SotDH T11 - CHAPITRE 2 PARTIE 3

Perdus (3)

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Traduction : Calumi
Correction : Raitei
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Avant de devenir le gérant du Sakuraba Milk Hall, il se sentait petit et inférieur. Pendant la guerre, presque tous les hommes adultes furent mobilisés, et même les étudiants furent réquisitionnés pour le travail. Il fut épargné du champ de bataille à cause de sa mauvaise jambe, mais il était tout aussi inutile ailleurs. Il n’avait pas l’instruction nécessaire pour travailler à un bureau, et il n’était pas assez effronté pour rester chez lui à vivre aux crochets de sa famille, alors il quitta la maison comme s’il fuyait.

C’est ainsi qu’il en vint à travailler comme assistant, s’occupant de diverses tâches dans l’une des boutiques douteuses de Tamanoi, et sa décision s’avéra judicieuse. Même en ces temps-là, Tamanoi prospérait. Les hommes recherchaient des rêves pour oublier les peurs engendrées par la guerre.

Il dut travailler dur pour gagner sa place, mais c’était toujours mieux que d’être inutile. Il était heureux de faire partie de ceux qui entretenaient le rêve de ce monde éclatant, baigné de néons. Son patron et les femmes qui travaillaient là l’appréciaient. Il n’était pas le plus rapide dans son travail, mais l’aide d’un homme restait rare, la plupart ayant été mobilisés. Il travaillait avec sérieux, et même si sa mauvaise jambe lui faisait parfois obstacle, il ne relâchait jamais ses efforts. Ceux qui l’entouraient reconnurent ses efforts, et lui, qui s’était toujours considéré comme quelqu’un d’inférieur, trouva un certain accomplissement dans cette ruelle sordide du quartier des plaisirs.

Mais chaque jour, après s’être épuisé au travail et avoir pris un moment pour reprendre son souffle, il était saisi d’un malaise indescriptible. D’où cela venait, et pourquoi cela l’inquiétait tant, il l’ignorait.

Le 9 mars de la vingtième année de l’ère Shôwa (1945), le bombardement de Tôkyô eut lieu, et Tamanoi disparut du jour au lendemain. Près de cinq cents maisons closes et plus d’un millier de prostituées périrent.

Tandis qu’il contemplait les vestiges calcinés de ce qui avait été son foyer, son ancien patron lui fit une suggestion.

— Les gens de Tamanoi vont racheter ce quartier résidentiel. Pourquoi ne pas essayer d’y tenir votre propre établissement ?

C’est ainsi qu’il en vint à s’installer dans ce qui deviendrait plus tard le quartier de la Colombe. Peut-être avait-il accepté parce qu’il s’était dit qu’il valait mieux tenter quelque chose de nouveau, puisqu’il devait de toute façon peiner. Peut-être était-il simplement heureux de voir ses efforts reconnus et de se voir confier son propre commerce. À dire vrai, il n’en savait rien. Toutes les raisons qu’il avançait lui semblaient n’être que des excuses. Pour des raisons qu’il ne comprenait pas lui-même, il vint s’installer dans le quartier de la Colombe et s’établit comme gérant du Sakuraba Milk Hall.

Mais rien ne changea. Il travaillait avec sérieux et sans relâche en tant que gérant, mais dès qu’il avait un moment de répit, le malaise revenait.

— …Je dois être perdu, moi aussi.

Avec une résignation dans la voix, le gérant laissa échapper ce murmure tout aussi faible. Le jeune homme était déjà parti, et les serveuses étaient occupées à leur travail, le laissant seul au rez-de-chaussée.

Le silence était tel qu’on pouvait entendre le tic-tac de l’horloge, faisant naître toutes sortes de pensées indésirables. Les silhouettes qui s’éloignaient de ses amis lui revenaient toujours à l’esprit dans de tels moments.

L’âge lui avait apporté de la sagesse.

Tel qu’il était à présent, il avait l’impression de comprendre pourquoi il était venu en cet endroit.

— Je…

Il était probablement le premier à comprendre la vérité qui se cachait derrière le quartier de la Colombe.

 

***

 

— Vous rentrez ?

