THE INSIPID PRINCE T3 – CHAPITRE 1 PARTIE 2
Le problème des réfugiés (2)
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Traduction : Moonkissed
Correction : Raitei
Relecture : Ostinliss
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— C’est ainsi que les choses se sont déroulées, Votre Majesté. Tout est de la faute de ma fille, et j’en assume l’entière responsabilité pour l’avoir laissée échapper à ma vigilance.
Le Brave Amsberg s’était avancé devant l’empereur, qui consultait ses ministres les plus éminents sur la marche à suivre, et avait prononcé ces mots en gardant la tête baissée. Elna se tenait à ses côtés, la tête pareillement inclinée.
En réponse aux explications du Brave, les ministres se mirent à parler d’Arn avec mépris.
— Si c’est ainsi que les choses se sont passées, pourquoi ne l’a-t-il pas dit dès le début ?
— L’honneur de la maison Amsberg est important, certes, mais celui de la famille impériale l’est davantage encore ! Et maintenant que tout cela s’est produit sous les yeux de l’ambassadeur, nous ne pouvons pas revenir en arrière et dire : « Oups, c’était une erreur ! »
— Il a transformé toute cette affaire en véritable bourbier. Reconnaître que la famille impériale est en tort donne l’avantage à Sokal. Si le Brave est responsable des actes de sa fille, alors Sa Majesté devient responsable de ceux du prince. Pourquoi ne comprend-il pas cela ?
— C’est le prince Arnold qui a rendu ce conduit d’aération accessible au départ, non ? Rien que cela pose déjà un sérieux problème ! Mais à quoi pense donc ce prince, sérieusement ?
— Il ne s’agit plus simplement d’un joyau brisé. Le fait demeure qu’il a été brisé par un membre de la famille impériale. Si Sokal prétendait que nous n’avions aucune intention d’entretenir des relations amicales, nous n’aurions aucun moyen valable de réfuter une telle accusation !
Un à un, les ministres critiquèrent Arn.
Elna voulait les arrêter et leur dire : « Non, tout est de ma faute ! » Mais elle comprenait aussi qu’elle n’était pas en position de prendre la parole. Elle retint donc ses larmes et se força à écouter en silence.
L’empereur la regarda et soupira.
— Je savais qu’Arnold couvrait quelqu’un. Je n’aurais simplement jamais imaginé que ce quelqu’un était votre fille, seigneur Amsberg.
— Vous saviez depuis le début qu’il ne l’avait pas brisé ? demanda le Brave.
L’empereur répondit à sa question d’un simple hochement de tête.
— Un sortilège de défense avait été jeté sur le coffret qui contenait le joyau. Quelle que fût la puissance de l’épée employée, Arnold n’aurait pas pu le trancher. C’est pourquoi je lui ai donné une seconde chance d’avouer la vérité. Pourtant, il a persisté à dire que c’était lui. Je ne pouvais pas le laisser s’en tirer ainsi sous les yeux de l’ambassadeur. Je n’avais pas le choix.
L’empereur poussa un profond soupir et se renversa contre le dossier de son trône. Son plan initial s’était effondré. Même s’ils préparaient un autre joyau, Sokal ne l’accepterait probablement pas. Ils seraient plutôt enclins à se servir de la faute de la famille impériale comme prétexte pour exiger une mine entière.
Dans le même temps, annoncer qu’une enquête serait menée sur l’incident aurait éveillé les soupçons de l’ambassadeur. Même si l’on revenait ensuite lui annoncer que la véritable coupable était Elna, cela n’aurait aucune crédibilité. Il était évident que l’ambassadeur n’envisagerait même pas cette possibilité.
L’empereur n’avait eu aucune autre option. C’était en comprenant cela qu’il avait ordonné l’emprisonnement d’Arnold.
— Voilà pourquoi, seigneur Amsberg… Je suis désolé, mais il ne servirait à rien qu’Elna avoue sa faute. Il est désormais trop tard pour que je gracie Arnold.
