Master swordman t3 - interlude
Interlude
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Traduction : Raitei
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— Désolée de vous prendre votre temps.
— Ce n’est rien. Cela ne me dérange pas du tout. Je ne connais pas encore la ville.
Deux beautés qui ne passaient pas inaperçues descendaient les rues de la plus grande ville de Liberis, Baltrain. L’une était la Commandeure de l’Ordre de Liberion, Allucia Citrus. Malgré sa jeunesse, elle occupait le rang le plus élevé dans cet Ordre royal de chevalerie le plus prestigieux de la nation. Nul ne la prenait de haut. Elle possédait un charme né d’une alliance sans égale entre dignité et sérénité, à quoi s’ajoutaient une bonté naturelle et une maîtrise de la lame hors du commun. Elle jouissait d’une immense popularité auprès du peuple. Beaucoup la regardaient même avec envie.
L’autre beauté était la vice-commandeure du Saint Ordre de l’Église de Sphene, Rose Marbleheart. C’était une femme apaisante dont les manières gracieuses prenaient le pas. L’écu en forme d’amande d’un blanc pur qu’elle portait dans le dos attirait les regards, mais ses cheveux bleus presque translucides, alliés à sa douceur bien avenante, se remarquaient plus encore.
Nous étions quelques jours avant la visite royale de Baltrain par le premier prince de Sphenirvanie. Rose, en tant que vice-commandeure du Saint Ordre, inquiétait par sa connaissance insuffisante de la géographie de Baltrain. Sur la recommandation d’Allucia, les deux femmes faisaient donc une promenade en ville.
Rose gardait une attitude courtoise. Il n’était pas poli de laisser transparaître du déplaisir quand la commandeure de l’Ordre de Liberion s’était proposée pour lui servir de guide.
— C’est vraiment une belle ville, commenta Rose. — Je vous envie.
— Merci. Je suis heureuse de l’entendre.
Bien qu’elle fût à l’origine de l’invitation adressée à Rose, Allucia éprouvait des sentiments partagés. Bien sûr, elle n’avait rien contre l’idée de se rapprocher de la vice-commandeure du Saint Ordre. Du point de vue des relations diplomatiques à venir, c’était même une excellente chose. Pourtant, dans son esprit, les mots « l’élève préférée de Beryl » occupaient une place démesurée, éclipsant presque tout le reste.
Elle savait naturellement que Beryl avait formé de nombreux disciples. Elle n’était pas assez prétentieuse pour se prétendre la meilleure, même si elle avait la conviction qu’en partant du sommet, son nom viendrait vite. En revanche, elle ne pouvait pas non plus se présenter comme son élève favorite.
Aussi, face à une femme capable de l’affirmer avec une telle assurance, Allucia se sentit gagnée par un intérêt complexe, fait tout à la fois d’attirance et de rivalité.
— Alors, euh… Dame Marbleheart, hasarda Allucia, peu sûre de la façon de s’adresser à elle et optant pour la formule la plus formelle.
— Oui ?
— J’ai entendu dire que vous aviez étudié auprès de Maître Beryl.
— C’est exact. Pas très longtemps, cela dit, répondit Rose en portant un doigt à son menton, songeuse. — À l’époque, je voyageais à travers beaucoup de nations et de villes. Je suis tombée par hasard sur… Beaden, c’est ça ? En le voyant, je me suis dit : « Waouh, son maniement de la lame est incroyable », et j’en ai été aussitôt charmée.
— Je vois…
Allucia ne pouvait nier avoir elle aussi été charmée par l’art de l’épée de Beryl. Quiconque aspirait à la maîtrise de la lame reconnaissait son talent.
— Quand était‑ce ? demanda‑t‑elle.
— Hmmm… Il y a cinq ou six ans, je crois ? Quand je l’ai rencontré, il avait déjà cette mèche blanche.
En ce sens, Rose était, techniquement, la cadette d’Allucia parmi les élèves de Beryl. Quelques mèches blanches s’étaient déjà glissées dans la chevelure de ce dernier. En les découvrant, Allucia avait aussitôt pris conscience du temps qui avait passé, de toutes ces années écoulées loin de lui. Elle n’avait pas pu assister elle-même à ce changement.
