Master swordman t3 - CHAPITRE 1
Un vieux paysan achète des vêtements
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Traduction : Raitei
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C’était le matin à Baltrain. Je me réveillai, et puisque je ne vivais plus seul, j’échangeai un bref salut avec ma nouvelle colocataire, Mewi. Ensuite, je m’habillai rapidement et pris un petit-déjeuner léger.
— On y va ?
— Mm.
Mewi et moi sortîmes de ma nouvelle maison pour gagner les rues de la ville. Notre vie commune avait commencé très brusquement, mais elle se passait étonnamment bien. Mewi n’était pas du genre à chercher la proximité des autres ni à savoir comment s’y prendre. Nous évitions de nous mêler des affaires de l’autre plus que nécessaire, si bien que, malgré quelques questions logistiques encore en suspens sur le fait de vivre sous le même toit, les choses s’étaient installées sans heurts.
— Sacré beau temps, aujourd’hui, remarquai-je.
— Mieux qu’un temps pourri, oui…
Aujourd’hui, je sortais avec Mewi. Plus précisément, j’avais pour tâche de l’accompagner jusqu’à l’institut de magie. Lucy m’avait récemment donné des explications plus détaillées sur l’institut. Celui-ci recrutait en permanence les personnes douées pour la magie et même s’il existait une cérémonie d’entrée, on acceptait des candidats tout au long de l’année.
Ils étaient d’ailleurs plus qu’heureux d’accueillir Mewi sans attendre.
L’institut avait l’habitude de ce genre de démarches, si bien que son inscription s’était faite avec une grande fluidité. Bien sûr, Lucy avait suivi le dossier de Mewi personnellement, ce qui avait dû aider. Il se trouvait que Lucy était à la fois la Grande Sorcière de la Brigade magique et directrice de l’institut.
Sérieusement, combien de titres peut-on cumuler à la fois ?
Elle ne se montrait apparemment pas souvent à l’institut, cela dit. Lucy avait davantage l’air d’une chercheuse que d’une prof. Elle devait rarement donner des cours.
— Hmm, donc l’institut est dans le quartier nord, marmonnai-je en fixant la carte que m’avait remise Lucy.
Contrairement au QG de l’Ordre, l’institut de magie se trouvait dans le même quartier que le palais. Je me fichais de savoir qui de l’Ordre ou de la Brigade magique était le plus ancien (ou le plus influent), mais il y avait tout de même quelque chose de particulier à l’idée d’une école située dans le même quartier que le palais.
Et voilà que Mewi allait y être élève. En tant que tuteur, je ne pouvais m’empêcher d’en être fier.
— T’étais pas obligé de venir… grommela Mewi.
Je savais très bien que ce genre de situation pouvait être très inconfortable, voire embarrassante, pour une ado comme Mewi. En l’occurrence, je la supposais embarrassée.
Je commence vraiment à la comprendre.
— Je me suis dit que je devais au moins les saluer vu que je suis ton tuteur, lui répondis-je. — Et puis, l’institut de magie m’intéresse.
— Hmph.
Je n’obtins pour toute réponse que son reniflement habituel. Mewi était encore jeune, mais puisqu’elle allait devenir une élève de l’institut, il était naturel que j’aille me présenter. Je ne me voyais pas l’inscrire, puis filer en lui disant de se débrouiller en la mettant dehors. Et puis, j’étais curieux. L’institut avait été fondé pour permettre au pays de s’assurer des sorciers talentueux, ce qui, pour un épéiste, avait quelque chose de très stimulant.
Je voulais aussi voir l’endroit où Mewi allait loger.
Sans vouloir m’en mêler, j’étais à peu près certain que j’accouerais jusqu’à l’école si j’apprenais que quelqu’un la maltraitait. Je m’imaginais déjà débarquer là-bas en lançant un : « Qui est l’enfoiré qui s’en prend à ma petite ?! »
Voilà à quoi j’en étais réduit s’agissant de Mewi. Je soupçonnais que je serais extrêmement gâteux si j’avais un enfant de mon sang. Mais pour en arriver là, il me faudrait d’abord trouver une épouse, et j’avais déjà renoncé à cette idée. Si j’en étais arrivé jusque-là, c’était parce que mon père m’avait refusé le droit d’abandonner.
Les derniers événements m’avaient valu une maison, mais je n’avais aucune idée de la vie qui m’attendait à partir de maintenant. Baltrain allait-il vraiment devenir ma résidence permanente ? A minima, je resterais dans cette maison jusqu’à ce que Mewi puisse vivre seule. Pour tout ce qui suivrait, ma feuille de route était vierge. Même si je voulais me retirer au calme, mon père et Allucia n’étaient pas du genre à me laisser faire.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? demanda Mewi.
— Oh, rien. Allons-y.
Oups, pas la peine de penser à tout ça maintenant. D’une manière ou d’une autre, ça s’arrangera.
Le quartier nord était assez loin. Je pouvais y aller sans problème, mais faire marcher Mewi si longtemps n’était pas une bonne idée. Je décidai donc de recourir à une calèche qui y allait directement. À cette heure, il y avait beaucoup de monde en route pour leurs occupations, et l’arrêt des véhicules était très animé. Toutes sortes de gens montaient pour descendre à des endroits différents.
— Oups, pardon.
En montant avec Mewi dans la calèche pour le quartier nord, je me retrouvai avec à peine de quoi me tenir debout. J’étais déjà monté dans des fiacres à Baltrain, mais c’était la première fois que je me retrouvais dans une telle cohue. Je me demandai si Mewi tenait le coup.
— Eh ben, c’est bien bondé, marmonnai-je.
— C’est serré… se plaignit-elle en grimaçant un peu.
Hmm, j’imagine que ce sont les heures de pointe.
L’institut disposait d’un dortoir où les élèves séjournaient la plupart du temps alors Mewi n’allait vivre ça qu’occasionnellement.
Ça ira sans doute.
Je savais que je jouais les surprotecteurs, mais à ce stade, je ne pouvais plus y faire grand-chose. Mewi avait vécu toute sa vie dans un monde sombre, relativement ignorante de la vie au grand jour. On ne l’avait même pas assez instruite pour qu’elle écrive correctement son nom. Je ne pouvais pas laisser une si petite fille livrée à elle-même. Je me demandais si elle se ferait des amis à l’école, et si elle s’en sortirait bien dans ses études.
Tandis que ces pensées typiques de parents me traversaient l’esprit, la calèche arriva jusqu’à notre destination.
— C’est grand…
— Mm…
Nous arrivâmes bientôt à l’institut de magie. Je n’étais pas retourné dans le quartier nord depuis la capture de Reveos, mais les lieux avaient une tout autre allure sous le soleil. Avec le ciel dégagé, les flèches élancées du palais royal offraient un spectacle saisissant. Pour rejoindre l’institut, il fallait marcher un bon moment depuis l’arrêt du quartier nord. Cela dit, notre destination n’était pas excessivement éloignée, juste de quoi permettre à Mewi de se dégourdir les jambes et de faire un peu d’exercice.
Guidés par la carte et les panneaux, nous arrivâmes devant un lieu immense, si vaste que je me demandai s’il n’égalait pas le palais. L’entrée était gardée par une grande grille, et, au-delà, j’apercevais un vaste jardin conduisant à ce que je supposais être le bâtiment principal. À droite s’étendait un large espace qui ressemblait à un terrain d’exercice, et à gauche devaient se trouver les dortoirs.
Oui, c’est immense. Combien d’élèves ont-ils ? C’est présomptueux de comparer, mais ma salle d’armes de la cambrousse ne joue même pas dans la même cour.
— On entre dire bonjour ? demandai-je à Mewi.
— Mm…
Après être venu jusque-là, je ne pouvais pas donner libre cours à mon côté plouc. Après tout, j’étais accompagné d’une fillette qui avait besoin de ma guidance alors pas question de rester planté là, l’air hébété. Il fallait d’abord que je trouve la salle des professeurs ou disons, quelque chose qui y ressemble. J’avais une carte pour localiser le bâtiment, mais je n’avais aucune idée de la suite. Et ce n’était pas en restant là que ça s’arrangerait. Je trouverais bien un enseignant à l’intérieur pour lui expliquer la situation afin d’être guidé au bon endroit.
Alors que cette idée me traversait l’esprit, une voix retentit derrière moi.
— Seriez-vous la nouvelle élève transférée et son père ?
Je jetai un coup d’œil à gauche et à droite, mais il n’y avait personne d’autre à proximité. Pourtant, la voix semblait bien s’adresser à nous. En me retournant tout à fait, je me trouvai face à une femme coiffée d’une robe semblable à celle de Ficelle. Elle était à peu près de la même taille et du même âge qu’Allucia, ou peut-être un peu plus âgée. La douceur de ses traits et ses cheveux ondulés lui conféraient un air avenant.
« La nouvelle élève transférée et son père », hein ? On donne donc cette impression ?
C’était toujours mieux que d’être pris pour un ravisseur. Être vu ainsi par une inconnue me toucha même un peu. Je jetai un œil à Mewi pour voir sa réaction. Elle paraissait un peu troublée, mais sans rejeter l’idée.
Je n’en demandais pas plus.
— Euh, et vous êtes… ? demandai-je.
— Excusez-moi, répondit la femme. — Je m’appelle Kinera Fine. Je suis enseignante ici, à l’institut de magie.
— Enchanté. Je m’appelle Beryl, et voici Mewi.
La femme se révéla être une enseignante.
Parfait. Je vais pouvoir lui demander de nous guider.
— Comme vous l’avez deviné, Mewi va intégrer l’institut, expliquai-je. — Je l’ai amenée aujourd’hui, mais j’ai été submergé par la splendeur des lieux.
— Ma foi, fit Kinera en gloussant. — L’institut de magie est, en vérité, le plus grand bâtiment de Baltrain.
L’Ordre de Liberion rassemblait nombre de combattants tels qu’Allucia et Henblitz. Ici, à l’institut de magie, les personnes semblaient d’un naturel plus raffiné. Non que les chevaliers fussent dénués de tenue. L’épée restait, au fond, une affaire sanglante, qui attirait rarement les tempéraments les plus calmes.
Kinera, elle, dégageait une douceur bien réelle. De quoi me faire croire que, si une femme comme elle veillait sur la classe de Mewi, celle-ci pourrait rentrer ses griffes et suivre une scolarité paisible.
— Voulez-vous que je vous montre le chemin ? proposa Kinera.
— Ce serait bien aimable, dis-je. — Je n’étais pas sûr d’où aller ni des démarches à accomplir.
— S…S’il vous plaît… ajouta Mewi d’une voix raide.
Elle ne savait pas quoi dire, ni quelle expression adopter, ni quel ton employer, mais elle fit l’effort.
Mewi est vraiment adorable.
— Hi hi, nul besoin d’être si nerveuse ! dit Kinera. — Tous les élèves ici sont de bons enfants.
— Je m’en f… Euh, je veux dire, je m’en réjouis … rectifia Mewi.
Elle devait se dire qu’elle devait corriger sa façon de parler. Ses efforts touchants arrachèrent un sourire au vieux que je suis.
