Master swordman t3 - CHAPITRE 3
Un vieux paysan terrasse la Main du Diable
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Traduction : Raitei
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Je marchais dans les rues de Baltrain en plein jour. Ma sortie était un peu inattendue, vu l’heure. La ville était en pleine fête, mais d’énormes remous agitaient encore la foule après la récente tentative d’assassinat. À écouter les passants, j’entendais circuler toutes sortes de mélanges de faits et d’affabulations.
C’est dans la nature humaine d’aimer les rumeurs. Les potins et les sujets sensationnels sont toujours sur toutes les langues. Après un tel scandale public, il n’y avait aucune raison d’essayer d’étouffer l’affaire. Il y avait bien trop de témoins pour ça.
Parmi les conversations que je surprenais, certaines louaient l’Ordre de Liberion et voyaient nos efforts d’un bon œil. La conduite habituelle des chevaliers, déjà très appréciée à Baltrain, contribuait sans doute à ce tableau flatteur. Je me dis aussi que cette vision optimiste pouvait être le fruit d’un petit travail de terrain. Après tout, on ne savait pas ce qui pouvait arriver si l’on critiquait les chevaliers en ce moment.
Beaucoup de discussions évoquaient aussi Allucia. C’était bien normal. Elle était réellement d’une popularité immense. Ce serait ridicule qu’ils s’attardent sur un vieux bonhomme comme moi.
— Peut‑être que j’achèterai quelque chose en rentrant… Ou pas. Vu la situation, je ferais peut‑être mieux d’éviter de ramener des sucreries.
J’avais plus de temps libre que prévu, si bien que j’avais pensé passer à une échoppe en revenant, mais la nouvelle que je devais transmettre à Mewi était assez grave. Je renonçai et décidai de rentrer directement.
À force de tourner dans ma tête la façon d’aborder le sujet, mes pas me menèrent chez moi. Sans m’en rendre compte, j’ouvrais déjà la porte d’entrée.
Merde, je n’ai toujours pas choisi mon approche.
— Je suis rentré, annonçai‑je.
— Hm. Bon retour.
— Salut, pardon pour l’intrusion.
— Hm ?
On m’accueillit d’une voix familière et d’une autre qui n’aurait pas dû se trouver là. C’était étrange, le ton de la seconde me donnait un mauvais pressentiment. Je me hâtai malgré tout vers le salon. Assise sur une chaise, le menton posé dans ses deux mains, se trouvait quelqu’un d’encore plus petite que Mewi.
— Oh, salut, Lucy.
C’était nul autre que la Grande Sorcière de la Brigade magique de Liberis, Lucy Diamond. Elle se redressa à mon entrée et me fit un signe de la main.
— Qu’est‑ce que tu fais ici ? demandai‑je.
— Tu ne le devines pas ? dit‑elle. — La rumeur court partout en ville.
— Les nouvelles vont vite, on dirait.
Elle avait manifestement quelque chose à dire au sujet de l’attaque de cet après‑midi. Le sujet ne m’enchantait pas, mais je ne pouvais pas l’ignorer pour autant. Je soupirai intérieurement, puis m’assis en face de Lucy. Sans que cela ait grande importance, j’étais content que nous ayons assez de chaises. Normalement, il n’y avait que Mewi et moi ici, et je n’avais pas encore pris l’habitude de recevoir.
— Attends, dis‑je. — C’est un peu tard pour poser la question, mais…
Lucy pencha la tête.
— Hm ? Qu’y a‑t‑il ?
Il n’était pas étonnant que la Grande Sorcière de la Brigade magique soit au courant de l’incident. Mais j’avais une question de fond sur la délégation.
— Pourquoi n’avez‑vous pas été appelés, toi ou du moins la Brigade magique dans son ensemble pour l’escorte ? lui demandai‑je.
La Brigade magique était la fierté de Liberis, une force militaire qui rivalisait avec l’Ordre de Liberion. Impossible qu’on l’ignore lors d’un grand événement diplomatique comme une délégation provenant de Sphenirvanie. Ce n’était pas le moment pour Lucy au vu de sa position de traîner par ici.
— Les sorciers ne sont pas faits pour l’escorte, expliqua Lucy en se grattant la tête. — Nous sommes spécialisés dans les missions d’extermination.
— Aaah… Je suppose que ça se tient.
Je me retins de justesse de lâcher : « Je suis à peu près sûr que tu es la seule à être spécialisée dans l’extermination. » Lucy était la seule sorcière que j’avais jamais affrontée, mais vu la nature de la magie, elle convenait sans doute mal à la protection d’autrui. Même pendant notre combat, Lucy s’était abstenue d’employer de la magie à large effet de zone.
Si elle s’était lâchée, elle aurait endommagé les bâtiments environnants et potentiellement blessé des gens. À tenter de protéger leur cible, les sorciers risquaient bien de la brûler en même temps. Ils étaient, sans conteste, puissants, mais on devait réfléchir à la manière de les employer.
— Et même en mettant ça de côté, la Brigade magique ne peut pas vraiment agir publiquement dans ce cas‑ci, ajouta Lucy.
— Hm ? Vraiment ? Pourquoi donc ?
Lucy était une sorcière pure et dure, mais des praticiens de l’épéomancie comme Ficelle, efficaces au corps à corps, pouvaient sans doute être engagés. Les choses n’étaient pas si simples, toutefois.
— Pourquoi… ? fit Lucy, stupéfaite. — Tu as déjà oublié leur foi ?
— Oh…
L’Église de Sphene était la religion d’État de Sphenirvanie.
Leur credo considérait les miracles de Sphene, un autre nom pour la magie qui guérit les blessures et la fatigue, comme le plus grand don de leur Dieu. C’est ainsi qu’Ibroy me l’avait expliqué. À l’inverse, la Brigade magique ne faisait aucune distinction entre miracles et magie. Les deux ne s’entendaient donc pas vraiment.
Ça sent la galère. Heureusement que le vieux bonhomme que je suis n’est pas dans ces histoires.
— On dirait que vous n’avez pas la vie facile chez les sorciers, dis‑je.
— J’ai l’habitude. Nous avons nos façons de composer.
— C’est comme ça que ça marche ?
— Oui.
Je ne trouvais pas ça très logique, mais Lucy savait sûrement de quoi elle parlait. Je décidai de ne pas creuser davantage. Après tout, cela ne me concernait pas vraiment.
— Désolé de changer de sujet d’un coup, mais tu disais avoir affaire à me parler ? demandai‑je.
Comme c’était moi qui avais dévié la conversation, je tentai de la recentrer.
— Ah, oui.
Lucy tapa dans ses mains, puis alla droit au but avec une expression d’un sérieux mortel.
— Il y a eu un incident aujourd’hui, n’est‑ce pas ?
— Oui, et pas des moindres.
Ça ne datait pas de très longtemps, mais Lucy était déjà au courant. Elle s’était renseignée si vite que je me demandai si elle n’était pas venue assister à la promenade royale pour son propre plaisir. Elle n’avait tout de même pas autant de temps libre.
— Quel incident ? demanda Mewi.
Je me tournai vers elle, les sourcils froncés.
— Oh, tu n’es pas encore au courant ?
L’attaque avait fait grand bruit, mais comme nous étions en pleine fête, la ville était déjà en ébullition. Depuis la maison, elle ne pouvait pas savoir ce qui se passait.
— Tu sais que j’escortais la princesse ? Eh bien… on nous a attaqués.
— Hein ? Tout va bien ? demanda Mewi, les yeux ronds comme des soucoupes.
Réaction compréhensible. J’avais été bien secoué, moi aussi.
— Oui. Le prince et la princesse sont sains et saufs, au moins.
— Bah, t’es super fort.
— Hahaha.
Je lui adressai un large sourire.
— Tu me flattes trop.
À quel rang me plaçait‑elle dans le classement interne de Mewi ? J’étais presque sûr que la seule fois où elle m’avait vu dégainer mon épée, c’était contre la Main du Crépuscule.
— À ce propos… intervint Lucy. — J’avais pensé partager quelques informations avec toi.
— Hmmm…
Comme j’avais été directement impliqué, j’avais le sentiment d’être celui qui en savait le plus long sur l’incident. Si autre chose existait, ce serait plutôt les circonstances de l’attaque que l’attaque elle‑même.
Merde. Je n’ai vraiment pas envie d’entendre ça. Ne me fourre pas dans des embrouilles internationales. Je sais que c’est inévitable après m’être autant impliqué, mais quand même.
— Ceux qui ont lancé l’attaque… venaient probablement du camp de Sphenirvanie, dit Lucy.
— Sérieusement ?
— J’ai bien dit probablement. Mais l’information vient d’une source relativement fiable.
C’était Lucy qui parlait, je doutais donc qu’elle soit totalement à côté de la plaque, mais je me demandais comment elle en était arrivée là.
— Je peux savoir quelle est la source ?
— Ibroy.
— Aaah…
Alors, ce vieux renard est de la partie ? Putain, je sens venir le sale coup.
— Maintenant que j’y pense… Tu as vu Ibroy pendant tout ça ? demanda Lucy.
— Hmmm…
Je repensai aux événements de la journée.
— Non, je ne l’ai pas vu.
Sa tenue et ses traits le rendaient reconnaissable au premier coup d’œil, mais il n’apparaissait jamais dans mon quotidien en dehors de nos entrevues.
— Au mieux, je ne suis qu’un proche garde du corps de la princesse dis‑je. — On m’a d’ailleurs plus ou moins collé ce titre de force.
— J’imagine que c’est ce qui arrive quand on n’a rien à voir avec le gouvernement, remarqua Lucy.
— Je n’avais pas non plus l’autorisation d’entrer au palais.
— Ça se tient, fit Lucy en soupirant.
Sans accès au palais, je n’avais évidemment pas assisté aux réunions de toutes ces personnalités.
Allucia ou Henblitz avaient peut‑être rencontré Ibroy, mais moi, je n’avais accompagné le prince et la princesse qu’à l’extérieur du palais.
— Alors, qu’a dit Ibroy ? demandai‑je.
— Bien. D’après lui…
— H‑Hé, attendez une seconde, coupa Mewi, paniquée.
Je me tournai vers elle, perplexe.
— Qu’est‑ce qu’il y a ?
— Euh… Est‑ce que je devrais entendre ça ?
— Oh…
Elle n’avait pas tort. Ibroy avait déjà dit à Lucy que l’information n’avait pas besoin d’être entièrement tenue secrète, mais ce n’était pas une raison pour la répandre à tort et à travers. Ma nouvelle vie avec Mewi m’était devenue si naturelle que je n’avais pas prêté attention à sa présence. En vérité, elle méritait d’être louée de l’avoir signalé elle‑même. C’était l’une de ses vertus.
— Qu’en dis‑tu, Lucy ? demandai‑je.
— Hmmm… C’est vrai, on ne peut pas vraiment laisser ça s’ébruiter, confirma Lucy, donnant raison à mes soupçons.
— Alors je vais sortir tuer le temps.
Mewi se leva sans y être invitée et se dirigea vers la porte.
— Hmmm… Désolé, Mewi, lui dis‑je.
C’était embarrassant d’obliger une gamine si jeune à faire preuve de considération pour moi.
— C’est rien, répondit Mewi comme si de rien n’était. — C’est pour le travail, non ?
C’était vraiment une bonne fille. Bon, si on met de côté son passé de voleuse à la tire… Mais pour le coup, elle avait le cœur pur.
— Je ferai des courses pendant que j’y suis, dit Mewi.
— D’accord.
— Désolée, Mewi, s’excusa Lucy quand la fillette sortit.
Il ne resta plus que deux personnes dans la pièce : un homme d’âge moyen et une petite fille qui en réalité était plus âgée que moi.
— Bien, revenons‑en sujet, dit Lucy.
— Mmm.
Je me redressai. Ce n’était assurément pas un sujet qu’on pouvait écouter d’une oreille.
— Commençons par une introduction, poursuivit Lucy. — La Sphenirvanie est actuellement en proie à une sorte de guerre civile.
— Quoi ? lâchai‑je, presque en criant, sous le choc.
Ce n’est pas un peu lourd, d’entrée de jeu ?
Le prince Glenn n’en avait pas soufflé mot, mais c’était logique, il serait problématique qu’un homme de sa stature se comporte d’une manière laissant voir à des étrangers ses pensées intérieures.
— Cela dit, il n’y a pas de guerre à proprement parler, rectifia Lucy en étouffant un bâillement. — Je suppose qu’il s’agit plutôt d’une lutte de pouvoir politique.
À chaque fois que Lucy abordait un sujet lourd avec une telle désinvolture, ça me déstabilisait. Je ne savais pas comment réagir.
— Une lutte de pouvoir ? demandai-je. — La Sphenirvanie n’est-elle pas un état religieux ?
En Sphenirvanie, le gros bonnet de l’Église, sans doute le Pape, ou quelque chose comme ça, siégeait au-dessus de tous. S’il y avait des conflits internes, cela voulait-il dire que les gens avaient des lectures divergentes des Écritures, ou quelque chose de cet acabit ?
— Je ne connais pas tous les détails moi-même, mais il semblerait que ce soit un conflit entre deux factions : les papistes et les royalistes, expliqua Lucy. — Et apparemment, ça s’est beaucoup aggravé dernièrement.
— Hmmm…
C’était courant, pour une nation ? Mon monde était si étroit que je n’avais pas de point de comparaison.
— Attends une seconde, l’interrompis-je. — Qui a le plus de pouvoir ? Le pape ou le roi ?
Lucy poussa le plus gros soupir de la journée.
— On doit vraiment commencer par-là ?
Je ne connaissais rien à ces sphères-là. Comment aurais-je pu comprendre quoi que ce soit à la politique, aux affaires d’État ou à la religion ? Il aurait été absurde de prétendre pouvoir émettre le moindre pronostic sur un sujet pareil. J’ignorais même depuis quand la Sphenirvanie existait en tant que nation. Et, jusqu’ici, je n’avais jamais eu besoin de ce genre de connaissances pour vivre à Liberis.
— Le Pape possède une autorité supérieure, expliqua Lucy. — En revanche, le pouvoir politique concret appartient entièrement au roi. Seulement, la doctrine nationale veut que le souverain soit un fidèle de l’Église de Sphene. Il ne peut donc pas se permettre d’ignorer le Pape.
— Je vois…
On se serait cru en plein cours d’histoire, mais, présenté ainsi, c’était encore compréhensible. Le pouvoir réel appartenait au roi, ou plutôt à la faction royaliste. Toutefois, comme la Sphenirvanie était un État religieux, la famille royale tout entière devait se soumettre à l’Église de Sphene, ce qui donnait au Pape une forme d’ascendant sur elle.
Hmmm… C’est tout de même sacrément compliqué. Je suis vraiment mauvais pour ce genre de choses.
En revanche, il y avait au moins une chose que je comprenais : dans ce genre d’affrontement, ceux qui finissaient toujours par payer les pots cassés, c’était le peuple. Les querelles que se livrent les puissants retombent inévitablement sur ceux d’en bas.
Bref, si l’on revenait à la situation présente, les royalistes et les papistes s’opposaient, et quelqu’un venait de tenter d’assassiner le prince. À partir de là, l’identité probable des responsables sautait presque aux yeux.
— Tu veux dire que les papistes cherchent à affaiblir le camp des royalistes ? demandai-je.
— C’est très probable, confirma Lucy. — Après tout, il s’agit du premier prince. C’est l’héritier désigné.
C’était cohérent, mais quelque chose continuait de me gêner.
— Même s’ils réussissaient, le second prince ne deviendrait-il pas simplement l’héritier à sa place ? Ça ne reviendrait pas au même ? demandai-je.
— Le second prince… Eh bien, Son Altesse le prince Falx est un fidèle particulièrement fervent de l’Église de Sphene.
— Hmmm…
Cette fois, je commençais à saisir le tableau dans son ensemble. Glenn était destiné à monter bientôt sur le trône, et cela ne faisait pas les affaires des papistes. Dans cette optique, faire assassiner le premier prince pour permettre l’accession du prince Falx, bien plus dévoué à l’Église, leur serait nettement plus favorable.
Ils y gagneraient en influence et, à terme, pourraient gouverner dans l’ombre en se servant du second prince comme figure de proue.

Je n’avais aucune idée de la direction que les grands de Sphenirvanie voulaient donner à leur pays. Je ne connaissais même pas les affaires internes de Liberis. Pour ce que j’en savais, les citoyens de Liberis évoluaient peut-être vers une démocratie.
Quoi qu’il en soit, je ne pouvais pas fermer les yeux sur de de pareilles machinations, surtout si j’étais en position de les empêcher. Quelque chose, pourtant, ne tenait pas.
— Mais… pourquoi se donner la peine de lancer l’attaque à Liberis ?
S’ils avaient simplement voulu tuer le prince, ce serait revenu bien plus facilement avant qu’il n’atteigne l’Ordre de Liberion. À défaut, ils pouvaient le faire à l’intérieur des frontières de Sphenirvanie, avant que toute autre nation ne puisse s’en mêler. Cela jouerait aussi en leur faveur pour leurs futures relations diplomatiques.
— Ce n’est qu’une supposition… dit Lucy. — Peut-être que faire annuler la tournée royale d’agrément en cours de route faisait partie de leurs objectifs.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Je veux dire que le premier prince est près d’hériter de la couronne.
— Hmmm…
La venue de la délégation de Sphenirvanie était un événement annuel. C’était la première fois que je le vivais, mais on m’avait dit qu’il était d’usage qu’un membre de la famille royale accompagne la délégation lors de sa visite. La royauté ne quittait pour ainsi dire jamais ses châteaux. Peu importe le nombre d’assassins de génie engagés, il serait difficile de les atteindre, et le cœur de toute nation était évidemment l’endroit le mieux défendu.
À tout prendre, il était bien plus simple de provoquer un incident durant un grand événement et d’obtenir son annulation que d’assassiner un membre de la famille royale. Si les assassins avaient de la chance et réussissaient leur coup, tant mieux.
Sinon, se contenter de provoquer du grabuge leur convenait. Dans cette optique, lancer une attaque en pleine tournée avait du sens. Mais…
— Si cet incident ne suffit pas à l’annuler… il pourrait y avoir d’autres attaques, conclus-je.
— C’est très probable, acquiesça Lucy.