Cinq ou six ans plus tôt, c’était justement l’époque où elle avait intégré l’Ordre de Liberion. Alors, elle ne maniait l’épée qu’avec une seule idée en tête, faire rayonner le style de Beryl à travers le monde. Sa propre gloire ne l’intéressait nullement. Elle ignorait jusqu’où elle était parvenue à accomplir ce dessein, et elle continuait d’ailleurs à s’y employer, mais les choses n’allaient pas si mal. Si cet élan pouvait permettre à Beryl d’être porté au rang d’un maître épéiste sans égal, cela lui suffirait. Pourtant, le chemin à parcourir restait encore long.
Tandis qu’Allucia remettait de l’ordre dans ses pensées, le sourire de Rose se fit plus marqué.
— Au fait…
— Qu’y a‑t‑il ? demanda Allucia.
— J’imagine que vous avez forcément étudié auprès de Maître Beryl ?
— Oui. Mais cela remonte à bien des années.
Rose avait insisté sur ce « vous avez forcément » sans rien laisser paraître dans son ton ni dans son expression. Allucia se demanda ce qui l’avait poussée à formuler sa question de cette manière. Elle ne se rendait peut-être pas compte à quel point elle était facile à lire, mais les sentiments qu’elle nourrissait pour Beryl transparaissaient avec évidence. Certes, Rose ne l’avait rencontrée qu’une seule fois, dans le QG de l’Ordre et pourtant, ce bref échange lui avait suffi pour cerner l’essentiel de ce qu’Allucia éprouvait.
— Hihihi. J’aimerais bien entendre des histoires du passé de Maître Beryl quand il était plus jeune, dit Rose.
— Eh bien… si ce que je sais vous suffit.
Allucia n’avait rien contre le fait d’évoquer le passé. En réalité, malgré l’image que son apparence et son ton donnaient souvent d’elle, elle n’était ni maladroite en société ni peu encline à la conversation. Bien au contraire, elle appréciait volontiers les échanges de qualité. D’ordinaire, elle choisissait ses mots selon les circonstances, mais lorsqu’elle s’y sentait autorisée, elle pouvait se montrer étonnamment bavarde.
Allucia estima que la situation s’y prêtait. Elle se mit donc à parler, presque sans reprendre haleine.
— Voyons voir… Pour évoquer l’un de mes vieux faux pas, il y a eu une fois où j’ai blessé un élève d’une autre école durant une passe d’armes. Je me suis enfuie de la salle d’armes, et Maître Beryl est venu me chercher. Il a repris calmement ma technique, point par point. Il n’était ni en colère ni excédé. Il m’expliquait tout avec sincérité. À l’époque, il m’a dit : « Je suis sûr que tu deviendras une grande épéiste ». Même aujourd’hui, je garde cela comme l’un de mes souvenirs les plus précieux.
— Hihi. Vous aimez vraiment beaucoup Maître Beryl.
Rose accueillit ce récit sans broncher. La plupart des gens seraient restés interloqués par le débit soudain d’Allucia, mais Rose ne se troubla pas.
Elle trouva même la marge pour suivre Allucia.
Cela tenait à son tempérament, mais aussi au sujet de leur échange.

— J’imagine que Maître Beryl a toujours été comme ça, n’est‑ce pas ? dit Rose.
— Oui. Par le passé comme aujourd’hui, sa douceur ne change pas.
Cette fenêtre sur la jeunesse de Beryl, que Rose n’aurait pas connue autrement, la captivait. Elle prêta volontiers l’oreille à Allucia, en imaginant Beryl tel qu’il était avant d’avoir des cheveux blancs.
— J’ai, moi aussi, plusieurs souvenirs de Maître Beryl à raconter. Oh. Oh, mince.
Au moment où Rose allait se lancer à son tour, elle s’interrompit net. Son regard s’était fixé sur le bord d’une rue animée de Baltrain.
— Hm ? Il y a un problème ? demanda Allucia.
Rose s’élança sans répondre. Elle interpella un enfant qui jetait autour de lui des regards anxieux.
— Il y a quelque chose qui ne va pas, petit ?
— Hiii ! vous êtes qui, madame ?
— Hihi, personne de suspect.
Le garçon avait cinq ans environ. Tandis qu’Allucia rattrapait Rose, elle se rappela les nombreux enfants de cet âge qui fréquentaient la salle d’armes de Beryl. L’enfant scrutait avec inquiétude la foule des passants et retenait tant bien que mal ses larmes.
— Je trouve pas ma maman… marmonna‑t‑il.
— Oh là là, tu t’es perdu.
