Master swordman t3 - CHAPITRE 2

Un vieux paysan rencontre la royauté

Trois jours s’étaient écoulés depuis que j’étais allé faire des emplettes avec Allucia et que j’avais acheté cette veste noire. C’était aujourd’hui le premier jour de Mewi à l’institut de magie. L’occasion rêvée pour une tenue formelle, mais la veste n’avait malheureusement pas été prête à temps. Elle était en cours de retouche pour être à ma mesure et il faudrait bien deux semaines pour la terminer. Au moins, elle serait prête pour l’arrivée de la délégation de Sphenirvanie.

— Bon, on y va ?

— Pourquoi t’es tout excité, le Vieux ?

Après le petit-déjeuner, je quittai la maison avec Mewi, un peu plus apprêtée que d’habitude. Certes, elle était rabat-joie, mais comment n’aurais-je pas pu être enjoué ? Ma fille…

Attends, est-ce que j’ai le droit de l’appeler comme ça ? Peu importe.

Ma fille allait vivre son grand moment.

— Hahaha. C’est comme ça que marche l’affection parentale.

— Hmpf.

Mewi ne portait pas sa tenue habituelle. J’avais pioché quelque chose d’adapté parmi les vêtements qu’Ibroy nous avait envoyés. C’était un cadeau, alors autant les utiliser au mieux. Elle portait une sobre chemise blanche et un pantalon noir à la coupe assez ajustée. Sa tenue de tous les jours dévoilait pas mal de peau, donc c’était plus indiqué pour l’occasion. Ce n’était ni tape-à-l’œil ni mignon à l’excès, aussi Mewi n’avait pas vraiment protesté. Son avis avait pesé dans ma décision.

— Le pantalon me serre vraiment les jambes…

— Il faudra que tu t’habitues à ce genre de vêtements.

Elle n’était pas opposée à la couleur ni au style, mais résistait visiblement aux pantalons qui couvraient toute la longueur de ses jambes. Elle était un chouïa contrariée, mais elle n’avait pas le choix : il faudrait s’y habituer. Je n’étais pas le mieux placé pour en parler puisque je privilégiais moi aussi les vêtements amples afin de ne pas être gêné dans mes mouvements.

D’après Kinera, l’institut de magie comptait environ six cents élèves. Les âges variaient grandement, depuis des enfants plus jeunes que Mewi jusqu’à des recrues d’un âge proche de celui d’Allucia et de Surena à leur entrée. La proportion garçons-filles était à peu près équilibrée. Rien d’étonnant, puisque les facteurs qui éveillaient l’aptitude magique semblaient se moquer de l’âge, du sexe et de la lignée.

Était-ce égoïste d’espérer que Mewi se fasse des amies de son âge ? J’étais à peu près sûr de dévisager avec cynisme n’importe quel garçon qu’elle m’amènerait en me le présentant comme un ami. Je n’allais pas céder ma fille comme ça… même si je ne savais pas quand, ni si, Mewi en viendrait seulement à éprouver ce genre de choses.

— Enfin bref, j’avais entendu des rumeurs, mais les droits d’entrée sont effectivement honnêtes, dis-je.

— Ce n’est pas donné…

— Pour toi, c’est peu de chose.

— Hmpf.

Même sans mes revenus d’instructeur extraordinaire, mes économies suffisaient largement. Régler les frais d’inscription de l’institut ne me poserait donc aucun problème. Certes, si Mewi s’était révélée plus douée encore, elle aurait pu être entièrement dispensée de ces frais, mais il aurait été injuste d’attendre cela d’elle.

Pour l’instant, Mewi ne savait manier que la magie du feu. D’après ce qu’on disait, un véritable prodige était capable, dès le départ, de manier plusieurs formes de magie. Lucy en était l’exemple le plus frappant.

Elle valait décidément bien plus que le titre qu’elle portait. Il faudrait peut-être que je révise le jugement un peu sévère que je portais sur elle.

— Hop.

Tout en regardant les vagues de passants qui allaient et venaient dans Baltrain, en cette matinée animée, je montai dans une calèche, bondée, comme toujours.

Baltrain est vraiment une chouette ville.

Sa prospérité allait de soi, puisque c’était la capitale de Liberis, mais l’ampleur et la commodité ici n’avaient rien à voir avec Beaden. Des véhicules pour se déplacer en ville, ça n’existait même pas au fin fond de la campagne.

— Tu vas juste partir une fois qu’on sera arrivés, dit Mewi.

— Eh bien, c’est vrai, mais c’est un sacré moment, non ?

— Mouais.

C’était le premier jour de Mewi, mais il n’y aurait pas de cérémonie d’entrée. D’après Kinera, l’institut de magie était en permanence à la recherche d’aspirants sorciers, si bien qu’il acceptait des candidats à n’importe quel moment de l’année. Les inscriptions ne se faisaient toutefois pas au jour le jour, mais par vagues mensuelles. Mewi intégrerait donc l’institut en même temps que les autres nouveaux élèves du mois.

En l’absence de cérémonie à laquelle assister, je n’avais, en tant que tuteur, pas grand-chose de particulier à faire. Je m’étais donc contenté de l’accompagner jusqu’à l’institut. Cela dit, il est dans la nature d’un parent de vouloir être présent pour ce genre d’occasion. Peut-être en faisais-je un peu trop, mais la situation de Mewi gardait à mes yeux quelque chose de fragile, ce qui me poussait à agir ainsi.

Nous descendîmes à un arrêt puis poursuivîmes à pied un moment. À l’approche de la grille du splendide institut de magie, nous fûmes accueillis par l’enseignante qui nous avait déjà reçus l’autre jour et nous avait fourni toutes les explications nécessaires, Kinera Fine.

— Sieur Beryl, Mewi, nous attendions votre venue.

— Hm ? Professeur Kinera, bonjour.

— Bonjour, dit-elle en souriant. — Comme c’est votre premier jour, je vais vous servir de guide.

— Je vois, ça nous aide bien.

C’était un soulagement qu’elle serve de guide à Mewi. Être menée par une connaissance plutôt que par une inconnue rendait la transition plus facile pour ma fille… et pour moi.

— Allez, Mewi, salue-la correctement, la pressai-je.

— Mm. B…Bonjour… dit Mewi, maladroite.

Elle ne savait pas encore comment se comporter avec ceux qui ne lui étaient pas proches comme Lucy et moi.

— Bonjour, répondit gaiement Kinera. — Je vais prendre soin de Mewi.

— Oui, je vous la confie, dis-je.

Mewi s’était plainte de ma présence, mais maintenant que nous y étions, elle était vraiment nerveuse.

Elle est vraiment adorable.

À présent que je l’avais déposée, ma tâche était accomplie. Je n’avais pas pris congé, il me fallait donc retourner à l’arrêt et filer au QG. Je pourrais demander à Mewi, une fois rentrée, comment s’était passée son inscription. Je ne pensais pas vraiment qu’elle me parlerait franchement de sa vie à l’école… mais il fallait l’habituer petit à petit à ce genre d’échanges. Je ne me contentais pas de lui offrir un toit. Mon but était de la rendre capable de vivre de façon autonome.

— Bon, alors…

Maintenant qu’elle n’était plus là, je me retrouvai seul à déambuler dans le quartier nord. Par ce temps parfaitement dégagé, les flèches du palais royal se découpaient avec netteté dans le ciel. Le palais lui-même n’était qu’à quelques pas, mais je n’avais aucune raison de m’y rendre pour l’instant. De toute façon, il y avait de fortes chances que j’y mette les pieds lorsque j’escorterais la délégation de Sphenirvanie, alors je me disais que je pourrais toujours en profiter pour faire un peu de tourisme à ce moment-là.

Le quartier nord abritait également la chapelle de l’Église de Sphene. Je n’en gardais pas un souvenir particulièrement heureux. Les lieux avaient, paraît-il, été remis en état après l’incident, et tout serait revenu à la normale, mais je n’avais aucune envie d’y remettre les pieds. Au fond, j’ignorais toujours combien des hommes que j’avais tranchés ce jour-là avaient survécu. Puisqu’aucune accusation ne pesait sur moi, j’imaginais qu’Allucia, Lucy, ou quelqu’un d’autre du même acabit, avait arrangé les choses en usant de son influence.

Pour toutes ces raisons, le quartier nord ne m’inspirait guère. Je décidai donc de gagner sans tarder le QG.

— Bonjour… Oh, ils ne font pas semblant.

Un léger frémissement d’impatience me traversait déjà l’esprit lorsque j’entrai dans la salle d’entraînement de l’Ordre. Comme toujours, de nombreux chevaliers s’y consacraient corps et âme à leur pratique.

Allucia me salua dès que je franchis le seuil.

— Maître, bonjour.

— Bonjour.

Elle ne portait pas son armure habituelle, mais une simple tenue d’entraînement. Rien d’étonnant à cela, puisqu’elle était le maître d’armes des chevaliers de par sa fonction d’instructrice référente.

Pourtant, aujourd’hui, quelque chose chez elle paraissait différent. Était-elle… d’un entrain un peu trop explicite ? Pourquoi semblait-elle si heureuse d’être là, à diriger l’entraînement ?

— Maître, j’ai une requête, dit-elle.

— Hm ? De quoi s’agit-il ?

C’était plutôt rare qu’elle demande quoi que ce soit. Durant ses années à ma salle d’armes, elle n’était pas du genre capricieux, et ici à Baltrain, elle ne m’avait guère adressé de demandes. Bon, me forcer à devenir instructeur extraordinaire avait été d’un égoïsme monumental, mais c’était autre chose.

— Puis-je vous demander une passe d’armes ? dit-elle en mettant sa lame de bois en garde, les yeux clairs fixés dans les miens.

— Hm… Hm ? Ça ne me dérange pas vraiment, mais qu’est-ce qui te prend ?

Allucia était à la fois commandeure de l’Ordre et maître d’armes, mais avant tout, elle était chevalier. Bien sûr qu’elle désirait non seulement enseigner et diriger, mais aussi s’exercer. Je me demandais tout de même pourquoi elle voulait soudain croiser le fer.

— Je me disais que, la venue de la délégation de Sphenirvanie approchant, je devrais aussi travailler ma technique.

— Je vois.

Son attitude restait d’une assurance inébranlable, mais sans dureté. Un doux sourire fleurit sur ses lèvres. Son visage était d’une telle beauté qu’on l’aurait cru sculpté par un maître avant qu’un souffle de vie ne vienne l’animer. Il y avait presque quelque chose d’injuste à ce qu’une femme aussi belle fût en plus le plus grand chevalier de Liberis. On eût dit que les cieux avaient rassemblé en une seule personne plus de dons qu’il n’était raisonnable d’en accorder.

— Alors, on s’y met ? demandai-je.

— Oui, si cela vous convient.

Sur ces mots, elle me tendit une épée de bois. Bon, combien d’années s’étaient écoulées depuis la dernière fois que j’avais fait face à Allucia ? Ça datait du jour de la remise de son épée d’adieu. Elle était douée et forte, mais c’était il y a longtemps. Depuis, elle avait forcément affûté son talent auquel cas, elle ne serait pas devenue commandeure de l’Ordre de Liberion.

— Henblitz. Occupe-toi du signal de départ.

— B…bien reçu Ma Commandeure !

Nous nous fîmes face au centre de la salle d’entraînement, les épées de bois en garde. Avant même que je m’en rende compte, tous les chevaliers alentour avaient cessé leurs mouvements et regardaient. Leurs deux instructeurs se mesuraient alors je comprenais l’envie d’assister au spectacle. J’étais à moitié impatient et à moitié nerveux. J’étais curieux de voir les progrès d’Allucia, mais j’avais aussi peur de paraître un adversaire indigne. À quel point avait-elle changé ? Je ne l’avais jamais vue se battre alors je ne pouvais pas juger. Il va falloir que je me concentre plus que d’habitude.

— Prêts tous les deux ? demanda Henblitz.

— Prête, répondit Allucia.

— Oui, quand vous voulez.

Nous ne quittâmes pas des yeux. Étrangement, nous adoptions la même garde médiane, une posture orthodoxe, aussi propice à l’attaque qu’à la défense.

— Alors…

La salle, si bruyante encore, n’eut plus pour seul son que la voix de Henblitz. J’adorais cette tension si particulière. Même pour une simple passe d’armes, il était rare d’éprouver un froid aussi mordant. Cela me donnerait un aperçu du tranchant d’Allucia.

— Commencez !

Henblitz donna le signal. Allucia garda sa lame de bois à la même hauteur, l’œil sur moi, examinant ce que j’allais faire.

Sans que je m’en aperçoive, sa lame fut juste devant mes yeux.

— Wooh !!

Je parai dans la panique.

Minute, minute, pouceeee ! C’était quoi cette vitesse ? Sérieux ?

Une sueur désagréable me coula dans le dos. Je n’avais presque rien vu. Elle tenait son épée prête, et l’instant d’après, sa lame allait déjà me frapper.

— Comme je m’y attendais, marmonna Allucia. — Je voulais prendre un point avec ça…

— Eh bien, tu sais, je me suis dit que je n’allais pas t’en concéder un si facilement !

Je parvins tant bien que mal à lui répondre, mais mon cœur battait à tout rompre. Elle n’était pas assez rapide pour que je soupçonne un artifice ou de la magie, mais sa vitesse, elle, m’avait pris de court. Je n’avais aucune idée d’où sa lame m’était tombée dessus. Tout ce que j’avais fait, c’était repousser la masse de bois apparue d’un coup devant mes yeux.

— Ouah ?!

De nouveau, Allucia se tenait en garde et, en un clin d’œil, sa lame fondit sur moi. Je parai la taille horizontale, puis reculai de deux pas, pris de court.

— Pfiou !

C’est bizarre. Elle n’annonce rien de son attaque. Si on m’avait dit que sa lame sortait du néant, je l’aurais cru. Voilà à quel point sa vitesse était dingue. Comment c’est possible ?

— Hihi, gloussa Allucia. C’est la première fois qu’on me pare deux fois.

— Quel honneur !

Cette rapidité était à la limite du réel. Je ne pouvais pas faire durer ce combat. Franchement, je ne me sentais pas capable d’esquiver bien longtemps ses coups insensés. Parer deux fois tenait déjà du miracle.

— Shhh !

— Ha !

Donc, je n’avais d’autre choix que d’attaquer. De ma garde médiane, je tranchai vers le haut, puis enchaînai d’une taille descendante. Le claquement sec du bois contre le bois résonna dans la salle d’entraînement. Allucia bougea avec le strict minimum de mouvements, juste assez pour écarter mes coups.

— Hmph !

J’enchaînai en pivotant sur place par une taille horizontale, puis une estocade. La première fut déviée et la seconde, esquivée de deux pas hors de portée.

Merde. J’ai l’impression d’être forcé d’attaquer, ces derniers temps.

— Hihi… Maître, savez-vous comment on me surnomme en public ?

— Non… je ne suis pas vraiment au courant.

À bonne distance, Allucia engagea la conversation. En y repensant, Surena était appelée la Double Lame Dragon. Allucia avait-elle, elle aussi, un surnom du même genre ?

— On me surnomme « Divine célérité », déclara-t-elle. — Je trouve que c’est un peu exagéré, cela dit.

— Eh bien, tu sembles mériter ton titre pourtant… Hop !

Je repassai aussitôt en défense lorsqu’Allucia fondit sur moi dans une succession d’attaques fulgurantes. Cette fois, elle était partie d’un peu plus loin, ce qui me permit, tant bien que mal, de repousser ses assauts. Elle n’avait eu besoin que de deux pas pour refermer la distance. Se retrouver ainsi au contact en un clin d’œil, avec une aisance aussi naturelle que le simple fait de respirer, était véritablement impressionnant.