Si les papistes étaient prêts à aller aussi loin, ils n’allaient pas abandonner après une seule tentative. Ils remettraient le couvert. Et si Lucy et moi étions capables d’arriver à cette conclusion, le prince Glenn et sa délégation l’étaient sûrement aussi.
— D’après ce que j’ai entendu, l’annulation serait préférable, dis-je.
— Ce n’est pas à nous d’en décider, cela dit, fit Lucy en posant le menton dans ses mains, les coudes sur la table.
Elle avait raison. Mon avis ne ferait jamais bouger une nation. Mon titre me plaçait dans une position avec bien peu d’autorité, et, maintenant que je savais tout cela, n’avoir aucun pouvoir m’angoissait.
C’est alors que Mewi revint de sa sortie. Elle arriva à point nommé.
— Je suis rentrée.
— B…Bon retour, dis-je en tournant le regard vers elle.
— Fini ? demanda-t-elle.
— Ouais, on vient de finir.
Je baissai les yeux vers ses mains.
— C’est quoi, ça ?
— Des brochettes. Une échoppe dehors en vendait.
— Tu aimes vraiment la viande.
— La ferme.
Elle était revenue avec assez de brochettes pour tout le monde.
Malgré son jeune âge, elle en avait acheté pour Lucy et moi sans que personne ne lui demande.
Peut-être que son passé houleux lui avait donné ce genre de réflexes. J’allais justement commencer à avoir faim, et c’était l’en-cas idéal.
Les gamins qui mangent et dorment bien grandissent bien.
◇
— Votre attention !
Le lendemain, la voix digne d’Allucia résonna dans le bureau de l’Ordre. La scène nous était familière, à présent, mais sa voix semblait manquer d’une partie de l’élan ou de la force qu’elle avait d’ordinaire. Je me demandai pourquoi. À la voir, elle n’avait pas mauvaise mine, on pouvait donc supposer qu’une situation inévitable s’était présentée.
— J’irai droit au but. La tournée royale d’agrément du prince Glenn se poursuivra comme prévu.
— Hein ?
Vraiment ? Je laissai échapper un son de stupeur malgré moi. Les chevaliers s’agitaient aussi. Après la fin de la garde d’hier, Allucia et Gatoga devaient assister à une réunion. J’étais rentré chez moi à ce moment-là, je n’avais donc aucune idée de ce qui s’y était dit. Pourtant, nous pensions que la tournée serait très probablement annulée. Comment avaient-ils pu conclure qu’il était acceptable de poursuivre ?
— Vous savez tous ce qui s’est passé hier. Redoublez de vigilance et accomplissez votre devoir.
— Oui, Commandeure !
Les chevaliers répondirent avec la même vigueur que le premier jour de garde.
Si les personnes à escorter étaient blessées, voire tuées, lors d’une attaque, ce serait que l’Ordre de Liberion n’était pas à la hauteur. Cet orgueil qu’ils tiraient nourrissait leur détermination. Ils ne pouvaient pas se laisser battre par une misérable tentative d’assassinat. Ces sentiments transparaissaient dans leur réponse rassurante, et c’était une bonne chose que chacun voie son travail comme digne d’être accompli.
Donc oui, le moral était haut, mais je sentais à l’atmosphère que les chevaliers mouraient d’envie de poser la question. Tout le monde ici savait se battre, mais la simple force ne suffisait pas pour être chevalier. Les chevaliers de l’Ordre avaient la tête bien faite, et puisqu’ils étaient tous intelligents, il était normal qu’ils s’interrogent sur les raisons d’une telle décision.
— À vos postes !
Il y eut un léger murmure, mais la voix d’Allucia rétablit l’ordre. Les chevaliers se mirent aussitôt au travail comme à l’accoutumée.
— Allucia, l’appelai-je sans même y penser.
Une part de moi voulait simplement connaître les détails de la situation. Vu ce que Lucy m’avait expliqué hier sur la situation en Sphenirvanie, cette décision n’avait pas de sens.
— C’était la requête du prince Glenn, expliqua Allucia. — Je ne peux pas en dire davantage.
— Je vois… D’accord.
Elle n’a aucune intention d’en dire plus. Donc, c’était le prince Glenn qui avait demandé la poursuite de la tournée…
Je me demandai pourquoi il s’obstinait ainsi. Vu de l’extérieur, rien ne justifiait de poursuivre après une tentative d’assassinat. Quelles que soient les implications politiques, n’importe qui tiendrait à sa peau en premier lieu, a fortiori un membre de la royauté.
Le prince Glenn faisait donc preuve d’un entêtement délibéré.
Je n’étais pas certain de ce que la princesse Salacia pensait du fait de devoir se plier à la requête du prince Glenn, mais cela importait peu. Le devoir de l’Ordre était de veiller à protéger tous les membres de la famille royale.
N’empêche… pourquoi le prince Glenn tenait-il tant à poursuivre cette tournée d’agrément ? Avec le peu d’éléments dont je disposais, je n’arrivais pas à trouver de réponse.
Ce que Lucy m’avait dit l’autre jour me revenait sans cesse à l’esprit. Elle avait prédit que le prince Glenn hériterait bientôt de la couronne. La tournée royale devait s’étendre sur plusieurs jours, mais l’Ordre de Liberion ne devait assurer l’escorte que jusqu’à l’avant-dernier. Nous n’étions pas mobilisés pour le dernier jour, la délégation ne devant alors plus quitter le palais. Apparemment, tout ce qui était prévu ce jour-là se déroulerait à l’intérieur même de la résidence royale, mais je n’en savais guère davantage.
Avec cela en tête, il devenait évident que la visite devait s’achever sur une affaire d’ordre politique. Cela rejoignait la prédiction de Lucy, et expliquait aussi pourquoi le prince Glenn s’obstinait à poursuivre le programme. Je ne voyais pas d’autre explication. Ce ne pouvait pas simplement être parce qu’il voulait faire bonne figure devant la princesse Salacia. Si tel avait été le cas, quelqu’un l’aurait arrêté, et il ne me donnait pas l’impression d’être un tel sot. Il était encore jeune, certes, mais il avait l’air d’un homme capable de prendre en compte l’environnement et les personnes qui l’entouraient.
Donc, si sa motivation n’était pas d’ordre personnel, alors il avait pris sa décision en pensant aux affaires internationales. Je déteste ça.
J’accomplirais le devoir qui m’avait été confié, bien sûr, mais cela ne m’aidait pas à comprendre ce qui se passait dans la tête de tous ces nobles. À la place de la délégation de Sphenirvanie, j’aurais rebroussé chemin sans demander mon reste. N’importe qui ferait passer sa propre peau avant tout. À quoi bon courir un tel risque quand notre vie est menacée explicitement ?
Une minute.
Si Lucy et moi avions raison, alors le prince Glenn resterait une cible jusque dans son propre pays. Est-ce que cela signifiait qu’il était, malgré tout, relativement plus en sécurité ici, sous la garde de l’Ordre de Liberion ?
Hmm… non, cela ne me paraissait toujours pas tout à fait juste.
Tout mon raisonnement reposait sur l’idée que le prince Glenn était la cible. Ce serait une tout autre affaire si c’était la princesse Salacia qui l’était, et que lui persistait malgré tout à maintenir cette visite touristique.
Non. Je n’y comprends rien. Impossible d’en démêler le moindre fil. Je ne suis pas assez fin pour ce genre de choses. Mieux vaut me concentrer sur l’exécution des ordres qu’on m’a donnés.
— Maître ? appela Allucia.
Sa voix me tira de mes réflexions.
— Oh, pardon. J’étais un peu perdu dans mes pensées.
J’avais ce mauvais travers de trop réfléchir.
Rien ne changera parce que ce vieux bonhomme que je suis se creuse la tête. Au boulot !
— Bon, qu’est-ce qui nous attend aujourd’hui ? marmonnai-je.
— Dans l’idéal, rien du tout, répondit Allucia. — Et s’il se passe quelque chose, il faudra se mettre en position de combat.
— Tu as parfaitement raison.
Après un incident pareil, ce serait déjà une bénédiction de mener cette visite royale à son terme sans autre problème.
Nous ne pouvions guère espérer mieux.
Mais si quelque chose devait survenir, ce serait à nous d’y faire face. Et, d’après tout ce que nous avions anticipé, il était extrêmement probable que les ennuis finissent par nous trouver.
◇
— Je préférerais éviter un autre casse‑tête, murmurai‑je, ma voix se perdant dans le ciel clair.
En faisant complètement abstraction du tumulte politique, la journée était belle avec un ciel dégagé fidèle à lui‑même. Le soleil nous inondait d’une lumière splendide. Sans tout ce qui se tramait, ce serait presque parfait.
— Je m’en remets à vous aujourd’hui encore, dit la princesse Salacia.
— Oui, Votre Altesse.
Nous étions de nouveau devant le palais. Comme hier, nous saluâmes la princesse Salacia et le prince Glenn. Toutefois, contrairement à la veille, leurs expressions s’étaient un peu assombries. Ils n’étaient pas assez idiots pour afficher un sourire béat en sachant qu’on en voulait à leur vie. Franchement, s’ils avaient la trouille, ils auraient pu envoyer valser tout l’emploi du temps.
— Gardenant.
— Hm ? Ah, Gatoga.
À partir d’aujourd’hui, je rejoignais les autres à l’extérieur. Ce n’était pas le moment de me prélasser dans un carrosse. Je m’étais surpris, à tort, à me dire que marcher, c’était meilleur pour la santé, quand Gatoga m’adressa la parole. Son expression aussi avait changé aujourd’hui, bien pire que celle du prince et de la princesse.
— J’ai besoin qu’on se parle une seconde, dit‑il.
— Hm ?
Il baissa la voix pour ne pas être entendu.
S’il voulait la discrétion, il y avait mieux comme endroit.
Cela dit, on n’avait nulle part où causer.
— Je ne fais que supposer, commença‑t‑il, hésitant, — mais l’assaillant d’hier était probablement mon ancien camarade.
— Hm. Ce fameux Hinnis ?
— C’est ça. L’ancien vice-commandeur remplacé par Rose.
Après avoir surpris ses marmonnements la veille, cette conclusion allait dans le sens de ce que j’avais pressenti. Mais dans quel genre de monde vivions-nous pour que l’ancien vice-commandeur du Saint Ordre soit soupçonné d’une tentative d’assassinat ? Cela dit, il ne servait plus à grand-chose d’en débattre avec Gatoga à ce stade. D’une certaine manière, connaître le nom du coupable n’aidait pas réellement notre mission de protection.
— S’il se montre, j’en prends la responsabilité et je le mets hors d’état de nuire, dit Gatoga. — Je voulais juste prévenir.
— Entendu.
Sa position relevait sans doute à la fois de la fierté d’un chevalier et d’un sens de la responsabilité assumé au grand jour. Cela ne me concernait pas directement, mais je comprenais ce qu’il voulait dire.
— Allucia est au courant, elle aussi ? demandai‑je.
— Oui. On en a parlé hier.
Très bien. Puisqu’elle le savait déjà, je n’avais aucune raison d’intervenir. Les deux commandeurs étaient d’accord entre eux, et je n’avais plus qu’à m’aligner sur leur décision. Je comprenais d’ailleurs le désir de Gatoga de réparer lui-même les dégâts causés par son ancien subordonné.
Lorsque notre échange prit fin, le prince Glenn et la princesse Salacia montèrent dans leur carrosse. Tout était en place pour le départ. J’ignorais encore les détails précis de la situation de Gatoga, mais cela ne changeait rien au fond du problème : je ne pouvais me permettre de relâcher ma vigilance. Impossible de savoir d’où un assaillant pourrait surgir.
Au boulot.
◇
— Merci pour tes efforts aujourd’hui, Allucia.
— Vous aussi, Maître.
Le soleil commençait à se coucher. Cela faisait quelques jours que nous gardions le prince et la princesse intacts, et, après la conclusion sans histoire d’aujourd’hui, nous étions de retour au QG de l’Ordre de Liberion. Après avoir remercié tout le monde pour son travail, il était presque l’heure de lever le camp.
— Enfin… C’était encore drôlement calme, aujourd’hui.
— Oui, un calme bien inquiétant, approuva Allucia.
Encore une fois, rien d’inhabituel ne s’était produit. C’était une bonne chose, bien sûr, mais au vu de l’attaque du deuxième jour, cela n’en demeurait pas moins étrange. Rien, absolument rien. Je n’avais même pas senti sur nous le moindre regard inquiétant.
Malgré l’incident initial, la visite royale restait un événement de premier ordre, et la populace était venue en nombre. Pourtant, même au milieu de cette grande foule, je n’avais perçu aucune trace de malveillance comparable à celle du premier jour. Cela avait de quoi surprendre autant les chevaliers que moi-même. À la limite, c’en devenait presque frustrant.
Pour être honnête, ces derniers jours, nous n’avions cessé de nous demander ce que signifiait réellement cette attaque.
— Bah, une journée sans incident reste malgré tout l’issue la plus heureuse…, dis-je.
Évidemment, nous préférions tous une journée paisible à une tentative d’assassinat visant des membres de la famille royale.
Pourtant, après avoir été pris pour cible une première fois, la probabilité d’un nouvel incident nous avait paru si forte que ces quelques jours de néant nous laissaient presque désorientés.
Au demeurant, tout le monde avait redoublé de vigilance depuis le deuxième jour, mais personne plus que Gatoga. Il passait ses journées à scruter l’horizon d’un regard féroce. Avec sa carrure, l’effet était franchement intimidant. On en venait presque à se dire que si personne ne nous avait attaqués, c’était uniquement à cause de sa tête de fauve. À l’inverse, Rose s’était comportée comme à son habitude, un sourire aux lèvres, comme si de rien n’était. Je la connaissais assez pour savoir que ce calme apparent ne signifiait nullement qu’elle relâchait son attention.
— Penser qu’on n’a rien tiré de valable…, marmonnai‑je.
Le visage d’Allucia s’assombrit un peu.
— J’assume notre négligence, mais ne rien obtenir c’est…
Notre conversation se rapportait à nos prisonniers actuels, les hommes capturés vivants après la tentative d’assassinat. Comme dans le cas de Reveos, ils avaient été enfermés dans les sous‑sols de l’Ordre de Liberion. Nous espérions tirer d’eux des informations sur leurs raisons de viser des têtes couronnées, leurs objectifs, leurs antécédents. Pourtant, chaque prisonnier s’était donné la mort à peu près au même moment.
Le choc avait été rude pour l’Ordre. D’après ce que j’avais appris ensuite, ils n’avaient strictement rien obtenu, et toute l’affaire restait plongée dans l’obscurité. Donc, sans la moindre piste sur leur objectif, nous n’avions eu d’autre choix que de redoubler d’efforts pour protéger la visite royale en cours. Nous avions même envisagé que les assaillants de l’autre jour constituaient toute leur force. Mais dans tous les cas, Gatoga en avait laissé filer un, on ne pouvait pas se permettre d’être imprudents.
Il ne restait plus qu’un jour de visite royale, et une part de moi se sentait soulagée de bientôt être libérée de toute cette tension.
— Demain, c’est notre dernier jour, hein ?
— Oui. Il n’y aura pas de garde le dernier jour de la visite de la délégation, confirma Allucia.
Étrange que rien ne se soit passé jusque-là. Si quelque chose devait arriver, ce serait demain. On préférerait tous qu’il n’y ait pas d’affrontement, mais je doutais sincèrement qu’ils abandonnent après s’être jetés sur nous avec une telle soif de sang et une telle détermination.
À quoi bon ruminer davantage. Qu’il se passe quelque chose ou non, ce n’était pas mon affaire. Je n’avais pas besoin de me ronger pour les détails. Il me suffisait d’encaisser ce qui nous tomberait dessus. Une journée paisible vaudrait qu’on la célèbre.
— Bon, je rentre, dis‑je.
— Très bien. Merci pour votre travail.
Les rapports remis par chaque escouade pour la journée ne signalaient aucun problème, il n’y avait pas grand‑chose d’autre à dire. Juste que la boutique d’accessoires que le prince Glenn avait visitée le premier jour prospérait encore alors il fallait maintenir la sécurité autour. Il ne me restait qu’à rentrer, dîner et dormir.
Enfin, il y avait autre chose. La mission importante de demander à Mewi sa journée. Je devais savoir si quelque chose, dans sa vie à l’école, manquait ou la décevait. Mewi restait timide, pas du genre à s’ouvrir sur ce genre de sujets, mais je travaillais patiemment à bâtir cette passerelle. C’était amusant à sa manière. J’avais l’habitude des enfants depuis toutes ces années dans ma salle d’armes alors j’espérais réduire lentement la distance entre nous.
Je sortis du QG de l’Ordre de Liberion et constatai que le quartier central de Baltrain était aussi bruyant que d’habitude dans le bon sens du terme. Le festival battait toujours son plein, de l’aube à la nuit. Les choses s’étaient envenimées le jour de l’attaque, mais ce remous négatif s’était apaisé au fil de ces quelques jours tranquilles.
Je priai pour un lendemain sans histoire et rentrai chez moi.
— Je m’en remets à vous aujourd’hui encore.
— Votre Altesse.
Le lendemain, nous saluâmes de nouveau le prince Glenn et la princesse Salacia devant le palais. C’était agréable de les voir un peu plus détendus. L’incident les avait secoués au départ, mais ses effets semblaient s’être estompés peu à peu.
À l’inverse, les membres du Saint Ordre ne paraissaient pas en forme, surtout Gatoga. L’un des leurs était soupçonné d’être l’assassin, difficile de relâcher la pression. Les chevaliers du Saint Ordre avaient du muscle et de l’endurance, mais la fatigue se lisait sur eux.
— Gatoga, ça va ? demandai‑je.
— Hm… ? Oui, pas de problème, répondit‑il d’un ton rassurant. — Plus que quelques jours. Je tiendrai.
Son ton n’avait rien de rassurant. Contrairement à l’Ordre de Liberion, la mission du Saint Ordre ne s’achevait pas aujourd’hui. Même après la fin de la visite du prince, ils devraient encore le raccompagner jusqu’en Sphenirvanie. À vrai dire, la longue route du retour était bien plus risquée que la ville avec l’Ordre de Liberion.