Il ne convenait pas à un chevalier d’abandonner un enfant égaré. Quiconque pouvait ignorer quelqu’un dans le besoin n’avait de toute façon pas l’étoffe pour devenir chevalier. Aussi Allucia proposa la manière la plus sûre et la plus réaliste de régler la situation.
— Menons-le à la Garnison la plus proche.
— Non.
Rose secoua la tête.
— À le voir, je doute qu’il soit séparé de sa mère depuis longtemps.
— Pourquoi dites-vous cela ?
— Ses vêtements ne sont pas sales et il n’a pas l’air très fatigué. Surtout, il n’a pas encore pleuré. Je doute que sa mère soit allée bien loin.
— Hmm…
Cela se tenait, pensa Allucia. Un enfant séparé de ses parents au milieu de cette cohue finirait tôt ou tard en larmes. Allucia n’avait pas d’enfants, mais elle avait de l’expérience avec eux à la salle d’armes. Quoique, avec le recul, beaucoup de ces enfants-là étaient du genre bruyant. Une salle d’armes servait à apprendre à faire tournoyer une épée, après tout.
— Je suis sûre que sa mère le cherche aussi, poursuivit Rose. — Elle doit être dans les parages.
— Je vois.
Il valait donc mieux la chercher plutôt que d’emmener l’enfant plus loin, jusqu’au poste.
— Comment t’appelles-tu, petit ? demanda Rose.
— Ritter…
— D’accord. Ritter, sais-tu quels vêtements porte ta mère ?
— Euh… Quelque chose de rouge et de tout doux…
— Alors allons chercher une dame en rouge. Ta maman, elle a les cheveux longs ?
— Mm. Ils sont longs.
Allucia regarda Rose faire parler très vite l’enfant. Elle le rassurait tout en rassemblant les informations nécessaires pour retrouver sa mère.
Elle garda tout du long un sourire splendide et parlait d’une voix douce, au point que Ritter baissa considérablement la garde. Allucia admira en secret le talent de Rose — elle savait qu’elle serait incapable d’en faire autant.
— Vous avez l’air d’y être habituée, dit Allucia en laissant courir son regard sur la foule.
— Oui. J’aime la compagnie des enfants, répondit Rose en tenant désormais la main de Ritter. — Bien… La maman de Ritter est-elle ici ?! Vous m’entendez ?!
Avant qu’Allucia ne réplique, Rose éleva la voix et se mit à marcher lentement, entraînant le garçon. Derrière son sourire, son regard était acéré. Elle surveillait les environs avec attention pour ne pas manquer une femme en rouge aux cheveux longs.
— Impressionnant…
Élever la voix au beau milieu de la ville s’avérait plus embarrassant qu’on ne l’aurait cru. Naturellement, Allucia avait à le faire de temps à autre. Toutefois, elle ne se souvenait pas d’avoir crié comme ça en pleine foule en dehors d’une cérémonie ou d’un événement.
— Allez, vous aussi, Dame Allucia.
— Hein ? Ah, oui… Hum… La mère de Ritter est-elle dans le coin ?!
À l’instigation de Rose, Allucia éleva la voix. Leurs appels commencèrent à résonner dans la foule. Après tout, l’une de celles qui interpellaient n’était autre que la très respectée Commandeure de l’Ordre de Liberion.
La nouvelle se propagea vite.
— Aaaah ! Ritter !
Il fallut une dizaine de minutes pour que l’annonce de l’enfant perdu se répande dans la cohue. Puisque la commandeure de l’Ordre de Liberion recherchait une femme vêtue de rouge et aux cheveux longs, les citoyens se sentirent tenus de relayer l’information.
Soudain, une femme accourut vers eux, à bout de souffle.
— Maman !
Le visage du garçon s’illumina aussitôt. La mère était une femme aux traits simples, constellée de taches de rousseur. Elle avait dû le chercher désespérément tout ce temps. De grosses gouttes de sueur dévalaient son front.
— Merci ! Merci beaucoup ! répéta la mère, serrant son enfant avec force.
— Ce n’est rien, répondit Rose, souriante comme toujours.
Bien qu’elle fût d’une autre nation et d’un autre ordre, elle agissait exactement comme un chevalier devait le faire. Allucia croyait qu’aucun des élèves de Beryl n’aurait l’impudence d’agir autrement, mais elle voyait malgré tout Rose d’un œil plus favorable à présent.
— Merci, mademoiselle ! Au revoir ! cria l’enfant en faisant de grands signes à Rose.