Je commence à comprendre.

À la différence de notre premier échange, cette légère distance m’avait laissé le temps de l’observer. J’avais fini par saisir, au moins en partie, le principe de sa technique à l’épée.

En termes de poids, ses frappes étaient bien plus légères que celles de Henblitz. Quant à la vitesse pure, Surena était probablement encore plus rapide. Pourtant, les attaques d’Allucia différaient des leurs. Elle contrôlait chacun de ses muscles avec une précision poussée à l’extrême, si bien que ses membres pouvaient jaillir d’un état neutre vers une accélération maximale en un instant. Sa capacité à atteindre sa vitesse de pointe en un temps infime surpassait celle de tous les autres.

Ce qui rendait cela possible, c’étaient ses jambes, entraînées à l’extrême, et surtout ses genoux, d’une souplesse remarquable. Parce qu’elle savait mobiliser les muscles qui les entouraient avec une maîtrise hors pair, elle pouvait bondir en avant sans presque laisser paraître la moindre intention. D’où cette impression qu’elle se déplaçait d’un seul coup, comme si elle abolissait elle-même la distance.

Elle excellait également en défense, ce qui la rendait d’autant plus pénible à affronter. Sa vue perçante et son agilité lui permettaient de choisir à chaque instant la réponse la plus adaptée à l’attaque qui lui arrivait dessus. J’étais à court. Je ne voyais aucune ouverture. Mon style, de surcroît, s’accordait très mal au sien. En maniement de l’épée pur, on pouvait dire qu’elle avait poussé son art jusqu’à une forme d’achèvement.

Si c’était un simple duel entre nous, je me serais bien accommodé de perdre face à elle. Mais les autres chevaliers nous observaient. Aux yeux d’un spectateur extérieur, j’étais l’instructeur extraordinaire qu’Allucia avait personnellement fait venir. Si l’on me jugeait inférieur à elle, sa position risquait d’en être fragilisée, tout comme la mienne. Ni elle ni moi ne pouvions souhaiter une telle issue.

Bon. Faisons ça.

— Hoh !

Je fis brusquement un pas en avant et enchaînai une taille descendante avec une estocade. Je tenais mon arme d’une seule main, en prise courte, afin de forcer le combat au corps à corps. Allucia traita ma lame avec une maîtrise admirable, bloquant chacun de mes assauts. Le claquement du bois résonna autour de nous, encore et encore. Je m’y attendais : des attaques à moitié engagées ne pourraient pas l’effleurer, encore moins la toucher.

— Hop.

— Hein ?

D’après les manuels, son maniement de l’épée était parfait, omniprésent, presque omnipotent. Mais cela, c’était bon pour la théorie. Ici, il s’agissait d’un combat. De ma main gauche laissée libre, j’agrippai Allucia par le vêtement. Elle se figea un bref instant, et j’en profitai pour tirer d’un coup sec. Surprise par cette traction soudaine, elle trébucha.

Je lui tapai aussitôt le sommet du crâne du pommeau de mon épée de bois en la ramenant à moi.

— Un point.

— Aaaah… gémit Allucia. — Vous m’avez bien eue…

— C’est aussi une manière de se battre, lui dis-je. — Garde-le à l’esprit.

Allucia esquissa un sourire amer, surprise sans doute, mais nullement portée à juger ma manière d’agir déloyale ou mesquine. Elle vivait sur le champ de bataille alors elle savait ce qu’impliquait un véritable combat. Tant mieux. Personne ici ne mépriserait un combattant pour avoir utilisé sa main libre.

Dans un duel formel, peut-être certains auraient haussé les sourcils, mais la devise des chevaliers était de toujours se conduire comme s’ils se trouvaient en condition réelle. Surena n’était pas chevalier, certes, mais elle connaissait elle aussi le combat, et elle n’avait pas hésité à recourir à ses jambes lors de notre affrontement.

— La commandeure… a perdu ?

— Sérieux ? Maître Beryl est vraiment incroyable…

Les murmures des chevaliers me parvenaient distinctement. Allucia se tenait à la tête de tout l’Ordre. Même dans une simple passe d’armes, la voir battue devait leur sembler profondément troublant… d’une manière un peu injuste, certes. Je ne pouvais nier que je l’avais emporté par des moyens peu élégants.

— C’est la première fois que je vois quelqu’un toucher la commandeure, souffla Henblitz.

— Hahaha. Apprends aussi à te servir d’autre chose que de ton épée, lui dis-je. — Ce n’est pas très élégant pour un épéiste, cela dit.

— Je m’en souviendrai.

Il allait de soi qu’un homme devenait plus dangereux dès lors qu’il savait faire de tout son corps une arme. Henblitz avait de bons instincts. Je voulais qu’il absorbe toutes sortes de techniques et devienne encore plus fort.

— Mrgh. Maître… Depuis la dernière fois, vous avez pris de sales habitudes, se plaignit Allucia d’un ton presque enfantin.

— C’est aimable, dis donc. — Allucia, ta technique à l’épée est belle, mais un peu trop.

Rien ne garantissait qu’un adversaire se battrait à la loyale. On ignorait toujours jusqu’à quel degré de bassesse il pourrait descendre. Face au commun, Allucia pouvait aisément l’emporter par la seule supériorité technique, mais le monde était vaste.

À l’inverse, mes chances de victoire face à sa technique étaient si minces qu’il m’avait fallu exploiter les failles de sa manière de combattre. La vaincre à la régulière aurait été extrêmement difficile. Qui l’avait rendue aussi forte ? Ce n’était pas moi : elle n’était pas ainsi lorsqu’elle s’entraînait encore à la salle d’armes familiale.

Oui, peut-être me battrait-elle dans un concours. Mais en tenant compte de l’ensemble des procédés possibles, je voyais bien deux ou trois manières supplémentaires de la vaincre. Et, si je me résignais aux combines vraiment sales, j’en voyais davantage encore.

Je ne lui reprochais nullement cet art de l’épée immaculé. Il allait de soi qu’en entrant dans l’Ordre, elle avait affûté ses compétences dans cette direction. Mais elle était un peu trop habituée aux duels propres. J’aurais voulu qu’elle se frotte davantage à l’aspect le plus sale du combat, afin d’élargir encore sa palette.

— Il existe, je crois, d’innombrables chemins vers la force, au-delà de la seule épée, dis-je.

— Oui, répondit-elle en hochant la tête. — Vous n’avez pas tort.

Telle était la leçon du jour. Je voulais que les chevaliers comprennent qu’il leur fallait élargir leur horizon au-delà de la lame. Si manier une épée suffisait à devenir plus fort, la vie aurait été bien plus simple.

— Je vous prie de continuer à nous guider, dit Allucia.

— Oui, je ferai ce que je peux.

Mon corps était maintenant bien échauffé, mes nerfs convenablement apaisés. Il était temps de reprendre l’instruction. J’espérais faire naître parmi ces chevaliers deux ou trois Allucia. Enfin… à bien y réfléchir, une seule suffisait peut-être. En avoir plusieurs me ferait sans doute perdre la main.

— La commandeure Allucia est-elle présente ?!

— Hm ?

Au moment même où j’allais reprendre, des pas précipités retentirent depuis l’extérieur, et les portes de la salle d’entraînement s’ouvrirent à la volée.

— Evans, qu’y a-t-il ? demanda Allucia.

C’était un jeune chevalier de l’Ordre de Liberion, Evans Gene.

Il devait avoir à peu près l’âge de Curuni. Taille moyenne, carrure correcte. Pour parler simplement, il avait encore une belle marge de progression. Ses traits distinctifs tenaient à ses yeux légèrement tombants, à ses cheveux courts et à son énergie débordante. Comme les autres, il possédait de bons instincts. Former de tels jeunes gens pleins de promesses, je n’en avais pas souvent eu l’occasion dans ma salle d’armes.

Nous avions bien accueilli quelques élèves de cet acabit, mais, pour une raison ou pour une autre, la plupart de ceux qui venaient étaient des enfants. Cela avait son charme, cela dit. Quoi qu’il en soit, Evans paraissait bouleversé. Je me demandai ce qui pouvait bien se passer.

— Des membres du Saint Ordre de Sphenirvanie sont là ! s’écria-t-il.

— Hmm. Connais-tu leur rang ? demanda Allucia.

— A…Apparemment, c’est le commandeur en personne…

— Je vois.

Oh. Voilà qui sentait la grosse pointure surgie sans prévenir.

— Où sont-ils à présent ? demanda Allucia sans perdre son calme.

— I…Ils attendent au portail.

— Entendu. Henblitz.

— Oui, Ma Commandeure !

— Ah, attends, intervins-je. — Ce n’est pas très heureux de laisser des invités patienter au portail, non ?

Je doutais que ces visiteurs mentaient sur leur statut. Ceux qui attendaient dehors comprenaient vraisemblablement le commandeur du Saint Ordre en personne. J’avais du mal à croire qu’Evans les aurait laissés attendre devant le QG.

— C’est vrai…, admit Allucia après un court instant de réflexion. — Evans, conduis-les au bureau d’accueil.

— T…Tout de suite

Cela me paraissait plus convenable. Même pour peu de temps, on ne pouvait décemment pas les laisser dehors, et je doutais qu’une conversation puisse sérieusement s’engager devant la porte. Recevoir des visiteurs d’une telle importance avec aussi peu d’égards méritait à coup sûr un blâme. Evans avait sans doute simplement paniqué devant cette apparition soudaine. Allucia et Henblitz l’avaient bien compris, et aucun des deux ne donnait l’impression de vouloir le sanctionner.

— Nous sommes couverts de sueur. Nous devrions au moins nous essuyer avant d’aller les recevoir, proposai-je.

— Oui… Pardonnez-moi, Maître. J’aurais dû y penser.

Nous avions affaire à un commandeur étranger. Même si sa visite était imprévue, nous n’étions pas dans un état acceptable pour le recevoir. Tenir conversation à des hôtes tout en étant trempés de sueur aurait été d’une grossièreté manifeste.

Sur ce, Allucia, Henblitz et moi quittâmes la salle d’entraînement. Nous nous rafraîchîmes à la hâte, puis gagnâmes le bureau d’accueil où nous attendait le commandeur du Saint Ordre.

— Cela arrive souvent ? demandai-je en chemin.

— Non, pas vraiment, répondit Allucia. — La délégation doit arriver bientôt. Je pensais que nous nous verrions tous à ce moment-là.

— Hmm.

À l’évidence, cette visite impromptue avait tout d’inhabituel. Rien d’étonnant à cela. Un commandeur n’était pas le premier venu. Qu’un homme de ce rang, et étranger de surcroît, surgît ainsi sans prévenir poserait problème si cela se produisait régulièrement.

— Au fait, pourquoi avez-vous tenu à venir ? demanda Allucia.

— Eh bien… Je me suis dit qu’il valait mieux passer au moins pour saluer.

Je ne lui répondais pas vraiment, mais c’était bel et bien là mon intention. Allucia avait dit vouloir me présenter officiellement lors de la venue de la délégation. Si possible, j’aurais préféré éviter cela. Si je parvenais à établir le contact dès maintenant, l’Ordre n’aurait peut-être plus besoin de s’échiner à me mettre en avant plus tard. Rien ne valait l’esquive d’une présentation formelle devant une assemblée de hauts dignitaires. Je m’y plierais, bien sûr, si cette prise de contact ne suffisait pas… mais je voulais au moins réduire autant que possible les chances que cela se produise. Cela dit, si j’exprimais tout cela à Allucia, je doutais fort qu’elle acquiesce. À vrai dire, elle semblait plutôt décidée à me traîner de force sur le devant de la scène.

— Tu connais le commandeur du Saint Ordre ? demandai-je.

— Oui, nous nous voyons chaque année. Sauf s’il y a eu remplacement.

Qu’ils se connaissent n’avait rien d’étonnant : leurs fonctions respectives les plaçaient tous deux au contact des affaires internationales. Je n’étais, pour ma part, nullement censé mettre les pieds dans ce pan du monde, et pourtant m’y voilà projeté. Je n’en voulais à personne, mais j’avais encore du mal à m’y habituer. Sur ces pensées, agrémentées de quelques mots supplémentaires, nous atteignîmes le bureau. Lorsque j’ouvris la porte, j’aperçus à l’intérieur une silhouette imposante et une autre, plus moyenne. Il y avait ainsi deux visiteurs. En nous voyant entrer, ils se levèrent.

— Désolée de vous avoir fait attendre, dit Allucia.

— Hm…? Salut, Citrus ! Ça fait un bail.

Attiré par cette voix grave, puissante et joviale, je levai les yeux vers son propriétaire, et tombai sur un colosse. C’était bien le seul mot qui convînt : il dépassait même Balder, et devait aisément mesurer deux mètres. Il portait une armure de plates d’un modèle qui ne m’était pas tout à fait inconnu, et ses longs cheveux brun foncé étaient noués dans son dos.

Sa barbe, soigneusement entretenue, ajoutait encore à sa prestance. Au premier abord, il n’avait rien d’un homme déplaisant.

— Ravie de te voir toujours en aussi bonne forme, Lazorne, répondit Allucia.

— Hahaha ! Désolé de débarquer comme ça, reprit l’homme nommé Lazorne avec un large sourire, tout en serrant la main d’Allucia. — Ça fait longtemps aussi, Drout.

— Commandeur. Environ un an, je crois, répondit Henblitz.

À cause de la requête d’Ibroy en lien avec l’Église de Sphene, je n’étais pas très certain de la tournure que prendraient les choses ici, mais il semblait qu’entre commandeurs, l’entente fût plutôt bonne. Au passage, je venais seulement de me rappeler que le nom de famille d’Henblitz était Drout. Personne ne l’appelait jamais ainsi. Cela avait donc quelque chose de nouveau à mes yeux.

— Et vous… fit alors le commandeur étranger en se tournant vers moi. — Il me semble que nous ne nous sommes pas encore rencontrés. Je suis Gatoga Lazorne. On m’a confié le commandement du Saint Ordre de l’Église de Sphene, en Sphenirvanie.

— Enchanté de faire votre connaissance, répondis-je. — Je suis Beryl Gardenant. Je sers en qualité d’instructeur extraordinaire auprès de l’Ordre de Liberion.

Les présentations étaient de rigueur. Plus encore au vu de la raison même de ma présence ici, aussi employai-je la formule soignée que j’avais préparée. Ses yeux perçants se posèrent sur moi.

Ajouté à sa carrure, ce regard avait de quoi intimider. Mais je ne pouvais pas vaciller. Ce n’était pas comme si nous allions croiser le fer. La femme qui se tenait à ses côtés parut quelque peu surprise en m’entendant me présenter.

— Hmm… Un instructeur extraordinaire, répéta Gatoga.

— Oui. Il est très fort, coupa Allucia.

— Hahahaha ! Rien que ça !

Allucia, arrête de me mettre sur un piédestal à la moindre occasion. C’est rude pour ce vieux bonhomme que je suis.

— Au fait, où est Hinnis ? demanda Allucia. — Je pensais qu’il t’accompagnerait.

— Aaah… Gatoga marqua un temps, embarrassé, puis détourna le regard. — Il s’est passé pas mal de choses avec Hinnis. Il se tourna ensuite vers la femme à ses côtés et lui tapa dans le dos. — C’est elle, maintenant, la vice-commandeure. Ma protégée.

La femme protesta vaguement, puis renonça. Ses cheveux bleus, si pâles qu’ils en paraissaient presque translucides, encadraient un visage aux traits d’une grande douceur. Même lorsqu’elle soupirait d’agacement, elle conservait une impression de dignité presque aristocratique. Elle avait à peu près la taille d’Allucia et semblait peut-être un peu plus âgée. Son visage n’avait pas une ride, mais elle possédait cette forme de plénitude que les plus jeunes ne pouvaient pas feindre.

