THE INSIPID PRINCE T3 – CHAPITRE 4 PARTIE 4

Les sentiments de chacun (4)

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Traduction : Moonkissed
Correction : Raitei
Relecture : Ostinliss
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Lise, son régiment de cavalerie et moi étions partis à toute vitesse. Et malgré une chevauchée menée toute la nuit, nous n’avions toujours pas rattrapé Jurgen.

La Lichtweg du duc se composait en réalité de pierres lumineuses particulières, fixées à des poteaux pour former un chemin éclairé. Le jour, elles ressemblaient à des pierres ordinaires, mais la nuit, elles brillaient vivement.

Elles n’étaient pas spécialement coûteuses, et n’importe quel enfant pouvait en ramasser dans les montagnes. Ce qui était extraordinaire, en revanche, c’était leur nombre.

L’intendant avait dit que la route n’était pas encore achevée, mais elle s’étendait déjà à perte de vue.

— C’est impressionnant qu’il ait réussi à construire ça sans l’aide de l’Empire.

— Jurgen a des relations avec beaucoup de marchands, répondit Lise. Jusqu’à récemment, il entretenait aussi des liens avec Erik. Cela a sans doute beaucoup aidé.

— Bon sang… il ne fait vraiment pas les choses à moitié.

Il avait donc même tiré parti d’Erik. Aucune maison ducale n’était entièrement étrangère à la lutte pour le trône.

Je savais que Jurgen faisait affaire avec des marchands liés à Erik. La principale raison d’un tel rapprochement devait probablement être la puissance. Erik était le candidat le plus influent. Mais il y avait aussi une autre raison pour laquelle il avait choisi de se rapprocher de lui.

— Gordon ne m’est pas hostile pour l’instant, poursuivit Lise, mais vu nos caractères, nous entrerions forcément en conflit s’il devenait empereur. Quant à Zandra, il va sans dire que je serais en difficulté. C’est pour cela que Jurgen a gardé des liens étroits avec Erik. J’en suis certaine, puisqu’il me l’a dit lui-même.

— Tu es vraiment sa priorité absolue, dans tous les domaines.

— Je ne lui ai rien demandé, marmonna Lise depuis son cheval. Je lui ai dit que ce qu’il faisait ne m’importait pas, et voilà le résultat.

Elle n’avait pas l’air ravie. Être l’objet d’une telle attention devait être un peu déstabilisant.

— Je suis sûr qu’Erik comprenait les véritables objectifs du duc et qu’il a choisi de continuer à s’associer avec lui malgré tout. Cette route sera très avantageuse pour l’Empire lui-même.

— Jurgen est méticuleux, rien de moins. Si les choses tournaient vraiment mal, il pourrait même vendre cette route à l’Empire et en tirer profit.

— Je le vois très bien faire ça.

Jurgen affirmait qu’il ferait n’importe quoi pour le bien de Lise, mais c’était aussi un homme d’affaires extrêmement avisé. Il devait probablement avoir plusieurs plans différents derrière chacune de ses décisions. Il n’était clairement pas quelqu’un avec qui il fallait plaisanter.

— Heureusement qu’il est amoureux de toi.

— Pourquoi tu dis ça ?

— Parce que s’il n’était pas aussi épris de toi et qu’il avait agi dans son propre intérêt en intervenant dans la lutte pour le trône dans une situation comme celle-ci, nous serions peut-être dans un sérieux pétrin, là tout de suite. Il a de l’argent et des relations partout dans l’Empire. Je n’ai même pas envie d’imaginer ce qui arriverait si je me le mettais à dos.

— Il est brillant, c’est certain. Je suppose qu’il ferait un ennemi dangereux.

— Si jamais il était tombé amoureux de Zandra à la place, on serait dans une situation catastrophique.

— N’insulte pas Jurgen comme ça. Tu parles de l’homme qui m’aime depuis dix ans, tu te souviens ? Il ne tomberait jamais amoureux de quelqu’un comme Zandra.

Pour une raison ou une autre, ma plaisanterie avait légèrement irrité Lise.

Je me tournai vers le commandant du régiment, qui chevauchait derrière moi, pour voir s’il avait remarqué. Il répondit à mon regard surpris par un sourire et un petit hochement de tête.

Étais-je vraiment en train d’assister à ce que je croyais ?

Lise accepta les rations sans commentaire et regarda autour d’elle.

Les soldats étaient épuisés après avoir chevauché toute la nuit, mais grâce à la nourriture et aux paroles chaleureuses des villageois, leurs visages reprenaient un peu de vigueur. Et Jurgen avait pensé à tout cela.

— Merci, répondit finalement ma sœur. Cela a l’air délicieux. Comment pouvons-nous vous dédommager ?

