THE INSIPID PRINCE T3 – CHAPITRE 4 PARTIE 3
Les sentiments de chacun (3)
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Traduction : Moonkissed
Correction : Raitei
Relecture : Ostinliss
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— Où est Jurgen ?!
Ce fut la première question que posa Lise dès notre retour au manoir du duc. Il n’y avait aucune trace de lui.
— Maître Reinfeldt est déjà parti à la tête de ses chevaliers.
— Déjà ?!
Il avait réagi avec une rapidité impressionnante. Peut-être même un peu trop. Se précipiter au combat avec le peu de chevaliers disponibles n’était pas forcément le meilleur usage de ses forces.
— Faites-le revenir immédiatement ! Nous ne savons même pas quelle est la situation dans le Sud ! Pourquoi l’avez-vous laissé partir ?!
— J’ai bien entendu tenté de l’arrêter. Mais le duc a insisté en disant qu’il devait vous ouvrir la voie, Votre Excellence.
— M’ouvrir la voie ?! Qu’est-ce qu’il s’imagine faire exactement ?!
— Il est parti pour abattre les monstres qui pourraient se trouver sur la route entre ici et la région du Sud.
Ah.
Je comprenais mieux pourquoi il était parti avec les quelques chevaliers dont il disposait. Cela ne changeait rien au fait qu’il s’agissait d’une mission dangereuse, et que le trajet jusqu’à la région Sud serait difficile. La distance était longue à cheval, une grande partie de la route n’était pas pavée, et les forêts abritaient souvent des monstres.
— Lise, demandai-je, qu’en est-il de l’unité avec laquelle tu conduisais les exercices militaires ?
— Nous ne pouvons pas utiliser les nouvelles recrues. Mais je peux emmener le régiment de cavalerie que j’avais amené pour leur servir d’adversaires d’entraînement. Il faudra s’en contenter.
Un régiment se composait de cinq compagnies, et une compagnie comptait généralement deux cents soldats.
Le régiment de cavalerie de Lise devait donc atteindre environ un millier d’hommes. Un peu moins, si l’on retranchait les blessés et les absents.
— Un seul régiment ? Ce n’est pas beaucoup.
— C’est déjà beaucoup pour une unité capable de se mettre en marche dans l’urgence. Mais je ne sais pas ce que nous pourrons accomplir une fois sur place.
Un signal de fumée violet représentait un événement grave pour l’Empire. Et puisque Leo se trouvait actuellement dans la région du Sud en tant qu’inspecteur impérial, je supposais que c’était lui qui l’avait fait allumer. Les seules autres personnes disposant de cette autorité étaient les généraux postés à la frontière Sud, ce qui illustrait l’importance considérable d’un tel signal.
Une part de moi était soulagée de savoir que la mort de Leo ne justifierait pas l’usage d’un signal violet, mais cela montrait aussi à quel point la situation devait être grave.
— Au mieux, ce sera une mission de reconnaissance, remarquai-je.
— Et elle est nécessaire pour saisir la situation. Ensuite, nous pourrons mobiliser l’armée de la région Sud selon ce que nous trouverons. Quoi qu’il arrive, nous devons d’abord nous rendre sur place.
Comme tout bon maréchal impérial, elle débordait clairement d’ambition.
La question suivante était : que devais-je faire ?
Atteindre le Sud serait facile avec la magie de transfert, et je pouvais même emmener ma sœur. Cependant, il me fallait une destination précise, or nous ignorions où se produisait le problème. Cela pouvait être au village de Lynfia, dans une ville, ou même quelque part au milieu de nulle part.
La situation était assez grave pour que j’envisage de révéler mon identité de Silver afin de transporter Lise et tout son régiment, si nécessaire. Le problème, c’est qu’envoyer mille personnes dans la région du Sud consommerait bien plus de mana que transférer un seul individu.
Et si je devais créer un portail de transfert, je voulais le faire au moment où cela serait le plus utile.
— Dans tous les cas, nous devons d’abord attendre l’arrivée du régiment.
— Oui… je suppose.
Lise répondit avec une expression inquiète.
***
— Votre Excellence, le septième régiment de cavalerie est arrivé conformément à vos ordres.
Le commandant du régiment, un homme d’âge mûr, annonça cela en saluant.
— Merci, commandant, répondit Lise en lui rendant son salut.
J’observai cet échange militaire avec une légère admiration.
— Et les nouvelles recrues ?