— Mais ! s’écria Elna malgré elle.
Tous les regards se tournèrent vers elle. Exposée aux regards froids des adultes, elle eut peur, mais ne détourna pas les yeux. À cet instant, une femme aux cheveux noirs, vêtue d’une robe noire, entra dans la pièce.
— Ce n’est pas une façon de regarder une enfant.
Ce furent les premiers mots qu’elle prononça. Il s’agissait de Mitsuba, sixième consorte de l’empereur et mère d’Arn.
Que faisait-elle ici, et pourquoi ? Les ministres les plus éminents froncèrent tous les sourcils. Ils étaient persuadés qu’elle n’était venue que pour supplier qu’on libère son fils de prison. Contrairement à leurs suppositions, Mitsuba ne dit rien de tel. Elle s’approcha plutôt d’Elna et s’adressa à elle.
— Tu es la fille du Brave ?
— O…oui…
— Tu as bien fait de dire la vérité. C’était très courageux de ta part. Mon fils doit être vraiment satisfait d’être allé en prison à ta place.
Tout en parlant, Mitsuba sourit et caressa les cheveux d’Elna. L’empereur grimaça, tandis que les ministres observaient tous la scène avec surprise.
— Dame Mi… Mitsuba, demanda l’un d’eux, êtes-vous venue au sujet du prince Arnold ?
— Je suis venue parce qu’on m’a fait appeler. Je n’ai pas l’intention de débattre au sujet d’Arn. Il a choisi de son propre chef de couvrir cette fille. Il est donc normal qu’il accepte la punition qui lui aurait été destinée, puisqu’il a menti pour elle en sachant très bien ce qui l’attendait. C’est sa responsabilité.
— O…oui, je suppose…
— Et puis, que gagnerions-nous à supplier Sa Majesté de lui pardonner ? S’il a eu le courage de se dresser pour prendre la faute de cette fille sur lui, puis qu’au final sa mère intervenait pour le tirer d’affaire, son honneur en serait complètement détruit. Arn a pris seul la décision de la sauver. Ce mérite lui revient, et je n’ai pas l’intention de le lui voler. De plus, s’il est assis en prison à regretter sa décision, cela aussi sera pour son bien. Il comprendra ainsi qu’endosser la faute d’autrui peut avoir de lourdes conséquences, et réalisera à quel point il a été privilégié jusqu’à présent.
Les ministres écoutèrent en silence tandis que Mitsuba s’expliquait d’un ton que certains auraient pu juger dénué d’émotion. Sa conviction que son propre fils, un prince impérial qui plus est, fût envoyé en prison comme conséquence naturelle et juste de ses actes faisait d’elle une anomalie à leurs yeux. La plupart des consortes de l’empereur qu’ils connaissaient gâtaient leurs enfants et les croyaient incapables de mal faire.
L’empereur s’adressa alors à l’assemblée.
— C’est moi qui l’ai fait appeler. Je comptais laisser Arnold sortir de prison si tu m’avais supplié de le faire, Mitsuba.
— Ce n’est pas nécessaire, répondit-elle. J’ai toujours laissé Arn agir comme bon lui semblait. En même temps, je me suis assurée qu’il sache que tout relevait de sa propre responsabilité. S’il veut passer son temps à faire l’idiot et à négliger ses études, libre à lui. Mais s’il n’apprend rien pour cette raison, c’est sa responsabilité. S’il est critiqué ou tourné en ridicule, c’est sa faute. Il en va de même pour cette affaire. Il a agi en sachant que les conséquences seraient de sa responsabilité. Résultat, il a couvert cette fille et s’est retrouvé en prison. Tout cela lui incombe.
— Hmpf… Tu me dis donc de ne pas le gracier, c’est bien cela ?
L’empereur se gratta la tête, visiblement embarrassé. En tant qu’empereur, il ne pouvait pas se montrer indulgent envers ses enfants.
