THE INSIPID PRINCE T3 – CHAPITRE 1 PARTIE 1
Le problème des réfugiés (1)
1)—————————————-
Traduction : Moonkissed
Correction : Raitei
Relecture : Ostinliss
———————————————–
Onze ans plus tôt…
L’empire d’Adrasia était engagé dans une guerre féroce contre le royaume de Perlan, à l’ouest.
Pendant ce temps, l’empire de Sokal avait envahi et ravagé le pays nain qui bordait Adrasia à l’est. Des milliers de nains s’étaient réfugiés dans l’Empire, parmi lesquels certains membres de la famille royale du pays, que la nation avait pris sous sa protection.
Cependant, le fait qu’Adrasia abritât ces réfugiés déplut fortement à Sokal, qui brûlait d’envie de piller les richesses amassées par les nains et, plus encore, de s’approprier leurs techniques et leur savoir-faire particuliers. Sokal adressa donc à l’Empire de nombreux avertissements pour exprimer sa désapprobation.
À chacun d’eux, Adrasia répondit qu’il était impossible d’empêcher entièrement tout réfugié de pénétrer sur son territoire. L’empereur de Sokal finit par perdre patience et dépêcha son propre fils auprès de l’Empire en qualité d’ambassadeur.
— Voilà une situation bien délicate, n’est-ce pas ?
— En effet, acquiesça l’empereur Johannes à la remarque du chancelier Franz.
Parmi les trois grandes puissances du continent de Vogel, Adrasia, Perlan et Sokal, Adrasia occupait une position centrale, bordée de chaque côté par l’une des deux autres. S’attirer les foudres de Sokal alors qu’il devait encore composer avec Perlan était un problème que l’Empire voulait éviter à tout prix.
— Si nous expulsons de force les nains que nous avons recueillis, poursuivit le chancelier, nous susciterons l’hostilité de tous les demi-humains du continent, y compris ceux qui vivent au sein même d’Adrasia. Si cela arrive, nous aurons trop de troubles intérieurs pour être en état de mener des guerres à l’étranger.
— Donc, soit nous faisons de Sokal notre ennemi, soit ce sont les demi-humains.
— Pas nécessairement. Si nous pouvons offrir à Sokal quelque chose d’aussi précieux et attrayant que les techniques des nains, ils devraient au moins reculer temporairement.
— Et que proposes-tu de leur offrir ?
— L’empire de Sokal est une nation de mages, et pourtant il lui manque les pierres nécessaires au développement d’outils magiques, en particulier de grande taille. Pour cette raison, leur développement d’armes magiques est pratiquement au point mort.
On appelait « pierres magiques » l’ensemble des minerais métalliques imprégnés de mana. Comme elles conservaient leur capacité à contenir du mana, une fois celui qu’elles renfermaient épuisé, on pouvait les réimprégner et les réutiliser. Cela en faisait une ressource extrêmement précieuse. La quantité de mana qu’une pierre pouvait retenir correspondait plus ou moins à sa taille ; les spécimens les plus grands étaient plus rares et atteignaient des prix bien plus élevés.
— Tu veux simplement leur céder nos pierres magiques ? s’irrita l’empereur. Certainement pas. Pourquoi devrions-nous agir depuis une position aussi faible ? Tout ce que nous avons fait, c’est offrir refuge à des victimes en fuite !
— Parce que cela nous permettrait d’éviter une guerre sur deux fronts. Fort heureusement, notre empire ne manque pas de pierres magiques. Ce serait un faible prix à payer en échange de l’évitement d’une guerre, ne crois-tu pas ? Nous n’allons pas leur céder des mines entières, et cela ne causera assurément aucune difficulté à l’Empire.
Sokal extrayait des pierres magiques de ses mines depuis plus d’un siècle, afin de développer davantage d’outils magiques. De ce fait, la quantité de pierres récupérées dans ces mines diminuait régulièrement. À l’inverse, l’abondance de mines productives que possédait Adrasia suffisait à l’approvisionner largement, malgré le peu d’efforts déployés en ce sens.
— Donc, nous les soudoyons pour qu’ils nous laissent tranquilles, hein ? J’aimerais éviter d’imposer une charge plus lourde encore à nos troupes.
— Précisément. Nous leur remettons un grand joyau magique et achetons leur silence. Les lignes de front à l’ouest sont proches de l’impasse, il sera donc peut-être possible d’y conclure également un cessez-le-feu.
— J’imagine que c’est notre meilleure option. Nous y avons l’avantage, alors espérons que Perlan acceptera.
Ainsi Johannes et Franz parvinrent-ils à une conclusion.