D’après Lucy, l’institut ne s’embarrassait pas des origines d’un élève, pourvu qu’il ait du talent pour la magie. Autrement dit, le nombre de garnements inscrits ne devait pas être négligeable, même si aucun n’était sans doute du niveau de Mewi. Kinera paraissait habituée à gérer des enfants de ce genre, et il semblait qu’on pouvait leur confier l’affaire sans crainte.
Mais s’il arrive quoi que ce soit, je viendrai quand même en coup de vent.
Sur ces entrefaites, nous nous mîmes tous trois à arpenter les vastes terrains du grand institut de magie.
— C’est plutôt vaste, fis-je remarquer.
— En effet. Les nouveaux élèves s’y perdent parfois.
Kinera nous guida à travers le bâtiment de l’école. Nous étions au premier niveau. Je me demandai combien d’étages le bâtiment comptait. D’après ce que j’avais vu de l’extérieur, au moins quatre. Vu l’ampleur rien que de ce niveau, il n’était que naturel que certains élèves s’y perdent.
— Il va falloir te familiariser vite avec les lieux, Mewi, dis-je.
— Ça ira… probablement, dit Mewi.
Elle avait commencé avec assurance, mais sa voix se déroba à la fin, devenue plutôt timide.
Elle dévorait des yeux tout ce qui nous était étranger. Il était bien peu raisonnable d’exiger de qui que ce soit qu’il s’habitue à un bâtiment pareil en une seule journée. Moi non plus, je n’en serais sans doute pas capable. Les sorties étaient faciles à repérer, mais trouver quelque chose de précis à l’intérieur paraissait autrement plus ardu.
— Bonjour, professeur Kinera !
Les élèves saluaient Kinera quand nous les croisions dans les couloirs, et elle leur répondait de même. De mon côté, je me contentai d’un bref signe de tête à chacun. Honnêtement, je n’avais aucune idée de ce que je devais faire dans ma position. Quant à Mewi, elle détourna les yeux avec gêne et baissa la tête.
Allait-elle s’en sortir ? Parviendrait-elle à se faire des amis ? Ce vieux bonhomme que j’étais s’inquiétait un peu.
— Ce sont des enfants très bien élevés, dis-je.
Les élèves avaient en effet de bonnes manières. Ils prenaient tous soin de nous saluer et d’incliner la tête à Mewi et à moi aussi. L’établissement avait derrière lui une longue histoire et jouissait d’un grand prestige, si bien qu’on y enseignait sans doute aussi les règles de l’étiquette.
Un rapide regard sur les élèves que nous croisions me révéla tous les âges, depuis des enfants encore plus jeunes que Mewi jusqu’à d’autres nettement plus âgés. On ne pouvait jamais prévoir à quel moment les aptitudes d’un futur sorcier écloraient, si bien que l’âge ne constituait pas un critère fiable. À ce titre, Mewi devrait pouvoir trouver sa place ici.
Lorsque les élèves appartiennent tous plus ou moins à la même tranche d’âge ou au même sexe, l’intégration des nouveaux venus tend à devenir plus difficile.
— Ces enfants deviendront peut-être des sorciers qui représenteront la nation, expliqua Kinera. — L’apprentissage des bonnes manières fait partie du programme ici.
— Je vois.
Mon intuition s’avéra juste, ce qui n’avait rien d’étonnant. L’Ordre de Liberion et la Brigade magique incarnaient, chacun à leur manière, l’ensemble de Liberis. Les chevaliers mettaient l’accent sur la force physique, tandis que la Brigade se distinguait davantage par son raffinement. Cela ne signifiait pas pour autant qu’on intégrait l’Ordre à la seule force des bras.
— Ah, au fait, as-tu déjà choisi une spécialité, Mewi ? demanda Kinera.
— Une… spécialité ? répéta Mewi en levant vers elle un regard perplexe.
Le terme ne me parlait pas non plus. Lucy n’en avait jamais soufflé mot.
— Oh, pardon, dit Kinera. — La magie se classe globalement en quelques catégories. La plupart des gens ont des domaines où ils excellent et d’autres où ils sont médiocres.
— Hmmm, c’est donc comme ça que ça marche, dis-je.
La magie ne différait pas des autres champs d’études, et le système ici semblait proche d’un enseignement formel ordinaire.
— Tout ce que je sais faire, c’est du feu, répondit timidement Mewi.
— Dans ce cas, tu as peut-être une aptitude pour la magie offensive, dit Kinera.
On entrait là dans une terminologie plus technique. Sur le papier, j’étais le père d’une fille qui entrait à l’institut de magie. Il allait peut-être falloir que je fasse quelque chose à propos de mon ignorance en la matière.
Je demanderais peut-être à Lucy de m’en apprendre davantage plus tard.
Elle était cependant très prise alors je me contenterais des bases si nous trouvions un moment.
— Pardonnez ma question, mais êtes-vous familier de la magie, sieur Beryl ? demanda Kinera.
— Oh, pas du tout, répondis-je. — J’ai honte de dire que je n’y connais rien. Comme vous le voyez, tout ce que je sais, c’est manier une épée.
Je tapotai le fourreau à ma hanche. Il était un peu tard pour y penser, mais je me demandai ce que valait mon titre d’instructeur extraordinaire sur le plan diplomatique. Il portait le sceau royal, je doutais donc qu’on l’eût bricolé en interne. Je n’avais aucune idée de la façon dont ce genre de choses fonctionnait.
— Je vois. Pardonnez mon indiscrétion, dit Kinera. — On ne sait jamais où la magie va éclore, après tout.
— Ce n’est rien, inutile de vous excuser.
Elle parlait comme si un vieux bonhomme comme moi avait encore une chance de développer un talent magique. Qu’on m’éveille à mon âge serait un peu problématique. Franchement, la poursuite tranquille de l’épée me suffisait largement.
— L’institut de magie propose aussi des cours d’épéomancie, mais honnêtement, peu la pratiquent, ajouta Kinera. — Ce serait bien que davantage d’élèves s’y mettent à l’avenir.
— Hmmm, l’épéomancie, hein ?
La première personne qui me vint à l’esprit fut Ficelle. Bon, c’était aussi la seule que je connaissais. Comme on pouvait s’y attendre, peu de sorciers utilisaient cette branche.
— Ficelle, en particulier… — Kinera s’interrompit pour préciser. — Oh, Ficelle est diplômée de l’institut. Elle est extrêmement douée en épéomancie, dit Kinera.
— Alors, Ficelle a vraiment marqué les esprits ?
— Hein ? Euh… Vous connaissez Ficelle ? demanda Kinera, avec une pointe de surprise.
— Oui, répondis-je. — Je lui ai appris le maniement de l’épée un temps.
— Oh ! s’exclama Kinera, tout à coup bien plus excitée qu’avant. — Oh, euh… Pardonnez-moi.
— Ce n’est rien, ne vous en faites pas, lui dis-je. — Je ne trouve pas cela impoli.
L’instant d’après, Kinera se serra les bras contre elle et se mit à rougir. Je n’avais aucune idée de la façon de réagir.
— L’épéomancie de Ficelle est d’une telle fluidité, dit-elle. — J’ai toujours pensé qu’elle devait avoir été bénie d’un bon maître.
— Hahaha… Vous me flattez là…
Si une enseignante de l’institut allait jusque-là, c’est que Ficelle accomplissait de grandes prouesses… malgré sa nonchalance permanente. L’habit ne faisait pas le moine. Et, pour je ne sais quelle raison, on me louait aussi pour ses mérites. C’en était presque gênant.
— E…Enfin, je suis curieux au sujet de ces fameuses catégories de la magie dont vous parliez, dis-je.
J’eus l’impression que Kinera commençait à me regarder avec une lueur un peu étrange dans les yeux, si bien que je changeai vite de sujet. Peut-être que je commençais à m’habituer à ce que mes élèves me passent de la pommade… Enfin, pas vraiment. Je ne m’y étais pas fait, et quand une inconnue se mettait à me chanter des louanges, tout mon corps se hérissait. J’étais bien plus embarrassé qu’heureux.
— Oui, les catégories, dit Kinera. — La magie se classe globalement en offensive, défensive, curative, de renforcement et utilitaire. Cela dit, certaines magies chevauchent plusieurs catégories, et d’autres refusent toute case.
— Hm…
Il y en avait plus que je ne l’avais imaginé. Le fait que Mewi sache créer du feu la destinait peut-être à se spécialiser en magie offensive. Cependant, Lucy m’avait dit un jour que toute cette magie-là, appelée sorcellerie dans cette nation, ne représentait même pas un pour cent de la magie dans son ensemble. L’enseignement de la magie était véritablement un gouffre sans fond.
— Au début, nous construisons les connaissances de l’élève en lui enseignant les fondamentaux de tous les types de magie, poursuivit Kinera. — Ensuite, ces derniers poursuivent une spécialité.
Kinera semblait être une personne très réfléchie, ce qui confirmait ma première impression. Elle était chaleureuse avec tout le monde et d’une grande sincérité. On ne pouvait s’empêcher de penser que le monde serait bien plus paisible si tout le monde lui ressemblait.
Et, sur ces entrefaites, après avoir encore un peu parlé de magie et de l’institut, nous atteignîmes une pièce où se rassemblaient les professeurs de l’école.
— Nous sommes arrivés, annonça Kinera. — Voici la salle des professeurs. Avez-vous les papiers de transfert ?
Je me souvenais bien avoir signé des papiers de transfert, mais j’avais tout laissé à Lucy. Elle était repartie avec les documents, alors j’espérais qu’elle les avait bien apportés à l’institut.
Ne me dites pas qu’elle les a oubliés…
— Merci de nous avoir guidés, dis-je. — Pour les papiers, Lucy… euh, la directrice s’en est chargée pour nous.
— Vraiment ? Je vois. Alors je confirmerai après, dit Kinera. — Je dois encore expliquer la procédure d’inscription et les dortoirs, donc viens avec moi, Mewi. Et vous, sieur Beryl, que ferez-vous ?
— Hmmm…
Devais-je rester pour ça ? Sinon, je pourrais sans doute demander à Mewi plus tard.
— Les parents restent souvent pour écouter, ajouta Kinera. — Je suppose que tout le monde est un peu anxieux à l’idée de confier ses enfants à d’autres.
— Alors j’écouterai aussi.
Je mentirais en disant que cela m’était indifférent, même si cela n’avait rien à voir avec le côté papa poule. Tant que j’y étais, valait-il mieux préciser que Mewi et moi n’avions pas le même nom de famille ?
Ils le verraient bien sur les papiers. Honnêtement, je n’avais aucune idée de qui informer de notre situation ni jusqu’où en dire.
— Je peux très bien y aller toute seule… protesta faiblement Mewi, gênée que je lui colle aux basques.
— Hahaha, allez, je suis juste un peu curieux, lui dis-je.
— Hihi, fit Kinera en étouffant un rire.
— Hm ? Quelque chose vous amuse ? demandai-je.
Y avait-il de quoi rire ? Je ne voyais rien d’autre que la mignonnerie de Mewi.