C’est pourquoi il avait fait venir Mitsuba : si elle l’avait supplié de laisser partir Arnold, il aurait pu le faire sous prétexte qu’il n’avait d’autre choix que de l’apaiser. Mais en fin de compte, c’était l’empereur qui voulait pardonner Arnold et le faire sortir de prison, tandis que Mitsuba demandait qu’on l’y laissât. Une telle situation ne se serait jamais produite avec aucune de ses autres consortes.
Le ministre des Affaires étrangères prit la parole.
— Pour revenir à ce que vous avez dit il y a un instant, Dame Mitsuba, c’est précisément votre politique éducative trop permissive qui nous a conduits à cette situation compliquée. Je dois vous demander de tenir le prince plus strictement à l’avenir.
— Où est exactement le problème ? Si vous avez besoin d’un autre joyau à présenter à l’ambassadeur de Sokal, il sera assez simple de vous en procurer un, répondit franchement Mitsuba. Comparé aux autres princes et princesses, Arn est un garçon relativement peu coûteux à élever. Je pense qu’il vous a fait économiser au moins assez d’argent pour compenser le prix d’un seul joyau.
Le ministre pinça les lèvres devant son manque de retenue.
Mitsuba avait autrefois été danseuse, et nombre de ministres et de nobles la considéraient avec peu de respect. Bien qu’ils lui témoignassent en public la courtoisie requise, ils la voyaient secrètement comme rien de plus qu’une parvenue opportuniste. Si elle avait été une femme plus effacée, les ministres se seraient peut-être contentés de lui répondre par des sourires bienveillants. Mais Mitsuba était loin d’être effacée, quel que fût le sens que l’on donnât à ce mot.
— Ce n’est pas une question d’argent. L’ambassadeur de Sokal ne se satisfera plus d’un simple autre joyau.
— Alors demandez-lui de partir.
Le ministre soupira de frustration devant sa réponse.
— Eh bien. Je suppose que c’était mon erreur d’essayer de parler politique avec vous.
Cette remarque frôlait dangereusement l’insulte envers une consort, qui plus est sous les yeux de l’empereur lui-même. Franz, en tant que chancelier, s’apprêtait à réprimander le ministre, mais l’empereur leva la main pour l’arrêter. Puis, visiblement amusé, il attendit de voir comment Mitsuba allait répondre.
— Vous voulez parler politique ? répondit Mitsuba au ministre. Il est vrai que je ne suis pas politicienne. Toutefois, si j’étais ministre, je ne pense pas que j’aurais approuvé une guerre aux perspectives aussi incertaines. Il était évident que le grand-duché d’Albatro apporterait son soutien maritime au royaume de Perlan si nous entrions en guerre contre lui, étant donné les liens d’amitié qui unissent ces deux nations. Et j’ai même entendu dire que, bien que les lignes d’approvisionnement du royaume aient été coupées à plusieurs reprises sur le front, Albatro leur avait fourni des vivres par voie maritime, rendant tous ces efforts vains. L’Empire aurait dû mettre en place des garde-fous diplomatiques pour empêcher Albatro d’intervenir, conclure d’abord un pacte de non-agression avec Sokal, puis seulement déclarer la guerre. Pour ma part, je n’aurais jamais approuvé une guerre sans que ces préparatifs élémentaires soient en place.
— E…euh…
— Bien sûr, si moi-même, qui ne comprends rien à la politique, je sais tout cela, il va de soi que notre très intelligent ministre des Affaires étrangères y a également réfléchi.
Naturellement, je suis certaine que vous aviez aussi prévu le genre de situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. Je ne puis imaginer que nous soyons réellement réduits à mener des négociations diplomatiques aussi faibles avec Sokal. Étant donné mon ignorance totale en matière de politique, accepteriez-vous donc de m’expliquer aimablement comment vous comptez résoudre cette situation ?
— J…je… Je me suis mal exprimé tout à l’heure. Veuillez me pardonner, répondit le ministre des Affaires étrangères en inclinant la tête.
Certains de ses collègues ministres lui jetèrent un regard compatissant, tandis que les autres l’observaient avec moquerie.
