enfoncer dans le sol.
Les animaux hennirent tandis que les coiste bodhars et les dullahans poussaient des cris étranges. Mais plus ils se débattaient, plus ils perdaient l’équilibre, jusqu’à finir par tomber. Une vague de chaos se propagea à travers leurs rangs arrière en quelques secondes.
— …Un sceau de désintégration ? murmura un tireur.
J’imaginai qu’il s’agissait de Siena.
— Je n’arrive pas à croire que vous utilisiez quelque chose comme ça ici. Vous jouez à un jeu dangereux, vous savez ?
Elle n’avait pas tort. Les sceaux de désintégration pouvaient pulvériser le sol et le transformer en marécage. Même s’ils étaient parfaits pour stopper des chevaux en pleine charge, ils détruisaient totalement le terrain. Cela dit, lorsqu’il s’agissait d’arrêter une cavalerie lancée contre vous, il n’existait rien de plus efficace.
— Dotta, tu es toujours vivant là-haut ? Donne le signal !
— B…bien reçu !
Dotta se déplaça rapidement, faisant tournoyer son bâton de foudre au-dessus de sa tête avant de libérer une lumière verte. Patausche Kivia était peut-être déjà partie sans même attendre le signal. C’était le moment. Nous avions utilisé toutes les cartes de notre arsenal.
Il ne reste plus que…
Je me tournai vers l’avant et aperçus un énorme monstre fonçant vers nous tout en piétinant sa propre cavalerie alliée. C’était un barghest — une bête quadrupède — et il était encore plus grand que la normale. Avec une féerie de cette taille, toutes les modifications que je pouvais apporter au terrain étaient inutiles.
Pour aggraver les choses, j’aperçus plusieurs gobelins sur son dos. Si cette chose arrivait jusqu’à nous, elle pourrait écraser toute notre fortification, barbelés compris. Voir cette féerie anormale foncer droit sur nous me donna l’impression qu’il s’agissait d’un leurre. Malgré tout, ce n’était pas le genre de leurre qu’on pouvait se permettre d’ignorer. Je tapotai l’épaule de Teoritta.
— Il est temps pour la déesse d’entrer en scène. Je peux compter sur toi, non ?
— Mais bien sûr.
Les cheveux de Teoritta commencèrent à crépiter.
— J’attendais ce moment. Je prouverai mon utilité, même si cela doit me coûter la vie.
— Arrête de dire des conneries. Combien de fois il faudra que je te le dise ? Arrête de balancer…
— Je sais.
Elle passa ses bras autour de mon cou.
— Je voulais simplement que tu me grondes encore une fois.
***
Trishil n’en croyait pas ses yeux.
Son immense force de cavalerie avait été presque totalement stoppée net. Le réseau défensif de fils métalliques ennemi était bien plus efficace qu’elle ne l’avait imaginé. Les sabots comme les lances ne parvenaient pas à le traverser facilement.
Pour détruire cette barrière, ils devraient viser les pieux en bois. Mais cela n’allait pas être simple, puisque c’était précisément là que la puissance de feu ennemie était la plus concentrée.
Trishil regretta d’avoir dispersé son infanterie sur les flancs.
Il allait être difficile de faire contourner sa vaste cavalerie pour attaquer l’ennemi par l’arrière. Mais elle pouvait au moins envoyer ceux qui se trouvaient déjà à proximité. Elle n’avait même plus besoin de fermer les yeux et de se concentrer. Elle le voyait clairement devant elle. Le Renard pendu…
Ce n’était qu’un surnom qu’elle avait donné à leur commandant, mais peut-être décrivait-il réellement sa véritable nature. Il était assis sans la moindre hésitation sur une pile de caisses en bois, donnant ses ordres. Une décision tactique inattendue, mais soigneusement préparée.
Tu as remporté cette manche. Je te l’accorde.
Mais la bataille n’était pas terminée. Elle avait encore de quoi riposter.
— Lentoby.
Elle appela son aide de camp beaucoup trop sérieux.
— Nous devons faire passer de la cavalerie derrière cette fortification. Notre arme secrète ne pourra pas percer leur barrière de front. Et puis, il est temps qu’on commence à se battre sérieusement. Je vais nous faire gagner cette bataille.
Peu importait le cours de la bataille, leur victoire était assurée. La seule chose qui restait à décider était jusqu’où elle pourrait démontrer ses talents de mercenaire.
Je vais m’occuper moi-même de ce commandant. C’est l’heure de rendre la monnaie, Renard pendu.