— Au revoir, répondit gaiement Rose. — Essaie de ne plus te perdre, d’accord ?
Elle continua d’agiter la main jusqu’à ce que la mère et l’enfant disparaissent complètement, puis poussa un soupir de soulagement.
— Hihi… C’est vraiment une ville merveilleuse.
— Vraiment ?
— Oui. Les gens ici sont si chaleureux. Ils se sont tous mis en émoi pour un seul enfant perdu.
Allucia faillit faire remarquer que c’était parce que Rose avait crié à travers la foule pour retrouver sa mère, mais elle se retint. Elle avait visité d’autres nations pour des raisons diplomatiques liées à sa charge, sans jamais prendre le temps de flâner ni d’observer vraiment.
Elle ne pouvait pas comparer les habitants de Liberis, ou de Baltrain, plus précisément, à ceux d’autres pays.
La vice-commandeure du Saint Ordre de l’Église de Sphene jugeait-elle Baltrain selon les bons critères ? Pouvait-elle vraiment se faire une idée si rose de la ville après un seul épisode réconfortant ? Difficile aussi de savoir à quoi Rose comparait Baltrain.
— Devons-nous poursuivre la visite ? demanda Allucia.
— Oui, je vous prie, répondit Rose en joignant les mains et en opinant.
Toutes deux étaient nées dans des milieux radicalement différents. Néanmoins, elles admiraient le même maître et occupaient des positions où leurs enseignements prenaient sens. Allucia pouvait respecter cela chez Rose.
— Vous aimez vraiment les enfants, n’est-ce pas ? demanda Allucia.
— Oui. Rien que les regarder apaise l’âme.
Une part de son comportement relevait de son devoir, qui devait être le même à l’Ordre de Liberion et au Saint Ordre de l’Église de Sphene. Cependant, Rose allait un pas plus loin. Normalement, un chevalier se contenterait d’emmener l’enfant à un poste de la Garnison, comme Allucia l’avait proposé au départ.
— Mes parents soutenaient un orphelinat, expliqua Rose en baissant légèrement les yeux. — Grâce à cela, depuis toute petite, j’ai eu beaucoup d’occasions d’être avec des enfants.
— J’ai entendu dire que la Sphenirvanie traite bien les orphelins.
— Oui, c’est vrai, répondit Rose après une brève hésitation. — Les enfants sont les trésors d’une nation. C’est notre devoir d’adultes de les protéger avant toute chose.
— Je suis d’accord.
Quelle que soit la nation, les adultes façonnaient le présent.
Mais les enfants, eux, façonneraient l’avenir. Allucia le comprenait aussi.
— Et c’est pour ça que mon corps se met à bouger tout seul quand je vois un enfant dans le besoin, dit Rose.
— C’est une bonne chose. Je n’ai pas su réagir aussi vite sur le moment.
— Hihi. Merci.
Dans l’idéal, aucun enfant n’aurait jamais à souffrir de la faim, et tous grandiraient dans un cadre paisible, avec les mêmes chances d’éducation. Allucia savait pourtant qu’un tel monde n’existait pas. La petite fille que Beryl prenait désormais sous son aile en apportait une preuve éclatante.
Bien qu’elle fût une jeune sorcière promise à l’avenir, elle avait été exploitée par des individus sans scrupules. Quelles que soient les protections mises en place, certains enfants échappaient toujours au cocon protecteur d’un pays. La seule inconnue tenait à leur nombre, et à l’ampleur des blessures qu’ils emportaient avec eux.
— Oh, encore une chose, dit Allucia en changeant d’un ton plus enjoué.
— Oui ?
— Racontez-moi vos histoires de Maître Beryl.
— Avec plaisir.
Allucia demeurait encore un peu troublée par l’assurance avec laquelle Rose s’était déclarée l’élève préférée de Beryl, sans pour autant la tenir pour quelqu’un de mauvais. Après tout, quiconque avait appris l’art de l’épée auprès de Beryl ne pouvait pas être foncièrement mauvais.
— Cela s’est passé peu après que j’ai commencé à fréquenter la salle d’armes.
— Mm… Mm…
Allucia chassa ses pensées pour l’instant et écouta l’histoire de Rose avec attention. C’étaient là des récits précieux de la vie récente de Beryl qu’elle ne pouvait guère lui arracher elle-même.
Allucia était impatiente de les entendre.
Et ainsi, leur séance de vantardises au sujet d’un certain maître, déguisée en promenade en ville, se prolongea jusqu’au soir.