— Oh, ne vous inquiétez pas pour ça ! Le duc donne de l’argent à notre village tous les mois, voyez-vous. Nous avons beau lui dire que c’est trop, il ne nous écoute pas. Il nous demande seulement d’aider les gens qui passent par cette route. Même si, à vrai dire, vous êtes les premiers que nous voyons l’utiliser. Vous suivez le duc, n’est-ce pas ? Quand vous le rattraperez, dites-lui bonjour de ma part, voulez-vous ?

— Je vois, répondit Lise d’un air pensif. Très bien. Je lui transmettrai vos salutations.

Puis elle éperonna de nouveau son cheval.

En la suivant, j’ouvris le petit sac que la femme m’avait donné avec la nourriture. À l’intérieur se trouvaient quelques biscuits.

— Évidemment qu’il a prévu des biscuits, observai-je avec un sourire amer. Il sait que tu aimes les douceurs.

— Tais-toi. Tous les soldats aiment les sucreries, puisqu’on ne peut pas en manger sur le front, répondit Lise pour se défendre. Cela devrait aussi leur redonner un peu d’énergie.

— Et toi, ça t’a redonné de l’énergie ?

— Ne dis pas de bêtises, répliqua-t-elle en lançant son cheval en avant. Je n’étais même pas fatiguée.

Connaissant Jurgen, il avait probablement aussi prévu un endroit pour faire reposer les chevaux un peu plus loin.

C’était vraiment très, très intéressant.

— S’il y a quelqu’un capable de tomber amoureux de ma sœur, c’est bien lui, murmurai-je pour moi-même en la suivant.

 

 

***

 

Le lendemain, vers midi, tout le régiment de cavalerie approchait du point de rupture.

La Lichtweg avait pris fin, et non loin devant nous, nous aperçûmes au sol la carcasse d’un monstre récemment abattu.

— C’est encore frais. Ils doivent être proches.

Si Jurgen et ses hommes étaient proches, cela signifiait qu’il devait aussi y avoir davantage de monstres dans les environs.

La plupart des monstres vivant à proximité de la Lichtweg avaient dû être exterminés lors de la construction de la route.

Et ses repères lumineux inhabituels devaient rendre les autres méfiants et les décourager de s’en approcher. Diverses autres mesures avaient sans doute aussi été prises pour assurer la sécurité de la Lichtweg.

Mais nous en avions atteint l’extrémité.

Cela dit, nous étions déjà dans les limites de la région Sud. Et même si nous ignorions l’emplacement exact de Leo, ce n’était plus qu’une question de temps avant de le rejoindre.

Les bruits d’un combat en cours, un peu plus loin, vinrent bientôt interrompre mes pensées.

— Ce doit être le groupe du duc Reinfeldt.

— Probablement, répondit Lise calmement, sans réaction apparente.

Pourtant, elle pressa son cheval d’aller plus vite. Quoi qu’elle dise, je voyais bien qu’elle s’inquiétait.

— Maître Reinfeldt ! Ce serait imprudent de continuer à combattre !

— Que tous les blessés se replient !

J’entendis plusieurs voix, dont une qui m’était récemment devenue familière. En regardant vers les cris, un peu plus loin, j’aperçus Jurgen et son groupe de chevaliers aux prises avec une créature semblable à un ours.

C’était un ours bicéphale, un monstre de classe A. Cependant, l’une de ses deux têtes avait été fracassée. Cette blessure le rendait d’autant plus violent, et plusieurs monstres plus petits l’entouraient.

Jurgen et ses chevaliers avaient du mal à contenir tout le groupe. Leurs mouvements étaient alourdis par la fatigue d’avoir combattu d’autres monstres en chemin.

L’ours bicéphale frappa Jurgen de ses griffes. Celui-ci parvint à bloquer de justesse, mais fut repoussé par la puissance du coup.

— Jurgen !

Lise cria son nom par réflexe, puis lança son cheval vers lui.

Mais dès que Jurgen la remarqua, il se releva et lui cria :

— Nous n’avons pas besoin d’aide ! Continuez !

— Ne sois pas imprudent ! Repliez-vous et laisse mes hommes prendre le relais !

— Si vous avez des forces à consacrer au combat, utilisez-les pour régler le problème dans le Sud ! Nous pouvons nous occuper d’ici !

Jurgen insistait, mais il n’avait plus beaucoup de chevaliers avec lui. Ils avaient sans doute été dispersés afin d’empêcher les monstres de nous barrer la route.

Lise ignora ses protestations et commença à ordonner à son régiment d’abattre les monstres, mais Jurgen l’interrompit avec un regard furieux.

— Ne me sous-estimez pas, je vous prie ! Mes chevaliers et moi sommes parfaitement capables de vous ouvrir la voie !

— Vous en avez déjà assez fait ! Repliez-vous !

