THE INSIPID PRINCE T3 – ÉPILOGUE

Épilogue

—————————————-
Traduction : Moonkissed
Correction : Raitei
Relecture : Ostinliss
———————————————– 

— Alors ? Comment va mon père ?

Après la bataille dans le Sud, j’étais retourné séjourner chez le duc Reinfeldt. Je savais qu’au vu des récents événements, le duc et Lise seraient bientôt convoqués au château, et je comptais rentrer en même temps qu’eux. Mais l’état de santé de mon père m’inquiétait aussi ; j’avais donc fait une visite secrète au préalable.

— Il se remet bien. Même si, apparemment, Dame Mitsuba refuse toujours de le croire lorsqu’il affirme qu’il va mieux, répondit Finne.

— Ça lui ressemble bien. Et ça ressemble aussi à ma mère. Elle ne le laissera sûrement pas reprendre le travail tant que le médecin impérial ne lui en aura pas donné l’autorisation. J’espère qu’il profitera de l’occasion pour se reposer.

— J’ai entendu dire que le signal de fumée violette était une sorte de mauvais présage pour Sa Majesté, puisque le même signal avait été lancé lorsque le prince héritier est mort. Il devait être terriblement inquiet à l’idée que le seigneur Leo puisse mourir lui aussi. Je suis soulagée qu’il s’en soit tiré avec un simple malaise passager.

— Eh bien, c’est le signal qui annonce une urgence majeure. En général, quand il est lancé, c’est qu’un événement grave est en train de se produire. Mais mon frère aîné, le prince héritier, était vraiment quelqu’un de spécial pour notre père. Il incarnait l’image parfaite de l’homme idéal aux yeux de tous. S’il était encore en vie, il serait sans doute devenu un cas rare dans l’histoire : un empereur accédant au trône sans avoir à se battre pour l’obtenir. Naturellement, père l’espérait aussi. Il avait grandi en dépassant toutes ses attentes, et père l’aimait sans réserve. C’est grâce à lui que la guerre de succession n’avait pas encore éclaté. Père aime profondément ses enfants, à sa manière, et il aurait été ravi d’éviter ce conflit. Mais ensuite, mon frère est mort, et tout s’est effondré.

Père avait perdu le fils parfait, celui qui aurait fait un empereur idéal pour lui succéder, et c’est cette perte qui avait déclenché la guerre de succession. L’avenir heureux et béni auquel il croyait, sans jamais l’avoir remis en doute, avait été détruit le jour où il avait vu cette fumée violette.

Et ce ne fut pas le seul malheur. Avant ce jour-là, l’accession du prince héritier au trône n’était plus qu’une question de temps. La transition du pouvoir avait déjà commencé. Beaucoup de proches serviteurs du prince héritier avaient même reçu des postes en tant que futurs fonctionnaires impériaux de la génération suivante. L’Empire avait perdu de nombreuses ressources intelligentes et talentueuses lorsque ces gens avaient quitté Adrasia, privés de tout espoir après la mort du prince héritier.

Père avait bien sûr tenté de les retenir. Mais l’existence du prince héritier était essentielle pour eux, et même les personnes les plus talentueuses deviennent inutiles lorsqu’elles ont perdu espoir et volonté. Avec leur départ, Père s’était vu contraint de reconstruire l’Empire. Il avait dû lui falloir un temps et des efforts considérables pour reprendre l’influence et le pouvoir qu’il avait progressivement commencé à céder. Mais, quelles que fussent les épreuves, il avait mené cette tâche à bien.

Dans ce processus, Père s’était plongé dans ses devoirs impériaux pour tenter d’oublier la mort de son fils. Il ne prenait jamais un jour de repos, quoi qu’on lui dise. De ce point de vue, les événements actuels lui offraient enfin une bonne occasion de se reposer. Après tout, nous ne pouvions pas le laisser tomber plus malade qu’il ne l’était déjà.

— Le prince héritier était peut-être la source d’espoir de Sa Majesté.

— Il l’était, sans aucun doute. Entre autres choses. Le prince héritier était l’espoir de Père, son soleil, ses rêves et ses idéaux. Une telle présence donne aux gens le sentiment d’être bénis et leur offre la volonté d’avancer. Mais plus cette présence est grande, plus les gens en deviennent dépendants. Et lorsqu’elle disparaît, le contrecoup du désespoir est incommensurable.

— On dirait presque que cela pourrait aussi s’appliquer au seigneur Leo.

— Leo ressemble beaucoup à notre frère aîné. Un jour, il finira probablement par lui ressembler encore davantage. Il n’a pas encore la même ampleur d’influence, mais s’il venait à mourir, une réaction similaire pourrait se produire. Même si je ne laisserai jamais cela arriver.