Peut‑être que ceux qui nous avaient attaqués l’autre jour avaient renoncé à frapper le prince Glenn à Baltrain et qu’ils attendaient son voyage de retour. Mais si la princesse Salacia était la véritable cible, alors après aujourd’hui, la probabilité d’une nouvelle attaque contre l’un comme contre l’autre chuterait drastiquement.
— Nous partons.
Allions-nous passer ce dernier jour sans encombre ? Tandis que je me posais la question, le cocher nous informa que nous nous mettions en route. Le programme d’aujourd’hui nous mènerait jusqu’au quartier sud pour admirer les grandes terres agricoles de Baltrain. Ce n’était pas une visite digne de ce nom, mais l’agriculture faisait vivre une nation entière.
Liberis était particulièrement gâté sur ce point, donc c’était une chose importante pour la Sphenirvanie d’en être témoin… sans doute.
Chaque pays avait son climat et sa superficie, et je n’étais pas sûr que la planification agricole de Liberis puisse servir de référence.
Bah, inutile que je chipote au programme touristique de la famille royale…
— Ouah… C’est si vaste et si beau, remarqua le prince Glenn.
— Hihi, n’est‑ce pas ? sourit la princesse. — Cette région agricole est la fierté de Liberis.
Arrivés dans le quartier sud de Baltrain, tout n’était que vert, vert, et encore vert à perte de vue. Des alignements de champs s’étiraient si loin que je me demandai s’ils ne continuaient pas au‑delà de l’horizon.
— Quel spectacle, murmura le prince.
C’était aussi ma première visite dans le quartier sud. Rien à voir avec Beaden. Comparer nos champs tranquilles à l’immense étendue de terres mises en culture pour nourrir la capitale aurait été absurde. J’étais entièrement d’accord avec le prince Glenn. C’était beau, assez pastoral pour me faire penser que ce serait un endroit parfait pour un pique‑nique. Beaden avait ses propres charmes, mais contempler les vastes champs de cette immense cité paraissait plus élégant. Sans la situation actuelle, j’aurais été comblé.
Cependant, je ne pouvais pas baisser ma garde. Contrairement aux quartiers central et ouest, il n’y avait pas de hauts bâtiments aux alentours. Et toutes ces cultures créaient des tas d’angles morts. Les champs s’étendaient au loin, il fallait donc surveiller dans toutes les directions.
Même si nous avions déployé des chevaliers pour former un périmètre extérieur, impossible de deviner où un assassin pouvait se cacher.
Je n’avais encore rien senti de suspect. N’empêche, s’il devait y avoir une attaque, ce serait maintenant, alors que le prince et la princesse étaient hors de leur carrosse.
Vu le programme du jour, c’était la seule fenêtre. Rien d’autre n’était prévu, si ce n’est le retour au palais. Au moment où je détachai mon attention du paysage pour revenir à mon environnement immédiat, j’entendis un cri.
— Qui va là ?!
Gatoga venait de hurler, la tension claire dans sa voix. Au même instant, un fourré remua dans les champs.
Et soudain…
Un petit lapin au pelage blanc et duveteux jaillit. Sans doute surpris par la voix de Gatoga, il détala et disparut à nouveau dans le fourré.
— C’est… un lapin, dis‑je.
— Désolé…
L’air penaud de Gatoga m’imprima l’esprit. Il avait été si aux aguets que sa réaction était des plus naturelles.
La princesse Salacia gloussa en voyant la scène.
— Hihihi.
La tension se dissipa, laissant une atmosphère plus légère. Ce relâchement gagna aussi les chevaliers, car des rires étouffés fusèrent tout autour de nous.
Eh bien, c’est toujours mieux que tout le monde figé par la tension.
Détendre un peu les épaules permettait d’agir plus vite en cas d’attaque. Et puis, autant que je pouvais en juger, il n’y avait aucune menace dans le secteur. La plupart des bâtiments ici étaient petits, nous n’avions donc pas à trop nous soucier de l’espace au‑dessus de nous.
— Et si nous rentrons ? demanda la princesse.
Le prince Glenn acquiesça.
— Oui, j’ai grandement apprécié ce spectacle.
Satisfaits de leur visite de la zone agricole, le prince et la princesse firent demi‑tour pour regagner leur carrosse.
Il n’avait pas pu les amener jusqu’au milieu des champs, si bien qu’ils devaient marcher un peu pour revenir.
— Attendez ! Arrêtez tout… Argh ?!
Alors que nous nous dirigions vers le carrosse, un chevalier du périmètre rugit soudain. Le prince et la princesse sursautèrent. Il semblait que l’incident de l’autre jour leur avait laissé un léger traumatisme.
— Haaah…
Ça y est. Ça se produit vraiment. Je m’y attendais, mais quand même…
Je soupirai et me retournai pour voir plusieurs silhouettes noires forcer le périmètre extérieur des chevaliers. Ils portaient la même tenue que la dernière fois, ce qui empêchait toute identification au premier coup d’œil. Cependant, ce n’était pas une embuscade cette fois. Nous étions prêts, et ils ne pouvaient pas nous fondre dessus depuis les toits.
Si ces assaillants avaient le même niveau que ceux de l’autre jour, nous pourrions les repousser. Je tirai mon épée, forgée dans les matériaux robustes de Zeno Grable, et la mis en garde.
Très bien, au travail. On y va prudemment et on fait notre part.
Les assassins forcèrent le cercle des chevaliers. Ils étaient plus nombreux que la dernière fois. Était‑ce parce qu’il n’y avait nulle part où nous cacher ? Ou bien cherchaient‑ils à s’assurer une victoire écrasante après leur défaite précédente ? On aurait dit que toujours plus d’entre eux parvenaient à passer.
Hé ! Faites votre foutu boulot là‑bas ! Pourquoi y en a autant qui passent ?!
Ce n’était pas juste une poignée d’assassins. Assez déferlaient pour nous encercler si nous n’y prenions pas garde.
— Hmpf !
— Gah !
J’abattis le premier homme en noir à percer le périmètre.
Malheureusement pour lui, ils étaient trop nombreux pour que je me retienne. Une pensée me traversa l’esprit tandis que j’entaillai sa chair avec facilité.
Ces types sont bien plus faibles que la bande précédente.
Ils avaient l’avantage du nombre, mais chaque assaillant, pris individuellement, était bien moins compétent que lors de la tentative précédente. Ils n’étaient pas tous forcément mauvais, mais les hommes impliqués dans la première attaque avaient été nettement plus difficiles à abattre. Peut‑être nos ennemis n’avaient‑ils pas pu miser sur la qualité cette fois, et comptaient‑ils sur la quantité. Ce serait une erreur bienvenue de leur part… mais j’avais des doutes.
— Prince Glenn ! Princesse Salacia ! Baissez la tête ! criai‑je.
— D…D’accord !
Il serait difficile d’évacuer, et il n’y avait nulle part où se cacher. Mieux valait donc rester bas et éviter de prendre un coup perdu. Dans un espace aussi ouvert, un seul projectile pouvait être fatal. La dernière fois, l’échauffourée en pleine ville avait été pénible à sa manière, mais relativement tranquille. C’était agréable de ne pas avoir à s’inquiéter de ce qui échappait à ma portée.
Mais là, nous avions affaire à un immense espace à découvert. Combiné aux couverts, cela compliquait grandement la protection de nos têtes couronnées.
Ce ne serait pas un problème si nos adversaires n’avaient que des lames, mais des archers seraient autrement plus délicats à gérer.
Il fallait garder cette possibilité en tête, donc nous ne pouvions pas nous éloigner du prince et de la princesse. Parvenus à la même conclusion, Allucia et Henblitz durcirent eux aussi notre cercle défensif autour du prince et de la princesse. Cependant, nous ne pouvions pas former une muraille hermétique, car pour traiter efficacement nos assaillants, nous devions porter le combat un peu à l’écart des altesses.
La situation s’annonçait plutôt favorable côté assaillant, et pour nous c’était une sacrée plaie.
— Oh là ! criai‑je, abattant par réflexe un projectile sifflant.
Merde ! Ils ont vraiment amené des archers !
Heureusement, ils n’étaient pas d’excellents tireurs, mais le simple fait qu’ils puissent frapper à distance était déjà très mauvais. Cela rendait les choses exponentiellement plus difficiles.
— Argh ! Ils ont des archers ! Faites attention aux flèches ! hurla Gatoga, parvenant à la même conclusion.
Le savoir n’arrangeait pas grand‑chose. Détourner physiquement chaque flèche de sa trajectoire relevait de l’exploit. Si nous ne nous occupions pas vite des archers, une flèche pouvait très bien échapper à notre garde et transpercer le prince ou la princesse.
— Hinnis manie l’épée et l’arc ! beugla Gatoga. — L’enfoiré !
Si l’ancien vice-commandeur excellait aussi à l’arc alors, il commandait sans doute les archers. Il avait dû battre en retraite lors de son combat contre Gatoga l’autre jour, peut‑être s’était‑il estimé en désavantage au corps à corps.
— Gatoga ! criai‑je.
— Quoi ?!
À ce rythme, notre situation allait se dégrader. Avec des assassins qui nous tombaient dessus comme une avalanche, et des archers en plus, nous allions vite atteindre notre limite. Notre escorte rassemblait des chevaliers d’élite, mais nous n’avions qu’une endurance et une volonté limitées.
— Il faut abattre les archers ! hurlai‑je. — On s’occupe du reste ici !
— Bordel !
L’une des flèches en vol se ficha dans le dos d’une silhouette en noir, qui bascula au sol.
Ces types ne se donnent même pas la peine de distinguer amis et ennemis. Ils arrosent juste la zone de flèches en espérant un coup de chance.
Ça tournait mal pour nous. Nous contenions tout juste la marée des assassins qui affluaient. Il nous fallait soit nous déplacer ailleurs, soit neutraliser les archers avant qu’ils n’ajustent leur visée. Sinon, le prince et la princesse allaient se faire toucher.
— Très bien ! Je vais m’occuper des archers ! cria Gatoga.
Jugeant qu’il n’y avait pas une seconde à perdre, Gatoga rugit et se rua sur la ligne de front. Il avait certes un compte à régler avec Hinnis, mais c’était dans tous les cas mieux ainsi. Ce statu quo ne se briserait jamais sans que quelqu’un plonge droit dans la mêlée.
Il ne nous restait plus qu’à croire au talent de Gatoga en me fiant à son titre de Commandeur des chevaliers du Saint Ordre. Nous ne pouvions pas diviser davantage nos forces. Si nous le faisions, le prince et la princesse mourraient. Il revenait à Allucia, Henblitz et moi de les protéger. Nous avions largement assez de technique à nous trois, mais nous manquions de bras.
Pas qu’on ait d’autre choix que de tenir bon ! Hein ? Attends, où est Rose ? Où est‑elle passée ?
Elle était tout près quand le prince Glenn et la princesse Salacia admiraient le paysage, mais sans que personne ne s’en aperçoive, elle avait quitté le groupe. Au fond, c’était quelqu’un de sérieux, je doutais donc qu’elle ait déserté son poste à la onzième heure.
— Ah.
Trouvée.
Elle s’était postée près de l’avant de notre groupe, faisant face aux assassins en avant‑garde. Bon, il y avait une limite à ce qu’on pouvait accomplir en se contentant d’encercler nos altesses. Vu l’espace nécessaire pour se battre, ce n’était pas le moment de laisser tout dégénérer en mêlée confuse.
En ce sens, son jugement n’était pas mauvais… à condition, bien sûr, qu’elle contienne correctement les assassins.
— Hah !
— Argh !
J’éventrai un autre assassin qui avait réussi à dépasser Rose. Elle avait fréquenté ma salle d’armes, même si ce n’avait été que brièvement, si bien que je connaissais bien ses capacités. Son style, fondé sur la défense et le contre, la destinait tout particulièrement à ce genre de combat défensif. Les techniques de Rose ne céderaient jamais face à de vulgaires assassins de cette espèce, même en infériorité numérique. Lors de la dernière attaque, elle avait même achevé elle-même l’un des assaillants les plus chevronnés.
Alors comment des adversaires aussi médiocres, que je pouvais abattre sans peine, parvenaient-ils à passer entre ses mailles ?
— Prends ça !
Encore un de moins. Je déviai l’épée courte qui fondait sur moi, puis le taillai en retour de l’épaule jusqu’au flanc. L’homme en noir s’effondra dans une mare de sang, sans même pousser un grognement.
Oui… Il y avait quelque chose d’étrange dans le fait qu’autant d’assassins parviennent à franchir le périmètre tenu par les chevaliers. Que ceux de l’autre jour y soient arrivés, je pouvais encore le comprendre : même aux yeux d’un bretteur aguerri, ils étaient redoutables. De plus, ils avaient surgi des toits, là où aucun garde n’était posté, avant de fondre sur nous de front.
Mais ceux-là étaient d’une tout autre trempe. Ils n’arrivaient pas à la cheville des assaillants chevronnés de la dernière fois. Leur seul véritable atout, c’était le nombre.
Seules quatre personnes protégeaient les altesses de près, enfin, sans Rose, trois, mais des chevaliers de l’Ordre de Liberion et du Saint Ordre étaient censés nous entourer de toutes parts. Il n’y avait aucune chance que l’Ordre de Liberion bâcle à ce point.
C’était aberrant qu’un chevalier refuse d’offrir son corps en rempart pour retenir de pareils assassins insolents. Si l’un des leurs avait été de ce bois-là, Allucia ou Henblitz l’auraient repéré depuis longtemps. On l’aurait expulsé.
— Urgh… Ils sont bien trop nombreux ! murmura Allucia en abattant d’un seul coup d’estoc un assassin qui fonçait.
Ce n’était vraiment pas le moment d’essayer d’en prendre un vivant. Si on s’échinait à en capturer un, le suivant nous aurait déjà la lame à la gorge. Il fallait les traiter aussi vite que possible.
— Que fout le périmètre défensif ?! rugit Henblitz.
Sa plainte était fondée. Qu’un ou deux passent encore, passe, mais là, c’était une négligence pure et simple du périmètre. Une telle menace massive n’aurait jamais dû pouvoir forcer le passage.
Une idée me vint : le Saint Ordre.
Ils laissaient passer les assassins. Ils cédaient la voie.
Ils étaient si nombreux que l’hypothèse s’imposait. Malgré moi, l’incident avec Reveos et ma conversation avec Lucy me revinrent. Les factions royalistes et papistes se déchiraient en Sphenirvanie. Forcément, cela avait dû rejaillir jusque dans le Saint Ordre.
Admettons que cette série d’événements soit l’œuvre des papistes. Si même un vice-commandeur du Saint Ordre faisait partie de ce camp alors l’infiltration alors qu’il y ait d’autres traitres n’aurait rien d’étonnant.
Et si Rose en faisait partie… tout s’expliquait.
— Hop !
J’abattis un éclat louche qui avait pris la lumière du soleil en fondant sur moi. Un couteau de jet. Voyant que le corps à corps tournait mal, ils en venaient aussi aux armes de jet. Une seconde de retard, et ce couteau serait déjà fiché dans le prince ou la princesse. Grâce à Gatoga, plus une flèche ne volait, mais à ce rythme, on n’avancerait jamais.
Ils n’avaient pas des effectifs infinis. À terme, leur assaut faiblirait. Restait à savoir si nous tiendrions à trois jusque-là, ce qui paraissait douteux. J’étais à peu près certain que nous finirions par l’emporter, mais le prince Glenn et la princesse Salacia s’en sortiraient-ils indemnes ?
— Allucia ! criai-je en repoussant d’autres dagues qui jaillissaient.
— Oui ?!
C’était un pari foireux, mais meilleur que de se faire encercler ici. Et puis, même si on ne pouvait pas faire confiance au Saint Ordre, on pouvait faire confiance à nos propres chevaliers. Si ma confiance était mal placée, cette mission était de toute façon vouée à l’échec.
— Emmène le prince et la princesse et cours vers les chevaliers de l’Ordre de Liberion ! Je prends le relais ici !
— Quoi ?! Mais…
— Ne perd pas de temps ! À ce rythme, on va se faire encercler ! Il faut percer quelque part !
S’ils nous bouclaient de tous côtés à coups d’assassins et de dagues volantes, je ne voyais pas comment les choses pourraient tourner en notre faveur. Mieux valait rallier les chevaliers de l’Ordre de Liberion éparpillés sur le pourtour, former un groupe sûr et ramener nos protégés jusqu’au palais.
— Prince Glenn ! Princesse Salacia ! Suivez Allucia et Henblitz, je vous prie ! N’oubliez pas de baisser la tête !
— D…D’accord !
C’était quitte ou double, mais les deux altesses acquiescèrent. Il serait fâcheux qu’ils perdent leurs moyens ici. Il leur fallait rassembler leur courage et se mettre en route.
— Urgh… Henblitz, on avance ! cria Allucia.
— À vos ordres !
Ayant accepté ma proposition, Allucia et Henblitz s’éloignèrent de moi. Ils n’avaient pas le temps de monter dans le carrosse. Un carrosse n’était de toute façon pas un moyen de locomotion rapide. On pouvait facilement le rattraper à pied.
Il ne restait donc qu’à courir tout en rejoignant les chevaliers de l’Ordre de Liberion. Cela allait pousser le prince et la princesse dans leurs retranchements, mais s’ils voulaient survivre, il leur fallait l’endurer.
— Hah !
— Guh !
À présent que je n’avais plus personne à protéger, je pouvais enfin me mouvoir à ma guise. Plus rien ne me pesait à l’esprit, et je n’avais aucune intention de me laisser embarquer dans un combat pénible.
Désolé, je n’ai pas le temps de songer à épargner des salopards aujourd’hui. Je vous trancherai tous.
— Hmpf !
Je ne pouvais laisser passer aucun assassin, si bien que je me retrouvai en substance réduit à l’équivalent d’un bretteur cinglé qui essayait sa lame neuve en fauchant indistinctement tous les passants. Ça me donnait l’impression d’être le méchant.
Enfin, les vrais salauds, c’était eux, mais quand même…
Je continuai de balayer mon épée à tout va. Peu après, la zone agricole s’était changée en une mare de sang et de tripes.
— Pfiou…
La vague humaine avait enfin cessé. Je repris mon souffle et me demandai si le prince et la princesse avaient pu s’échapper. Impossible de le savoir, il ne me restait qu’à faire confiance à l’habileté d’Allucia et de Henblitz. Je n’avais aucune idée du nombre de types que j’avais tués, seulement que j’avais affronté un nombre d’assassins délirant.