***
Franz prépara un grand joyau magique et attendit l’arrivée de l’ambassadeur de Sokal.
Le jour où l’ambassadeur devait se présenter au château, une fillette aux cheveux roses y arriva également. Il s’agissait d’Elna, alors âgée de six ans. Elle s’était ennuyée pendant que son père discutait. Sa curiosité l’avait emporté, et elle avait fini par s’éloigner.
— Hein ?
Il ne lui fallut pas longtemps pour se retrouver dans un endroit qu’elle ne reconnaissait pas. Elle regarda autour d’elle, mais rien ne lui parut familier. Enfin, c’était le château : il y aurait forcément quelqu’un à qui demander son chemin. Elle se remit donc à marcher.
À un moment, elle aperçut un trou dans le mur du château, dissimulé par l’herbe. Il était tout juste assez grand pour qu’un petit enfant puisse s’y glisser à quatre pattes. Cela ressemblait à un conduit d’aération, mais, pour une raison quelconque, il avait été gardé propre, ce qui lui donnait des airs d’entrée vers un fort secret. Sa curiosité piquée, Elna s’accroupit et s’engagea dans le conduit.
Après avoir avancé quelque temps dans le passage obscur, elle atteignit finalement une pièce faiblement éclairée. Elle comprit bientôt que cet espace isolé, baigné seulement par la faible lumière émanant d’un outil magique, était une chambre au trésor.
— Waouh…
Elle était bien plus vaste que la chambre au trésor de sa propre famille et regorgeait d’objets divers. L’un d’eux attira aussitôt l’attention d’Elna.
— Une épée magique !
L’épée était imprégnée d’une forme de magie de feu et de vent.
Elle ne semblait pas être une arme ordinaire créée au moyen de techniques modernes, mais plutôt une pièce ancienne et précieuse qui avait été conservée dans la chambre au trésor.
Elna saisit l’épée et la tira de son fourreau. Elle fut immédiatement fascinée par son tranchant et son éclat. Elle exécuta quelques mouvements d’essai.
— Waouh ! Quelle belle épée !
L’arme était trop longue pour une enfant de l’âge d’Elna, mais Elna n’était pas une enfant ordinaire. Les capacités physiques de cette fille d’archiduc lui permettaient de manier l’épée avec aisance. Elle fut aussitôt séduite par la qualité de l’ouvrage et par la manière dont l’arme se logeait naturellement dans sa main, puis commença à répéter des formes d’escrime.
La pièce était vaste, mais elle n’en restait pas moins une chambre au trésor remplie d’objets de valeur. Dans son excitation, Elna ne songea pas à ce qui pourrait arriver si elle faisait tournoyer l’épée sans retenue.
— Oups !
Elna abattit l’épée sur le côté, et celle-ci heurta une boîte recouverte d’un tissu.
Son coup acéré fendit nettement la boîte en deux. Pour ne rien arranger, le puissant mana libéré par la boîte brisa l’outil magique qui éclairait la chambre au trésor, plongeant la pièce dans l’obscurité.
Puis un bruit sourd résonna dans la salle noire, et l’enthousiasme d’Elna se dissipa aussitôt. Après quelques instants, ses yeux s’habituèrent aux ténèbres, et elle vit un immense joyau magique, plus gros qu’une tête humaine, qui se trouvait à l’intérieur de la boîte. Il gisait en deux morceaux.
Paniquée en réalisant qu’elle venait de trancher un objet de la chambre au trésor, elle ramassa vivement la moitié supérieure de la pierre et tenta de la recoller à la moitié inférieure. Mais il n’y avait aucun moyen de réunir les deux morceaux.
Elna jeta nerveusement un regard autour d’elle pendant un instant ou deux, jusqu’à ce que le désespoir de la situation finisse par la submerger. Elle éclata alors en sanglots bruyants.
— Ooh… oh non… P…Père
— Hein ? Il y a quelqu’un ici ? Pourquoi est-ce si sombre ?
À cet instant, un jeune garçon aux cheveux et aux yeux noirs entra dans la pièce par le même conduit d’aération qu’Elna avait emprunté. C’était Arnold, âgé de sept ans. Malgré sa surprise de découvrir quelqu’un dans son fort secret, et de constater que les lumières de la chambre au trésor étaient éteintes, il comprit vite que cette personne pleurait.
— Pourquoi tu pleures ? demanda-t-il.
Elna continua de sangloter.
Les yeux d’Arnold n’étaient pas encore habitués à l’obscurité, si bien qu’il ne distinguait pas clairement la personne, mais sa voix lui permit de comprendre qu’il s’agissait d’une petite fille, à peu près du même âge que lui.