Les voyages de Mitsuba dans divers pays l’avaient rendue particulièrement perspicace comparée aux autres consortes de l’empereur. Elle n’était pas une femme élevée entre quatre murs, isolée du monde. La prendre à tort pour une consorte comme les autres se retournait invariablement de façon spectaculaire contre celui qui commettait cette erreur.
Voir Mitsuba remettre ainsi le ministre à sa place avait quelque chose de rafraîchissant, et l’empereur hocha la tête avec satisfaction. Malheureusement, il allait être la prochaine victime de sa langue acérée.
— Votre Majesté. Permettez-moi de profiter de cette occasion pour vous dire quelque chose.
— O-oh, oui… Qu’y a-t-il ?
— Si vous comptez être empereur, alors commencez à vous conduire comme tel. Je ne me souviens pas être devenue l’épouse d’un homme qui passe son temps à flatter les pays étrangers.
L’empereur fronça les sourcils, et Franz porta une main à son front tandis que Mitsuba poursuivait ses remarques sévères.
— Chancelier, c’est bien vous qui avez proposé d’offrir le joyau à Sokal afin de gagner du temps, n’est-ce pas ?
— C’est exact, Dame Mitsuba.
— Je suis certaine que c’était une décision valable au regard de la situation de l’Empire. Cependant, une politique étrangère trop faible donne l’avantage à l’autre pays. Tout au long du règne de Sa Majesté, l’Empire a conservé une posture forte et ferme. Si vous montrez de la faiblesse maintenant, je crains que cela ne crée de fâcheux malentendus.
— C’est fort bien dit, répondit le chancelier. Toutefois, tant que nous n’aurons pas conclu un accord de cessez-le-feu avec Perlan, nous ne pouvons nous permettre de provoquer des troubles avec Sokal.
— Dans ce cas, envoyez donc le ministre des Affaires étrangères et faites conclure immédiatement cet accord de cessez-le-feu.
La mention soudaine du ministre par Mitsuba le fit sursauter. Ses paroles sous-entendaient clairement qu’elle n’accepterait pas un refus. Après tout, il appartenait au ministre d’assurer un certain niveau de diplomatie avec les nations ennemies, même en temps de guerre.
— Cela nous exposerait au risque que Perlan profite de la situation.
— Ce serait toujours préférable à continuer de nous enfoncer nous-mêmes davantage. Il serait pratiquement impossible de vaincre Perlan tant qu’il reçoit un soutien maritime. En outre, je doute que Perlan cherche à profiter d’Adrasia. Si l’Empire affirme clairement sa position, ils ne feront rien pour interférer.
— Et quelle serait cette position ?
— La protection des demi-humains. Sa Majesté a adopté cette position lorsqu’elle a accueilli les nains dans l’Empire. C’est pour cette raison que nous avons besoin d’un cessez-le-feu immédiat avec Perlan, et chacun le sait. Si Perlan profitait de l’Empire à cet instant, il s’exposerait à une opposition à la fois intérieure et extérieure.
Mitsuba le savait bien grâce à ses voyages.
Très peu de demi-humains vivaient à Sokal, tandis que des pays comme Adrasia et Perlan en comptaient beaucoup. Dès lors, lorsque les demi-humains étaient concernés, ces deux pays n’avaient qu’une seule voie possible.
— C’est vous qui avez décidé de protéger les demi-humains. Pourquoi hésitez-vous donc tant à l’affirmer maintenant ? demanda Mitsuba à l’empereur.
— Parce que je considère ce qui est le mieux pour l’Empire.