J’étais stupéfait que ma lame n’eût pas perdu son fil après en avoir fendu tant. Une épée longue ordinaire se serait probablement brisée.
— Maintenant, on va enfin pouvoir parler.
Je me tournai vers la femme-chevalier en armure de plates, de la tête au pied qui se tenait devant moi. Elle ne bougea pas. Même après la fuite du prince Glenn et de la princesse Salacia, elle avait sauvé les apparences. Mais, vu ses capacités, j’avais immédiatement remarqué l’anomalie. À présent, c’était pratiquement acquis. Je manquais toutefois d’éléments pour en comprendre les véritables motifs.
— Tu me dis ce qui t’a pris, Rose ?
Comme prévu, Rose sourit comme à son habitude.
— Vous êtes vraiment fort, Maître.
Elle parlait avec une désinvolture tranquille, comme si elle se promenait. Le décor, pourtant, n’avait rien de paisible. Les vêtements neufs que j’avais achetés pour l’occasion étaient dans un état épouvantable, maculés d’éclaboussures de sang. Je me demandai si un lavage suffirait seulement à en venir à bout.
— Eh bien, contre des adversaires de ce niveau, je suppose que oui.
Même un type comme moi s’en était tiré sans difficulté face à de tels effectifs. Leur niveau était pitoyable parce qu’ils avaient vraiment misé sur la quantité, rien d’autre. En parlant, j’essorai le sang de ma lame d’un coup sec.
J’ai l’impression que ma lame est un peu trop affûtée pour se tourner contre une tête connue. Rien ne dit que cela finira en combat… mais j’ai un mauvais pressentiment.
— Pourquoi as-tu laissé passer les assassins ?
Ce fut la première question qui me vint. Mais qu’espérais-je en la posant ? Que Rose nie ? Les indices circonstanciels avaient déjà rendu la vérité limpide.
— Hihi, de quoi parlez-vous ? J’ai combattu comme il faut.
L’attitude de Rose ne changea pas. Elle conserva son sourire de toujours. Pourtant, j’avais peine à croire qu’elle pensât elle-même que cette excuse pouvait tenir. Elle avait beau paraître insouciante, elle était loin d’être stupide. Son armure splendide, à la fois solennelle et raffinée, seyait parfaitement à son rang de vice-commandeure du Saint Ordre. Pourtant, elle ne portait ni la moindre entaille ni la moindre goutte de sang. Plus que tout le reste, c’était là la preuve qu’elle ne s’était pas battue sérieusement.
— Alors que ton armure est intacte et bien propre ?
Elle battit des paupières, décontenancée, puis baissa les yeux. On eût dit qu’elle ne s’en rendait compte qu’après ma remarque.
— Oh, j’ai envoyé valser tout le monde avec mon bouclier, répondit-elle d’un ton enfantin.
— Je vois.
Pour recadrer la situation, au risque de me répéter, Rose était d’un naturel insouciant, mais elle n’était pas stupide. En réalité, elle était même plus intelligente que la moyenne, et elle observait très bien les gens. Si elle avait été déficiente sur l’un de ces points, elle ne serait jamais montée jusqu’au rang de vice-commandeure.
Et pourtant, la voilà qui alignait les mauvaises excuses face à une vérité évidente. N’importe qui aurait pu voir qu’elle n’avait pas pris sa garde au sérieux. Se montrait-elle évasive parce qu’elle ne pouvait révéler les raisons qui l’avaient poussée à agir ainsi ? Ou bien parce qu’elle ne voulait pas les révéler à moi en particulier ? Était-ce égoïste de ma part que de vouloir connaître ses véritables motivations ?
— N’empêche qu’avec ou sans ton bouclier, tu en as laissé passer un paquet, dis-je.
— Il m’arrive d’avoir des jours où je ne suis pas dedans. Je suis sûre que ça vous arrive, à vous aussi.
Rose avait dégainé son estoc, mais lui aussi était parfaitement propre. Pas une goutte de sang. Autrement dit, elle n’avait affronté sérieusement aucun des assassins. Je n’avançais à rien sur ce terrain, alors j’évoquai l’information que Lucy m’avait donnée.
— C’est mauvais à ce point que le prince Glenn hérite de la couronne ?
Le sourire de Rose s’évanouit d’un coup.
— En plus d’être fort, vous êtes bien informé, dit-elle.
— Bah, disons que le bouche-à-oreille fait son effet, tout simplement.
Je ne savais pas exactement ce qui se tramait en Sphenirvanie, et j’ignorais si les royalistes ou les papistes étaient dans leur bon droit. Franchement, je ne savais même pas ce que chaque camp défendait. Peut-être, allez, peut-être que les papistes avaient une grande cause dont je n’avais aucune idée. Cependant, même en tenant compte de cela, je ne pouvais pas fermer les yeux sur une tentative éhontée contre la vie du prince.
— Je me doutais que ça ne suffirait pas… murmura Rose.
Son expression changea, peut-être parce qu’elle avait décidé que jouer les idiotes ne la mènerait nulle part.
— Je le prends comme un compliment.
Mes adversaires n’avaient compté que sur le nombre. Et Allucia et Henblitz gardaient le prince et la princesse, de sorte que je n’avais rien à craindre de ce côté-là. Dans ces conditions, je n’étais pas assez sénile pour perdre contre des vauriens comme ceux qui nous avaient attaqués aujourd’hui. Mais si nous avions été pris en embuscade par des assassins doués comme la première fois, l’histoire aurait été tout autre.
— Maître…
— Hm ?
Le ton de Rose avait un peu changé, à présent.
— Si votre patrie se retrouvait dans une impasse, que feriez-vous ? demanda-t-elle.
C’était une drôle de question pour un vieux plouc. Je ne connaissais rien à la politique. Même si j’avais été en position de devenir roi ou je ne sais quel dirigeant, je n’avais aucune confiance en ma capacité à gouverner un pays.
— Je ne suis qu’un vieux péquenaud… répondis-je. — La politique, je n’y comprends rien.
C’était sans doute cette question qui la laissait désemparée. Donc, même si mon avis était saugrenu, je devais le donner en tant que son Maître.
— D’abord… ne faudrait-il pas demander au peuple ce qui le ronge ? dis-je.
C’était la première idée qui me venait. Une fois les problèmes des citoyens connus, les dirigeants pouvaient chercher des solutions et les régler un à un. Je n’avais guère mieux.
— Oui, c’est peut-être ce que ferait un bon homme d’État.
Le sourire de Rose disparut de nouveau.
— Mais si les hommes d’État ignoraient le peuple et se battaient entre eux ? Si le royaume avait été appauvri par des années de luttes de pouvoir ? Si le pays se dégradait sans cesse ? S’il fallait purifier au plus vite le cœur de l’État ? Si tous les hauts placés ne pensaient qu’au trône et se le disputaient comme des rats ? Que feriez-vous, Maître ?
Son visage se crispa d’angoisse.
— Je me le demande… Tu sais que je ne suis pas spécialement futé, lui dis-je.
Mes mots, je le savais, ne suffiraient pas. Rien ne lui arracherait quoi que ce soit, pas dans l’état où elle se trouvait. Derrière son sourire se cachait une résolution farouche, et c’était précisément elle qui nous avait amenés là.
Les papistes avaient choisi la voie du sang, comme Lucy l’avait anticipé : ils comptaient éliminer le prince pour trancher le nœud. Que cela restaure l’ordre, rien n’était moins sûr, mais certains préféraient une fin nette à un pourrissement sans terme. Rose, visiblement, était de ceux-là.
Ce qu’il lui avait fallu traverser pour en arriver à cette conclusion, les nuits d’angoisse, les déchirements intérieurs, je ne pouvais qu’en deviner l’ampleur. Son visage portait les traces de ce combat. Elle n’avait pas pris cette décision à la légère, c’était évident. Même si elle y était parvenue à force de tourner et retourner les choses, inlassablement.
— Tout cela est peut-être vrai… mais tu restes mon ancienne élève, et je ne peux pas détourner les yeux quand tu t’engages hors du droit chemin.
Je ne peux pas la regarder mener un coup d’État sans rien faire.
— Je vois… Vous êtes vraiment quelqu’un de bien, Maître.
Rose souriait de nouveau, mais si je ne me trompais pas, elle avait l’air d’une enfant qui se retenait désespérément de pleurer.
— Je crois que tu fais partie, toi aussi, de ces « gens bien », dis-je.
— Hihi. Je me le demande.
À la salle d’armes familiale, Rose veillait sans cesse sur les plus petits et se faisait du souci pour eux. Elle s’occupait des autres avec une aisance qui n’avait rien à voir avec Allucia. Nous formions beaucoup d’enfants, et Rose avait vraiment été comme une grande sœur pour tous. Mes élèves de l’époque semblaient l’adorer.
— Il me semblait t’avoir appris à te servir d’une épée pour protéger les autres, la réprimandai-je.
Il ne s’agissait ni de maniement ni de style à l’épée. Il s’agissait d’esprit. Une épée était une arme et elle existait pour tuer.
Je venais moi-même d’abattre une quantité de gens, et je n’avais pas l’intention de prétendre que ma lame n’était pas souillée. Mais je ne perdrais jamais de vue les raisons pour lesquelles je la brandissais. À un certain degré de force devait répondre un degré plus grand encore de responsabilité. C’était cela, l’art de l’épée que j’enseignais.
— Ceci aussi est une épée faite pour protéger un grand nombre de gens, insista Rose.
La réponse qu’elle avait tirée de son passage à ma salle d’armes semblait un peu différente de ce que j’attendais.
— Le sang coulera. Beaucoup mourront, c’est certain. Mais c’est le salut.
— Tu te trompes, Rose.
Comme je l’ai dit, je ne connaissais rien à la politique. Et ça ne m’intéressait pas, à vrai dire. Tant que mon épée, celles de mes élèves, et les quelques personnes de mon petit monde allaient bien, cela me suffisait. Mais même ignorant, je comprenais au moins une chose.
— On ne bâtit pas une vraie révolution sur une montagne de sang.
La dague de l’assassin laissait toujours une rancune. Je m’efforçais de choisir quand et où tirer l’épée pour éviter cela. Sans quoi un maître épéiste ne serait rien de plus qu’un meurtrier.
— Et autre chose me tracasse, dis-je.
— Quoi donc ?
Rose cherchait à atteindre une forme de salut, au point de commettre des actes inhumains. Les détails et les circonstances de son pays qui l’avaient menée là m’inquiétaient, mais j’avais autre chose, plus préoccupant encore, en tête.
— Qu’est-ce que toi, tu veux ? demandai-je.
— Comme je l’ai dit, l’état actuel du…
— Non, après ça, dis-je en l’interrompant.
Que l’état de son pays la révolte, je le comprenais. Que cet assassinat de l’héritier du trône fût, à ses yeux, une issue possible, je pouvais l’entendre, sans cautionner ses méthodes pour autant.
Mais la suite m’échappait. En admettant qu’ils parviennent à tuer le prince Glenn et que les papistes s’emparent du royaume, et après ? Peut-être que Rose serait élevée en héroïne, comme le chevalier du salut que l’on porte en triomphe. Peut-être qu’elle gagnerait un pouvoir bien supérieur à celui qu’elle détenait. Ou peut-être qu’on la mènerait à l’échafaud, comme la rebelle qui avait fait couler tant de sang.
— Qu’est-ce qui t’a poussée à en arriver là ? demandai-je. — Le pouvoir ? Celui que t’apporterait l’auréole de chevalier providentiel ? Ou simplement le goût du sang ? Non, ni l’un ni l’autre ne ressemble à ce qui t’anime vraiment.
Je n’arrivais pas à imaginer l’avenir que ses actes engendreraient. Avoir une grande cause pour laquelle se battre, c’était admirable. Je n’en avais pas vraiment, moi. Parfois, poursuivre ses idéaux chevaleresques, fût-ce par tous les moyens, avait quelque chose de splendide. Malgré tout…
— Rose, je trouve splendide d’avoir une cause aussi grande que le salut. Mais c’est un moyen, pas une fin. Quel bonheur cherches-tu à atteindre en sauvant ton pays ?
Qu’y avait-il au-delà de cette grande cause ? Franchement, j’avais du mal à imaginer Rose heureuse dans cet avenir-là. Peut-être cherchait-elle à mourir en fidèle chevalier, au service de son devoir, mais ce n’était pas vraiment son genre. C’était mon avis, mais je le croyais fermement, et elle l’avait encore conforté pendant notre conversation l’autre jour. Même rejoindre le Saint Ordre m’avait paru un choix qu’elle n’avait fait que parce que Gatoga le lui avait dit.
— Maître… M’écouterez-vous ? demanda-t-elle, l’hésitation nette dans sa voix.
— Bien sûr.
— Voyez-vous… j’aime les enfants.
— Oui, je le sais bien.
J’avais découvert l’affection de Rose pour les enfants à l’époque. C’était une mère poule, douée pour s’occuper des autres. Plus d’un enfant avait dû être sauvé par son dévouement à prendre soin des gens.
— Des enfants meurent de faim et de froid tous les jours en Sphenirvanie, dit-elle.
— Je vois…
Sauver tous ses citoyens, c’était l’idéal de tout royaume. Mais cet idéal tenait du vœu pieux. Même moi, je savais que ce n’était pas réaliste. Peu importe ce que l’on faisait, certains passaient entre les mailles de la protection du pays. Mewi en était un exemple.
Rose soutint mon regard.
— Sa Sainteté m’a dit que si on lui confiait le contrôle du royaume, il rétablirait l’ordre et le peuple serait délivré de ses souffrances. Il m’a dit que plus aucun enfant ne mourrait sous mes yeux.
— Et tu crois cela ?
La conclusion facile, c’était qu’on se servait d’elle comme d’un outil. Pourtant, le lui jeter au visage maintenant ne suffirait pas à l’arrêter. Elle semblait très bien le savoir.
— En quoi d’autre puis-je croire ? demanda Rose. — Je suis fidèle à l’Église de Sphene.
— Il devrait exister une voie sans effusion de sang. Tu aurais pu saisir le pouvoir en ce sens.
Ce qu’elle essayait d’accomplir était trop précipité. Changer un pays n’était pas si simple et il fallait du temps pour mener un plan. Même si cette guerre civile s’arrêtait temporairement par la force, la vraie paix resterait lointaine.
Et cette paix n’est possible que si celui qui ressort vainqueur de la guerre est vertueux. Je doute que quiconque capable d’élaborer un tel plan d’assassinat puisse former un gouvernement équitable et juste.
— À moins de faire quelque chose de radical, nous n’y arriverons pas à temps… dit Rose avec un sourire. — On ne peut pas rester les bras croisés. À l’instant même, la disparité des richesses en Sphenirvanie empire. De plus en plus de gens meurent.
— Et tu renverses les royalistes pour forcer tout le système à changer ?
— Oui.
Son raisonnement était criblé de failles. Même moi, je les voyais. Rose devait déjà les avoir vus. Elle avait sans doute tourné et retourné tout cela avant d’arriver à cette amère conclusion.
— Même moi, je vois bien que ton plan n’est rien d’autre qu’un rêve, dis-je. — Comment vas-tu t’occuper des enfants avec des mains aussi couvertes de sang ? Je crois toujours que tu fais fausse route.
Malgré sa détermination, je tins bon. Elle se trompait, et elle devait l’entendre.
— Mais… commença Rose, avant de s’interrompre. — Non. Je suppose que ça ne sert à rien.
— J’écouterai la suite dans un endroit plus approprié, dis-je en avançant d’un pas.
Elle me fit face sans même tenter de fuir, tenant simplement son estoc et son bouclier en losange dans une garde nonchalante.
— Hihi. Et si je dis que je n’ai pas envie d’aller nulle part avec vous ?
Son expression s’effaça un instant, puis revint aussitôt. Elle parla d’une voix enjouée, avec son sourire habituel.
— Désolé, mais il n’y a pas d’autre moyen, dis-je.
Je mis mon épée en garde. Si, après tout ça, elle ne s’arrêtait pas, c’est que parler ne servait à rien. Rose ne changerait pas de son plein gré. Dans ce cas, je n’avais d’autre choix que d’arrêter moi-même sa folie.
Mon épée forgée à partir des matériaux de Zeno Grable gardait sous le soleil son éclat rouge, malgré tout le sang séché qui l’avait trempée.
Je vais trancher une ancienne élève.
Si je pouvais l’éviter, je ne voulais pas en arriver là. Honnêtement, je n’étais pas sûr d’en être capable. Après tout, Rose avait fréquenté ma salle d’armes, même si ce n’avait été qu’un bref an et demi. Elle avait toujours été une fervente dévote de l’Église de Sphene, et dès qu’elle en trouvait le temps, elle priait. Je ne comptais plus le nombre de fois où j’avais fait la grimace devant son prosélytisme zélé. Pourtant, même si ces moments avaient été agités, je gardais globalement de bons souvenirs de cette fille toujours souriante.
Cependant, tout cela appartenait au passé désormais.
— Hihi… Alors je résisterai de toutes mes forces.
J’examinai mon adversaire. Elle était en armure complète. À vitesse maximale, je serais plus rapide. Rose l’avait compris. Elle avait adopté une garde basse, couvrant la moitié de son corps avec son bouclier et abaissant la pointe de son estoc.
À l’époque, elle n’utilisait pas de bouclier. Pourtant, en repensant à nos séances d’entraînement, elle excellait dans la défense et la riposte. J’étais sûr qu’elle avait encore poli son art depuis. Et avec un bouclier à ses côtés, sa défense était assurément plus solide qu’avant.
Restaient deux questions : ma force suffirait‑elle à percer sa défense ? Était‑je seulement capable d’employer correctement mon épée contre elle ?
J’avais eu mon lot de passes d’armes avec mes élèves en usant d’épées en bois, mais je n’avais jamais fait l’expérience d’abattre une vraie lame sur l’un d’eux. Je voulais l’arrêter, mais quelque chose en moi résistait à l’idée de blesser, voire de tuer au vu du potentiel qu’elle avait.
— Ha !
Et sans que j’aie encore trouvé la réponse, Rose se rua et alluma l’étincelle du combat.
— Hop !
Je déviai sa botte de côté. Rose était spécialisée en défense, mais cela ne voulait pas dire qu’elle était mauvaise en attaque. Elle avait largement le niveau pour prendre l’initiative si elle le désirait. En fait, sa fente était bien plus acérée que je ne l’aurais cru, compte tenu de sa lourde armure.