— Pas du tout ! Vous étiez simplement très franc, dit Kinera.
— Aaah… Désolé.
C’était franchement embarrassant. J’avais fait de mon mieux pour garder une conduite irréprochable, mais c’était dur à tenir. Mon vernis venait de craquer sans effort.
— Entrez, dit Kinera. — Je vais tout vous détailler.
— Ah, oui. Allez, Mewi, on y va.
— La ferme. J’ai compris.
Je poussai Mewi à avancer, pressé de changer de sujet, et récoltai une réplique sèche. Même après avoir vu ça, Kinera ne dit rien. J’espérais qu’elle comprendrait que Mewi avait simplement un tempérament un peu fort. Ses mots piquaient, mais elle n’était pas dure de nature.
Quoi qu’il en soit, même si bien des choses s’étaient enchaînées, je n’aurais jamais cru fouler un jour les couloirs de l’institut de magie. On ne savait pas ce que le monde nous réservait.
En entrant dans la pièce, quelques adultes qui semblaient être des professeurs nous dévisagèrent. Cependant, ils avaient l’habitude des visiteurs et retournèrent aussitôt à leur travail.
J’étais content de ne pas attirer de regards bizarres, car j’en avais eu ma dose depuis mon arrivée à Baltrain. Mais c’était surtout la faute d’Allucia, de Surena et de Lucy.
— Veuillez-vous asseoir.
Kinera nous conduisit vers un coin salon. Mewi et moi nous assîmes sur un canapé bien fait. Il était assez confortable. Chaque meuble ici avait une certaine tenue.
Bon, il était temps d’écouter sérieusement. Il en allait de l’avenir de Mewi, après tout.
◇
Après avoir reçu toutes les explications de Kinera, nous quittâmes l’institut de magie. Quand nous repassâmes la grille, le soleil était déjà haut à l’est. C’était presque l’heure du déjeuner. Je me demandai quoi faire pour le repas tandis que nous rentrions à pied.
— Tu as tout compris, Mewi ? demandai-je.
— Pff. Je ne suis pas débile.
L’essentiel de ce qu’on avait entendu à l’institut de magie relevait des bases. Kinera nous avait parlé du cursus général de l’école, de l’attribution des chambres aux dortoirs, du couvre-feu, et d’autres fondamentaux à connaître. À ce sujet, les élèves n’étaient pas obligés d’habiter aux dortoirs.
L’unique institut du pays se trouvait à Baltrain, et les dortoirs avaient été construits pour permettre à ceux qui venaient d’en dehors de la capitale d’y étudier. Ceux qui vivaient à proximité pouvaient effectivement faire la navette. Cependant, les parents d’enfants ayant le potentiel de devenir sorciers se montraient en général très attentifs à l’environnement de leur progéniture, si bien que beaucoup demandaient une place aux dortoirs.
Lucy en avait parlé aussi, mais ça l’aurait tuée de donner quelques détails ? Elle agissait vite, mais sa désinvolture frisait parfois l’art.
— Bref, on va se trouver un endroit pour déjeuner ? proposai-je.
— Mm.
Nous étions venus aujourd’hui uniquement pour dire bonjour et obtenir des explications. Mewi ne commencerait en réalité que la semaine prochaine. Il nous fallait du temps pour digérer tout ça, donc le calendrier convenait.
— Au fait, tu es bien sûre de toi ? demandai-je en marchant dans le quartier nord, relativement calme.
— À propos de quoi ? répondit Mewi, un peu maladroite.
— De ne pas aller en dortoir.
— Peu importe… Je peux juste rester à la maison et aller à l’institut tous les jours.
Mewi avait refusé d’aller en dortoir. On avait précisé que c’était optionnel, donc ça m’allait. Cela dit, puisque la plupart des gosses choisissaient les dortoirs, vivre à l’institut de magie devait être bien vu. Même si le trajet n’était pas si long, habiter sur place faisait gagner beaucoup de temps et lui permettrait de se concentrer plus facilement sur ses études. En plus, les dortoirs garantissaient toutes les nécessités du quotidien. Bon, ce n’était pas si différent de rester à la maison, mais avoir la question des repas réglée aussi simplement était censé être un petit bonus appréciable.
À présent que nous vivions ensemble, il y aurait forcément quelques tâches à se répartir. Je n’avais évidemment aucune intention de tout faire reposer sur les épaules d’une enfant, mais il aurait été tout aussi peu naturel que Mewi ne fasse absolument rien. Sur ce point, j’entendais bien obtenir sa coopération.
Quant au trajet, il n’était pas à négliger non plus. Pour ma part, j’intégrais la marche jusqu’au QG à mon exercice quotidien, si bien que cela ne me posait aucun problème.
Pour une enfant, en revanche, il était naturel de vouloir se soustraire à ce qu’elle considérait comme une pure perte de temps.
— Quoi ? T’as un problème avec le fait que je reste à la maison ? demanda Mewi, un peu en colère.
— Ah, non. Tant que ça te va.
Ce n’était pas vraiment un problème. Ce n’était pas ma première vie en colocation, et d’une manière ou d’une autre, nous trouverions bien notre rythme. Mewi, elle aussi, avait déjà vécu un temps avec sa sœur. Malgré tout, savoir qu’elle pouvait loger au dortoir, mais avait préféré vivre avec moi me mettait un peu mal à l’aise.
Au fond, cela ne servait à rien de cuisiner la gamine à ce sujet. J’avais accepté cette maison précisément parce qu’il était entendu que nous y vivrions ensemble, alors autant faire en sorte que cela se passe au mieux.
— Toi, ça te va ? demanda Mewi.
— Hm ? Quoi donc ?
— Euh… Tu avais du travail aujourd’hui aussi, non ?
Ah, ça ?
Je n’étais pas assez idiot pour ne pas prévenir d’une absence. À mon âge, il était difficile de gagner la confiance des autres, et il suffisait de quelques instants pour la briser. C’est pourquoi j’avais déjà discuté de mon absence avec Allucia. Je lui avais tout raconté à propos de la maison et de ma vie avec Mewi. Sur le moment, il m’avait semblé que toute expression disparaissait de son visage l’espace d’un instant, mais j’avais choisi de ne pas m’attarder sur cette réaction.
— Ne t’en fais pas, dis-je. — J’ai ajusté mon emploi du temps.
— Je suppose que ça va…
D’ailleurs, je n’étais pas tenu de venir tous les jours. Le plan initial était que je vienne à Baltrain depuis Beaden périodiquement.
On n’attendait pas de moi un rythme serré. Et, franchement, après que mon père m’ait fichu à la porte, mon emploi du temps était devenu un grand point d’interrogation. J’avais décidé de moi-même d’aller au QG tous les jours.
— Je suis de repos aujourd’hui, expliquai-je. — Ton avenir est plus important, Mewi.
— Hmpf.
C’était un peu cucul ? Mewi souffla du nez et détourna de nouveau la tête. Cela dit, j’avais l’intention de passer au QG quand la situation allait se stabiliser. Faire tournoyer une épée tous les jours était une habitude, à ce stade, alors je voulais au moins continuer ça.
— Au fait, pour le déjeuner, dis-je alors que nous rentrions vers le quartier central en calèche. — Tu as envie de quelque chose ?
— Ça m’est égal…
Sa réponse n’avait rien de surprenant. Mewi n’était pas du genre à faire passer ses goûts avant tout le reste. Elle se montrait rarement capricieuse. J’ignorais si cela tenait à son éducation ou si elle se contentait de rester sur la réserve avec moi. Sans doute la première explication. Elle n’avait pas grandi dans des conditions qui lui permettaient de faire la fine bouche.
Cela dit, j’avais des économies et des revenus plus que convenables, si bien qu’il n’était pas question de laisser Mewi vivre dans le manque. J’étais tout disposé à céder à une part raisonnable de caprices. Même en le lui disant clairement, elle n’était pas du genre à l’accepter d’un simple signe de tête. Il ne me restait donc qu’à infléchir peu à peu sa manière de penser, au fil de notre vie commune.
— Prenons le premier restaurant venu, proposai-je.
— Mm.
La calèche cahotait tandis que nous roulions. Je décidai de descendre au prochain arrêt et de choisir un restaurant qui me taperait dans l’œil. Se torturer l’esprit sur ce qu’on allait manger serait une perte de temps. D’ailleurs, si on n’était pas difficiles, Baltrain débordait de restaurants. C’était particulièrement vrai dans le quartier central. Cela montrait bien combien de gens vivaient ici et à quel point l’endroit était prospère. Cela me rappelait, pour la énième fois, à quel point la capitale différait de Beaden.
Peu après, le cocher arriva dans le quartier central. Je payai la course et nous descendîmes. L’air était chargé d’une agitation tout autre que ce matin, quand nous étions partis.
— Oh, que dis-tu de là-bas ? demandai-je.
— N’importe où, ça ira.
Baltrain était une grande ville, minutieusement planifiée par l’administration du royaume. De nombreuses échoppes bordaient des routes bien pavées. Il était midi passé, aussi j’entendais des voix vives s’échapper de divers bâtiments. L’un d’eux arborait une bannière qui attira mon regard. On aurait dit une charcuterie.
J’aimais bien la saucisse, alors je décidai d’opter pour ça à midi.
— Bonjour, lançai-je en entrant.
— Bienvenue ! répondit une voix avenante.
C’était l’heure du déjeuner, il y avait donc beaucoup de clients à l’intérieur. Si nous avions été plus nombreux que Mewi et moi, il aurait pu être difficile de trouver des places. Je me demandai où aller. Puisque Mewi était là, je voulais éviter de partager une grande table si possible. Juste à ce moment, une cliente assise leva la voix.
— Hm… ? Maître
— Hein ? Tiens, si ce n’est pas Surena. Quelle coïncidence.
C’était Surena Lysandra, rang noir de la Guilde des Aventuriers. Elle était manifestement arrivée un peu avant nous. Elle s’apprêtait à attaquer une assiette de saucisses.
— Vous voulez une place ? proposa-t-elle. — Enfin, si partager ma table ne vous dérange pas.
— Oui, ça m’arrange. Merci.
Un repas, c’est naturellement meilleur entouré de visages connus, alors j’acceptai bien volontiers.
— Hum… Maître ? Qui est cette fille ? demanda Surena en regardant Mewi.
— Aaah…
Merde. Maintenant que j’y pense, je n’avais pas eu l’occasion de voir Surena dernièrement, donc je ne lui avais parlé ni de la maison ni de Mewi. Bon, on fait quoi maintenant ? Eh bien, autant être honnête.
— On peut s’asseoir d’abord ? demandai-je.
— Ah, oui, bien sûr.
Surena me lança un drôle de regard, mais c’était inévitable. Voir un vieux plouc tout droit sorti d’un bled paumé de la cambrousse débarquer soudain avec une enfant à sa suite, ça ne courait pas les rues. On était là pour manger alors la discussion était annexe. Je m’installai, et Mewi s’assit à côté.
— Hmm, par où commencer ? fis-je en portant la main à mon menton.
