THE TOO-PERFECT SAINT T5 - CHAPITRE 4

La logique du dévot de l’argent

—————————————-
Traduction : Calumi
Harmonisation : Opale
Relecture : Raitei

———————————————–

Le lendemain matin de l’arrestation de Harry, alors que nous achevions le petit-déjeuner à l’auberge, Himari se présenta devant nous.

— Tu rentres tôt, Himari, remarquai-je.

— Pas du tout. Mon intention était d’arriver avant le petit-déjeuner. J’ai peur de perdre la main.

— On ne dirait pas.

— Pardon, Himari, dit Osvalt. — Nous t’avons envoyée prévenir mon frère, mais nous avons déjà capturé les intrus qui s’étaient aventurés dans la Zone des Miasmes Volcaniques.

— Je le sais. J’étais présente lorsque la nouvelle a été transmise au prince Reichardt.

Himari devait être en train de faire son rapport à Son Altesse quand Osvalt a appelé grâce à son bracelet magique. Quoi qu’il en soit, nous étions de nouveau réunis, à l’exception de Leonardo, parti garder un œil sur Harry.

— Si je comprends bien, le coupable était un marchand venu d’Ashbrugge.

Lena gloussa.

— Et pas n’importe quel marchand ! C’est nul autre que Harry Freyer, le grand magnat du commerce !

— Grand magnat du commerce… ? Tu veux dire le fameux…

Avant que Himari ne termine, Harry entra dans l’auberge, les mains liées. Leonardo le suivit, l’œil aux aguets.

— Votre Altesse, dit Leonardo, — Harry souhaiterait entamer des négociations. Acceptez-vous ?

Il était temps de laisser Osvalt prendre la main. J’avais peine à imaginer où leur conversation mènerait.

— Bien sûr. Entrez.

— Ma parole. Merci de votre bienveillance, Votre Altesse, et pardonnez-moi de vous interrompre. Je vous suis reconnaissant de m’accorder un moment.

Harry s’avança vers nous, le sourire détendu.

— Oh, Himari. C’est de ce type que je te parlais, dit Lena.

— Tu viens de dire Himari ? répliqua sèchement le marchand.

— Hein ?

Aussitôt que Lena le désigna du doigt, la stupéfaction envahit le visage de Harry. Himari était tout aussi éberluée.

Ne se connaîtraient-ils pas, par hasard ?

— C…ce n’est pas possible. C’est… toi, Himari ?

— Je… je connais cette voix. E… est-ce que tu es… Haruya ?

Himari et Harry se regardèrent, la voix tremblante. Ce n’était manifestement pas une rencontre ordinaire.

— Tu connais Harry, Himari ?

— Harry ? Ce n’est pas son nom. Voici Haruya Fuuma. C’est le fils aîné de la famille Fuuma, et mon frère aîné.

— Quoi ? Ton frère ? Hein ?!

La surprise me submergea au point que j’élevai la voix. À ma connaissance, tous les frères et sœurs de Himari avaient péri.

— C…c’est vraiment toi, Himari ? Tu as survécu, tout ce temps ?

Haruya fixa Himari comme s’il peinait à saisir la réalité. Lentement, il lui prit la main.

— Je n’arrive pas à y croire. Je pensais… je pensais avoir tout perdu.

— Moi aussi. Je croyais t’avoir perdu, toi et le reste de la famille, il y a si longtemps…

La situation prenait un tour des plus sérieux.

Après avoir vécu dans la conviction d’avoir perdu toute leur famille, le frère et la sœur se retrouvaient vivants. Et pourtant, quelque chose sonnait faux. Tandis que Himari, en larmes, se laissait gagner par l’émotion, la réaction de Haruya paraissait différente. Il était surpris, sans doute, mais le regard qu’il posait sur sa sœur m’était familier. C’était le même qu’il avait jeté à Osvalt et à moi lorsqu’il nous jaugeait.

Non, me dis-je. Assez de cynisme. Je refusais de gâcher leurs retrouvailles.

— Voyons, je vous prie de m’excuser. Je ne m’attendais pas à retrouver ma sœur perdue de vue depuis si longtemps, et ici, de tous les endroits.

Haruya se tourna vers nous et nous adressa un sourire affable.

Si Harry était le frère aîné de Himari, il avait sans doute reçu, lui aussi, la formation des ninjas. Le corps bien bâti qu’Osvalt avait remarqué s’expliquait désormais.

 

 

— Harry, dit Osvalt. — Ou devrais-je dire Haruya en te tutoyant dorénavant ? Jamais je n’aurais deviné que tu étais le frère de Himari. J’avais entendu dire que tous ses frères et sœurs étaient décédés.

— Appelez-moi comme bon vous semble. Jusqu’à l’instant, je croyais Himari morte, moi aussi. Nous avons fui Murasame sur des navires différents, et on m’avait dit que le sien servait d’appât, répondit Haruya en commençant à expliquer.

Je n’avais appris que récemment la fuite de Himari vers Parnacorta, mais Haruya semblait en avoir vu de toutes les couleurs, lui aussi.

— J’ai appris que le navire à bord duquel mes frères se trouvaient, en route vers Ashbrugge, le plus proche voisin de Murasame, avait été coulé sous une pluie de tirs, dit Himari.

— Ça, c’est exact. Un bateau de pêche d’Ashbrugge, qui passait par là, m’a repêché. J’étais le seul survivant, même si j’y ai perdu un œil.

— Vraiment ? Je n’ai eu aucune peine à te reconnaître. Ton apparence a peut-être changé, mais tu restes mon frère.

Haruya paraissait en faire peu de cas, mais perdre un œil avait dû être un traumatisme pour Harry. Sa fuite avait été au moins aussi difficile et périlleuse que celle de Himari.

— Ensuite, l’un des pêcheurs m’a présenté à un marchand, qui m’a hébergé en échange de mon travail. Ce n’était pas facile, mais il s’est avéré que j’avais le sens des affaires. À présent, je traite un volume d’échanges considérable.

Si posé qu’il paraisse, il avait traversé une épreuve dévastatrice. Je commençais à comprendre d’où provenait son aura de mystère.