Jinya sortit du Sakuraba Milk Hall et croisa Hotaru juste devant l’entrée, le regard levé vers le ciel nocturne. Elle repoussa ses cheveux en arrière, dévoilant une peau rosie, un geste empreint de charme. Elle semblait un peu plus âgée que la plupart des prostituées du quartier de la Colombe, mais elle possédait une grâce et une élégance qui compensaient cela.

— Oui. Vous raccompagniez un client ?

— J’observais les étoiles. Ou bien est-ce un peu trop prétentieux de dire cela ?

Elle sourit, comme pour faire oublier à Jinya qu’un autre homme avait été avec elle. Elle ne quittait jamais son rôle. Être une femme de nuit faisait partie d’elle.

— Désolé, attendiez-vous par égard pour nous ? demanda Jinya.

Il supposa qu’elle était restée dehors après avoir raccompagné son client afin de ne pas entendre sa conversation avec le gérant.

Elle parut un instant déconcertée, sans doute parce qu’il avait vu juste.

— J’imagine… Je ne savais pas si je devais rester pour entendre.

— Si c’était quelque chose que je ne voulais pas que l’on entende, je ne l’aurais pas abordé dans un endroit comme celui-ci. Il en va de même pour votre patron.

— Vous êtes bien aimable… Mais les pensées d’une femme de nuit sont pour vous comme un livre ouvert, n’est-ce pas ? Je suppose que je suis encore trop novice.

Elle semblait amusée plutôt qu’offensée par leur échange.

— Travaillez-vous ici depuis longtemps ? demanda-t-il.

— Oui, depuis que j’ai décidé de devenir prostituée. Le gérant a pris soin de moi.

— Alors vous étiez ici au printemps dernier ?

— Bien sûr. Je n’ai pas de maison où retourner. Je suis ici au printemps, et en été, en automne, et en hiver également.

— Je vois. Au fait, sauriez-vous par hasard en quelle année de l’ère Shôwa nous sommes ?

Elle laissa échapper un petit rire avant de répondre.

— Trente-quatre, bien sûr.

À ses yeux, sa question devait sans doute sembler être une tentative maladroite de détourner la conversation par égard. Mais non, il cherchait des informations, et le résultat correspondait à ce qu’il attendait : elle non plus ne voyait rien d’étrange dans l’année actuelle ni dans le fait que le quartier de la Colombe existait encore.

— Puis-je vous poser une question à mon tour ? demanda-t-elle. — Êtes-vous une ancienne connaissance du gérant ?

— Non, cela ne fait même pas un mois que nous nous sommes rencontrés. Pourquoi ?

— Pour rien. C’est simplement que je ne l’ai jamais vu montrer une telle faiblesse devant qui que ce soit.

Jinya ne connaissait le gérant que comme un homme étrange qui parlait de manière efféminée, mais il avait vu avec quel sérieux il se consacrait à son travail et combien son caractère était posé.

Il gardait aussi ses distances, chose sans doute inévitable pour quelqu’un qui tenait une maison close.

Hotaru devait avoir une impression similaire de lui, et c’est pourquoi cela la surprit de le voir se montrer si vulnérable devant Jinya.

— Une faiblesse… murmura Jinya.

— Ce n’est pas le mot que vous emploieriez ?

— Non. Il a compris sa propre vérité, mais il hésite encore sur la manière d’être. Je ne pense pas qu’il soit juste de le qualifier de faible parce qu’il cherche à y voir clair.

De même que les femmes éprouvaient la douleur de l’accouchement en donnant la vie, les gens ressentaient toujours de la douleur lorsqu’ils tendaient la main vers quelque chose de nouveau. C’était là une réalité de la vie. Jinya ne voulait pas appeler cela une faiblesse.

— Il essaie de se réconcilier avec lui-même. Il est peut-être un peu tard pour lui, mais il essaie.

Il s’arrêta avant d’ajouter que c’était pour cela qu’il était ici. Jinya ne pouvait pas parler à la place des autres. Lui aussi devait encore se confronter à certaines choses.

— Il baisse sa garde avec vous, n’est-ce pas ? dit Hotaru.

— Pardon ?

— Le gérant. Vous le comprenez bien, alors il s’ouvre à vous.

— Ah, je ne sais pas. Certaines choses sont simplement plus faciles à dire à un inconnu.

— Peut-être, dit-elle après un silence. — Mais je suis certaine que cette fois, c’est parce que vous pouvez vous comprendre.