— Cessez de vous inquiéter pour nous et continuez ! Avez-vous oublié pourquoi vous êtes venue ici ?! Vous êtes venue parce qu’une crise dans la région Sud pourrait affecter tout l’Empire ! Des gens vous attendent ! Dépêchez-vous !

Jurgen chargea l’ours bicéphale pour l’empêcher d’avancer. En voyant cela, le commandant du régiment ordonna à ses cavaliers de continuer.

— Commandant ?! lança Lise.

— Pardonnez-moi, mais le duc Reinfeldt a raison. Notre intention était de rejoindre le Sud le plus vite possible.

Le commandant s’excusa, puis poursuivit sa route en hâte. Lise, elle, demeura sur place.

— Jurgen, pourquoi vas-tu aussi loin ? Tu as du renfort. Tu n’as pas besoin de faire ça. Tu n’es pas un combattant.

C’était une question qu’elle devait se poser depuis longtemps.

Jurgen continua son duel contre l’ours bicéphale tout en répondant :

— C’est très simple ! J’essaie de frimer !

C’était une réponse d’une honnêteté embarrassante. Mais une réponse très digne de Jurgen malgré tout.

Il était, sans aucun doute, un homme d’affaires. Il n’avait aucune nécessité de se battre sur un champ de bataille. En réalité, c’était peut-être même une idée stupide. Mais cela ne l’arrêtait pas.

— Je veux que la personne que j’aime voie à quel point je suis fort et digne de confiance ! Je veux que vous me voyiez comme quelqu’un sur qui vous pouvez compter ! Quelle autre raison pourrait pousser un homme à risquer sa vie ?!

— C’est une réponse ridicule.

— Les hommes sont comme ça ! Peu m’importe que l’on me prenne pour un idiot ! Je veux mettre ma vie en jeu pour vous !

Après cette déclaration, Jurgen poussa un rugissement plein d’énergie et repoussa l’ours bicéphale. Le monstre recula un instant devant cette brusque démonstration de puissance, et, sans perdre une seconde, Jurgen profita de l’ouverture pour trancher sa tête restante d’un élégant coup de hallebarde.

— Raaaargh !

Jurgen leva sa hallebarde et poussa un cri de victoire, ranimant les chevaliers épuisés.

— Le duc l’a abattu !

— Continuez le combat !

— Haaaah !

— Aaaaargh !

Je jetai un coup d’œil discret à ma sœur. Elle paraissait toujours inquiète.

Ouf. C’était rassurant. Apparemment, elle n’avait rien remarqué.

Non que Jurgen en eût nécessairement besoin, mais je lui avais donné, à lui et à ses chevaliers, un tout petit coup de pouce supplémentaire. J’avais déployé une barrière pour dissiper la fatigue et restaurer leur énergie. Rien de plus.

Ce n’était pas une barrière destinée à les renforcer, aussi avais-je du mal à comprendre comment il avait réussi à vaincre l’ours bicéphale aussi facilement. Au mieux, il aurait dû retrouver sa force normale.

Aussi dubitatif que je fusse envers les concepts rebattus comme le « pouvoir de l’amour », son exploit me donnait presque envie d’y croire.

— On dirait qu’il a la situation en main, non ? fis-je remarquer à Lise.

— …

Comme elle ne répondit pas, je poussai un soupir.

— Très bien. Je vais rester ici. Avec moi dans les parages, il ne pourra rien faire d’imprudent, alors cesse de t’inquiéter et continue.

— Tu es sûr ?

— Je suis fatigué, moi aussi. Et, à bien y réfléchir, il n’y a pas grand-chose que je puisse faire pour aider dans la situation du Sud. Va t’occuper de Leo pour moi.

— Très bien. Ne t’inquiète pas, je veillerai à ce que Leo aille bien. Et ne te sous-estime pas trop. Tu n’as eu aucun mal à nous suivre jusqu’ici. Tu es devenu un jeune homme remarquable, tant physiquement que mentalement. Alors je te confie Jurgen, d’accord ?

— Aucun problème. C’est mon futur beau-frère, après tout.

— Tu n’en sais encore rien.

— Vraiment ? Tu es sûre ? Il était plutôt impressionnant, tout à l’heure.

— Ne sois pas insultant. Pour Jurgen, c’était parfaitement ordinaire.

Lise repartit au galop sans attendre de réponse.

Le temps qu’elle disparaisse de mon champ de vision, Jurgen et son groupe avaient terminé d’abattre les monstres. Cependant, comme j’avais dissipé la barrière magique, ils tombèrent aussitôt tous à genoux, épuisés.

Le moment semblait bien choisi pour leur trouver un endroit sûr où se reposer.

J’orientai mon cheval dans leur direction en marmonnant :

— Ils ont vraiment besoin de beaucoup d’aide, ceux-là.

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