— J’imagine qu’il y a des circonstances complexes, dit Surena.
Elle devinait qu’un enchaînement inévitable d’événements avait réuni Mewi et moi. J’étais reconnaissant de sa perspicacité. Peut-être que les meilleurs aventuriers devaient être sensibles à ce genre de nuances. Cela dit, puisque nous allions manger ensemble, je décidai au moins de faire les présentations.
— Bon, je vous présente, dis-je. — Voici Mewi.
— Bonjour… fit Mewi d’une voix douce, en baissant la tête.
Elle n’était pas très habituée aux interactions, mais une fois à l’école, elle se familiariserait avec ce genre de scène plus qu’elle ne le souhaiterait.
Je devrais peut-être lui apprendre à saluer correctement.
— Je suis Surena Lysandra. J’ai autrefois été sous la garde de Maître Beryl.
Surena semblait savoir exactement comment s’y prendre avec Mewi en se montrant plutôt décontractée. Sa voix, toutefois, était un rien plus austère que lorsqu’elle me parlait.
— Voyons…, réfléchis-je un instant. — Pour aller droit au but, je suis devenu son tuteur et nous vivons désormais ensemble.
— Pffft !
- Waaa ?!
Surena recracha sa boisson.
Hé ! Pas la peine de faire une tête pareille.
Heureusement, elle n’en avait pas beaucoup en bouche, donc rien ne nous éclaboussa.
— Aerrk ! P…Pardonnez-moi… marmonna Surena.
— Ce n’est rien. Désolé de t’avoir surprise. Je me demandais tout de même si j’avais dit quelque chose de si choquant que ça.
— A…Au fait, Citrus est au courant ? demanda-t-elle.
— Oui, bien sûr.
Allucia connaissait Mewi et savait une partie de sa situation, donc ça s’était passé sans accroc.
— C…Ce n’est pas à moi de me mêler de ça, mais… dit Surena en se tournant vers Mewi. — Hé, toi.
— Q…Quoi ?
L’expression et le ton de Surena étaient bien plus sévères qu’avant. Pour quelqu’un qui ne la connaissait pas, son visage aurait probablement de quoi effrayer, mais Mewi et moi venions de la voir recracher sa boisson.
Et je connaissais Surena enfant, donc je trouvais ce changement d’attitude plutôt charmant.
— Ne sois pas un fardeau pour Maître Beryl, dit Surena, un éclat dur au fond des yeux.
— J…Je sais… répondit Mewi en se ratatinant.
— Hahaha, vas-y mollo avec elle, Surena.
Surena était une adulte, et l’expression qu’elle affichait en cet instant avait quelque chose d’assez intimidant. Elle avait, de toute évidence, effrayé Mewi plus que de raison. Comme celle-ci était encore jeune, j’aurais préféré qu’elle se montre un peu moins dure avec elle. Pour ma part, je faisais mes comptes à ma manière, et je tenais à ce que Mewi puisse se sentir à l’aise.
— Enfin bref, mangeons quelque chose, dis-je en me tournant vers la serveuse. — Excusez-moi, je prendrai un plateau de saucisses.
— Ça arrive tout de suite !
J’étais venu pour la charcuterie, si bien que mon choix s’était porté tout naturellement sur les saucisses. J’en avais déjà mangé à la taverne près de mon ancienne auberge, mais il était temps de voir ce que valait une véritable enseigne spécialisée. J’avais bien l’intention d’en profiter.
Comme je n’avais rien de particulier à faire en attendant qu’on nous serve, j’engageai la conversation avec Surena.
— Alors, comment ça va, ces derniers temps ?
Surena mordit à belles dents dans une saucisse et fit passer le tout avec de l’eau.
— Plutôt bien, répondit-elle. — Je passe l’essentiel de mon temps à chasser des monstres autour de la capitale, ces jours-ci. C’est la saison, on n’y peut rien.
— Tant mieux. Qu’est-ce que tu entends par « la saison » ?
J’étais un peu curieux.
La répartition des monstres était complexe et très inégale. Grandes comme petites espèces se partageaient la nature, leurs territoires et leurs périodes d’activité se recoupant souvent. Même à Beaden, bêtes et créatures faisaient leur apparition selon les saisons. En revanche, tout ce qui touchait aux environs de Baltrain m’était encore inconnu. Je tenais à élargir mes connaissances. Non que j’aie la moindre envie d’aller chasser du monstre, mais, en homme qui vivait de l’épée, le sujet éveillait naturellement ma curiosité.
— Vous ne le saviez pas ? demanda Surena. — La délégation de la Sphenirvanie va bientôt venir.
— Hmm ?
Je pensais que cela avait un rapport avec les habitudes des monstres, mais il n’en était visiblement rien. Surena me lança un regard étonné. Après les récents événements, je n’avais pas gardé une très bonne image de la Sphenirvanie, même si cette amertume venait du Saint Ordre, et non du pays en lui-même. Je le savais bien.
— Ils viennent tous les ans pour entretenir de bonnes relations, expliqua Surena sans cesser de mâcher sa saucisse. — Alors, de notre côté, nous autres aventuriers, on s’emploie à renforcer la sécurité publique.
— Je vois.
Même si la Guilde des Aventuriers n’était liée à aucun pays, elle ne pouvait éviter ce genre d’entraves en menant une activité internationale. Et Liberis avait officiellement demandé l’aide de la Guilde, non pour le bien du pays, mais pour maintenir la sécurité publique.
— Ça veut dire que les chevaliers seront impliqués dans la visite ? demandai-je.
— Je n’en doute pas, dit Surena. — Le rôle que vous jouerez dépendra de Citrus, j’imagine.
Je voulais éviter de m’en mêler si possible. Un vieux bouseux qui rencontre de la royauté, ça sentait l’ennui à plein nez. Je voulais juste passer mes journées en paix à apprendre aux autres à manier l’épée. Mais maintenant qu’on m’avait collé ce titre pompeux d’instructeur extraordinaire, les choses n’allaient sans doute pas aller dans mon sens.
Épargnez-moi ça. Je n’ai même pas de tenue adéquate.
— Voilà votre plateau de saucisses.
À force de parler de tout ça, notre repas arriva.
Ça a l’air délicieux.
C’était servi sur un grand plat. De nombreuses variétés de saucisses, certaines rôties, d’autres bouillies, y étaient disposées. L’ensemble mettait franchement l’eau à la bouche.
— Allons-y. Allez, Mewi, mange.
— M…Mmm… répondit Mewi, encore un peu tendue.
Je commençai par la saucisse bouillie. Je mordis dans la chair tendre, et le jus jaillit. C’était ainsi que la viande devait être préparée. Mewi faisait sa timide, mais elle finit par piquer la saucisse de sa fourchette et en prendre une bouchée.
Oui, mange bien et grandis bien.
— Au fait. Mewi va entrer à l’institut de magie, dis-je.
— Hmm ? Une sorcière en herbe, alors ?
Le regard de Surena sur Mewi changea un peu. Pour être précis, elle passa du regard posé sur une sale gamine à celui posé sur une sale gamine qui avait du potentiel. Bon, ça ne changeait peut-être pas grand-chose, mais qu’est-ce que c’était que ce regard agressif de Surena ?
— L’institut de magie est un lieu bien compétitif, dit Surena. — C’est assez rude, là-bas.
— Arff… J…je sais… marmonna Mewi.
— Allons, dis-je. — Ne lui fais pas trop peur.
C’était vrai, l’institut de magie rassemblait l‘élite. Dans un monde où le talent décidait de tout, la compétition était inévitable.
Mais, Surena, n’accable pas une si petite âme. Tu en deviendrais presque effrayante à force de conviction.
— Même si ce n’est que sur le papier, elle est désormais ta descendante directe, reprit Surena. — Elle doit s’en souvenir.
— Sérieusement, qu’est-ce que vous me trouvez tous ?
Surena et Allucia surestimaient vraiment mes capacités. Quant à dire que Mewi était ma descendante directe, cela avait quelque chose de terriblement pompeux.
— Ben… je sais bien que le Vieux est super fort, dit Mewi.
— Le… Vieux…? répéta Surena d’une voix chargée de menace.
— Aah ! lâcha Mewi en se ratatinant de nouveau.
— Allons, ça suffit, dis-je.
Allez, arrête avec cette pression étrange. Qu’elle m’appelle comme elle veut. Je veux juste discuter et déjeuner. Pourquoi l’ambiance devient-elle si pesante ici ?

On n’allait pas réussir à manger en paix à ce rythme, alors je tentai de redresser la barre en hâte.
— Contente-toi de ça, Surena.
— Bon, très bien. Pardonnez-moi, je n’ai pas pu m’en empêcher.
Comment ça, « tu n’as pas pu t’en empêcher » ? J’arrive pas à te suivre. Quoi qu’il en soit, je préférerais qu’on s’entende tous autour d’un repas au lieu de se lancer des piques sans arrêt.
Je voulais croire que Mewi et Surena pensaient pareil.
— Ne t’en fais pas, Mewi, dis-je.
— Mmm…, répondit-elle, en continuant de grignoter sa saucisse.
C’était un si bon repas. Mewi parvenait-elle à en savourer le goût ?
— Pardonnez-moi. J’y suis allée un peu fort, dit Surena. — Ce n’est pas grand-chose, mais permettez-moi de régler l’addition.
— Hmm ? Ce n’est pas nécessaire, dis-je.
Je n’étais pas assez pauvre pour me faire payer par les jeunes, donc je refusai. Et puis, ça me ferait paraître minable aux yeux de Mewi.
— Vraiment… ? fit Surena.
Elle se tourna vers Mewi.
— Hum, désolée pour ça. Faut dire que Maître Beryl est un homme vraiment remarquable.
— Mmm… Je me doute…, approuva Mewi.
— Tu exagères, protestai-je. — Je ne suis pas si différent du premier venu.
Qu’entends-tu par un homme « « vraiment remarquable » ? À quel point tu me surestimes, Surena ? Et toi, Mewi, ne te contente pas d’opiner…
Ce n’était pas désagréable d’être admiré, mais je n’étais toujours pas habitué à ce traitement. Allucia et Henblitz m’en abreuvaient chaque jour, mais je ne pouvais m’empêcher d’en être agacé.
Enfin. Au moins, Surena ne dégageait plus cette aura menaçante.
Mewi semblait s’être un peu calmée aussi et profitait de son repas. Ainsi, nous nous offrîmes ce déjeuner avec Surena.
— Maître, je prends congé ici. À la prochaine, Mewi.
— Oui, à la prochaine.
— Mmm…
Après avoir fini notre plat de charcuterie, nous nous séparâmes de Surena devant le restaurant. Le début avait été un peu chaotique, mais au final, Surena et Mewi avaient fini en plutôt bons termes. Mewi avait très peu de connaissances, pour ainsi dire aucune. Elle se ferait sans doute une ou deux amies à l’institut, mais pour élargir son monde, tisser des liens et communiquer avec les autres était indispensable.