— Hyaa !
Rose n’alla pas contre la force qui repoussait son estoc. Au lieu de ça, d’un poignet souple, elle enchaîna habilement sa pointe en taille horizontale. Ses expirations singulières résonnaient dans l’air tandis que son estoc frappait encore et encore.
— Guh !
Je m’attelai à la tâche ingrate de parer sa lame fine, coup après coup.
Bon sang. Je le savais, mais elle est sacrément forte.
Pour quelqu’un en armure complète, ses frappes atteignaient une vitesse et un poids qui défiaient l’entendement. J’avais déjà croisé cette sorte de puissance récemment. Sa technique évoquait celle de Spur, l’homme que j’avais affronté avant de capturer Reveos.
Sans jamais peser de tout son corps, elle tirait parti avec art de la rotation des épaules et des hanches pour déclencher des taillades foudroyantes.
Je tenais, mais repousser sa lame me coûtait.
Il n’y avait qu’une issue : prendre l’initiative.
Peut‑être avait‑elle compris que je n’étais pas encore prêt mentalement pour ce duel, car Rose exulta d’une voix claire.
— Hihi ! Qu’est‑ce qu’il y a, Maître ?!
Elle continua de me harceler de son estoc.
— Urgh !
Rose comme moi, étions des spécialistes de la défense. À strictement parler, j’étais du genre à écarter et renvoyer le coup, tandis que Rose avait tendance à tout bloquer net. Dans un cas comme dans l’autre, ni elle ni moi n’étions du type à prendre l’offensive de façon proactive.
Cependant, la Rose que j’avais formée se concentrait trop sur la défense et n’avait pas assez travaillé l’attaque. Ses frappes étaient aussi un peu brutes. C’est pourquoi je lui avais surtout enseigné comment attaquer et comment bouger le bas du corps. Elle tirait à présent le meilleur de mes leçons, au point que j’étais prêt à croire à ses progrès.
— Vous n’allez pas vous battre, Maître ?!
Je n’étais pas en état d’attaquer, à cause de mes états d’âme. Rose, elle, n’avait plus rien à perdre et passait à l’offensive. Situation étrange. Nos passes d’arme d’antan étaient autrement plus paisibles et élégants.
— J’ai endurci ma résolution pour en arriver là ! déclara‑t‑elle.
Je parai le large mouvement de son estoc. C’était la fenêtre idéale pour une riposte. Si je frappe maintenant, je peux lui porter un coup non mortel.
Pourtant, ma lame refusa de partir.
— Vous n’allez pas m’arrêter ?!
Les attaques de Rose se succédaient. Son jeu d’épée restait superbe, mais cette offensive‑là n’avait rien à voir avec la technique de la Rose que je connaissais.
— Si vous pouvez m’arrêter, faites‑le ! Montrez‑moi ce que vous avez, Maître !

Elle abattit son estoc dans un cri. Je la déviai de côté, coupant l’élan de Rose. Profitant de l’ouverture, je reculai de deux pas.
— Rose, tu…
— Hihi… Il semble que je me sois un peu trop excitée.
Rose, tu hésites ?
J’allais le lui demander, mais sa réponse guillerette me coupa.
Elle ne me répondrait pas honnêtement, même si je la questionnais. Si j’avais encore été capable de la convaincre de reculer, ce duel n’aurait jamais commencé.
Le combat exalte l’âme. Quelles que soient les circonstances, il n’était pas rare que les vrais sentiments jaillissent. Même durant mes assauts avec Henblitz et Surena, ils avaient crié leurs pensées et leur admiration au milieu des lames.
Peut‑être que Rose veut que je l’arrête. Peut‑être que ce n’était là qu’un espoir commode de ma part. Une méprise, aussi. Pourtant, la Rose que je connais n’élèverait jamais la voix ainsi, quel que soit le duel.
— Hihi… Vous êtes vraiment très fort, Maître. Je ne sens pas que je puisse vous battre.
Malgré son offensive intense, son souffle demeurait posé. Elle avait encore de la réserve. Il était impossible de conserver une telle endurance sans entraînement constant. Ce combat prouvait qu’elle n’avait pas relâché sa dévotion quotidienne à son art. J’en étais heureux, mais je n’aimais pas la voir employer cette force à une telle fin.
— Alors vas-tu te rendre ? demandai‑je, au cas où elle aurait changé d’avis.
Ça aurait été idéal si mon influence suffisait à la faire céder. Peut‑être que cela se terminerait sans blessure de part et d’autre. Les autres chevaliers et moi prendrions ensuite le temps de la convaincre de changer de vision.
— Je ne peux pas, répondit‑elle nettement, douchant mes espoirs. — Je ne peux tout simplement pas, Maître… Je suis sûre que je ne peux pas vous battre. Croiser le fer avec vous me l’a prouvé.
— Alors…
— Mais je ne peux pas m’arrêter. Pas après être venue jusque‑là, fit Rose en souriant comme toujours. — Si j’échoue ici, les enfants qu’ils retiennent en otages mourront.
— Hein… ?
— Je parie que Sa Sainteté espère une victoire certaine, ajouta‑t‑elle, le regard clair. — Pas que j’aurais retenu mes coups, même s’il ne s’était pas abaissé à ça…
Quelle ordure.
Les mots me montèrent à la gorge, mais je les ravalai tant bien que mal. Ça ne changerait rien à la situation, même si je donnais libre cours à mon dégoût. J’avais désormais l’image nette de la situation. Elle agissait ainsi parce qu’ils avaient pris des enfants en otages.
Je savais qu’elle voulait sincèrement sauver son pays, mais là, c’était trop. Je me fichais bien de la situation interne en Sphenirvanie, mais je ne pouvais pas détourner le regard quand ma douce ancienne élève avait été forcée sur une voie aussi inhumaine. Je compris enfin pourquoi elle refusait de céder.
— Maître.
— Oui ?
— S’il vous plaît, arrêtez‑moi, dit‑elle avec sa bonne humeur coutumière. — Grondez donc cette piètre élève que je suis.
Avec dans les yeux une résolution tragique, elle reprit son estoc en garde.
— Haaaaaah…
Je laissai échapper un long, très long soupir.
La situation n’allait pas s’améliorer si je continuais d’hésiter. Je ne pouvais pas laisser ce duel s’éterniser davantage. Je me raidis alors.
— Rose.
Je tendis mon épée droit devant et soutins son regard sans ciller.
— Je vais te tuer.
Rose ne dit rien. Elle se contenta de sourire comme toujours et leva son bouclier.
J’ignorais quel genre de vie elle avait menée après avoir quitté ma salle d’armes. De même, elle ignorait comment j’avais vécu ces dernières années. Ma force avait pour l’essentiel plafonné à mon âge. Même à passer des années à brandir la lame, je ne pouvais plus espérer de poussée spectaculaire. Pourtant, il y avait une chose que je possédais désormais et que je n’avais pas alors.
— Hmpf !
Je fis deux pas en avant et levai haut la lame. Je n’étais pas particulièrement doué pour les frappes en avançant. J’avais une certaine confiance en ma vitesse de réaction, mais en termes de simple force physique, j’étais bien inférieur à des gens comme Allucia ou Henblitz. Au mieux, j’étais juste un peu plus fort que l’homme moyen de mon âge.
Ayant passé du temps avec moi, Rose savait tout cela naturellement. Aussi n’esquiva‑t‑elle pas et choisit‑elle de se défendre avec son bouclier. Rose excellait en défense. Il m’était impossible de surmonter son bouclier par la force. Je le savais mieux que quiconque, et elle en avait pleinement conscience, elle aussi.
Elle projetait de bloquer mon attaque, ce qui la mettrait dans la position parfaite pour lancer la riposte. C’était la bonne décision. Vu sa maîtrise, dans tout duel « normal », cela lui assurait la victoire. Cependant, même si j’étais bel et bien du niveau d’un adversaire « normal », Rose ne savait rien de la lame que j’avais en main.
— Hein…?
Le sourire de Rose, soutenu par sa confiance absolue en sa défense, s’évanouit soudain. Ma lame conserva son élan et trancha sans peine son bouclier. Son armure lourde céda, elle aussi, sans opposer de résistance.
J’effectuai une taille en ligne droite à travers sa poitrine, une marque qui ne s’effacerait jamais.
— Gah !
Rose chancela sous la taillade inattendue et tomba à genoux. Du sang frais se déversa sur sa poitrine. Cette fois, son sourire avait complètement disparu, remplacé par la stupeur et l’inquiétude. Elle n’avait sans doute jamais imaginé que son bouclier chéri et son armure solide puissent rompre d’un seul coup. Elle ne crachait pas de sang, donc, pour le meilleur ou pour le pire, ma lame n’avait pas atteint ses poumons. Néanmoins, sa blessure était manifestement grave. Elle ne pourrait pas continuer le combat. Elle risquait de mourir si elle ne compressait pas l’hémorragie rapidement.
— C’est ma victoire…
Je ne m’étais pas retenu. J’avais frappé sans me soucier de sa survie. Il me fallait donner tout ce que j’avais contre une bretteuse de son calibre, prête à tuer la royauté. À ce stade, je comprenais un peu ce que Gatoga avait pu ressentir. Rose n’était pas ma subordonnée, mais en tant qu’ancien instructeur, j’avais une responsabilité claire.
Je devais mettre un terme à son mauvais comportement.
— Guh…!
Rose gémit et tenta de se remettre debout. Je baissai les yeux sur elle. Je me demandais quelle tête je faisais. Avais‑je l’air triste ? Impossible à dire.
— C’est fini, Rose.
Je fus moi‑même surpris par la froideur de ma voix.
— Haa… Haaah…!
Une main serrant sa poitrine entaillée, Rose s’acharnait à vouloir se relever.
— Tu ferais mieux d’éviter de trop bouger. Si tu malmènes encore la plaie, tu ne pourras plus arrêter le saignement.
Rose ne tenait la conscience qu’à un fil. N’importe qui pouvait voir la gravité de sa blessure. Elle mourrait si elle n’obtenait pas un traitement spécialisé sur‑le‑champ. C’était moi qui l’avais blessée, donc, en un sens, je n’étais pas le mieux placé pour parler. Pourtant, même après avoir frappé pour tuer, je n’avais pas rangé mes émotions vis‑à‑vis de mon ancienne élève. Était‑ce égoïste de vouloir qu’elle survive ?
— Hi… Hi hi… J’ai perdu…
Elle renonça finalement à se tenir debout et tomba sur le dos dans un fracas métallique. Elle souriait, mais son visage était livide. Elle avait clairement perdu trop de sang.
— C’est quoi, cette épée… ? C’est déloyal…
— C’est mon atout dans la manche.
À l’avoir ressentie dans sa propre chair, elle savait à quel point le tranchant de cette épée était peu chevaleresque. Même moi, j’avais été un peu surpris qu’elle ait déchiré à la fois son bouclier et son armure. J’avais visé précisément cet exploit, certes, mais tout de même.
Qui plus est, malgré l’usage outrancier que j’en avais fait, la lame n’était pas ébréchée. C’était un chef‑d’œuvre insensé.
— Je ne deviendrai sans doute pas plus fort que je ne le suis, mais c’est une autre forme de force, lui dis‑je.
— C’est vraiment… déloyal…
— Hahaha.
Ce n’était certainement pas le moment de rire, mais je ne pus m’en empêcher. Je ne me moquais pas de Rose ni de rien. Comme je venais de le dire, j’avais pratiquement atteint le sommet de mon art.
Il ne me restait plus, à présent, qu’à décliner avec l’âge. Pourtant, la force ne se résumait pas à la seule adresse. Voilà ce qu’on me forçait à reconnaître, bien tard dans ma vie.
Alors même que je venais d’enseigner aux chevaliers à se servir de tout leur corps pour prendre l’ascendant, je n’avais pas su appliquer ma propre leçon.
J’espère qu’on me pardonnera ce petit tour.
Cette épée était trop bonne pour moi, mais puisque le hasard me l’avait mise entre les mains, ce serait du gâchis de ne pas m’en servir.
Il n’y avait plus de mouvement dans le quartier sud de Baltrain. On n’entendait plus que le souffle du vent et la respiration pénible de Rose. Aucun de nous ne savait quoi dire, et un silence étrange s’abattit sur les lieux.
— Norad… marmonna soudain Rose, allongée au sol.
— Hm ?
— Eline, Sandra, Harvis, Gill, Kennedy, Chilcott, Mary, Horzon… Ils sont tous morts.
Je ne connaissais aucun de ces noms. Allucia et Henblitz ne les connaissaient sûrement pas non plus, quoique Gatoga, peut‑être. C’étaient sans doute des gens qui partageaient les motivations de Rose. Qu’ils aient eu tort ou raison, ils portaient la même flamme.
En avais‑je tué certains ? Ou bien Allucia ou Henblitz s’en étaient‑ils chargés ? Ils avaient commis le grave crime d’une tentative d’assassinat sur la famille royale, je n’éprouvais donc pas grand‑chose qui ressemble à de la culpabilité. Le vide que je ressentais n’était que la conséquence d’avoir arraché tant de vies.
— Arrk ! Gah…
— Rose ! Ça va ?
À en juger par sa pâleur, ses poumons saignaient bel et bien. Mon coup les avait endommagés, semblait‑il. Peut‑être était‑il un peu étrange que je m’inquiète pour elle, puisque c’était moi qui l’avais blessée, mais je me demandais tout de même quoi faire. Livrée à elle‑même, elle allait sûrement mourir, et je n’y connaissais rien en médecine. S’il m’était resté une potion sous la main, ç’aurait été différent, mais hélas, je n’en avais pas apporté.
— M…Maître… dit faiblement Rose entre ses râles et ses quintes de sang. — S’il vous plaît… tuez‑moi. Je veux mourir… de votre main.
Je vis des larmes lui monter aux yeux. Je doutais que ce fût la douleur.
— Je ne peux pas faire ça, lui dis‑je.
— Maître…?
Il n’y avait pas à tergiverser. Elle avait commis un crime grave. Une simple excuse ne suffirait pas. Elle avait pris part à une véritable tentative de coup d’État. J’ignorais quelle peine tomberait au final, mais une relaxe était sans doute hors de question. Elle risquait même la peine de mort.
Cependant, en repensant aux mots qu’elle avait laissés échapper juste avant que je ne la frappe, je décidai de ne pas m’en désintéresser. Je ne porterais pas de jugement sur Rose. Et même sans avoir obtenu ses véritables raisons, je refusais d’achever de ma propre main une ancienne élève.
Peut‑être est‑ce égoïste… mais je ne le ferai pas.
— Tu devrais vivre et répondre de tes crimes. D’ailleurs…
J’y répugnais physiquement. Mon corps même refusait de lui infliger davantage de mal. Rose assumait ses actes, mais je n’aimais pas l’idée d’en sceller l’issue par sa mort. Après tout, son plan avait échoué. Et il y avait aussi ces enfants capturés à prendre en compte. Maintenant que je savais, fermer les yeux sur le vrai problème serait un choix minable, pour moi comme pour Rose.
— Il semble qu’il me reste encore des choses à t’apprendre, dis‑je.
— Hihi… Vraiment ?
Sérieusement, j’avais voulu lui enseigner à brandir son épée pour protéger les autres. Comment avait‑elle pu devenir quelqu’un prêt à participer à une révolution sanglante ? Je ne pouvais que déplorer mon échec de maître. Je n’aurais probablement plus jamais la place de la guider. Toutefois, je prenais cruellement conscience qu’être instructeur ne se résumait pas à apprendre à un élève comment balancer une lame.
— Argh !
— Doucement… Bon, que faire ?
Rose recracha encore du sang. Après avoir décidé de ne pas lui donner le coup de grâce, je me retrouvais bien incapable de la soigner. La blessure était bien plus profonde que je ne l’avais d’abord cru. À ce rythme, Rose allait mourir.
— Hé ! Gardenant ! Hein ?! Qu’est‑ce qui s’est passé ici ?
— Gatoga…
C’est alors que le commandeur du Saint Ordre accourut vers nous à grands pas bruyants. Son armure était couverte de sang et d’entailles, mais l’homme, lui, se portait comme un charme. Il avait visiblement neutralisé tous les archers. Il portait aussi un homme en travers de l’épaule.
— Où est passé le Prince Glenn ? demanda Gatoga. — Attends, quelqu’un a battu Rose ? Qui ?
— Eh bien…
Je ne savais pas trop comment répondre à sa mitraille de questions. À y réfléchir posément, l’instructeur extraordinaire de l’Ordre de Liberion venait de trancher la vice-commandeure du Saint Ordre de l’Église de Sphene. Ça s’arrangerait sans doute si Rose avouait, mais si elle se débattait une dernière fois et tentait de me coller le crime sur le dos, j’aurais du mal à m’en tirer. Je doutais que ça arrive, mais quoi qu’il en soit, je ne savais pas comment expliquer tout ça à Gatoga.
— Argh ! Commandeur, j’ai un peu merdé…
— Si tu le dis… Oh, laisse‑moi une seconde.
« Merdé », hein ?
Techniquement, elle n’avait pas tort. Ce n’était pas un mensonge. Gatoga balança sans ménagement l’homme qu’il portait à terre, puis se précipita vers Rose.
Qui est ce type, au fait ?
Gatoga l’avait jeté comme un sac de farine, mais il semblait seulement inconscient. Il avait de courts cheveux bruns et une carrure plutôt maigre. Il paraissait aussi un peu plus jeune que moi. À ses vêtements noirs, il avait sans doute pris part à l’attaque contre le prince.
Peut‑être que c’est ce fameux Hinnis.
— C’est bien profond… dit Gatoga en posant la main sur la plaie de Rose. — Je ne peux pas faire grand‑chose, mais tiens, ça devrait calmer la douleur.
Peu après, une pâle lueur enveloppa faiblement le corps de Rose.
— C’est un miracle ? demandai‑je.
— Exact, répondit Gatoga. — Pas vraiment ma spécialité, ceci dit.
À y repenser, les chevaliers du Saint Ordre savaient user de miracles. J’avais vu ceux qui protégeaient Reveos user de magie pour renforcer leurs corps.
— Rose, tu ne peux pas t’en servir, toi ? demandai‑je.