— Je suis soulagée de te revoir, Haruya, dit Himari, — Mais tu as forcé l’entrée des ruines dans ce pays et pénétré dans une zone interdite par la communauté des nations. Rien n’excuse une conduite aussi déshonorante.

— Je sais, répondit Haruya. — J’ai commis un crime et je me suis fait prendre. J’ai cédé à la tentation.

Malgré des retrouvailles avec son frère qu’elle croyait perdu à jamais, Himari demeurait parfaitement calme. Non, pas tout à fait, un léger tremblement dans sa voix trahissait le choc plus que la colère. Ces retrouvailles tant espérées prenaient une tournure étrange.

— Haruya, aucune excuse ne saurait…

— Je m’en rends compte. Alors, peux-tu convaincre ton maître d’accepter mon offre ? Si tu y parviens, on effacera toute faute de mon dossier. Et, mieux encore, je deviendrai plus riche que je ne le suis !

— Pardon ? fit Himari, les sourcils froncés, incrédule. — Haruya, tu ne devrais même pas plaisanter de telles choses en présence de Son Altesse.

— Qui plaisante ? Tu me fais rire, Himari. Je ne fais qu’énoncer ma vérité. À ce que je vois, tu es en bons termes aussi bien avec Son Altesse qu’avec la très estimée Sainte.

— Haruya ! s’écria Himari en s’approchant de son frère.

Sa voix, lourde de sentiments mêlés, ni tout à fait colère, ni tout à fait désespoir, me révélait une facette d’elle que je ne connaissais pas.

— Tu étais destiné à devenir le prochain chef du clan Fuuma. Tu étais l’homme le plus loyal que je connaissais ! Le frère que je connaissais n’aurait jamais abordé sa sœur avec une exigence aussi insolente !

À l’entendre, le Haruya d’autrefois n’avait plus grand-chose à voir avec l’homme qu’il était devenu. Aux yeux de Himari, il devait lui sembler étranger.

— Loyal ? lança Haruya avec un sourire assuré. — Tu t’accroches encore à ces vieilles chimères ? Le problème, c’est que la loyauté ne nourrit pas son homme. Plus encore, elle ne protège pas ce que tu as de plus cher. Elle ne nous a pas empêchés d’être déchirés, n’est-ce pas ?

— M…mais…

— L’argent, c’est bien, Himari. Ça te garde en sécurité, et ça ne te trahit pas. La loyauté ? Une illusion qui facilite la vie de ceux qui veulent nous tenir en laisse.

Je commençais enfin à percer le mystère de ce marchand. C’était un réaliste jusqu’au bout. Derrière son impassibilité se cachait un passé tragique, où les idéaux impalpables auxquels il avait cru s’étaient brisés sous ses yeux.

Nul cœur humain ne sort indemne de la trahison et de la perte. Cela expliquait peut-être le changement radical de Haruya.

— Haruya !

Mise à nu, Himari le saisit par le col.

— As-tu oublié l’honneur du clan Fuuma ?! Si tu ne reviens pas à la raison, je serai contrainte de…

Je bondis, affolée, pour la retenir.

— Calme-toi, Himari ! La violence n’est pas la solution !

— L’honneur du clan Fuuma ? Voilà longtemps que je l’ai laissé derrière.

— Quoi ?

Les yeux écarquillés, Himari le lâcha et s’effondra, anéantie.

C’étaient là les derniers mots qu’elle aurait voulu entendre. Son expression n’en parut que plus fragile.

— À ce que je vois, tu t’es trouvé un autre travail étouffant, à obéir au doigt et à l’œil.

— Qu’y a-t-il exactement de mal à cela ?

— Tu sais très bien de quoi je parle. Je suis de ton sang, et j’ai réussi à devenir quelqu’un. Laisse tomber ces emplois de service dégradants. Viens m’aider dans mes affaires.

Himari resta sans voix.

— Je te confierai quelques boutiques. Ne t’en fais pas, tu apprendras vite les ficelles. Tu es une fille futée, après tout.

Haruya tendit la main à Himari avec douceur, comme pour amadouer un enfant récalcitrant. Il semblait déconcerté de la voir ne pas sauter sur l’occasion.

Ils étaient frère et sœur, arrachés l’un à l’autre, sans foyer où rentrer. À sa manière, Haruya s’inquiétait sans doute pour sa sœur, et pourtant…

— Haruya, dit doucement Himari, — J’ai été si heureuse d’apprendre que tu étais encore en vie. C’était la plus grande joie de ma vie. Je t’en prie, ne me fais pas de peine maintenant.

— H…Himari ?

Himari se remit péniblement debout et adressa à Haruya un regard plein de tristesse.

— Dame Philia, Prince Osvalt… Pardonnez-moi. L’aller-retour jusqu’au palais m’a quelque peu épuisée. M’est-il permis de me reposer un peu ?

— Euh, bien sûr. Ça va, Himari. Prends ton temps. Tu as bien mérité de souffler.

Ayant reçu la permission d’Osvalt, Himari ne tarda pas à disparaître.

Qu’elle fût fatiguée se comprenait, mais nous savions tous que ce n’était pas la vraie raison de son départ. Pourtant, le mieux était de lui laisser du temps. Nous le savions tout autant.

Y avait-il seulement quelque chose que je pouvais faire pour l’aider ?

Je restai à fixer la porte de l’auberge bien après que Himari eut quitté la pièce.

— Très bien. Passons aux choses sérieuses. Qu’en dis-tu, Haruya ?

— Ma parole. Toujours aussi affairé, Prince Osvalt ? Je dois dire que cet incident embarrassant m’a secoué. Je suis désolé que vous ayez eu à voir cela.

— Secoué ? On ne dirait pas.

Une fois Himari partie et Lena ayant infusé un peu plus de thé, Osvalt aborda le sujet des négociations.

Tandis que je me rongeais d’inquiétude pour Himari, Osvalt demeurait imperturbable.

Haruya, quant à lui, n’avait pas oublié ce qui l’amenait.

— Je ne suis pas aussi redoutable que vous l’imaginez, dit-il en laissant échapper un rire souple. — D’abord, permettez-moi de m’excuser d’avoir utilisé un faux nom. C’était impoli de ma part. Le fait est que je suis un exilé, et comme Ashbrugge se trouve si près de Murasame, j’ai eu peur d’employer mon vrai nom.