— Elles sont en attente au terrain d’exercice. J’ai envoyé un messager vers la frontière est, mais ils enverront probablement des renforts avant même son arrivée. Nous devrions partir vers le Sud aussi vite que possible.
En règle générale, l’armée impériale concentrait ses forces le long des frontières de l’Empire. Elle possédait aussi des régiments dans la région centrale, mais tous les territoires bénéficiaient de la protection des chevaliers appartenant à leurs seigneurs, et la capitale elle-même était protégée par les chevaliers de la Garde impériale. Par conséquent, le rôle principal de l’armée d’Adrasia était de surveiller et défendre l’Empire contre les menaces extérieures.
Les forces les plus élites étaient stationnées aux frontières est et ouest, sous le commandement de maréchaux disposant d’une pleine liberté pour défendre l’Empire. Les divisions de l’Est et de l’Ouest possédaient également des réserves capables d’être envoyées en cas d’urgence sur n’importe quelle autre frontière. Elles avaient probablement répété ce genre de scénario des dizaines de fois.
C’était lors d’une bataille dans la région du Nord que le prince héritier s’était retrouvé entraîné involontairement dans les combats, avant de mourir alors qu’il inspectait les forces placées sous son commandement. Depuis ce jour, Lise regrettait de ne pas être arrivée plus vite.
C’était cette leçon qui avait poussé ses troupes de la frontière est à s’entraîner à réagir rapidement.
Cependant, le commandant du régiment souleva une autre inquiétude.
— Nous ne pourrons pas avancer très vite à cette heure de la nuit.
— Nous n’y pouvons rien, répondit Lise. Nous devons progresser du mieux possible.
Dehors, la nuit tombait déjà, et l’obscurité ne ferait que s’épaissir. Or il était dangereux pour des troupes de voyager de nuit. Tenter un raccourci impliquerait de traverser les forêts, et nombre de monstres étaient nocturnes.
Ils pouvaient éviter les monstres et les forêts en empruntant une route plus longue, mais cela leur ferait perdre du temps.
Je réfléchis quelques instants.
Devais-je révéler mon identité de Silver et transférer tout le monde immédiatement ? C’était possible. Mais si nous arrivions dans une ville du Sud, il faudrait expliquer la situation au seigneur qui la gouvernait. Et une fois sortis de la ville, nous finirions malgré tout par voyager de nuit.
Tandis que j’hésitais sur la marche à suivre, l’intendant du duc Reinfeldt accourut vers nous.
— Que se passe-t-il ? demandai-je.
— N-non… répondit-il, haletant pour reprendre son souffle. Votre Altesse… je viens simplement… vous informer que… tout est prêt…
— Prêt ? Pour quoi ? intervint Lise.
— Vous n’êtes pas au courant ?
L’intendant la regarda avec incrédulité. Lorsqu’elle lui rendit un regard tout aussi incrédule, il retrouva rapidement son calme.
— J’aurais dû m’en douter. Il a dû ne rien dire. Suivez-moi, je vous prie.
L’intendant nous guida alors jusqu’au dernier étage du manoir, où une vision incroyable nous attendait.
— C’est… une route ?
La route lumineuse s’étirait vers le sud depuis le manoir, et continuait loin à l’horizon.
— C’est la Lichtweg, la route de lumière, expliqua l’intendant. Le duc Reinfeldt en a commencé la construction il y a trois ans, avec la coopération des seigneurs des territoires voisins. Elle n’est pas encore achevée, mais une fois terminée, elle offrira un trajet direct jusqu’à la frontière.
— Pourquoi le duc a-t-il décidé de construire une route pareille ?
— Officiellement, pour sécuriser une voie de transport destinée aux marchands…
— Je vois. Mais son véritable objectif était de permettre à Lise de se rendre rapidement vers le nord ou le sud.
L’intendant hocha silencieusement la tête.
S’il avait seulement existé une route comme la Lichtweg ce jour fatidique, trois ans plus tôt.
C’était manifestement ce que Jurgen avait eu en tête. Et il en avait fait construire une après coup, afin que Lise n’ait plus jamais à éprouver les mêmes regrets si une situation semblable se reproduisait.
— Quel homme admirable.
— Votre Excellence ! Grâce à cette route, nous pouvons partir vers le Sud à pleine vitesse !
— Oui… c’est vrai. Préparez le départ immédiatement.