— Je ne… sais pas… utiliser la magie…
— Ne parle pas, coupa Gatoga. — Ta plaie ne se refermera pas correctement.
— Oh… Désolé, je l’ai fait parler.
Je n’avais jamais vu Rose utiliser la moindre magie. Quand elle était venue dans ma salle d’armes, elle ne s’était présentée que comme une bretteuse.
Il semblait que tous les chevaliers du Saint Ordre n’étaient pas capables de magie. Ou peut‑être Rose faisait‑elle exception.
Étrangement désœuvré, je me tournai vers Gatoga.
— Hm ? Pas besoin d’incantation ?
Les chevaliers que j’avais affrontés psalmodiaient toujours quelque formule pour se renforcer. Gatoga, lui, n’avait fait que poser la main sur Rose.
— Une incantation n’est jamais qu’une prière. On peut user des miracles sans rien dire. Les zélotes, eux, tiennent à psalmodier à tout bout de champ.
Ainsi donc, on pouvait faire des miracles en silence. D’après Lucy, les miracles n’étaient qu’un type de magie, et elle n’incantait jamais rien quand elle s’en servait. En ce sens, le miracle muet de Gatoga tombait sous le sens.
— Pfiou… J’ai réussi tant bien que mal à stopper l’hémorragie…
Après avoir maintenu la pression un moment, Gatoga soupira, retira les mains et s’essuya le front. Ignorant à la fois la magie et la médecine, je ne savais pas vraiment dans quel état se trouvait Rose maintenant qu’elle ne saignait plus. J’apercevais bien que sa situation n’était pas lumineuse, mais j’ignorais à quel point le miracle de Gatoga l’avait aidée.
— Alors ? Qu’est‑ce qui s’est passé, Gardenant ?
On pouvait sans doute considérer que Rose était stabilisée, pour l’instant du moins. Pour preuve, Gatoga détourna les yeux d’elle et me lança un regard appuyé.
— Allucia a emmené le prince et la princesse, expliquai‑je. — Quant à Rose… Pour aller droit au but, c’est moi qui ai donné le coup.
— Quoi…?
L’air devint aussitôt aussi vif qu’une lame posée sur ma gorge.
— Je soupçonne fortement Rose de complicité dans la tentative d’assassinat.
Gatoga se tut longuement.
— C’est vrai, Rose ?
Il connaissait Rose bien plus longtemps qu’il ne me connaissait, moi. Cependant, sa foi en la loyauté du Saint Ordre avait déjà été ébranlée par la trahison de Hinnis. Il devait aussi savoir que papistes et royalistes s’affrontaient, il ne pouvait donc pas balayer mes mots d’un revers de main.
Peut‑être comprenant qu’elle ne pouvait pas y couper, Rose répondit honnêtement.
— Hihi… Ouais, c’est la vérité.
— Je vois… fit Gatoga en retombant dans le silence.
— Mais elle a quand même hésité, dis‑je.
— Je sais à quel point elle est patriote…, grommela Gatoga.
Sur quoi la conversation sembla close. Gatoga hissa Rose, puis, presque en passant, chargea aussi la personne inconsciente sur lui. Il la malmenait un peu, mais il n’avait guère le choix s’il devait porter deux adultes à la fois.
— Euh, Rose…
— Normalement, on n’échappe pas à la peine de mort, dit Gatoga en coupant court à mon explication. — Voilà la gravité du crime commis.
Cela se tenait. Je ne m’attendais pas à ce qu’elle soit acquittée après une tentative d’assassinat sur la famille royale. Comme Gatoga l’avait dit, ses actes menaient droit à l’exécution. Le Saint Ordre n’avait aucune raison de laisser en liberté des menaces à la sécurité du royaume, surtout si le pays n’était pas particulièrement stable.
Pourtant, même si leur méthode n’était pas la meilleure, ils déploraient sincèrement l’état de leur patrie. J’aurais aimé que de telles circonstances atténuantes entrent en ligne de compte, mais la réalité restait impitoyable.
Ceci dit, l’affaire ne s’achèverait pas comme par magie même si tous les coupables étaient punis pour trahison.
— Il semble que le pape a forcé la main de Rose, dis‑je. — Des enfants auraient été pris en otage.
— Quoi ?
Si elle avait agi sous la contrainte, l’issue pouvait être différente. Je doutais que Rose ait menti à la toute fin. Elle n’était pas exempte de tout reproche, bien sûr, mais s’ils menaient une enquête sérieuse, une exécution immédiate pouvait sans doute être évitée.
— Rose, qu’est-ce qui se passe ? demanda Gatoga.
— Pas de commentaire…, murmura-t-elle. — Enfin, c’est ce que j’aimerais dire, mais j’imagine que j’ai perdu, alors… Ce sont les orphelins.
— Tch.
Jusqu’où allait le savoir de Gatoga ? Il était très probablement au courant des luttes de pouvoir en Sphenirvanie, mais qu’en était-il des mouvements des papistes et des royalistes ? Mes informations venaient d’Ibroy et de Lucy, mais il était difficile d’imaginer que le commandeur du Saint Ordre fût moins informé qu’eux sur ces sujets.
— Il faudra commencer par une enquête…, marmonna Gatoga. — Quant à Rose, eh bien, je ferai ce que je peux.
— C’est…
J’en étais personnellement reconnaissant, mais n’était-ce pas un mauvais calcul pour lui en tant que Commandeur du Saint ordre ? S’il cherchait à la défendre, cela pouvait ternir son image publique. Dans le pire des cas, Gatoga pouvait être soupçonné de trahison et exécuté avec les autres.
— Je ne peux rien garantir, bien sûr, ajouta Gatoga.
— Je suppose que non…
Quoi qu’il en soit, je ne pouvais pas intervenir dans tout ce qui suivrait.
L’enquête et le verdict final se dérouleraient dans un autre pays, entre les mains de gens bien plus haut placés. Je me demandais comment tout cela allait finir. Les crimes qu’ils avaient commis n’avaient rien de léger, à aucun égard. Pourtant, Rose était l’une de mes anciennes élèves, alors j’avais des sentiments mitigés.
— Rentrons, proposa Gatoga. — En tout cas, je suis surpris de voir que vous avez vaincu Rose si facilement. Je suppose que c’est pour ça qu’elle vous considérait comme son vénérable Maître.
— J’avais un tour dans ma manche.
— Rien que ça, ça fait peur.
Le quartier sud de Baltrain avait été transformé en abattoir humain. Une pensée un peu déplacée me traversa l’esprit.
Nettoyer tout ça va être une sacrée corvée.
Je me mis en marche vers le quartier central.
— Qu’est-ce que vous comptez faire, exactement ? demandai-je à Gatoga en chemin.
— Hm ? Voyons voir…
Gatoga était déjà un géant, alors, avec Rose et… Hinnis ? sur les épaules, sa silhouette en devenait démesurée. Marcher à ses côtés imposait. Au moindre geste de menace, n’importe quel civil se serait sans doute figé sur place de peur.
— Commandeur, laissez-moi descendre, protesta Rose.
— Non. L’hémorragie s’est arrêtée, mais tu es encore gravement blessée.
— Aaaah…
J’étais d’accord avec Gatoga. Ce perchoir ne la rendait pas très digne, mais elle était grièvement blessée. Le mieux était qu’elle s’y résigne. Même si, vu que c’était moi qui l’avais blessée… je n’avais pas vraiment mon mot à dire.
— Et puis, si je te laisse descendre, tu risques de t’enfuir.
— Je… ne ferais pas ça.
— Pourquoi cette hésitation ?
Beaucoup de gens auraient probablement des ennuis si Rose s’échappait maintenant, donc Gatoga ne pouvait pas la poser. À ce stade, la principale question était la manière dont Rose allait être punie.
Comme Gatoga l’avait dit plus tôt, une condamnation à mort serait normalement inévitable. Il était pratiquement impossible de se porter garant d’elle aussi. J’avais au moins une idée vague de la gravité d’une trahison envers la couronne et, dans le pire des cas, il était tout à fait possible que toute la famille de Rose soit exécutée. Mais il y avait aussi la question des otages. Si ce point était rendu public, cela pouvait influer sur la sévérité de sa peine.
Hélas, je jugeais cet aboutissement assez improbable. Si l’information sur les otages était dévoilée au public, elle pourrait ébranler les bases mêmes de la Sphenirvanie. Personne ne voulait ça. Après tout, les civils trinquent toujours dans un pays instable.
— D’abord, il faudra retrouver les enfants et assurer leur sécurité, dit Gatoga. — Rien ne pourra commencer avant.
— Ça me paraît juste, approuvai-je. — Pas que je puisse être d’une quelconque aide…
— Pas d’inquiétude, dit-il. — C’est le problème du Saint Ordre alors vous n’avez pas à vous en mêler.
Si Rose disait vrai, des gens très haut placés étaient impliqués, et je ne pouvais rien faire, en tant qu’individu. Qu’un étranger se fourre là-dedans serait plutôt malvenu. Cela créerait tout un autre jeu de problèmes.
— Rose, tu as une idée d’où sont passés les mioches ? demanda Gatoga.
— On ne m’a pas donné les détails… Ils ont probablement été déplacés sous prétexte de leur offrir un abri.
— Pfiou, ça va être du boulot, grommela Gatoga.
Je m’y attendais, mais les choses n’allaient pas être simples. Impossible de savoir si le Pape ou un de ses proches était derrière tout ça. Je ne connaissais pas grand-chose à la Sphenirvanie en tant qu’étranger. Au mieux, je voulais juste faire quelque chose pour aider Rose à survivre.
— Bon, et pour ce qui te concerne…, dit Gatoga en reportant son attention sur Rose.
L’air se figea un instant. Quelles que soient les circonstances, cette tentative d’assassinat sur le prince ne serait pas pardonnée. Le Commandeur du Saint Ordre ne pouvait pas ignorer sa confession non plus.
— Pour l’instant… le meneur, c’était Hinnis. Rose, tu t’es retrouvée entraînée, tu t’es battue contre lui, et tu as perdu. On partira là-dessus.
— Hein ? Mais…, lâchai-je malgré moi.
En d’autres termes, il comptait dissimuler une partie de la vérité.
C’est vraiment acceptable ? Je suis presque sûr que non.
— Commandeur ?
Même dans la voix de Rose, la désapprobation était nette. Elle avait hésité avant d’en arriver là, mais elle s’y était résolue. Elle comprenait le poids de ses actes et savait sans doute que sa vie serait le prix de son échec. Alors, même si Gatoga parvenait à travestir la vérité, Rose pouvait-elle l’accepter ? Vu son caractère, je la voyais se livrer d’elle-même, voire se suicider.
Elle portait assez de responsabilité pour m’avoir demandé plus tôt de la tuer. Dès l’instant où elle avait décidé d’appuyer ce coup d’État, elle s’était préparée à sacrifier sa vie en échange de celles des enfants pris en otage.
Cependant, ce n’était pas vraiment cela qui me tracassait.
— Pourquoi aller si loin ? demandai-je à Gatoga.
Franchement, je ne comprenais pas pourquoi il couvrirait Rose. Elle était son actuelle vice-commandeure, mais il traitait l’ancien avec bien moins d’égards. Il avait affirmé qu’il abattrait Hinnis de ses propres mains, sans laisser la moindre place au pardon. Alors même que Rose avait le même titre et avait commis le même crime, il cherchait à la tirer d’affaire. Cela n’avait aucun sens.
— C’est ma sœur…, murmura Gatoga.
— Hein ?
— Rose est ma petite sœur, répéta-t-il. — Pas de sang, hein. Mais je la connais depuis qu’on est gosses.
Quoi, sérieusement ? Ces derniers temps, ce n’était que surprises. Rose et Gatoga, frère et sœur ? Je ne l’aurais jamais deviné. Elle n’en avait même jamais parlé.
— C…C’est vrai, Rose ? demandai-je.
— Oui… C’est bien ça…, répondit-elle, gênée.
Bon, elle avait techniquement comploté contre son grand frère. Qu’elle s’en sente mal, je pouvais le comprendre. Les choses commençaient à faire sens. S’il ne tirait pas Rose de ce maelström, son propre statut pouvait être en danger aussi. Comme je l’avais mentionné plus tôt, il était possible que toute la famille de Rose soit exécutée pour sa trahison. Dans ce cas, Gatoga pouvait être entraîné avec elle, même s’ils n’étaient pas liés par le sang.
— Mais je pourrais très bien refaire un coup pareil, tu sais ? dit Rose.
— Laisse ton frère te faire confiance, bon sang, grommela Gatoga.
Autrement dit, Rose était allée jusqu’à se faire l’ennemie de sa propre famille pour mener tout ça. Sa détermination faisait froid dans le dos. Je ne savais que ce que Lucy m’avait dit à propos de la guerre civile de Sphenirvanie, mais ça devait aller très mal là-bas. En effet, on ne tente pas un coup d’État quand tout va à peu près bien.
— Rose, dis-je.
— Oui ?
Même si Rose s’en sortait, la brume sur son cœur resterait. J’ignorais si mes mots l’atteindraient, mais je voulais lui donner, en tant qu’instructeur, le peu de direction que je pouvais.
— Même si cela aurait pris du temps, il devait exister d’autres voies, dis-je. — Tu aurais dû diriger ton énergie dans un sens plus positif. C’est ce genre d’art de l’épée que je t’ai enseigné.
— Oui… Si vous le dites, Maître. Vous avez sans doute raison.
Mes mots me semblèrent assez creux, mais je ne connaissais rien à la politique, alors c’était à peu près tout ce que je pouvais dire. Je tenais pourtant à ce qu’elle sache que les méthodes auxquelles elle avait eu recours étaient mauvaises.
— Avant que tu ne parles de ces mioches, j’étais à deux doigts de t’achever moi-même, coupa Gatoga d’une voix froide.
— J’y étais prête aussi, dit Rose.
— H…Ha ha ha…
Je ne pus m’empêcher de lâcher un rire sec. Bon, je l’avais moi-même tranché, je n’étais pas en position de donner des leçons.
— Bref, n’est-il pas possible que Hinnis, là, se trouve dans le même cas ? demandai-je.
Il semblait peu probable que le cerveau de l’affaire, celui qui avait pris des enfants en otage, n’ait fait pression que sur Rose. D’autres pouvaient être dans sa situation.
— Rose ? demanda Gatoga.
— Hinnis et moi étions alliés, mais on ne coordonnait rien, répondit-elle. — Ceux à qui on a dit la même chose qu’à moi… sont probablement tous morts.
— Je vois…
Rose avait marmonné plusieurs noms après que je l’eus abattue. C’étaient sûrement les gens qui avaient travaillé directement avec elle, probablement d’autres chevaliers. Même si, à présent, je n’avais aucun moyen de vérifier.
Cela veut-il dire que Hinnis soutenait le Pape par pure idéologie ?
Si oui, il irait probablement droit à la potence. C’était un parfait inconnu pour moi, je n’éprouvais aucune envie de le couvrir.
— Il va falloir nettoyer le Saint Ordre de fond en comble. Quelle plaie… grommela Gatoga.
— Je compatis…, dis-je avec un sourire en coin.
Il avait du pain sur la planche. Il était désormais avéré qu’il avait quantité d’ennemis, au sein comme hors du Saint Ordre. Qu’il m’inspire un peu de compassion était on ne peut plus naturel.
Soudain, je me rendis compte de quelque chose.
— Ah, oui…
— Hm ? Qu’est-ce qu’il y a ? demanda Gatoga.
Je peux vraiment poser ça ? Bah, allons-y. Il ne répondra pas s’il ne peut pas.
— Gatoga, tu soutiens le Pape ou le roi ?
— Je suis neutre… Ou, c’est ce que j’aimerais dire. Personnellement, j’aimerais que le prince Glenn réussisse. Je le connais depuis petit.
Donc, il penche pour le roi… Un faux pas de sa part aurait pu le conduire à croiser le fer avec Rose.
— N’empêche, nous sommes des chevaliers destinés à protéger le pays, continua-t-il. — Les idéologies sont secondaires. Le peuple passe d’abord. C’est mon opinion personnelle.
— Une position admirable, dis-je.
À en juger par la personnalité de Gatoga, il aurait vraiment tué sa petite sœur pour cela. Était-ce aussi la voie d’un chevalier dévoué ? Je ne me voyais pas capable d’en faire autant.
— Donc, ça veut dire que je dois protéger les mioches aussi, ajouta Gatoga. — Ce sont les trésors de notre nation.
— Oui. Je t’en prie… dit faiblement Rose.
Sa blessure était profonde. Même avec la magie de soin, elle n’allait pas se battre de sitôt et aurait sans doute besoin d’une longue convalescence. On ne pouvait pas compter sur elle pour participer à la mise au jour du complot des papistes. Vu l’assassinat manqué, il ne restait plus beaucoup de temps pour agir.
Gatoga devait se hâter et rassembler des gens de confiance s’il voulait sauver les enfants. Une sacrée besogne l’attendait.
Une part de moi avait vraiment envie d’aider, mais un étranger ne pouvait pas prendre part à tout ça. Il leur fallait agir en secret et vite, ce qui supposait de connaître le terrain. Je ne pouvais rien faire, sinon prier pour la sécurité des enfants. Je ne voulais pas croire que le Pape, l’une des personnes les plus influentes de tout leur pays, eût personnellement eu cette idée, mais on ne saurait la vérité qu’en levant le rideau.
— Eh, si tu agites le pouvoir politique devant eux, t’as vite fait de voir ramper tout un tas d’idiots, dit Gatoga. — Si je prends ça comme une occasion de faire le ménage, c’est pas si mal.
Il n’avait pas tort. Ce coup avait été monté à la va-vite et grossièrement, et les papistes devaient être aux abois. Il serait facile de leur mettre la main dessus. Mais, au vu du sang déjà versé, et de celui qui le serait encore, je ne pouvais décidément pas voir ce conflit d’un bon œil.
La politique, hein ? Le pouvoir politique…
Tout cela ne me concernait pas, je n’y avais donc jamais vraiment réfléchi.
C’était pourtant une histoire courante de braves gens qui changeaient brusquement après avoir goûté au pouvoir.
Je pensai à ma propre situation. J’avais récemment pris mes marques dans cette position inexplicable d’instructeur extraordinaire. Je ne ressentais pas le besoin de corriger mes habitudes ni de prendre en charge les erreurs des autres, mais je voulais garder à l’esprit la responsabilité qui m’incombait. Je ne voulais pas finir comme un énième assoiffé de pouvoir.