— Tu avais tes raisons. Ton échange avec Himari l’a bien montré, dit Osvalt. — Je n’ai pas l’intention de revenir là-dessus.

Cela ne me paraissait pas non plus très grave. Pour Haruya, le nom de Harry Freyer représentait sans doute une nouvelle étape de sa vie.

J’approuvais la décision d’Osvalt de passer l’éponge.

— Merci de votre compréhension. Prince Osvalt, Dame Philia, il semble que vous ayez pris soin de ma petite sœur, Himari. Un jour, je voudrais vous rendre la pareille, et croyez-moi, je paye toujours mes dettes.

Haruya s’inclina. Il voulait nous remercier par quelque chose de concret. Typique de lui, c’était un commerçant, après tout.

— C’est inutile, Haruya. Je suis simplement heureux que vous ayez pu vous retrouver tous les deux. Himari nous avait dit que tous ses parents étaient décédés, alors j’ai été ravi de la voir réunie avec son frère.

La voix d’Osvalt avait une chaleur rassurante. Il disait ce qu’il pensait, et je ressentais exactement la même chose. J’étais si soulagée à l’idée que Himari ne soit pas entièrement seule au monde.

Quiconque connaissait sa situation en aurait convenu.

— Je ne comprends pas. J’ai essayé de faire quitter son poste à Himari, j’ai privilégié l’argent à la loyauté et, pour être franc, je me suis montré plutôt irrévérencieux en votre présence princière. Pourquoi me tendre la main ainsi ?

— Est-ce donc si étrange ? Je comprends que tu veuilles aider ta sœur, et il n’y a rien de mal, pour un marchand, à chercher le profit. Tu ne t’es pas montré impoli, d’ailleurs. Tes raisons d’abandonner tes anciens serments se tiennent parfaitement.

Même si cela semblait dérouter Haruya, Osvalt était d’une grande compréhension. Si Himari avait voulu rejoindre son frère, je doute qu’il l’en aurait empêchée.

Nul n’était aussi compatissant et aimable que lui. Quant à moi… Himari, travaillant pour Haruya ? Rien que d’y penser, mon cœur se serrait. L’idée seule m’oppressait la poitrine.

— Je suis reconnaissant de votre indulgence, Votre Altesse. Si ce n’est pas trop demander, j’aimerais que vous l’étendiez à l’acceptation de mon offre.

 Osvalt se mit à rire.

— Là, tu exagères. Philia et moi ne transigeons pas avec nos convictions. C’est bien pour cela que nous devons négocier, non ?

Aussi généreux fût-il, la bienveillance d’Osvalt avait ses limites. Il tenait compte aussi de mes sentiments, et indiquait clairement que nous ne nous laisserions pas aisément fléchir.

Dès le départ, j’eus le pressentiment que ces négociations ne seraient pas de tout repos.

— Ouf. Le fait est que je suis un peu coincé. D’ordinaire, je suis un négociateur chevronné, et j’étais sûr de pouvoir mener l’échange à mon rythme, même face à la royauté. Cependant…

En haussant les épaules, Haruya planta son regard dans celui d’Osvalt.

— Je n’ai jamais rencontré quelqu’un comme vous, prince Osvalt. Pour tout dire, vous êtes plutôt difficile à cerner.

— Difficile à cerner ?

— Vous m’avez bien entendu. Le problème, c’est que vous ne voulez rien. S’il y avait quelque chose que vous brûliez d’obtenir, je pourrais l’exploiter, mais ce n’est visiblement pas le cas. En plus, vous avez une volonté d’acier. Je suis à court d’armes.

Haruya leva les mains en signe de reddition, d’un air badin. Il paraissait conciliant, mais quelque chose me disait qu’il n’allait pas reculer pour autant. Je savais qu’il ne fallait pas sous-estimer Haruya, même lorsqu’il feignait la faiblesse. Heureusement, Osvalt aussi.

— J’ai plutôt l’impression que c’est toi qui n’as aucune faille.

— Allons donc. Hélas, je n’ai rien d’autre. À commencer par le fait que je suis en état d’arrestation. Vous pourriez me condamner à mort, si l’envie vous en prenait.

— Tu ne me sembles pas être un homme qu’on ébranle avec des menaces, pourtant.

— Ah bon ? Vous pourriez être surpris. Peut-être accepterai-je n’importe quoi pour sauver ma peau.

Quelle part de vérité, et quelle part de baratin ? En temps normal, le simple fait d’avoir pénétré dans les ruines serait considéré comme un crime grave. Dès le début, Haruya avait anticipé la possibilité d’être arrêté et compté racheter sa liberté. Il avait dû être décontenancé lorsque son stratagème n’avait pas tout à fait abouti.

Tenter le diable parce qu’il se fiait à la clémence d’Osvalt, ou bien avait-il une autre raison ?

—  Osvalt, risquai-je, — Haruya est…

— Oui, je sais déjà. Je l’observe depuis un moment. Cet homme va nous donner du fil à retordre.

Haruya ne dit rien.

— Quand il a dit qu’il était heureux de revoir Himari, ça sonnait creux. En revanche, quand il a affirmé que l’argent ne nous trahit jamais, sa conviction était manifeste. On voit bien où se situent ses principes.

Comme le laissait entendre Osvalt, les sentiments de Haruya envers l’argent n’avaient rien d’ordinaire. Il lui accordait sa confiance par-dessus tout.

Les principes de Haruya… En tant que Sainte, j’étais censée condamner la cupidité. Cela contredisait les valeurs de notre foi. Pourtant, si cette matière suffisait à le faire tenir debout, peut-être même le matérialisme pouvait-il être une conviction respectable.

— Mais regarde plutôt les choses ainsi, reprit Osvalt. — Ce n’est pas que tout le reste est un mensonge : c’est juste que son cœur n’y est pas. Ce qu’il ne peut ni acheter ni vendre l’intéresse bien moins.

Par instants, je ne pouvais m’empêcher de trouver Osvalt bien singulier. On eût dit qu’il voyait droit au fond des cœurs. Je ne savais toujours pas décrire ce qu’il éveillait en moi.

— Prince Osvalt, dit Haruya, — Chaque fois que je vous parle, j’ai l’impression d’être mis à nu. Difficile de croire que nous ne nous sommes rencontrés qu’hier.