Elle avait raison. Jinya et le gérant portaient tous deux un passé qu’ils ne pouvaient changer. Ils ne pouvaient que comprendre la douleur de l’autre. Un lien s’était formé entre eux, non par le temps, mais par la sympathie.

L’expression de Hotaru s’assombrit un instant. Elle en avait trop dit. Elle connaissait à peine Jinya. Il n’était même pas un de ses clients. C’était un comportement honteux pour une femme de nuit.

— À mon âge, il n’est pas étonnant que j’aie quelques souvenirs de m’être cogné l’orteil contre des meubles.

Il esquissa un léger sourire, confirmant ses paroles par politesse et restant vague par égard. Personne ne pouvait réellement comprendre la douleur d’autrui. Les tragédies vécues n’étaient pas plus partageables qu’une histoire d’orteil heurté. Par détour, il lui signifiait de ne pas s’inquiéter d’avoir dépassé les limites.

Elle le comprit et hocha la tête.

— Votre orteil vous fait-il encore mal ? demanda-t-elle avec hésitation, non pas en tant que Hotaru la prostituée, mais simplement en tant que femme.

Son regard, comme pour fuir le sien, se tourna vers le ciel. Son profil semblait empreint de mélancolie.

— Par moments, répondit Jinya.

Il hésita à en dire davantage et leva lui aussi les yeux vers le ciel.

C’était comme un rideau de velours noir, parsemé d’éclats d’argent scintillants. Jinya avait l’impression qu’il y avait moins d’étoiles qu’autrefois. Avec ses lampadaires et ses néons, les nuits du quartier de la Colombe étaient éclairées par la lumière artificielle, et les étoiles brillaient d’autant moins. Ce qu’il voyait à présent était bien loin du ciel nocturne éclatant qu’il avait contemplé avec Shirayuki autrefois.

Mais Hotaru ne ressentait pas la même chose.

— J’aime regarder les étoiles, dit-elle, les yeux levés vers le ciel, emplis de nostalgie. — Nous n’avions pas d’argent pour nous offrir quoi que ce soit, alors nous regardions les étoiles, tous les deux, pour passer le temps.

Sa voix était fragile, comme si un souffle de vent pouvait l’emporter. Elle ne le dit pas clairement, mais Jinya comprit qu’elle parlait de l’homme qu’il l’avait vue avec, plusieurs nuits auparavant.

— Regrettez-vous d’être venue ici ? demanda-t-il.

— Bien sûr que non. Cet endroit a accepté quelqu’un comme moi. Je ne ressens que de la gratitude.

Mais une trace infime de regret la suivait partout.

— Il s’appelait Kajii Takumi. C’était mon petit ami, et avant que je ne devienne prostituée, je lui ai promis de l’épouser.

Sa voix était sans vie lorsqu’elle poursuivit.

— Je ne regrette pas d’être venue ici, mais… je pense que ne pas lui avoir dit ce que je ressentais était une erreur. Je n’ai pas pu le faire. J’avais trop peur. J’étais trop triste. Et je n’ai pas changé depuis.

Ses paroles ne s’adressaient à personne en particulier. Peut-être n’étaient-elles destinées qu’à elle-même. Jinya, qui ne savait rien de Hotaru, ne pouvait pas discerner quelles émotions se cachaient derrière son mince sourire. Mais il écouta ce qu’elle avait à dire, sans chercher à lui offrir des mots de réconfort.

Hotaru laissa échapper un soupir, puis reprit le visage d’une femme de nuit.

— Désolée d’en avoir un peu trop dit.

Il ne restait plus rien de l’image fragile qu’elle avait montrée. Même son ton avait changé, comme pour marquer qu’elle en avait terminé. Le fait qu’elle ait parlé de son passé sans y être invitée devait être sa manière de s’excuser d’avoir dépassé les limites.

— Vous êtes plutôt sincère, dit-il.

— Je le dois vu le métier que j’exerce.

Leur échange retrouva un ton léger. À présent redevenus étrangers, ils n’avaient aucune raison de s’attarder.

— Je vais vous laisser ici, dit Jinya.

— Vraiment ? Désolée de vous avoir pris de votre temps.

— Pas du tout. J’en ai retiré quelque chose.