— Quand même… Je ne peux pas faire confiance au roi actuel, marmonna Rose. — L’Évêque Reveos a été tout récemment puni injustement par lui…
— Hmm ?
Attends une seconde. Est-ce que j’avais bien entendu ce nom ?
— Par Reveos, tu veux dire l’Évêque Reveos Sarleon ? demandai-je.
— C’est exact, confirma Rose. — Vous le connaissez, Maître ?
— Hmmm…
J’eus l’impression que des points commençaient à se relier. L’irruption inattendue de ce nom mit mon esprit en tumulte.
— Qu’est-ce qu’il y a, Gardenant ? demanda Gatoga.
— Eh bien… Cet évêque a été puni, n’est-ce pas ?
Je devais le confirmer. Honnêtement, j’ignorais ce qu’était devenu Reveos après que Ficelle et moi l’avions capturé. Lucy, Allucia et Ibroy avaient sans doute œuvré pour dissimuler l’affaire, alors qui savait où il était allé et ce qui lui était arrivé.
— Oui, répondit Gatoga. — Il a été inculpé pour interprétations arbitraires des Écritures, endoctrinement des foules et transgression de tabous. Il y eut aussi une opposition assez forte à toute cette affaire.
Quelle gravité avaient ces crimes aux yeux de la Sphenirvanie ? Je n’en savais trop rien.
Mais s’il y avait eu une énorme opposition à cette décision, c’était que Reveos avait beaucoup de partisans. Que se passait-il de l’autre côté de la frontière ?
— Je crois que c’est un complot des royalistes pour abattre l’autorité du Pape, affirma Rose.
— Non… Reveos a été puni à juste titre, rétorquai-je.
— Hein ?
Comment ces informations s’étaient-elles à ce point déformées ? La vérité était exactement l’inverse de ce que disait Rose. Les royalistes n’avaient pas manipulé l’information pour affaiblir les papistes. Ils avaient rendu un jugement correct malgré l’opposition des papistes.
— On dirait que vous savez quelque chose, remarqua Gatoga.
— Oui, confirmai-je. — C’est moi qui ai arrêté Reveos.
— Quoi ?
Gatoga et Rose se raidirent tous deux à ma confession. Bon, pour être exact, c’était Ficelle qui l’avait arrêté, mais ce détail n’avait plus d’importance.
— Reveos dirigeait un réseau de traite d’êtres humains pour tenter de recréer le miracle de résurrection, expliquai-je.
— C’est… impossible…
Rose resta sans voix. Une part de la justice à laquelle elle croyait venait de se briser, sa stupeur se comprenait.
— Le miracle de résurrection ne peut pas être recréé. Je suppose que vous voyez les choses ainsi, Gatoga ? demandai-je.
— Ouais… Certains y croient encore, mais ça reste une légende. Normalement, il faudrait le voir comme une exagération.
Sur ce point, Gatoga partageait manifestement les convictions d’Ibroy.
Honnêtement, ça me faisait toujours drôle d’entendre des fidèles parler de leurs Écritures avec autant de recul. Peut-être qu’en y réfléchissant avec pragmatisme, ça finissait par s’imposer.
À propos d’Ibroy, il avait mentionné que Reveos venait de Sphenirvanie. Si Gatoga et Rose le connaissaient, c’est que Reveos avait été posté là-bas à l’origine.
— Quand même, de la traite d’êtres humains ? fit Gatoga. — Je vois. C’est pour ça qu’il est venu à Liberis.
— Ce n’est pas tout, dis-je. — Il a même utilisé une espèce de sort de résurrection bâclé. Au final, il n’a fait que manipuler des cadavres comme des marionnettes.
— Arrf. Quel fumier…
Après avoir dit ça, je me demandai si j’avais bien fait de mentionner ces détails.
C’est un peu tard pour ça. J’ai déjà tout déballé. Qu’importe. Faisons confiance à ces deux-là. Ouais. Pas mon problème.
— Alors… Ce que Sa Sainteté a dit, était…
La question importante, pour l’instant, n’était pas le sort de Reveos. L’information aurait dû passer de Liberis à la Sphenirvanie, mais il y avait une incohérence. Quelqu’un avait-il trafiqué le renseignement ? Je n’avais même pas besoin de me le demander. La réponse devenait assez claire, à ce stade.
— J’ignore ce qu’on a exactement rapporté au Pape, dis-je. — Mais vu l’ensemble de ce plan et le fait qu’il a pris des otages, il est dangereux de prendre ses paroles au pied de la lettre.
Je n’avais pas l’intention d’ouvrir les hostilités avec la Sphenirvanie pour autant. De ce point de vue, ça m’était assez égal. Je n’étais rien de plus qu’un vieil homme et un citoyen de Liberis. Je n’avais aucune intention d’y laisser mon cou. Cependant, le cours des événements avait poussé mon ancienne élève sur une mauvaise voie, et là, les choses étaient un peu différentes.
— Tu as entendu ? Ça fait mal, hein, Rose ? fit Gatoga.
— Oui…
Sur ces derniers mots, le silence s’abattit sur nous. Nous poursuivîmes un moment notre marche. Le quartier sud de Baltrain était devenu un véritable champ de bataille, au-delà même de l’endroit où j’avais combattu. On voyait çà et là des silhouettes en noir gisant à terre, quoique peu nombreuses. Parmi elles, de rares portaient une armure complète. Heureusement, je ne vis aucun des morts porter l’armure de l’Ordre de Liberion.
Je n’avais aucun moyen de savoir comment, précisément, ces chevaliers avaient été tués. Peut-être avaient-ils levé l’épée, désespérés, contre le prince Glenn, et étaient-ils tombés sous la lame d’Allucia ou de Henblitz. Il était aussi possible qu’il y eût eu une brouille entre chevaliers papistes et royalistes. Ce n’était pas à moi d’élucider ça. Ce n’était même pas l’affaire de Liberis.
Ce paysage de désolation, né des troubles d’un autre pays, continua de s’étendre autour de nous. Après un long moment de marche silencieuse, Rose murmura enfin quelques mots. Une résolution farouche vibrait dans sa voix.
— Je… ne peux pas mourir maintenant.
— Hm ?
— Pour être précise, je ne peux plus mourir, dit-elle. — Pas avant d’avoir vu de mes propres yeux la vraie justice.
— Ça a beaucoup moins d’allure, dit en ricanant Gatoga, — quand tu le dis en étant transportée sur l’épaule de quelqu’un.
On eût dit que Rose sortait de son état un peu hébété. Ses crimes ne s’effaceraient pas, bien sûr. Malgré tout, je me disais qu’il valait mieux qu’elle tente de se racheter et pour ça, il faut être en vie.
C’était peut-être la doctrine de Sphenirvanie de tuer et d’en finir, mais, pour ma part, je pensais qu’il y avait matière à reconnaître des circonstances atténuantes. On devinait aussi des luttes de factions sournoises à l’œuvre.
— N’empêche, tu ne pourras rien faire depuis l’intérieur de nos frontières, dit Gatoga.
— Je le sais, mais il y a sûrement quelque chose que je peux faire, insista Rose.
Il serait gênant pour les papistes que Rose soit autorisée à vivre. Les royalistes, de leur côté, garderaient d’elle une mauvaise impression à cause de la tentative d’assassinat. En outre, Liberis allait probablement l’incriminer pour avoir exposé la princesse Salacia au danger. Je n’imaginais qu’une seule façon sûre de régler ça, tout abandonner et fuir le pays. Allait-elle vraiment le faire ?
— Voilà le topo, dit Gatoga en se tournant vers moi. — On dirait que vous allez devoir vous taire à propos de Rose.
— Je suppose que je n’ai pas le choix.
Il n’aurait eu aucun sens que je répande ce que Rose avait fait. Le seul choix qui me restait, c’était de me taire. Je ne voulais certainement pas qu’elle meure… mais en faisant ce choix et en me laissant porter, je devenais complice.
— Alors ? Et maintenant, quel est votre plan ? demandai-je.
Il ne semblait pas y avoir quoi que ce soit que je puisse faire pour aider, mais je voulais au moins entendre ce qu’ils comptaient faire ensuite.
Il était aussi important que nous accordions nos versions.
— Pour l’instant, je dirai qu’elle a été blessée en se battant contre les assaillants et je la renverrai chez elle. De toute façon, avec cette blessure, elle ne bougera pas. Après ça… eh bien, je m’arrangerai d’une façon ou d’une autre.
Hmm, dans ce cas, je ne peux vraiment rien faire. Il me suffira de veiller à ne pas laisser échapper la vérité.
— Désolé, je ne pourrai pas faire grand-chose au-delà de ça, dit-il à Rose. — Débrouille-toi.
— Hihi… Compris.
Si Gatoga s’impliquait trop, on remonterait jusqu’à lui. Mieux valait ne laisser aucune trace. Il était peu probable que Gatoga et Rose se revoient après ça.
Peut-être était-ce même leur adieu. Pourtant, je ne sentis chez eux aucune tristesse. Pour ce qui était de la famille, je n’avais que ma mère et mon père… ah, et Mewi, à présent.
Si l’on me disait que je ne les reverrais jamais, je doutais de pouvoir rester aussi calme. En ce sens, ces deux-là étaient forts.
— Maître…, dit Rose, trimballée sur l’épaule de Gatoga.
— Hm ? Qu’y a-t-il ?
— Merci infiniment. Je vous rembourserai cette dette un jour, c’est certain.

Les paroles de Rose s’emportèrent dans le vent, et sa voix débordait d’émotions. Elle m’avait causé d’immenses ennuis et m’avait entraîné dans une situation absurde. D’ailleurs, rien n’était encore véritablement réglé. Pourtant, je sentis au fond de moi une légère satisfaction. Une part de moi avait la conviction d’avoir, de justesse, sauvé l’une de mes élèves au bord du précipice.
— Hahaha. Ne t’en fais pas pour ça, lui dis-je. — C’est le rôle d’un instructeur de compenser les manquements de ses élèves.
Je n’avais rien de plus à ajouter.
Et ainsi, en accueillant avec simplicité la gratitude un peu maladroite de Rose, je quittai le quartier sud derrière moi.
◇
— Ça s’est vraiment calmé, n’est-ce pas ?
— En effet.
Un après-midi, je me retrouvai en patrouille autour de Baltrain avec Allucia. La fête était finie, la ville avait repris son rythme normal. On parlait encore de temps à autre de l’assassinat raté, mais, dans l’ensemble, l’atmosphère des rues s’était apaisée. Pour ma part, j’avais passé la matinée à m’entraîner avec tout le monde, comme d’habitude. Baltrain avait retrouvé son quotidien paisible et c’était le retour de nos entraînements. Toute cette histoire d’attentat m’avait rappelé à quel point la paix était une bénédiction.
Rien de mieux que d’être débarrassé de l’agitation des missions et des emmerdes.
— Le quartier sud a été nettoyé ? demandai-je.
— En partie. Mais il faudra encore un bon moment avant qu’ils puissent reprendre l’agriculture en toute sécurité.
Sous l’impulsion de l’Ordre de Liberion, épaulé par la Garnison royale, on s’occupait de nettoyer la scène atroce du quartier sud. Je n’étais pas trop bien placé pour parler, vu le nombre absurde de gens que j’y avais tués, mais apparemment, il leur faudrait du temps pour relancer les choses. Les cadavres en décomposition sont des nids à maladies, et ils devaient s’assurer qu’une épidémie ou quelque chose du genre n’éclaterait pas à cause d’un nettoyage bâclé. Ce serait franchement terrifiant. Baltrain grouillait de vie (c’est la capitale, après tout), et une maladie endémique pourrait faucher toute la population.
De ce point de vue, la Brigade magique menait la danse. La Garnison enlevait physiquement les corps, et la magie était, paraît-il, la meilleure façon de traiter les morts et d’empêcher la propagation des maladies. Je me demandais comment ils géraient une telle quantité de cadavres. Baltrain avait forcément un cimetière, mais j’ignorais sa taille. Peut-être se contentaient-ils de brûler les corps par magie.
En y repensant, Mewi avait dit que l’Institut de Magie tournait à plein régime. Les professeurs étaient peut-être envoyés prêter main-forte aussi. Rien qu’en me promenant en ville, je croisais de temps en temps des sorciers. La plupart portaient des robes comme celles de Ficelle, on les repérait vite. Je savais que Baltrain en comptait beaucoup grâce à l’institut, mais voir autant de capes partout restait curieusement impressionnant.
Quoi qu’il en soit, l’idée de me faire enguirlander par Lucy une fois le gros du travail terminé me faisait un peu peur. Elle allait où elle voulait quand elle voulait, alors il était tout à fait possible qu’elle débarque à nouveau chez moi.
— On dirait que nos affaires intérieures vont se régler, marmonnai-je.
— Oui, répondit Allucia. — Il ne reste plus qu’à régler l’incident avec la Sphenirvanie.
La situation était un peu compliquée. Tout s’était passé dans les frontières de Liberis, mais les principaux responsables venaient de Sphenirvanie.
Qui plus est, leurs autorités étaient divisées en deux camps, et, si les papistes étaient sous le coup de soupçons, le gouvernement lui-même était tenu par les royalistes.
La Sphenirvanie était, bien sûr, responsable de tout cela, mais il était difficile de trouver un terrain de compromis. Les royalistes ignoraient que les papistes avaient conçu toute cette machination, et ils n’en devaient pas moins encaisser toutes les retombées. J’ignorais comment Liberis comptait poursuivre l’affaire, mais ça devait être un sacré casse-tête.
Quoi qu’il en soit, Liberis n’avait aucune faute dans cet incident. Il allait de soi que la Sphenirvanie doive payer des indemnités, d’autant plus que leurs dissidents avaient mis la princesse Salacia en danger. Les dirigeants d’en face devaient se tordre les mains. Le mieux était de régler l’affaire proprement, mais impossible de prévoir comment les dés allaient retomber. Un type comme moi n’aurait aucune prise sur l’issue de négociations internationales, alors, de ce côté-là, j’étais relativement tranquille.
— J’espère que Dame Marbleheart va bien, dit Allucia.
— Ouaip… J’espère qu’elle s’en sort.
Notre conversation glissa tout naturellement vers le cœur de l’incident. Sur ce point, pour moi, ce n’était pas simple. Rose faisait partie des principaux instigateurs de l’attentat, même si, à part Gatoga et moi, personne ne le savait. Je ne l’avais même pas dit à Allucia. Au moment où la visite de courtoisie du prince Glenn au palais avait pris fin, Rose avait déjà disparu. Gatoga avait annoncé à tout le monde qu’elle avait été renvoyée en Sphenirvanie à cause de ses blessures. Comme elle était réellement blessée, ça n’avait pas fait sourciller grand monde.
— Je suppose qu’il ne nous reste qu’à nous en remettre à la médecine de Sphenirvanie, remarquai-je.
— En effet. Ils ont, eux aussi, de la magie curative.
Allucia se faisait du souci pour elle. Peut-être simplement parce qu’elles se connaissaient désormais, ou parce que Rose était vice-commandeure.
Ou encore parce qu’elle avait, comme elle, été élève de ma salle d’armes. Ça me faisait plaisir de voir qu’elle se souciait d’elle, mais ça rendait les mots délicats à trouver, car je ne pouvais pas laisser échapper la vérité. Gatoga m’avait dit qu’il arrangerait les choses, mais rien n’était garanti, et moi aussi, je m’en faisais.
— Enfin… elle est solide, dis-je. — Prions pour qu’elle s’en sorte.
— Oui, prions…
Je ne parlais pas seulement du rétablissement de Rose. Mais je n’étais pas assez stupide pour le laisser entendre. J’avais l’impression de rouler tout le monde. En fait, c’était exactement ce que je faisais, mais c’était pour Rose. Je n’avais d’autre choix que de me taire.
Il me faudra du temps avant que ce nœud douloureux dans mon ventre se desserre.
Je doutais qu’on reparle souvent de Rose, mais je n’aimais pas garder des secrets.
— On rentre ? demandai-je.
— Oui… Ne vous épuisez pas pour ça, Maître.
— Hahaha, merci de l’attention.
Hmm, maintenant c’est de moi qu’Allucia s’inquiète. Elle doit voir mon anxiété comme celle d’un instructeur soucieux d’une ancienne élève. Elle n’a pas tort, mais ce n’est pas tout à fait ça non plus. Bon sang, mon ventre commence vraiment à tirer.
Nous fîmes demi‑tour pour regagner le QG, et je décidai de changer de sujet.
— Quoi qu’il en soit, je suis content que le prince Glenn et la princesse Salacia n’aient pas été blessés.
Allucia acquiesça.
— Clairement. C’est grâce à vous. Vous avez bien pris les choses en main là‑bas.
— Tu crois ?
— Oui.
Allucia et Henblitz avaient escorté le prince Glenn et la princesse Salacia jusqu’au palais, pendant que je restais en arrière pour me battre. Ils avaient forcé l’allure, rameutant en route des chevaliers de l’Ordre de Liberion. Les deux têtes couronnées avaient montré plus de cran que je ne l’aurais cru. Peut‑être était‑ce normal de la part de gens appelés à porter un jour le poids de nations entières. Une fois la décision prise, ils se préparaient au pire bien plus vite que les civils et faisaient preuve d’une volonté supérieure.
— Je suis sûre que votre cote a grimpé, ajouta Allucia.
— Arrête.
J’évitais, chaque fois qu’elle en avait l’occasion, de me laisser hisser sur le piédestal où Allucia voulait me poser.
Sérieusement, je ne suis qu’un vieux plouc de la cambrousse. Comment j’en suis arrivé là ?
Ma vie actuelle ne me déplaisait pas, mais je n’arrivais pas à m’habituer à l’idée que mon nom circule dans le beau monde.
— Commandeure Allucia !
— Evans ? Que se passe‑t‑il ?
Après avoir salué les gardes à la porte, nous passâmes le seuil, et Evans, l’un des chevaliers de l’ordre, nous interpella aussitôt. Il donnait toujours l’impression d’être pressé. Il était jeune, mais chevalier tout de même, je me disais qu’il pourrait faire preuve d’un peu plus de tenue. C’était, du moins, l’opinion un peu parentale que j’avais en l’observant.