— Vraiment ?

— Oui. En général, la royauté est déconnectée du réel, indifférente à la façon de penser du commun. Vous, c’est l’inverse. Vous êtes meilleur que quiconque pour vous approcher des gens. Êtes-vous vraiment un prince ?

Haruya semblait stupéfait par la rapidité avec laquelle Osvalt lisait en les autres.

— Hahaha. On me le dit tout le temps. Mon frère aîné ne cesse de me rabâcher d’être plus conscient de ma position.

— Ce n’est pas de cela que je parle. Je parle d’une part plus profonde de votre caractère.

Osvalt affichait toujours un enjouement de façade et, dans le même temps, gardait un œil attentif sur son entourage.

La première fois que je l’avais rencontré, j’étais rongée par l’inquiétude pour ma sœur Mia restée au pays. Je n’avais pas exprimé mon angoisse à voix haute, et je ne devais pas l’avoir laissée paraître non plus.

Malgré cela, Osvalt était venu me parler et m’avait conseillé, comme si nous avions déjà évoqué mes tourments.

Sans son aimable encouragement, je n’aurais pas décidé d’écrire à Mia.

— Vous êtes remarquablement sensible aux émotions d’autrui, Votre Altesse. Pendant que nous parlons, vous essayez d’entrer dans ma tête.

— Entrer dans ta tête ? Ce n’est pas exactement mon intention. Mais je ne peux pas négocier avec toi si je ne te connais pas assez.

— Dans ce cas, mettons un terme à ceci. Je ne m’engage pas dans des affaires qui ne me profitent pas. D’ailleurs…

— Halte-là, Harry Freyer !

— Hein ?

La porte s’ouvrit à la volée et Philip fit irruption, suivi d’une douzaine de chevaliers. Armés de lances, tous étaient prêts au combat.

— Par ordre de Son Altesse le prince Reichardt Harry Freyer est en état d’arrestation !

— Hé, Philip ! cria Osvalt. — Accorde-nous une minute. Nous sommes en pleine négociation, ici !

Quel gâchis. Osvalt pouvait bien tenter de retarder l’inévitable, il ne pouvait s’opposer aux ordres du prince Reichardt.

— Pardonnez ma grossièreté, prince Osvalt ! proclama Philip d’une voix forte, l’air contrit, en annonçant la décision du prince Reichardt. — Hélas, la position du prince Reichardt est simple. Il ne peut pardonner à l’instigateur qui a pillé les ruines, ni à ceux qui l’ont aidé à pénétrer dans la zone interdite !

Rien de surprenant. Le prince Reichardt était connu pour sa rigueur inflexible. Il n’allait jamais accepter de gracier Haruya. Osvalt connaissait trop bien son frère, et c’était précisément pour cela qu’il avait tenu à exercer son propre jugement.

— Intéressant, dit Haruya. — À la différence de vous, le premier prince accorde de la valeur à la primauté du droit.

— Toi, là ! Harry Freyer, c’est bien ça ? Obéis à nos ordres et nous n’aurons pas à employer la manière forte. Lève les mains et ne résiste pas.

Le visage fermé, Philip se rapprocha du criminel.

— Alors, voyons, qu’est-ce que je vais faire de toi ?

À cet instant, la voix de Himari résonna de l’autre côté de l’auberge :

— Messire Philip ! Ne vous approchez pas trop !

— Hein ?

— Oh, Himari.

— S’il te plaît, Haruya. Assez de ces comportements insensés.

Un kunai pressa le bras de Haruya. Il regarda autour de lui et aperçut sa sœur derrière lui. Elle devait rôder tout près depuis le début, inquiète de ce que son frère pourrait tenter.

— Permets-moi de vérifier tes poches.

Himari fouilla la poche de poitrine de Haruya. Il devait avoir une arme prête à l’emploi.

— Comme je m’y attendais, une bombe fumigène. Tu comptais aveugler tout le monde et t’échapper ?

— Depuis quand es-tu là derrière ? Tu t’es sacrément perfectionnée.

— Non, Haruya. C’est toi qui as perdu la main.

— Tu es dure. Himari m’a cueilli par derrière, tandis que la plus grande Sainte de l’Histoire me fait face. Et comme si cela ne suffisait pas, les chevaliers de Parnacorta sont là, eux aussi. Je vois bien qu’Osvalt et ses hommes sont des forces à ne pas négliger. Prendre la fuite ne vaudrait pas la peine.

Philip immobilisa Haruya, qui avait levé les mains en signe de reddition. On aurait dit que le prince Reichardt entendait le juger comme un criminel, mais quoi qu’il en soit, il semblait s’être rendu avec une facilité suspecte.

Haruya était un fin stratège. Même si l’arrestation l’avait pris de court, quelque chose clochait.

— Philip, cet homme est mon frère aîné. Je connais les lois de Parnacorta. Mettez-moi aux arrêts aussi.

— Quoi ? Euh, très bien !

— Hein ?

Pourquoi fallait-il aussi maîtriser Himari ? J’essayai de me rappeler la loi de Parnacorta. Ce n’était sûrement pas ce que je craignais…

—  Osvalt. Comment la loi traite-t-elle les exilés comme Himari ?

— Malheureusement, ils reçoivent le même traitement que les ressortissants étrangers. Comme tu le sais sans doute, lorsqu’un étranger à Parnacorta est inculpé d’un crime, tout membre de sa famille proche qui se trouve résider à l’intérieur des frontières de Parnacorta est réputé coupable par association.

— A…alors, maintenant que Himari a retrouvé Haruya…

— Elle sera jugée, elle aussi. Je sais ce que tu te dis. Si Harry Freyer n’avait pas croisé la route de Himari, elle serait libre. J’ai fauté, moi aussi. J’aurais dû me douter que mon frère ignorerait mes désirs et lancerait la loi aux trousses de Harry.

Je ne connaissais pas toutes les lois de Parnacorta, mais comme Girtonia n’avait pas de disposition semblable, celle-ci m’était restée en tête.

Je ne pouvais pas croire que Himari devrait endosser la même peine que Haruya. Elle était innocente. Je ne pouvais pas fermer les yeux sur cette injustice.

— Demandons son acquittement.