Son autre particularité résidait dans sa manière de parler, un peu lente et singulière. Comme Gatoga, elle portait une armure complète, mais elle tenait aussi au bras gauche un écu en forme de cerf-volant, d’un blanc immaculé. Il était rare de voir quelqu’un se battre avec un bouclier. Et, mis à part ce bouclier blanc, tout en elle me rappelait la seule et unique personne liée à l’Église de Sphene que je connaissais.

Merde. Je ne le sens pas.

— Permettez que je vous la présente, reprit Gatoga. — Voici notre nouvelle vice-commandeure, Rose.

— Hihihi. Ravie de vous rencontrer. Je suis Rose Marbleheart.

Rose se présenta avec une gaieté explicite, puis serra la main d’Allucia et de Henblitz. Quand elle me tendit la sienne, son sourire s’épanouit encore.

— Ç…Ça fait longtemps, Rose, balbutiai-je.

— Ouaip. C’est votre élève préférée, Rose Marbleheart.

Je veux rentrer chez moi…

— Élève… préférée ?

— Hmm ? Rose, vous vous connaissez ?

Allucia et Gatoga réagirent chacun à leur manière et de façon très différente. La première fusillait Rose du regard, le second paraissait plutôt interloqué.

Allucia, tu fais vraiment peur, là. Souris. Souris…

— Hum… Oui, nous nous connaissons, dis-je, tâchant de ne pas creuser davantage ce trou.

— Hihihi. C’est mon vénérable maître, ajouta Rose, s’employant à réduire mes efforts à néant.

Arrête tes bêtises, idiote ! Regarde comme elle fait peur, maintenant !

L’expression d’Allucia s’assombrit encore.

— Vraiment ?! s’exclama Gatoga, la stupeur peinte sur le visage. — Je sais que tu étais partie chercher un maître et tout, mais c’est lui que tu as trouvé ?!

— Ouaip. Hihi.

Contrairement à Allucia, le sourire de Rose demeurait. Au passage, elle n’avait toujours pas lâché ma main.

La poignée de main est terminée, non ? Attends, elle a parlé de moi à Gatoga ? Je suis un peu curieux de ce qu’elle a raconté, mais ce n’est pas le moment de demander.

Allucia fixa nos mains encore jointes.

— Maître… ?

— Ah, oui, je lâche. Je lâche, là.

La pression qu’irradiait Allucia à mes côtés était écrasante. Que personne ne sourcille en disait long sur la force de tous ceux réunis ici.

Ce n’était pas ainsi que je souhaitais jauger leur niveau, toutefois…

— B…Bon, si on s’asseyait ? proposai-je, incapable de supporter plus longtemps cette atmosphère.

Une fois assis, j’aurais aussi un peu de distance avec Rose.

— D’accord…

Sur un canapé, il y avait moi, Allucia et Henblitz. De l’autre côté de la table s’assirent Gatoga et Rose. Une part de moi avait craint que Rose ne vienne s’installer tout naturellement à côté de moi, mais l’inquiétude s’était révélée vaine. Peut-être parce qu’Allucia avait pris cette place avec une fluidité… et une célérité extrêmes.

— Bien. Euh… Par où commencer ?

Cette entrevue était censée servir à un compte rendu ou quelque chose du genre, et, pour une raison ou une autre, c’était moi que l’on fixait à présent. Merde.

Rose Marbleheart.

Elle venait de me traiter de « vénérable maître ». Ce n’était pas tout à fait faux. En vérité, elle avait passé un temps à s’entraîner dans notre salle d’armes, mais, à la différence d’Allucia et de Surena, elle était arrivée relativement tard. Elle avait passé environ un an et demi chez nous. À l’époque, son statut de chevalier du Saint Ordre n’était pas vraiment clair, mais, d’après elle, elle voyageait de place en place pour élargir sa vision du monde.

Je n’avais aucune raison de refuser quiconque frappait à notre porte, aussi lui avais-je transmis mon enseignement.

Contrairement à bon nombre de mes élèves, elle n’était pas novice en arrivant. Elle possédait déjà une solide expérience de l’épée, si bien que je m’étais contenté de lui enseigner le style Gardenant, en insistant surtout sur les différences entre nos techniques et la sienne, avec un accent particulier sur l’offensive. Un peu plus d’un an plus tard, elle était repartie pleinement satisfaite.

Cela dit, je n’avais pas le souvenir de lui avoir appris assez de choses pour mériter d’être appelé son vénérable maître. Elle disposait déjà de son propre style lorsqu’elle était venue à moi. Je savais à l’époque qu’elle appartenait à l’Église de Sphene, et voilà qu’elle avait gravi les échelons jusqu’au rang de vice-commandeure du Saint Ordre. Elle était déjà redoutable de souvenir, alors, au fond, cela n’avait rien d’étonnant.

— Voilà l’essentiel, dis-je après une brève explication. — Elle a passé quelque temps dans notre salle d’armes.

— Je vois… fit Allucia en hochant la tête, les yeux braqués sur Rose.

Durant tout ce temps, Rose avait conservé ce sourire immuable. Son expression était restée exactement telle que dans mon souvenir, distante, et pourtant d’une stabilité presque inquiétante. Elle avait toujours été ainsi. Je ne me rappelais pas l’avoir jamais vue laisser tomber ce masque. À l’inverse, Allucia paraissait le plus souvent froide, mais son visage savait parfois se transformer de manière spectaculaire, ce qui n’était pas sans charme.

En revanche, il n’y avait absolument rien de charmant dans l’orage qui se lisait à présent sur ses traits.

— Sieur Beryl est réellement un excellent instructeur, dit Henblitz.

— Non, pas du tout, répondis-je en écartant le compliment. — Tout le monde est simplement doué.

Même si j’avais quelque aptitude à enseigner, le degré de perfection d’un talent dépendait des efforts et des dons de chacun. À mes élèves, je ne faisais que donner une bonne impulsion. Ce n’était pas comme si j’étais capable de faire de n’importe qui un bretteur de premier ordre.

— Hmm. Pour un tel expert, je n’ai jamais entendu votre nom, dit Gatoga en penchant la tête, curieux.

— Ma salle d’armes est perdue dans la campagne, Commandeur Lazorne.

— Hahaha, Gatoga suffira. Après tout, rien ne vaut de talentueuses connaissances.

Comme je l’avais dit, j’avais passé toute ma vie à Beaden jusqu’à récemment. Plusieurs de mes élèves avaient connu un succès énorme dans la vie, mais moi-même, je n’avais qu’un niveau raisonnable. Quoi qu’il en soit, contrairement à son extérieur robuste, Gatoga était très sociable et facile à fréquenter.

— Hihihi, je suis si contente, dit Rose, tout sourire et d’excellente humeur. — Vous rencontrer ici doit être la guidance de Sphene, Maître.

— Hahaha…

L’atmosphère de la pièce était d’une gêne écrasante. Allucia comprenait à présent, puisque j’avais expliqué, mais à voir son expression, quelque chose en elle n’était pas totalement convaincu.

— E…Enfin, le fait que vous ayez pris la peine de venir jusqu’ici signifie que vous avez une affaire à régler, n’est-ce pas ? demandai-je à Gatoga, désireux de changer de sujet.

Il devait bien y avoir une raison pour laquelle les deux plus hautes personnalités du Saint Ordre de Sphenirvanie étaient venus aujourd’hui et ce n’était sûrement pas pour me présenter à Rose. Ils n’avaient aucun moyen de savoir que je serais ici, de toute façon.

— Oups, vous avez raison, dit Gatoga. — Cela dit, on peut aussi dire qu’on est juste passés par là parce qu’on était dans le coin.

— Vraiment ? demanda Allucia.

Cela signifiait que leur objectif principal n’était pas de saluer l’Ordre de Liberion. Alors, pourquoi étaient-ils à Liberis ?

— La délégation arrivera bientôt, non ? reprit Gatoga. — La Rose ne connaît pas vraiment Baltrain, alors elle est là pour se préparer.

— Je vois.

— Oui, ajouta Rose, l’air de rien. — Tout ce que je sais, c’est que c’est une grande et sublime ville.

Je me souciais assez peu des déploiements, de la sécurité et de tout le tintouin le jour de l’arrivée de la délégation, mais Gatoga n’avait pas tort, ce serait un peu inquiétant de laisser Rose assurer son rôle dans une terre qu’elle ne connaissait pas du tout. Qui plus est, elle devait protéger d’éminentes personnalités. En venant en avance comme ça, ils cherchaient sans doute à l’y habituer, ne serait-ce qu’un peu.

— Le plan, c’est de rester quelques jours et de lui faire retenir les grands axes de la zone, expliqua Gatoga.

— Dans ce cas, souhaitez-vous qu’on vous adjoigne à tous les deux quelques chevaliers comme escorte ? proposa Allucia.

— Aaah, non. Ce ne sera pas nécessaire. Nous nous sommes arrangés pour qu’un évêque local nous serve de guide.

Baltrain regorgeait de curiosités et de tavernes, c’était l’endroit parfait pour tuer le temps. Pas que tuer le temps soit l’objectif ici. Mais tout de même, il valait mieux flâner dans un champ de fleurs que dans un désert pierreux. Maintenant que j’y pensais, l’évêque de l’Église de Sphene à Liberis était Reveos. Était-il toujours évêque, encore maintenant ? Je doutais de son acquittement. Ce n’était pas le lieu pour poser la question, donc je me tus.

Si j’en ai l’occasion, je demanderai à Lucy ou à Ibroy comment ça s’est terminé.

— S’il se présente une occasion, je préférerais avoir Maître Beryl comme guide, dit Rose en me regardant clairement.

— Hahaha…

J’éludai d’un rire, mais Allucia exsudait de nouveau une aura terrifiante. Je me disais que ça ne poserait pas de problème d’aider un peu pour la visite, mais en réalité, je ne connaissais pas si bien Baltrain. Je pouvais identifier quelques endroits remarquables du quartier central, mais ailleurs, j’étais à peu près ignorant. Côté tourisme, je pouvais leur dire que le palais se trouvait dans le quartier nord, mais c’était à peu près tout, et je serais bien en peine de leur montrer le chemin.

— Ah, au fait. Cette année, la visite consistera à faire découvrir la ville à Son Altesse le Premier Prince, expliqua Gatoga. — Un avis officiel devrait arriver bientôt. Nous comptons sur vous.

— Entendu.

Le Premier Prince, hein ? Je n’ai jamais vraiment rencontré de noble, encore moins un membre de la famille royale. Je me demande s’il est tout scintillant. Je suis un roturier, alors c’est à peu près tout ce que j’ai pensé des têtes couronnées. Allucia, Henblitz, Gatoga et Rose s’occuperont sans doute de les guider, de toute façon. Le mieux serait que je me fasse tout petit dans un coin, histoire de n’offenser personne.

— Eh bien, désolé de vous avoir dérangés, dit Gatoga. — Je suis heureux d’avoir pu vous revoir tous les deux après tout ce temps.

— De même, répondit Allucia. — À la prochaine.

Gatoga et Rose se levèrent. Leur but ici n’était pas de bavarder, ils ne voulaient donc probablement pas abuser de notre hospitalité. Leur visite n’avait pas non plus été prévue de notre côté. Nous avions dû écourter l’entraînement des chevaliers pour nous occuper d’eux.

— Hihi. Maître, à la prochaine.

— Ouais. À la prochaine, Rose.

Elle était la vice-commandeure du Saint Ordre. Nous nous reverrions donc quand la délégation arriverait. Ainsi, nos salutations ici s’achevèrent de manière très simple.

— Henblitz, raccompagne-les, ordonna Allucia.

— Oui, Commandeure.

Gatoga inclina poliment la tête.

— Merci pour le temps accordé.

Henblitz escorta Gatoga et Rose hors de la pièce, me laissant seul avec Allucia. J’allais proposer de retourner à la salle d’entraînement quand Allucia prit la parole.

— Maître.

— Hm ? Qu’y a-t-il ?

— Qu’entendait-elle exactement par « élève préférée » ?

T’es encore là-dessus ?

— Euh… R…Rose a décidé ça toute seule, répondis-je.

— Vraiment ?

Tout du moins, je ne l’avais jamais appelée ainsi. Elle était, bien sûr, l’une des élèves qui avaient étudié l’épée sous ma direction, même si ce n’avait été qu’un an et demi, donc je pensais à elle avec affection. Cependant, il serait difficile de dire si elle était ma préférée. J’avais tenté de l’exprimer implicitement, mais Allucia paraissait bien mécontente. Bon, elle dégageait cette aura depuis quelques minutes déjà, donc son attitude, à présent, n’était pas vraiment différente.

Mmmm, que faire ?

— Ce système de « favoris » ne marche pas avec ses élèves, dis-je. — Tu ne fais pas ça avec tes chevaliers, n’est-ce pas ?

— C’est… vrai.

C’étaient mes vrais sentiments. Tous avaient de la valeur à mes yeux. C’étaient tous mes chers élèves.

Si on me demandait de classer Allucia, Surena, Curuni et Ficelle selon celle que je préférais, je serais incapable de le faire. Si on m’y forçait, je les appellerais simplement toutes mes « préférées ».

— Mais je suppose que ça vaut la peine de le dire. Tu fais partie de mes précieuses élèves, toi aussi, Allucia.

— Je vois…

Cela sembla lui suffire. Contrairement à son visage farouche d’avant, elle se tourna vers moi avec un doux sourire.

Ouais, un sourire sied mieux à une beauté.

Tout le monde préfère voir une dame sourire.

— Bon, on retourne à la salle d’entraînement ? proposai-je.

— Oui, allons-y.

Nos invités étaient imprévus, mais nous étions des instructeurs ici. Il était temps de passer une autre journée à suer avec les chevaliers.

Une fois l’instruction du jour terminée, il ne restait plus qu’à rentrer. J’hésitais encore entre rentrer directement ou m’arrêter dans une taverne en chemin quand une femme m’interpella au portail du QG.

— Bonjour, Maître.

— Rose ? Qu’est-ce qu’il y a ?

La vice-commandeure du Saint Ordre était censée être repartie après notre brève rencontre plus tôt. Elle ne portait plus son armure. À la place, elle était vêtue d’un fin cardigan et d’une longue jupe.

— Hihihi, je mourais d’envie de vous voir, alors je suis venue.

— Aaah, d’accord…

Il s’avéra que c’était moi la raison de sa venue.

Mmm, ce n’est pas comme si j’avais des projets. Tant que je ne rentre pas trop tard, Mewi ne râlera pas.

— Alors ? Qu’est-ce que tu veux ? demandai-je.

— Oh, rien de spécial.

— Hein ?

J’étais prêt à l’écouter, et voilà qu’elle me disait qu’elle n’avait rien de particulier à me dire.

Alors, pourquoi être venue ? Ce vieux bonhomme que je suis n’a pas tant de temps lib… Bon, l’entraînement est fini, j’ai pas mal de temps libre en fait. Seul rentrer, manger et dormir m’attend après.

— Ça fait longtemps, alors si on papotait un peu ? demanda Rose. Et puis, j’aimerais bien que tu me fasses visiter la ville.

— Oui, oui, d’accord. Juste un petit moment.

La première requête ne me posait aucun problème, mais pour la seconde, je n’étais pas très confiant. Je ne connaissais pas assez bien les lieux pour la guider dans Baltrain. Bon, je devais en savoir plus qu’une étrangère. Inutile de rester plantés là, je me mis en marche.