Son expression montra qu’elle ne savait pas comment répondre à cela. Il esquissa un léger sourire et se remit en marche.

— Cela n’a peut-être pas de sens de dire cela à une femme de nuit, mais faites attention en sortant si tard.

— Merci pour votre sollicitude. N’hésitez pas à revenir.

Il n’avait pas besoin de se retourner pour savoir qu’elle le raccompagnait du regard. Hotaru savait que l’on était à la trente-quatrième année de l’ère Shôwa, mais ne trouvait rien d’étrange à l’existence du quartier de la Colombe.

Il en allait de même pour Aoba.

Le gérant du Sakuraba Milk Hall, en revanche, semblait sentir que quelque chose n’allait pas. Il devait y avoir une signification à cette différence.

— Maudite sois-tu, Nanao…

Agacé, Jinya accéléra le pas.

La lumière des néons éclatants lui parut irritante à cet instant.

 

Le lendemain, lorsque le soleil se coucha et que la nuit tomba, Jinya retourna au bordel Ichikawa. En entrant, il appela la première prostituée qu’il vit et donna son nom.

Nanao avait dû parler de lui à ses employées, car elle sourit avec amusement et le conduisit à l’arrière-salle. Il ne savait pas exactement ce qu’elle leur avait dit, et cela lui importait peu.

Il s’assit en face de Nanao, qui avait toujours cet air absent.

— Oh, tu es revenu pour moi ? Pourquoi ne pas passer la nuit ? Je te ferai un prix spécial.

— Je vais devoir refuser. Je suis venu pour parler du travail que tu m’as proposé hier.

Elle ne se troubla pas et se contenta de sourire lorsqu’il déclina. Son invitation à rester n’était pas sérieuse. Elle cherchait seulement à le taquiner.

Il poursuivit :

— Il y a certaines choses que j’aimerais te demander.

— Oh là là. Est-ce que cela va être une conversation sérieuse ?

Elle ne prit même pas la peine de se redresser. Ses mouvements étaient lents, mais elle l’écoutait au moins.

Elle donnait l’impression d’être sans défense et paresseuse, mais elle ne rejetait pas Jinya. Il ne savait pas si cela venait du fait qu’elle était un fragment de Suzune ou de sa propre nature, mais elle faisait sans aucun doute figure d’exception parmi les filles de Magatsume.

— Tu veux que je résolve le mystère du quartier de la Colombe, et tu affirmes ne pas en être l’instigatrice, mais plutôt une victime, si l’on peut dire. Est-ce exact jusqu’ici ? demanda-t-il.

— Oui, c’est bien ça.

Le travail qu’elle lui proposait consistait à résoudre le mystère du quartier de la Colombe. La récompense était sa vie. Elle avait déjà coupé les liens avec Magatsume et n’avait aucune intention de la soutenir. Elle n’avait rien à voir avec ce mystère et n’en était qu’une autre victime.

Cela résumait à peu près ce qu’elle affirmait… mais à y regarder de plus près, cela ne tenait pas sur le plan logique.

— Nanao, tu mens, n’est-ce pas ?

Hotaru et Aoba n’avaient pas le moindre doute sur la situation. Le gérant du Sakuraba Milk Hall avait le sentiment que quelque chose n’allait pas, mais il continuait à gérer son établissement comme à l’accoutumée. Les autres serveuses, comme Akemi, poursuivaient leur travail normalement. En d’autres termes, aucune des personnes prises dans ce mystère n’en avait conscience de manière directe.

— Non, peut-être que « mentir » est un peu fort. Tu caches quelque chose. Beaucoup de choses, dit Jinya.

— Oh ? Vraiment ?

— Depuis le début, tu n’es pas affectée par ce qui se passe dans le quartier de la Colombe. Et je suis prêt à parier que tu as déjà une idée générale de ce dont il s’agit.

Jinya était certain de ne pas se tromper. Nanao ne pouvait se présenter comme une simple victime que si elle avait une certaine idée de ce qui se passait réellement. Pourtant, elle s’était donné la peine de lui demander de résoudre la situation à sa place. Il devait y avoir une raison à cela.

— Oh là là. Tu m’as percée à jour bien rapidement.

Elle ne montra aucun sentiment de culpabilité, sans doute parce qu’elle n’avait aucune raison d’en éprouver.