— Bonne idée. Peut-être que si je m’adresse personnellement à mon frère…

— Halte-là ! Dame Philia. Prince Osvalt. L’échec de mon frère est mon échec. J’aurais ouvert mon ventre en expiation, même si Parnacorta n’avait pas une telle loi. Je refuse toute clémence !

Je ne comprenais pas pourquoi Himari tenait tant à partager la faute de son frère. Non, aussi absurde que ce fût, je devais me demander ce que je ferais si Mia commettait un crime envers Osvalt ou le prince Reichardt. Peut-être supplierais-je, moi aussi, qu’on me tienne pour responsable des actes de ma sœur.

— Je ne vois pas pourquoi tu devrais partager la faute, Himari. Demande l’aide de Dame Philia et de Son Altesse. Tu te couvres de ridicule en t’empêtrant dans mes histoires.

— C’est toi, l’insensé, Haruya. Tu t’es laissé guider par tes désirs immédiats et tu as oublié ton humanité.

— Peut-être bien. Mais si c’est vrai, pourquoi devrais-tu partager ton sort avec un imbécile comme moi ?

Haruya ne pouvait pas vouloir que sa cadette porte la faute avec lui. En gardant un ton léger, il tenta de refuser son offre.

— J’assumerai le même sort que ma famille. Je ne peux pas me résoudre à trancher notre lien. Je n’abandonnerai pas mon frère aîné, si insensé soit-il.

La résolution dans les yeux de Himari était limpide, sans la moindre hésitation. Devais-je respecter sa volonté ou non ?

Je n’en savais rien. Pour elle, simple témoin innocent, porter la faute était une injustice insupportable. Mais si je l’en empêchais, ne romprais-je pas l’unique lien familial qui lui restait ?

Pourquoi étais-je si indécise ?

— Prince Osvalt. Dame Philia, dit Himari en s’inclinant. — Merci pour tout ce que vous avez fait pour moi. J’assumerai l’entière responsabilité de cet incident honteux.

Et ainsi Philip emmena Himari, en même temps que son frère.

Pourquoi n’avais-je pas pu l’arrêter ?

Pourquoi restais-je plantée là, incapable de bouger ?

Pourquoi…?

— Ça va, Philia ?

— C…comment veux-tu que ça aille ? Himari… Himari… Pourquoi fallait-il que ça arrive à Himari ?

Osvalt n’eut aucune réponse à me donner.

Il essayait de me témoigner son inquiétude, mais submergée par ma propre détresse, je ne pus que lui crier dessus.

 

 

— Je suis désolée. Je sais que m’en prendre à toi ne réglera rien.

— Non. Ta réaction est justifiée, Philia. Je sais pourquoi il t’a été si difficile d’intervenir. Tu as compris ses sentiments.

— Mais, Osvalt…

— Quoi qu’il en soit, nous ne pouvons plus poursuivre notre lune de miel. Rentrons à la capitale. Les chefs d’accusation ne seront pas arrêtés tout de suite. Nous avons un peu de temps pour réfléchir à la meilleure solution… c’est-à-dire un plan que nous ne regretterons pas.

Osvalt paraissait étonnamment calme.

Non, je me trompais. En y regardant de plus près, je remarquai que son poing serré tremblait.

Personne ne pouvait rester parfaitement froid dans une situation pareille.

Cela ne signifiait pas que nous devions nous laisser gouverner par nos émotions, toutefois. Comme l’avait dit Osvalt, nous devions trouver une ligne de conduite que nous ne regretterions pas.

 

 

***

 

— Vous voulez dire qu’il s’est échappé en route ?

De retour à la capitale, nous nous rendîmes au palais, dans l’espoir de trouver un compromis avec le prince Reichardt. À notre grande surprise, on nous apprit que Haruya s’était évadé.

— Je suis tellement désolé ! s’inclina profondément Philip, le commandant des chevaliers de Parnacorta, refusant de relever la tête.

Il devait s’en vouloir grandement pour son échec.

— Nous l’avions entravé aux membres et posté une bonne garde à ses côtés, mais tout a horriblement mal tourné. J’ignorais qu’il pouvait mettre tous les gardes hors de combat alors qu’il était ligoté ! Aucune excuse n’y suffira jamais ! J’ai tellement honte !

— Allez, relevez la tête, dit Osvalt. — Qu’est-il arrivé à Himari ?

— M…Mademoiselle H…Himari est restée sur place, sous entraves ! Il l’a incitée à fuir avec lui, mais comme elle a refusé, il s’est enfui seul. Elle a appelé les autres chevaliers à l’aide, mais il les a vaincus un par un…

Quelle suite d’événements inquiétante. Haruya était indéniablement un adversaire de taille. Quand il avait dit plus tôt que s’évader de l’auberge n’en vaudrait pas l’effort, ce n’était pas qu’il s’était résigné à son sort. Il avait seulement décidé qu’il serait plus facile de s’échapper pendant le transfert.

Il avait dû comprendre que Himari, les chevaliers et moi pourrions le maîtriser et le placer sous une surveillance plus stricte.

— J’imagine qu’il a eu le dessus depuis le début, dit Osvalt.

— On dirait bien. Mais Himari ? dis-je.

— E…eh bien… fit Philip, mal à l’aise. — Himari a de nouveau été mise sous entraves, sur ordre du prince Reichardt, et enfermée derrière les barreaux !

— Je vois.

— Désirez-vous la voir, Votre Altesse ?

— Bien sûr. C’est pour ça que nous sommes ici.

Osvalt et moi échangeâmes un regard et acquiesçâmes. Nous ne pouvions pas abandonner Himari, ni laisser Haruya s’échapper.

Peut-être Himari jugerait-elle cela intrusif, mais elle comptait pour moi autant que je comptais pour elle. Qu’elle veuille ou non de notre aide m’importait peu. Je devais emprunter une voie que je ne regretterais pas.

 Osvalt frappa à la porte du cabinet du prince Reichardt.

— C’est moi, Osvalt. Philia est là aussi. On peut entrer ?

Avec la permission du prince, nous pénétrâmes dans la pièce.

Aussitôt qu’il nous vit, le prince Reichardt se leva et nous désigna le canapé.