Sans que j’aie besoin de lui dire quoi que ce soit, Rose se colla à mon côté.

C’était gênant de marcher en silence, je lançai donc la conversation.

— En tout cas, ça fait vraiment un bail, dis-je. — Tu vas bien ?

— Oui. Plutôt bien.

Rose était sans conteste une beauté, mais contrairement à Allucia et Surena, elle était quasiment inconnue à Liberis, donc nous n’attirâmes pas vraiment l’attention en descendant la rue.

C’était agréable.

De toute façon, je restais un vieux d’âge moyen qui se promenait avec une belle femme, donc la situation ne changeait pas tant que ça. Au moins, c’était mieux que de me balader avec Lucy, qui ne ressemblait à rien d’autre qu’à une fillette. Je n’avais pas à craindre que la Garnison me tombe dessus, dans ce cas.

— Ça m’a fait un choc de vous voir, dit Rose, enjouée. — Je n’aurais jamais pensé que vous seriez ici, à Baltrain.

— Hahaha, il s’en est passé, des choses…

Oui, beaucoup de choses…

C’était un peu trop compliqué à résumer vite fait. Ou peut-être pas. Je pouvais l’abréger en une phrase, si je le voulais vraiment. Allucia m’avait recommandé on ne sait pourquoi comme instructeur extraordinaire — c’était à peu près tout. Cependant, j’étais réticent à raconter l’histoire ainsi. Peut-être une minuscule étincelle de vanité chez ce vieux.

— Au fait, depuis quand es-tu devenue chevalier ? demandai-je.

— Juste après avoir quitté votre tutelle, répondit Rose. « Et si tu mettais enfin ton épée au service de ton pays ? » C’est ce qu’on m’a dit.

— Hahaha, laisse-moi deviner. C’était Gatoga ?

— Bien vu. Mais tout ce que je voulais, c’était prendre mon temps et continuer mon voyage.

Le sourire de Rose contenait une légère pointe d’embarras. Contrairement à Allucia ou Henblitz, elle n’était pas du genre à se dévouer corps et âme à sa nation. Bien sûr, ce n’était que mon opinion. Je ne voulais pas dire par là qu’elle était irresponsable. Rose était bel et bien sérieuse quand il s’agissait de son épée et de l’Église de Sphene. Toutefois, comme je voyais en Allucia un chevalier modèle, dédié à Liberis, je ne pouvais m’empêcher d’en remarquer la différence.

— Eh bien, c’est aussi une expérience précieuse, lui dis-je.

— Pff, vous dites ça parce que ce genre de trucs ne vous concerne pas.

— Je me suis retrouvé à prendre un poste auprès de l’Ordre, rétorquai-je. — Ça me concerne plus qu’assez.

Je n’avais pas été adoubé, mais en tant qu’instructeur extraordinaire pour l’Ordre de Liberion, je n’étais plus un civil ordinaire. Ma nomination portait le sceau royal, et il m’arrivait de ne plus pouvoir me faire passer pour un vieux bonhomme afin d’esquiver les corvées. Je n’aurais jamais cru mettre le pied dans un monde pareil à mon âge.

Cela dit, on n’arrête pas le temps et on ne le rembobine pas : tout ce qu’il me restait, c’était d’aller de l’avant et de regarder devant. Je n’étais pas aussi grognon que je le laissais paraître, même si, pour être honnête, ma situation n’avait toujours pas grand sens pour moi.

— Apprendre l’art de l’épée auprès de vous et offrir des prières à Sphene… C’étaient les plus beaux moments de ma vie, dit Rose.

— Tant mieux si c’est le cas.

J’avais eu beaucoup d’élèves dans la salle d’armes familiale. Malgré notre bled paumé, les jours furent prospères. Cela ne voulait pas dire que tout le monde avait tenu jusqu’au bout. Certains avaient cessé de venir du jour au lendemain, d’autres avaient dû déménager. Je ne pouvais pas affirmer que tous avaient été satisfaits des jours passés chez nous. Que Rose dise aussi simplement qu’elle y avait trouvé du plaisir me parut plus que je ne méritais.

— Mais à présent, tu as gravi les échelons jusqu’au poste de vice-commandeure, non ? demandai-je.

— Je ne suis là que par intérim.

De plus en plus de mes élèves semblaient devenir des personnalités influentes. Je n’avais même jamais envisagé que l’un d’eux grimpe à de si hauts postes au-delà des frontières de Liberis.

— Ça a vraiment été un choc… murmura Rose avec un bref sourire.

— Rose ?

— Rien.

J’avais été assez surpris par mes propres circonstances. Qu’une de mes élèves soit émue par les événements de sa propre vie, c’était compréhensible.

— Au fait, Mordea va bien ? demanda Rose.

— Oui, comme d’habitude. Il a juste le bas du dos qui le travaille, ces temps-ci.

— Oh là là. Je suppose que l’âge le rattrape ?

— On dirait bien. Même si on ne dirait pas intérieurement, il est quand même âgé physiquement.

Nous continuâmes à flâner sans but dans les rues de Baltrain en bavardant. Elle n’était ni aussi méticuleuse qu’Allucia, ni aussi hardie que Surena. Elle n’avait pas l’innocence de Curuni, ni le calme de Ficelle. Sa nature lui conférait une présence d’un rare confort. Elle répondait au quart de tour à toute conversation sans jamais être agaçante. C’était vraiment agréable.

Notre conversation s’interrompit bientôt, et Rose en profita pour contempler le paysage.

— Quelle belle ville…

— Hm ? Je suppose. C’est pas mal, ouais.

Baltrain était un bel endroit. C’était animé, et malgré la foule, l’ordre public y était bien tenu. Sans doute grâce aux efforts de l’Ordre de Liberion. On y trouvait bien des commodités, et la vie y était confortable.

— Hihi, ça me donne envie de déménager ici, dit Rose.

— Hé, tu as quand même un devoir à remplir.

— Héhéhé…

À la voir rire ainsi, on l’aurait crue plus jeune qu’elle ne l’était réellement. Pourtant, pour l’avoir connue un temps à la salle d’armes (même brièvement), je savais que l’aménité de Rose tenait à cette aisance naturelle qu’elle avait dans sa manière d’être.

Comme Curuni, on s’attachait vite à elle, même si ces deux femmes donnaient des impressions tout à fait différentes.

— Maître.

— Hm ? Qu’y a-t-il ?

Notre promenade nonchalante et sans but nous avait menés assez loin du QG. Nous étions désormais dans une rue un peu déserte du quartier central de Baltrain. Avec pour décor des bâtiments plutôt bas et une circulation clairsemée, Rose se pencha légèrement, puis releva la tête face à moi.

— Si jamais je déménage, j’ose espérer que vous viendrez m’héberger.

— Tu es drôlement grande pour une enfant perdue.

Dans l’improbable cas où je me retrouverais à vivre avec Rose, j’avais le sentiment que Mewi serait domptée en un instant.

Quelle pensée effrayante.

Le tempérament de Rose était d’une efficacité redoutable avec les enfants. Peu importe leur degré de rébellion, ils finissaient par capituler en un rien de temps. À l’époque de la salle d‘armes, mes élèves l’adoraient.

— Hihi, alors je vais prendre congé ici.

— D’accord. Content d’avoir pu bavarder avec toi.

— Oui, moi aussi.

Je ne lui avais pas vraiment fait visiter Baltrain. Nous avions simplement discuté en marchant au hasard. Était-ce suffisant ? À voir son expression, elle n’avait pas l’air de penser que je lui avais fait perdre son temps, et c’était déjà ça.

— À la prochaine, Maître. Merci beaucoup pour aujourd’hui.

— C’était un plaisir. À plus tard.

La prochaine fois que nous nous verrions, ce serait sans doute pendant l’escorte du premier prince de Sphenirvanie pour sa visite touristique.

Ce serait du travail pour nous deux, et nous n’aurions probablement pas l’occasion de parler en privé. En ce sens, c’était une bonne chose d’avoir pu échanger comme aujourd’hui.

— Bon, alors… Je vais rentrer.

Après m’être séparé de Rose, je regardai le soleil qui se couchait à l’ouest. Il était un peu tôt pour rentrer, mais pas assez de temps non plus pour aller ailleurs. Autant rentrer et aider Mewi à préparer le dîner. En me demandant quoi faire au menu ce soir, je me dis que je pourrais passer par le quartier ouest pour prendre quelques ingrédients.

Je me remis à arpenter les rues de Baltrain.

Après la visite impromptue de Gatoga et de Rose, le temps passa paisiblement, sans que rien n’arrive en particulier. Ma vie à Baltrain n’était pas exactement riche en événements, de toute façon. Je n’avais qu’à entraîner les chevaliers et à poursuivre ma vie avec Mewi, et je commençais tout juste à m’habituer aux deux.

À ce propos, pendant les premiers jours après l’entrée de Mewi à l’institut, elle rentrait complètement épuisée. Il y avait tout simplement trop de monde, et tous avaient voulu lui parler et l’emmener partout. Elle glissait de temps en temps un « J’en peux plus… ».

Je lui avais dit qu’elle faisait ses premiers pas vers une vie plus normale, et qu’il lui faudrait, pour cela, s’accrocher et donner tout ce qu’elle avait.

Cela dit, certains aspects avaient rassuré Mewi. Comme dans n’importe quelle école, l’institut de magie répartissait ses élèves par classes. Or Kinera, avec qui nous avions déjà fait connaissance, se trouvait être la prof principale de celle de Mewi, ce dont je me réjouis. C’était elle, après tout, qui nous avait déjà expliqué tant de choses sur l’institut. Mewi elle-même en avait paru soulagée. Je me rappelais encore très nettement l’expression mêlée de timidité et de joie qu’elle avait eue en m’en parlant au dîner. Un souvenir que je garderais longtemps.

Bref, quant à ce que je faisais à présent…

— Ça vous va vraiment bien.

— V…Vraiment… ? Hahaha.

J’étais dans une boutique, en train d’essayer la tenue que j’avais achetée avec Allucia. Je l’avais choisie moi-même, mais je ne m’y sentais franchement pas à l’aise. À la différence de mes vêtements habituels, elle me serrait assez nettement au niveau de la poitrine. Comme elle était destinée à être portée lors de rencontres avec des personnalités de haut rang, on m’avait expliqué qu’une coupe plus ajustée, donc plus formelle, allait de soi. Je ne pouvais pas vraiment le contester, mais cela n’en restait pas moins contraignant. Était-elle seulement vraiment à ma taille ?

Je me regardai dans le miroir pendant que le vendeur me couvrait de compliments. Cette veste noire était à peu près l’exact opposé de ce que je portais d’ordinaire. Les broderies blanches relevaient au moins élégamment l’ensemble. Cela dit, pour faire simple, j’avais surtout l’impression que l’habit faisait le moine. La veste me donnait naturellement une allure plus soignée qu’une tenue ample, certes, mais j’avais davantage le sentiment d’être porté par mes vêtements que de les porter moi-même.

J’avais également acheté un pantalon assorti, noir et sans ornements. Associer une veste aussi travaillée à mon pantalon de tous les jours m’aurait rendu parfaitement ridicule. Quoi qu’il en soit, il m’était difficile de juger sur ma seule impression. Allucia comme le vendeur semblaient, eux, décidés à me couvrir d’éloges sans la moindre réserve. Le plus sage serait peut-être de demander l’avis de Mewi, ou, pour le dire plus crûment, celui de cette grande gueule.

— Cela fera soixante-cinq mille dalcs.

— Ah, oui.

Je réglai la note, vêtements et ajustement sur mesure compris.

Hmmm, le prix n’était pas une surprise, mais ça me pesait quand même.

Je n’avais jamais dépensé plus de dix mille dalcs pour des vêtements, et je ne pouvais m’empêcher de faire la moue rien qu’à cette idée. Grâce à mon salaire d’instructeur extraordinaire et à la somme reçue d’Ibroy, mon porte-monnaie n’était pas à plaindre. Reste que pareille dépense n’était pas bonne pour mon cœur. Pour Mewi, j’aurais payé sans hésiter. Mais quand il s’agissait de dépenser pour moi, j’avais du mal. Malheureusement, mon apparence comptait pour l’événement à venir, alors il n’y avait pas le choix.

— Merci de votre achat.

Bon, les courses sont faites. Il est peut-être temps de rentrer.

Comme je portais déjà mes nouveaux vêtements, je me dis que j’allais m’y habituer en les gardant sur le chemin du retour. C’était peut-être un peu tape-à-l’œil pour une simple promenade, mais le jour de la délégation, j’allais attirer une sacrée dose d’attention, alors autant m’y faire.

Mes nouveaux vêtements serraient pas mal, mais, peut-être grâce à la qualité des tissus, ils étaient étonnamment faciles à porter. Je semblais pouvoir m’en tirer sans problème, même en cas d’incident. Je ne pouvais que prier pour que rien de tel n’arrive.

— Qu’est-ce qu’il y a du monde.

Le quartier central restait toujours plein de vie, mais ces derniers temps, l’animation y paraissait encore plus vive qu’à l’accoutumée. D’après ce qu’on m’avait expliqué, la délégation annuelle de Sphenirvanie coïncidait avec une petite fête organisée à Baltrain. Plus exactement, Baltrain tenait chaque année une fête à cette période, et l’on avait pris l’habitude de faire venir une délégation de Sphenirvanie au même moment afin de renforcer les relations entre les deux pays.

À la campagne, je n’avais jamais eu grand-chose à voir avec ce genre de festivités. Mais cette fois, il allait nous falloir escorter des invités à travers une ville en liesse, et je ne pouvais pas me permettre de trop relâcher mon attention. Il était hors de question de m’asseoir tranquillement pour profiter de la fête.

L’escorte de la délégation l’année précédente s’était déroulée sans le moindre incident…

Il n’y avait peut-être, au fond, pas grand-chose à craindre. Après tout, avec un tel rassemblement de chevaliers compétents, Allucia, Henblitz, Gatoga, Rose et les autres, il serait difficile à quiconque de tenter quoi que ce soit.

Pour cette tournée en ville, le premier prince de Sphenirvanie devait faire le déplacement depuis l’étranger, et il serait accompagné par la troisième princesse de Liberis. Je ne maîtrisais pas vraiment les subtilités du protocole, mais il semblait naturel qu’un dignitaire étranger en visite fût accompagné par une personne de rang équivalent. C’était là qu’intervenait la princesse. Allucia, Henblitz et les chevaliers de l’Ordre de Liberion seraient chargés d’escorter la princesse, tandis que le Saint Ordre se chargerait du prince de Sphenirvanie.

Quant à ma propre place dans tout ce dispositif, rien n’avait encore été véritablement décidé. Les supérieurs hésitaient sans doute sur le rôle à confier à un instructeur extraordinaire dans une affaire pareille. Pour ma part, je n’aspirais qu’à une chose : me faire discret, et me contenter, par exemple, de veiller à la sécurité dans les rues. Cela dit, le simple fait d’avoir dû acheter cette tenue suffisait à me faire comprendre qu’il y avait fort peu de chances qu’on me laisse en retrait.

Tandis que j’approchais de la porte de ma maison, je me surpris à prier pour qu’on m’affecte dans un coin discret. Puis je tournai la poignée et entrai.

— Je suis rentré, lançai-je.

— Hm, bon retour, répondit Mewi.

Elle semblait s’être un peu habituée à cet échange, désormais. Elle me détailla des yeux, et son expression se déforma très nettement.

— C’est quoi, cette tenue ?

— Une délégation étrangère arrive bientôt, tu te souviens ? Je suis allé récupérer les vêtements pour ça. Je les ai juste mis sur le retour.