— Ce qui est le mieux pour l’Empire, c’est un empereur fort. Votre Majesté, les enfants sont plus réfléchis que les adultes ne le croient. Arn a probablement pris plusieurs choses en compte avant d’agir comme il l’a fait : l’Empire, vous-même, et cette fillette en pleurs. Après avoir considéré tous ces éléments, il a décidé de couvrir cette enfant et d’endosser la faute. Tromper l’empereur et jeter la honte sur la famille impériale sont deux choses qu’un prince ne doit jamais faire. Malgré cela, en tant que prince et en tant que garçon, Arn a assumé sa décision avec conviction et l’a menée jusqu’au bout. Même si tout le monde le critique pour ce qu’il a fait, je veux le féliciter, car il a démontré la véritable disposition d’un prince. Aller jusqu’au bout de ses décisions est une qualité essentielle chez un prince, et plus encore chez un empereur. Si lui en est capable, son père devrait assurément pouvoir en faire autant.
L’empereur leva les yeux vers le plafond pendant quelques instants, le temps de digérer les paroles de Mitsuba. Puis il poussa un profond soupir, et les rides qui creusaient son front depuis l’attaque du pays des nains commencèrent enfin à s’effacer. Il venait de trouver une issue, grâce aux paroles de sa consorte et aux actes de son fils.
— Franz. As-tu une objection ?
— Personnellement, je reste attaché à cette idée stupide selon laquelle la voie la plus sûre est la meilleure… mais je sais très bien que cela va à l’encontre de vos principes, Votre Majesté.
— Hm, en effet. Comme l’a dit Mitsuba, Arn a assumé ses actes jusqu’au bout, quel qu’en soit le prix. Je veux reconnaître cela et lui montrer mon approbation. Qui d’autre que Mitsuba et moi reconnaîtra ses actes ? Qui d’autre les approuvera ? Nous sommes ses parents, et par conséquent, nous devons agir comme tels. Et puisqu’un père inférieur à son fils ne saurait lui offrir une reconnaissance digne de ce nom, je dois, en tant que parent et en tant qu’empereur, me conduire moi aussi de manière honorable.
L’empereur déclara cela avec une expression radieuse.
Franz poussa un lourd soupir, consterné par le zèle nouveau de l’empereur alors qu’il avait enfin réussi à le convaincre de jouer la sécurité. Il jeta ensuite un regard chargé de reproches à Mitsuba, mais celle-ci avait déjà tourné les talons.
— Je ne peux pas dire que Dame Mitsuba fasse partie de mes personnes préférées, Votre Majesté, murmura-t-il finalement à l’empereur.
— Quelle coïncidence. Moi non plus.
— Alors pourquoi l’avez-vous prise pour consorte ?
— Parce que je pensais que c’était une femme bien. Et sur ce point, je ne m’étais pas trompé, répondit l’empereur en hochant la tête pour lui-même.
Puis il se leva et commença à donner ses ordres.
— Faites venir tous les commandants des chevaliers de la garde impériale. Brave Amsberg, vous pouvez vous retirer. Toutefois, il se peut que je doive vous contacter plus tard, alors tenez-vous prêt.
— Oui, Votre Majesté.
— Très bien, conclut l’empereur avec un sourire ravi. Et amenez-moi Arnold. Je dois lui montrer comment agit un véritable empereur.
Exaspéré par le comportement enfantin de l’empereur, Franz se mit au travail comme on le lui avait ordonné.
***
L’empereur, le chancelier et l’ensemble des commandants de la garde impériale étaient réunis dans la salle du trône.
— V…Votre Majesté… Vous souhaitiez me voir ? demanda l’ambassadeur, nerveux, au milieu des plus grands guerriers de l’Empire.
— En effet. Je vous présente mes excuses pour l’impolitesse de mon fils tout à l’heure. En guise de réparation, je vais vous remettre un nouveau joyau que vous pourrez emporter avec vous dans votre pays.
— Je vois… Votre Majesté, mon empire a effectivement besoin de ce type de joyaux. Cependant, nous avons déjà réussi à en obtenir un certain nombre auprès du pays des nains. Ce dont nous avons besoin à présent, ce sont leurs techniques pour les travailler. Je vous demanderai donc de nous remettre les nains, ou bien de nous fournir quelque chose d’une valeur équivalente. Sans cela, je n’aurai d’autre choix que de rapporter que l’empire d’Adrasia ne souhaite pas entretenir de relations amicales avec le nôtre.