Même si elle savait ce qui se passait, cela ne signifiait pas qu’elle en était à l’origine. En ce sens, elle était réellement une autre victime.

Autrement dit, elle connaissait la cause, mais n’avait aucun intérêt à agir elle-même. C’était pour cela qu’elle rejetait cette responsabilité sur Jinya. Ou peut-être avait-elle d’autres raisons de lui confier cette tâche. Il était certain que ces raisons ne lui porteraient pas préjudice, mais si elles étaient bien ce qu’il pensait, alors il n’avait d’autre choix que de jouer le jeu.

— J’en déduis que tu es venu refuser ma demande, dit-elle.

— Pas du tout.

— Oh ? Voilà qui est surprenant. J’étais certaine que ce serait le cas.

— Je vais jouer à ton petit jeu pour l’instant. Il est certain que tu n’es pas la cause de tout cela. De plus, ce mystère prendra fin de lui-même si on le laisse tel quel. Autant accepter ta demande et réclamer ma récompense facile.

— Eh bien. Tu es plutôt avisé, dit-elle en plaisantant.

Souriante, satisfaite, elle ajouta :

— Merci. Tu repasseras, n’est-ce pas ?

— Bien sûr, répondit Jinya en hochant fermement la tête. — Quand il sera temps de réclamer cette récompense cadeau.

Le soleil disparut entièrement derrière l’horizon, et la nuit s’approfondit. La seule source de lumière dans la pièce était une lampe, dont la flamme vacillait en éclairant Jinya.

À présent, il avait presque entièrement saisi la nature du mystère entourant le quartier de la Colombe. La seule véritable question qui restait concernait les intentions de Nanao.

Il ne fuirait pas. Le moment était enfin venu d’affronter ce qu’il avait évité.

Quelques jours plus tard, Jinya se rendit de nouveau au Sakuraba Milk Hall. Il comptait avoir une conversation sérieuse, mais commanda tout de même du whisky. Il voulait conserver la légèreté d’un simple échange autour d’un verre.

— Pourquoi êtes-vous venu dans cet endroit ? demanda-t-il.

Il était en réalité venu pour confirmer ses conclusions.

— Même si j’ai réussi à survivre au bombardement incendiaire de Tamanoi, je n’ai pas pu m’en réjouir. Le choix auquel j’ai été confronté était si douloureux.

Le gérant du Sakuraba Milk Hall ferma les yeux avec lassitude.

— Je n’avais aucune grande raison de venir ici. Je ne suis pas venu parce que je l’ai choisi. Je suis venu parce que j’étais perdu.

Il se mit à raconter son passé à Jinya. Il lui parla de sa jeunesse, de la manière dont il n’avait jamais essayé de rattraper ses amis lorsqu’ils couraient devant. Il savait qu’il ne pourrait pas suivre, mais il ne leur avait jamais demandé de ralentir pour lui. Il avait le sentiment qu’ils cesseraient d’être ses amis s’il le faisait.

C’était un enfant qui cherchait à être aussi accommodant que possible et qui abandonnait facilement, mais il avait l’esprit et le bon sens nécessaires pour s’en sortir malgré tout. Et il s’en sortit pendant un temps. Mais le jour finit par venir où il devint adulte et dut voir tous ses amis être envoyés au champ de bataille.

Il n’y avait rien qu’il puisse leur dire. Il croyait qu’un homme incapable de se battre pour son pays n’avait pas le droit de parler.

Les années passèrent, et il continua de vieillir, désormais seul, mais à l’intérieur, il restait ce même garçon perdu. Il ne regrettait pas de ne pas être mort avec ses amis. Il regrettait plutôt de ne rien leur avoir dit, s’étant servi de sa jambe comme d’une excuse pour affirmer qu’il n’en avait pas le droit.

Chaque fois qu’il avait été confronté à une décision difficile, il avait hésité comme s’il était perdu. Mais il s’était toujours dit qu’il n’y pouvait rien et avait renoncé, se laissant dériver vers ce qui était le plus facile. Il avait sans aucun doute travaillé dur jusqu’à présent, mais il n’avait jamais vraiment essayé de surmonter ses difficultés.

Son installation dans le quartier de la Colombe ne faisait pas exception.