— Hmmm…

L’expression de Mewi devenait de plus en plus difficile à cerner. On eût dit qu’un « waouh… » de consternation lui traversait l’esprit. Cette tenue m’allait-elle donc si mal ? La seule idée avait de quoi me saper le moral.

— Est-ce que… ça ne me va pas ? demandai-je avec hésitation.

— Eh bien… ça va, dit-elle après un petit silence gêné. — Pas mal.

— J…Je vois.

Sa réponse était ambiguë. Pourquoi avoir marqué cette pause ? Ça me travaillait. Je n’avais pas l’intention de dire : « Hé, ça me va bien, non ? », mais son accueil était pire que prévu. Sa réaction plate me fit un petit choc, surtout après avoir dépensé autant pour ces vêtements.

— Plus important, le dîner est prêt, dit Mewi.

— D…D’accord. J’arrive.

Donc le dîner passe avant. Que c’est décourageant. Quoi qu’il en soit, je ne pouvais pas salir mes vêtements neufs, alors je décidai de me changer avant de manger. Je les avais pris en noir, donc s’ils se salissaient un peu, ce n’était pas grave, mais autant les garder propres.

— Tu as vraiment meilleure allure dans ta tenue habituelle… grommela Mewi.

— Hm ? Tu as dit quelque chose ?

— Non, rien.

J’eus l’impression que Mewi marmonnait quelque chose tandis que j’enlevais ma veste, mais je n’entendis pas bien. Bon, contentons-nous d’être heureux qu’elle ne m’ait pas dit en face que ça ne m’allait pas… ni ordonné de l’enlever.

Allucia avait qualifié ces vêtements de simples, mais elle n’avait pas dit qu’ils m’allaient mal. Incapable de me fier à mon propre sens de la mode, je n’avais d’autre choix que de la croire.

— Merci d’avoir attendu. On mange ?

— Mmm.

Vêtu de mes habits habituels, je la suivis jusqu’au salon. C’était décidément dans cette tenue-là que je me sentais le mieux. Le dîner, une fois encore, consistait en quelque chose de simple : un ragoût. Cette fois, Mewi y avait mis la saucisse fumée sur laquelle j’avais craqué dans le quartier ouest. Rien qu’à voir ses belles formes rebondies, on devinait déjà combien ce serait bon.

Cela dit, il allait bientôt falloir élargir un peu le répertoire culinaire de Mewi. Le ragoût avait l’avantage d’être simple, mais elle n’apprendrait pas grand-chose si elle se contentait toujours de ce plat. Au moins, elle se débrouillait déjà nettement mieux pour découper les légumes et la viande. Ce genre de progrès suffisait à me réjouir.

— Merci pour le repas, dis-je.

— Hm. Merci pour le repas.

Je partageai la table avec Mewi et dînai. Tels furent les événements deux jours avant l’arrivée de la délégation de Sphenirvanie.

— Écoutez bien, tous !

La voix digne d’Allucia résonna sur la place centrale, silencieuse, des QG de l’Ordre de Liberion. Personne ici n’était assez malappris pour émettre le moindre bruit. Tous comprenaient l’importance de la mission à venir.

— Comme vous le savez tous, la délégation de Sphenirvanie entrera dans le royaume aujourd’hui.

C’était enfin le moment. La délégation allait bientôt arriver à Liberis. Elle se dirigeait très probablement vers le palais à présent, escortés par le Saint Ordre et la Garnison royale.

— À dix heures ce matin, ils visiteront Baltrain avec Son Altesse la Troisième Princesse.

Ensuite, nous devions nous rendre au palais pour escorter la troisième princesse de Liberis et le premier prince de Sphenirvanie. Naturellement, on ne pouvait pas avoir tout l’Ordre agglutiné autour d’eux. Seuls quelques chevaliers triés sur le volet iraient jusqu’au palais. La majorité restante devait se coordonner avec la Garnison royale pour la surveillance des rues.

À mon avis, c’était largement suffisant. Cela dit, il s’agissait d’escorter des personnes centrales à deux nations, donc il fallait réussir du premier coup. Pas question de corriger les lacunes après. Notre tâche consistait à tout mettre en place pour qu’il n’arrive rien.

Quoi qu’il en soit, la voix d’Allucia, quand elle s’adressait au public, imposait vraiment le respect. Elle parlait d’ordinaire avec douceur. L’entendre ainsi me rendait plus conscient encore de l’écart entre sa personnalité habituelle et celle de son rôle de commandeure. Cela soulignait sa puissance et sa position. Elle avait vraiment magnifiquement grandi.

— Comme convenu, nous nous diviserons en cinq escouades. Chacune sera affectée à l’escorte ou à la patrouille de l’itinéraire prévu. La première escouade sera composée de moi, Henblitz et de Maître Beryl. Nous accompagnerons Son Altesse.

Allucia reprit une dernière fois le déploiement du jour. Les supérieurs avaient apparemment hésité jusqu’à la dernière seconde sur mon affectation, mais, au final, on me confia l’escorte de la princesse. Je n’avais aucune idée de la façon dont ils en étaient arrivés là.

— Ensuite, la deuxième escouade…

On nomma des officiers pour chaque escouade, et on exposa le plan de défense.

Eh bien, ça a l’air sympa, dans ces escouades-là. Je peux les rejoindre ? Visiblement, on n’échappe pas à son destin. Je dois me présenter devant les gros bonnets. La vie est rude.

Après avoir détaillé la composition des escouades, Allucia jeta un regard circulaire aux chevaliers massés sur la place.

— Des questions ?

Aucune, à l’évidence. Personne n’éleva la voix. En revanche, on voyait clairement l’enthousiasme de tous. Ce n’était au fond qu’une mission d’escorte, mais l’occasion était rare lorsqu’il s’agissait de la royauté. Les efforts de l’Ordre avaient un lien direct avec sa réputation auprès de la famille royale et auprès d’une autre nation, alors les chevaliers étaient tous gonflés à bloc. Moi, en revanche, j’étais moins excité que prêt à jouer ma peau, au sens figuré. Faire monter d’un coup un vieux tout droit sorti de la cambrousse pour garder des têtes couronnées, ça grillait un paquet d’étapes.

— À vos postes !

— Oui, Commandeure !

Allucia conclut son discours par cet ordre bien sonore, et tout le monde commença à se scinder en groupes.

— Beau travail, Allucia, dis-je dans l’agitation.

— Notre travail ne fait que commencer, répondit-elle d’un ton doux.

Elle avait repris sa personnalité habituelle, semblait-il.

— Enfin… Je dois vraiment être rattaché à la princesse ?

— Nous nous sommes basés sur les compétences… Est-ce que quelque chose ne va pas ?

— Non, euh… ça va. Désolé pour la question bizarre.

À voir l’expression d’Allucia, elle ne comprenait pas ce que je racontais. Elle ne mettait absolument pas en doute mes capacités, mais j’aurais aimé qu’elle en doute un peu.

J’avais envie de me plaindre du fait qu’elle faisait monter un vieux bonhomme sur la grande scène, mais ça n’aurait servi à rien. En fin de compte, tout avait été décidé au moment où j’avais accepté mon poste d’instructeur extraordinaire.

Où étaient passés mes jours paisibles de petit instructeur ?

— Bah, advienne que pourra…, marmonnai-je, ma voix se perdant vers le ciel.

Le ciel était sans nuages, le temps idéal pour une visite touristique royale.

— Bonjour, Allucia. Je m’en remets à vos bons soins aujourd’hui.

— Votre Altesse. Sur l’honneur de l’Ordre de Liberion, nous garantirons votre sécurité.

Quelque temps après le rassemblement au QG, je me retrouvai face à un bel afflux de sang royal devant la porte principale du palais. Allucia nous représenta tous les trois et s’adressa à notre protégée, la troisième princesse du royaume de Liberis, Salacia Ashford el Liberis.

Elle semblait au milieu de l’adolescence et conservait encore une grande douceur. Ses yeux, surtout, étaient larges et charmants, avec quelque chose qui rappelait ceux de Curuni. Pourtant, en contraste avec cette apparence adorable, elle avait un maintien calme et une présence que sa jeunesse n’atténuait nullement. C’était là toute la force du sang royal.

— Henblitz, je m’en remets à vous aussi.

— Votre altesse ! Comptez sur moi !

La princesse s’adressa avec affection à ses escortes, l’un après l’autre. Henblitz ne s’attendait sans doute pas à être abordé. Sa réponse sortit un peu trop aiguë. Je comprenais sa nervosité. Mon cœur cognait bien aussi.

— Euh… Et seriez-vous peut-être l’instructeur extraordinaire ?

Oups, je m’en doutais, c’était mon tour. Attendez, minute. Comment savez-vous qui je suis, Votre altesse ?

Quoi qu’il en soit, Allucia et Henblitz portaient une armure, alors j’étais le seul en veste. Je ne me sentais vraiment pas à ma place. Pas grand-chose à faire à ce stade. Je raffermis ma résolution.

— C’est un honneur de faire votre connaissance. Je me nomme Beryl Gardenant. J’ai été nommé instructeur extraordinaire de l’Ordre de Liberion. Il m’incombe aujourd’hui d’accompagner la commandeure et le vice-commandeur pour assurer votre garde.

— Très bien, je m’en remets à vous.

Est-ce que ça allait ? Est-ce que je l’ai dit correctement ? Raffermir ma résolution ne faisait rien à ma tension. Ma première rencontre avec le haut du panier de l’humanité faisait battre mon cœur à tout rompre.

— Princesse Salacia.

Alors que ces pensées me traversaient l’esprit, une voix altière retentit sur le côté. Je me tournai vers un jeune homme qui dégageait, lui aussi, une aura remarquable. Il semblait à l’orée de l’âge adulte. Ses cheveux blonds soigneusement peignés accrochaient le soleil, étincelant sous son éclat. Il avait des yeux clairs comme des jades, qui donnaient l’impression d’un homme droit et honnête. Selon toute probabilité, non, sans l’ombre d’un doute, c’était le premier prince de Sphenirvanie.

— Prince Glenn, j’attends avec impatience la visite d’aujourd’hui.

— J’ai grand hâte également. Baltrain est une belle ville. Il semble que la journée sera exquise.

Les deux têtes couronnées échangèrent un salut bien harmonieux et se serrèrent la main. C’était la rencontre entre le premier prince de Sphenirvanie et la troisième princesse de Liberis. On aurait dit que des fleurs allaient éclore autour d’eux d’un seul coup, ou quelque chose du genre.

Vous êtes sûr que ce vieux que je suis n’est pas de trop ? Ça va vraiment ?

Gatoga et Rose se tenaient aussi aux côtés du prince Glenn. Comme on pouvait s’y attendre, on les avait chargés de sa protection personnelle. Tous deux remarquèrent mon regard, et Rose m’adressa un sourire avec un petit signe discret.

Concentre-toi sur ta mission, bon sang.

— Alors, peut-on commencer ? demanda la princesse. — Il se trouve qu’il y a un festival à Baltrain en ce moment.

Le prince Glenn sourit.

— Oui, j’en ai entendu parler. Quel pays merveilleux et plein de vie.

Les deux échangèrent encore quelques mots. C’était bien qu’ils aient une solide entente. Cela dit… cette délégation était censée être la preuve de l’amitié entre nations, donc l’opinion publique entrait en ligne de compte. Même s’ils s’étaient détestés, ils n’auraient pas été assez fous pour le montrer.

— Quoi qu’il en soit, je suis heureuse que nous soyons bénis par le beau temps aujourd’hui.

— En vérité… c…cela me permet de contempler votre beauté sous son meilleur jour, princesse Salacia.

— Plait-il…? Hihi.

Euh, mon prince ? Je reconnais ça, c’est une bonne vieille phrase de drague.

J’étais assez près pour entendre leur conversation, et je ne pus m’empêcher de remarquer que le prince lui faisait une avance des plus évidentes.

Ne le dites pas si c’est pour en rougir ensuite.

J’avais envie de dire ça à voix haute, mais ce serait d’une impolitesse crasse. Je n’avais aucune envie d’être aussi grossier. À la place, je les surveillai en souriant. La princesse ne paraissait pas mécontente, si bien que l’harmonie régna entre eux du début à la fin.

La royauté va avec la royauté, j’imagine ? Je ne connais rien au grand monde.

— Princesse Salacia, votre main, je vous prie.

— Je vous remercie.

Le prince et la princesse montèrent dans un magnifique carrosse qui attendait devant la porte. Il y en avait d’autres, réservés aux gardes, qui serviraient d’appâts au cas où quelque chose surviendrait. Les deux têtes couronnées étaient chacune accompagnées de leur chambellan. Je ne leur avais pas parlé, mais à en juger par leur maintien, ils n’étaient pas que des valets. Ils savaient sans doute se battre. J’étais persuadé que le prince et la princesse voyageraient dans des carrosses séparés. Y avait-il une raison derrière cette disposition ?

Pas que cela me concerne vraiment. Le programme du jour prévoyait de faire le tour du quartier nord, puis du quartier central, une pause déjeuner, et pour finir le quartier ouest. D’après l’horaire, nous devions être de retour au palais avant le soir, ou, en forçant un peu, juste avant le coucher du soleil. J’ignorais ce qui était prévu ensuite, mais s’il fallait que je m’en mêle, Allucia me le dirait sûrement.

Dans ce genre de situation, ne pas être adoubé tout en portant le titre d’instructeur extraordinaire, c’était parfait. Pas besoin d’assister aux réunions de chevaliers ou à leurs échanges. Allucia adorait me mettre en avant pour une raison qui m’échappait, mais ma présence n’était pas la bienvenue sur certaines scènes. Tant mieux, rencontrer de la royauté pesait déjà bien assez lourd sur les épaules de ce vieux bonhomme que j’étais. J’avais envie d’éviter de me faire embarquer dans quoi que ce soit d’autre. C’était déjà insensé que la troisième princesse connaisse désormais mon nom et mon visage.

— Nous partons.

Au moment où je montai dans mon carrosse, le cocher m’informa de la chose. Sur ce, la visite du premier prince démarra sans accroc.

— Il fait drôlement beau, aujourd’hui.

Je pris mes aises et regardai par la fenêtre tandis que le carrosse me berçait. Il y avait quatre carrosses en tout. Le prince et la princesse se trouvaient dans le carrosse principal, les autres étaient occupés par des gardes triés sur le volet. Ceux qui n’avaient pas été retenus suivaient à pied ou avaient été postés à des points le long de notre trajet. Pour l’anecdote, j’étais seul dans mon carrosse, à part le cocher. Donc, même si j’étais officiellement de garde, je soufflais un peu, me contentant d’observer l’animation de la ville.

— Hooaaah… Y a vraiment rien à faire.

J’étouffai un bâillement et marmonnai pour moi-même. Le prince et la princesse se contentaient pour l’essentiel de rouler en ville dans leur carrosse. Évidemment, ils mettraient pied à terre pour les repas et pour visiter certaines boutiques, mais, sur l’ensemble du déplacement, la majeure partie du temps se passerait en véhicule. Autrement dit, je passais étonnamment peu de temps en présence de la royauté.

Allucia et Henblitz marchaient à l’extérieur pour garder les carrosses. Pour je ne sais quelle raison, je m’étais retrouvé à l’intérieur, à servir de leurre. Aucune idée de ce qui les avait poussés à décider ça. Cela dit, c’était bien plus reposant d’être assis dans un carrosse que de battre le pavé. Peut-être parce que j’étais le seul garde à ne pas porter d’armure, mais ça ne me dérangeait pas. Je ne pouvais toutefois pas avoir l’air de m’ennuyer devant le public, alors je comptais faire mon travail correctement quand il le faudrait.