En ce sens, rencontrer Surena était une véritable chance. En cas de problème, elle savait désormais qu’elle pouvait compter sur une aventurière. Bien sûr, je ne pouvais qu’espérer qu’elle n’aurait jamais à faire appel à une telle aide.
— Bon. On rentre aussi, Mewi ?
— Mmm… Je n’ai pas grand-chose à faire…
Le ventre plein, je me demandai ce que j’allais faire ensuite. Ça ne me dérangeait pas de me vautrer à la maison. Après tout, j’étais en congé. Pourtant, après des décennies passées comme bretteur, j’avais du mal à me détendre sans faire un peu de moulinets, ne serait-ce qu’une journée.
— Je vais passer au QG, décidai-je. — Tu peux rentrer seule ?
— Je ne suis pas idiote. Je me souviens du chemin.
Voilà qui était réglé. Je passerais au QG de l’Ordre pour saluer les chevaliers et faire quelques passes d’armes.
À mon âge, si je sautais l’exercice, je prenais du gras en un rien de temps.
— On fait quoi pour le dîner ? demandai-je.
— Je vais préparer un truc…, dit Mewi.
— Ah bon ? J’ai hâte d’y être.
— Hmph.
J’aurais très bien accepté de manger dehors, mais il semblait que Mewi allait cuisiner quelque chose. Apparemment, elle faisait parfois des corvées chez Lucy, et j’étais plus qu’heureux de jouer les goûteurs pour tout ce que Mewi préparait. C’était sans doute pousser un peu loin que de parler d’une « éducation de future épouse », mais si je voulais qu’elle puisse un jour voler de ses propres ailes, il était essentiel qu’elle gagne en aisance dans les tâches du quotidien.
Pour ma part, je me débrouillais un peu en cuisine, mais j’avais passé toute ma vie à la salle d’armes familiale et je n’avais jamais vraiment pris l’habitude de me mettre aux fourneaux de moi-même. À Baltrain, je logeais en outre à l’auberge, si bien que je prenais le plus souvent mes repas dehors.
Peut-être vaudrait-il mieux que je m’exerce un peu, moi aussi. Ce que je me préparais pour moi importait peu, mais si Mewi devait le manger, je n’avais pas envie de lui servir quelque chose de médiocre.
— Bon, à plus tard, dis-je.
— Mmm.
Je chassai de mon esprit toute pensée de dîner, pris congé de Mewi et me dirigeai vers le QG. Le soleil trônait au zénith, et je traversai la ville baignée de sa lumière.
Le temps était décidément magnifique.
À Baltrain comme à Beaden, le climat restait en général doux et tempéré tout au long de l’année. Il n’y avait ni saison sèche ni saison des pluies véritablement marquées. L’été était chaud, l’hiver froid, certes, mais l’ensemble demeurait clément et rendait la vie facile.
C’était d’ailleurs ce qui faisait la force de l’agriculture locale, et des récoltes plus abondantes signifiaient une table mieux garnie.
À vrai dire, un environnement aussi favorable aux hommes l’était tout autant pour à peu près toutes les autres créatures. De nombreuses espèces de monstres peuplaient Liberis. Dans un tel pays, savoir manier l’épée avait assez de valeur pour me permettre de vivre sans difficulté comme instructeur au fin fond de la campagne. En ce sens, c’était à la fois une bénédiction et un inconvénient. Rien ne valait une existence paisible, mais puisque je tirais ma subsistance de l’épée, la disparition de toute demande pour ce genre de compétences m’aurait mis dans l’embarras.
C’est en laissant dériver mes pensées de la sorte à travers les rues que, sans même m’en apercevoir, je me retrouvai devant le QG de l’Ordre de Liberion.
— Bonjour. Je vois que vous trimez toujours autant.
— Ah, merci.
Je saluai le garde à la grille puis passai. Je venais ici chaque jour comme instructeur extraordinaire depuis un bon moment, j’avais donc l’habitude d’échanger avec les gardes. Ils semblaient eux aussi se souvenir de mon visage. En tout cas, ils ne me questionnaient guère et me laissaient toujours entrer.
Soit dit en passant, Baltrain comptait trois grandes forces militaires. D’abord l’Ordre de Liberion, fierté de la nation, où Baltrain leur servait de quartier général. Ensuite venaient la Brigade magique. Lucy siégeait à la tête de cette organisation rivalisant de puissance avec l’Ordre. Enfin, la Garnison royale. Leurs tâches portaient surtout sur la patrouille de la ville. Les gardes en faction devant le QG en faisaient aussi partie.
D’après ce que j’avais vu, beaucoup de membres de la garnison étaient nettement plus âgés que les chevaliers. J’en avais même aperçu quelques‑uns de mon âge. C’était clairement un métier que des chevaliers à la retraite pouvaient reprendre. Après tout, le corps s’affaiblit avec l’âge, et manier l’épée au front en continu n’était pas chose aisée.
La Garnison royale était une organisation tournée vers l’interne. Elle réprimait les délits mineurs et veillait à la sécurité des routes entre les bourgs. Autrement dit, à la différence de l’Ordre, elle ne s’occupait pas des affaires extérieures, presque aucune implication dans l’extermination de monstres ou les affaires diplomatiques. Elle surpassait aussi de loin l’Ordre en effectifs, même si la Garnison n’était pas assez fournie pour couvrir tout le royaume. Il n’y en avait pas à Beaden. Mon village natal était assez reculé pour qu’on n’ait pas besoin d’y stationner une force de sécurité spécialisée.
Quoi qu’il en soit, les gens des couches modestes comme moi devaient davantage à la Garnison qu’à l’Ordre ou à la Brigade magique. L’Ordre jouissait d’une grande popularité et d’une belle cote auprès du peuple, mais la Garnison, elle, était au coin de la rue, tout près des foyers.
Moi, je suis nettement plus proche des chevaliers, cela dit.
Ah, et les aventuriers ne comptaient pas. Ils ne faisaient pas partie des forces du royaume.
Avec l’arrivée de la délégation de Sphenirvanie, il allait de soi que la Garnison, l’Ordre et bien d’autres allaient être très occupés. L’Ordre pouvait sans peine assurer la garde des hauts dignitaires étrangers, mais il n’y avait pas assez de chevaliers pour surveiller toute la ville. Ils allaient donc très probablement se coordonner avec la Garnison royale. Je ne savais pas si cette délégation allait mettre les rues en liesse ou si ce serait une visite solennelle.
— Oh, ils y vont à fond.
J’allai droit à la salle d’entraînement du QG et y vis bon nombre de chevaliers effectuer des mouvements avec des épées en bois. Comme je l’avais déjà constaté, tous les chevaliers se montraient très passionnés par l’entraînement. Ça faisait du bien de les voir se concentrer sur leur art avec autant de sérieux.
L’un d’eux m’interpella, m’ayant remarqué.
— Oh ? Sieur Beryl ! Vous n’étiez pas de congé aujourd’hui ?
— C’est le cas. Je ne suis pas là pour enseigner. Je me suis dit que je viendrais faire quelques moulinets.
Celui qui s’approchait de moi avec un sourire franc était Henblitz Drout. Il servait comme vice-commandeur de l’Ordre de Liberion. Sa peau hâlée et ses yeux en amande le distinguaient. Pour faire simple, il était très beau. Il avait atteint ce poste à un si jeune âge, et en plus d’une belle gueule, il avait un caractère en or.
Il doit être très populaire auprès des femmes. Mais maintenant que j’y pense, je n’ai jamais entendu d’histoires en ce sens. Remarque, ce n’est pas le genre de ragots que je cherche.
— Je vois, dit Henblitz. — Nous aurions tous à apprendre de votre dévotion à l’épée.
— Hahaha, n’en fait pas tout un plat.
Sa réaction était démesurée. Être idolâtré sans condition me donnait des démangeaisons. Comme je l’avais dit, j’étais juste venu faire bouger ma lame.
— Ah, au fait. Henblitz.
— Oui ? répondit‑il.
— J’ai entendu un truc tout à l’heure. La délégation de Sphenirvanie arrive bientôt, pas vrai ?
Henblitz n’était pas une bleusaille et en tant que vice-commandeur, il devait en savoir quelque chose.
— Maintenant que vous le dites, c’est la saison, dit Henblitz. — La Sphenirvanie envoie une délégation chaque année à cette période.
— Hm.
Il s’avéra que les informations de Surena étaient exactes.
— L’an dernier, ils ont été reçus en audience par le roi et ont fait un peu de tourisme en ville, poursuivit Henblitz. — Nous avons aussi participé à leur escorte, cette fois‑là.
— Je vois.
Donc, que l’Ordre soit à l’escorte, c’était quasiment acquis. Avec des hauts dignitaires étrangers en visite, la plus grande force militaire du pays n’allait évidemment pas rester les bras croisés. Ne serait‑ce que pour montrer les muscles, l’Ordre devait jouer un rôle actif.
Maintenant, quelle place exactement me réservait‑on là‑dedans ?
— Vous pensez que je devrai faire partie de cette escorte, moi aussi ? demandai‑je.
J’espérais que non, si possible.
— Je me le demande, dit Henblitz. — Vous êtes notre instructeur extraordinaire, mais vous n’avez pas été adoubé…
— Aaah, vous marquez un point.
J’avais bien un titre et une fonction ici, mais au fond, je n’étais qu’un employé, pas un chevalier. Peut‑être que c’était gênant pour le royaume de me mettre sous les projecteurs. Très bien, ça m’épargnait d’avoir à participer à des cérémonies.
— Ce sera à la Commandeure de trancher, ajouta Henblitz.
— À Allucia ? Donc…
Cette fille était capable d’ignorer tout l’aspect diplomatique et de me propulser sur le devant de la scène. Elle avait déjà des antécédents en la matière depuis qu’elle avait recommandé un type comme moi au poste d’instructeur extraordinaire.
Effrayant… Je ne peux pas baisser la garde.
— En parlant d’elle, je ne vois pas Allucia, dis‑je.
Je n’avais pas remarqué son absence dans la salle d’entraînement avant qu’on en parle. Je venais ici enseigner tout le temps, donc je la voyais rarement enseigner, elle, mais elle servait de principale instructrice de l’Ordre. Je me disais qu’elle serait là si je prévenais de mon absence.
— Elle s’est absentée pour une petite course, dit Henblitz. — Je crois qu’elle rentrera bientôt, alors…
— Henblitz, je suis de retour. Oh ? Vous êtes là aussi, Maître ?
— Tiens, quand on parle du loup.
En me retournant vers la source de la voix, je fus accueilli par la ravissante commandeure de l’Ordre de Liberion, Allucia Citrus. Elle parut un peu surprise de me voir. Bon, je n’avais pas prévu d’être ici aujourd’hui, c’était une réaction naturelle.
— Maître, il me semble que vous aviez demandé votre journée.
Je fis un petit sourire.
— Je suis juste venu faire un peu d’exercice. Faire quelques moulinets.
Ouais, le vieux bonhomme que je suis est juste là pour s’entretenir, c’est tout. Je filerai une fois terminé. Désolé, je n’ai pas vraiment la tête à enseigner, là. J’ai posé ma journée, donc je peux m’occuper de moi aujourd’hui… non ?