Même si cela devait me coûter la vie.

Je ne formulai pas cette dernière pensée à voix haute, mais j’étais résolu à aller jusque-là.

Je ne laisserais jamais la mort de Wilhelm se répéter.

Cependant, Finne répondit :

— Je perdrais tout espoir si vous mouriez.

C’était comme si elle avait lu dans mes pensées.

— Comment as-tu su ce que je pensais ?

— Parce que nous sommes partenaires. Trop souvent, vous pensez aux autres avant de penser à vous-même lorsque vous agissez. J’aimerais que vous vous traitiez avec plus d’attention et de respect.

— J’essaierai. Mais ma mort n’affecterait pas grand monde. Si le choix devait se faire entre Leo et moi, il est évident de savoir qui devrait passer en priorité.

— Ce n’est pas vrai. Votre mort n’affecterait peut-être pas énormément de personnes, mais elle affecterait profondément ceux qui tiennent à vous. Ni Leo ni moi ne nous remettrions de votre perte.

— Tu as tendance à me surestimer depuis que tu sais que je suis Silver.

 

— Cela n’a rien à voir. Même si vous n’étiez pas Silver, votre mort affecterait énormément toutes les personnes proches de vous. Si Leo est le soleil, alors vous êtes la lune. Peut-être que la lune ne se remarque pas autant que le soleil. Peut-être que certaines personnes se moqueraient de sa disparition. Mais elle est un filet de sécurité pour ceux qui marchent dehors la nuit. La lune rassure et réconforte lorsque le soleil se couche et que les ténèbres tombent. Et c’est parce que la lune existe que le soleil peut se reposer, puis briller de nouveau au matin. Le seigneur Leo ne pourrait pas rayonner sans vous.

Le ton de Finne demeurait doux, et pourtant, l’écouter me mettait mal à l’aise. J’avais l’impression d’être un petit enfant grondé par ses parents. Il m’aurait été facile de la contredire ; j’avais des millions de preuves de mon inutilité. Mais la sincérité qui brillait dans ses yeux lumineux ne me le permettait pas.

Il était temps d’admettre ma défaite, me dis-je avec un soupir. Je haussai alors les épaules et répondis avec un sourire ironique :

— D’accord. Si tu y tiens à ce point, je ne vais pas discuter. J’essaierai de penser davantage à moi à l’avenir. Je cesserai d’envisager de me sacrifier, sauf si cela devient absolument nécessaire. Ça te va ?

— Oui, répondit Finne avec un grand sourire. Ça me va très bien, puisque je sais que vous ne vous retrouvez presque jamais dans des situations aussi désespérées.

Je fus sur le point de lui dire qu’en réalité, je me retrouvais assez souvent dans des situations désespérées, mais son sourire joyeux me fit ravaler mes mots.

Il faudrait que j’évite de m’attirer des ennuis, pour ne pas l’inquiéter.

J’achevai le reste du thé que Finne m’avait servi, puis je me levai.

— Bon, je reviens bientôt.

— D’accord, répondit Finne. Je vous attendrai ici.

Je lui adressai un signe de tête, ouvris un portail de transfert et le franchis.

 

***

De retour dans le palais intérieur du château, Zandra était venue voir sa mère, Zuzan, cinquième consorte impériale, et elle était prise de panique.

— Merde ! C’est mauvais ! C’est vraiment, vraiment mauvais, mère !

— Calme-toi. Il y a eu un problème dans le Sud, et Leonard l’a réglé.

— Comment peux-tu rester aussi calme ?! Si mon oncle est soupçonné et que père lance une enquête sérieuse, nos liens avec l’organisation seront révélés ! Si ça arrive, je serai écartée de la course au trône ! Tout ça parce que le sang des Kruger est impliqué !

Zuzan accueillit la tirade accusatrice de sa fille avec un doux sourire, plutôt que de la réprimander. Zandra était encore jeune, incapable de maîtriser ses émotions. À vrai dire, la maison Kruger avait bel et bien dressé un obstacle sur la voie du succès de Zandra. Et Zuzan trouvait scandaleux que sa propre famille se soit mise en travers du chemin de sa fille, au lieu de l’aider comme elle aurait dû le faire. Elle était tout aussi irritée que Zandra par l’imprudence des siens. Cependant, elle considérait aussi qu’on ne pouvait pas changer le passé. C’était là que sa fille et elle différaient.

— Zandra. Quel est ton objectif ?

— Mon objectif ?! Devenir impératrice, évidemment !

— Exact. Mais pour y parvenir, ce n’est pas de pouvoir dont tu as besoin. Il te faut la malédiction ultime perdue.