Pour l’heure, je me laissais ballotter dans le carrosse, faute de mieux.

Qu’on me pardonne de râler, mais je ne le fais qu’en coulisses.

La ville était bien plus animée qu’à l’ordinaire. Comme l’avait dit la princesse Salacia, Baltrain était en pleine fête. J’en ignorais la raison exacte, mais puisque cette célébration revenait chaque année à la même période, elle devait revêtir une certaine importance historique. Le quartier nord abritait surtout le palais et les demeures des familles aisées, si bien qu’on y trouvait moins d’échoppes que dans les quartiers central et ouest.

Malgré cela, la ville tout entière baignait dans une atmosphère de liesse, et j’apercevais au passage toutes sortes d’étals installés devant les maisons.

Bon sang, cette viande a l’air délicieuse.

Sur cette pensée, je me surpris à me demander où nous allions bien pouvoir déjeuner. Puisque nous faisions partie de l’escorte, il était probable que nous mangions au même endroit que le prince et la princesse.

— Hm…?

Le carrosse s’arrêta alors je jetai un œil dehors. Les autres s’étaient arrêtés aussi. Les chambellans sortirent alors du carrosse principal, suivis de leurs protégés. Quelque chose clochait. Ce n’était clairement pas au programme. Cependant, puisque les personnes que nous devions escorter étaient sorties, il me fallait en faire autant. J’ouvris la porte à la hâte et découvris que tous les autres gardes, Allucia, Henblitz, Gatoga et Rose, étaient déjà rassemblés.

— Y a-t-il un problème ? demanda Allucia à la princesse, en notre nom.

La princesse gardait son beau sourire, tandis que le prince affichait un air à la fois maladroit et un peu honteux.

— Oui, même de loin, elle est vraiment magnifique, approuva la princesse Salacia.

Ces deux-là avaient contemplé les alentours et repéré une boutique d’accessoires. Ils parlaient d’épingles à cheveux alors ce n’était sans doute pas pour lui. Très probablement, il voulait offrir un présent à la princesse.

— Entendu. Laissez-nous veiller sur votre sécurité, leur dit Allucia après une légère hésitation.

— Oui, nous comptons sur vous.

On ne contrarie pas la royauté alors nous suivîmes donc docilement. Je me tins devant la boutique avec Henblitz. Gatoga et Rose tendirent l’oreille avec curiosité, mais, en entendant l’échange, Gatoga esquissa un sourire en coin et Rose arbora son éternel sourire.

Évidemment, on ne s’adressait pas à de telles têtes couronnées en leur jetant un : « Ne changez pas ce fichu itinéraire comme ça, abrutis. » Devant la plus haute autorité, personne n’osait prendre la parole. Malgré cela, Allucia ne laissa rien paraître et s’efforça de les avertir avec douceur.

— Cela dit, je vous prie d’éviter de recommencer, dans la mesure du possible, dit Allucia. — Si vous y tenez, informez d’abord vos chambellans, et nous ferons notre possible pour nous adapter.

C’était mieux que d’avoir des tyrans, mais ajouter des arrêts non prévus n’était pas une bonne idée. Il était normal de les en avertir. S’ils agissaient à leur guise, ceux qui les protégeaient ne pourraient pas assurer leur sécurité.

Nos alentours n’étaient pas entièrement dépourvus de danger, mais nous avions des chevaliers massés partout. Impossible de percer le périmètre sans un sérieux affrontement. Je n’aurais probablement pas réussi non plus à forcer le passage. Pour cette fois, il n’y avait qu’à fermer les yeux sur leur caprice.

— Oh, elle est vraiment jolie.

— Oui. Elle vous sied à merveille, Princesse.

— Hihihi.

Ignorant nos inquiétudes, tous deux s’entendaient à merveille. Je jetai un coup d’œil à Allucia, qui me répondit d’un haussement d’épaules. En clair : « Inutile de dire quoi que ce soit, nous n’avons qu’à les protéger ». Il n’y avait pas de rumeurs d’une quelconque menace contre le prince ou la princesse. S’il y en avait eu, la visite aurait été annulée. Donc, sans pouvoir me relâcher, je n’avais pas besoin d’une vigilance excessive non plus.

En regardant autour de nous, je vis la foule se rassembler pour tenter d’apercevoir le prince et la princesse. Les chevaliers tenaient tout le monde à distance en défendant le périmètre.

Hmm… l’impact d’une visite princière sur la ville est loin d’être négligeable.

Baltrain était une grande ville, envahie par une foule immense de citoyens de Liberis. Au premier regard, les chevaliers semblaient tenir fermement leurs positions. Pourtant, dans tout ce tumulte, il était effrayant d’envisager les points faibles, de se demander où une faille pourrait apparaître.

— Cela te va vraiment bien, dit le prince. — Je suis content d’avoir fait arrêter le carrosse ici.

— Hihi. Merci.

On dirait qu’ils avaient mis la main sur l’accessoire en question. La princesse Salacia l’avait passé dans ses cheveux, avait reçu un compliment du prince Glenn, et lui souriait maintenant.

Ça devient chaud, là.

Leur échange avait quelque chose de chaleureux et de peu formel. Je me demandai s’ils étaient déjà fiancés. Ou peut-être se connaissaient-ils bel et bien, et le prince en pinçait pour la princesse. Ça ne servait à rien d’y penser, mais vu leur attitude, c’était difficile de m’en empêcher.

Je demanderai ça à Allucia plus tard.

— Votre Altesse, contentez-vous de cela, je vous prie, demanda Gatoga avec une franchise assez directe.

— Oui, pardonne-moi. Je veillerai à ne pas recommencer.

Hmm. Le prince Glenn est plus franc que je ne le pensais.

On aurait dit que le prince et le commandeur du Saint Ordre étaient en bons termes.

— Hein…?

La foule poussa pour tenter d’apercevoir la royauté. La plupart des regards alentour respiraient la curiosité. Toutefois, l’espace d’un instant, je perçus parmi eux une aura malsaine.

— Maître ? Il y a un problème ? demanda Allucia, remarquant que mes yeux s’étaient fixés sur un point précis.

Je la regardai.

— Aaah, non, pas vraiment…

Quand je retournai les yeux vers la foule, la présence dérangeante avait complètement disparu.

— Ce doit être mon imagination. Ne t’en fais pas.

— Vraiment ?

C’était très probablement un malentendu. Peut-être que j’étais trop tendu par cette tâche d’escorter des têtes couronnées. Il ne servirait à rien de troubler la situation quand il ne s’était rien passé.

Voyant que le prince et la princesse remontaient dans leur carrosse, je regagnai le mien. J’espérais m’être trompé. Il était possible que quelqu’un, dans la foule, déteste simplement la famille royale. Il ne serait donc pas étonnant de recevoir d’un tel quelqu’un un regard chargé d’aigreur. Cependant, mon expérience me soufflait que j’avais ressenti quelque chose de plus extrême. Quelque chose comme une intention meurtrière.

— Ce doit être mon imagination, marmonnai-je depuis l’intérieur du carrosse.

La présence avait été si fugace. On ne nous avait pas attaqués, ni rien alors je me dis que j’en informerais les autres après la fin de la visite.

Je me reconcentrai et me remis à mon devoir qui consistait à rester assis dans le carrosse sans rien faire. C’était un peu tard pour poser la question… genre, vraiment tard, mais était-ce bien normal de ne rien faire de plus ? Je ne pouvais rien dire maintenant et chambouler l’horaire. Je restai donc sagement assis, me laissant secouer par le carrosse en regardant le paysage.

Notre visite avait été un peu décalée par l’arrêt improvisé du prince Glenn, mais ensuite, elle se déroula sans encombre.

— Mm, c’est délicieux.

— Hihi, je suis heureuse que cela soit à votre goût.

Le prince se régalait des plats des chefs de Liberis — ils avaient mis tout leur savoir-faire dans le repas du jour. Au passage, nous autres gardes avions déjeuné dans le même restaurant. La viande était exquise.

— Hmm… c’est peut-être la première fois que je vois une telle variété d’artefacts magiques.

— Il y a eu des progrès récents dans l’extraction de magicite, expliqua la princesse Salacia.

Dans une boutique du quartier ouest, le prince s’exclama d’admiration devant l’équipement magique exposé. Au même moment, je fixai ces objets d’un air hébété, en me demandant quelle tête ferait Ficelle si elle était là.

Ainsi, nous passâmes sans encombre par toutes les étapes prévues pour la journée. Le regard inquiétant que j’avais senti au début ne s’était plus manifesté, et je pus donc me consacrer à ma mission l’esprit tranquille. Il était fort probable que cet incident n’eût été qu’un malentendu et que c’était vraiment ma nervosité qui me jouait des tours.

— Princesse Salacia, merci beaucoup pour aujourd’hui.

— Je vous en prie. J’ai beaucoup apprécié, moi aussi.

Après avoir terminé notre visite de la ville, nous revînmes aux grilles du palais. Après s’être séparé ici de la princesse Salacia, le prince Glenn allait loger dans la villa d’un noble, au quartier nord. Une fois qu’il y serait déposé sain et sauf, la mission de l’Ordre de Liberion pour le premier jour serait achevée.

J’avais passé la majeure partie du temps dans un carrosse, donc j’étais moins fatigué que prévu. Et même si je ressentais une certaine lassitude mentale, j’avais encore assez d’énergie pour aller m’entraîner si je le voulais. À vrai dire, j’avais surtout le derrière endolori à force d’être resté assis.

— Allez, on ne relâche rien, grommela Gatoga en roulant ses épaules massives.

Nous avions pratiquement fini, mais ce n’était pas une raison pour relâcher la vigilance. D’autant que la visite touristique ne s’étalait pas sur une seule journée. Elle se poursuivrait demain.

Après avoir salué la princesse, le prince remonta dans le carrosse. Le soleil penchait vers l’ouest. À ce rythme, nous pourrions tous rentrer avant la tombée du jour.

Je n’avais plus qu’à tenir encore un peu… assis dans un carrosse.

Peu après, nous conduisîmes le prince jusqu’à la villa du noble, sans incident. Il remercia Allucia.

— À tous, je vous suis vraiment reconnaissant pour vos efforts aujourd’hui.

Allucia s’inclina.

— Votre gratitude nous honore au-delà de nos mérites.

— Je m’en remets à vous encore pour demain.

— Oui, je le jure sur la dignité de notre nation, nous veillerons à votre sécurité.

Après cela, ils abordèrent brièvement le programme du lendemain, puis nous nous séparâmes.

Il ne me restait plus qu’à rentrer.

En mettant de côté sa démonstration d’entêtement du début, le prince était un homme vraiment droit et poli. Je pensais que la royauté serait plus égocentrique, voire tyrannique, mais de ce que j’avais vu, la princesse Salacia comme le prince Glenn étaient des gens bien. S’ils étaient tous comme ça, le pays n’en serait-il pas d’autant plus prospère ?

Ou alors, un roturier comme moi ne voyait pas les manigances sournoises qui couvaient sous la surface. Le monde de la royauté m’était si étranger.

— Bien, alors, à demain.

— Ouais. Bonne fin de journée à tous.

C’était aussi là que nous nous séparions de Gatoga, de Rose et des autres chevaliers du Saint Ordre. Je me demandais où ils logeaient pour la nuit. Probablement dans les environs. Inutile que je m’en inquiète.

— Maître, Henblitz, on rentre aussi ? demanda Allucia.

— Ma Commandeure.

— Ouais, allons-y.

Sur ce, nous décidâmes de regagner le QG de l’Ordre de Liberion. Le plan était de passer rapidement en revue le programme de demain, puis de clore la journée. Il était encore trop tôt pour dormir, alors, en rentrant, j’envisageai de prendre un verre sur le chemin.

— Pour le programme de demain…

De retour dans une salle du QG de l’ordre, Allucia, Henblitz et moi restâmes un moment pour réviser nos plans. Elle tenait en main un simple compte rendu de tous les chefs d’escouade. Quant aux autres chevaliers, ils avaient été envoyés au repos après le rassemblement ici. Ils avaient passé la journée à faire muraille entre nous et la population, ils étaient donc plus épuisés que nous trois. Allucia et Henblitz avaient escorté d’assez près sans avoir à gérer la foule, et moi, j’étais resté tout du long dans un carrosse. La visite n’était pas finie alors un bon repos était de mise.

— Nous commencerons de nouveau à dix heures. Le plan est de parcourir le quartier central avec la princesse Salacia, puis d’assister à une représentation de théâtre.

— Hmm…

Le théâtre, hein ? Je n’y suis jamais allé. C’est le genre de chose qu’apprécie la royauté, j’imagine ? Je ne connais rien aux arts, donc même en regardant, je doute d’y comprendre grand-chose.

— On assistera, nous aussi ? demandai-je.

— C’est l’idée, répondit Allucia. — C’est le plus commode pour nous, puisque nous les surveillons de près.

— Je vois…

Hmm, j’ai peur de piquer du nez un moment.

Comme des membres de la famille royale assisteraient à la représentation, nous serions probablement placés dans une loge d’honneur. Somnoler là-dedans serait vraiment, vraiment mal vu.

Je ferais mieux de renoncer à un éventuel verre après et de me coucher tôt.

— De plus, à partir de demain, nous allons réorganiser certaines escouades, ajouta Allucia.

— Hm ? Pourquoi ? demandai-je.

Je ne pensais pas que la sécurité d’aujourd’hui avait posé problème.

— La visite de Son Altesse à cette boutique d’accessoires a suscité une réaction énorme dans la population. Nous en portons une part de responsabilité. Il serait préférable de modifier notre dispositif.

— Aaah…

Ça se tenait. Nous n’avions pas prévu de passer par cette boutique. Une apparition imprévue de membres de la royauté était sûre d’attirer une attention démesurée. Comme un ouragan tombé du ciel. Le propriétaire de la boutique devait hurler de joie.

— Au fait…

Puisque nous étions tous réunis, je décidai d’évoquer le malaise ressenti plus tôt dans la journée.

Je n’avais rien dit sur le moment pour éviter d’ajouter au chaos, mais là, j’avais deux experts sous la main. Autant partager mes inquiétudes.

— J’ai senti un regard inquiétant pendant mon service aujourd’hui. C’était peut-être… une intention meurtrière.

Tous deux avalèrent leur salive. Notre petite réunion détendue prit soudain un tour plus tendu.

— C’est pour ça que vous vous êtes raidi tout à l’heure, Maître ? demanda Allucia.

— Ouais. C’est retombé tout de suite, donc c’était peut-être mon imagination. Mais je me suis dit qu’il fallait au moins le signaler.

Aucun danger évident pour l’instant. C’était très probablement un malentendu. Cependant, nous n’avions rien à perdre à rester prudents. Le but était d’anticiper tous les pires scénarios et d’en sortir indemnes.

— Reçu, dit Allucia. — Nous resterons vigilants et nous en tiendrons compte pour demain.

— Oui, je pense que c’est pour le mieux.

Pour ce que ça valait, Allucia et Henblitz ne m’avaient pas douté une seconde. Leur confiance inconditionnelle me mettait un peu mal à l’aise. Et puis, une simple pointe de soif de sang suffisait-elle à percer les défenses de l’Ordre de Liberion et du Saint Ordre réunis ? Si oui, c’était un problème. Au milieu de cette élite triée sur le volet, ce vieux bonhomme que j’étais n’avait franchement rien à faire là. C’était peut-être précisément pour ça qu’on m’avait fourré dans un carrosse.

— Je suppose que ce furent là les seuls événements préoccupants de la journée, n’est-ce pas ? demanda Allucia.

— Voyons… Je ne crois pas qu’il y ait eu d’autres soucis, dis-je. — Mais j’ai passé quasiment tout le temps dans le carrosse.