— Une lettre est arrivée du palais, dit‑il. — Elle vous est adressée.
— Bien, répondit Allucia en prenant la lettre qu’Evans venait de tirer de sa poche. — Tu peux disposer.
— Oui, Commandeure !
Le sceau de cire était celui de la famille royale et correspondait à celui que j’avais vu sur ma lettre de nomination. Allucia jeta un œil à la missive, puis rompit le sceau d’un geste net.
— Une convocation ? demandai‑je.
Une lettre scellée, dans un tel contexte, ne pouvait que concerner l’incident récent. La princesse Salacia avait bel et bien été exposée au danger, même si elle avait été exfiltrée sans encombre. Ce serait un peu la douche froide si la lettre visait à réprimander Allucia pour cela.
— Oui, répondit Allucia. — On y loue notre action récente et on nous invite à un banquet.
— Hmm. C’est plutôt sympathique. Accepte, tout simplement.
La princesse Salacia n’avait donc aucune intention de critiquer l’Ordre de Liberion. Au contraire, c’était un honneur de recevoir des éloges de la part de la royauté, même par lettre. Le visage d’Allucia se détendit à la lecture.
Oui, tout bon travail mérite sa juste reconnaissance. Je suis content que Liberis soit un pays droit.
Je me demandais ce que je ferais si Allucia était punie. Bon, je n’aurais probablement rien fait, en réalité. Un banquet avec la royauté devait s’accompagner de mets délicats, mais ça ne me disait rien.
Un repas avec Mewi convient bien mieux à mon rang que quelque réception luxueuse de ce genre.
Tandis que ces pensées traversaient mon esprit, Allucia continuait de lire la lettre, un sourire radieux aux lèvres.
— Votre nom figure sur l’invitation aussi, Maître.
— Hein… ?
Pourquoi ?
◇
— Dame Allucia Citrus et Maître Beryl Gardenant, c’est bien cela ? Nous vous attendions.
Oui, et me voilà au palais royal.
Techniquement, j’y étais déjà venu pour l’escorte, mais nous avions rencontré le prince Glenn et la princesse Salacia devant la grille. On ne m’avait même pas laissé passer la porte du jardin, alors être conduit aussi naturellement à l’intérieur du palais était très perturbant.
— Oui. Nous vous avons fait attendre ? demanda Allucia.
— Pas du tout. Il reste encore un peu de temps avant l’heure.
Allucia s’adressa à l’homme qui devait nous servir de guide, qui nous attendait déjà à l’entrée. Comme j’ignorais tout du protocole, je n’avais d’autre choix que de suivre son exemple. Je me faisais tout petit, peu à l’aise dans des vêtements auxquels je n’étais pas encore habitué, mais venir au palais en tenue ordinaire aurait relevé de la pure folie. J’avais vérifié mon apparence je ne sais combien de fois, m’assurant de n’avoir ni l’air déplacé ni une odeur douteuse. Au moins, je ne pensais pas manquer aux convenances. Et puis, Allucia comme Henblitz avaient tout passé en revue avec moi, si bien que j’étais à peu près certain de ne pas leur faire honte.
— Allons‑y, Maître.
— D…D’accord.
Dans le sillage d’Allucia et du guide, je mis le pied dans le palais. J’étais nerveux chaque fois que j’entrais pour la première fois dans un bâtiment inconnu, mais le palais, c’était une autre histoire. Avions‑nous vraiment le droit de marcher ici en chaussures ? Tout brillait comme un miroir. À bien y penser, j’avais acheté de beaux vêtements, mais pas de belles chaussures.
Était‑ce impoli ?
Le QG de l’Ordre et la Guilde des Aventuriers étaient déjà vastes, mais le palais était énorme. Le plafond montait si haut qu’y toucher relèverait de l’exploit, et les couloirs étaient si propres qu’on n’y voyait pas un grain de poussière. C’était vraiment le domaine des élus des cieux. Le simple fait d’y marcher me rendait terriblement nerveux.
Mon air ahuri fit pouffer le guide.
— Alors, que pensez‑vous du palais ?
— Il est vraiment splendide… Désolé de tout regarder ainsi.
Faut me comprendre. Jamais j’aurais cru avoir un jour l’occasion de venir ici.
Après un moment de marche, nous arrivâmes devant une porte massive et luisante.
Alors… où est‑ce qu’on est ? Ça n’a pas l’air d’être le cœur du palais, donc je doute que ce soit une salle à manger.
— Par ici, dit le guide en ouvrant la porte.
— Merci de nous guider.
Allucia acquiesça avant de le suivre à l’intérieur.
Ouah, c’est immense.
C’était plus de deux fois la taille du hall de la Guilde des Aventuriers. Des luminaires accrochés aux murs illuminaient la salle, et au centre s’étirait une table extrêmement longue, flanquée de sièges luxueux.
On devait utiliser cet endroit quand on invitait quantité de nobles à un repas. Je n’avais aucune idée du nombre de convives qui se réuniraient aujourd’hui, mais l’idée de partager un repas avec des membres de la royauté me mettait déjà au comble de la nervosité.
En fait, c’est un peu tard pour y penser, mais Henblitz ne devrait-il pas être ici ? Je culpabilise d’écarter le vice-commandeur pour qu’on y colle à sa place un vieux bonhomme pris au hasard. Il ne peut pas échanger avec moi ?
— Dame Allucia, de ce côté, je vous prie. Maître Beryl, veuillez-vous asseoir ici.
— D…D’accord.
Hein. Ils ont carrément un plan de table…
Je tirai avec précaution la chaise hors de prix pour ne pas l’abîmer, puis m’assis. Le bout de table devait revenir au roi. Allucia et moi étions assis l’un en face de l’autre, près du bout de table.
Une tiède lumière du soir emplissait la salle. Le soleil allait se coucher, mais dans un endroit aussi clinquant, on perdait facilement la notion du temps. Cette impression s’accentuait encore puisque nous attendions de très grands personnages.
— Sa Majesté le roi Gladio, Son Altesse le prince Fasmatio, et Son Altesse la princesse Salacia.
Après un bref moment d’attente, la voix du guide résonna avec cérémonie dans la salle. Je tournai la tête vers la porte. Entrèrent un roi dans la force de l’âge, un prince qui paraissait approcher la trentaine, et une princesse à l’air vaguement familier.
Attends. Minute. Je reste assis ? Merde ! Je ne connais rien à l’étiquette…
Comme lors de ma première rencontre avec la princesse Salacia, l’aura qui émanait de la royauté m’écrasait au point que mon cerveau ne fonctionnait plus. Bientôt, une voix nous aborda comme une divinité qui descendait des cieux.
— Hm, vous a-t-on fait attendre ?
— Point du tout, répondit Allucia avec aisance.
Je ne pus que baisser la tête.
— Je vous remercie de l’honneur que vous nous faites en nous conviant à pareille occasion.
— Haha, c’est nous qui devons vous remercier aujourd’hui. Ménagez-vous et profitez.
Le roi Gladio semblait d’excellente humeur. Son visage austère, creusé de rides, s’adoucit d’une expression bienveillante lorsqu’il sourit.
— Allucia, Beryl, je suis heureuse que vous ayez accepté notre invitation, dit la princesse Salacia.
Elle paraissait tout aussi enjouée, et elle arborait le même sourire lumineux que lors de notre mission d’escorte.
— J…Je vous en prie… Vos paroles nous font trop d’honneur, répondis-je.
Même s’ils nous disaient de se détendre, je n’y sentais que de la tension.
Est-ce que je vais seulement parvenir à goûter la nourriture ? Je suis à peu près sûr que non.
— Moi, Fasmatio Ashford el Liberis, vous remercie vivement d’avoir tiré ma petite sœur de cette situation chaotique.
— V…Vos louanges nous honorent, Votre Altesse.
Nous recevions encore plus de reconnaissance de la part du premier prince. Il avait une arcade sourcilière marquée, qui lui donnait une vraie allure princière. Cependant, il avait une grâce d’un genre tout autre que le prince Glenn de Sphenirvanie. Là où le prince Glenn était doux et serein, le prince Fasmatio se faisait tranchant et vif.
La tension autour de moi me faisait perdre mes mots.
— Qu’on les fasse venir.
— Sire.
À cet ordre bref du roi, le guide quitta la salle. Il allait sans doute chercher les plats.
— Eh bien, vous avez bien œuvré tous deux, nous dit le roi. — C’est précisément grâce à vos efforts que Salacia nous a été rendue saine et sauve. Je dois encore vous remercier.
— Vous êtes trop bon, répondit Allucia. — Je n’ai fait que remplir mon devoir de chevalier. Toutefois, je regrette profondément de l’avoir exposée au danger en premier lieu.
— N’en faites rien, répliqua le roi. — Même si je ne puis encore dire que tout cela est du passé, fêtons aujourd’hui sa sûreté retrouvée.
Je ne savais pas s’il fallait intervenir ou me taire. Je décidai de garder le silence tant qu’on ne me parlait pas. J’avais peur d’ouvrir la bouche et de laisser sortir une bêtise.
— Excusez-moi.
Peu après le départ du guide, des serveurs entrèrent l’un après l’autre. Ils déposèrent une assiette et un verre devant chacun de nous, puis remplirent les verres de vin. Je ne buvais d’ordinaire que de la bière alors c’était donc une expérience nouvelle en quelque sorte.
À condition, bien sûr, que je parvienne à en apprécier le goût.
Pour ce qui était des places, le roi Gladio occupait le bout de table, le prince Fasmatio se tenait à sa gauche, et la princesse Salacia à sa droite. Allucia était assise à côté du prince, tandis que moi je l’étais à côté de la princesse.
Allucia et moi, sommes bien à notre place, non ?
— Les mets que nous avons ici aujourd’hui sont dus au labeur de nos sujets, dit le roi en levant son verre de vin. — Nous leur devons gratitude en tout temps.
— J’ose croire que le peuple se réjouira d’entendre de telles paroles, dit Allucia.
Je n’avais jamais eu l’occasion de côtoyer la royauté avant tout ça, mais à en juger par son comportement, le roi paraissait être un homme bien.
Tout du moins, il ne se comportait ni en tyran ni en despote. Même à Beaden, ma vie avait été bonne, alors j’étais sûr qu’il gouvernait Liberis avec sollicitude.
— Devrions-nous commencer ?
Sur l’invitation du roi, tout le monde leva son verre. Je m’exécutai dans la précipitation. J’ignorais tout des usages à tenir en présence de la royauté, alors, pour l’heure, je me contentai d’imiter Allucia en tout. Après avoir attendu que chacun prenne une gorgée, je goûtai le vin.
— Hm… C’est excellent.
Il commençait par une pointe d’acidité, puis une douceur me saisissait la langue aussitôt après. Je ne m’y connaissais pas en vin, mais je pouvais dire qu’il était délicieux. C’était une saveur entièrement différente de la bière.
— Hihi, je suis ravie qu’il vous plaise, dit la princesse Salacia.
Elle porta une main à sa bouche et gloussa en observant ma réaction.
— Oh, euh… Haha… Comme c’est embarrassant.
Bon sang, voilà que je rougis. Je suis vraiment nerveux.
— Beryl, j’ai reçu des rapports disant que vous avez joué un rôle particulièrement décisif, dit le roi. — Il semble que vous vous soyez admirablement distingué.
— Non, euh… Vous me faites trop d’honneur.
J’étais content, bien sûr, mais je ne savais pas comment réagir.
Je suis un petit roturier, épargnez-moi.
— Père, Beryl a été réellement incroyable, dit la princesse Salacia, redoublant d’éloges. — Il a affronté des vagues de soldats ennemis, les unes après les autres. J’ai eu peur… mais aussi du réconfort. Je croyais que tout irait bien tant qu’il était là.
— Ah, eh bien, h…ha, ha…
Arrêtez, s’il vous plaît. Vous allez tuer ce vieux bonhomme que je suis. Et puis, c’est quoi, cet appui mystérieux de la princesse ? J’ai certes donné de ma personne, mais ce sont Allucia et Henblitz qui l’ont escortée jusqu’au palais.
— J’ai entendu le récit, mais point de tels détails sur votre habileté, dit le prince Fasmatio. — Peut-être devrais-je, moi aussi, solliciter une passe d’armes.
— Hihi, je crois bien que tu seras étalé au sol en un rien de temps, mon frère.
— Comme tu es impolie. Tu ne le croirais peut-être pas, mais je me suis en vérité pas mal entraîné, ma chère sœur.
— H…Ha, ha, ha…
C’est ça, une plaisanterie royale ?
Je ne sais pas comment réagir. Et même si je devais entraîner le prince Fasmatio, j’ignorais si l’étiquette permettait de le mettre au tapis.
Sauve-moi, Allucia.
— Il semble que nous ayons fait le bon choix en vous nommant instructeur extraordinaire, dit le roi.
— Oui. Je ne saurais assez vous remercier de cette décision, Votre Majesté, répondit Allucia.
Ah, oui. Ma lettre de nomination portait le sceau royal. Cela signifiait que la décision avait été entérinée par le roi lui-même.
Et cela explique aussi pourquoi la princesse m’avait connu dès notre première rencontre.
J’aurais préféré rester dans l’obscurité ceci dit. Tant que je pouvais enseigner le maniement de l’épée en paix, cela me suffisait.
Alors que je sirotais mon vin en savourant tranquillement les plats devant moi, le roi Gladio éleva un peu la voix.
— Ce n’est pas encore officiel, mais il a été décidé que Salacia épouserait le prince Glenn de Sphenirvanie.
— Vraiment ?
Cela expliquerait pourquoi ils s’étaient si bien entendus. Le prince Glenn semblait avoir une bonne opinion de la princesse Salacia, donc ce n’était sans doute pas une mauvaise chose.
Je suppose que cela pouvait aussi n’être qu’un mariage de convenance. La politique ne rime à rien pour moi.
— Cependant, l’idée de l’envoyer dans un autre pays m’inquiète un peu.
Cela se comprenait aussi. D’autant que la guerre civile de Sphenirvanie se poursuivait. Nul ne savait quand cesserait le conflit entre royalistes et papistes. C’était légitime d’éprouver de l’angoisse, en tant que roi, et plus encore en tant que père.
— Aussi avons-nous décidé d’établir une garde royale propre à Salacia.
— Voyons, vous vous inquiétez trop, cher père.
L’Ordre de Liberion se consacrait à la protection du royaume, mais une garde royale se concentrerait entièrement sur la protection de la princesse Salacia elle-même. Ce serait un rassemblement de chevaliers d’élite. Pouvaient-ils pour autant l’envoyer en Sphenirvanie avec sa propre armée privée ? Est-ce que cela se faisait seulement ? Bah, tant que l’autre pays l’acceptait, il n’y avait pas de problème.
— Elle se forme autour d’un noyau d’élites triées sur le volet issues de la Garnison royale, mais…
Le roi Gladio marqua une pause, un éclat vif dans les yeux venant souligner la douceur de ses traits.
— Beryl, si vous le désirez, je consens volontiers à vous recommander une place au sein de sa garde royale.
— Hein ?
Mon cerveau s’arrêta net. J’oubliai jusqu’à ma nervosité pour ne plus ressentir que de la stupeur.
Quoi ? Moi ? Princesse Salacia ? Garde royale ? Non ! Hors de question ! Absolument pas ! Je ne peux pas accepter un poste pareil !
— Votre Majesté, sauf votre respect, je crois très humblement que le soutien continu de sieur Gardenant est essentiel au développement futur de l’Ordre de Liberion, sans parler de la prospérité du royaume de Liberis lui-même.
Pendant que mon cerveau gelait quelques instants, Allucia fit de son mieux pour réprimer son habitude de mitrailler les mots, tout en parlant encore un peu vite, et refusa à ma place. Je lui en étais reconnaissant, mais pour une raison ou une autre, Allucia avait l’air sacrément désespérée.
Elle n’avait pas à s’en faire. Je n’étais pas capable d’assumer une telle charge, et, franchement, le titre d’instructeur extraordinaire me paraissait déjà lourd. Je ne voulais rien qui m’en mette davantage sur les épaules.
Et puis, qu’est-ce que c’était que ce refus exagéré ? Qu’entends-tu par la prospérité de Liberis ? Ne donne pas tant de poids à mon minuscule titre, surtout quand je ne peux pas m’intercaler pour dire quoi que ce soit…
— Hm. Si la commandeure et maître d’armes de nos chevaliers le dit, je suppose que je dois m’incliner, répliqua le roi, cédant avec une facilité inattendue.
La princesse Salacia fit la moue.
— Oh… Quel dommage.
Elle était diablement mignonne ainsi, mais pour ce vieux bonhomme que je suis, travailler pour elle aurait été un brin pénible.
J’ai vraiment esquivé de justesse… Je n’ai aucune envie d’aller agiter mon épée dans un autre pays, cerné de hauts dignitaires.
— Alors, Beryl, j’attends de vous davantage encore, en vue du développement futur de Liberis.
— Oui, sire…
Puisqu’Allucia avait refusé ma recommandation à la garde royale, je devais, de bonne foi, montrer que je me conformais à la volonté du roi.
Mais… la prospérité de Liberis, hein ? Je doute de pouvoir y jouer le moindre rôle.
Le roi sourit avec douceur.
— Bon, je vois que nous avons tous cessé de manger. Je vous en prie, reprenez et savourez votre repas.
— Merci de votre sollicitude.
Faisant comme l’avait dit le roi Gladio, je pris une bouchée de ma viande.
— Dites, Beryl, maniez-vous l’épée depuis longtemps ?
— Oui, enfin… Je m’amusais avec une épée de bois depuis tout petit.
Une invitation au palais de Liberis pour savourer un repas fastueux aurait dû se fêter. Pourtant, avec la princesse Salacia qui m’assaillait de questions sans discontinuer, l’angoisse et la tension qui me nouaient le ventre m’empêchaient de goûter à quoi que ce soit, pas même la viande.
— Hahaha ! On dirait que Salacia vous a pris en affection.
Le rire enjoué du roi Gladio résonna dans la pièce.
— H… ha, ha… J’en suis honoré…
Haaah… J’ai envie d’aller boire un coup dans ma taverne préférée. Une fois que tout ça sera terminé, j’irai.
Alors, avec l’image de ma petite taverne douillette en tête, j’endurai ce fastueux banquet terriblement embarrassant.