— Bon retour. J’ai l’impression que vous n’êtes pas venus nous conter vos souvenirs de voyage, toutefois. Philia, Osvalt, prenez place, je vous prie.

L’expression de Son Altesse me disait qu’il avait déjà perçu nos interrogations. Malgré sa nature sereine, ses yeux se durcissaient en de telles circonstances. Quelque chose me soufflait que la conversation ne serait pas aisée.

— Prince Reichardt, s’il vous plaît, laissez partir Himari, dis-je.

— Avec joie.

— Quoi ?

À ma stupeur, le prince Reichardt accepta sans hésiter de libérer Himari. J’en restai figée.

— Quand ta suivante est mêlée à un scandale, cela rejaillit sur toi. Heureusement, ce Haruya Fuuma agit sous l’alias de Harry Freyer. Tant que nous achetons le silence des chevaliers, nous pouvons limiter les poursuites à Harry seul.

— Tu nous demandes de faire comme si les retrouvailles de Himari avec son frère perdu de vue n’avaient jamais eu lieu ?

— Précisément. De cette manière, elle pourra être publiquement acquittée. Et votre réputation n’en pâtira pas.

J’étais impressionnée. J’aurais dû me douter que le prince Reichardt aurait un plan.

Sa proposition tenait parfaitement debout, et se montrait d’une souplesse inhabituelle. Par le passé, il eût été impensable que le prince Reichardt suggère de soudoyer les chevaliers pour les réduire au silence. C’était un homme attaché à l’État de droit.

Et pourtant, il plaçait ici nos intérêts en premier. Il avait trouvé en lui la capacité de composer. Cependant…

— Himari a passé des années à croire qu’elle avait perdu toute sa famille, dis-je. — Quand elle a revu son frère aîné, elle était sincèrement folle de joie. Je ne pense pas qu’elle puisse supporter de le perdre une seconde fois.

Himari connaissait l’amertume du deuil. Je ne pouvais mesurer l’étendue de sa douleur, mais je ne pouvais pas la lui faire revivre.

— Tu as peut-être raison, Philia. Je comprends ce qu’elle ressentirait.

— A…alors…

— Toutefois, qu’il s’agisse d’Harry ou de Haruya, il sera puni, et c’est définitif.

Bien qu’il témoignât quelque sympathie pour les sentiments de Himari, le prince hocha la tête avec gravité.

— Disons les choses ainsi : soit Himari est punie aux côtés de son frère, soit elle et son frère deviennent des étrangers afin qu’elle échappe au blâme. Il n’y a pas d’autre option.

— C’est horrible !

— Grand frère, tu ne trouves pas que tu te montres cruel ? s’écria Osvalt en se levant. — Tu ne peux pas exiger de Himari qu’elle choisisse d’abandonner son frère comme si elle ne l’avait jamais connu !

Il avait raison. C’était cruel de forcer Himari à faire un tel choix.

D’ailleurs, je n’imaginais pas Himari choisir de s’aliéner de son frère. Ce n’était qu’un pressentiment, mais j’en étais presque certaine. J’avais vu de mes propres yeux combien la famille comptait pour elle.

— Rassieds-toi, Osvalt.

— Mais, grand frère…

— J’ai dit : assieds-toi !

— Hein ? D…d’accord.

Le prince Reichardt laissa éclater un tonnerre, ne laissant à Osvalt d’autre choix que d’obtempérer. Dans cet accès de colère, Son Altesse me parut grandir. Il portait vraiment le poids de son pays sur ses épaules.

— Osvalt, te souviens-tu du conseil que je t’ai donné avant que tu ne partes en lune de miel ?

— Quand tu m’as dit de protéger Philia contre les menaces venues de l’étranger ?

— Oui. Je crois t’avoir prévenu que, si la malchance s’en mêlait, nous pourrions nous retrouver dans une situation internationale tendue.

Après notre entrevue avec Sa Majesté, Osvalt et le prince Reichardt s’étaient parlé en privé. C’est sans doute là que le prince Reichardt avait émis cet avertissement. J’ignorais que des gens d’autres pays en avaient après moi.

— La raison pour laquelle je suis intervenu, là où j’aurais d’ordinaire laissé une affaire de ce genre entre tes mains, c’est que Harry Freyer est un ressortissant étranger. Et s’il travaillait pour des ennemis de Parnacorta qui cherchent à atteindre Philia ? Il me paraît bien naïf d’avoir tenté de négocier avec lui.

— N…ne dis pas ça. Il a certes des côtés qui ne méritent pas nos éloges, mais je ne pense pas qu’il soit si mauvais.

— Cela n’a aucune importance. Tu n’as simplement pas réfléchi.

J’ignorais pourquoi des acteurs étrangers pouvaient me viser, mais je comprenais enfin pourquoi le prince Reichardt tenait tant à arrêter Haruya. Si je compatissais aux sentiments de Himari, je pouvais aussi voir la logique du prince Reichardt.

Il faisait tout cela pour moi.

— Quoi qu’il en soit, poursuivit Son Altesse, — cette conversation est close. Je vous épargnerai, à toi et à Philia, le tourment d’imposer à Himari ce choix cruel. Je me chargerai volontiers de ce fardeau.

— Attendez une minute ! ne pus-je m’empêcher de crier.

Si j’abandonnais, je le regretterais toute ma vie. Je ne supportais pas l’idée que Himari endure davantage de tristesse, et j’étais prête à tout pour l’en empêcher. Elle avait risqué sa vie pour défendre ma précieuse sœur Mia. Elle veillait toujours sur moi et chérissait ma présence. Jamais je ne l’abandonnerais dans l’épreuve.

— Cette conversation est finie, Philia. Je ne reviendrai pas là-dessus. Je continue de penser que j’ai eu tort de te donner la permission d’entrer dans la Zone des Miasmes Volcaniques. J’espère que tu comprends que c’était la dernière fois que je transigeais avec mes convictions.

— Je comprends. Cette fois, je vais user de logique pour obtenir votre consentement.

— De la logique, hmm ? s’étonna un instant le prince Reichardt avant de sourire. — Je vois. On dit que tu es la plus grande Sainte de l’Histoire, Philia. Ta sagesse dépasse de loin la mienne. Je suis curieux d’entendre ton argument logique.

La dernière fois, j’avais ignoré l’avis de tous et m’étais précipitée tout droit dans la gueule du loup.