— Très bien. Faites donc cela.
— Je… Hein ?
L’assurance de l’ambassadeur vacilla brusquement tandis qu’il tentait de comprendre la réponse de l’empereur. Face au regard perçant de ce dernier, il finit par en saisir le sens.
— …Souhaitez-vous dire que vous adoptez une position hostile envers mon empire ?
— C’est exact, confirma l’empereur. Adrasia n’a pas pour habitude d’expulser ceux qu’elle a déjà accepté d’accueillir. Si un simple joyau ne suffit pas à votre empereur, alors toute négociation devient inutile.
— …Votre empire est actuellement en guerre avec le royaume de Perlan, répliqua l’ambassadeur. Je ne pense pas qu’il soit judicieux de vous aliéner également notre pays.
Il s’agissait d’un bluff.
Et l’ambassadeur le savait.
L’empereur ne faisait que prendre une posture ferme en apparence, sans être réellement prêt à entrer en guerre. C’est du moins ce que pensait l’ambassadeur, qui conserva un air assuré—
— J’ai déjà dépêché un messager pour conclure un cessez-le-feu avec Perlan. Il s’agit désormais d’un combat pour protéger les demi-humains. Je suis certain que Perlan comprendra.
— Impossible…
— Faut-il que je le formule plus clairement pour que vous compreniez ? Très bien. Toute personne ayant franchi les frontières de mon empire est mon sujet. Ceux qui vivent actuellement sur mon territoire sont des individus que je dois protéger. Je ne livrerai aucun d’entre eux. Si vous les voulez, venez les prendre. Mais si vous choisissez cette voie, vous devrez en assumer les conséquences. Je mènerai moi-même les chevaliers impériaux réunis ici pour vous affronter.
Une sueur froide perla sur la joue de l’ambassadeur.
Les chevaliers impériaux d’Adrasia figuraient parmi les combattants les plus talentueux et les plus décorés de l’Empire. Si l’empereur envisageait de les mobiliser, cela signifiait qu’il était sérieux.
Même si Adrasia avait envoyé un messager pour négocier un cessez-le-feu avec Perlan, l’accord ne serait pas conclu avant plusieurs jours.
Si Sokal attaquait entre-temps, l’Empire serait contraint de mener une guerre sur deux fronts.
Et pourtant, l’empereur venait d’annoncer qu’il était prêt à en courir le risque.
— Comptez-vous également mobiliser la maison Brave ? demanda l’ambassadeur.
— Bien entendu.
— Je doute que les autres nations voient d’un bon œil que vous utilisiez l’épée sacrée avec autant de légèreté.
— Il s’agit d’une guerre pour protéger les demi-humains, répondit l’empereur. Voilà une cause juste et noble. L’épée sacrée est un trésor de l’humanité. Aucune autre nation ne pourra nous reprocher de l’utiliser dans une telle guerre, même si cela doit conduire à la destruction de l’empire de Sokal.
L’ambassadeur sentit la détermination absolue qui émanait de ses paroles. L’empereur s’était engagé sans retour possible.
Sous cette pression, il répondit avec amertume :
— Vous le regretterez !
— Ne sous-estimez pas l’empire d’Adrasia. Mon pays ne se soumettra à aucune nation étrangère, et nous ne tolérerons pas d’être pris de haut. Nous n’avons pas peur de la guerre. La seule chose que nous ne tolérerons jamais, c’est d’être perçus comme faibles. Adrasia est un empire fort, et je suis un empereur fort. Retournez dans votre pays et annoncez que toute tentative de négociation avec nous était une erreur.
Sous le tonnerre de la voix impériale, l’ambassadeur quitta la salle du trône, le visage déformé.
L’empereur congédia ensuite les commandants de la garde impériale, puis appela son fils, qui avait assisté à toute la scène depuis un coin de la salle.
— Arnold.
— Oui, Père.
Arnold s’approcha. L’empereur posa la main sur sa tête et la lui caressa doucement.