Je n’avais rien vu qui clochait dans la sécurité du jour. Allucia et Henblitz avaient bien plus d’expérience sur ce terrain. Ce serait un comble que je repère des problèmes qui leur auraient échappé.

— Alors, on s’arrête là pour aujourd’hui, dit Allucia.

— Oui, bon travail pour aujourd’hui.

Après avoir rapporté ce « regard inquiétant », nous nous séparâmes. Je priai pour que le programme se déroule sans accrocs. C’était, bien sûr, notre travail d’en garantir l’issue sans danger, mais il n’y avait rien de mieux qu’une mission d’escorte facile.

— Bien, alors…

Je me demandai quoi faire ensuite. Rentrer directement dîner avec Mewi, ou passer par une taverne pour boire un verre. Je connaissais maintenant assez bien les environs du QG, je savais à peu près où étaient les échoppes. Aller découvrir un nouvel endroit ne me déplairait pas, mais ce serait problématique si je me perdais et rentrais tard. Sans le programme de demain, passe encore, mais je décidai d’aller quelque part de familier et d’y prendre mon temps.

Je voulais aussi goûter un peu à l’atmosphère du festival, et un verre après le travail, c’était toujours excellent. Pour refaire le plein avant les activités de demain, je décidai finalement de me remplir la panse de bière.

Le lendemain matin, nous nous rassemblâmes de bonne heure dans le hall central du QG.

— Voilà le programme du jour. Par ailleurs, des signes inquiétants ont été relevés hier. Nul ne sait ce qui peut se produire. Redoublez d’attention.

— Oui, Commandeure !

Allucia conclut la réunion en rappelant ce que j’avais senti la veille, en mettant tout le monde en garde. Bon, ils seraient de toute façon prudents, mais le dire suffisait à recentrer les esprits. Rien de particulier n’était survenu hier, c’était donc le petit coup de fouet nécessaire à la concentration.

— En avant !

À l’ordre d’Allucia, tout le monde se mit en mouvement. Il était temps de reprendre l’escorte du prince et de la princesse, même si, pour ma part, je n’allais faire que m’asseoir dans un carrosse vide. Pas question de m’en plaindre devant tout le monde.

— Je compte encore sur vous aujourd’hui.

— Oui, Votre Altesse. Laissez-nous faire.

Nous nous trouvions de nouveau devant les grilles du palais, à saluer la princesse Salacia et le prince Glenn. Comme je l’avais remarqué hier, ils dégageaient tous deux des auras d’une beauté stupéfiante. La veille, nous avions parcouru les quartiers nord, central et ouest. Aujourd’hui, le plan était de nous concentrer entièrement sur le quartier central. De plus, contrairement à hier, nous devions visiter plusieurs boutiques, et après le déjeuner, assister à une représentation de théâtre.

C’était mon deuxième jour, je commençais à prendre le pli. Je me sentais plus détendu. Naturellement, je ne pouvais pas ignorer la soif de sang perçue hier alors ce n’était pas le moment de baisser la garde. Mais tant qu’il ne se passait rien, ça ne servait à rien d’être trop crispé.

Comme toujours, advienne que pourra.

— De nouveau tout seul… Tant pis.

Comme la veille, je montai dans un carrosse vide préparé rien que pour moi. Je ne pus m’empêcher de grommeler en m’y hissant.

— Hihi. Maître, vous voulez que je monte avec vous ? demanda Rose avec son sourire habituel.

— Rose, fais ton travail correctement, la grondai-je.

— D’accooord.

Allucia avait encore l’air franchement menaçante. En fait… comment nous avait-elle entendus ? Autant éviter de trop marmonner. Cela dit, ça m’aidait à faire retomber la tension de trop. Rester aussi nerveux tout du long m’aurait rendu lent à réagir en cas d’urgence.

Je ne pouvais qu’espérer qu’il ne se passe rien de grave.

— Nous partons.

Le cocher mit notre carrosse en branle. La ville était aussi animée que la veille. On n’en était pas tout à fait à la liesse dans les rues, mais, dans l’ensemble, une telle énergie débordait que je la percevais depuis l’intérieur de mon véhicule. Il y avait encore plus de monde que la veille. C’était le deuxième jour, la nouvelle de la visite royale avait sans doute circulé. Comme on pouvait s’y attendre, ce n’était pas au point de bloquer le passage des carrosses, mais les gens se bousculaient encore pour apercevoir le prince et la princesse. Les chevaliers contiendraient la foule avant qu’elle ne déborde, mais ça n’en faisait pas moins une sacrée cohue.

— J’imagine que tout le monde est juste curieux…

Je ne ressentais rien de particulier à l’idée de voir des têtes couronnées dans la rue. Peut‑être parce que je venais du fin fond de la cambrousse. Nos positions étaient si différentes que je n’y voyais pas une bénédiction. Bon, les avoir rencontrés face à face m’avait appris l’aura qu’ils dégageaient et ça, c’était peut‑être une chose à vivre.

Alors que ces pensées me traversaient l’esprit, le carrosse s’arrêta. Nous étions apparemment à l’une des étapes du jour. Je mis pied à terre sans tarder au moment où les chambellans faisaient descendre le prince et la princesse de leur carrosse.

— C’est vraiment merveilleux.

— Hihi, n’est‑ce pas ?

Ils regardaient en ce moment une boutique d’ornements. Comme la boutique d’accessoires d’hier, Baltrain regorgeait d’endroits qui vendaient ce genre d’objets d’art. Le pays prospérait avant tout par l’agriculture, mais il débordait aussi de produits d’artisans. Ils n’étaient pas magiques, mais les décorations étincelantes séduisaient. À la campagne, évidemment, on n’avait pas ce genre de boutiques, alors j’avais moi aussi envie d’y jeter un œil. Le boutiquier affable était très nettement nerveux, ce qui m’impressionna. Je ne pouvais pas lui en vouloir, même en sachant à l’avance qu’il recevrait la royauté en personne, n’importe qui serait réduit à cet état.

— Hm…?!

Alors que j’observais la scène harmonieuse, mon corps se raidit un instant. Je sentis le même regard que la veille. Il était bien plus fort, en plus.

— Allucia…

— Oui ? Maître… vous voulez dire…?

— Ouais. Mieux vaut rester sur nos gardes.

Je transmis l’information à Allucia, qui montait la garde devant la boutique. Je balayai les environs du regard. La foule était la même que d’habitude, et je ne voyais personne prêt à se jeter sur nous à l’improviste. Je ne percevais qu’une hostilité aiguë et malsaine qui dérivait vers nous. Cependant, comme hier, cette présence se dissipa en quelques secondes. C’était perturbant. Je ne pouvais qu’espérer qu’il ne se passerait rien.

— Il y en avait plusieurs…

— Toi aussi, tu le sens, Allucia ?

Oui. La présence venait de plus de sources qu’hier. Il ne s’agissait visiblement pas d’un individu isolé.

— On se remet en route, dit Allucia.

Je me demandai s’il fallait en parler à Gatoga et à Rose. Pendant ce temps, le prince et la princesse remontèrent dans leurs carrosses. À vrai dire, il n’y avait rien d’étonnant à ce que des regards hostiles se braquent sur notre cortège. Bien des gens devaient avoir une piètre opinion de la royauté. Il était parfaitement plausible que certains fassent sentir leur mécontentement en restant anonymes dans la foule.

Quelque chose me chiffonnait toujours, mais je ne pouvais pas interrompre la visite sur une simple intuition. Pour l’instant, je remontai dans mon carrosse. Ce n’était pas en ruminant que je réglerais la chose.

Le soleil déclinait vers l’ouest quand nous arrivâmes au théâtre, notre dernière halte du jour. Plusieurs heures s’étaient écoulées depuis que j’avais senti cette présence inquiétante. Nous nous étions arrêtés à plusieurs reprises, notamment pour déjeuner. À ce propos, le repas avait été aussi délicieux que la veille. Les plats préparés par des chefs de tout premier ordre jouaient vraiment dans une autre catégorie. C’était véritablement exquis.

— Aujourd’hui, nous assisterons à une représentation dans ce théâtre, dit la princesse.

— J’ai hâte d’y être.

— Oui, profitez bien du spectacle.

Descendus du carrosse, le prince et la princesse bavardaient en bonne entente, leurs sourires aussi beaux que d’habitude. Voyager en carrosse seul, c’était assez rude, mais le faire constamment à deux me paraissait tout aussi éprouvant.

Avaient‑ils réussi à tenir la conversation tout du long ?

— Hm…?

Au moment où je m’apprêtais à reprendre mon service d’escorte, j’entendis une agitation. Nous étions actuellement autorisés à porter de vraies lames, donc parfaitement capables de trancher des gens.

Évidemment, nous n’allions pas lever la main sur de simples citoyens, mais ce serait une autre affaire si nous sentions le moindre signe de danger. Si ceux derrière ce regard se montraient enfin, une tension glacée me parcourut les veines.

— Vous, là‑bas ! Halte !

Mon pronostic semblait juste. Des silhouettes sombres ignoraient les injonctions des chevaliers. Elles se rapprochaient de nous.

— Prince Glenn, reculez, je vous prie.

Gatoga et Rose mirent rapidement le prince à l’abri. La situation se développait brusquement, mais personne ne paniquait. Le prince avait Gatoga et Rose à ses côtés, la princesse Allucia et Henblitz. J’étais à une petite distance d’eux, près de mon carrosse. Sans qu’on ait besoin de se le dire, nous avions tous dégainé nos épées.

Les hommes en noir étaient trois, à vue de nez, et se dirigeaient vers nous en écartant avec adresse les chevaliers. À première vue, ils ne paraissaient pas porter d’armes menaçantes, mais ils pouvaient fort bien être des sorciers. Pour l’instant, je décidai de leur faire barrage de mon corps.

Pourtant, quelque chose clochait. Ils avaient choisi exprès ce moment‑là pour lancer l’attaque. On devrait normalement sentir une franche soif de sang dans l’air, mais je ne percevais rien de tel. La volonté meurtrière que j’avais sentie hier et aujourd’hui n’émanait pas de ces silhouettes en noir. En vérité, les hommes qui se rapprochaient sous mes yeux ne dégageaient presque aucune présence.

Les bribes que j’en captais étaient si ténues que je pouvais presque les confondre avec des fêtards qui fonçaient sur nous dans leur excitation, ou de simples passants qui, par goût personnel, se trouvaient porter du noir.

Mais s’ils foncent sur nous, je dois les arrêter, point.

— Hm ?!

Et, au moment où je me décalai légèrement pour couvrir le prince et la princesse, je sentis enfin les émotions violentes que j’aurais dû capter dès le début de l’incident.

— Allucia ! Rose ! Au‑dessus !

Ces types sont des leurres !

Au moment où je criai, un groupe de silhouettes en noir bondit des toits.

— Fschhh !

Les dagues des assassins s’abattirent sur nous. Ils étaient cinq. Je déviai de toutes mes forces une dague qui descendait, la rejetant sur le côté. Un homme normal aurait lâché son arme, mais la silhouette en noir utilisa l’élan de l’impact pour pivoter en l’air et atterrir un peu plus loin.

Ce type est fort !

 Je l’avais jaugé en un échange. Cette tentative d’assassinat c’était du sérieux. Je ne savais pas qui il était, mais il avait un solide niveau.

— Hah !

Les autres gardes repoussèrent les quatre lames qui leur tombaient dessus. Allucia et Henblitz firent comme moi, déviant les dagues avec leurs longues épées. Gatoga écarta le coup de côté, et Rose encaissa une frappe de face avec son écu.

Bien, on dirait que le prince et la princesse ne sont pas blessés. N’empêche, pas question de se relâcher.

— Votre Altesse ! À l’intérieur du théâtre ! cria Gatoga.

— Non ! criai‑je. — On ne peut pas garantir leur sécurité là‑dedans !

Nous avions affaire à des adversaires prêts à nous attaquer au grand jour. Impossible de savoir s’il n’y en avait pas d’autres à l’intérieur. J’ignorais à quel point les deux chambellans étaient forts. Il était possible qu’ils surpassent les assassins, mais l’inverse l’était tout autant.

Vu toutes les inconnues, c’était une mauvaise idée de disperser nos forces. Non, mieux valait, avec certitude, éliminer toutes les menaces devant nous.

Tous les gardes formèrent un cercle autour du prince et de la princesse. La stupeur se lisait clairement sur leurs visages. Je doutais que nos deux Altesses puissent seulement s’enfuir. Il nous restait à en finir ici et maintenant avec les assaillants.

— Hmph !

Après cette brève accalmie, nous nous remîmes à repousser une pluie de dagues. Le type en face de moi était vraiment fort. J’aurais aimé pouvoir lui faire sauter l’arme des mains, mais il savait parfaitement tourner avec les coups. Son maniement de la lame tenait plus de l’assassin que de l’épéiste. Il était aussi très vif, d’une rapidité d’un tout autre genre que Surena ou Allucia. Contrairement à un assaut d’entraînement, il visait sans pitié les points vitaux : une seconde d’hésitation menait à une blessure mortelle. Et, maintenant que je voyais sa lame de près, j’aperçus un miroitement suspect sur le métal.

La dague de mon adversaire était anormalement humide. Je n’avais pas encore été touché, donc ce n’était pas du sang. Il n’y avait que peu de raisons pour qu’une lame soit enduite de liquide avant une attaque.

— Tch ! C’est du poison ! Leurs lames sont empoisonnées ! hurlai‑je.

— Merde ! jura Gatoga. — Putain, quelle plaie !

Bordel, ça craint.

Je ne portais pas d’armure, donc la moindre éraflure serait dangereuse. Les assassins visaient des têtes couronnées, il était plus que probable que le poison soit mortel.

Ça va être difficile d’abattre des adversaires de ce niveau sans me faire toucher du tout. Enfin, je n’ai pas le choix. Si on ne les neutralise pas, le prince et la princesse vont mourir. J’ai été nommé garde pour cette mission, je dois me donner à fond.

— Espèce de…!

Je profitai d’une ouverture entre deux attaques pour décocher une estocade, mais mon adversaire l’esquiva de justesse. Je m’y attendais, bien sûr, mais il se montrait encore plus agile sans sa lame en main. Un véritable assassin. Le capturer allait être ardu. Dans l’idéal, j’aurais voulu en laisser quelques-uns en vie pour les interroger, mais me montrer trop clément risquait de me coûter la vie, d’autant qu’au vu du poison, la moindre éraflure pouvait s’avérer fatale. Triompher sans subir le moindre coup tout en épargnant mon ennemi… l’exigence était peut-être un peu trop élevée.

Avec un sabre de bois, j’aurais sans doute pu l’épargner. Mais je n’avais sur moi qu’une lame d’un tranchant redoutable. Je pourrais toujours la rengainer et m’en servir pour assommer avec le fourreau, peut-être… sauf que je n’avais pas le loisir de tenter cela.

Tant pis, je n’ai pas envie de tuer qui que ce soit, mais vous allez morfler.

Je doutais de toute façon que ces assassins s’attendent à sortir vivants après une attaque aussi audacieuse.

— Ha !

Je repoussai un coup de dague et me servis de l’élan pour pivoter sur place. J’avais bel et bien atteint un palier physique, sentant instinctivement que je n’avais plus beaucoup de marge de progression. En revanche, j’avais encore beaucoup à apprendre de l’épée. La technique de la taille tourbillonnante en était un exemple.

Je frappai de toutes mes forces.

Pare-ça si tu peux !!

Tandis que mes bras poursuivaient leur élan, je sentis distinctement ma lame fendre la chair.

— Gyaaaaaah ?!