— Vraiment ? dit Allucia en me dévisageant un instant — Parfait. J’ai quelque chose à vous dire.
— Hm ? Il s’est passé quelque chose ? demandai‑je.
L’expression et le ton d’Allucia étaient sérieux, manifestement, elle avait affaire à moi. Je croisai très, très fort les doigts pour que ça n’ait aucun rapport avec l’escorte de la délégation étrangère. J’en parlais justement avec Henblitz, donc c’était la première idée qui me venait.
— Je ne sais pas si vous en avez connaissance, commença‑t‑elle. — Mais une délégation de Sphenirvanie va bientôt nous rendre visite.
J’acquiesçai.
— Oui, je sais. Je viens tout juste de l’apprendre.
Arff. Mauvais pressentiment.
— Puisque vous avez été nommé instructeur extraordinaire de l’Ordre, l’occasion me paraît appropriée pour vous présenter.
Je m’en doutais. Qu’on me fiche la paix.
— Eh bien… Je ne vais pas être de trop ? tentai‑je, espérant décliner. Je n’avais aucune envie d’être en première ligne. Même si je devais jouer un rôle, je me voyais mieux suivre discrètement derrière et prendre part à l’escorte en douce.
— Vous dites cela, mais votre nomination porte le sceau royal.
— Aaah…
Allucia semblait décidée à aller au bout, et je ne pouvais pas vraiment contester. Je n’avais pas été adoubé, mais j’avais bel et bien été nommé instructeur par le roi. La lettre qu’Allucia m’avait montrée lors de sa visite à Beaden l’avait clairement établi. Je n’avais aucune intention d’aller demander au roi ses motivations ni aucun moyen d’ailleurs. Quoi qu’il en soit, c’était une nomination formelle par le leader de mon royaume. Si l’on me disait d’aller me présenter à une délégation étrangère, je ne pourrais guère refuser.
— Quelle merveilleuse occasion de faire voyager votre nom au‑delà de nos frontières, s’exclama Henblitz.
— Arrête, tu en fais des caisses, dis‑je en agitant la main.
Je jetai un œil à la salle d’entraînement. À peu près tous les chevaliers avaient dans le regard la même lueur que Henblitz.
Hein ? Sérieux ? Vous pensez tous ça ?
J’étais reconnaissant de ne pas être mal vu, mais je restais un vieux plouc de la cambrousse. Difficile de croire que moi, j’étais quelqu’un à présenter à des dignitaires étrangers.
— Je sais que vous n’aimez pas vraiment être sur le devant de la scène, dit Allucia. — Cependant, comprenez que cela fait partie de votre devoir d’instructeur extraordinaire.
— C’est donc comme ça que ça marche ?
Il était un peu tard, mais je commençais vaguement à comprendre que je n’étais plus un simple citoyen. C’était surtout la faute d’Allucia de m’avoir recommandé au départ, mais j’étais aussi en partie responsable d’avoir accepté (encore que refuser une nomination royale aurait été plutôt corsé).
L’Ordre de Liberion avait une fierté à tenir devant des visiteurs étrangers. Je n’allais pas pouvoir refuser.
— Haah… soupirai‑je. — Alors, à qui vais‑je être présenté ? Au Pape ?
Je n’avais plus le choix, maintenant. Autant obtenir les détails tôt que tard. Inutile de traîner.
— Non, répondit Allucia. — L’an dernier, la famille royale de Sphenie[1] a fait le déplacement. Vous saluerez eux et des membres du Saint Ordre.
— Hm… Donc, ce ne sont pas des ecclésiastiques haut placés de l’Église de Sphene ?
Je m’étais dit que l’Église serait impliquée dans une délégation d’un État religieux, mais apparemment non.
— Le Pape dirige l’Église de Sphene, mais le gouvernement s’articule autour du Parlement, expliqua Henblitz. — Depuis des générations, un membre de la famille royale préside le parlement.
— Je vois.
Donc, une seule personne ne tenait pas les rênes du pays. Liberis avait un roi à son sommet, mais nous avions aussi une assemblée de nobles sous lui. Probablement la même chose, là‑bas.
— Dans ce cas… le chef du Parlement fera‑t‑il le déplacement ? demandai‑je.
— L’an dernier, le premier prince et la troisième princesse sont venus, dit Allucia. — On peut supposer que nous recevrons des hôtes d’envergure comparable.
— Un prince et une princesse, hein…
J’en restai sans voix. Les histoires de royauté, de princes et de princesses, c’était encore, il n’y a pas si longtemps, bien au‑delà de mon imagination. Être traîné sur pareille scène en si peu de temps me faisait me demander si les cieux ne se payaient pas ma tête. Avais‑je commis une faute ? Je menais une vie tranquille à enseigner l’épée dans mon bled paumé. Peut‑être que tout avait pris un mauvais tour le jour où j’avais choisi de prendre Allucia comme élève.
Haaa. Ce n’était évidemment pas ça, mais être forcé ainsi au centre de ce monde me donnait bien envie de râler un peu.
Bon. Les présentations se résumeront sans doute à : « Bonjour, je suis l’instructeur extraordinaire de l’Ordre. » La délégation ne vient pas pour me voir, de toute façon. Je bouclerai ça vite fait, en évitant toute impolitesse.
— Dans ce cas, il va falloir que je fasse quelque chose pour ma tenue… marmonnai‑je.
— C’est vrai, approuva Henblitz. Vous ne pourrez pas venir en habits ordinaires. — Et je doute que vous ayez une armure comme nous.
En effet, rencontrer des hauts dignitaires signifiait devoir soigner un peu mon apparence. Évidemment, je ne possédais aucun vêtement adapté à ce genre d’occasion formelle. Même lorsque j’avais été présenté à tous les chevaliers comme instructeur extraordinaire, j’avais porté mes habits de tous les jours. À l’entraînement, on mettait tous ce qui permettait de bouger. Là, ça n’irait pas.
— Hmmm. Je n’ai pas de vêtements comme ça. Va falloir en acheter…
— Bonne idée, je serai votre guide. Je connais plusieurs boutiques, lâcha Allucia à toute vitesse.
Les mots déboulaient si vite qu’elle n’avait pas le temps de respirer, chose que je n’avais pas vue chez elle depuis un bon moment.
— Euh…
Ce n’était pas une mauvaise idée d’avoir au moins un ensemble formel. Même sans toutes ces histoires de Sphenirvanie, j’avais déjà décidé qu’il me fallait une tenue présentable, car je voulais paraître convenable pour les réunions à l’institut de magie en tant que tuteur de Mewi. Je n’avais jamais eu affaire à ce genre de choses, je n’avais donc aucune idée de quoi acheter. L’excitation grandissante d’Allucia me rendait méfiant, mais il valait sans doute mieux lui faire confiance ici. Seul, je n’aurais même pas su par quelle boutique commencer.
— Je vais accepter, concédai-je.
— Entendu. J’ajuste mon emploi du temps immédiatement, répondit Allucia.
— Aaah, enfin, rien ne presse, d’accord ?
Tiens, maintenant que j’y pensais, depuis mon arrivée à Baltrain, j’avais bien arpenté la ville avec Curuni, Ficelle, Lucy et les autres, mais je n’étais pas ressorti avec Allucia depuis le jour de ma présentation aux chevaliers. Elle était débordée, si bien que je m’étais senti quelque peu coupable à l’idée de lui faire perdre son temps à flâner avec moi. À voir sa réaction, pourtant, j’avais peut-être mal jugé la situation. Peut-être avait-elle réellement envie de m’accompagner. Il n’en restait pas moins qu’Allucia occupait une position bien trop élevée pour traîner avec un vieux bonhomme comme moi. Même sans la moindre arrière-pensée, elle cumulait un rang considérable et une beauté peu commune.
— Au fait, quand cette délégation doit-elle arriver ? demandai-je.
Je doutais fort que ce fût pour aujourd’hui ou demain. Une visite de cette importance exigeait forcément des préparatifs conséquents. Même moi, il me fallait désormais ménager du temps autour de sa venue. Cela dit, si cela devait empiéter d’une manière ou d’une autre sur quoi que ce soit concernant Mewi, je comptais la faire passer avant tout le reste, perspective qui, je l’avoue, m’inquiétait un peu.
Mieux valait donc que j’en connaisse la date à l’avance.
— Ce sera dans environ un mois, répondit Allucia.
— Tant mieux. S’ils venaient demain, j’aurais été bien embêté.
Mewi entrait à l’école dans une semaine. Un mois lui laisserait sans doute assez de temps pour s’habituer à son nouvel environnement. Et j’aurais largement le temps d’acheter des vêtements. Mon emploi du temps ne semblait pas voué à voler complètement en éclats.
— Bref… soupirai-je. — Je doute de m’habituer un jour à ce genre de choses.
Comme je ne cessais de le répéter, je n’étais rien de plus qu’un vieux type banal. Je ne me voyais que comme un citoyen de Liberis, même si mon titre n’en disait plus autant, et je n’éprouvais aucun enthousiasme pour mon rôle auprès de cette délégation. En parfait étranger, j’aurais peut-être pu en profiter en spectateur.
— Hé hé, vous aurez bien d’autres occasions de vous familiariser avec ce genre d’événements, dit Allucia avec un sourire.
— Je préférerais éviter… répliquai-je, amer.
Sans raison précise, je me sentais fatigué. Physiquement, tout allait très bien, mais la lassitude mentale, elle, était notable. Je n’étais venu ici que pour agiter mon épée. Bon, cela devait arriver tôt ou tard. Autant voir les choses avec optimisme. Au moins, on me laissait largement le temps de me préparer, de corps comme d’esprit.
— Hahaha ! C’est juste une question d’habitude, dit Henblitz. — Moi aussi, j’étais nerveux au début.
— Henblitz a raison, approuva Allucia. — On finit par s’y faire.
— Vous dites ça comme si c’était facile.
La commandeure et son vice-commandeur semblaient rompus à l’exercice. Tous deux étaient bien plus jeunes que moi, mais avaient bien davantage d’expérience. En cet instant, ils brillaient plus qu’à l’ordinaire.
Henblitz m’adressa un franc sourire.
— Alors, sieur Beryl, si vous alliez faire quelques passes d’armes pour vous détendre ?
— Oui, je vais faire ça.
Ce sourire était une raison de plus pour laquelle c’était un homme séduisant. Qu’il n’ait vraiment aucune femme dans sa vie relèverait du mystère. Même de mon point de vue d’homme, il avait tout pour plaire.
Il ne servait à rien de m’y attarder davantage. Comme il l’avait souligné, j’avais surtout envie, là, tout de suite, de me changer les idées en me concentrant sur mon épée. J’étais venu à la salle d’entraînement pendant mon jour de repos, autant faire ce pour quoi je m’étais déplacé.
◇
— Je suis rentré.
Après avoir un peu sué au bureau, le soleil déclinait vers l’ouest. Bientôt, son bord inférieur disparaîtrait derrière l’horizon dans une lueur rouge. J’ouvris la porte de ma nouvelle maison, à quoi je n’étais pas encore tout à fait habitué.