— Voilà en quoi consiste le travail de ton père. Prendre des décisions. C’est le devoir d’un empereur. Qu’elles soient bonnes ou mauvaises, il m’appartient de décider, et il revient à mes sujets de mettre ces décisions à exécution.
— Cela n’a pas l’air facile, en effet, glissa Franz à demi-voix.
— Pardonne-moi, Franz. Je devais montrer à Arnold ce que signifie être un véritable empereur. Écoute-moi bien, Arnold. À l’avenir, si tu choisis de briguer le trône, ou si tu décides d’aider quelqu’un d’autre à y accéder, souviens-toi de ce que tu as vu aujourd’hui. Si tu veux devenir empereur, imite-moi. Si tu préfères soutenir quelqu’un d’autre, choisis quelqu’un qui me ressemble. Ce que je t’ai montré aujourd’hui est la récompense que je t’accorde. Mais tu dois également purger ta peine en prison. Compris ?
— Oui, Père !
Arnold répondit avec un sourire espiègle, semblable à celui de son père.
En observant leur échange, Franz songea avec amertume que la pomme ne tombait décidément pas loin de l’arbre. Puis il reporta ses pensées sur l’énorme travail qui l’attendait.
De retour au présent…
— Mère. Pourquoi n’exposes-tu que la moitié de ce joyau ici ?
— C’est un joyau porte-bonheur, tu sais.
— Porte-bonheur ? Même s’il est brisé en deux ?
— Oui. C’est grâce à ce joyau qu’Arn a obtenu un trésor.
Mitsuba, tenant Krista sur ses genoux, se remémora ce jour-là.
Après que l’empereur eut pris sa décision, Elna était venue la trouver en courant.
Elle s’était excusée solennellement en compagnie de son père, le Brave. En retour, Mitsuba lui avait dit que, si un jour Arn se retrouvait à son tour dans une situation difficile, elle pourrait peut-être l’aider.
Elna avait alors emprunté l’épée de son père et prêté serment qu’elle n’abandonnerait plus jamais le prince Arnold.
Ce jour-là, sans même le savoir, Arn avait acquis l’épée la plus puissante de l’Empire.
Mitsuba ne lui avait jamais révélé que la fillette de ce jour-là était Elna. Elle était convaincue qu’un jour, Elna le lui dirait elle-même.
— Quel genre de trésor ? demanda Krista.
— Une épée. Une épée d’une puissance exceptionnelle. Mais il semble qu’Arn ait encore du mal à la manier correctement.
— Oui… Grand frère Arn n’est pas vraiment fait pour manier une épée.
Toutes deux échangèrent un sourire.
Mais, même à cet instant, Mitsuba continuait de penser à Arn.
Il avait vu l’image d’un empereur idéal. C’était pour cela qu’il soutenait Leo afin qu’il accède au trône. Pour lui, un empereur n’était pas quelque chose que l’on devenait, mais quelque chose que l’on incarnait aux yeux des autres. C’était aussi la raison pour laquelle il ne cherchait pas lui-même à devenir empereur.
On pouvait presque dire que voir Leo devenir un grand empereur constituait le rêve d’Arn.
Et c’était précisément cela qui inquiétait légèrement Mitsuba.
Elle avait le sentiment que, dans l’avenir qu’Arn imaginait, il ne se voyait pas lui-même.
— Au rapport. Nous venons de recevoir un message : les princes Leonard et Arnold sont sur le point de rentrer.
— Vraiment !?
— Allons les accueillir, dans ce cas.
Mitsuba relégua ses légères inquiétudes au fond de son cœur. Ce n’était pas le moment d’y penser.
Elle toussa légèrement en se levant.
— Hm… Il fait assez froid, n’est-ce pas ? Mettons des manteaux.
— Tu es encore malade ?
— Oui, juste un rhume. Je serai vite remise.
Sur ces mots, Mitsuba prit la main de Krista, et toutes deux partirent à la rencontre d’Arnold et de Leonard.