Il s’était simplement dit qu’il serait plus facile de repartir de zéro que de reconstruire. Il manquait de la volonté nécessaire pour prendre des décisions audacieuses et ne savait que faire des compromis. Il était naturel que cette indécision constante l’ait conduit en cet endroit.

D’autres le voyaient peut-être comme un homme perspicace et capable, mais il avait porté toute sa vie un sentiment d’infériorité. L’origine du malaise indéfinissable qui le tourmentait depuis sa jeunesse était le fait qu’il avait traversé son existence en laissant les décisions importantes en suspens.

— Cela fait longtemps que je sais que je dois finir par affronter cette part de moi, mais je n’ai cessé de repousser le moment. Et avant même de m’en rendre compte, j’ai atteint cet âge avancé.

Il esquissa un sourire amer en prenant son verre de whisky, qu’il vida d’une traite. Peut-être avait-il besoin d’alcool pour parler. Jinya ne dit rien et prit lui aussi une gorgée pour lui répondre.

— C’est pour cela que j’ai pris une petite décision, une promesse que je me suis faite, lorsque je suis venu dans le quartier de la Colombe : j’ai juré de rester le gérant de cet endroit jusqu’au tout, tout dernier moment. Même si c’est un lieu où j’ai échoué, cet endroit est mon château. Je veux faire ce qu’il faut pour mes filles et mes clients aussi longtemps que possible.

Au terme de son errance, il avait enfin pris sa première décision. C’est pour cela que lui, et le Sakuraba Milk Hall, étaient restés là jusqu’à ce jour. Tant que le quartier de la Colombe existerait, il continuerait à gérer cet établissement.

— Ha ha, enfin, quelque chose comme ça. J’essaie de présenter les choses sous un meilleur jour, mais en réalité, je n’ai simplement pas envie de me séparer de cet endroit.

Sa voix était empreinte d’émotion, et son expression s’adoucit.

Il acceptait d’être perdu et tentait d’avancer, peu à peu. C’était parce qu’il était un homme de ce genre que lui, qui n’avait aucun lien particulier avec le surnaturel, avait compris avant tous les autres que le quartier de la Colombe tel qu’il était n’était pas normal.

— C’est donc pour cela que vous restez ici, dit Jinya.

— Exactement. Comme je l’ai déjà dit, nous avons tous des choses que nous ne pouvons pas nous résoudre à abandonner.

C’était pour cela que le quartier de la Colombe continuait d’exister. Le temps passait, et les lois changeaient. Les quartiers de plaisirs avaient été interdits, mais tous ceux qui vivaient ici étaient incapables d’y renoncer, alors ils continuaient simplement à y rester.

C’était un lieu qui n’existait nulle part, formé à partir des regrets persistants de quelqu’un. Il n’y avait en réalité rien que Jinya devait faire. Ces attachements finiraient par se dissiper d’eux-mêmes, emportant cet endroit avec eux. Lorsque ce moment viendrait, tout cela ne serait plus qu’un rêve.

— Alors, que comptez-vous faire, jeune homme ? demanda le gérant d’un air fin.

Chacun, en ce lieu, avait quelque chose qu’il ne pouvait se résoudre à abandonner, une vérité qu’il devait affronter, et Jinya ne faisait pas exception.

— Il me faut sans doute affronter une part de moi aussi.

Il ne précisa pas laquelle, et le gérant ne posa pas la question. Sa réponse suffisait. L’expression du gérant prit soudain un air malicieux, comme un enfant espiègle ayant trouvé une idée de farce. D’un ton taquin, il demanda :

— Le verre de ce soir ne vous convient pas ?

C’était la même question qu’auparavant, mais elle portait cette fois un sens différent. À Jinya, qui devait affronter quelque chose en lui, le gérant lançait, sur le ton de la plaisanterie : en serez-vous capable ?

À dire vrai, Jinya n’en savait rien. La haine qui couvait en lui était toujours là, et ses mains étaient tachées de bien trop de sang. Mais si cet endroit était né de regrets persistants, alors il devrait le faire.

Jinya vida son verre et esquissa un léger sourire.

— Il a bien meilleur goût que la dernière fois.

Le moment était venu de se confronter à la haine qu’il portait. Maintenant qu’il avait erré jusqu’ici, c’était la seule manière d’en sortir.

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