Il commença à avancer à tâtons dans la pièce, et ne tarda pas à comprendre que quelque chose avait été brisé.
— Eh ben, tu as vraiment fait fort. C’était le joyau magique spécial.
— U…un joyau magique ?
— Oui. Il devait servir de présent pour l’ambassadeur.
— L…l’ambassa…
La réponse d’Elna se brisa lorsque les larmes la submergèrent de nouveau.
— Hé, hé ! Ne pleure pas ! On va réparer ça, j’en suis sûr, répondit Arnold, non par certitude, mais pour tenter de rassurer la fillette. Ses pleurs commençaient à l’agacer.
Cependant, la situation prit aussitôt un tour plus grave.
— Par ici, Messire l’ambassadeur.
C’était la voix de l’empereur. Arn se figea un instant de panique, puis saisit rapidement la situation et commença à guider Elna vers le conduit d’aération.
— Tu dois sortir d’ici ! Vite !
— Mais…
— Vas-y, c’est tout !
Malgré son jeune âge, Arn comprenait qu’ils se trouvaient dans une situation extrêmement grave. L’empereur était venu montrer le joyau magique à l’ambassadeur. Il serait furieux de la trouver brisée. La punition d’Arn, son propre fils, serait déjà terrible. Quant à une fillette inconnue si elle était reconnue responsable, qui savait combien son sort serait pire encore ?
Imaginant le pire scénario possible, Arn aida aussitôt Elna à s’échapper.
Elle atteignit l’entrée du conduit au moment précis où la porte de la chambre au trésor s’ouvrit. Arn poussa un soupir, puis inspira profondément pour se préparer à ce qui allait suivre.
— Voici la chambre au trésor de l’Empire. Le joyau magique devrait se trouver juste… Hm ?
— Je suis vraiment désolé, Père ! C’est moi qui l’ai cassé !
Arn s’excusa aussitôt et baissa la tête.
Plusieurs secondes s’écoulèrent tandis que l’empereur, l’ambassadeur et toute leur suite tentaient de comprendre la scène qui se présentait à eux : le prince, debout dans la chambre au trésor rigoureusement verrouillée, avec le joyau magique en deux morceaux à ses côtés. Personne ne parla. Nul n’avait le courage de dire quoi que ce soit avant l’empereur. En vérité, personne n’osait même regarder le visage de celui-ci.
Lentement, l’empereur s’approcha d’Arn.
— Est-ce vraiment toi qui as fait cela, Arnold ?
— Oui.
— Tu dis la vérité ?
— Oui. C’est la vérité.
Arn leva les yeux en répondant. Lui seul vit l’expression troublée sur le visage de l’empereur.
L’empereur ferma les yeux et poussa un long et profond soupir. Puis une gifle sonore retentit.
— Imbécile ! Ce joyau magique devait être le symbole de la bonne volonté entre Adrasia et Sokal ! Comment peux-tu dire que tu l’as cassé ?! N’as-tu donc absolument aucune conscience de ta position de prince impérial ?!
— Je… Je suis vraiment désolé…
Arn répondit les larmes aux yeux, une main pressée contre sa joue brûlante. Mais il ne les laissa pas couler. Il savait qu’il ne devait pas pleurer. La raison en était qu’il savait qu’Elna n’était pas encore sortie de la chambre au trésor, et il avait le sentiment qu’elle reviendrait si elle l’entendait pleurer.
Quant à Elna, elle continuait de pleurer en regardant Arn se faire frapper par son père. Elle n’arrivait pas à décider si elle devait sortir de sa cachette et avouer ce qui s’était passé.
Alors, comme pour la terroriser et la réduire au silence, les cris furieux de l’empereur résonnèrent une nouvelle fois dans toute la salle.
— Que quelqu’un enferme cet idiot de fils en prison ! Qu’on ne le laisse pas sortir avant au moins une semaine ! Je ne supporte plus de le regarder !
— Je suis désolé, s’excusa encore Arn, sans prendre la peine de protester ni de chercher à se justifier.
Elna comprit qu’elle ne pouvait rien faire. Après l’avoir vu être emmené, elle s’enfuit aussitôt pour sauver sa peau en passant par le conduit d’aération. Puis, après avoir couru en larmes à travers le château, elle finit par apercevoir son père, l’archiduc.
— Elna ? Où étais-tu passée ?
— Père ! Père ! Le prince ! Le prince, il…
— Attends, attends. Calme-toi et raconte-moi ce qui s’est passé, l’encouragea doucement son père.
De grosses larmes roulant sur ses joues, Elna expliqua la suite des événements. Tandis qu’elle voyait l’expression de son père s’assombrir peu à peu, son cœur s’enfonça davantage.