À titre personnel, je ne regrettais pas mes actes, mais, en tant que Sainte, j’étais tenue de considérer le bien de mon pays. Je devais reconnaître que j’avais manqué de prudence à cet égard.

Cette fois, il me fallait obtenir l’approbation du prince Reichardt.

Je respectais pleinement qu’en tant que membre de la famille royale, il soit voué à défendre son pays. Je n’avais donc d’autre choix que de raisonner avec lui.

— Prince Reichardt. Puis-je vous demander de laisser cette décision à Osvalt ?

— C’est là toute l’étendue de ton argument logique, Philia ? Si c’est cela alors, c’est non. J’ai conclu que la nature indulgente de mon frère le rend inapte à gérer cette situation.

C’était bien mon argument. J’avais abattu mes cartes. Toutefois, la réponse du prince Reichardt était exactement celle à laquelle je m’attendais.

— Je conviens que nous ne pouvons pas ignorer les remous causés par Haruya. Et il est vrai que Osvalt est un homme bon. Cependant, ce n’est pas pour autant qu’il est inapte à la tâche.

— Es-tu en train de dire qu’Osvalt peut servir ce pays encore mieux que moi, Philia ?

— Oui ! Faites confiance à Osvalt, et tout ira bien.

— Philia…

J’avais foi en Osvalt. Il pouvait accomplir ce que le prince Reichardt et moi ne pouvions pas. Depuis le jour où j’étais arrivée à Parnacorta, je l’observais de près. S’il y avait quelqu’un qui connaissait ses capacités, c’était moi.

— Je ne te crois pas du genre à exagérer les qualités de ton compagnon par amour, Philia. Ta foi en lui est authentique, alors je t’écoute. Dis-moi pourquoi tu penses cela. Dis-moi pourquoi tu es si sûre des capacités d’Osvalt.

— Je pense que vous connaissez déjà la réponse, Prince Reichardt.

— Comment ça ?

Je ne connaissais Osvalt que depuis un peu plus d’un an. Le prince Reichardt, lui, avait été à ses côtés depuis sa naissance.

—  Osvalt a un don remarquable pour amener les gens à s’ouvrir. Avant même de s’en rendre compte, on se surprend à lui faire confiance. Je ne nierai pas qu’il puisse se montrer un peu trop gentil parfois, mais je sais qu’il parviendra à ouvrir le cœur de Haruya.

La première fois que j’avais rencontré Osvalt, j’avais été surprise par le confort que j’éprouvais à ses côtés. Son sourire était chaleureux, et sa simple présence m’apaisait. Avant que je m’en rende compte, je désirais rester près de lui.

Avec lui, je n’étais plus seulement une Sainte. Je me sentais une personne à part entière.

Il ne jugeait jamais les gens à l’avance, qui qu’ils soient. Il les voyait pour ce qu’ils étaient. C’était peut-être sa plus grande vertu.

— Tu as raison. Osvalt possède une vraie chaleur humaine. Mais même s’il parvenait à rallier Haruya, qu’est-ce que cela accomplirait ?

— Haruya pourrait faire énormément de bien au royaume de Parnacorta. Si Osvalt parvient à travailler avec lui, ils contribueront sans aucun doute au développement de ce pays.

Haruya Fuuma était, de mon point de vue impartial, un individu talentueux. Il avait cette dangereuse tendance à centrer ses valeurs sur le profit, mais ses dons étaient bien trop précieux pour être écartés.

— Tu estimes donc que Harry, ou plutôt, Haruya Fuuma, est trop précieux pour qu’on l’écarte ? Et que, contrairement à moi, Osvalt, lui, peut négocier avec lui ? Est-ce bien ton argument ?

— Oui, c’est cela.

Je n’avais pas besoin d’en dire beaucoup. Grâce à son affinité pour la raison, le prince avait saisi mon argument presque aussitôt.

Pendant quelques instants, Son Altesse croisa les bras et réfléchit en silence.

— Haruya Fuuma a les yeux rivés sur la Fleur des Larmes de Lune, n’est-ce pas ? Non seulement il pourrait nous aider à traiter avec les autres pays, mais il pourrait aussi servir de monnaie d’échange. La perspective d’obtenir davantage de Fleurs des Larmes de Lune est en effet alléchante, mais utiliser un ressortissant étranger, surtout un homme qui a enfreint la loi, est une affaire risquée. En tenant compte de tout cela, j’avais tranché pour le punir de ses transgressions. Penses-tu que j’irais à l’encontre des intérêts de la nation, Philia ?

— Je dirais que oui. S’il vous plaît, Prince Reichardt, ayez foi dans les capacités d’Osvalt. C’est votre frère, après tout. Je vous assure que c’est la meilleure approche pour votre pays.

Même lorsque Haruya avait retrouvé sa sœur perdue de vue, une part de lui la considérait comme une opportunité d’affaires. Mais ensuite, tandis qu’il parlait avec Osvalt, j’avais senti qu’il commençait à s’ouvrir.

— Tu me demandes de faire confiance à Osvalt ? Cela ressemble davantage à un argument dicté par l’émotion qu’à un raisonnement.

— Je reste humaine, il m’est difficile d’évacuer toute émotion de mes paroles. Cependant, cela ne les rend pas infondées. J’ai observé tout cela durant le temps que j’ai passé avec Osvalt. Prince Reichardt, si vous voulez vraiment que ce pays prospère, donnez une chance à mon mari.

— Si je veux vraiment que ce pays prospère, hein ?

Mon argumentation touchait à sa fin. Si cela ne suffisait pas à obtenir l’aval du prince Reichardt, je n’avais plus d’options.

Réprimant l’envie de poursuivre, j’attendis qu’il prenne la parole.

— Osvalt, finit par dire Son Altesse.

— Il semble que les gens surestiment tes capacités, comme ils le font des miennes. Je suis désolé de te le dire, mais je ne peux pas me résoudre à te faire autant confiance.

— M…mais, mon frère, je…

— Cependant, je fais confiance à Philia, bien plus qu’à toi, et même plus qu’à moi-même.

Le prince Reichardt soutenait son frère d’un regard sévère, mais sa voix n’avait jamais été aussi douce depuis notre entrée dans la pièce.