— Mmm. Bon retour.
Quelqu’un était là pour m’accueillir. Je n’y étais pas habitué, mais ça ne me déplaisait pas. À la salle d’armes, mes parents avaient toujours été présents, donc ce n’était pas en soi exceptionnel. Mais avoir une jeune fille qui m’attendait à la maison me semblait encore très bizarre.
Il faudra s’y faire avec le temps.
Après s’être assurée que c’était bien moi, Mewi m’avait salué d’un ton presque désinvolte. Elle semblait être restée au salon, assise sur une chaise, affalée contre la table, sans rien à faire. Elle me regarda quelques secondes, puis se redressa.
— Oh ? Ça sent bon.
Je remarquai une odeur de cuisine qui n’était pas là quand j’étais parti ce matin.
Hm, sans doute un plat bouilli. Un pot-au-feu ou un ragoût.
Mewi n’était probablement pas très à l’aise en cuisine et son instruction générale aux tâches ménagères semblait venir de Lucy et de Haley. Mais ces deux plats étaient faciles à réussir. Avec ce genre de recette, il suffisait de jeter les ingrédients dans une marmite et de faire chauffer. C’était le plat idéal à enseigner aux novices de la cuisine. Tout le monde pouvait le faire, et il fallait que ce soit vraiment désastreux pour se rater.
— Faim… marmonna Mewi.
— Hm ? Tu m’attendais, par hasard ?
Un adorable gargouillement rompit le silence de la maison. Sa responsable ouvrit de grands yeux, puis détourna aussitôt le regard avec une pudeur touchante. C’était terriblement mignon. Je l’avais imaginée passer à table avant moi. J’étais surpris qu’elle m’attende. J’étais convaincu qu’elle ne me détestait pas, sans pour autant avoir eu le sentiment qu’elle tenait particulièrement à moi. Cette petite marque d’attention me rendit à la fois heureux et légèrement embarrassé.
— À plusieurs, c’est meilleur…, marmonna-t-elle.
— Hahaha ! Tu n’as pas tort !
Je ne pus m’empêcher de sourire jusqu’aux oreilles à sa remarque. Mewi était inlassablement adorable. Avec la bonne odeur du plat qui me happait l’esprit, je me dis que j’avais bien fait d’aller me dégourdir. Une faim agréable vibrait dans tout mon corps. Dans mon travail, je n’avais pas à m’en inquiéter, mais à ne faire que manger et dormir, on finit tel un porc.
— Bon, à table, proposai-je.
— Mmm.
Une marmite pleine d’ingrédients trônait sur la table. Je regardai dedans et aperçus des saucisses et des pommes de terre. Les pommes de terre n’étaient pas bien épluchées et les morceaux, inégaux, mais cela ne changeait rien au fait que Mewi avait fait de son mieux. Être un peu maladroite avec un couteau n’allait pas en gâcher le goût.
Mewi servit le contenu de la marmite à la louche dans des assiettes.
— Merci pour le repas.
— Mmm.
Je me mis aussitôt à manger. Délicieux. Il s’en dégageait bien une légère amertume, sans doute parce qu’elle n’avait pas pensé à écumer la marmite pendant la cuisson, mais cela restait tout à fait mangeable. Comme Mewi n’avait sans doute jamais vraiment cuisiné, elle ignorait probablement qu’il fallait retirer régulièrement l’écume à mesure que l’eau bouillait.
— Mmm, c’est très bon, dis-je.
— Ah ouais…?
Je ne pouvais pas oublier de remercier celle qui m’avait préparé à manger. Qu’il s’agisse de quelqu’un au restaurant, de ma mère ou de Mewi, je devais lui dire que c’était bon. C’était aussi une étape essentielle vers mon objectif d’inculquer à Mewi de bonnes manières.
Les coins de sa bouche s’étaient-ils un peu relevés ? Je doute que quiconque, au monde, déteste qu’on salue son travail.
Je voulais que Mewi continue de mener une vie où elle pourrait être félicitée de plus en plus. Après deux ou trois cuillerées de pot-au-feu, Mewi se tourna vers moi et marmonna :
— Ah… au fait.
— Hm ? Qu’est-ce qu’il y a ?
— Il y avait un paquet à ton nom, dit-elle. — Je l’ai rangé dedans.
— Mmm, merci. Je me demande ce que c’est.
— Va savoir.
Je ne me souvenais pas avoir commandé quoi que ce soit. J’avais déjà récupéré toutes mes affaires à l’auberge, et les seuls à savoir que j’habitais ici étaient Allucia, Lucy et Ibroy. J’avais croisé Surena à midi, mais je ne lui avais pas indiqué où se trouvait ma maison.
Quant à savoir qui, parmi eux, m’aurait envoyé un paquet…
Ibroy. Oui, c’était sûrement lui avec la récompense dont il avait parlé pour la capture de Reveos. Je ne voyais rien d’autre que ça.
Sa requête avait été passablement pénible, mais j’étais prêt à accepter ce qu’il offrait. Je doutais qu’il m’ait expédié de la camelote, mais tout cadeau faisait plaisir. Je décidai d’y jeter un œil une fois mon repas terminé.
— Ah, au fait, je dois te dire un truc, dis-je.
— Quoi… ?
Mewi releva la tête de son assiette. Pour dire ça gentiment, elle mangeait comme une enfant. Pour le dire crûment, elle n’avait aucune manière. Cuisiner était une nécessité quand on vivait seule, donc Haley avait commencé par ça, mais elle n’avait pas eu le temps d’entamer l’étiquette. Après tout, ne pas savoir manger proprement ne la tuerait pas. Ce qui signifiait que c’était désormais à moi de lui apprendre les usages.
Elle aurait sûrement des occasions de prendre des repas avec ses camarades de l’institut de magie alors je voulais qu’elle sache manger correctement pour ne jamais avoir honte.
— Des hauts dignitaires du pays voisin vont venir bientôt, dis-je. — On m’a réquisitionné comme escorte.
— Hmph.
Réaction laconique, comme toujours. Ça ne devait pas la passionner. N’empêche, j’allais probablement être absent quelques jours, je devais la prévenir.
— Comme tu vois, je n’ai pas de beaux habits pour l’occasion, poursuivis-je. — Je vais sortir en acheter dans les prochains jours. Allucia me fera visiter. Tu veux venir ?
— Non.
Là encore, comme toujours.
Aaah, arrête d’écraser cette saucisse avec ta fourchette.
— Je comprends que ça t’ennuie, mais ne joue pas avec la nourriture, lui dis-je.
— Hmph.
Mewi reposa sa fourchette à contrecœur. Elle paraissait toujours de mauvaise humeur. Je me demande pourquoi. C’était mignon, à sa façon, mais qu’est-ce que j’étais censé faire ?
— Allucia, c’est cette dame chevalier ? demanda-t-elle.
— Oui. Celle aux cheveux d’argent que tu as vue au QG.
— Je vois…
Je ne comprenais pas très bien, mais du point de vue de Mewi, Allucia était comme une épine dans le pied. Elle n’avait pas une bonne opinion de la commandeure des chevaliers royaux.
Cependant, elles n’étaient plus ennemies non plus. Je n’allais pas leur demander de devenir amicales, mais je voulais qu’elles s’entendent un minimum. Allucia était, disons, ma… collègue ? On pouvait dire ça, je suppose, vu qu’on travaillait au même endroit.
— Merci pour le repas.
— Mmm…
On bavarda pendant le repas, et bientôt, mon estomac fut agréablement plein. Ce n’était pas bon d’abuser, alors je m’arrêtai là. Je jetai un œil à la marmite. Il en restait encore dedans. Ça ferait des restes pour demain.
Mewi avait terminé un peu avant moi. Elle mange assez vite. Sans doute que c’est comme ça qu’elle a vécu jusqu’ici.
Elle ne savait pas prendre son temps et engloutissait toujours ses repas. J’aurais voulu qu’elle comprenne qu’elle ne vivait plus dans ce monde-là, mais c’était difficile à mettre en mots.
Elle s’habituera à sa nouvelle vie petit à petit.
Après avoir posé la vaisselle dans l’évier, j’allai plus loin dans la maison.
Je laverai tout ça plus tard.
Le colis d’Ibroy me rendait vraiment curieux, alors j’allai l’ouvrir aussitôt. Il m’avait dit que c’était une récompense, sans préciser ce qu’il envoyait. J’acceptais volontiers n’importe quoi, mais si c’était quelque chose qui me dépassait, ça risquait d’être un peu problématique.
— Oh, c’est ça ?
Une caisse en bois avait été posée négligemment dans un coin de la pièce.
Je m’attendais à plus petit.
Heureusement, ce n’était pas trop gros pour que Mewi la porte.
Après l’avoir fixée un moment, je la pris. Elle ne me parut pas si lourde.
Mystère, mystère.
Je n’avais vraiment aucune idée de ce qu’elle contenait, et il n’y avait qu’une manière de le savoir.
— Hop.
Avec un mince espoir et une bonne dose d’anxiété, j’ouvris la caisse. Le couvercle se détacha sans résistance.
— On en est donc là…
À l’intérieur, des liasses de tissu. Plus précisément, des vêtements… qui n’étaient clairement pas à ma taille. Le dessin et la coupe générale visaient manifestement une femme, une petite. Je voyais de tout, des pièces simples pouvant servir de tenue de nuit à des tenues mignonnes qu’elle n’allait pas aimer.
Ouais, c’était pour Mewi.
Ibroy savait que j’avais reçu une maison, mais il n’était pas censé savoir que je vivais avec Mewi. Je ne le lui avais pas dit, en tout cas. Il n’y avait qu’une seule coupable possible.
— J’irai les remercier la prochaine fois que je les verrai.
Par « eux », j’entendais l’homme qui avait expédié le colis et la petite despote qui avait monté toute cette affaire. En fouillant parmi les vêtements, je tombai aussi sur une certaine somme de dalcs. J’en fus soulagé, sans trop savoir quelle attitude adopter face à cela.
Bah, peu importe. Autant s’en servir pour offrir à Mewi un bon repas de plus.
◇
— Hwaaah…
Le soleil du matin venait à peine de passer l’horizon.
Je me tenais devant le QG de l’ordre, tuant le temps sans y penser et regardant les vagues de gens affairés aller et venir. Deux jours s’étaient écoulés depuis notre conversation au sujet de la délégation de Sphenirvanie. Comme Allucia m’avait proposé de sortir, j’avais rapidement aménagé mon emploi du temps en conséquence.
Je l’attendais justement.
Quoi qu’il en soit, il était atrocement tôt. Nous avions prévu de me trouver quelques vêtements. Une tâche qui, en théorie, ne devrait pas demander tant de temps, pensais-je, mais j’avais le mauvais pressentiment qu’elle finirait par me prendre la journée entière. Je n’avais aucune idée des boutiques où aller, ni même du genre d’habits qu’il me faudrait acheter, et, sur ce terrain, je ne pouvais compter que sur Allucia.