Sur l’ordre de Lise, le commandant du régiment s’éloigna en courant. Une fois celui-ci parti, l’intendant du duc se retira lui aussi discrètement.
Lise contempla la route lumineuse pendant plusieurs instants, puis parla à voix basse.
— C’est vraiment un idiot. Tu ne trouves pas, Arn ?
— Si. Le territoire du duc Reinfeldt est déjà riche. Et une fois cette route construite, ceux qui en profiteront le plus seront les seigneurs des territoires voisins.
Bien sûr, la route apporterait aussi certains bénéfices au territoire des Reinfeldt. Mais si l’on prenait en compte le coût d’un projet d’une telle ampleur, ce serait une perte financière immense qui nécessiterait des années et des années pour être amortie.
Et puisque les seigneurs voisins n’étaient pas particulièrement fortunés, Jurgen avait probablement assumé la majeure partie des frais de construction.
— Pourquoi… Pourquoi irait-il aussi loin ?
— Je ne saurais te le dire. Tu devrais lui demander.
C’était un mensonge. J’avais une assez bonne idée de la réponse. L’amour.
Jurgen avait déclaré qu’il aimait ma sœur, et il avait construit cette route pour rester fidèle à ses paroles. Il l’avait fait afin que la femme qu’il aimait puisse sauver ceux qu’elle voulait sauver, et pour qu’elle n’ait plus à vivre d’autres regrets.
Il avait dû remarquer le changement qui s’était produit chez Lise trois ans plus tôt. En réalité, il en avait peut-être été plus conscient que n’importe qui.
— Arn ?
— Oui ?
— Qu’est-ce que je dois faire ?
— Je ne connais pas non plus la réponse. Mais je pense que tu devrais rester fidèle à toi-même. Le duc Reinfeldt serait déçu si tu acceptais de l’épouser par culpabilité. Il dirait sans doute que ce n’est pas de cette femme-là qu’il est tombé amoureux.
— Il est tellement pénible.
— Oui. Je dirais même qu’il fait partie des trois personnes les plus pénibles de tout Adrasia. Le plus agaçant, c’est qu’il a fait tout cela sans t’en dire un seul mot. Ce serait beaucoup plus simple s’il était du genre à dire : « Regarde tout ce que j’ai fait pour toi. Maintenant, épouse-moi. »
Mais Jurgen ne pensait pas ainsi.
Il ne croyait pas que le mariage était quelque chose que l’on méritait grâce à ses actes. Il n’agissait pas simplement pour gagner ses faveurs. Il ne faisait rien de tout cela pour lui-même.
Il le faisait pour la personne qu’il aimait. Quand il m’avait dit pour la première fois qu’il voulait rester fidèle à son amour, j’avais trouvé cela un peu mièvre et étouffant. Mais désormais, ce sentiment prenait de plus en plus de sens. En réalité, j’avais même envie de l’applaudir. Un tel dévouement, une telle conviction, forçaient l’admiration.
— Rien ne t’oblige à l’épouser par pitié. Tu pourrais toujours décider de l’épouser parce que, parmi toutes tes options, il est simplement le meilleur choix possible comme mari.
— Ça n’arrivera pas. Jurgen est un bon ami, rien de plus.
— D’accord. Eh bien, c’est ta vie. Tu devrais donc faire ce que tu estimes juste. Mais…
Je me tus.
— Mais quoi ? demanda Lise.
Je l’ignorai une ou deux secondes, puis me retournai et commençai à m’éloigner. Le régiment de cavalerie devait bientôt se mettre en marche. Elle me suivit et demanda de nouveau :
— Mais quoi ? Qu’est-ce que tu allais dire ?
— Tu veux vraiment savoir ?
— Bien sûr. Dis-le-moi tout de suite.
— Eh bien… je me disais simplement que, si je devais avoir quelqu’un pour beau-frère, j’aimerais que ce soit quelqu’un comme Jurgen. Je ne pourrais accepter personne comme beau-frère s’il n’était pas au moins aussi bon que lui.
— Hmm, répondit Lise avec un faible sourire. Intéressant.
Puis elle s’éloigna devant moi, sa cape bleue flottant derrière elle. Elle paraissait majestueuse, pleine de vie.
Voilà la Lise que je connaissais et que j’aimais.
— Maintenant, allons retrouver Leo, lança-t-elle par-dessus son épaule.
— Oui.
Ainsi commença notre voyage sur une route directe vers la région du Sud.