L’assassin s’était tu du début à la fin, mais il hurla maintenant de douleur. Il avait tenté d’arrêter mon épée, et j’avais tout tranché net du poignet vers le bas. J’avais profité du formidable tranchant de cette épée forgée à partir des pièces de Zeno Grable et ajouté toute la force centrifuge de ma rotation. Une arme ordinaire n’aurait pas pu parer un tel coup. Je n’aurais jamais eu recours à ça si j’avais voulu capturer mon adversaire indemne, mais la situation ne m’en laissait pas le luxe.

Quoi qu’il en soit, j’avais fini de mon côté. Je regardai où en étaient les autres.

— Haaah !

Je me retournai en entendant un large rugissement. Henblitz abattait son épée de toutes ses forces. Son armure portait plusieurs entailles, mais à vue d’œil, aucune n’avait atteint la chair. Il n’avait pas, lui non plus, le loisir de faire des prisonniers. Son coup entailla l’ennemi en diagonale, de l’épaule à la taille. L’assassin s’affaissa sur le sol dans une mare de sang sans même pousser un cri.

— Hmpf !

Allucia décocha une fulgurante estocade, rapide comme l’éclair, et sa lame se ficha dans l’épaule d’un assassin. En y regardant de plus près, je vis qu’il portait déjà une blessure à la cuisse droite et une autre au flanc gauche, toutes deux infligées par des coups d’estoc. Allucia visait avec une précision remarquable des zones non vitales, dans l’espoir de le capturer vivant. Son art de l’épée, d’une élégance rare, relevait d’une maîtrise que j’étais bien incapable d’imiter.

— G…Grrr !

— Hé, ne file pas.

Profitant du bref instant où mon attention s’était détournée, l’assassin auquel j’avais tranché la main serrait son moignon contre lui et tentait de s’enfuir. Il était étonnamment vif pour un homme dans son état, abstraction faite, bien sûr, de la quantité phénoménale de sang qu’il perdait.

Je le saisis au moment où il tournait les talons. Tant qu’il respirait encore, je comptais bien stopper l’hémorragie pour le faire parler plus tard.

— Nous, c’est bon aussi, dit une voix enjouée et lente.

Je me tournai vers elle. Rose rangeait son estoc, son écu éclaboussé de sang. L’assassin qui l’avait attaquée gisait déjà mort, un trou au sommet du crâne.

Hmm…

Avec l’adresse et l’équipement de Rose, elle aurait dû pouvoir capturer son adversaire, même pas forcément intact. Une pensée un peu déplacée me traversa l’esprit : peut-être avait-elle été nerveuse, et cela avait déréglé sa visée.

Cela dit, c’était toujours mieux que de la voir perdre.

— Désolée, je n’ai pas eu l’occasion de le capturer…, murmura Rose, la tête basse, tandis que je colmatais l’hémorragie du bras de l’assassin capturé.

— Ça va — ils étaient forts, dis-je. — On n’y peut rien.

Ces assassins étaient tout sauf du menu fretin. Il était parfaitement raisonnable de les abattre pour l’emporter.

Autant la féliciter d’avoir gagné un sale combat.

Henblitz avait, lui aussi, tué son adversaire.

— J’ai dû tout donner rien que pour gagner…, dit-il. — J’ai honte de mes insuffisances.

Hmm, on devrait surtout se réjouir de ne pas avoir perdu face aux assassins. Nous avions protégé le prince et la princesse : c’était une victoire en soi.

— Princesse Salacia, Prince Glenn, êtes-vous blessés ? demanda Allucia.

— N…Non. Nous allons bien. Merci beaucoup…

Allucia maintenait l’assassin, celui qu’elle avait criblé de coups, au sol, le bras tordu dans le dos.

Le prince et la princesse n’avaient pas eu le temps de réagir à l’attaque soudaine, mais ils n’auraient pas pu faire davantage. La royauté est faite pour être protégée. C’est le devoir du chevalier de les mettre à l’abri des lames assassines.

Cependant, ce n’était pas le moment d’assister au spectacle sans se soucier du reste. Il nous fallait revoir tout le programme. Une tentative d’assassinat manquée suffisait largement à faire dérailler cette visite touristique.

Nous ne pouvions pas non plus nous attarder ici. Le tumulte des citadins prenait des proportions déraisonnables. Pendant l’attaque, je m’étais concentré sur les assassins et n’avais pas prêté attention à la foule, mais maintenant, j’entendais des cris et des hurlements insensés au-delà du périmètre de sécurité.

— Commandeur… Commandeur ?

Rose interpellait Gatoga. À y bien penser, je me demandai si Gatoga avait repoussé son assassin. Il était encore debout, donc il n’avait clairement pas perdu, mais je ne voyais plus la silhouette noire à laquelle il faisait face. Avait-il laissé l’assassin s’échapper ?

Gatoga restait là, hébété, le corps présent, l’esprit ailleurs. Les mots de Rose entraient par une oreille et ressortaient par l’autre. C’était étrange. Je ne le connaissais pas très bien, mais il ne me paraissait pas être le genre de faible qui décroche pour si peu. Ses yeux demeuraient fixés sur un point, une ruelle. L’assassin s’était sans doute enfui par là.

Gatoga n’avait ni poursuivi l’assaillant ni été terrassé. Il restait simplement figé, estoc à la main, le regard perdu au loin.

— Hinnis…? murmura Gatoga.

Je me rappelai avoir entendu ce nom tout récemment.

— Gatoga ? l’interpellai-je.

— Ah ! Gatoga revint enfin à lui. — E…Euh… Désolé. Il s’est enfui.

Le nom qu’il avait lâché m’intriguait, mais ce n’était pas le moment de poser des questions. Pour l’instant, puisque tout le monde était en vie et que les assassins avaient été repoussés, il fallait rétablir l’ordre.

Je me tournai vers notre commandeure.

— Allucia.

— Oui, je sais.

Habituée aux situations d’urgence, elle avait une juste perception de l’instant. Nous ne pouvions pas poursuivre le programme tel quel. Assurer la sécurité du prince et de la princesse passait avant tout. Et, pour rétablir l’ordre sur place, il fallait quitter les lieux au plus vite. Allucia confia son prisonnier à un autre chevalier, puis se tourna vers la princesse.

— Princesse Salacia, compte tenu de la situation, veuillez, pour l’instant, regagner le palais avec le prince Glenn.

— Oui… Je comprends.

Le palais royal de Liberis était l’endroit le plus sûr de Baltrain. Le QG de l’Ordre de Liberion aurait pu convenir aussi, mais c’était un peu incommode d’y amener un prince étranger. Pour l’heure, le mieux était de retourner au palais et d’y discuter de la suite.

— Henblitz. Prends le commandement ici et rétablis l’ordre.

— À vos ordres !

Il semblait qu’Henblitz allait rester pour prendre les choses en main, tandis que nous autres reprendrions l’escorte. Bon, il n’aurait pas eu de sens de me laisser derrière. Il leur fallait une main expérimentée pour ça.

— Citrus. On continue de garder le prince, dit Gatoga.

— C’était le plan, répondit Allucia. — Allons-y, Lazorne.

Gatoga était redevenu lui-même et paraissait prêt à se rendre utile. Rose souriait comme à son habitude. Elle ne laissait jamais paraître son trouble, quelle que soit la situation.

— Nous rentrerons par la route la plus courte, dit Allucia. — Maître, pardonnez-moi, mais puis-je vous demander de nous accompagner à l’extérieur ?

— Oui, bien sûr.

Il m’était impossible d’aller me caler dans un carrosse dans de telles circonstances. Petite chance, les cochers et les autres gens n’avaient pas été blessés, car les assassins s’étaient entièrement concentrés sur leurs cibles. Un leurre n’avait plus aucune utilité, de toute façon. Tous les gardes aguerris, Henblitz mis à part, entourèrent le carrosse où se trouvaient le prince et la princesse.

Les deux chambellans étaient aussi dans le carrosse. L’anxiété et le choc se lisaient sur leurs visages. Ils savaient se battre, mais quand il fallait y aller, l’expérience parlait. De ce point de vue, ils n’étaient pas d’un grand secours. J’attendis aux côtés d’Allucia tandis que les carrosses démarraient.

— Alors, c’était quoi, ça ? Une idée ? lui demandai-je.

Je n’avais, bien sûr, aucune idée de qui nous avait attaqués. J’étais bouché sur ces trucs-là. Des décennies passées au fond de la cambrousse y étaient pour beaucoup… ce dont je n’étais pas fier.

— Je ne peux pas vraiment me prononcer encore, répondit-elle.

— Ouais, j’imagine…

Les choses auraient déjà été plus simples si nous avions au moins pu formuler une hypothèse. Il nous fallait trouver au plus vite un endroit sûr où prendre le temps d’en parler.

Leur cible était-elle le prince ou la princesse ? Autrement dit, cela venait de Liberis ou de Sphenirvanie ? Attaquer en plein jour une délégation diplomatique demandait un culot considérable. Une telle tentative devait forcément avoir un lien avec l’un des deux royaumes. Il n’était pas impossible que les assassins aient visé les deux têtes couronnées à la fois, mais cette idée ne me paraissait pas très convaincante.

Je n’y connaissais pas grand-chose, mais Allucia, Gatoga et Rose devaient bien avoir une idée de la situation entre les deux nations. S’ils n’étaient même pas en mesure d’avancer une simple conjecture, l’affaire pouvait vite tourner à l’incident diplomatique. Même quelqu’un comme moi, qui ne suivait rien aux relations internationales, en mesurait le danger.

Tous gardaient un œil sur les alentours, mais chacun semblait absorbé par ses propres pensées. Je me surpris à me demander de quoi parlaient les deux souverains à l’intérieur du carrosse. Peut-être se contentaient-ils d’attendre en silence. Peut-être aussi savaient-ils déjà très bien ce qui se tramait. À bien y réfléchir, c’était même l’hypothèse la plus vraisemblable.

Cela dit, à mon niveau, je n’allais certainement pas leur demander s’ils savaient qui en voulait à leur vie. Seuls les commandeurs des Ordres de chevalerie pouvaient se permettre une telle question, et encore. Sans compter qu’un sujet pareil ne se discutait pas au beau milieu de la rue. Impossible de savoir qui pouvait tendre l’oreille.

— Je me demande ce que va devenir le programme… marmonna Rose, les sourcils tombants.

— Après un incident pareil, tout sera sans doute annulé, dis-je.

Nous avions quelques assassins capturés, donc l’Ordre de Liberion allait être occupé par l’enquête. Personne n’était vraiment en état de poursuivre une visite touristique. Autre problème : le prince Glenn allait-il rentrer au pays ou rester ici ? Il n’était plus en situation de se promener en ville l’esprit léger. Quoi qu’il en soit, ce n’était pas aux chevaliers d’en décider, car cela relevait de la délégation. Nous, on attendrait les ordres.

Je sentis poindre l’espoir d’être libéré de ce boulot étouffant, mais c’était un peu imprudent de penser à ça. Je n’étais pas chevalier et n’éprouvais pas une loyauté démesurée envers ma nation, mais en bon citoyen, j’étais inquiet avec de tels ennuis dans l’air.

Après mon bref échange avec Rose, nous poursuivîmes l’escorte du carrosse en silence.

Je ruminai l’attaque en chemin, mais je n’avais pas les connaissances pour en tirer des réponses. Au mieux, j’estimai qu’il était plus probable que la princesse eût été la cible. Il aurait été plus simple de s’en prendre au prince Glenn avant qu’il ne passe sous la protection de l’Ordre de Liberion. J’ignorais par quel chemin le prince avait voyagé de Sphenirvanie jusqu’à Liberis, le temps du trajet aurait été le meilleur moment pour frapper. Ce ne pouvait pas être une route plate et dégagée tout du long, il y avait donc forcément eu une occasion de tendre une embuscade.

Dans cette optique, il était plus logique qu’ils aient visé la princesse lorsqu’elle se trouvait hors du palais. Tant qu’ils ne sortaient pas incognito, il y avait étonnamment peu d’occasions d’apercevoir un membre de la famille royale parmi la population. Villageois de Beaden, je n’avais évidemment jamais vu des membres de sang royal, et même après avoir déménagé à Baltrain, je ne les avais pas croisés avant ce travail.

Cependant, le fait que Gatoga ait marmonné plus tôt le nom de Hinnis me travaillait. Si ma mémoire était bonne, c’était l’ancien vice-commandeur du Saint Ordre. Si c’était le cas, le Saint Ordre, voire la Sphenirvanie elle‑même, était en proie à des dissensions internes. Cela, nous pourrions probablement l’apprendre des assassins que nous avions capturés. L’interrogatoire serait la voie la plus rapide pour comprendre ce qui se passait.

Un moment passa tandis que je marchais en ruminant tout cela. Le soleil était encore haut dans le ciel. C’était bien plus tôt que l’horaire initialement prévu pour notre retour au palais, et pourtant nous étions déjà de retour dans le quartier nord.

— Princesse Salacia, Prince Glenn.

Parvenus aux grilles du palais, Allucia, aux aguets, s’adressa aux deux personnes dans le carrosse. Après une brève attente, les chambellans sortirent prudemment, suivis du prince et de la princesse.

Cette dernière était manifestement effrayée, tandis que le premier s’efforçait de paraître imperturbable.

— Allucia, pouvez-vous venir avec nous ? demanda la princesse.

— Oui, bien sûr.

— Gatoga, je te prie de venir, toi aussi, dit le prince.

— Comptez sur moi.

C’était là que nous étions censés nous séparer, mais le prince et la princesse désignèrent chacun leur commandeur pour les accompagner. Je comprenais leur sentiment. Après un tel incident, il était naturel de vouloir quelqu’un de fiable à ses côtés. Et ces derniers étaient parfaits pour ce rôle. Après tout, on ne pouvait pas laisser de simples citoyens entrer dans le palais.

— Princesse Salacia, veuillez m’excuser un instant… Maître.

— Hm ? Qu’est‑ce qu’il y a ?

Après avoir reçu l’autorisation de la princesse, Allucia vint à moi.

— Il y aura très probablement une réunion sous peu, dit‑elle. — L’escorte est terminée, alors rentrez et ne m’attendez pas.

— Ah. Très bien.

Je pouvais donc rentrer chez moi. Je comptais à la base attendre au QG, mais impossible de savoir quand Allucia ou Henblitz rentreraient. Je ne pouvais pas non plus m’épuiser pour demain, alors je me contentai d’accepter.

— Rose, tu peux aller en repos. J’enverrai des ordres plus tard.

— Compris.

Le Saint Ordre semblait du même avis. Les deux commandeurs ordonnèrent à leurs chevaliers de se disperser, puis disparurent dans le palais.

— Bon, alors…

Je m’étirai au soleil. La journée était à moitié passée, mais après ce qui s’était produit, je me sentais fatigué. Allucia et Gatoga avaient encore des réunions, mais ils étaient jeunes et ne se fatigueraient pas si facilement.

— Je vais vous laisser ici, dit Rose.

— Ouais. Beau boulot aujourd’hui.

Vu son caractère, je m’étais dit qu’elle lâcherait peut‑être : « Maintenant qu’on a du temps, montrez‑moi la ville », mais elle n’était pas irresponsable à ce point.

Le Saint Ordre allait devoir rester sur le qui‑vive un bon moment.

Moi aussi, mais son poste était bien plus important que le mien. Ce n’était pas très glorieux de le penser, mais mon titre me facilitait la vie dans ce genre de moments, et j’en étais soulagé.

Bon, on dirait que je rentre plus tôt que d’habitude. Je me demandais comment j’allais expliquer ça à Mewi.

Sur ces pensées, je pris le chemin du retour.

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