Se promener en ville aux côtés d’une beauté sans pareille comme elle aurait dû être une perspective enviable. Pourtant, comme je l’avais connue enfant, cela ne m’émoustillait pas particulièrement. J’étais surtout préoccupé par les regards que nous allions attirer et par la pression qu’impliquait le fait de marcher aux côtés d’une personnalité aussi éminente que la commandeure des chevaliers royaux.
On avait beau m’avoir affublé du titre pompeux d’instructeur extraordinaire, je n’en restais pas moins un homme tout ce qu’il y a de plus banal. La compagnie d’Allucia ne me déplaisait pas, bien sûr, mais flâner avec Curuni ou Mewi était de loin plus reposant.
Tandis que je laissais ces pensées tourner dans ma tête, j’aperçus une silhouette familière aux cheveux d’argent s’avancer vers moi.
— Maître, pardon de vous avoir fait attendre.
— Ah, ce n’est rien. Je n’ai pas tant attendu, je me suis juste réveillé très tôt.
La commandeure de l’Ordre de Liberion, Allucia Citrus, venait d’arriver. Aujourd’hui, elle ne portait pas son armure habituelle. Une chemise blanche et une longue jupe bleue lui donnaient une allure étonnamment paisible. Vêtue ainsi, nul n’aurait deviné qu’elle était cette redoutable commandeure. Cela suffisait à dire combien sa beauté était sans défaut.
Cela dit, voir Allucia en jupe avait quelque chose d’inattendu. Ses vêtements de tous les jours mettaient déjà ses courbes en valeur, mais leur coupe restait assez neutre. Là, sa jupe ondulait dans le vent en laissant paraître la ligne ferme de ses mollets. Et, comme toujours, son éclat contrastait cruellement avec mon allure des plus banales. Décidément, je n’étais pas quelqu’un qui aurait dû se promener à ses côtés, j’en venais presque à avoir honte de lui imposer cela.
— Je ne m’y connais pas beaucoup en vêtements… mais je trouve que cette tenue te va bien, dis-je en la complimentant.
— M…Merci beaucoup.
J’étais à peu près certain qu’Allucia serait belle dans n’importe quoi. N’empêche, quand une femme fait l’effort de s’apprêter, c’est le devoir d’un homme de la louer. C’était toujours vrai, même si l’objet de mes louanges était une ancienne élève.
Du moins, je crois. Je n’y connais pas grand-chose.
— A…alors, partons, dit Allucia. — Il y aura un peu de marche.
— Ça me va. Je te laisse faire. Puisqu’on y va à pied, je peux supposer que la boutique est dans le quartier central ?
— Oui, c’est bien ça.
Je pensais qu’on irait dans le quartier ouest pour les vêtements, mais apparemment, on restait dans le central. Et en plus, l’endroit qu’elle avait en tête était à distance de marche.
— Alors le quartier central a aussi ce genre de boutiques, dis-je en m’éloignant du QG avec elle. — Il y a encore beaucoup de choses que j’ignore de la ville.
— Eh bien, Baltrain est vaste.
J’étais dans la capitale depuis un bon moment, mais je ne connaissais ni l’itinéraire qu’on empruntait ni les enseignes réputées qui le jalonnaient. Une part de moi se demandait si c’était bien raisonnable, maintenant que j’avais un foyer ici, une autre se disait que ce n’était pas grave, puisqu’ignorer tout ça ne gênait en rien mon quotidien. À tous les coups, Mewi comprenait mieux les lieux que moi.
Heureusement, j’avais beaucoup de connaissances sur qui compter, ce qui m’épargnait bien des tracas.
— Je ne pense pas avoir à m’en soucier, mais tu es sûre que ça n’empiète pas sur tes fonctions ? demandai-je.
— Aucun problème. Il n’y a rien d’urgent ces temps-ci.
— Je vois. Tant mieux.
Si Allucia avait été occupée, le reste de l’Ordre l’aurait été aussi, car on ne pouvait pas fermer les yeux sur les conflits. En un sens, le fait qu’Allucia ait un peu de temps libre voulait dire que l’ordre public dans la capitale était stable. Franchement, imaginer la principale force militaire du pays surchargée avait de quoi faire peur.
Les habitants de Baltrain semblaient le comprendre eux aussi, car tous posaient sur Allucia des regards bienveillants. À ce propos, la manière dont on me regardait, à moi, restait quelque chose à quoi je n’étais pas habitué.
Il n’y avait qu’à m’y faire.
Je n’y pouvais rien si ma renommée se répandait au sein de la population.
— Au fait, Maître, quel genre de vêtements préférez-vous ? demanda Allucia.
— Hmmm, qu’est-ce que j’aime ?
Je n’y avais jamais vraiment réfléchi. J’avais vécu au fin fond de la cambrousse, alors je n’étais pas regardant sur le nécessaire. Je n’avais pas mené une vie particulièrement pauvre, mais pas prospère non plus.
— À choisir, je dirais quelque chose de souple, dis-je. — Je n’aime pas trop ce qui serre ou ce qui pèse.
— Entendu.
Ce n’était pas tant une question de goût vestimentaire que de préférences de bretteur. Même si nous devions accompagner des dignitaires étrangers en visite, cela restait une mission d’escorte. Si possible, je ne voulais rien de contraignant. Je n’étais pas du genre à porter une armure rigide non plus, alors je voulais des vêtements qui laissent bouger. Je me demandai si j’obtiendrais gain de cause.
Allucia acquiesça, mais il fallait, en l’occurrence, compter avec le protocole. Après tout, si je pouvais m’en tirer avec mes vêtements actuels, pas besoin d’aller faire des emplettes.
— Commençons par cette boutique, dit Allucia.
— D’accord. Vas-y doucement, s’il te plaît.
Combien avait-on marché ? Nous étions arrivés dans une rue bordée de petites boutiques élégantes. Malgré leur taille menue, elles imposaient leur présence. Les enseignes avaient clairement quelque chose de chic, ce qui allait de soi dans le quartier central de Baltrain.
Je n’ai clairement rien à faire ici. Est-ce que ça va vraiment bien se passer ?
— Bienvenue, dit un vendeur à l’allure soignée. — Oh, mais n’est-ce pas Dame Citrus.
— Bonjour, j’aimerais voir des vêtements, répondit Allucia.
L’allure de la boutique me submergeait déjà, mais Allucia entra sans hésiter. Je la suivis, manifestement ébahi, et jetai des coups d’œil autour de moi. Des rangées d’habits chics, mais je ne connaissais aucune marque ni leurs prix. À vue d’œil, tout cela paraissait contraignant et peu propice aux mouvements.
— Il y a de quoi faire, marmonnai-je.
— En effet. N’hésitez pas à me dire si quelque chose vous tape dans l’œil, dit le vendeur.
Quelque chose me tape dans l’œil, hein ? Mon goût en la matière est peu fiable. Autant m’en remettre à Allucia.
— Maître, que pensez-vous de ceci ? demanda Allucia.
— Hm ? Voyons voir… Euh…
Le premier vêtement qu’Allucia me présenta fut une veste d’allure étriquée, ornée d’un col à volants et de riches broderies.
À en juger par son aspect, elle semblait taillée dans du velours, une étoffe à la fois lisse et chatoyante.

C’est quoi, ce truc ? Il faut que je mette ça ? Ce serait un peu problématique.
— C’est un pourpoint. Ça vous plaît ? demanda Allucia.
— Eh bien, euh… Ce n’est pas un peu tape-à-l’œil ?
Je retire tout ce que j’ai dit. Si je lui laisse tout, allez savoir ce que je finirai par porter. Elle n’a pas de mauvaises intentions, mais quand même, elle pourrait être un peu plus… enfin, voilà quoi. Pour ce vieux bonhomme bien banal que je suis, il nous faut du beau, oui, mais du discret.
— Je pense que cela vous irait très bien, dit le vendeur avec un sourire bien aimable.
C’était son travail de vendre tout ça, alors je doutais qu’il dise autre chose. J’étais à peu près certain que ça ne m’irait pas du tout.
— Hum… On devrait peut-être en regarder d’autres… Hahaha.
J’avais du mal à refuser net, mais je voulais vraiment éviter le pourpoint.
— Vraiment ? murmura Allucia, un peu découragée.
Euh, désolé… Mais ça, c’est beaucoup trop tape‑à‑l’œil.
Au fait, les vêtements portés par les nobles et les grandes figures de ce monde étaient-ils tous de cet acabit ? Tout cela avait quelque chose de voyant et de contraignant, et l’idée même d’enfiler une pareille tenue paraissait bien trop pesante pour un vieux bonhomme comme moi. Je n’avais jamais vraiment fréquenté la noblesse en dehors des chevaliers, si bien que j’ignorais presque tout des usages en la matière. Quant à Allucia et Henblitz, leur armure leur servait sans doute de tenue d’apparat.
— Hm… ? Quelque chose comme ça irait ?
Je promenai le regard sur la boutique sans trop savoir vers quoi me tourner, lorsqu’une veste finit par retenir mon attention. Elle était principalement noire, mais d’un noir étonnamment sobre, presque apaisant. Sa coupe s’arrêtait à la taille et son col s’ouvrait largement sur la poitrine. Les broderies blanches qui l’ornaient offraient un contraste agréable.
Une part de moi se dit que, peut-être, elle pourrait m’aller… à peu près. Tout du moins, elle avait réussi à capter mon regard, ce qu’aucun autre vêtement n’était parvenu à faire. Elle restait discrète, et correspondait bien davantage à mes goûts que le pourpoint qu’Allucia m’avait mis entre les mains.
— Hmmm… Je crois que c’est un peu simple…, marmonna Allucia.
— Justement, c’est à peu près ce qu’il me faut.
Je n’avais de toute façon pas l’habitude de me mettre en tenue, alors je jugeai préférable de privilégier le propre et le net plutôt que le voyant.
— Entendu. Mettez cela de côté pour l’instant, dit Allucia en se tournant vers le vendeur.
— Comme vous voudrez, répondit-il.
Par « mettre cela de côté », elle entendait que ce n’était pas fini. Ça m’allait de simplement choisir la veste et d’en rester là, mais avec Allucia, rien n’allait être aussi simple.
— Je reviendrai, dit Allucia. — Maître, allons voir d’autres boutiques aussi.
— D…D’accord.
Peut-être avait-elle conclu qu’elle ne trouverait pas ici ce qu’elle voulait. Je n’avais toutefois aucune envie de revoir un pourpoint comme celui-là.
— Hihihi… C’est carrément un ren…
— Hum ? Tu as dit quelque chose ? demandai-je.
— Non, rien du tout.
Le murmure d’Allucia se perdit dans le ciel limpide. Nous passâmes dans six autres boutiques, ne faisant halte qu’à midi pour déjeuner. Au total, on me soumit seize propositions, et c’est finalement la veste de la première boutique qui gagna. J’en éprouvai un léger scrupule, au vu de toute l’énergie qu’Allucia avait dépensée, mais elle semblait satisfaite pour une raison qui m’échappait. Je décidai donc de ne pas m’y attarder davantage.
[1] On rappelle que c’est le diminutif de Sphenirvanie.