— Juste cette fois, je te confierai tout, déclara-t-il. — Osvalt, si tes talents avec les gens peuvent réellement faire du bien à notre pays, montre à ton grand frère de quoi tu es capable.

— M…Mon frère ?! T…tu me confies ça ?

— Ne me dis pas que tu es si long à la détente. Tu vas faire honte à Philia. C’est elle qui m’a convaincu. Oublie ce qu’on attend de toi en tant que prince. Que feras-tu si tu ne te montres pas à la hauteur des attentes de ton épouse ?

Le prince Reichardt esquissa un sourire, au moment même où l’expression d’Osvalt se faisait grave. Une lourde responsabilité venait de se poser sur ses épaules. S’il se trompait, tout déraillerait.

Je crois en toi, Osvalt. Je n’avais d’autre choix que de placer ma confiance en toi. S’il y a bien quelqu’un capable d’affronter les ténèbres dans le cœur de Haruya, c’est toi.

Enfin, Osvalt hocha la tête.

— Laisse-moi m’en charger. Philia a eu suffisamment confiance en moi pour plaider en ma faveur. Je me dois au minimum d’assumer ma responsabilité.

— Je n’en doute pas. Pour commencer : appréhende Harry, enfin, Haruya Fuuma. Je suivrai la manière dont tu gèreras les choses à partir de maintenant.

D’un ton pragmatique, le prince Reichardt donna ses ordres. La manière de capturer de nouveau Haruya, à l’entendre, relevait d’Osvalt.

— Entendu. Haruya a pris la fuite, n’est-ce pas ? Il n’y a qu’une seule façon de le retrouver. Mon frère, je libère Himari. Son expertise nous est nécessaire.

— Fais comme bon te semble. Pour cette affaire, et cette affaire seulement, je te confère pleine autorité. Je n’interviendrai plus.

La liberté ne dissiperait pas l’amertume de Himari, mais ce serait un pas en avant.

 

***

(Himari)

 

Comment a-t-il pu en arriver là ?

Le ninja que j’avais connu sous le nom de Haruya Fuuma était loyal et dévoué.

Sans le poids des attentes de nos parents et l’exemple de mon frère, qui aiguisait sans cesse ses talents, je ne serais jamais devenue une ninja accomplie. C’était grâce à Haruya que j’avais acquis les compétences pour protéger mon maître.

— L’argent, c’est bien, Himari. Ça te garde en sécurité, et ça ne te trahit pas. La loyauté ? Une illusion qui facilite la vie de ceux qui veulent nous tenir en laisse.

Quand mon frère prononça ces mots, il me parut étranger.

Ce qui me blessait le plus était que je ne sentais pas l’ombre d’un mensonge dans sa voix. Il avait véritablement perdu le sens de la loyauté, cette valeur la plus précieuse qu’il m’avait enseignée.

— Notre oncle n’est qu’un parmi d’innombrables membres du clan Fuuma qui ont perdu la vie sur le champ de bataille. Mais regarde son visage, vois-tu à quel point il est apaisé ?

Au milieu du tumulte qui embrasait notre nation, notre oncle avait donné sa vie pour protéger son maître. Quand je n’étais encore qu’une enfant, Haruya m’avait montré le corps de notre oncle avec une admiration profonde.

— J’espère avoir cet air de paix quand je mourrai. Périr pour son seigneur… Pour quelqu’un qui a vécu dans le dévouement, il n’est pas de plus grande joie.

Les poings de mon frère tremblaient. Sans verser une larme, il me montrait la profondeur de ce que signifiait être un ninja de Murasame.

Nous n’affinions pas nos compétences pour notre propre satisfaction. Nous le faisions pour ceux pour qui nous donnerions notre vie, et pour l’honneur du clan Fuuma.

Jour après jour, Haruya s’imposait l’entraînement le plus éreintant de tous nos frères et sœurs. Son corps portait d’innombrables entailles et ecchymoses. J’étais certaine qu’un jour, il se ferait un nom à la tête du clan Fuuma.

— Himari ! Je vais monter à bord du grand navire en partance pour Ashbrugge ! Une fois les choses calmées, fuis vers le sud !

— M…mais Haruya, ils vont cribler ton bateau de tirs ! Je viens avec toi !

— Espèce d’idiote ! Tu ne ferais que me ralentir ! Tu vas te faire tuer alors que tu dois vivre ! Cette petite embarcation est parfaite pour une novice comme toi !

Quand nous fuyions notre pays, mon frère me fit embarquer sur un petit bateau, m’enjoignant de prendre la direction opposée à Ashbrugge. Il se proposa de servir d’appât, rien que pour que je reste en vie. Tous nos autres frères et sœurs avaient été tués, n’ayant pas réussi à fuir assez vite. Au moment même où nous nous apprêtions à prendre la mer, il fit une déclaration courageuse.

— Himari, tu dois survivre, quoi qu’il en coûte. Promets-moi que tu ne mourras pas. Laisse-moi sauver au moins une personne qui m’est chère.

J’avais toujours cru que c’étaient là ses derniers mots.

Il m’avait sauvé la vie. La lui rendre en me sacrifiant à mon tour ne pourrait jamais être une erreur.

Il avait peut-être changé au point d’être méconnaissable, mais il restait mon seul parent par le sang. Nul ne pourrait jamais rompre notre lien.

J’avais servi d’admirables maîtres, jusqu’au tout dernier instant. Quelle chance j’avais eue.

Par sa logique inébranlable et son esprit résolu, le prince Osvalt de Parnacorta me rappelait les plus grands guerriers de Murasame.

C’était un seigneur digne de respect. Dame Philia était si pure et si noble qu’elle avait changé ma façon de voir le monde. Elle était la véritable incarnation d’une Sainte. Des êtres comme eux étaient rarissimes, même dans les annales de l’histoire.

Avoir servi non pas un, mais deux maîtres de cette trempe ne me laissait plus rien à désirer. Il était temps de me ranger aux côtés du dernier des miens et d’accepter le destin qui nous attendait.

— Prince Osvalt, Dame Philia…

Quand je fermai les yeux, je les vis tous deux marcher côte à côte dans la félicité.

Je leur souhaitai à tous les deux de longues années de bonheur.

 

error: Pas touche !!