— Mais je n’ai pratiquement rien trouvé à son sujet ! J’ai lu tous les ouvrages où elle est mentionnée, mais ils disent seulement qu’elle aurait un lien quelconque avec la magie innée !

— C’est une malédiction très ancienne et secrète. La retrouver ne sera pas si facile. Mais as-tu songé à suivre une autre piste, quelque chose qui n’existe que dans ces mêmes ouvrages ?

— Quoi ? De quoi parles-tu ?

— Xiao Mei, appela Zuzan.

Une femme aux cheveux châtain s’avança alors parmi les serviteurs.

Elle semblait se fondre dans le décor et se déplaçait sans bruit, deux qualités propres aux meilleurs assassins. Elle se nommait Xiao Mei. Elle était l’une des servantes de Zuzan, mais aussi, en réalité, une assassine. Même Zandra, qui employait pourtant de nombreux assassins, n’en avait jamais rencontré une supérieure à Xiao Mei.

En tant que consorte, Zuzan ne pouvait généralement rien faire qui risquât d’éveiller les soupçons. Xiao Mei agissait donc comme ses yeux et ses oreilles, recueillant des informations sur la situation au sein du palais intérieur et de la capitale. On pouvait aussi la considérer comme son atout.

— Qu’est-ce que cela signifie ? Peux-tu m’expliquer, Xiao Mei ?

— Oui, princesse Zandra. Il semblerait qu’une des jeunes servantes ait entendu dire que la princesse Krista s’était inquiétée de voir l’empereur tomber malade, plusieurs jours avant que cela n’arrive.

— Tu es sérieuse ?

— Cela a éveillé ma curiosité, alors j’ai mené quelques recherches. J’ai découvert d’autres anciennes servantes du château avec des témoignages similaires. Elles m’ont dit que la princesse Krista s’était également montrée bouleversée avant la mort du prince héritier.

— Alors… Krista posséderait une magie innée prédisant l’avenir ?

— Toutes les servantes qui entretenaient des liens étroits avec la princesse Krista il y a trois ans ont depuis quitté leur service au château. Elles l’ont fait de leur propre initiative, pour diverses raisons liées à leur vie personnelle. Cependant, obtenir un poste de servante au château est extrêmement difficile. Il paraît donc hautement improbable qu’autant d’entre elles aient eu des raisons de partir en si peu de temps. Il est encore plus improbable qu’elles aient toutes été liées à la princesse Krista. Cela sent la manœuvre organisée.

— Tu suggères que Mitsuba a fait partir toutes ces servantes pour protéger le secret de sa fille ?

— C’est une possibilité vraisemblable. Et si elle était prête à prendre des mesures aussi radicales, cela impliquerait que les capacités de la princesse Krista sont réelles.

Zuzan hocha gravement la tête, approuvant les paroles de Xiao Mei, puis posa sur sa propre fille un regard empli d’affection.

— Toute forme de magie innée est rare et précieuse, mais la capacité de prédiction relève presque du fantasme, quelque chose qui n’apparaît que dans les textes. Cela ne m’étonne pas, cependant. La lignée des Aadler possède depuis longtemps un sang supérieur. C’est la plus illustre lignée de tout le continent. Et Krista en est l’aboutissement. Qu’en penses-tu, Zandra ?

— Oui… Je pense que c’est possible. Même le sang d’une personne dotée d’une magie aussi puissante aurait une valeur immense !

Zandra marmonna ces mots en faisant les cent pas dans la pièce, excitée. Ses réflexions ne contenaient pas la moindre empathie envers sa petite sœur.

— Xiao Mei, lança-t-elle enfin. Je veux Krista pour mes expériences ! Enlève-la et amène-la-moi !

— Je ne pourrai pas accomplir cela immédiatement. La princesse Krista quitte très rarement le château.

— Nous n’avons pas le temps ! Je dois achever la malédiction ultime au plus vite !

— Tu ne dois pas te précipiter, Zandra, la reprit sa mère. La hâte gâche tout. Xiao Mei, nous te laissons décider de la méthode d’enlèvement. Amène-la-nous par tous les moyens nécessaires.

 

— Oui, Dame Zuzan. Je commencerai par enquêter sur la princesse Krista et son entourage. Je vous ferai mon rapport dès que j’aurai découvert quelque chose. Vous devriez recevoir de bonnes nouvelles d’ici peu.

Xiao Mei quitta silencieusement la pièce. Zuzan sourit avec satisfaction en voyant partir sa servante la plus fiable.

— Sois patiente, Zandra. Nous l’aurons bientôt.

— Merci, mère !

Une nouvelle vague de ténèbres s’apprêtait à s’abattre sur l’Empire, tandis que la folie de cette mère et de sa fille continuait de croître, sans que rien ne semblât pouvoir l’arrêter.

 

error: Pas touche !!